L e f l o t o i r https://poezibao.lettera.fr/flotoir/ "Retenir, noter, comprendre, combiner, prolonger, préciser. Nettoyer la place - Rompre. Revenir à ses références absolues — se rassembler." (Paul Valéry). fr-FR daily 2 2022-12-31T14:51:04+01:00 Informations importantes concernant Le Flotoir https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/12/attention-le-1er-janvier-2023-le-flotoir-a-d%C3%A9m%C3%A9nag%C3%A9-le-site-est-d%C3%A9sormais-iciles-nouvelles-parutions-deux-fois-par-mo.html Attention, le 1er janvier 2023, Le Flotoir a déménagé. Le site est désormais ICI Les nouvelles parutions, deux fois par mois, sont donc désormais publiées dans ce nouveau site : https://flotoir.fr L'ancien site (sur lequel vous êtes) reste ouvert et vivant, pour ses archives mais n'accueillera plus de nouvelles mises en ligne. <p style="text-align: center;"><span style="font-size: 16pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong><br />Attention, le 1er janvier 2023, <em>Le Flotoir </em>a déménagé. </strong><br /><br /><strong>Le site est désormais <a href="https://flotoir.fr/" rel="noopener" target="_blank">ICI</a></strong><br /><br /><strong><br />Les nouvelles parutions, deux fois par mois, sont donc désormais publiées dans ce nouveau site : <a href="https://www.poesibao.fr" rel="noopener" target="_blank">https://flotoir.fr</a><br /><br />L&#39;ancien site (sur lequel vous êtes) reste ouvert et vivant, pour ses archives mais n&#39;accueillera plus de nouvelles mises en ligne. <br /><br /></strong></span></p> <p style="text-align: center;">&#0160;</p> Florence Trocmé 2022-12-31T14:51:04+01:00 Continuité et "discrétion" https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/12/continuit%C3%A9-et-discr%C3%A9tion.html Dernière publication 2022 du Flotoir. Celui-ci déménage à partir du 1er janvier. Il est déjà en partie installé à une nouvelle adresse. Aucun autre changement, sauf peut-être des publications un peu plus rapprochées et un peu plus courtes. Extraits du Flotoir du 16 au 25 décembre 2022 Le carnet Finalement c’est le bon vieux carnet, avec le crayon à papier, qui est de loin la manière la plus pratique, la plus écologique et la plus simple de noter au fil de l’eau. Et plus il est moche et foutoir, plus il est « vrai ». Jean-Pascal Dubost parle d’une pratique... <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;">&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;">&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af148adbe8200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir du 16 au 21 décembre 2022." class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202af148adbe8200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af148adbe8200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir du 16 au 21 décembre 2022." /></a><br /></strong></span></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;">&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong>Dernière publication 2022 du <em>Flotoir</em>. Celui-ci déménage à partir du 1<sup>er</sup> janvier. Il est déjà en partie installé à une <a href="https://flotoir.fr/">nouvelle adresse</a>. Aucun autre changement, sauf peut-être des publications un peu plus rapprochées et un peu plus courtes.</strong> <br /><br />Extraits du <em>Flotoir</em> du 16 au 25 décembre 2022<br /><br /><strong>Le carnet<br /></strong>Finalement c’est le bon vieux carnet, avec le crayon à papier, qui est de loin la manière la plus pratique, la plus écologique et la plus simple de noter au fil de l’eau. Et plus il est moche et foutoir, plus il est «&#0160;vrai&#0160;». Jean-Pascal Dubost parle d’une <em>pratique autotélique</em>, pour soi, et il a raison, c’est aussi la garantie de la vraie liberté de noter. <br /><br /><strong>Corail<br /></strong>Magnifique <a href="https://www.arte.tv/fr/videos/096266-002-A/les-sentinelles-de-la-grande-barriere-de-corail/">reportage</a>, (disponible jusqu’au 12 février 2022), très émouvant, sur la barrière de corail australienne et des équipes qui font tout pour la sauver, la réensemencer, avec toutes sortes de techniques, pose de sortes d’étoiles en métal avec un ou deux coraux au fond de la mer, complètement recouvertes l’année suivante&#0160;; recueil des gamètes pour les diffuser ailleurs. En effet, les coraux, une fois par an, en une seule nuit, qui doit être bien noire, émettent tous en même temps leurs gamètes, vraie pluie ascendante de particules expulsées par les coraux, ovules et spermatozoïdes mêlés, c’est absolument extraordinaire. <br /><br /><strong>Le vers justifié<br /></strong>Je fais un rapprochement dans une lettre à Ivar Ch&#39;Vavar entre le vers justifié et sa discontinuité et la <em>discrétion</em> dont Lionel Naccache fait l’apologie (dans son livre <em>Apologie de la discrétion</em>), la non-continuité réelle du monde, dans la plupart de ses aspects et <em>a contrario</em> de notre expérience commune. Naccache dans les pages que je lis en ce moment s’arrête sur les mathématiques, géométrie euclidienne, nombres réels et cie, notions qui me donnent toutes beaucoup de fil à retordre. J’essaie de me documenter, par exemple sur la classification des nombres, j’ai du mal, bien sûr, mais je continue néanmoins. <br /><br /><strong>La gare de Lyon, la nuit<br /></strong>J’ai écouté une belle <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/le-monde-comme-il-va-la-vie-nocturne-d-une-grande-gare-parisienne-la-gare-de-lyon-7793648">émission</a>, très ancienne (1955), rediffusée dans les Nuits de France Culture&#0160;: une nuit à la Gare de Lyon, avec les aiguilleurs, ceux qui préparent et trient les colis postaux, la buvette, etc. Formidable ambiance restituée par la prise de son et toujours cette lenteur de la parole, qui prend son temps et qui me saisit à chaque fois que j’écoute des documents des années 50 ou 60 en contraste avec le débit fou, saccadé, pressé, heurté d’aujourd’hui. (1ère diffusion : 28/12/1955.) <br /><br /><strong>Christophe Manon<br /></strong>Splendide prélude au livre «&#0160;Porte du soleil&#0160;» de Christophe Manon, qui me parle tant alors que je viens de passer des semaines à collecter des souvenirs familiaux&#0160;! Avec cette sorte de boucle entre les êtres et les choses&#0160;! <br />«&#0160;toutes choses commencées<br />un siècle (ou presque) un songe<br />trois générations d’êtres<br />qui ne sont plus de corps<br />enfouis en terre étrangère vies<br />dispersées à la surface du globe<br />dont il ne reste aucune trace<br />dans les temps qu’un halo<br />qui palpite et scintille faiblement<br />comme une <em>étoile variable</em><br />dans la poitrine de trois<br />ou quatre vivants tout au plus<br />trois ou quatre qui séjournent<br />pour un temps encore<br />dans la beauté des choses<br />pour un temps qui séjournent<br />dans la beauté des choses<br />dont il ne reste dispersées<br />tout au plus qu’un halo&#0160;»<br />(Christophe Manon, <em>Porte du Soleil</em>, Verdier, 2023, p. 13). J’ai découvert ce poème en préparant une publication de <a href="https://www.poesibao.fr/chronique-dun-sejour-au-pays-des-morts-signee-christophe-manon/">substantiels extraits</a> du livre pour l’anthologie permanente de Poesibao. <br /><br /><strong>Continuité et <em>discrétion</em><br /></strong>Lionel Naccache passant par la géométrie ou les mathématiques continue à démontrer que «&#0160;La continuité qui est au cœur de la géométrie d’Euclide –&#0160;comme une prolongation parfaitement rationnelle de notre intuition naturelle universelle et immédiate de la nature de l’espace&#0160;– est une hallucination. C’est-à-dire un produit de notre activité fictionnalisante, et non une description indiscutable de la structure de l’espace et du temps.&#0160;» (Lionel Naccache, <em>Apologie de la discrétion</em>, p. 193)<br /><br /><strong>Du Flotoir<br /></strong>Petite révolution hier, à la suite d’une conversation avec Christine Jeanney, je suis passée à l’acte pour créer un nouveau site pour le <em>Flotoir</em>. Ce qui m’amène à réfléchir à sa conception et à la faire évoluer, sans doute, non pour le document original qui fonctionne très bien comme ça, mais pour la partie émergée de l’iceberg, ce que je mets en ligne. Un peu plus souvent, un peu moins long, un peu plus de photos...<br /><br /><strong>Le <em>discret</em> ou le continu&#0160;? <br /></strong>«&#0160;Alors que le <em>discret</em> est souvent enseigné, pensé, représenté comme une approximation du continu, il semble que la proposition opposée soit bien plus adéquate et correcte. Le continu n’est souvent qu’une pâle et problématique approximation du <em>discret</em>. (L. Naccache, p. 205)<br /><br /><strong>Tiraillés entre discrétion et continuité<br /></strong><em>Notre rapport au monde est tiraillé entre discrétion et continuité</em>, c’est le titre du chapitre 7 du livre de Lionel Naccache. Merci à son sens pédagogique (ce n’est pas pour rien sans doute qu’il étudie en neurologue les mécanismes cérébraux, il sait un peu comment ça se passe là-dedans&#0160;!) pour un bon résumé-tremplin qu’il offre à mi-parcours&#0160;: «&#0160;Le livre&#0160;II s’ouvrait par le constat suivant&#0160;: nous percevons consciemment l’espace et le temps comme des étendues continues. Cette impression première de continuité ne requiert de notre part aucun effort ni raisonnement volontaire. Le monde nous apparaît ainsi, tout comme notre propre flux de conscience s’offre à notre introspection sous une apparence continue. Pourtant, les neurosciences de la perception et de la conscience nous ont permis de montrer que cette évidente continuité n’a rien d’évident&#0160;: non seulement cette continuité perçue est le fruit de processus actifs cognitifs inconscients, mais la structure intime de notre vie mentale et le fonctionnement de notre cerveau sont <em>discrets</em> et non continus. Notre flux de conscience correspond à la série temporelle discrète composée de ce que nous avons appelé les atomes de conscience dont chacun occupe un moment défini par une durée minimale incompressible (essentiel du livre&#0160;II). Nous avons ensuite interrogé le comment et le pourquoi de cette discordance&#0160;: comment et pourquoi sommes-nous consciemment aveugles à ce caractère discret de notre vie mentale que nous appréhendons comme du continu&#0160;? Pourquoi la discrétion de la <em>discrétion</em>&#0160;? Le caractère unifié de la scène mentale consciente ainsi que les modalités du cinéma intérieur qui la structurent et qui moulinent du discret en du continu nous ont permis de répondre au comment de cette discordance. Quant à son pourquoi, nous avons proposé que la construction inconsciente d’une continuité subjective de soi garantissait l’unicité et la permanence de notre identité à nos propres yeux. Un détour par les affres de la dissociation de soi dans certaines psychoses dont la schizophrénie nous a permis d’asseoir un peu plus encore la validité de cette hypothèse (fin du livre&#0160;II). Nous avons ensuite démontré qu’il était possible de définir les mathématiques du continu comme l’objet culturel qui rationalise parfaitement cette intuition immédiate et universelle de continuité de l’espace et du temps. De la géométrie euclidienne au calcul intégral puis à l’ensemble des nombres réels qui portent en réalité si mal leur nom, près de trois mille ans de créations mathématiques ont permis d’offrir une sorte d’écrin parfaitement rationnel à ce joyau subjectif qu’est la fiction-interprétation-croyance de continuité spatio-temporelle. Nous avons montré comment les XVIe&#0160;et XVIIe&#0160;siècles ont ici joué un rôle déterminant dans la propagation de cette fiction de continuité, depuis l’univers de la géométrie vers celui de l’algèbre puis de l’arithmétique. Nous avons ensuite expliqué que la combinaison de notre intuition naturelle première de continuité avec l’édifice culturel mathématique rationnel de continuité renforçait notre adhésion subjective individuelle et collective à cette fiction de continuité et rendait par là même plus discrète encore à nos yeux la <em>discrétion</em> de notre esprit et celle de l’espace et du temps. Cette combinaison effroyablement efficace nous incite à adhérer à l’idée d’une continuité temporelle entre nous et nous-même, et plus largement à l’idée d’une continuité entre nous et le reste du monde.&#0160;» (pp. 215-216)<br /><br /><strong>Sels<br /></strong>me réjouir chaque fois que j’ouvre mon appli kindle sur l’ordinateur de la merveilleuse petite icône de l’enfant en ombre chinoise, lisant sous un arbre – ne pas imaginer que c’est une liseuse qu’il tient mais penser à un livre et surtout presque systématiquement entendre le nom de l’écrivain allemand stifter et penser à l’un de ses personnages (sans doute le héros de <em>l’arrière-saison</em>) lisant ainsi sous un arbre – déclencher un immense sourire chez un tout petit qui me fixait, dès que je le regarde et lui souris – <br /><br /><strong>Chancelant, qui a de la chance &#0160;? <br /></strong>Consternée d’apprendre que des candidats au professorat, qui sont à bac + 5, ne comprennent pas le sens du mot <em>chancelant</em>. Selon un long article du <em>Figaro</em> du 16 décembre. Incipit de l’article&#0160;: «&#0160;Des étudiants de niveau bac +5 qui ne connaissent pas le mot ‘chancelant’, qui confondent déterminants et pronoms et dont les références littéraires sont pauvres, supplantées par les séries et dessins animés.&#0160;». Il est question d’importantes <em>lacunes en maîtrise de la langue française</em>, avec en particulier beaucoup de confusion entre l’imparfait et le conditionnel. Le jury de l’académie d’Amiens relève par exemple que les explications pour ce mot <em>chancelant </em>(il s’agissait de petits enfants de 2 ans dans le poème «’Georges et Jeanne’ de Victor Hugo) furent pour le moins fantaisistes&#0160;: <em>qui chante bien, chanceux, qui fait de la magie, pas sage, qui génère de la lumière</em>&#0160;». C’est extrêmement grave, pas pour une question de formalisme mais parce que cela révèle aussi une lacune de la capacité de penser. Alors le jury a raison de dire, mais n’est-ce pas peine perdue, que les candidats devraient «&#0160;fréquenter les œuvres littéraires du patrimoine et enrichir leur vocabulaire en analysant, de façon régulière, un certain nombre de mots et de procédés de style&#0160;». Mais ici, ne peut-on s’empêcher de penser, quel fossé séparant la réalité, ne pas comprendre le mot <em>chancelan</em>t (on ne dit rien de l’aide du contexte pour trouver la signification d’un mot qu’on ne connaitrait pas) et la préconisation, <em>étudier les procédés de style</em>. Pas de travail étymologique (il est vrai que cela suppose souvent de connaître quelques racines latines ou grecques), pas de lecture intelligente tenant compte du contexte mais connaître l’anaphore ou la synecdoque&#0160;! <br /><br /><strong>De la discrétion<br /></strong>De la <em>discrétion</em> toujours. C’est parfois un peu long, Lionel Naccache comme je l’ai écrit est très pédagogue et étaye vraiment bien sa progression, ce n’est pas un scientifique pour rien, mais c’est parfois un peu répétitif. <br />Cela dit, il sait aussi poser les bases, puis nuancer et j’aime bien les démonstrations voire les enseignements qui progressent de cette façon. L’élémentaire d’abord et ensuite on diversifie, on étoffe, on contredit. Ces derniers temps, j’ai réalisé à quel point l’enseignement de la géographie que j’ai reçu, enfant, était très mal fondé. J’ai en tête une carte du monde qui n’est pas seulement très lacunaire, mais fautive, en maints endroits. Par exemple, les positions respectives de la Russie et de la Chine, ce qui n’est pas rien. Et hélas, on apprend la géographie de nos jours par les guerres. Nous savons tous maintenant situer précisément l’Ukraine et la Biélorussie...<br />Alors Naccache qu’écrit-il pour amorcer la suite de sa démonstration&#0160;? «&#0160;Notre <em>Apologie de la discrétion</em> pourrait laisser entendre que tout ce qui relèverait de cette dernière (la discrétion) trouverait grâce à nos yeux. Il n’en est rien et nous avons déjà exposé la nécessité d’entretenir une tension entre discret et continu, tout en visant à rééquilibrer une situation qui nous apparaît aujourd’hui faire trop de place au continu.&#0160;» (p. 242)<br /><br /><strong>Ivar Ch&#39;Vavar et les contraintes en poésie<br /></strong>Je replonge avec délectation dans l’opus d’Ivar Ch&#39;Vavar sur lequel j’ai tant travaillé à l’été 2018, en vue de la rédaction d’une préface, puisque le premier tome d’<em>Échafaudages dans les bois </em>vient de paraître (co-édition Le Corridor bleu et Lurlure). Je vais ressortir les feuillets manuscrits envoyés à l’époque par Ivar pour voir si, quatre ans plus tard, je m’arrête dans le livre publié sur les mêmes passages qu’alors dans le tapuscrit.<br />J’ai été retenue par un échange avec Stéphane Batsal où ce dernier fait le constat consterné que dans un de ses livres il a commis des erreurs en appliquant une contrainte. Il s’agissait de vers arithmonymes, autrement dit des vers qui comptent le même nombre de mots, un des deux grands chantiers d’Ivar Ch&#39;Vavar qui a surtout beaucoup développé la pratique du vers justifié. Et dans sa lettre, Ivar met les choses au clair&#0160;: la contrainte c’est très bien, cela fait naître énormément de choses dans l’écriture, je sais qu’il va y revenir dans toutes les pages parues et à paraître, mais pas de rigidité, ce qui compte c’est le mouvement du vers, même s’il n’est pas parfait par rapport à la contrainte. «&#0160;Moi aussi, j’ai des vers mal comptés, dans le Mirador et ailleurs, mais ce qui compte (cas de le dire) vraiment, c’est le travail qu’on a fait sur chaque vers, sur la langue, sur les images, sur ses propres représentations mentales, sur ‘ce qui vient’, - en comptant en bon artisan, la langue tirée, les yeux exorbités, le cerveau en transe, en comptant les mots, sans triche (vers arithmonyme), ou en respectant la mesure, la longueur décidée (cas du vers justifié), ou les deux à la fois&#0160;: ce qui compte c’est le travail, de se plier à la contrainte... (...) Ce qui compte c’est le travail et le résultat de ce travail. Il vaut mieux un vers ‘faux’ réussi qu’un vers ‘juste’ juste raté.&#0160;» (Ivar Ch&#39;Vavar, <em>Échafaudages dans les bois</em>, Lurlure et le Corridor bleu, 2022, p. 51)<br />→ Je pense qu’un Perec n’aurait pas dit autre chose. <br />Je dois aussi reprendre les notes que j’ai inévitablement écrites dans le <em>Flotoir</em> à l’époque. Donc trois documents à confronter&#0160;: le tapuscrit lu et travaillé en 2018 (500 feuillets en tout), le premier tome (il y en aura trois) et ce que j’ai pu écrire à l’époque, en travaillant, dans le <em>Flotoir</em>. <br /><br /><strong>Bonnefoy, oui<br /></strong>Les lecteurs seront sans doute surpris de voir dans ce premier tome l’intérêt que Ch&#39;Vavar porte à l’œuvre d’Yves Bonnefoy. Trace dans une belle lettre qu’il adresse à l’écrivain après avoir lu <em>L’Inachevable</em>, le 14 novembre 2010. Et ce passage aussi d’une lettre à Etienne Cornevin&#0160;: «&#0160;merci de me rapprocher de Rimbaud, à qui je dois tout, et qui est mon camarade, non mon ‘pays’, lui Champenois, mais c’est comparer crotte d’éléphant et chiure de mouche. Par contre, ne m’éloignez pas trop de Bonnefoy, que j’aime beaucoup, ses écrits en prose surtout, et qui est un homme d’une rare modestie et d’une grande gentillesse. Du reste, il a découvert la poésie dans les mêmes livres que moi&#0160;: <em>Les enfants du capitaine Grant</em>, Rimbaud, Alain-Fournier, Breton ...<br />→ on aura sans doute l’occasion de le dire et le redire, un des grands intérêts de cet ensemble d’Ivar Ch&#39;Vavar qui vient s’inscrire dans la suite du très remarqué <em>Travail du poème</em>, c’est de rendre compte de la vie poétique, avec une vraie ouverture, une franchise souvent très drôle. Il s’agit de quelque chose de collectif, même si la plupart du temps, les lettres des correspondants, alias «&#0160;Camarades&#0160;» ne sont pas données (mais des extraits en sont parfois repris) et c’est merveille de voir tous ces dialogues que Ch&#39;Vavar mène avec un groupe somme toute assez large d’auteurs, d’éditeurs et même de lecteurs sur des questions importantes qui reviennent sans cesse. L’écriture de la poésie, la réception de la poésie et l’extension de son public, etc. <br /><br /><strong>Bibliothèques dans la bibliothèque<br /></strong>Me vient soudain l’envie de dresser des listes par auteur, à partir des quelques <em>massifs</em> de ma bibliothèque, les auteurs présents par de très nombreux livres. Je peux citer Michaux, Roubaud, Bonnefoy, Emaz, Ivar Ch&#39;Vavar, Jean-Pascal Dubost, Hélène Cixous, Michel Butor, Valéry, Proust et bien d’autres encore. Ils dessinent un paysage, un motif dans la bibliothèque. <br /><br /><strong>Individuation et individualisme<br /></strong>J’arrive à la fin du livre <em>Les Irremplaçables</em> de Cynthia Fleury. Beau développement sur individualisme et individuation. «&#0160;Nous sommes à un point inédit de l’Histoire où la société des individus refait lien avec la notion collective, où elle comprend comment une qualité d’individuation nécessite un apport collectif, et où, pour la première fois, le collectif, voir l’État de droit, comprend la valeur de l’individuation et son rôle protecteur envers sa propre durabilité.&#0160;» (p. 202)<br />→ Une fois encore je trouve cela quelque peu optimiste, non pas pour le mouvement de fond, qui semble en effet se lever et particulièrement chez les jeunes tellement conscients de la dégradation de notre environnement vital, mais en ce que l’état de droit commencerait à comprendre la valeur de l’individuation... Il ne me semble pas en tous cas que cet État favorise le développement chez chacun de l’individuation, à la fois parce qu’infantilisant trop souvent les personnes et surtout parce que rien ne me semble aller dans ce sens dans l’éducation (développement du sens critique, de l’autonomie, du sens critique...). <br /><br /><strong>Individualisme et modernité<br /></strong>«&#0160;Jusqu&#39;à présent, à chaque fois que l&#39;individualisme était énoncé, c&#39;était pour dénoncer son caractère atomisant, son égoïsme délétère et, finalement, le danger qu&#39;il représente pour la société démocratique, en devenant l&#39;adversaire premier du citoyen. Le succès de l&#39;État de droit devient dès lors son propre piège&#0160;: être à juste titre une société des individus, mais qui hélas provoque un sentiment de déperdition, du fait d&#39;un individualisme ne répondant pas aux critères de l&#39;individuation. Ce mouvement d&#39;un individualisme empêchant l&#39;individuation, soit la juste articulation avec les autres, est l&#39;essence même du XXe siècle. Ce fut son illusion, l&#39;inverse d&#39;un mouvement de maturation. Une forme d&#39;ivresse de soi. Avant le vide ressenti, une passion pour le ‘moi’ découvrant ses atours. Aussitôt après nous, déplore Péguy [dans <em>Notre jeunesse</em>, en 1910], ‘commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s&#39;en font gloire et orgueil. Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n&#39;en remontre pas [...]. Le monde de ceux à qui on n&#39;a plus rien à apprendre.’. Un monde qui n&#39;a ni mystique (le sens de Dieu), ni république (le sens les autres). Un monde où l&#39;individualisme se vit somme le seul génie des lieux, convaincu d&#39;être l’alpha et l&#39;oméga de sa vie. Vérité vieille comme le temps mais qui a trouvé dans la modernité son lieu d’expansion.&#0160;» (p. 203)<br />Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;La modernité est le monde de l&#39;individualisme qui fait le malin quand l&#39;individuation demeure fébrile. Cet individualisme à qui l&#39;on n&#39;en conte pas, qui sait qu&#39;il ne peut rien espérer d&#39;autrui mais qui se met en quête d&#39;une reconnaissance sociale des plus aliénantes, parce que précisément inséparable de l&#39;irrespect qu&#39;elle porte aux autres. Voilà les malins si peu malins, qui pensent qu&#39;il est possible d&#39;articuler le non-respect d&#39;autrui avec le maintien du respect pour eux-mêmes. En somme, les malins sont victimes d&#39;une infatuation du moi. Des décennies plus tard, cette boursouflure est devenue une excroissance invalidante, rendant le moi plus obèse qu&#39;il ne peut le supporter, et partant plus vulnérable encore.&#0160;»<br />→ et j’ose dire que pour fréquenter beaucoup d’écrivains et de créateurs depuis près de vingt ans pour <em>Poesibao</em>, je vois cette boursouflure à l’œuvre. Ce manque de réalisme par rapport à ses propres capacités et surtout à son inscription dans le monde. Les grandes œuvres sont sans doute celles qui se font sur fond d’individuation très profonde. Avec un vrai sens de l’existence du monde et notamment du monde des autres autour de soi. Tant d’œuvres me paraissent centrées sur un ego au fond bien pauvre, sans culture profonde (il peut y avoir érudition sans vraie culture, au sens fort de ce mot), sans ouverture sur autre que soi et les siens. C’est en ce sens que je trouve passionnante une œuvre comme celle d’Ivar Ch&#39;Vavar, qui est une construction de soi dans le temps mais une construction qui n’existe pas sans le collectif, sans les autres, qui s’appuie sur les autres, il le dit très clairement à plusieurs reprises, pour s’ériger, se développer. <br />→ lisant cette opposition entre individualisme (atomisme) et individuation (inscription du développement de soi dans le monde et juste articulation avec lui), j’ai aussi pensé aux thèses de Lionel Naccache entre le <em>discret</em> (le non continu) et le continu.<br /><br /><strong>Une écriture<br /></strong>Du domaine de la collecte, cette belle <a href="https://www.poesibao.fr/jm-gleize-s-plumper-huttenbrink-dans-le-style-de-lattente/">remarque</a> de Siegfried Plümper-Hüttenbrink à propos de l’écriture de Jean-Marie Gleize&#0160;: «&#0160;Une écriture qu’on dira sans doute inchoative, faite de rappels et de redites, d’anaphores et sémaphores. Une écriture qui met aussi en jeu l’impact quasi performatif de son inscription, à la lettre et à la syllabe près. Une écriture qui me semble en appeler enfin à une lecture en palimpseste, sans doute de ce qu’elle se cite et procède par fragmentation fractale au vue des multiples frayages qu’elle génère à sa lecture.&#0160;»<br /><br /><strong>Vis comica<br /></strong>Il y a un humour fou, parfois un peu cruel aussi, chez Ivar Ch&#39;Vavar, et je me souviens que la <em>vis comica</em> est une dimension importante dans le processus d’individuation selon Cynthia Fleury. Je me régale des petites saillies dans le texte des lettres aux uns et aux autres&#0160;: «&#0160;tu as encore le creux poplité solide, à force d’avoir refusé les génuflexions&#0160;» (p. 71)<br />Mais en fait, ça va loin. Ma première réaction tient à un contexte personnel que je ne peux pas développer dans ce <em>Flotoir</em>, partie publique, mais je pense à quelqu’un qui m’est cher, plusieurs personnes qui me sont proches et chères en fait&#0160;; car même si leurs génuflexions sont sincères, elles sont aussi la marque patente d’un manque d’individuation, pas du fait de la génuflexion en elle-même, mais par tout ce que j’entends et sais de leur mode de pensée, très inféodé à des dogmes pour ne pas dire des diktats. Cela me fait mal, car je les aime. En effet, ce que dit d’important Ch&#39;Vavar, ici, c’est que pour tenir debout, avancer, il ne faut pas se mettre sous la coupe de qui ou quoi que ce soit. Je dirais plutôt d’ailleurs qu’il faut tenter de se dégager de tout ce qui prétend nous influencer, nous dominer, nous contraindre. Travail de toute une vie, travail de l’individuation précisément. Et j’ajoute que pour moi la lecture, à condition que la démarche soit ouverte, très accueillante même à ce qui peut être difficile, voire dérangeant, est une des voies royales. Et que plus la bibliothèque sera pluri-thématique, plus elle aidera à se construire un creux poplité solide et à éviter les courbettes, les génuflexions et les marques d’allégeance. <br /><br /><strong>Flash-back<br /></strong>Ouvrant <em>Échafaudages dans les bois</em>, d’Ivar Ch&#39;Vavar, qui est maintenant un livre, très beau au demeurant, très agréable à lire, que l’on a bien en mains et sous les yeux, dimension importante, je me connecte au <em>Flotoir</em> de 2018 et je retrouve, par ailleurs, bien rangés et classés dans un placard, les neuf enveloppes envoyées au fur et à mesure par Ivar Ch&#39;Vavar pendant cet été un peu fou où j’allais découvrir les 500 feuillets du tapuscrit. Il faut que je souligne, ce dont je ne prends conscience que maintenant, le boulot incroyable (je parle du sien&#0160;!) qui est derrière un tel projet. La tenue au fil du temps des correspondances, si intenses, si riches, avec tant d’interlocuteurs de premier plan – puis le classement de ces correspondances (ce que j’ai tenté une ou deux fois pour certaines de mes riches correspondances et que je n’ai pas réussi à mettre en œuvre vraiment) – ensuite le montage, avec sans doute une sélection assez drastique. Le tapuscrit de 2018 était déjà impeccable. Cela m’étonne d’autant plus qu’Ivar Ch&#39;Vavar ne cesse de regretter son manque d’énergie, de dire, alors qu’il a soixante en 2011 quand il écrit les lettres que je suis en train de relire qu’il est fini, cassé, qu’il n’a plus d’énergie. <br /><br /><strong>Vraiment, plus d’énergie&#0160;? <br /></strong>Je me demande en fait si dans cette histoire d’énergie, ce n’est pas plutôt l’accès à une énergie latente qui n’est pas possible. Cela peut être faute d’outils, parfois faute de discipline (je parle ici de manière très générale, dans le sillage de Cynthia Fleury), faute d’impulsion. <br />J’en veux pour preuve à quelques semaines de distance, deux étapes d’un projet que nous avons mis en œuvre Ivar et moi, celle d’un «&#0160;feuilleton&#0160;» pour <em>Poezibao</em>, en 2011. Quand je lui soumets le projet, il me répond en effet qu’il n’a <em>plus de jus</em>, en gros. Et voilà que, après les doutes émis mais déjà un petit mouvement vers l’acceptation du projet («&#0160;j’ai envie d’avoir envie&#0160;» écrit-il dans une lettre du 13 septembre 2011&#0160;; reprise dans le livre, p. 94), le 27 septembre&#0160;: «&#0160;je t’envoie un truc, c’est parti comme ça, et pour faire pas mal de texte je crois&#0160;». Naissance du texte Mont-Ruflet en 41 épisodes&#0160;! <br /><br /><strong>De l’impulsion&#0160; <br /></strong>Je me souviens qu’Ivar Ch&#39;Vavar a souvent dit qu’il avait besoin de trois choses pour écrire&#0160;: une commande, une contrainte et un matériel déjà existant sur lequel se fonder. Il me semble que c’est ainsi que je suis partie dans mon projet de <em>P’tit Bonhomme de chemin¸ </em>dont je dois rappeler que je le dois à Ivar, via un curieux chemin, un vrai refus qu’il m’opposa, cette fois-là, à l’été 2018 et alors que nous discutions de Jules Verne, de faire un nouveau feuilleton, autour de Jules Verne précisément. Pour moi, ce fut l’impulsion. <em>S’il ne peut le faire, c’est toi qui vas le faire</em>. Je n’avais pas de problème d’énergie, mais plutôt de légitimité, de droit à...<br /><br /><strong>Au cœur du réacteur<br /></strong>Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est qu’on est au cœur du réacteur Ch&#39;Vavar et ce n’est pas rien. Via ses lettres, quelques intermèdes très parlants, on entre à la fois dans la réflexion théorique mais en même temps si peu dogmatique et si concrète sur la poésie, le poème, la forme, les lecteurs, etc. mais aussi dans certains des processus de création. On assiste à la naissance de certains livres (comme ce que je viens de relater pour le feuilleton de <em>Poezibao</em> qui devait conduire, plus tard, au <em>Mont-Ruflet</em>, repris dans le livre <em>Le Caret</em>.) <br />Voici ce que j’écrivais dans mon <em>Flotoir</em>, le 24 juillet 2018&#0160;: «&#0160;J’ai reçu hier les deux premières enveloppes du manuscrit et j’ai plongé, en apnée, dans ma lecture dès hier soir. C’est passionnant et j’ai été littéralement happée par ce projet. Ch’Vavar en parle comme d’un monstre, ce que ce sera sans doute à certains égards, à condition d’entendre cela comme relevant du monde des mythes et des légendes. Je trouve cela à la fois passionnant, fécond et incroyablement dynamisant pour la lectrice que je suis.&#0160;»<br /><br /><strong>Les inhibitions<br /></strong>Dans une lettre très émouvante et troublante d’avril 2011 à la psychanalyste Catherine Lucien, et dans laquelle, pour une fois, Ch&#39;Vavar s’expose, il aborde précisément le sujet des inhibitions. Il relate une expérience de sa première jeunesse, à l’âge de 18 ans, dont il dit qu’elle touchait à la <em>vocation poétique</em>. Il parle d’une «&#0160;manifestation&#0160;» de son arrière-grand-mère, récemment disparue et dont il a senti qu’elle tentait à lui communiquer «&#0160;le souffle, la force, l’énergie (c’est <em>l’Inspiration</em>) qui [lui] &#0160;manquait.&#0160;» (p. 75). Il se sentait écrasé par la puissance poétique de «&#0160;son jeune oncle Konrad Schmitt). <br /><br /><strong>Le réel<br /></strong>Ivar Ch&#39;Vavar répond ici à une question que je lui pose, sur le «&#0160;peu de réalité&#0160;». Réponse&#0160;: «&#0160;Non, l’homme ne verra jamais pleinement le réel, c’est-à-dire pour moi, l’être tel qu’il se manifeste dans les étants&#0160;; il (l’homme) ne verra jamais, même, les étants <em>dans leur être</em>. Parce qu’il a la langue, et donc le devoir de dire. L’être ne peut se contenter d’être&#0160;: il a à se dire. Il ne peut se dire que par la langue, mais <em>contre</em> la langue, qui n’est qu’un système de signes (incapable de le <em>dire). </em>L’être se donne à voir mais il ne se laisse pas voir (ou si fugacement...) parce qu’il veut qu’on le dise, <em>dans la langue</em>.&#0160;» (p. 85)<br /><br /><strong>Vers et mouvement<br /></strong>«&#0160;Ce mouvement qui se confond avec le vers, oui, on n’a pas assez pris garde à ceci&#0160;: que <em>vers</em>, c’est ça, aussi cette préposition, aller <em>vers</em>&#0160;» (p. 86)<br /><br /><strong>Facilité et accessibilité<br /></strong>Dans une lettre à l’éditrice Cécile Odartchenko&#0160;: «&#0160;Un texte n’a pas à être ‘facile’, et qu’est-ce que ça veut dire, ‘facile’&#0160;? Mais il faut qu’il soit accessible. Déjà il doit l’être par lui-même, par sa force, par son évidence. <em>Évidence</em>, qu’est-ce que ça veut dire&#0160;? Que le lecteur doit sentir d’emblée qu’il y a là quelque chose qui vaut d’être lu, et qui <em>demande</em> à être lu. Ce qu’il éprouve bien rarement devant la production poétique du temps... il doit entendre une voix, singulière. Il doit être emporté par une force, lui paraisse-t-elle de prime abord désordonnée ou aveugle... Il doit sentir que la forme même du poème n’est pas gratuite, qu’elle amène du sens, qu’elle piège et redistribue du sens... Il doit sentir qu’il entre dans une histoire, et dans un monde. – Il faut qu’il ait cette impression, cette sensation, plutôt, et presqu’effrayante, que ce poème va l’emmener très loin et qu’à l’autre bout, il ne sortira pas indemne, mais sera marqué. J’ai parlé d’accessibilité... je voulais dire que le lecteur doit percevoir – tout de suite ou presque tout de suite – que tel poème va lui ouvrir un <em>accès</em>, constitue une ouverture, lui ouvre quelque chose, de grand, et en grand. (...) S’ouvre un espace et un temps. Où le lecteur, littéralement, va être aspiré, <em>s’engouffrer</em>. La poésie doit lui apporter cela ou que vaudrait-elle&#0160;?&#0160;»<br />→ j’ai souvent pensé que si une lecture n’agrandit pas mon monde, je peux refermer le livre. <br /><br /><strong>Secouer le milieu poétique<br /></strong>Comment ne pas souscrire à cette note amusante d’Ivar Ch&#39;Vavar&#0160;: «&#0160;Mon but en publiant <em>Travail du poème</em> était d’éventer un bon coup le milieu poétique, quitte à choquer, de reposer les questions fondamentales, et, peut-être surtout, par un ton nouveau, un peu naïf, un peu ‘Huron’ ou ‘pedzouille’ de déculpabiliser les lecteurs (et les poètes eux-mêmes, mais il s’agit presque toujours des mêmes personnes)&#0160;; de lever un peu la chape des chapelles, (oui... bon), de regarder sous le nez des tabous et bravement crânement les interdits.( p. 94)<br />→ <em>Échafaudages dans les bois</em> s’inscrit aussi dans cette idée. <br />→ C’est sans doute ce que j’aurais voulu faire avec <em>Poezibao</em>, que je ferais peut-être un peu plus avec <em>Poesibao</em>. J’ai commencé sage, trop sage et conventionnel, je n’y connaissais rien à l’époque (2000). J’ai choisi des textes respectables, qui toujours m’ont parlé d’une manière ou d’une autre, mais la plupart du temps sans vraie puissance, sans rien qui soit susceptible de poser les questions fondamentales et de renouveler la poésie et l’approche de la poésie. Cela dit, dans le texte même de <em>Mont-Ruflet</em>, Ch&#39;Vavar se tourne vers moi, son <em>hôtesse</em>, dit-il et me félicite pour mon <em>indépendance d’esprit et pour mon culot</em>. (On était en 2010, donc déjà dix ans après le début de <em>Poezibao</em>&#0160;!)<br />Plus loin Ivar Ch&#39;Vavar parle du peu de réception de <em>Travail du poème</em> [en fait je crois que ce livre fut reçu et plus que reçu, par une partie du lectorat bien informé, mais bien sûr pas par le grand public]. «&#0160;Le problème, c’est que ce livre n’est pas fait pour les poètes et encore moins pour les critiques de poésie, mais justement pour ceux qui ne lisent plus de poésie, tellement les bouquins de poèmes leur sont tombés de fois des mains, et qui se sont dit qu’ils étaient trop cons pour comprendre la poésie, alors on allait laisser tomber.&#0160;» (p. 98)<br />→ et là je peux dire que c’est aussi mon projet. N’importe qui peut venir incognito dans <em>Poezibao</em>, lire de la poésie, comprendre ou ne pas comprendre, sans avoir de complexes ni de comptes à rendre à qui que ce soit. Et je pense que beaucoup le font et l’ont fait. Avec l’idée centrale, qu’avant de gloser sur des textes que les lecteurs n’ont pas entre les mains, il faut donner des extraits, aussi substantiels que possible, des livres. Dans ce domaine, j’ai commencé un peu chiche car je sortais de l’expérience d’un site dont la propriétaire était obsédée par le respect du copyright. C’est bien de respecter le copyright, mais j’ai appris à faire un usage plus libre de cette loi et surtout je me suis mis à travailler essentiellement avec des petits éditeurs, trop contents qu’on donne à voir leurs livres, ce qui n’était et n’est plus le cas ailleurs, ou si peu. En 18 ans de <em>Poezibao</em>, je n’ai eu qu’une fois un souci de copyright et avec ... Gallimard&#0160;! <br /><br /><strong>La lecture<br /></strong>La lecture c’est mon énergie fossile. Elle me vient de strates accumulées résultant de toutes mes lectures, je dis bien toutes et de leur fermentation. Il y aussi la lumière fossile, celle qui est partie des étoiles il y a sinon des années-lumière, du moins des décennies, parfois des siècles, la lumière émises par tous les grands artistes disparus. La lumière fossile, oui, mais encore&#0160;? Qui quoi&#0160;? Eh bien qui nous en apprend de belles, sur elle, sur nous, sur le début de tout ça et sa fin programmée. <br /><br /><strong>Roger Caillois<br /></strong>Écouté une belle <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/les-irradiants-roger-caillois-1ere-diffusion-08-01-1972-5781563">émission</a> ancienne sur Roger Caillois et les pierres, où il ne fut hélas quasiment pas question des pierres, mais beaucoup de poésie, du vers, de la prosodie. Une fois de plus, j’ai été frappée par la qualité de ces émissions anciennes, le propos si dense et intelligent de Caillois, même si les questions n’étaient pas toujours à la hauteur. La clarté de sa parole, contenu et élocution. <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>éprouver un merveilleux sentiment d’intimité en ouvrant un livre, en se repliant sur lui et sur moi, gestes que l’on fait enfant quand fatigué ou triste on se retire, avec son pouce. Le livre, objet transitionnel. <br /><br />Dans un si petit espace de bois<br />«&#0160;Un cymbalum ou un accordéon en bandoulière, un violon à la main, on partait, parce qu’on y était forcé, ou encore parce qu’il le fallait pour d’autres raisons, bien mauvaises, liées à la misère ou au danger. Mon grand-père disait, m’a-t-on rapporté (et sans doute dans le but d’une transmission), qu’avec pour seul bagage un instrument de musique, un simple violon, on trouverait toujours du travail partout&#0160;! Dans ce violon, dans un si petit espace de bois, combien de temps, d’histoires, de sentiments et de pensées sont contenus&#0160;! Il s’agit en effet des ‘racines’, de ce qui continue à pousser, il s’agit de rhizomes qui s’étendent, à tels point qu’ils parviennent à nous entourer (...)&#0160;». André Hirt dans un article de <em>Muzibao</em> sur le disque <em>Tzusamen</em> du <a href="https://www.sirbaoctet.com/">Sirba Octet</a>. Il ajoute&#0160;: «&#0160;À la manière des langues, les instruments se mélangent. Et une musique nouvelle naît, elle qui est toujours déjà transformée depuis ces énergies qui lui viennent d’un lieu, d’une langue et puis, conjointement, de l’éloignement contraint par rapport à elles. La musique et l’éloignement, en effet. Sans le lieu d’un côté, sans l’éloignement de l’autre, il n’y aurait pas de musique et seulement le désespoir sans même rien pour l’exprimer. Y a-t-il d’autre musique que celle-là ?&#0160;»<br /><br /><strong>Comme des ricochets<br /></strong>Jean-Christophe Dichant dont je suis avec le plus grand intérêt <a href="https://www.jcdichant.com/">tout le travail</a> et aussi quelques-unes des formations photo me ramène vers Thierry Crouzet, que j’ai croisé il me semble, sinon l’homme du moins son travail, entre 2005 et 2010, à une époque où je dialoguais parfois avec François Bon. Je m’abonne de nouveau à son <a href="https://tcrouzet.com/blog/">site</a>, et parcours son journal-blog. J’en aime le ton. Et qu’il l’illustre avec de très belles photos. <br />Je relève cela dans celui du mois de novembre&#0160;: «&#0160;Blanchot&#0160;: ‘La littérature et la poésie sont le lieu d’un secret qu’il faut peut-être préférer à tout, même à la gloire de faire des livres.’&#0160; Une phrase que nous n’écririons plus, si peu de gloire nous échoit de faire des livres. Mais, oui, il y a l’indicible, toujours là, et le plus important et d’y tourner autour, et en deviner la profondeur par instant vertigineuse. Alors écrire ou ne pas écrire, en parler ou pas, n’a pas beaucoup d’importance. Peu importe si ma chambre noire n’est pas assez sensible pour fixer les fantômes.&#0160;»<br />Je vérifie la conjonction Bon / Crouzet, j’ai tout à fait raison, bien sûr. Tiens, voici ce que François Bon écrivait de Thierry Crouzet en 2013&#0160;: «&#0160;je ne sais pas s’il n’y a pas un <em>principe Crouzet</em> qui le pousse à aller sans cesse dans ces positions où une boule de billard éclate tout dispositif stable, et c’est pour ça qu’on revient à son site&#0160;: bien forcé d’appréhender la nouvelle combinaison dans ce qu’elle a à la fois de fragile et d’indispensable. Et c’est pour ça qu’il nous est, lui, nécessaire, dans ces avant-postes où tout bouge.&#0160;»<br /><br /><strong>Autre ricochet / écho<br /></strong>En réplique de ce que j’ai écrit récemment dans ce <em>Flotoir</em> sur les générateurs de texte proposés par des dispositifs d’intelligence artificielle, voici ce qu’écrit Thierry Crouzet, toujours en novembre 2022&#0160;: «&#0160;J’imagine demain les IA écrivaines, elles arrivent, elles alignent déjà des phrases, des débuts de textes cohérents, demain ce sera des romans entiers, crachés en quelques secondes, et alors écrire sera comme jouer aux échecs contre une machine plus forte que les grands maîtres, mais qui pour autant ne réduit pas l’intérêt du jeu, et justement le mystère que nous entrevoyons dans ses possibles. Écrire ne sera plus produire du texte, mais vivre une expérience, et cette expérience aucune machine ne nous l’enlèvera, pas plus que l’intimité que la lecture procure avec un auteur qui respire ou a respiré.<br />Le texte importe moins que le processus qui le sous-tend et mène à lui. Lire, c’est participer à une genèse, à une recherche impossible. L’écrivain n’est qu’un lecteur du monde, et ses lecteurs également. Alors la gloire de la renommée est de peu de poids par rapport à l’intensité de l’exploration. La gloire dégrade peut-être l’expérience, car elle tend à donner à sa traduction en mots une valeur supérieure alors qu’elle est un cadavre refroidi.&#0160;»<em><br /></em><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-12-28T16:27:11+01:00 Ce leurre magnifique https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/12/ce-leurre-magnifique.html Extraits du Flotoir du 22 novembre au 15 décembre 2022 [On peut le lire aussi au format PDF en cliquant sur ce lien.] Un abrégé de bêtise Voici un petit article du Figaro littéraire qui a suscité chez moi deux réactions bien contradictoires. Le petit chapô m’attire et m’inquiète : « Denis Grozdanovitch. Un essai joyeusement érudit sur l’art de vivre en poète au jour le jour ». Sans doute marquée par mon expérience de création en cours d’un nouveau site, je ne peux m’empêcher de penser que c’est un titre bien fait pour le SEO, à savoir Search Engine... <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;">&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af14aab9e2200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="érable jardin" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202af14aab9e2200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af14aab9e2200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="érable jardin" /></a><br /></span></p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><br /><br /><strong>Extraits du <em>Flotoir</em> du 22 novembre au 15 décembre 2022<br /><br /></strong>[On peut le lire aussi au format PDF <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202af1c94693a200d img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-15-d%C3%A9cembre-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">en cliquant sur ce lien.</a></span><strong>]<br /></strong><br /><strong>Un abrégé de bêtise<br /></strong>Voici un petit article du <em>Figaro littéraire</em> qui a suscité chez moi deux réactions bien contradictoires. Le petit chapô m’attire et m’inquiète&#0160;: «&#0160;Denis Grozdanovitch. Un essai joyeusement érudit sur l’art de vivre en poète au jour le jour&#0160;». Sans doute marquée par mon expérience de création en cours d’un nouveau site, je ne peux m’empêcher de penser que c’est un titre bien fait pour le SEO, à savoir Search Engine Optimisation. Autrement dit bien formaté pour que les moteurs de recherche le remarque, avec <em>art de vivre</em>, <em>poète</em>, etc. Entrons dans le vif du sujet&#0160;: il est dit que l’auteur est un <em>collectionneur de génie et un orfèvre de la citation</em>. Un peu excessif peut-être, non&#0160;? Je retiens en revanche cela qui me plait beaucoup&#0160;: «&#0160;Cette même minutie que je mets dans l’écriture, écrit Grozdanovitch, je dois la mettre également dans les moindres actes du quotidien. Car la minutie est en fait une manière de voir le monde. Qui consiste à révéler à travers les plus petites choses, les grandes. À déceler l’invisible dans la moindre pépite de visible&#0160;; l’éternité vivante en chaque seconde.&#0160;» En phase avec ce concept de <em>minutie</em>, qui est au fond l’exercice de la vraie attention, la plus fine possible et la plus consciente possible de tout ce qui peut fausser la perception de la réalité, préjugements et cie. Un peu moins emballée par les <em>pépites</em> et l’<em>éternité</em>...&#0160;; Mais un peu plus loin c’est un propos de la rédactrice de l’article, Astrid de Larminat, qui me fait bondir&#0160;: «&#0160;Grozdanovitch n&#39;est pas un idolâtre de la poésie. Et surtout pas des jongleries absconses qui se multiplient sur les Marchés de la poésie sous le patronage de René Char. Auquel il consacré un chapitre cinglant.&#0160;». Voilà tout ce contre quoi <em>Poezibao</em> œuvre depuis tant d’années, ces <em>a-priori</em> éculés et ces clichés sur la poésie, cette méconnaissance de ce qu’elle est vraiment, aujourd’hui. Les <em>jongleries absconses</em>, c’est particulièrement mal informé pour une journaliste littéraire. Je n’achèterai pas le livre de Grozdanovitch, auteur que j’ai déjà lu (vague souvenir de nage et de tennis&#0160;?)et avais trouvé très dans l’air du temps. Vous avez dit <em>mainstream</em>&#0160;? <br /><br /><strong>Paysage, photo, écriture<br /></strong>Je suis très sensible à ces mots de Jean-Pascal Dubost à propos de <em>La TraVersée verte</em> d’Olivier Domerg dont il a d’ailleurs été déjà question dans ce <em>Flotoir</em>&#0160;: «&#0160;Pour en revenir au dizain, ton livre est donc séquencé en 19 poèmes (plus un cahier photos), tous faits de strophes carrées, ce qui ne manqua pas de générer une dynamique de lecture mêlant l’enthousiasme, de la jubilation, quelques colères aussi, des questionnements sinon un divin transport devant autant de force à dire un paysage. As-tu fait ce choix formel pour, à l’instar des photographies de Brigitte Palaggi, cadrer ton sujet&#0160;? Cadrant bien les choses, le dizain décasyllabique donne un certain rythme au poème, du moins dans la façon que tu as de le construire avec irrégularité prosodique dans sa régularité formelle, comme peut l’être un paysage, si divers et multiforme et varié et pourtant cadré par l’œil&#0160;: irrégularité matérialisée par des rimes riches, pauvres, assonancées, croisées, embrassées, décroisées, des homéotéleutes, des vers blancs, des mots coupés à l’enjambement, des justifications de vers tantôt à droite, tantôt à gauche, tout cela esquissant à l’œil déclivités, reliefs, sinuosités et courbes. Es-tu dans l’injonction horatienne&#0160;? Que la poésie soit comme la peinture&#0160; (<em>Ut pictura poesis erit</em>) ? Ou comme la photographie&#0160;? Je dirais que ton livre est plutôt dans la recherche d’une correspondance de mouvements entre paysage-photo-poésie, rien n’est comme, mais veut s’en rapprocher pour rapprocher le lecteur de ce qui n’est pas la seule évocation d’un paysage départemental, mais plus que ça&#0160;: «&#0160;cette grammaire du Cantal&#0160;»&#0160; bouge sous nos yeux pour «&#0160;S’interroger sur tout ce qui paraît&#0160;»&#0160;; c’est le fondement de ta poétique paysagère.&#0160;»<br />Ces remarques recoupent mon intérêt et mes questions sur la photographie, sur les formes fixes, les formats, la mise en page. &#0160;<br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>amusée de découvrir dans un livre une date d’impression postérieure au moment de la parution du livre – <br /><br /><strong>Mes collectes et collections<br /></strong>«&#0160;Une voiture secoue la nappe de ses phares dans la nuit.&#0160;»<br />Pascal Commère, <em>Verger, etc..., notes buissonnières,</em> Fata Morgana, 2022<br /><br /><strong>Du Flotoir<br /></strong>toujours bien trop encalminé et cela fait des mois que cela dure. Or je le sais central dans mon travail et dans ma vie, dans ma recherche en général. Hier j’ai pris conscience que j’avais une énergie et une détermination très fortes la matin mais que si j’attendais la fin de la journée pour me consacrer enfin à mes travaux personnels, je n’en avais plus assez. Je vais donc essayer d’éviter le travail des sites au moins jusqu’à la deuxième partie de la matinée, pour bien reprendre l’habitude de transcrire au jour le jour mes réflexions et mes ‘notes en lisant’ dans ce <em>Flotoir</em>. Un peu de <em>Logoir</em> pour le factuel et le <em>Flotoir</em> pour le fond. Je sais que les travaux des sites, je les ferai de toutes façons. Même chose a priori envers la correspondance qui me prend beaucoup de temps. <br /><br /><strong>Déverbalisation et écrans<br /></strong>Deux textes à rapprocher, un important passage du livre <em>Les Irremplaçables</em> de Cynthia Fleury et un édito du <em>Figaro </em>(samedi 3 décembre 2022) qui s’intitule «&#0160;Les écrans et la caverne&#0160;». Dans cet édito Laurence de Charrette fait un rapprochement entre le sort des contemporains accrochés à leur téléphone et la caverne platonicienne&#0160;: «&#0160;la compulsion des écrans est un virus contemporain&#0160;» écrit-elle, ce qui en dit long sur «&#0160;les transformations profondes du rapport au monde qu’engendre la société numérique&#0160;». Elle évoque alors la fameuses allégorie de Platon mettant en scène des hommes enchaînés dans une caverne&#0160;: «&#0160;tournant le dos à l’entrée, ils ne voient pas des objets, mais leurs ombres projetées sur le mur, qu’ils prennent pour la réalité, toute la réalité.&#0160;». Résultat&#0160;? «&#0160;Confondre ombre et vérité, voilà le syndrome que nourrit l’addiction aux réseaux.&#0160;» Et l’on ne peut s’empêcher de s’inquiéter de ce que cette dérive va devenir avec le développement du fameux métavers. La journaliste a ces mots forts&#0160;: &#0160;«&#0160;voir la vie au travers de sa projection narcissique dans le monde liquide, penser l’instant d’abord dans sa représentation, sa mise en scène dans l’agora du vide&#0160;; et se placer ainsi dans l’attente éperdue de l’écho de soi-même.&#0160;». Elle enfonce ensuite le clou rappelant que les plateformes ne sont pas des succédanés de la Poste ou le commencement «&#0160;de l’espace démocratique rêvé par les Grecs anciens&#0160;» parce que «&#0160;leurs algorithmes sont faits pour transformer nos données personnelles en bénéfices&#0160;»<br />Et c’est là que peut s’opérer le rapprochement avec Cynthia Fleury dans la deuxième partie de son livre <em>Les irremplaçables</em>, partie titrée «&#0160;Le Dogme du pouvoir&#0160;». Le sous-chapitre s’intitule «&#0160;désubjectivation et déverbalisation&#0160;» et va montrer comment tout est fait dans le système capitalistique pour vider le sujet humain de sa substance et principalement en lui ôtant les mots, pas tant de la bouche que de la conscience. «&#0160;Toute tentative de désindividuation prend appui sur la déverbalisation&#0160;» qui n’est pas seulement «&#0160;l’impossibilité de traduire précisément ce que l’on pense&#0160;» mais «&#0160;porte atteinte à la faculté même de conception intellectuelle&#0160;» (p. 113) Avec ce double constat, terrifiant&#0160;: 1. on ne parvient plus à penser ce que d’autres sont capables d’énoncer&#0160;; 2. on perd conscience de ce qui devrait faire réalité pour soi.. Elle ponctue cela d’une très belle formule «&#0160;le langage est une naissance du monde, comme une naissance au monde&#0160;». On retrouve là sans doute une des grandes raisons d’être de la poésie&#0160;! Mais «&#0160;voler au sujet sa capacité d’énonciation n’est pas suffisant. Ce qu’il faut voler c’est la condition de possibilité de cette énonciation, sa dynamique de conscientisation. Premier grand processus de la domination&#0160;: ‘priver de langage les dominés’.&#0160;» D’où cette frénésie de faire taire les médias dans les sociétés totalitaires&#0160;! «&#0160;La langue des dominés n’a pas le même accès à la performativité que celle des dominants. Si la première demeure langage, la seconde fait réalité. Elle fait autorité et institution. Plus la parole proférée est celle d’un individu appartenant au groupe – social, culturel, économique,– dominant, plus elle fait ordre pour tous, réalité et vérité.&#0160;» (p. 115). Dans ces pages Cynthia Fleury s’appuie sur le livre <em>La Société du mépris</em> d’Axel Honneth. <br /><br /><strong>Penser par soi-même<br /></strong>Un peu auparavant, dans ce même chapitre, Cynthia Fleury avait évoqué «&#0160;l’impossibilité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui&#0160;» et elle ajoute que «&#0160;Ne pas penser par soi-même reste une décision&#0160;», ce en quoi je la trouve un peu optimiste, car tant de conditions aujourd’hui rendent extrêmement difficiles de penser par soi-même, ne serait-ce que ce qu’il faut bien appeler la misère. «&#0160;Ces non-agir et non-penser sont même les actes les plus courants chez l’homme. Il n’y a là aucune forme d’ignorance mais, à l’inverse, l’assimilation servile des codes préexistants&#0160;». Même remarque, c’est bien optimiste tant sont puissantes les forces qui induisent ces états de non-agir et non-penser, et cela depuis l’école où rien n’est vraiment fait pour développer le sens critique des enfants. J’avais eu, il y a quelques années, une conversation passionnante avec un très jeune ami allemand (19 ans), qui m’avait expliqué que dans sa scolarité, on lui avait appris à ne pas prendre pour LA vérité ce qui était enseigné. Héritage sans doute de l’Histoire et de l’immense manipulation dont le peuple allemand fut l’objet. Je crains un peu qu’aujourd’hui cette salutaire attitude ne soit plus de mise. En tous cas, chez nous, elle n’existe pas à ma connaissance. <em>Gobe et tais-toi</em>, c’est ce que j’ai si souvent ressenti dans ma scolarité et ce n’était pas hier&#0160;! Peu de chances que cela ait évolué. «&#0160;Le récit de l’origine n’a rien de naturel. Il nous est conté par la société et ceux qui se présentent comme ‘nos pairs’. Et l’idéologie du pouvoir parachève ce récit de l’origine, en donnant aux uns -au détriment des autres- le droit de penser et d’agir en leur nom propre, et au nom des autres. <em>La République</em> de Platon a fixé la formule, souligne Jacques Rancière&#0160;: ‘que chacun fasse sa propre affaire et développe la vertu propre à sa condition’. Magistrale formule qui montre la naturalisation de l’arbitraire inaugural. Il ne s’agira nullement du ‘propre’. Il s’agira, à l’opposé, de se conformer au propre désigné par autrui, c’est-à-dire par la société, et ses récits de l’origine et de légitimités afférents&#0160;». et un peu plus loin, elle aborde la question centrale de l’attention, souvent évoquée dans ce <em>Flotoir</em>&#0160;: «&#0160;L’exploitation capitalistique (...) capte, plus encore que les richesses, l’attention des individus. Les individus sont divertis, distraits au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser.&#0160;» (pp. 104-105). Il s’agit bien de détourner l’attention, voire de rendre cette fonction malade, voire invalide par le jeu des sauts constants de toute focalisation un peu tenue, induits par tous les médias, au sens très large. Incluant bien sûr les écrans en tous genres. Or dit encore Cynthia Fleury «&#0160;l’attention est par essence l’antichambre du souci de soi et des autres&#0160;». (p. 106)<br /><br /><strong>Des abréviations</strong><br />On sait à quel point elles fleurissent. Tant et si bien que certains articles de journaux doivent être patiemment décryptés pour savoir de quoi ou qui il s’agit sous le jeu des acronymes. Mais cela va plus loin, c’est une désubstantialisation. Cynthia Fleury (oui je m’efforce toujours de donner le nom en entier, dans la plupart de mes phrases et ce n’est pas un hasard&#0160;!) fait appel à Orwell et à son <em>Angsoc</em> qui explique qu’il ne faut pas dire <em>ministère de la Vérité</em> mais <em>Miniver</em> (on n’est pas loin du métavers&#0160;!) ou <em>Comarch</em> pour <em>Commissariat aux archives</em>. Et on frémit en pensant à quel point en elles-mêmes, même sous un nom non abrégé, ces instances ont toujours la vie belle comme le montre les <em>ministères de la Vertu</em> afghan ou la <em>police des mœurs</em> iranienne. Mais ce que dit Cynthia Fleury, c’est qu’en «&#0160;abrégeant un mot, on abrège son potentiel herméneutique&#0160;». (p. 107)<br /><br /><strong>L’importance de la verbalisation<br /></strong>... d’où, serait-on tenté de dire, l’importance de la poésie, que l’on peut voir peut-être comme une forme très particulière de verbalisation. «&#0160;La verbalisation est par définition commencement et pas nécessairement stricte verbalisation du (et dans le) monde préexistant&#0160;: verbaliser c’est aussi créer un monde. C’est déjà une première délivrance. Mais cerner l’allégeance au pouvoir qu’est structurellement la langue rappelle la difficulté de la sortie de la minorité. La vraie nature du pouvoir est circulatoire. Elle aura besoin du langage pour se fonder, s’extérioriser en donnant la réalité qu’elle n’a pas, s’intérioriser pour créer le consentement dont elle a besoin pour perdurer. C&#39;est tout l’imaginaire instituant de la domination qu’il faut déconstruire&#0160;». Ici Cynthia Fleury n’évoque pas le magistral livre de Victor Klemperer, <em>LTI, la langue du IIIème Reich</em>, mais je pense constamment à ce livre en lisant ces pages (p. 108). <br /><br /><strong>Humpty Dumpty<br /></strong>Et par une de ces coïncidences qui m’enchantent, voilà que Cynthia Fleury évoque Alice aux Pays des Merveilles et Humpty Dumpty, citant le passage même qu’Hélène Cixous a évoqué dans son séminaire ce samedi 3 décembre&#0160;! «&#0160;Ce dialogue imaginaire d’Alice dit simplement la vérité crue de l’origine du pouvoir. Il n’est pas le fruit de la pensée et du langage. Il est ce qui façonne la pensée, par sa violence inaugurale&#0160;» (rappel de la phrase de Humpty Dumpty&#0160;: «&#0160;lorsque moi j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty, (...) il signifie exactement ce qu’il me plait qu’il signifie&#0160;» et à Alice qui lui rétorque que la question est de savoir <em>s’il a le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire</em>, le personnage répond que «&#0160;la question est de savoir qui sera le maître, un point c’est tout.&#0160;» <br /><br /><strong>Ce leurre magnifique<br /></strong>Un peu plus loin Cynthia Fleury cite Roland Barthes&#0160;: «&#0160;si l’on appelle liberté, non seulement la puissance de se soustraire au pouvoir mais aussi et surtout celle de ne soumettre personne, il ne peut donc y avoir de liberté que hors du langage. Malheureusement le langage humain est sans extérieur&#0160;: c’est un huis clos. (...) à nous qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des surhommes, il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur permanente d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part&#0160;: <em>littérature</em>.&#0160;». Glose de Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;autrement dit, la littérature invente l’échappée symbolique, pas simplement l’usage de nouveaux signes et de nouveaux symboles, pas simplement le jeu avec la signification mais l’invention d’un champ de liberté cognitive nommant ce qui n’a jamais été nommé, susceptible aussi de lui donner vie et sens.&#0160;». Et d’invoquer à l’appui de sa réflexion <em>Les Récits de la Kolyma</em> de Varlam Chalamov.<br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>j’aime que les feux des projecteurs installés sur les très hautes grues de chantier, à l’ouest, traversant l’appartement, semblent clignoter à l’est – décider que le tout début de la matinée, quoiqu’il arrive, je me le consacre, <em>Flotoir, notoir, logoir</em>., réaliser les travaux des sites ensuite. – les mots et expressions qui me délogent du transi de ma langue <br /><br /><strong>Ma lecture<br /></strong>Je lis de plus en plus mal, je lis lame, petite coupe de papier, qui tranche dans le vif du livre<br /><br /><strong>Intelligence artificielle et écriture<br /></strong>Suis à la fois intéressée et un peu effarée devant le développement des logiciels d’écriture, mettant en œuvre de l’intelligence artificielle. On les bourre de millions de pages et ils sont censés rédiger des textes sur un sujet défini. <em>Le Monde</em> donnait un exemple de texte rédigé sur une requête relativement complexe, dans son édition du jeudi 8 décembre. <br />Voici la requête «&#0160;Écris un article dans le style du journal <a href="https://is.gd/6mZfFb"><em>Le Monde</em></a> sur le lancement de ChatGPT [le nom du logiciel], en incluant les limites et les dangers de cette application&#0160;». Réponse (dont je ne livre que le début)&#0160;:&#0160;«&#0160;Le 6 décembre 2022, la société OpenAI a lancé une nouvelle application de messagerie intitulée ChatGPT. Basé sur le modèle de langage GPT-3 développé par Open AI, l’application promet d’offrir une expérience de conversation naturelle et fluide pour les utilisateurs. Cependant certains experts s’inquiètent des limites et des dangers potentiels de cette technologie &#0160;» Alexandre Piquard l’auteur de l’article ne précise pas si la réponse a été faite en français, ce dont je doute, où s’il l’a traduite. Il signale que la date est erronée et parle d’Open AI, une petite entreprise de San Francisco déjà réputée pour ses travaux dans l’intelligence artificielle, qui avait fait sensation avec Dall.E 2, un logiciel capable de créer une image à partir d’un texte. J’avais lu un article sur cette autre application et j’avais trouvé cela tout à fait fascinant, d’autant que les exemples donnés dans l’article (j’ai malheureusement oublié la source) étaient très beaux et très parlants. J’avais essayé de trouver cette application pour la tester mais avais fait chou blanc. Alors étant curieuse de nature (le <em>Flotoir</em> n’existerait pas sans cette curiosité-là qui est aussi un fabuleux moteur d’énergie), je décide de tester, il me faut m’inscrire, mais peu importe. J’interroge le système en anglais «&#0160;Write a short text to explain the migration of my website”, réponse immédiate plusieurs lignes de conseils très avisés, il y a donc aussi une dimension «&#0160;moteur de recherche&#0160;» (l’article disait bien que Google avait de quoi s’inquiéter). Je ne reproduis par la réponse ici, mais c’est tout de même assez stupéfiant. <br />Puis je décide de faire un test en français avec la requête «&#0160;Écris un texte pour expliquer pourquoi en raison d&#39;une panne de mon hébergeur je déménage mon site&#0160;». Là aussi réponse immédiate, dans un français parfait et c’est stupéfiant&#0160;: «&#0160;Bonjour, je tiens à vous informer que, suite à une panne de mon hébergeur, je suis dans l&#39;obligation de déménager mon site web.<br />La panne a été imprévue et nous n&#39;avons pas pu prévoir un plan de sauvegarde pour éviter les problèmes. Malheureusement, cela signifie que mon site web est actuellement indisponible.<br />Je suis en train de trouver un nouvel hébergeur pour mon site et je travaille dur pour le remettre en ligne le plus rapidement possible. Je vous remercie pour votre patience et votre compréhension pendant cette période difficile.<br />Je vous tiendrai informé de toutes les mises à jour concernant le déménagement de mon site et de sa disponibilité. Si vous avez des questions ou des inquiétudes, n&#39;hésitez pas à me contacter.<br />Merci encore pour votre soutien et votre compréhension.&#0160;»<br />→ je reste confondue, c’est à la fois admirable et terriblement inquiétant. Je précise que je n’ai pas l’intention de m’en servir pour rédiger mes articles de <em>Poesibao</em>, mais on peut imaginer l’usage que peuvent faire des journalistes paresseux ou pressés, des étudiants peu scrupuleux ou des hackeurs pour rédiger des messages un peu plus convaincants que ceux que l’on reçoit régulièrement. <br />Noter la petite faute d’orthographe, je vous tiendrai informés...<br />Je teste aussi l’application qui génère une image à partir d’une phrase, mais les résultats sont vraiment moches (mais relativement convaincants). <br />→ tout cela ne peut qu’interroger l’écrivain sur ses pratiques. Et sans doute particulièrement sur un aspect lié au mode d’entraînement de ces intelligences artificielles. Dans notre travail de création, quel est le rôle joué par la masse de livres que comme la plupart des écrivains nous avons lus ou lisons&#0160;? Y-a-t-il en nous une capacité combinatoire fabuleuse qui brasserait tout ce que nous avons acquis, notamment par nos lectures, et interviendrait lorsque nous sommes en plein processus d’écriture. Je crois que la question vaut d’être posée et c’est aussi pourquoi je me suis arrêtée longuement sur cette application dans ce <em>Flotoir</em>. <br /><br /><strong>De la joie<br /></strong>J’ai reçu récemment le nouveau livre de Jean-Pascal Dubost, <em>la Pandémiade,</em> paru chez Isabelle Sauvage. Jean-Pascal Dubost s’est lancé dans un entreprise folle, la rédaction de poèmes qui déclinent, déforment ou reforment «&#0160;quatre-vingt-dix-neuf formes ou genres de la littérature médiévale&#0160;». Ici trois formes sont choisies pour évoquer les tout débuts de la pandémie de Sars-Cov2, pour les trois parties du livre, la «&#0160;Cronicque&#0160;», les «&#0160;Congés&#0160;» et ma préférée à ce jour, sur laquelle je vais largement revenir le «&#0160;Sermon&#0160;», ici en un <em>Sermon joyeux de la crise sanitaire</em>. Chaque partie ouvre par une date et un fait&#0160;: I. Le 17 mars 2020 commençait en France l’ère du confinement&#0160;; II. Le 12 juillet 2021 fut prononcée en France l’ère du pass sanitaire&#0160;; III. Le 9 août 2021 la France est entrée dans l’ère du pass sanitaire. <br />Tout au long du livre court un thème essentiel, dont Jean-Pascal Dubost se rend bien compte qu’il peut étonner et choquer dans le contexte de la pandémie, la notion de joie, qui lui vint essentiellement d’une extraordinaire fécondité d’écriture, une vraie coulée en fusion de poèmes dès les premières annonces et mesures sanitaires. Bien sûr le confinement, vécu pour lui en un lieu privilégié, la Forêt de Brocéliande, n’était pas pour inquiéter ce grand solitaire (pourtant très impliqué dans les affaires de la poésie comme en témoignent ses actions locales, son festival estival et bien sûr ses nombreuses contributions à <em>Poezibao</em>). Je serai franche et dirai que j’ai eu un peu de mal à entrer dans le livre, tant me lassait ce rappel de faits pas marrants avec ce constat que bien des choses étaient déjà presqu’oubliées, paraissaient irréelles et loin dans le temps (pourtant c’était hier et je les ai vécus, ces moments, comme nous tous, les inquiétudes pour soi et nos proches, le déni initial, le rejet des mesures restreignant les libertés de mouvement, etc. etc. ). Personnellement je n’ai pas écrit comme d’autres l’ont fait (Jean-Pascal Dubost cite par exemple Pierre Vinclair et ses sonnets) mais je me suis mis à chercher fébrilement des ressources disponibles en ligne susceptibles de soutenir les lecteurs de mes sites et de les nourrir, contre le chagrin, la peur ou l’ennui&#0160;: concerts, lectures, expositions, conférences susceptibles de les intéresser...<br /><br /><strong>Mais la joie&#0160;?<br /></strong>Oui elle peut paraître étrange cette réaction mais je l’ai éprouvée aussi devant certains aspects de cette crise&#0160;: le confinement n’était pour me déplaire, me libérant des contraintes sociales qui souvent me pèsent, libérant du temps pour moi&#0160;; impression aussi que ce choc était salutaire pour le devenir de notre monde, que nous allions enfin prendre conscience de ce qui était en train de se passer, en termes d’environnement, de dégradation des conditions de vie, etc. Mais le joie de Jean-Pascal va plus loin, elle est liée à la création, à sa capacité de répondre par ses mots, ses vers, ses inventions à l’ampleur du désastre, sans sombrer. Elle a quelque chose d’ontologique et refermant le livre, j’ai eu conscience que cette joie, il ne fallait pas que nous l’étouffions au prétexte que le monde va si mal ou que nous traversons, collectivement et individuellement, de redoutables crises. Ce serait, mais la formule est un peu galvaudée, la <em>joie de vivre</em>, la joie d’être en vie, <em>au monde</em>, pour un temps infinitésimal mais d’être vivants, dans un monde qui regorge de splendeurs. Et savez-vous que Jean-Pascal Dubost cite, en tête de sa troisième partie, cette remarque pénétrante de Gilles Deleuze&#0160;: «&#0160;Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves&#0160;»&#0160;! On nous gave de malheurs, d’horreurs, dont il n’est pas question de nier la réalité. Et nous courbons l’échine sous ce poids, devenons obéissants, culpabilisés et sages comme des images. Alors lui, Jean-Pascal, il fait joie et feu de tout bois, s’appuyant sur sa connaissance érudite de la langue ancienne. <br /><br /><strong>Les langues<br /></strong>Non pas celles de la Pentecôte, encore que&#0160;! Trois occurrences de langues hors-circuit dominant, hier, qui toutes m’ont réjouie. Le picard d’Ivar Ch&#39;Vavar dans un livre merveilleux dont je reparlerai, le gaélique écossais évoqué dans un reportage d’Arte, près de l’île de Skye, en Ecosse et enfin les melting formules de Jean-Pascal Dubost, puisant allègrement (la base de données de son intelligence artificielle est bien nourrie) dans sa grande culture notamment autour du Moyen-Âge et du baroque pour concocter des octosyllabes pleins de vie, d’énergie, de drôlerie, inventer des formules choc qui font rire et réfléchir et oui, qui mettent en joie. Sa joie, il la partage. Cela pullule de trouvailles en un vrai geyser, pulsant des bouffées de gaz et de chaleur «&#0160;à donf&#0160;». L’argot est utilisé aussi. «&#0160;Si le poème se dressait / avec dure ostinacité / contre la très molestative / contre la très-évolutive / et influente épidémie / et très contre la mollicie / qui faisait avoir des courantes / dans des cervelles déficientes, / si le poème me prenait / autant de temps en temps c’était / parce qu’il s’agrandissait mine / de rien boostant mon endorphine/ (...) (p. 139)<br />→ se souvenir de la formule de Cynthia Fleury citée tout récemment&#0160;: «&#0160;le langage est une naissance du monde, comme une naissance au monde&#0160;».<br /><br /><strong>Conservatoire, réservoir, potager<br /></strong>Le livre de Jean-Pascal, celui-là bien sûr, mais tous les autres sont aussi de formidables conservatoires de langue. Or entendant le picard de Ch&#39;Vavar, les mots anciens de Dubost, j’éprouve un sentiment d’ancrage dans un fond(s) commun, trop oublié et qui a l’étrange caractéristique d’être une vraie source d’énergie. J’éviterai un rapprochement fâcheux avec les énergies fossiles, mais le processus est un peu le même, des mots, des tournures, des phrases, des expressions se sont accumulées au fond de notre langue, composant un substrat plein d’énergie qui peut nous animer, qui nous anime même sans doute à notre insu. Jean-Pascal Dubost&#0160;: «&#0160;aimant à mâcher ce schmilblick / transmué en poèmes bien durs / qui font une belle envergure / à la vie – confinée ou pas – . <br />Je le cite encore «&#0160;j’étais en mode herculéen, / en un prométhéen combat / pour la régénérer, ma joie, / et dans mes travaux incrédules / n’être pas ras les homoncules / était le souci de ma joie / et la joie était une foi, /une force contre l’ennui / qui encline à mal tout autrui, / et forse en l’ennui je pompais / l’énergie de la joie, qui sait.&#0160;» (p. 147)<br />Enfonçons encore un peu le clou&#0160;!&#0160;: «&#0160;ainsiment je me dopamine / en langue estrange et barbarine /qui sonne hautement comme estrange / et barbare et qui désarrange / en arrangeant un sacré nom / de rythme exultoire qui fait non / et je me veux des <em>renégats / de la prose policière</em> ah<br />/ comme Manon je m’en réclame (...) (p. 154)<br /><br /><strong>Régimes<br /></strong>Il y a des régimes de langue comme il y a des régimes de moteur mais à l’écriture, il faut une énergie (Antoine Emaz en parlait souvent). On sent que le poème de Jean-Pascal Dubost est bourré d’énergie, qu’une sorte de manivelle a été tournée (comme on lançait les moteurs jadis, en faisant attention au ‘retour de manivelle’) et que le moteur une fois lancé, il l’a laissé aller à ses embardées, il a peu ronronné, n’a pas ahané dans les côtes, ne s’est pas laissé glisser au point mort dans les descentes, il a tenu (autre mot d’Antoine Emaz, «&#0160;ça tient&#0160;», disait-il de ses textes quand enfin il les jugeait sinon terminés du moins viables). <br /><br /><strong>Une expérience de lecture<br /></strong>Avec son autorisation, je reprends ici un passage d’un courriel de Siegfried Plümper-Hüttenbrink&#0160;: «&#0160;Je ne sais plus si je vous avais fait part d&#39;un ‘<em>exercice de lecture</em>’ que je pratique assidument avec les extraits de poèmes publiés sur <em>Poezibao</em>. Je les lis au hasard et sans me soucier du nom de leur auteur. Je m&#39;exerce seulement à les lire en vue de tester mon oreille interne. Va-t-elle parvenir à se mettre au diapason avec ce qui lui est donné à lire&#0160;? <em>Sich einstimmen</em>, s&#39;accorder , entrer en résonance, ou décrocher, perdre le fil conducteur...&#0160; <br />Ce test auditif est infaillible, d&#39;autant qu&#39;il est anonyme. Je me mets seulement à lire hasardeusement ce qui a trouvé à s&#39;écrire sous la forme d&#39;un poème, en m&#39;abstenant de recourir à ces repères névralgiques que sont le nom d&#39;un auteur ou le titre de son livre. Une lecture en forme de <em>blind test </em>en quelque sorte<em> , </em>et au fort de laquelle on reste tout ouïe, en pleine expectative, face à ce qu&#39;on s&#39;exerce à lire sous le sceau de l&#39;anonymat. Je ne sais si on peut se fier à un tel mode de lecture, tellement il reste aléatoire et plus qu&#39;hasardeux quant aux enjeux qu&#39;il soulève. En lisant toutefois de la sorte, on n&#39;est pas sans appréhender une sorte de mémoire inhérente aux mots et qui en fait des corps conducteurs, doués de souvenance , mais aussi d&#39;une revenance par laquelle ils se reconduisent et se rappellent à nous au cours de nos lectures.&#0160;»<br /><br /><strong>Pratiques et méthodes<br /></strong>Je suis en train de changer un certain nombre de mes méthodes et pratiques. J’ai décidé de quitter le seul réseau social que j’utilisais, Twitter dont l’évolution actuelle ne me convient en rien. Pour l’instant pas d’autre réseau social, je ne suis pas convaincue de leur utilité pour un travail comme <em>Poesibao</em>. Mais Twitter où j’avais près de 5000 abonnés (totale illusion, 90% à mon avis étaient inactifs et ne s’intéressaient pas du tout à mes contenus) m’aidait à m’informer. Mes propres contenus étaient d’information sur la littérature, la musique, parfois une ou deux découvertes scientifiques spectaculaires. Et je n’émettais jamais d’opinion. j’avais aussi soigneusement sélectionné les comptes que je suivais, cherchant là aussi exclusivement de l’information sur le monde du livre, sur la photo, sur les sciences. J’ai donc réactivé une plate-forme qui me permet, via les fils RSS, de suivre l’actualisation de plusieurs sites. Alors je lance, en riant sous cape, un <em>qui m’aime me suive</em>, mais pas sur les réseaux sociaux, non, sur <em>Poesibao</em>, <em>Muzibao</em>, le <em>Flotoir</em>. <br /><br /><strong>La joie du picard<br /></strong>Lu avec délectation hier le livre qui rassemble l’œuvre en picard d’Ivar Ch&#39;Vavar, en deux parties la première avec ses créations en langue picarde, essentiellement berckoise d’ailleurs, Berck étant sa ville d’origine et un point focal de son travail, la seconde avec ses traductions d’écrivains picards. Il y a là une vitalité incroyable, une inventivité extrême. Il faudrait des fichiers audio liés pour entendre aussi la langue, car ce doit être un régal, et l’on ne sait guère comment prononcer alors pourtant qu’étrangement on ne se sent pas en langue étrangère. Comme si on avait du picard dans ses gènes ou ses veines en quelque sorte. A priori ce n’est pas le cas, la Picardie étant pour moi surtout du côté de ma belle-famille, avec une forte assise des Trocmé à St Quentin. Mais je me retrouve dans ma forte polarisation générale vers le Nord, assez peu partagée au fond. Cette note du prière d’insérer qui permet de bien comprendre de quoi il s’agit ici&#0160;: «&#0160;Ivar Ch&#39;Vavar a écrit surtout en français, y compris pour ‘inventer’ la Grande Picardie mentale&#0160;; mais il a mis le picard ‘au travail’ dès le début des années 1979. Est réunie ici la quasi-totalité de ce qu’il a écrit en picard depuis 1995.&#0160;». Et lui-même de dire que «&#0160;le problème du picard est un problème poétique&#0160;: écrire le picard, c’est en faire une langue pour l’écriture, c’est mettre cette langue au travail pour l’écriture. C’est également un problème politique&#0160;» [comme pour la plupart des langues minoritaires&#0160;!]. Le livre est fort bien édité, avec un dessin frappant de Sébastien Morlighem. Il est publié par les éditions Engelaere. J’ai choisi pour l’anthologie permanente de <em>Poesibao</em> un passage qui résonnera fort avec les préoccupations du moment, sur une coupure d’électricité. Mais j’ai adoré une longue séquence <em>Ché’bonje é-pi ch’goron</em>, autrement dit <em>Sagesse secrète des Berckois</em> où toute la vitalité inventive de Ch&#39;Vavar s’exprime sous la signature de son hétéronyme l’abbé Michel Desquendras en une série de 43 maximes, dictons ou règles, donnés d’abord bruts, puis traduits et analysés un par un par Ch&#39;Vavar. Je cite un exemple&#0160;: <br />«&#0160;15. I a mouru tout cru / d&#39;awér miè dé&#39;m moùrue. — « Il est mort tout vivant / pour avoir mangé de la morue. »<br />C&#39;est un dicton sur la puissance des mots. Un tel est mort ‘tout vivant’, c&#39;est-à-dire de la façon la plus soudaine, non, bien sûr, pour avoir consommé de la morue, mais le mot <em>moùrue</em> même, entendu <em>mouru</em>, c&#39;est-à-dire&#0160;: non pas seulement ‘mort’ ici, <em>mouru</em> est un participe passé aberrant, une invention grammaticale populaire qui met l&#39;accent sur l&#39;acte et devrait être appelé plutôt un participe passant, et indiquant non l&#39;acte fait, mais l&#39;acte en train de se faire, et autrement qu&#39;un participe présent. Le passage de ‘tout vivant’ à ‘mort’ se fait ici non par ‘mourant’, trop lent et comme passif, mais par ‘mouru’. C&#39;est l&#39;instant très bref et très intense du passage qui compte. Et toute l&#39;intensité mortelle de cet instant est contenue dans le mot qui le dit.&#0160;» (Ivar Ch&#39;Vavar, <em>ch’miloé din ch’tiloé, le tiroir au miroir</em>, édition bilingue picard-français, éditions Engelaere, 2022, 15€, p. 29)<br /><br /><strong>Le 1<br /></strong>Commencé à lire deux numéros de l’hebdomadaire <em>Le 1</em>, que Laurent Greilsamer rencontré lors de la remise des prix de l’Académie Française (le co-fondateur du <em>1</em>, Eric Fottorino était primé) a eu la gentillesse de m’envoyer. Il m’avait expliqué que dans chaque numéro, qui porte toujours sur un thème unique, il y avait un poème. Dans les deux numéros envoyés, ce sont des poèmes de Michaux, dans le numéro 419, intitulé «&#0160;8 milliards d’humains, et moi&#0160;? et moi&#0160;? et moi&#0160;?&#0160;»&#0160;: «&#0160;La population ici, c&#39;est la Marouque / la Bourouque / la Biroubouque / la Gorguena / la Flandoche et la Pouperougue / la Roboueuse / la Clivette à gli gli (...)&#0160;»<br />Et dans le numéro 425, «&#0160;Climat, féminisme, faut-il désobéir, un poème de Cavafis&#0160;: «&#0160;A quelques-uns arrive un jour / d’avoir à choisir entre le grand Oui / et le grand Non (...)&#0160;»<br /><br /><strong>De la musique et des circonstances<br /></strong>Parlant des oiseaux, Vinciane Despret, une de mes plus importantes lectures de cette année, écrit&#0160;: «&#0160;Avez-vous déjà voyagé en train, un casque sur les oreilles&#0160;? Avez-vous ressenti, comme j’ai souvent pu le vivre, que le paysage pouvait être “bachien”, ou “tchaïkovskien”, à quel point la musique s’imprime, recouvre, affecte à ce moment ce qui nous entoure&#0160;?&#0160;–&#0160;un accordéon dans le métro ne change-t-il pas non seulement l’humeur, mais la perception même des choses&#0160;? Le monde devient non musical, mais mélodique. Et ce n’est plus une mélodie associée à un paysage, “c’est la mélodie elle-même qui fait un paysage sonore”. En d’autres termes, l’acte de territorialisation serait, entre autres, un acte de musicalisation d’une place&#0160;–&#0160;je précise “entre autres” parce qu’il y a également les postures, les rituels dansés, les menaces spectacularisées, les couleurs, les battements d’ailes. Et l’arpentage de l’espace.&#0160;»<br />(Vinciane Despret, <em>Habiter en oiseau</em>). <br />→ c’est une expérience que j’ai faite, que je fais si souvent. Cette modification de l’état intérieur dès que nait la musique. Et c’est sans doute en fait une profonde modification de la nature même de l’activité mentale. Sans doute parce que d’autres connexions sont sollicitées dans le cerveau et que cela modifie les équilibres entre les différentes zones et les différentes fonctions. J’aime à penser, ce qui est sans doute complètement faux, que ce sont alors les cellules gliales qui entrent en résonance avec la musique, la propageant dans un plus grand nombre de zones du cerveau, y compris les zones qui commandent la motricité. Puisqu’on sait bien que le corps bouge dès qu’il entend de la musique, plus ou moins perceptiblement. Le rythme affecte la motricité fine et au-delà. <br /><br /><strong>Collecte, collections, reliure<br /></strong>Il y a peu j’employais le mot de <em>collecte</em>, et j’aurais pu lui ajouter celui de <em>collection</em>, à propos des milliers de citations que je relève, partout, depuis l’adolescence. Vrai trésor de paix&#0160;! Je peux en recueillir partout, de ces phrases qui font sens pour moi, qui résonnent dans le for intérieur, et même dans des articles de presse ou dans des livres qui ne me parlent pas de manière générale. Je me suis bien accrochée au livre de Peter Szendy sur la lecture, mais je ne suis pas du tout en phase avec le propos général, que je trouve au fond assez destructeur. Je n’y trouve que des points de vue négatifs sur la lecture, du soupçon pour le dire clairement. Mais j’aime cette note, quelque part&#0160;: «&#0160;Ramasser, collecter, recueillir&#0160;: autant de sens, disions-nous, du verbe latin <em>legere</em>. Comme si lire revenait essentiellement à lier, le lecteur étant dès lors une sorte de relieur.&#0160;» (Peter Szendy, <em>Pouvoirs de la lecture</em>, p. 143) et j’aime ici entendre le mot relieur dans sa polysémie, un des sens principaux étant, pour moi, fortement évocateur de ma mère qui a pratiqué la reliure, à un très bon niveau quoiqu’amateur, pendant des années. Et il m’arrive de penser que le <em>Flotoir</em> est à certains égards une vaste entreprise de reliure&#0160;! <br />Ailleurs dans le livre, Peter Szendy reproduit une image saisissante&#0160;: «&#0160;Lire, lier, délier Il est temps de rassembler ce que nous avons cueilli ou glané jusqu’à présent. Il est temps pour ce geste que le graphiste allemand Gunter Rambow a su illustrer de manière saisissante sur <a href="https://www.laboiteverte.fr/les-affiches-livres-gunter-rambow/">une affiche</a> conçue pour la maison d’édition Fischer en 1976&#0160;: on y voit une main sortir du livre (comme une sorte d’excroissance) pour tenir le livre, pour le clore sur lui-même, pour le relier.&#0160;» (p. 142)<br /><br /><strong>La lecture m’invente<br /></strong>Autre formule qui m’a frappée dans le livre de Szendy&#0160;: «&#0160;Chaque fois que je lis, la lecture m’invente, précisément dans le jeu de l’écart – de l’anticipation ou du retard – où je me précède et je me suis, comme l’incipit de Calvino nous le donne exemplairement et vertigineusement à entendre&#0160;: ‘Tu es sur le point de commencer à lire’, c’est-à-dire de devenir celle ou celui qui consiste dans ce ‘lire’ même dont le ‘tu’ du début de la phrase n’était pas encore (mais un peu déjà) le sujet.&#0160;» (p. 123). <br />→ Je commence à lire, que se passe-t-il, quelles sont mes dispositions, complexes, hétéroclites, humeurs, attentes...&#0160;? Je finis de lire, que se passe-t-il, suis-je agrandie par ma lecture, portée par elle ou abattue, découragée&#0160;? Ne dit-on pas de certains livres qu’ils vous tombent des mains&#0160;? <br /><br /><strong>Changement d’état<br /></strong>de même que l’eau change d’état selon sa température, je change d’état selon ce que je lis d’une part et le support de cette lecture d’autre part, sans doute aussi selon l’environnement de cette lecture. Je l’ai encore constaté hier soir en passant de la lecture de mes deux journaux quotidiens, sur tablette, à un livre, celui de Cynthia Fleury, <em>Les Irremplaçables</em>, pourtant un petit livre de poche un peu moche. Oui, mais, comment dire cette sensation de confort et de retour à la maison qui m’a saisie immédiatement. Cela réveille le souvenir d’une des dernières lectures que j’ai faites à ma mère, malvoyante, peu avant sa disparition. Nous avons lu son journal quotidien, elle y tenait, mais elle était absente, s’endormait... et puis soudain je suis passée à un livre, c’était Le Clézio et sa <em>Chanson bretonne</em> et là, sur le champ, elle comme moi, nous nous sommes senties différentes. Moi j’ai cessé d’ahaner sur ma lecture à haute voix qui est devenue facile et fluide, et elle, elle a manifesté un net regain d’intérêt. C’est bien troublant et cela fait partie des aspects que je veux évoquer et peut-être étudier un peu plus avant dans mon grand projet sur la lecture. <br />J’ai pourtant lu des choses intelligentes et de belles analyses dans mes journaux quotidiens mais elles n’ont pas pénétré au-delà d’un niveau assez superficiel alors que d’emblée les phrases du livre suscitent échos, résonances, questions, bref mise en mouvement profond. <br /><br /><strong>Lectures mêlées<br /></strong>Toujours ce jeu des livres posés, repris, avec leurs extraits transcrits... Cynthia Fleury et Philippe Descola, avec pour ce dernier, le bonheur d’un déclic, à savoir le sentiment de commencer enfin à entrer un peu dans sa pensée, difficile pour moi et sur laquelle je butais. Je vais y revenir. <br /><br /><strong>La révolution<br /></strong>Cynthia Fleury insiste sur ce qu’elle appelle <em>l’état de minorité</em>. Non pas le fait, comme on pourrait le croire, d’appartenir à une minorité, mais le fait de ne pas sortir d’un état de sujétion à autre que soi, comme un mineur encore sous la tutelle de ses référents. Intéressant passage où elle s’appuie sur Kant et Michel Foucault, Foucault citant Kant&#0160;: «&#0160;‘Peu importe si la révolution d’un peuple (...) réussit ou échoue, peu importe si elle accumule misère et atrocités’&#0160;; reconnaît Kant. Ce qui importe, c’est que la révolution signe la potentialité de l’homme à sortir de l’état de minorité, qu’elle scelle à jamais sa capacité de faire cesser le mensonge de l’origine. En somme elle vient incarner par sa seule possibilité – et non pas son succès – la filiation originelle de l’homme avec la liberté et le progrès de la conscience. Dorénavant l’homme ne pourra plus ‘oublier’ le souci de soi, et qu’il est enfant de cette capacité-là&#0160;» (p. 129-130)<br />→ comme résonnent ces mots aujourd’hui, alors que plusieurs mouvements sont en cours dans le monde, révolutions ou rébellions de peuples et singulièrement de femmes qui veulent sortir de <em>l’état de minorité</em>. <br /><br /><strong>De l’individuation<br /></strong>Cette notion si importante mise en avant par Cynthia Fleury, la capacité de chaque être humain non pas à consommer sa vie passivement (et souvent, bien malheureusement) mais à accéder à plus de conscience et de réalisation de soi-même , via le souci de soi et ce qu’elle appelle les 4 figures de l’individuation, le <em>connais-toi toi-même</em>, la capacité imaginante (<em>imagination vera</em>), le courage de supporter le prix à payer pour cette évolution (<em>pretium doloris</em>) et enfin, à ne surtout pas oublier, la force comique, la <em>vis comica</em>. «&#0160;L’histoire sert aussi à cela, à rappeler que l’individuation a eu lieu, que si elle est une création journalière, elle n’en demeure pas moi principielle, et de toute éternité présente, comme la potentialité même de l’homme, que celle-ci advienne ou pas. Cette histoire de la révolution, si collective, si abstraite d’une certaine manière, conte aussi autre chose&#0160;: la possibilité de l’émergence de la singularité, quelque chose d’absolument concret et présent.&#0160;» (p. 130)<br /><br /><strong>Tenter l’expérience subjective<br /></strong>«&#0160;L’irremplaçabilité du sujet se situe dans le fait de ne pas s’inscrire dans la reconnaissance du pouvoir. Tenter l’expérience subjective pour ce qu’elle est, simplement ce qu’elle est, c’est s’extraire de la circulation aliénante du pouvoir, découvrir l’esprit d’aventure.&#0160;» (p&#0160;. 133)<br /><br /><strong>Une décision peu subtile<br /></strong>Je trouve très sotte la décision de cette maire d’une grande ville de réduire drastiquement le budget de la culture. C’est une écologiste et sa ville est une des plus importantes villes de culture en France. Je trouve absurde de sacrifier la culture (sans doute en toute bonne conscience pour l’environnement), c’est ne pas comprendre qu’en quelque sorte, nature et culture se tiennent très étroitement, que sans culture il n’y a pas de conscience écologique qui tienne, que la culture est une des voies pour sortir, précisément, de <em>l’état de minorité</em> pointé par Cynthia Fleury. Que la culture aide chacun à prendre «&#0160;soin de lui-même&#0160;» mais aussi soin du monde. <br /><br /><strong>De l’évaluation<br /></strong>Très fortes pages de Cynthia Fleury sur la question de l’évaluation&#0160;! «&#0160;L’idéologie de l’évaluation (...) typique des sociétés néo-conservatrices (...) s’affiche sous la bannière de l’égalitarisme et de la méritocratie&#0160;» alors qu’en fait elle est à «&#0160;l’opposé du paradigme d’émancipation.&#0160;». Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Un sujet n’est fondé que lorsqu’il est évalué. L’évaluation produit de la servitude volontaire, car elle s’assimile à un processus de formation du sujet. C’est l’évaluation qui après avoir tué ce qu’il y a d’agent dans le sujet le reconnaît en tant que tel, mais désormais devenu non plus un sujet libre mais un sujet domestiqué, sous domination. L’évaluation est une culture mortifère (...) elle calibre, détruit la singularité ou précisément l’irremplaçabilité. Le travailleur n’est plus un nom mais un chiffre, une catégorie dans un tableau, que l’on surveille et sanctionne. (...) faire disparaître les individus sous leurs chiffres permet simplement d’usurper leur dû. (...) Il s’agit de chosifier l’individu, de l’<em>itemiser</em>.&#0160;»<br />Et ici belle citation faite par Cynthia Fleury de Barbara Cassin&#0160;: «&#0160;L’objectivation passe par la commensurabilité. On ne note objectivement que des items. Il faut donc décomposer les métiers, les savoirs, les processus, les relations et le sens pour en faire des procédures sectionnées en tâches (...) en dernière analyse, l’objectivité requiert des éléments de langage préformaté (...) qui constituent une langue de bois universelle, exprimée en <em>globish,</em> car c’est d’abord une langue qui fait grillage&#0160;» (extrait d’un ouvrage publié sous la direction de Barbara Cassin, <em>Derrière les grilles. Sortons du tout-évaluation</em>, cité par Cynthia Fleury p. 140)<br />→ Les propos de Barbara Cassin datent de 2014, ceux de Cynthia Fleury de 2015, or cette dérive n’a fait que se propager, dramatiquement, avec l’essor du marché des données, des datas et avec les algorithmes et désormais l’intelligence artificielle. Nul doute que pour tel grand marchand en ligne, je ne suis pas Florence Trocmé, mais un contenant x, lui-même rempli à l’infini des numéros de tous les<em> items</em> que j’aie jamais achetés chez lui, mâtiné des numéros de tout ce que j’ai consulté sur le site, de toutes mes recherches en ligne, etc. Et tout ça donne quoi&#0160;: un camembert (qui ne sent pas très bon) et une cible. Je suis non pas Florence Trocmé, mais une cible pour la pub et derrière la pub, la vente. On peut aussi essayer de m’acheter en tant qu’<em>influenceuse</em> (heureusement avec la poésie, je ne crains pas grand-chose, le marché est trop petit&#0160;!). <br /><br /><strong>Alors le boulot, mon boulot&#0160;? <br /></strong>Eh bien, il repose peut-être sur cette remarque de Cynthia Fleury, dans le sillage de Barbara Cassin&#0160;: «&#0160;La langue fait grillage et elle organise incognito la disparition de la seule chose qui fasse valeur, l’inconnu, soit la base de la connaissance.&#0160;». Donc, &#0160;contrairement à ce que semble penser la maire écologiste, tenter de diffuser, de mettre à la portée de qui veut, librement, de la poésie, de la littérature, des textes qui ouvrent sur l’inconnu, la connaissance, cela a peut-être un sens, voire un sens écologique&#0160;! <br />C&#39;est aussi tenir compte de la vraie nature de l’homme&#0160;: «&#0160;L’individu est par essence un passe-muraille. Il traverse les mondes, les sphères de valeurs, et par ces itinéraires croisés accède à l’individuation&#0160;» (p. 144)<br /><br /><strong>Quitter les territoires mortifères...<br /></strong>Je lis sur le site <a href="https://actualitte.com/">Actualitté</a> cette présentation d’un livre de Christian Arnsperger, intitulé <em>L’Existence écologique</em>.&#0160;«&#0160;Rendre la vie possible sur terre implique alors non seulement des réformes structurelles, mais aussi de nous réinventer afin de quitter, en nous, les territoires mortifères qu’exploite le capitalisme de la croissance. Si le rêve communiste d’un ‘Homme nouveau’ est déchu, notre nature humaine n’est pas figée pour autant. À nous de nous rendre réflexifs sur nos fragilités, d’y travailler collectivement par des solutions non consuméristes en rouvrant les horizons d’expérimentation que nous offre notre ‘plasticité anthropologique’. C’est de cette réforme anthropologique et d’un nouveau rapport au vivant que peut naître, pour une humanité plus sereine, un mode d’existence écologique post-capitaliste.&#0160;» <br />→ nous réinventer, quitter les territoires mortifères qui sont ceux d’une domination, horizons d’expérimentations, plasticité anthropologique... je pense qu’on est ici tout près de certains aspects de la pensée de Cynthia Fleury. <br />Et des premières pages du livre qui sont accessibles au cœur de cet article, j’extraie ces mots&#0160;: «&#0160;La ‘science’ économique dominante qui colonise depuis des décennies les universités, mais aussi les médias, a partie liée avec le déni de la mort et de la fragilité existentielle, donc avec l’apparente toute-puissance de l’idée de croissance. Nous décoloniser de ce déni et de cette toute-puissance, c’est d’abord devoir reconnaître notre aliénation et, pour la dépasser, prendre conscience des horizons d’expérimentation que nous ouvre notre plasticité anthropologique.&#0160;» (extrait de <em>L’Existence écologique</em>, de Christian Arnsperger, Le Seuil, janvier 2023, p. 8)<br />Autre extrait&#0160;: «&#0160;Bien entendu, notre liberté de nous refaçonner est loin d’être absolue et sans bornes&#0160;: nous restons mortels, fragiles et finis. Mais cette mortalité, cette fragilité, cette finitude forment un <em>habitus</em> existentiel qui, enveloppant nos possibles et les bornant, nous libère pour l’exploration de tout ce qu’il ne limite pas. Font partie de notre condition humaine les données biologiques (cerveau évolué, fragilité de l’organisme, adaptabilité, etc.), nos circonstances géographiques (climat, topographie, biotopes, etc.) et nos circonstances sociales et historiques (culture, conventions, visions du monde, technologies, etc.). Mais voici l’important, qui change tout sans pour autant tout permettre&#0160;: fait également partie de la condition humaine une capacité fondamentale de recul, une capacité innée à nous distancier de l’inné en nous, une capacité que je nomme <em>plasticité anthropologique.</em>&#0160;»<br />Cela encore, qui résonne tellement avec tout ce qu’écrit Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;Nous sommes des êtres aliénés&#0160;: nous portons en nous des potentiels humains non actualisés qui nous sont rendus inaccessibles. Le système économique en place occulte ces potentiels et nous rend étrangers à nous-mêmes. Et pourtant, nous adhérons à ce système par nos pratiques&#0160;: travail, consommation, marketing, épargne, investissement, etc. L’un des symptômes de notre aliénation est notre relative absence de questionnement critique et existentiel.&#0160;»<br /><br /><strong>A propos de cet article<br /></strong>J’ai donc quitté Twitter ne supportant plus ce qui s’y passe, les dires et agissements de son nouveau patron. Est-ce pour autant me couper de sources d’information qui me sont utiles (je suivais par exemple le site <em>Actualitté</em> sur twitter). Eh bien, non, il existe d’autres solutions. J’ai réactivé un bon lecteur de fils RSS, dans lequel j’ai inscrit les quelques sites suivis via Twitter et qui m’apportaient des informations utiles. <br /><br /><strong>Les modes d’identification (Philippe Descola)<br /></strong>Je reprends la lecture de <em>La composition des mondes</em>, un livre d’entretien de Pierre Charbonnier avec Philippe Descola recommandé par Isabelle Baladine Howald pour m’aider à entrer mieux dans <em>Par-delà nature et culture</em>. Philippe Descola à qui j’ai touché deux mots de ce détour lorsque je l’ai rencontré à la remise des Prix de l’Académie et qui m’a confirmé que c’était une excellente idée. Il était accompagné de son épouse, Anne-Christine Taylor qu’il évoque souvent, notamment lorsqu’il parle de leur long séjour chez les Achuar, en Amazonie, leur premier «&#0160;terrain&#0160;» de jeunes ethnologues et le fondement de tout le travail à venir. Je me souviens d’ailleurs qu’il raconte leur difficulté à se réinsérer dans notre monde et cela résonne avec tout ce que je viens d’écrire&#0160;! «&#0160;C’est la rencontre avec une altérité radicale qui m’a rendu conscient du fait que la boîte à outils conceptuelle que j’avais emportée sur le terrain ne m’était pas d’un grand secours pour comprendre ce que j’avais sous les yeux.&#0160;(...) Chez les philosophes, la disposition à ne rien tenir pour acquis procède pour ainsi dire de l’intérieur. Kant illustre très bien cet héroïsme intellectuel, lui qui a eu une existence incroyablement réglée de petit-bourgeois, mais qui en même temps a pensé des choses si originales par rapport à son temps. Je trouve absolument extraordinaire ce genre d’imagination aventureuse, mais j’en suis moi-même incapable&#0160;: il m’a fallu partager la vie de gens dont les actions sont assez souvent énigmatiques, dont les propos apparaissent très étranges, et vont tellement à l’encontre des manières d’être que l’on a l’habitude de tenir pour normales, pour que je sois incité à remettre en cause les outils intellectuels au moyen desquels je m’efforçais de saisir cette étrangeté.&#0160;» (p. 247)<br />Au fil de tout un cheminement, travaillant sur l’articulation nature et culture, observant ces peuples qui n’ont pas du tout le rapport distant que nous avons avec les plantes ou les animaux, Philippe Descola va en venir à considérer quatre modes d’identification&#0160;: l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme. Il s’agit en somme de «&#0160;dépasser le dualisme qui oppose nature et culture en montrant que la nature est elle-même une production sociale, et que les quatre modes d’identification qu’il a distingués et redéfinis (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ont un fort référentiel commun anthropocentrique. Ainsi, l’opposition nature/culture n&#39;a plus guère de sens, explique-t-il, car elle relève d&#39;une pure convention sociale. Il propose alors en vertu de ces propositions de constituer ce qu’il nomme une ‘écologie des relations’. Il s&#39;agit d&#39;une anthropologie non dualiste, en ce sens qu’elle ne sépare pas en deux domaines ontologiques distincts humains et non-humains, une anthropologie donc qui s’intéresse aux relations entre humains et non-humains autant qu&#39;à celles entre humains.».(<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Descola">source</a>)<br /><br /><strong>De la discrétion<br /></strong>Je reprends aussi, parmi les lectures suspendues par tous les travaux pour imaginer puis monter de toutes pièces un nouveau site, un nouveau lieu pour <em>Poezibao</em>, je reprends <em>Apologie de la discrétion</em> de Lionel Naccache. <em>Discrétion</em> qui ici n’est en rien synonyme d’effacement, d’humilité, qui n’est pas une qualité morale mais <em>discrétion</em> qui s’oppose à continuité. Dans le domaine mathématique, un système <em>discret</em> est un système où les composantes sont séparées. <br /><br /><strong>Sept fois la langue dans sa bouche<br /></strong>Dans son analyse scientifique sur la <em>discrétion</em> de la vie mentale, Lionel Naccache expose des mesures sur ce qui se passe, en fait, dans le cerveau, par exemple lorsque nous lisons quelque chose. Voici un extrait de ce passage, car il est savoureux&#0160;! «&#0160;La distance entre le lobe frontal, qui est riche en neurones de l’espace de travail global, et la région de la forme visuelle des mots, que nous avons identifiée et baptisée dès l’an 2000 avec Laurent Cohen et Stanislas Dehaene, est de l’ordre de 15&#0160;centimètres (0,15&#0160;mètre) dans un cerveau adulte (Cohen, Dehaene et&#0160;al., 2000). La vitesse de conduction moyenne des neurones corticaux impliqués dans cette communication peut être approximée à environ 20&#0160;mètres par seconde. Il s’agit d’un mini circuit constitué d’une ou de deux synapses, ce qui permet de négliger dans notre calcul les temps de transmission synaptique entre les neurones impliqués. On en déduit que le trajet simple entre le réseau de la lecture et un point d’entrée dans l’espace de travail global dure environ&#0160;: 0,15/20 = 7,5 millisecondes. Une boucle de communication entre ces régions dure donc environ 15 millisecondes. D’où l’on déduit que le temps requis pour l’amplification attentionnelle (100 millisecondes) correspond à environ 7&#0160;boucles réentrantes. En griffonnant ce calcul approximatif, le souvenir d’un fameux proverbe s’est invité aussitôt dans mon espace de travail global&#0160;: «&#0160;Il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.&#0160;» (<em>Apologie de la discrétion</em>, p. 123)<br /><br /><strong>La discrétion de la <em>discrétion</em><br /></strong>Long développement dans le livre de Lionel Naccache sur ce qu’il appelle «&#0160;la discrétion de la <em>discrétion&#0160;</em>», entendue la seconde fois au sens mathématique de ce qui n’est pas continu. Il montre, en prenant notamment des exemples dans le domaine de la psychiatrie, que si nous ne sommes pas conscients de la discontinuité essentielle de notre vie mentale, c’est parce qu’en prendre conscience serait trop déstabilisant pour notre sentiment d’identité. «&#0160;Notre regard subjectif sur nous-mêmes est enfermé dans la scène unifiée de notre conscience qui masque le Meccano sous-jacent de notre esprit [et] il nous est dès lors extrêmement difficile de prendre conscience de la mosaïque discrète qui pourtant compose notre vie mentale, et que la neuropsychologie parvient à mettre en évidence.&#0160;» (p. 134).<br />J’aime qu’il cite l’extraordinaire passage de la <em>Recherche </em>où, Albertine partie, le narrateur montre comment chacun de ses multiples «&#0160;moi&#0160;» prend à son tour et successivement connaissance de ce départ. «&#0160;À chaque instant il y avait quelqu’un des innombrables et humbles “moi” qui nous composent qui était ignorant encore du départ d’Albertine et à qui il fallait le notifier.&#0160;»<br /><br /><strong>Petite grappe de lecteurs<br /></strong>Trois petits enfants très aimés entre 6 et 10 ans collés côté à côté sur un siège avec leurs livres – ils se tiennent chaud entre eux et avec leurs livres – le plus petit est plongé dans un <em>Wimmelbuch</em> allemand, ces livres &#0160;grand format fourmillant de mille détails sur le même principe que <em>Où est Charlie&#0160;?</em>), l’ainée lit <em>Astrapi</em> et entre les deux, dans son habituelle position d’entre deux, L. dessine. <br />J’ai pu feuilleter récemment un livre de Timothée de Fombelle s’amusant à observer et répertorier des dizaines et dizaines d’attitudes d’enfants lisant. Auteur jeunesse, il est constamment dans des lieux où il voit les enfants lire. Magnifique idée. <br /><br /><strong>Une position de lecture<br /></strong>Sur un banc bleu, au square – elle est assise en biais dans une position bien particulière – le bras est appuyé sur un gros sac à dos qui joue les accoudoirs et la main enveloppe complètement le visage – cheveux blonds attachés en queue de cheval – la main droite tient le livre et la cuisse droite épouse le banc puis part en diagonale prendre appui sur le sol – la jambe gauche est relevée, pliée, pied sur le banc. <br /><br /><strong>A travers les fleurs de printemps<br /></strong>Je la vois à travers les fleurs de printemps avec son petit chouchou en haut de la tête à la racine de sa queue de cheval – elle a déployé une serviette bariolée sur la pelouse, s’y est étalée de tout son long, les deux avant-bras croisés appuyés sur le sol – la main gauche qui tient le livre (qui restera inconnu) a les doigts très écartés et passe sous la main droite – jeu des pages du livre et du bord retroussé de la serviette – sur le sac posé au sol, vert céladon, une volée de lettres et je déchiffre <em>stradivarius</em> – mais peut-être est-ce comme pour beethoven le chien et qu’il ne s’agit en rien du luthier&#0160;? j’aurais bien aimé savoir ce que lit stradivaria&#0160;! <br /><br /><strong>Une bulle&#0160;? <br /></strong>Hypothèse&#0160;: le lecteur du simple fait d’ouvrir son livre crée une bulle autour de lui, il s’isole comme s’il refermait son corps autour de son livre, comme si le corps était trop grand pour rentrer dans le livre&#0160;! <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>écouter l’incroyable silence qui règne dans mon bureau, tellement paradoxal puisque je suis en pleine ville et que je la vois, cette ville, à mes pieds (je ne suis pas Rastignac&#0160;!), milliers de toits, vue très lointaine à l’est comme à l’ouest mais je ne vois pas une seule voiture, quarante ans que ça dure et cela m’émerveille toujours autant – construire toute seule un nouveau site, découvrir des procédures, des possibilités et s’amuser beaucoup&#0160;! – <br /><br /><strong>Pieds nus<br /></strong>J’adore quand les lecteurs enlèvent leurs chaussures. Veuillez noter que c’est assez fréquent. Celle-ci les a posés à côté du seul pied que je vois. Elle est assise en biais (c’est aussi une position assez fréquente) sur le blanc bleu – je pense qu’elle porte un jean dont je ne vois qu’un revers et une jolie blouse blanche ample à fleurs – les cheveux, relevés, sont roux – je ne peux hélas déchiffrer quoi que ce soit de son livre ouvert. <br /><br /><strong>De l’éducation<br /></strong>Je termine ma première lecture de <em>Les Irremplaçables</em> de Cynthia Fleury, livre qui se clôt par un chapitre sur l’éducation. «&#0160;Personne ne veut se montrer <em>à la hauteur</em> de l’agressivité des individus que nous sommes devenus&#0160;»&#0160;: terrifiant constat que cette agressivité qui nous caractérise tous et constat que fait Cynthia Fleury en ayant le courage moral de ne pas surplomber ce fait comme s’il ne la concernait pas. Elle parle du «&#0160;désœuvrement parental qui n’est que le nom particulier d’un désœuvrement plus général&#0160;». <br />→ On peut penser qu’il y a un énorme vide qui s’est créé après la fin de la plupart des croyances, religieuses ou politiques, dans les pays occidentaux en tous cas. Autrefois les églises (parfois les partis&#0160;!) éduquaient, apprenaient aux être à grandir (dans le meilleur des cas, parfois au contraire, trop souvent en fait ils contribuaient à les maintenir en <em>état de minorité</em>, non aptes à se former eux-mêmes). Qui dit à un enfant, aujourd’hui, même dans un milieu non-défavorisé qu’il est acteur et responsable de ce que Cynthia Fleury appelle son individuation, autrement dit son développement en tant qu’être humain irremplaçable, quelles que soient les conditions de sa naissance&#0160;? Question de Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;Jusqu’où cette vie qui est leur les concerne-t-elle&#0160;?&#0160;». (p. 177). Bel appui pris sur Kant «&#0160;On peut ou bien se borner à dresser l’homme, à l’entraîner, à l’instruire mécaniquement, ou l’éclairer réellement. on dresse les chiens, les chevaux, on peut aussi dresser les hommes (...) Mais le dressage ne pourvoit pas à tout, il importe en priorité que les enfants apprennent à penser.&#0160;» Le recours à la discipline n’est pas récusé, non pour faire disparaître l’irremplaçabilité de chacun mais au contraire la sculpter, la faire apparaître formellement. Et plus loin Cynthia Fleury avance que «&#0160;l’éducation, si intime soit-elle, reste l’entreprise publique majeure, non parce qu’elle doit être confiée aux seules institutions publiques, mais parce qu’elle consolide la qualité du projet politique en tant que projet de la raison humaine.&#0160;» (p. 179). Elle va même encore plus loin liant ce qui se passe entre parents et enfants et ce qui se passe à l’échelle d’un pays&#0160;: «&#0160;D’une certaine manière, la singularité de l’amour, la singularité de la transmission, cette qualité-là vient alimenter le grand projet éducationnel global, non pas de façon volontaire, ni même consciente. Mais par irrigation. Nous travaillons tous, en tant que parents et enfants, au progrès de l’éducation. L’amour dont nous enveloppons nos enfants irradie au-delà d’eux. Il nourrit un geste plus global, un geste qui n’est pas exclusivement intime, mais qui est humain. C’est l’aspect politique de l’amour&#0160;: il construit inlassablement&#0160;» (p. 180) &#0160;<br /><br /><strong>Un poème sur le temps qui passe</strong><br />J’ai dû revenir à ce système de production de langage, basé sur l&#39;intelligence artificielle, Chat-GPT, pour le tester plus avant. Pour cela je lui ai demandé « d’écrire un poème sur le temps qui passe ». Voici sa réponse (3 secondes) !<br /><br />Le temps qui passe, inexorablement, <br />Emporte avec lui nos jours éphémères. <br />Il nous ravit notre jeunesse dorée, <br />Et nous laisse, vieillis, au seuil de la tombe.<br /><br />Le temps qui passe, c&#39;est comme un fleuve en crue, <br />Qui charrie notre vie vers l&#39;océan de l&#39;oubli. <br />Il ne laisse derrière lui que des souvenirs, <br />Qui s&#39;effacent peu à peu comme des images floues.<br /><br />Le temps qui passe, c&#39;est un voleur insidieux, <br />Qui nous dérobe les instants les plus précieux. <br />Il nous prend nos rêves les plus fous, <br />Et nous laisse seuls, face à nos peurs.<br /><br />Mais malgré tout, le temps qui passe <br />Nous offre aussi de nouvelles aventures. <br />Il nous permet de rencontrer de nouvelles personnes, <br />De découvrir de nouveaux horizons.<br /><br />Alors ne craignons pas le temps qui passe, <br />Mais profitons de chaque instant, <br />Pour vivre pleinement notre vie, <br />Et laisser derrière nous des souvenirs inoubliables.<br /><br />→ cela laisse un peu pantois, non&#0160;? La forme d’abord, avec des décasyllabes bien comptés pour la plupart et le fond, banal certes, mais pas mal vu, surtout à partir de cette simple question. On imagine l’immensité des sources brassées. Je viens d’écouter une émission de France inter sur le sujet avec un chercheur du CEA, Alexeï Grinbaum, qui expliquait bien que la machine ne pensait pas, qu’elle n’avait pas d’avis. Qu’il y avait en fait deux couches en quelque sorte, sa base de données établie en ingurgitant des milliards de pages sur Internet, à longueur de temps et une couche de contrôles qui permet d’éviter certaines dérives. Elle ne travaille pas à partir du sens, en réalité et c’est cela qui est fascinant. <br /><br /><strong>Une question à propos de Philippe Descola<br /></strong>Nouvelle question à Chat-GPA&#0160;: Quels sont les 4 modes d&#39;identification selon Philippe Descola et peux-tu en donner une brève description&#0160;? <br />Réponse, moins de 2 secondes&#0160;: «&#0160;Selon Philippe Descola, il existe quatre modes d&#39;identification : l&#39;identification naturaliste, l&#39;identification animiste, l&#39;identification totémique et l&#39;identification analogique. L&#39;identification naturaliste est le mode d&#39;identification qui considère que les êtres humains et les autres éléments de la nature font partie d&#39;un même monde et sont soumis aux mêmes lois physiques et biologiques. L&#39;identification animiste est le mode d&#39;identification qui considère que les êtres humains, les animaux et les plantes ont des âmes ou des esprits et sont donc capables de penser et d&#39;agir de manière autonome. L&#39;identification totémique est le mode d&#39;identification qui considère que les êtres humains sont liés à certains animaux ou à certains éléments de la nature par des liens de parenté ou de filiation. L&#39;identification analogique est le mode d&#39;identification qui considère que les êtres humains et les autres éléments de la nature sont organisés selon des modèles ou des formes universelles, comme les quatre éléments (terre, air, feu et eau) ou les cinq sens. Ces différents modes d’identification sont des façons différentes pour les sociétés humaines de comprendre leur place dans le monde et de construire leur identité collective. Ils reflètent les croyances, les valeurs et les pratiques de chaque société, et influencent les relations qu’elle entretient avec la nature et les autres sociétés.<br />→ Les 4 modes sont bien définis et nommés mais je ne crois pas que les définitions surtout pour le naturalisme et l’animisme soient parfaitement justes par rapport à la pensée de Descola. <br /><br /><strong>Maths et anthropologie<br /></strong>Je continue à questionner GPT et lui demande successivement comment on calcule le volume d’une sphère puis ce qu’est le naturalisme selon Philippe Descola. Que la réponse soit parfaite pour les maths n’étonne pas, mais elle est bien structurée et claire pour Descola. <br /><br /><strong>Traduire aussi<br /></strong>Une dernière question posée à Chat-GPT-3 : Peux-tu me rédiger en allemand une courte lettre de remerciement à une amie qui m&#39;a envoyé des fleurs<br />Réponse&#0160;: «&#0160;Bien sûr, voici une courte lettre de remerciement en allemand que vous pourriez envoyer à une amie qui vous a envoyé des fleurs :<br />Liebe [Amie],<br />vielen Dank für die wunderschönen Blumen, die du mir geschickt hast. Sie haben mich sehr gefreut und haben meinen Tag sofort heller gemacht. Du bist eine gute Freundin und ich schätze deine Geste sehr.<br />Liebe Grüße, [Votre nom]&#0160;»<br />→ les professeurs vont avoir du souci à se faire pour traquer les copies GPT dans la masse&#0160;! <br /><br /><strong>Lirisme<br /></strong>Des choses intéressantes dans le livre d’Aurélie Foglia, dont le titre, <em>Lirisme</em>, doit être compris comme construit autour de <em>lire</em> et pas <em>lyre</em>&#0160;! «&#0160;à force les mots comme les hommes // se fatiguent un peu d’eux-mêmes de / leur jactance // il ne faut pas leur en vouloir les ormes // atteints de graphiose leurs feuilles se / crispent // dans son jet la sève s’arrête la croissance / stoppe net les livres // se figent à vue d’œil entre nos mains / saisies // voudraient naïvement vainement finir /d’accomplir leur geste.&#0160;» (p. 16)<br />→ J’aime bien le glissement constant des deux images, celle du livre et des mots et celle de l’arbre qui se traduit d’ailleurs par de curieux et féconds glissements à l’intérieur des phrases qui s’agglutinent.<br />C’est aussi la lutte pour écrire «&#0160;les mots me tombent des / mains // décrire déchiffrer me déserte&#0160;» (p. 106)<br />Et sur les livres&#0160;: «&#0160;les livres il se trouve lisent à / tâtons des tombereaux de / livres dans leurs ombres par / nature pilleurs fils meurtriers de cimetières // vandalisent les voix tues / avec quelle dévotion aveugle / ne font-ils pas des feux de / feuilles clarifient les liens // charrient des os dans leurs / replis de chair trop claire des / échos de cris des choses // lancées à ceux qui sont déjà / désormais hors de portée / une pluie de plus délave / nos mots&#0160;» (p. 119) <br /><br /><strong>Échos<br /></strong>J’aime tellement trouver des échos des auteurs qui me sont chers, importants, dans des livres qui m’importent&#0160;! Ici c’est Lionel Naccache dans son passionnant livre sur la <em>discrétion</em> (discontinuité) qui cite mon cher Grothendieck dont l’approche m’a si durablement marquée. <br />«&#0160;N’est-ce pas ce même sentiment de stupéfaction face à l’abracadabra de la géométrie euclidienne qu’avait ressenti le prodigieux mathématicien Alexandre Grothendieck dans ses jeunes années et qu’il exprima dans son autobiographique <em>Récoltes et semailles&#0160;</em>: ‘Ce qui me satisfaisait le moins, dans nos livres de maths, c’était l’absence de toute définition sérieuse de la notion de longueur (d’une courbe), d’aire (d’une surface), de volume (d’un solide). Je me suis promis de combler cette lacune, dès que j’en aurais le loisir. J’y ai passé le plus clair de mon énergie entre&#0160;1945 et&#0160;1948, alors que j’étais étudiant à l’université de Montpellier.’&#0160;» (cité p. 160 dans <em>Apologie de la </em>discrétion). <br /><br /><strong>De la discipline<br /></strong>Dont on pourrait aussi faire l’apologie à la suite de Cynthia Fleury, la discipline entendue dans un sens très positif, comme partie intégrante du processus d’individuation et du soin de soi. «&#0160;La discipline n&#39;est d&#39;ailleurs pas assimilable à l&#39;obéissance. Certes, elle peut se confondre avec elle, et manquer par là même sa valeur propre de force méthodologique. La discipline, à terme, c&#39;est plus de vitesse, d&#39;efficacité pour soi. Moins de fatigue aussi, moins d&#39;épuisement. C&#39;est un sens de la mesure au service de l&#39;action, la sienne. Elle est nécessaire à l&#39;individuation, d&#39;autant plus nécessaire qu&#39;elle peut être instrumentée au service d&#39;un autre. Dès lors, elle se retourne contre l&#39;individuation. Il est ainsi impératif de veiller à toujours la préserver pour soi, au service du souci de soi, et de la continuité qu&#39;il forme avec le souci public. Plus l&#39;enfant acquiert tôt la discipline, plus il est apte à l&#39;orienter. La discipline est une réciprocité à elle toute seule. Elle fait découvrir l&#39;autre en soi, celui susceptible d&#39;atténuer les insuffisances du moi, et qui pourra régénérer le temps de trouver mieux. L&#39;acquérir est difficile tant elle est subtile et se laisse confondre avec la subordination inutile. Preuve de son irremplaçabilité au service de l&#39;individu, le pouvoir, les dominations de toutes sortes la traquent pour récupérer sa puissance. Mais ils ne la récupèrent jamais vraiment. Ils ne récupèrent que son ersatz, une forme d&#39;obéissance dont la vérité n&#39;est que la dissimulation. La discipline est le moyen de production qui appartient au soi, l&#39;inaliénable moyen de production, au seul service d&#39;une valeur ajoutée pour soi. En ce sens, la plus-value dégagée par la force collective de production n&#39;est que la résultante des disciplines personnelles agrégées et contraintes. Certes, elles ne délivreront jamais leur valeur ajoutée finale. Mais le mécanisme de la contrainte est si puissant qu&#39;elles font déjà l&#39;objet, même dans leur version avariée, d&#39;une usurpation. Heureusement, il n&#39;est rien de plus aisé que de feinter la discipline et d&#39;amoindrir sa force de production. C&#39;est d&#39;ailleurs une technique de résistance essentielle. La discipline est ce que l&#39;individu offre à l&#39;autorité, qu&#39;elle renvoie à un <em>augere</em> extérieur - mais jamais tout à fait extérieur puisque l&#39;ajout d&#39;augmentation est en grande part le fait de l&#39;individu — ou à l&#39;<em>auctor</em> que chacun aspire à devenir. Elle est plus qu&#39;une motricité de l&#39;âme, elle est le principe cardinal des motricités, psychique et physique.&#0160;» (p. 182-183)<br /><br /><strong>Infusion<br /></strong>Une œuvre doit être une infusion de vie voire une transfusion, toucher à du vital et à l’énergie profonde. <br /><br /><strong>Ivar Ch&#39;Vavar<br /></strong>J’ai relu hier soir ma longue préface aux <em>Échafaudages dans les bois</em> d’Ivar Ch&#39;Vavar dont le premier volume vient de sortir. Je suis contente car <em>ça tient</em>, comme aurait dit Antoine Emaz et surtout parce que ça rend compte de l’énergie colossale, irradiante que dégage l’œuvre d’Ivar Ch&#39;Vavar. Il a eu le courage d’aller au-delà des premières couches, de forer loin et profond non sans avoir forgé ses propres outils, je pense au vers arithmonyme (même nombre de mots pour chaque vers) et surtout au vers justifié dont il est beaucoup question dans ce livre qui fait suite à <em>Travail du Poème</em>. Cette préface a marqué pour moi un tournant&#0160;: elle m’a donné confiance par la confiance que me témoignait Ch&#39;Vavar (dans son « avertissement », il dit m’embrasser publiquement pour avoir accepté une <em>tâche à peu près suicidaire</em> et que j’en suis <em>sortie vivante</em>)&#0160;; elle m’a fait prendre conscience, et je vois à mon début de relecture de l’ensemble, que cette prise de conscience est toujours en marche, de ce qui comptait vraiment pour moi dans la poésie&#0160;; et c’est au fond grâce à elle et à mes échanges d’alors autour de Jules Verne, que j’ai enfin réussi à lever cet interdit que je vivais, celui de penser mon propre livre.<br /><br /><strong>La question de l’énergie<br /></strong>Elle est fondamentale. Tant de livres respectables, voire impeccables, me tombent des mains car ils ne transforment rien en profondeur, ne m’apportent rien de vital, de vivant sans doute faute de savoir aller assez profond et parce qu’ils en restent à des couches superficielles, celles où sévit l’égo en particulier, tellement étroit et limité. Une œuvre devrait transfuser de l’énergie à celui qui la lit, la regarde, l’écoute. Si j’écoute Bach -en ce moment j’ai repris <em>L’Art de la fugue</em> par Angela Hewitt pour mon dérouillage matinal et notamment les Contrepoints 11 et 13 (<em>rectus</em> et <em>versus</em>)-, c’est une vraie <em>infusion</em> que je reçois (au sens théologique du mot, d’une faculté qui pénètre l’âme, ce qui est assez cohérent quand il s’agit de Bach&#0160;!). Les Apôtres avoient le don des Langues (les veinards&#0160;!) par infusion, par l’infusion du Saint Esprit.<br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-12-15T14:18:06+01:00 Une mystérieuse mémoire https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/11/une-myst%C3%A9rieuse-m%C3%A9moire.html Flotoir du 12 octobre au 22 novembre 2022 Depardon De la lettre quotidienne, souvent très riche d’enseignements, de Jean-Christophe Dichant, j’extrais ces mots : « En 1980, lorsqu'il tourne son documentaire dans l'asile de San Clemente proche de Venise, Raymond Depardon écrit ceci : ‘La lumière, c’est le bonheur, et le cadre, c’est la douleur.’ La lumière, c’est le bonheur parce qu’on est des chasseurs de lumière, l’essence de la vie repose sur ça. Mais il faut donner un point de vue, faire des choix, et de là vient le cadre. » (site de J.C. Dichant) Ce conseil donc dans... <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: center;">&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: center;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><em>Flotoir</em> du 12 octobre au 22 novembre 2022<br /><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af14852e37200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir 2" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202af14852e37200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202af14852e37200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir 2" /></a><br /><br /><br /></span></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong>Depardon<br /></strong>De la lettre quotidienne, souvent très riche d’enseignements, de Jean-Christophe Dichant, j’extrais ces mots&#0160;: «&#0160;En 1980, lorsqu&#39;il tourne son documentaire dans l&#39;asile de San Clemente proche de Venise, Raymond Depardon écrit ceci&#0160;:<br />‘La lumière, c’est le bonheur, et le cadre, c’est la douleur.’<br />La lumière, c’est le bonheur parce qu’on est des chasseurs de lumière, l’essence de la vie repose sur ça.<br />Mais il faut donner un point de vue, faire des choix, et de là vient le cadre.&#0160;» (<a href="https://www.jcdichant.com/">site de J.C. Dichant</a>)<br />Ce conseil donc dans la même lettre&#0160;: «&#0160;Ce qu&#39;il faut toutefois retenir de cette citation, c&#39;est que vous devez toujours avoir deux choses en tête lorsque vous faites des photos.<br />Le cadre, déjà, sans limites comment composer vos images&#0160;?<br />La lumière, aussi, car elle dicte le résultat final.&#0160;» <br />→ Nous entrons dans cette saison souvent miraculeuse pour la lumière qu’est l’automne, lumières plus douces, plus basses, parfois gorgées d’humidité ou de pluie. Lumières qui sculptent les masses, les reliefs, qui font vivre les bâtiments, même ceux qui nous semblent très banals. <br />Feuilletant en Bretagne d’anciens <em>Cahiers du refuge</em>, j’ai d’ailleurs recopié un long extrait d’un article sur le «&#0160;photographe des poètes&#0160;», Jean-Marc de Samie, un peu dans l’idée d’en envoyer certains passages à JC Dichant. <br /><br /><strong>La mort, la lumière<br /></strong>«&#0160;Ensuite elle mourut de manière inattendue comme on dit<br />passa lointaine à jamais<br />sauf dans l’air, et quelque part proche<br />du lit de mon cœur&#0160;»<br />Alice Notley, traduction inédite de Jean-René Lassalle. <br /><br /><strong>Flotoir<br /></strong>Oui <em>Flotoir</em> te nourrir de ce que je croise, nous sommes un bateau, n’est-ce pas, un radeau de fortune, une embarcation vaillante qui peut traverser des périodes de calme plat comme des phases bien agitées.<br /><br /><strong>Le vrai savoir<br /></strong>Fascinée par le savoir, par les savoirs, cherchant depuis l’enfance à les accumuler, non sans une tendance clairement boulimique, je suis sensible à cette remarque si juste d’André Hirt, dans une note de <em>Muzibao</em>&#0160;: «&#0160;Le vrai savoir, ainsi peut-on le formuler, le seul véritable savoir au demeurant, est celui qui est incorporé. Le savoir est inconscient, ou, si l’on préfère, il ne relève pas ni ne recourt à la dynamique de la conscience. C’est alors le corps du musicien qui s’étend tout en se spiritualisant.&#0160;» <br /><br /><strong>Poche de silence intérieur<br /></strong>Comme une poche de silence, poche de kangourou&#0160;? pendant un bref instant, à habiter, comme le bébé kangourou... cela vient de l’écoute d’une très belle <a href="https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-mercredi-12-octobre-2022-7609129">émission</a> de l’heure bleue de Laure Adler qui recevait Hélène Cixous, à propos de la sortie de son dernier livre. Il n’a été question que de revenants, de porosité des mondes entre les vivants et les morts, avec comme compagnons Virginia Woolf dont on entend la voix à un moment et c’est infiniment émouvant ou Shakespeare, notamment à la fin où le prince Hamlet traite le roi Hamlet de vieille taupe, <em>old mole</em>. J’ai retrouvé la Cixous des séminaires récemment suivis, avec les références aux condamnés à mort, celui de Hugo et celui de Dostoïevski. Cela vient, cette poche, aussi des voix. Et de nouveau cette expérience, de la modification physique manifeste quand je passe de l’écoute des voix, ici celles de Cixous et de Laure Adler, à la musique, ici <em>Zefiro</em> de Monteverdi. Un vrai changement de régime d’être, de manière d’être au monde, à explorer beaucoup plus à fond et dont je perds conscience lorsque je suis dans une écoute prolongée de la musique. <br /><br /><strong>Transition de phase<br /></strong>Car ce qui me frappe, me passionne, m’émeut c’est la transition de phase, et ce n’est pas un hasard si j’ai été autant retenue aussi par ce qu’Hélène Cixous dit de cet instant incroyable entre vie et mort que certains vivent, Blanchot par exemple dont elle a beaucoup parlé récemment dans son séminaire. Et voilà que surgit aussi, et elle, Hélène l’accueillerait comme il vient, dans le mouvement de l’écriture, voici que surgit Omar Raddad, le jardinier dont la demande de révision du procès vient d’être de nouveau rejetée. Non pas condamné à mort mais condamné à <em>nonvérité</em> dirait-elle sans doute. Elle a une façon d’agencer les mots, à l’encontre de l’usage, qui est le fait des grands écrivains et des vrais poètes. J’eus aimé qu’elle reçoive le Nobel. Peut-être un jour&#0160;? Mais statistiquement les chances se sont bien éloignées depuis quelques jours. Femme, française... quand la prochaine&#0160;? <br /><br /><strong>Écrire, quand<br /></strong>Je ne pose pas ici une question de disponibilité, qui ne devrait pas entrer en ligne de compte. Mais celle du moment, à chaud ou en léger différé. Dois-je écrire en lisant puisque la lecture est pour moi un des plus puissants inducteurs d’écriture, dois-je écrire en écoutant, ou bien faut-il que j’aie le courage et suffisamment de confiance en moi pour m’adonner, corps et âme, à ma lecture, à mon écriture et, en très léger différé, à tenter de transcrire ce qui est advenu pendant l’écoute, pendant la lecture. <br /><br /><strong>Traversée<br /></strong>Je suis traversée en ce moment par des silhouettes de lecteurs que je ne peux ou peut-être ne veux capter. Est-ce que les photographiant pour les «&#0160;travailler&#0160;» <em>a posteriori</em> je n’édulcore pas la teneur de ma perception. Ne dois-je pas prendre en quelque sorte un cliché intérieur, me donner une vision plutôt que de vouloir à tout prix cerner une réalité qui de toutes façons m’échappe complètement&#0160;? Le petit jeu, fort amusant mais un peu stérile du «&#0160;que lit-on là&#0160;», ne détourne-t-il pas de l’essentiel&#0160;? Peu importe ce qui est lu, compterait seul le lire. Et l’attitude du corps lisant, ce que je perçois et qui me parle tant, bien plus, il faut l’avouer, que le fait de savoir que l’objet de l’attention de celui-ci ou de celle-là est un polar ou une bluette (souvent le cas&#0160;!). Pourquoi lire&#0160;? Pourquoi est-il étonnant de voir, comme ces deux derniers jours, des lecteurs lisant en marchant, en attendant un autobus qui ne vient pas, ou que le feu passe au rouge. Et soudain une image, celle de ce chauffeur de taxi, dans un encombrement, armé d’un petit pinceau époussetant son tableau de bord et son rétroviseur, tellement drôle dans ce nœud de <em>ouatures</em> intriquées, son petit pinceau comme antidote à l’électricité dans l’air et au manque d’essence dans les réservoirs&#0160;! <br /><br /><strong>La lente observation de la respiration du monde<br /></strong>Je reprends cet extrait d’un article de Laure Adler, paru le 8 août 2022 dans <em>Libération</em>&#0160;: «&#0160;Jeune, je n’ai jamais pensé que je deviendrais vieille. Vieille, je ne passe pas mon temps à récapituler ce que j’ai vécu. La vie n’est pas une sédimentation de nos expériences qui s’agrègent entre elles et qui formeraient une cuirasse censée vous protéger du malheur. Il n’y a aucun mérite à être vieux. Il n’y a pas de grades. Il n’y a pas d’étoiles. C’est juste une chance. Il faut l’attraper comme cette peluche que les petits enfants espèrent décrocher au manège. Vieillir est pourtant synonyme de perte, perte de mémoire, perte de repères, perte de moyens, perte de vue. Vieillir pourtant ce n’est pas courir à sa perte. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est bon à jeter à la benne aux ordures. Vieillir, c’est savoir qu’on est de l’autre côté du monde, pas dans la folle vibration de l’électricité des secondes mais dans la lente observation de la respiration du monde.&#0160;»<br /><br /><strong>Vert<br /></strong>Pour mon <em>Flotoir</em> potager (au sens ancien du coin où l’on garde ses potages), ce merveilleux dizain d’Olivier Domerg, à ma couleur préférée, celle que j’ai le sentiment d’aller brouter quand, enfin, je sors de la capitale bétonnée, bitumée, asphaltée, macadamisée&#0160;! <br /><em>VERT veille sur nous, veille sur le MONDE.<br />VERT est cette respiration muette.<br />VERT est cette «&#0160;multitude du paître&#0160;».<br />VERT ce qui se propage telle l’onde,<br />Sur la prairie qu’agite le vent.<br />VERT, ce souffle, rendu visible, un temps&#0160;!<br />VERT la flore, l’unité picturale&#0160;:<br /></em><em>Ô VERT babillard d’une Babel prairiale<br />Renvoyant le volcan inaugural<br />Dans l’oubli caressant du végétal.<br /></em>(in <em>La Verte TraVersée</em>). <br /><br /><strong>Hélène Cixous<br /></strong>Je lis l’étrange <em>Mdeilmm</em> d’Hélène Cixous. J’ai l’impression qu’elle explore cette zone tampon entre la vie et la mort, en fait beaucoup à partir de l’expérience traumatique initiale, semble-t-il, son père qu’elle voit mourir, qui lui semble pas encore mort, avec qui elle tente de communiquer. Dans le séminaire elle a beaucoup parlé du condamné à mort, elle a beaucoup parlé de <em>L’instant de ma mort </em>de Blanchot, de cette balle qu’il attend, imminente et qui contre toute attente, ne viendra pas... et de Victor Hugo et de Dostoïevski. <br />Je me rends compte que les séminaires m’ont aidée à entrer dans ce fonctionnement, qu’elle reprend maintenant pratiquement sans intermédiaire dans ses livres. Elle me semble travailler sur sa propre mort à venir, après avoir tant travaillé sur celle des autres, et bien sûr au premier rang celle de sa mère. Comme si par moments elle basculait dans cette zone d’entre-deux, qui serait aussi celle où elle est le plus en communication avec ceux qui lui «&#0160;téléphonent&#0160;». <br /><br /><strong>Innig et Innigkeit<br /></strong>D’un <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/10/note-d%C3%A9coute-et-chronique-mara-dobresco-le-fruit-du-silence.html">bel article</a> d’André Hirt pour <em>Muzibao</em>, sur musique et silence&#0160;: <em><br />«&#0160;Innig</em>, l’<em>Innigkeit</em>, adjectif et substantif quasiment impossibles à traduire, ou dans la difficulté, comme et de même que la musique elle-même, sont tirés du silence. Traduisons envers et contre tout&#0160;: il s’agit de ce quelque chose qui dans l’intériorité comme dans l’œuvre est <em>innig</em> en s’avérant silencieux, fragile, tendre donc, presque intouchable, si précieux et insubstituable, quelque chose qui indique l’unité avec soi dans l’intériorité comme dans l’extériorité, une unité composée avec les choses et le monde. L’<em>Innigkeit</em> en ce sens marque moins un repli, qu’elle est bien évidemment, qu’une intériorisation, autrement dit une prise en écharpe de toute chose dans une harmonie, une pacification, en un mot dans la conscience de l’unité primordiale et ultime de tout et du tout, qui fait fi des séparations très abstraites comme celle du subjectif et de l’objectif, de soi et du monde, de la sensibilité et de l’entendement, de l’<em>eros </em>et de la raison, etc. <br />L’<em>Innigikeit</em> ne fait pas de bruit. ‘<em>Pas de bruit</em>’ est le contraire de l’hystérie, celle de l’Histoire et celle qui l’a faite, en toute rigueur le contraire de ce qu’elle a fait valoir.&#0160;»<br /><br /><strong>Beethoven<br /></strong>Tout ce que nous avons perçu est toujours et encore là. Cette citation d’une remarque de Beethoven, proposée par André Hirt dans le <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/10/note-d%C3%A9coute-et-chronique-mara-dobresco-le-fruit-du-silence.html">même article&#0160;</a>: «&#0160;Je suis porté à croire, que tout ce que nous avons vu, connu, entendu, aperçu, jusqu’aux arbres d’une longue forêt, que dis-je, jusqu’à la disposition des branches, à la forme des feuilles, et à la variété des couleurs, des verts et des lumières&#0160;; jusqu’à l’aspect des grains de sable du rivage de la mer, aux inégalités de la surface des flots soit agités par un souffle léger, soit écumeux et soulevés par les vents de la tempête, jusqu’à la multitude des voix humaines, des cris des animaux, et des bruits physiques, à la mélodie et à l’harmonie de tous les airs, de toutes les pièces de musique, de tous les concerts, que nous avons entendus, tout cela existe en nous à notre insu&#0160;». <br />Et aussi cette remarque si importante sur l’écoute&#0160;: «&#0160;Certes, Beethoven était sourd. Si on en reste à ce handicap érigé en mythe, alors la compréhension de la musique, et de la sienne en particulier, devient impossible. En réalité, et sans le moindre paradoxe et sans facilité d’expression, Beethoven <em>entendait</em> comme personne, parce qu’il écoutait. Il entendait la résonance de soi, des autres et du monde, de soi dans le monde et du monde en soi. Ce travail, parce que c’en fut un, ne serait-ce que celui de se soustraire du handicap de la surdité et davantage celui de mettre la tentation du suicide de côté, et même de la reléguer au statut d’idée inconsistante, contraire à toute <em>Innigkeit</em> en vérité, ce travail, donc, fut et est toujours celui de l’esprit.<br />Le silence est en effet esprit, il est l’esprit pour l’esprit et l’esprit dans les choses, qui elles-mêmes ne sont pas, jamais, sans esprit, sinon elles seraient seulement des objets…&#0160;» <br /><br /><strong>Le silence de l’art et le monde du silence<br /></strong>Je relève <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/10/note-d%C3%A9coute-et-chronique-mara-dobresco-le-fruit-du-silence.html">encore</a> cela&#0160;: «&#0160;Le silence de l’art n’est donc pas psychologique ou empirique, comme l’absence de bruit. Il désigne une provenance qui n’est pas davantage transcendantale, ce terme désignant outre la conditionnalité, avant et indépendamment de toute expérience, une négativité, autrement dit une ou des possibilités strictement déterminées et indépassables, en réalité comme en vérité ce qu’on doit au sens strict nommer la finitude, une dimension contraignante imposée par ce qui n’a pas été créé par nous. Il désigne en revanche un tout autre ‘monde’, qui n’est certainement pas un monde, mais un plan de réel comme celui d’avant la naissance, la venue au monde, celui-ci justement, ou bien (est-ce le même, un autre&#0160;?) qui se tient derrière les apparences, lorsqu’elles se dissolvent et se tirent, au sens propre, comme un rideau aussi devant du rien, ce qu’on appelle la mort, elle-même n’étant pas un état, pas seulement en tout cas, pas essentiellement certainement, car il s’agit là aussi d’un lieu ou d’un plan. «&#0160;Le monde du silence&#0160;», devrait-on dire si la formule n’était pas en usage pour désigner autre chose, les fonds marins.&#0160;»<br /><br /><strong>Flacons de sel<br /></strong>retrouver les sensations très particulières que j’éprouvais enfant pendant les séances de projection de diapositives de mon père en regardant mes dernières photos de bretagne – observer aux jumelles tout un ballet sur le toit terrasse d’un bâtiment en réfection avec des modules pour les fenêtres descendus à l’aide d’une sorte de camion grue installée sur ce toit – <br /><br /><strong>Philippe Grand<br /></strong>Hier soir plongé à nouveau dans le travail de Philippe Grand, accessible en grande partie sur son site. J’ai lu <em>Plus avant</em>, son dernier texte en cours. Une quarantaine de pages lues partie sur écran, partie sur impression. Je retrouve toutes les qualités qui me font tant aimer son écriture, si personnelle, si inventive, si différente et cette façon qu’il a de vriller sur place dans son for intérieur, c’est frappant. Personne n’écrit comme cela dans le monde contemporain. <br /><br /><strong>De la joie<br /></strong>Très bel article de Camille de Toledo, dans le <em>Monde</em> daté d’aujourd’hui, sur Bruno Latour et la joie. «&#0160;Le philosophe incarnait une joie toujours là, au cœur du désastre laissé par nos siècles de progrès, souligne l&#39;écrivain qui rend hommage au penseur de la question écologique mort début octobre.&#0160;» <br />«&#0160;Il avait la silhouette d&#39;un grand monsieur Hulot, un air de gamin malicieux; jusqu&#39;au bout, et peut-être plus encore dans les derniers mois de sa vie, sa dégaine laissait paraître l&#39;enfant qu&#39;il avait été: un enfant émerveillé par les affaires du monde, des humains et de leurs sciences, des humains et de leurs techniques, des humains et de leurs fois, de toutes leurs formes de croyance. (...) Des têtes savantes, de tous les coins des sciences, évoqueront ce qu&#39;il a su voir, détourer, approcher. Mais j&#39;espère aussi que de nombreux textes parleront de sa joie&#0160;; la joie de penser, jusqu&#39;au bout, cette joie qu&#39;il transmettait à celles et ceux qu&#39;il rassemblait pour travailler avec lui (...) Bruno était un chercheur, un laboratoire, un collectif, en permanence relié à mille formes de savoirs et d&#39;expériences.&#0160;» <br /><br /><strong>Le mode d’existence Latour<br /></strong>«&#0160;Il est mort, mais ce qu&#39;il nous laisse, en plus de toutes ses œuvres, c&#39;est son précieux mode d&#39;existence. Le mode d&#39;existence Latour&#0160;: la joie de penser au cœur du drame, la force de ne céder ni à l&#39;angoisse ni à la catastrophe.<br />Il y avait ces régimes de vérités qui le passionnaient, qu&#39;il adorait observer et décrire&#0160;: les obstinations, les certitudes diverses le faisaient rire et son rire se transmettait. On riait avec lui. Son rire était le signe d&#39;une immense tendresse&#0160;; car, à force d&#39;observer la vie de laboratoire – comment se construit la vérité&#0160;? il avait compris, en sage, combien nous ne nous comprenons pas&#0160;; combien il importe de repartir de cette formidable incompréhension entre les récits du monde. Bruno avait le rire humble&#0160;; une joie toujours là, au cœur du désastre laissé par nos siècles de progrès. (...) En littérature, il y a un mot qui exprime, je trouve, le regard qu&#39;il portait sur le monde. Estrangement. Bruno Latour savait estranger la vie.<br />J&#39;ai entendu parfois des témoignages de gens qui le trouvaient difficile d&#39;accès. Je crois, à l&#39;inverse, qu&#39;il a réussi cette chose bouleversante&#0160;: celle d&#39;une vie dévolue à la complexité, mais qui parvient à énoncer, à la fin, simplement, ce qui nous arrive.<br />Latour a donné forme à un monde de l&#39;après-progrès. Plutôt que d&#39;en avoir peur, écoutez, sa pensée sauve au moins une part de la joie que la gravité de l&#39;époque nous vole. Car il pensait avec le temps long. Il ne cessait de nous relier à ce dont nous sommes les descendants&#0160;: les siècles où émergent les sciences et la coupure qui s&#39;ensuit entre nous, les humains, et les autres formes de vie. (<em>Le Monde</em> daté du jeudi 20 octobre 2022)<br /><br /><strong>Imagination vera<br /></strong>J’ai été frappée par cette page de Cynthia Fleury, dans <em>Les Irremplaçables&#0160;:</em> «&#0160;De manière à ne pas réduire les préceptes delphiques à des recommandations prosaïques, il est possible de les subsumer sous la notion d&#39;<em>imaginatio vera </em>(de Paracelse à Corbin) (1). En apparence, rien de commun. En apparence seulement. Car <em>l&#39;imaginatio vera</em> est un mode de véridiction qui a pour pierre de touche l&#39;ouverture à l&#39;autre, au monde, à la vision intuitive. À moins que ce ne soit l&#39;inverse, l&#39;accès à une vérité qui se situe toujours au-delà d&#39;un voyage, d&#39;une itinérance à travers les mondes, céleste et terrestre. L&#39;<em>imaginatio vera </em>est la faculté des seuils, qui traverse les frontières du sensible et de l&#39;intelligible et qui conduit la progression éthique d&#39;un individu. En deçà de la connaissance intellectuelle, la pierre de touche du Réel, et de l&#39;un de ses modes d&#39;accès, le présent ou plutôt l&#39;acte de présence, cette connivence de la rencontre entre soi et le monde. On retombe sur le «&#0160;connais-toi toi-même&#0160;», dans une version plus dynamique encore, dans la mesure où elle fait l&#39;épreuve de la singularité de l&#39;acte de présence, ici et maintenant. «&#0160;Ne manquez pas votre unique matinée de printemps&#0160;», écrit Jankélévitch, en faisant écho à la formule de Pittakos le Sage, «&#0160;connais l&#39;instant&#0160;», «&#0160;connais l&#39;occasion&#0160;» (<em>kairon gnôthi</em>). L&#39;allusion au printemps n&#39;est pas neutre dans la mesure où elle évoque la régénérescence. Le printemps est cette saison dont l&#39;allure est celle des matins perpétuels. C&#39;est l&#39;éveil en soi. Telle est aussi l&#39;<em>imaginatio vera</em>, une forme de <em>cognitio matutina</em>. La connaissance du matin reste une connaissance en alerte. Elle est susceptible de saisir ce qui ne vient pas de l&#39;individu. Il n&#39;est nullement passif pour autant. Il est précisément éveillé. Le «&#0160;connais l&#39;instant&#0160;» signe ce pacte de la philosophie avec la vie, plus encore qu&#39;avec la connaissance. L&#39;instant à saisir, c&#39;est l&#39;obligation éthique de l&#39;engagement pour l&#39;homme. Il ne suffit pas de l&#39;espérer. Il faut le créer. L&#39;instant est par nature manquant. Il redit la même histoire inaugurale du «&#0160;connais-toi toi-même&#0160;» qui scelle notre insuffisance.&#0160;»(Cynthia Fleury, les <em>Irremplaçables</em>, Folio Essais, pp.25-26)<br />(1) <em>imaginatio vera</em>, littéralement l&#39;imagination vraie, est un mode de connaissance, à différencier de l&#39;imaginaire, très présent dans la tradition néoplatonicienne, renaissante et alchimiste. À l&#39;inverse de la puissance fantasmatique, la faculté imaginative ou imaginale (Corbin) est noétique, éthique et créatrice. Elle est pour l&#39;âme le mode d&#39;accès au Réel. <br /><em>→ </em>Il me semble que c’est mon mode de fonctionnement, voire d’existence, cette imaginatio vera, avec le côté à saisir, en alerte. Ce qui se déperd très vite aussi, qu’il faut «&#0160;battre&#0160;» tant que c’est chaud. <br /><br /><strong>Peter Handke<br /></strong>Je termine <em>La deuxième épée, histoire de mai</em> de Peter Handke. À vrai dire je ne suis pas très intéressée par l’intrigue ou ce que l’on peut appeler ainsi, à savoir l’exécution d’une vengeance que le narrateur veut accomplir sur une personne qui a injurié sa mère en la soupçonnant de collusion avec les nazis. Mais tout le livre se passe dans ce que Peter Handke a par ailleurs appelé <em>La Baie de Personne</em>, son petit coin de Chaville, dans la périphérie sud-ouest de Paris, un endroit que je connais un peu. Ses descriptions et ses évocations du lieu sont magnifiques, avec une observation très fine, très subtile. A-t-on jamais vu plus exaltante peinture d’une gare et d’une ligne de tram&#0160;! Il y a aussi quelques portraits, de ceux qu’ils croisent toujours dans ce coin où il habite depuis plus de trente ans, quand il est en France, c’est-à-dire une grande partie du temps. Au bistrot de la gare, par exemple. <br /><br /><strong>Manière de lire<br /></strong>Je continue à suivre ma propre manière de lire, très peu orthodoxe, mais on s’en fiche, n’est-ce pas&#0160;? J’ai d’abord pensé pour la décrire à une descente rapide dans un kayak avec arrêt sur les rochers ou les petites plages rencontrés, mais c’est une comparaison fausse&#0160;; puis à la déambulation monacale dans un cloître, ce n’est pas juste non plus. Finalement je me suis arrêtée sur cette idée que ce serait plutôt du butinage, comme les abeilles, pour faire au fond mon miel qui serait le <em>Flotoir</em>&#0160;? Je vais de fleur en fleur, au fil de l’inspiration (qui sont pour elles des parfums sans doute, ou des couleurs). J’attrape un livre et lis trois lignes qui seront presqu’aussi éclairantes que des semaines d’autres lectures&#0160;; je passe d’un livre à l’autre, je finis rarement les livres, le marque-page reste souvent coincé aux deux tiers ou au quatre cinquième sauf exception et nous partagions ce petit travers, mon père et moi&#0160;! Quand il me prêtait ses livres, même position semi-finale du marque pages&#0160;! <br /><br /><strong>Le devoir de présence<br /></strong>Titre magnifique. Lu hier soir en effet <em>Le Devoir de présence</em> de Lily Robert-Foley (PURH, paru en deux volumes, l’un version originale anglais américain, l’autre la traduction française, très belle, de Anne-Laure Tissut, l’histoire d’une naissance et de la relation d’une mère et de son enfant, une mère qui si j’ai bien compris est une ardente féministe mais que cette expérience aurait beaucoup transformée. Il y a des choses magnifiques. Cette idée par exemple que les choses vécues «&#0160;dérivent et disparaissent vers la haute mer du passé&#0160;». Précédé d’une allusion à un bateau de nuit dont je me rends compte, tronquant la citation, qu’elle l’imprègne en fait, que je vois un bateau fantôme s’enfoncer vers la haute mer dans un climat un peu à la Jules Verne. Transcription très fine de sensations fortes, lors de l’allaitement en particulier. <br /><br /><strong>Teddy<br /></strong>Après avoir beaucoup entendu parler de «&#0160;doudous&#0160;» cette semaine, après même en avoir offert à deux petits enfants très aimés, voici que j’ouvre <em>L’autobiographie de Teddy</em> de Allen S. Weiss. Je ne sais pas encore quel rôle va jouer dans le livre cet ours en peluche, sorti d’une réclusion de plus de quarante ans dans un tiroir, lors d’un rangement de bibliothèque que l’auteur entreprend en vue d’un déménagement. Mais les premières pages du livre sur la bibliothèque sont magnifiques. Weiss explique qu’il a longtemps «&#0160;feint le nomadisme&#0160;», mais qu’en réalité, il est beaucoup plus sédentaire qu’il ne veut bien le dire. Et pourquoi&#0160;? «&#0160;Parce qu’avec une bibliothèque de plus de dix mille volumes, il serait impossible d’être itinérant&#0160;». Il ajoute&#0160;: «&#0160;En outre, préférant me définir par mon écriture plutôt que par ma nationalité, mon genre, ma race, ma sexualité ou toute autre forme d’auto-identification, il est évident que la bibliothèque est la matrice de mon identité, qu’elle exprime les linéaments de mon âme.&#0160;» (Allen S. Weiss, <em>L’Autobiographie de Teddy</em>, p. 14). <br />→ Comment ne pas lui donner entière raison, en ce qui me concerne&#0160;! Mes livres, ceux que je possède dans mes multiples bibliothèque, sans doute pas dix mille mais au moins six ou sept mille, mes disques et CD, ne sont-ils pas intimement, oui, intimement liés à ce que je suis. Ils m’ont faite sans doute bien plus que n’importe quel éducateur, quelle éducatrice (j’exclus ici l’influence, majeure, de mes parents, de ma famille, c’est une autre histoire). Je me souviens que toute jeune, dans ma première installation autonome, et même avant, dans ma chambre, livres et disques, embryons de mes futures bibliothèque et discothèque étaient ma fierté, ainsi que mon installation de musique et en particulier mon gros magnétophone Revox&#0160;! Musique, lectures, essentiels dès l’origine. Matrices de mon identité, alors que je peinerais toujours à me définir selon les critères classiques et bien trop étroits. Qui ne m’intéressent pas beaucoup en plus. Une personne est une personne, donc un monde. &#0160;<br /><br /><strong>Une forme d’inconscient<br /></strong>Autre idée d’Allen S. Weiss&#0160;: «&#0160;une bibliothèque est une forme d’inconscient de la personne, même quand de nombreux livres n’ont pas été lus (<em>Surtout</em>, peut-être, quand ils n’ont pas été lus). (...) comme beaucoup d’auteurs, j’ai du mal à faire la différence entre lire et écrire. Je lis un stylo en main&#0160;; j’écris avec un livre en tête&#0160;». Il ajoute ensuite que «&#0160;parmi les citations, les notes de bas de page et les allusions qui parsèment [ses] écrits, quatre-vingt-dix-neuf pour cent ont leur source dans [sa] bibliothèque.&#0160;» (p. 15)<br /><br /><strong>Comme une distillation<br /></strong>Autre image qui me touche par sa justesse, en ce qui me concerne une fois encore&#0160;: «&#0160;Mes propres œuvres sont donc une sorte de distillation ou de sublimation de leur environnement&#0160;: livres, œuvres d’art et souvenirs confondus&#0160;». <br />→ Il me faut ajouter la musique à cette énumération, déplorant une fois encore que celle-ci ne semble pas jouer un grand rôle ici, mais il ne faut pas anticiper&#0160;! Pourquoi tant de personnes se sentiraient honteuses de ne pas connaître une ou deux œuvres de Van Gogh mais n’ont aucune gêne à n’avoir jamais entendu un concerto de Mozart&#0160;? <br /><br /><strong>Bibliothèque fantôme<br /></strong>Je parlais des livres que je possède aujourd’hui, mais il y a les milliers, peut-être même les dizaines de milliers de livres qui me sont passés entre les mains (et je ne suis ni libraire, ni éditrice, ni bibliothécaire&#0160;!). Je rêverais d’entrapercevoir, dans un rêve, la bibliothèque fantôme de tous les livres que j’ai ouverts dans ma vie, ceux que j’ai lus, ceux que j’ai feuilletés. Les premiers livres de classe, les livres d’enfance, les premiers livres de poche, si fascinants, àl’adolescence... «&#0160;Deux espaces que j’ai toujours chéris plus que tout sont les bibliothèques et les musées, dit-encore Weiss, que j’ai recréés sous une forme hybride dans <em>ma</em> bibliothèque-musée, où l’archéologie des acquisitions, la scénographie de la présentation et la progression du discours offrent non seulement des indices sur mes systèmes de croyance et de connaissance (...) mais aussi des juxtapositions heureuses d’objets qui tantôt ressemblent à un collage surréaliste, tantôt s’entrechoquent au point de fracturer toute idée préconçue, mais toujours disloquent les distinctions que l’on établit habituellement entre art, artisanat, artefact et symptôme.&#0160;». (p. 15)<br />→ On peut sans doute lire une bibliothèque comme on lit une biographie. Elle en dit long. Weiss raconte que le directeur de la bibliothèque légendaire d’Aby Warburg avait prévu d’en publier le catalogue «&#0160;qui aurait constitué, à titre posthume, le dernier volume des œuvres complètes&#0160;» de Warburg. La bibliothèque comme un visage, sur lequel on décrypte tant de choses, bonnes ou mauvaises. A l’heure où foisonnent les interventions en vidéo, je suis toujours frappée du peu d’attention que semblent manifester les intervenants au contexte, à l’éclairage, à leur visage même, aux déformations dues à une caméra trop proche, comme dans ces floppées d’affreux selfies. <br /><br /><strong>Une hormone<br /></strong>Flash-back après une courte et intense période très délicieusement agitée, retour vers une des lectures suspendues, plus qu’interrompues, tant les lectures continuent à vivre en moi, une fois le livre refermé, flash-back donc vers <em>Le Devoir de présence</em> de Lily Robert-Foley où j’ai coché ce passage&#0160;: «&#0160;Qu’est-ce qu’une hormone&#0160;? Une chaîne de protéines qui s’attache à des fils et des brins d’éléments et de codes dans le corps. Les hormones sont des molécules de signal, du grec ‘mettre en mouvement’, produites par des glandes, transportées par le système de circulation pour réguler la physiologie et le comportement. Elles se lient à un récepteur pour activer une voie de ‘transduction de signal’, activant la transcription génétique qui, à son tour, accroît l’expression des protéines visées. En d’autres termes&#0160;: des messagers. Nos corps sont de sublimes machines à communiquer. Des panneaux de commandes, d’interrupteurs et de circuits. Qui se fondent et s’effondrent sur des chaînes, de grammaire, de code, d’écriture. Les hormones sont des traductrices.&#0160;» (p. 45)<br />→ pourquoi donc l’avoir relevé et est-il parfaitement juste dans sa description&#0160;? A la seconde partie de la question, je répondrais que je n’en sais rien mais que je m’en fiche un peu, car je crois que l’idée générale est juste. Il s’agit de transmission de signal. Et il y a code, il y a traduction, il y a grammaire et c’est en cela sans doute que cette description scientifique intéresse la littéraire que je suis (une littéraire toutefois passionnée de sciences et de médecine). Ce serait là la réponse à la première partie de la question, tout ce jeu d’associations, de rouages mis en branle par cette poignée de mots. Un texte a plus ou moins cette capacité d’ouvrir un monde sous chaque mot. Ou pas. Ouvrant nombre de ces livres de poésie reçus, lisant trois vers, ce constat que rien ne bouge&#0160;! Aucune adresse n’est faite à cette machine complexe que je suis. Aucune mise en mouvement de quoi que ce soit. Tandis que d’autres textes, littéraires ou non au demeurant, sont comme ces prairies en apparence silencieuses dans lesquelles on avance, y faisant lever par le seul fait de notre présence(<em>Devoir de présence</em>&#0160;?) mille insectes, mille bruits, toute une vie tapie dans le sol, les herbes, les fleurs. Pour un texte, il faut à la perception de ce fourmillement une sorte d’état particulier. Et ce moment, particulier en effet, unique en réalité, où un texte et un état de lecture se sont trouvés n’est pas toujours reproductible. Les mots tant aimés un soir peuvent le lendemain sembler lettres mortes. <br /><br /><strong>La longue traîne des livres<br /></strong>Quoiqu’il en soit, il y a cette longue traîne des livres, plus ou moins marquée, plus ou moins prégnante. Ce que chaque lecture laisse en nous, en cet amalgame si particulier qui résulte de toute lecture, où ce que l’auteur a écrit vient se fondre dans un esprit de lecteur à nul autre pareil. Il est émouvant de penser au devenir de ce que nous écrivons et nous pouvons parfois l’imaginer en observant ce que deviennent en nous les œuvres des autres. Et la complexité des processus en jeu. <br /><br /><strong><em>Poezibao</em><br /></strong>Je subis depuis près de 72 heures (29 octobre 2022) une très grave panne de l’hébergeur de <em>Poezibao</em>, ce qui me remplit d’inquiétude et de tristesse, avec cette idée que j’aurais bâti 18 ans de travail sur du sable. Il y a plusieurs possibilités, soit rétablissement complet, éventuellement progressif du site – soit détérioration – soit fermeture. Et il me faut réfléchir à ce que je ferais dans chacune des hypothèses. Mais le ver est dans le fruit (j’avais déjà des doutes), l’entreprise est fragile et peu fiable, ils doivent faire de l’argent avec les abonnements mais avec une équipe réduite au minimum et pas forcément très compétente. Il n’y aurait pas le Prix de l’Académie, j’en conclurai que c’est le signe que l’aventure <em>Poezibao</em> est finie, sous cette forme en tous cas et que je dois mettre la clé sous la porte&#0160;? <br />Le <em>Flotoir</em> lui est en sécurité dans mon ordinateur et dans des sauvegardes. <br /><br /><strong>Teddy<br /></strong>Avancé hier dans ce livre très étrange d’Allen S. Weiss, <em>L’autobiographie de Teddy</em>, sans doute un livre très complexe que je peine à vraiment comprendre. Quel rôle joue ce Teddy, est-il une sorte d’incarnation de l’inconscient, si on peut oser cette aporie, de l’auteur&#0160;? Il faudrait le relire calmement en relevant les indices, il me semble que l’auteur en sème énormément à la fin de chaque chapitre. Esquissant à demi-mot ce que pourrait être une des fonctions de Teddy parmi d’autres. <br /><br /><strong>Le feu sacré&#0160;!<br /></strong>J’aime bien ces mots de Gérard Pfister dans sa lettre mensuelle des éditions Arfuyen, je les aime d’autant plus que je pâtis moralement beaucoup de cette panne géante de mes sites&#0160;! «&#0160;Dix-sept livres de plus. Qui nous ont pris une année de plus de notre vie. Pour entamer bientôt la 48ème année des éditions que nous avons créées. Pourquoi faisons-nous cela&#0160;? Tant d’effort pour un résultat apparemment si limité face à la marée des produits de l’industrie éditoriale&#0160;? Et pourtant dans le même enthousiasme de la découverte et du partage qu’aux premiers jours, dans ces années 70 dont l’élan d’optimisme semble aujourd’hui si lointain.&#0160;»<br /><br /><strong>De la mémoire<br /></strong>Étrange le travail de la mémoire, quand il s’agit d’une remémoration. J’évoquais devant un proche ce jour où pas moins de huit jeunes pompiers étaient intervenus au domicile de ma mère, très âgée, qui s’était luxé la hanche, pour la déplacer millimètre par millimètre vers un brancard enveloppant. Et soudain une image s’est formée en moi, de ce groupe de pompiers penché sur elle avec cette différence que l’un d’eux avait les traits de ce porte-parole des sapeurs-pompiers, Eric Brocardi, qu’on a beaucoup vu cet été sur les plateaux de télévision lors des dramatiques feux de forêt. Comme une greffe. &#0160;<br /><br /><strong>Antoine Emaz<br /></strong>Je suis cet après-midi le colloque Antoine Emaz qui se tient à Lausanne cette semaine avant Nanterre la semaine prochaine. J’interviens bientôt mais je veux noter à chaud deux choses&#0160;:<br />Écouter les interventions et l’importance des carnets chez Antoine m’a poussé à reprendre plus précisément l’usage du carnet, un peu laissé de côté depuis quelques mois<br />Noter la profonde émotion suscitée par l’intervention de Ludovic Degroote, toute tissée mais en toute discrétion de l’histoire de leur amitié. Très fort et très beau. <br />J’aimerais publier cette intervention dans <em>Poezibao</em>, je verrai si c’est possible. <br /><br /><strong>Antoine, hier<br /></strong>J’ai ressenti hier soir une grande tristesse, celle provoquée par l’absence d’Antoine Emaz, tout en prenant en plus conscience de tout ce qu’il avait apporté. Dans ma brève proposition, j’ai parlé de notre rencontre, le premier fait pour moi si saillant, cet envoi que je lui fais d’une page du <em>Flotoir</em> où je lui dis parler d’un de ses livres&#0160;; et sa réponse si typique de ce qu’il était et si atypique de la plupart des poètes avec qui j’ai dialogué&#0160;: lire ce que j’ai écrit sur lui certes, remercier pour cela, mais aussi regarder autour, s’intéresser à ce que c’est que ce <em>Flotoir</em>, aller même jusqu’à extraire certains textes (à l’époque il y avait des textes de nature poétique dans le <em>Flotoir</em>) et me dire qu’il allait les proposer à la revue <em>N 4728</em>. Puis j’ai évoqué les deux grands massifs émaziens dans <em>Poezibao</em>, les articles qui lui sont consacrés (notes de lecture, entretien, compte rendus de rencontres), environ une centaine et les notes qu’il a écrites sur les livres des autres (inventaire et collecte en cours, non terminée, sans doute 180 notes). Et enfin en quoi il m’a aidée aussi bien pour <em>Poezibao</em>, pas tant par des conseils directs mais plutôt par ce qu’il était, par son approche de la poésie et du milieu poétique, comme une sorte de présence tutélaire, aujourd’hui encore&#0160;; que pour mon travail au CNL et notamment lors de mon entrée et ma sortie de la présidence, en 2016 et 2019. <br /><br /><strong>Impression d’écran<br /></strong>Hier, suivant en ligne le colloque dont la première journée se tenait à Lausanne, j’ai cru faire deux ou trois copies d’écran pendant l’intervention de Ludovic. Mais hélas, je n’avais pas appuyé sur les bonnes touches et de copies d’écran, il n’y eut pas. Il me restera cette belle image, ces belles images envolées en tête. Je pense parfois aux photos que l’on n’aura pas faites, à celles que l’on aura ratées, prises mais loupées, floues, trop mal exposées... hier cette tentative de saisir les quelques instants du lever de lune, cette étrange lueur à l’horizon nord-est, pas tout de suite identifiée. <br /><br /><strong>Le fonds Emaz<br /></strong>J’ai été très impressionnée par l’intervention de Marc-Edouard Gautier, archiviste paléographe et conservateur des bibliothèques, qui dirige la bibliothèque municipale d’Angers où il a créé et fait vivre le fond Antoine Emaz. À partir de 2009, il a développé une collection de livres d’artistes et cela l’a conduit à rencontrer Antoine en 2014. À partir de 2015, il a pu lui rendre visite plusieurs fois chez lui dans le but de constituer un fond le plus complet possible autour de son œuvre. Non seulement l’œuvre publiée mais aussi ses archives, avec tous les matériaux. Il y a notamment dans ce fond les fameux carnets, à ce jour 112 sur un total d’environ 209&#0160;; des brouillons, états préparatoires d’une édition (31 boîtes ou volumes), la correspondance littéraire et artistique (384 correspondants), des éditions des livres, des livres d’artistes, des préfaces, études et articles...<br />Marc-Edouard Gautier a aussi insisté sur le fait que dans les dernières années Antoine Emaz avait procédé à un classement génétique de ses brouillons. En fait, à partir de l’ébauche ou l’idée initiales souvent recueillies dans les carnets, il pouvait y avoir jusqu’à sept états successifs, son éditeur de poésie Djamel Meskache l’a confirmé. Jusqu’au jour où Antoine envoyait un fichier définitif accompagné d’un «&#0160;ça tient&#0160;». Ce sont ces états qu’il a classés pour ses archives. Marc Antoine Gautier le disant «&#0160;assez soucieux de partager son travail, l’exigence dans la façon de travailler le texte&#0160;». Il s’agit de bien comprendre qu’il s’agit de documents pour la recherche et pas d’un «&#0160;gisement d’inédits&#0160;»&#0160;! <br />Occasion aussi pour les intervenants de préciser que le livre posthume <em>Erre</em>, qui vient de paraître, n’en était qu’au stade 2 des révisions. <br /><br /><strong>Miscellanées<br /></strong>Ah oui, <em>miscellanées d’un bouquineur,</em> beau titre qui fait tilt, forcément, pour moi que celui de ce livre de Virgile Stark, bibliothécaire depuis vingt-cinq ans, bibliophile et bouquineur insatiable. Ardent défenseur de l’objet-livre et de la lecture sur papier, il a publié <em>Crépuscule des bibliothèques</em>&#0160;(2015), <em>Le Navigateur obsolète</em> (2016) et <em>Les Miscellanées d&#39;un Bouquineur</em>&#0160;(2022) aux Belles Lettres.<br />«&#0160;150 curiosités du livre, de l&#39;écriture et des bibliothèques. Que trouve-t-on dans ces pages&#0160;? Un mélange varié et coloré, un bric-à-brac, un pêle-mêle. Toutes sortes d’informations, de faits historiques et de choses étonnantes, fascinantes ou amusantes sur le monde du livre. On voyage à travers le vaste continent de l’imprimé, en toute liberté et sans autre but que de glaner quelques bribes de savoir et d’émerveillement. On flâne sans s’appesantir au cœur de ces miscellanées, et l’on découvre des bibliothèques perdues ou légendaires, sur le Titanic ou dans la Rome ancienne, les bibliothèques personnelles du général de Gaulle, de Jean-Luc Godard ou Karl Lagerfeld, les sulfureux «&#0160;Enfers&#0160;» des livres interdits, les boîtes vertes des bouquinistes de Paris, le «&#0160;quartier latin&#0160;» de Tokyo&#0160;; on apprend ce qu’est le format in-octavo, la norme ISO 216 ou l’indice Dewey&#0160;; on voit le plus petit livre du monde et le plus grand, le portrait du Bibliothécaire d’Arcimboldo et les livres jaunes de Van Gogh&#0160;; on entend parler d’autodafés, de censures, de grimoires, de coquilles et de manuscrits mystérieux. Ludique, désordonné, parfois futile, ce condensé de culture livresque n’en est pas moins foisonnant et instructif&#0160;; il surprendra les lecteurs les plus érudits et trouvera naturellement sa place dans toutes les bonnes bibliothèques.&#0160;» (sur le site de fabula.org). <br /><br /><strong>La question du contexte<br /></strong>Deux occurrences autour de cette importante question. Cette citation de Philippe Descola tout d’abord&#0160;: «&#0160;Au fond, par rapport à d’autres grands modèles d’interprétation des faits sociaux, la causalité historique, par exemple, ou le fonctionnalisme, ce que Lévi-Strauss et l’anthropologie structurale introduisent, c’est l’idée qu’aucun phénomène humain n’a de sens en soi, qu’il ne prend du relief que s’il est mis en contraste avec d’autres phénomènes de même nature, de sorte que l’objet de l’enquête c’est moins la description du phénomène que la logique des contrastes.&#0160;» (in <em>La Composition des mondes</em> dePhilippe Descola et Pierre Charbonnier)<br />→ J’avais été très frappée aussi par une série d’émissions sur le cerveau, <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/votre-cerveau-avec-albert-moukheiber">podcast</a> que j’ai entrepris de suivre. L’auteur, le psychologue clinicien et chercheur en neurosciences Alfred Moukheiber, montre comment travaille notre cerveau confronté à l’inouï foisonnement de ce qui est dans notre champ de perception. Comment le cerveau trie constamment, privilégie tel fait, telle perception dans cette masse de ce qui parvient aux yeux, aux oreilles, à tous les sens. Et dans un des épisodes, le quatrième, il insiste beaucoup sur la question du contexte et montre en quoi celui-ci influence aussi considérablement ce que nous allons retenir. Il y a aussi la question de tous nos <em>a priori</em>, ce que j’appelle pour ma part le formatage. <br />Ce point de vue m’intéresse doublement. <br />D’abord parce que tout la recherche sur le cerveau me retient. <br />Ensuite parce que quand on en vient à choisir des aides auditives, on apprend qu’elles comportent plusieurs canaux, d’autant plus qu’elles sont plus sophistiquées et que cela permet à l’appareil de faire le tri dans la perception, par exemple pour donner un peu plus d’importance à une voix par rapport à un brouhaha de voix. <br />Enfin parce qu’il se pourrait que tout cela ait à voir avec la poésie, que parfois le poète est celui qui sait passer les biais cognitifs et ses apriori culturels pour percevoir, privilégier dans le donné quelque chose que les autres peut-être ne voient pas, n’entendent pas. D’où peut-être cette impression que j’ai souvent eue en lisant de la poésie qu’elle agrandissait le champ de mes perceptions (je me souviens avoir compris cela en lisant un texte de Jacques Réda sur la façon dont le ciel se découpait entre les immeubles dans une rue étroite&#0160;!). <br /><br /><strong>La gamme de Shepard et la réduction de l’ambiguïté<br /></strong>... et la musicienne que je suis a été très intéressée par l’épisode sur l’ambiguïté de la perception et la gamme de Shepard. Qui donne l’illusion de constamment monter alors qu’en réalité elle revient en boucle au même point. &#0160;«&#0160;Une fois que nous avons filtré l’information, il faut l’interpréter. Or, un même stimulus peut être interprété de plusieurs manières. Le monde est souvent ambigu, voire incertain, et notre cerveau va stabiliser cette ambivalence pour que nous puissions agir.<br />Ces réductions de l’ambiguïté dépendent souvent de nos <em>a priori</em>&#0160;: nos croyances préalables, nos opinions sur le sujet, notre personnalité, notre tempérament etc. Nous pouvons mettre en évidence ces mécanismes de réduction de l’ambiguïté avec certains sons qui peuvent être entendus de plusieurs manières selon l’<em>a priori</em> auquel nous pensons. C&#39;est le principe des illusions auditives. En témoigne une des illusions les plus connues&#0160;: la gamme de Shepard.&#0160;»<br /><br /><strong>Une mystérieuse mémoire<br /></strong>Dans une des contributions à la Disputaison en cours, dans <em>Poezibao</em>, «&#0160;quitter sa langue natale, écrire en français&#0160;», cette très belle remarque d’Eugène Green&#0160;: «&#0160;En cherchant à maîtriser le français, dont je n’avais, en arrivant dans le pays, que quelques notions scolaires, j’ai eu l’impression non pas d’acquérir quelque chose de nouveau, mais de me souvenir d’une partie de moi-même que j’avais oubliée. C’était un des exemples les plus marquants d’une vérité que j’ai pu constater ailleurs&#0160;: il y a des éléments essentiels de l’être qui viennent non de l’hérédité, ni de l’environnement, mais d’une mystérieuse mémoire.&#0160;»<br /><br /><strong><em>Flotoir</em><br /></strong>Un peu laissé en rade de nouveau. Je me suis lancée dans la création d’un nouveau site Internet, avec hébergeur et wordpress, donc tout à construire moi-même, cela prend un temps fou et c’est de plus très obsessionnel, mais je progresse et j’apprends plein de choses, ce que j’adore. <br /><br /><strong>Les 4 figures de l’individuation<br /></strong>Je lis Cynthia Fleury et cela me remet dans les rails. J’aime beaucoup ce qu’elle appelle les 4 figures de l’individuation, autrement dit 4 chemins qui mènent à plus de conscience de soi&#0160;: le <em>gnôthi seothon</em> couplé au <em>kairon gnôthi</em> (connais-toi toi-même et connais l’instant)&#0160;; <em>l’imaginatio vera</em>, la capacité d’imaginer, de se représenter&#0160;; le <em>pretium doloris</em>, la claire conscience du prix à payer sur ce chemin qui n’est pas celui de la facilité et de l’abandon et enfin la <em>vis comica</em>, la force du rire, de l’humour qu’il ne faut pas oublier. Savoir se moquer un peu de soi&#0160;! <br /><br /><strong>A propos de Claude Minière<br /></strong>Beau texte de Pascal Boulanger pour <em>Poezibao</em>, à propos de <em>L’année 2.0</em> de Claude Minière, dont j’extrais ces mots&#0160;: «&#0160;Qu’est-ce qu’une poésie du corps qui se pense, change de position, se déporte, se déplace et fouille le présent et les souvenirs&#0160;? Le poème de Claude Minière réagit au présent d’une présence qui mêle des traces de civilisations aux sensations immédiates&#0160;; celles entre les siècles et les fleuves et celles qui s’enfoncent dans l’écart de l’écriture, ici et maintenant. Cet art poétique est celui du rassemblement, il intègre, sur la page, tous les calendriers. Du coup, l’espace se colore, de morts et de caresses, de départs et d’arrivées, de désert et d’océan, de pierres et de sable, de saisons, de récoltes et de catastrophes.&#0160;» <br /><br /><strong>Lectures et notes<br /></strong>Hier soir, j’ai terminé <em>Les Miscellanées d’un bouquineur</em> de Virgil Stark, lu <em>Vacance</em> de Victor Malzac et de larges extraits de <em>Connaissance du centre</em> de Cécile Riou. Au point d’avoir envie de reprendre un peu l’exercice de la note de lecture. Il se pourrait que la création du nouveau site, qui avance bien, me donne des ailes pour le poesibao nouveau&#0160;! <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Prendre sur mon bureau une jolie règle en métal et souligner la date dans le carnet, comme une petite fille dans son cahier, en classe – m’amuser de penser qu’enfant et encore aujourd’hui je ne disais jamais «&#0160;à l’école&#0160;», «&#0160;au collège&#0160;», «&#0160;au lycée&#0160;» mais «&#0160;en classe&#0160;» – &#0160;penser au gilet à 18 poches de l’aquarelliste-reporter Noëlle Herrenschmidt – regarder le soir le grand vaisseau de l’école élémentaire, en contrebas de mes fenêtres haut perchées, s’éteindre puis s’enfoncer dans le silence – découvrir un livre qui noue ensemble la pratique de la photographie et la pleine conscience – comprendre que souvent j’entre dans l’écriture d’un livre comme dans une eau – m’amuser comme une enfant à construire un nouveau site, sorte de lego ou de meccano – repenser à ce cousin œuvrant l’été, à la campagne, à des constructions complexes avec son meccano ou peignant avec grand soin ses soldats mokarex - <br /><br /><strong>Ralentir, travaux&#0160;! <br /></strong>Lu hier soir encore un peu de Cécile Riou et <em>Slow photo,</em> qui croise la pleine conscience et la photo, livre que j’ai acheté sur l’incitation de Jean-Christophe Dichant sur son canal Telegram. Je retiens déjà une première idée, celle de «&#0160;chercher ce qui...&#0160;» et d’avoir un œil de photographe même sans appareil. Chercher par exemple ce qui va par trois, ou bien les couples âgés vus de dos, ou bien des choses vertes, de l’eau, des lecteurs, des cicatrices sur le trottoir, des vieux mouchoirs qui font origami, etc. etc. Je cherche aussi des etc. Penser par séries, 4 photos carrées par exemple sur le thème du trio (un quatre pour trois, musical&#0160;!)<br /><br /><strong>Noëlle Herrenschmidt. <br /></strong>Écouté un nouvel épisode de la <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-noelle-herrenschmidt-aquarelliste-sans-limites">série</a> «&#0160;à voix nue&#0160;» consacré à ma lointaine parente par alliance Noëlle Herrenschmidt. Aquarelliste-reporter, connue pour ses aquarelles faites dans les prétoires, lors des grands procès, procès historiques (Touvier, Barbie, Papon, le sang contaminé) ou procès contemporains comme celui des attentats du 11 novembre, désormais dit <em>V13</em>, comme le titre du livre d’Emmanuel Carrère. Une vraie leçon de vie&#0160;! J’ai écouté le 4<sup>ème</sup> épisode où il est beaucoup question de sa pratique, comment elle travaille sur le terrain, par exemple dans les prétoires, cela fourmille de détails incroyablement vivants, voire amusants, comme ses boucles d’oreille (ce qui la pousse à se lever, le choix des boucles d’oreille, seule note de fantaisie, mais quelle, alors qu’elle est souvent habillée tout en sombre pour se fondre dans le décor, dans sa collection de plus de 250 paires qui ont toutes été créées par sa fille). J’adore aussi quand elle dit qu’elle est <em>l’éblouie de service</em>, qu’elle est toujours émerveillée par mille choses, une couleur, une attitude, un visage. Cela rejoint au fond <em>Slow photo</em>. Et cela fait un bien fou dans cette ambiance tellement dystopique qui est la nôtre, dans cet océan de négativité, de violence, de dénigrement systématique et a priori de tout par tous. . Cela me donne envie de revenir plus précisément aux flacons de sels du <em>Flotoir</em> qui sont précisément le relevé des éblouissements. <br />Ah tiens, encore, le gilet à 18 poches de Noëlle Herrenschmidt, où elle case tout son attirail, de manière très précise, les pinceaux, les taille-crayons, les crayons, les petits flacons d’eau, la boîte minuscule d’aquarelle, etc. etc. Je collectionne les etc. Vive le foisonnement des etc. Et hop tout cela dans le <em>Flotoir</em>&#0160;! <br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-11-22T13:40:38+01:00 Une incorrigible diversité https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/09/une-incorrigible-diversit%C3%A9.html Extraits du Flotoir, 24 Août 2022-25 septembre 2022. Ce texte est disponible au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. Une bonne critique « Il m’a toujours semblé qu’une bonne critique révèle à l’auteur comme des évidences ce qu’il avait obscurément pressenti (‘Mais oui, bien sûr, c’est cela, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt !’), et faisant cela, esquisse de nouvelles voies. Et c’est absolument le cas ici, car il y a des pistes, des intuitions, qui me paraissent plus que pertinentes, saisissantes, voire confondantes, et très fertiles. » Extrait d’un courriel privé de Christophe Manon... <p>&#0160;</p> <p><strong> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a308e18d74200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="DSC_1134-001" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202a308e18d74200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a308e18d74200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="DSC_1134-001" /></a><br /><br /><br /></strong></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong>Extraits du Flotoir, 24 Août 2022-25 septembre 2022.</strong></span></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong>Ce texte est disponible au format PDF à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202a2eed794d2200d img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-mardi-27-septembre-2022-bon.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br /><br /><br />Une bonne critique</strong><br /></span><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;">«&#0160;Il m’a toujours semblé qu’une bonne critique révèle à l’auteur comme des évidences ce qu’il avait obscurément pressenti (‘Mais oui, bien sûr, c’est cela, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt&#0160;!’), et faisant cela, esquisse de nouvelles voies. Et c’est absolument le cas ici, car il y a des pistes, des intuitions, qui me paraissent plus que pertinentes, saisissantes, voire confondantes, et très fertiles.&#0160;» <br />Extrait d’un courriel privé de Christophe Manon (publié avec son autorisation) après la publication de la <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/08/lettre-%C3%A0-christophe-manon-pour-lui-parler-de-provisoires-par-jean-pascal-dubost.html">lettre</a> que Jean-Pascal Dubost lui a adressée, à propos de son livre <em>Provisoires</em>, dans <em>Poezibao</em>. <br /><br /><strong>Tu nous regardes droit dans les mots<br /></strong>Très forts mots de Jean-Pascal Dubost dans une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/08/lettre-%C3%A0-claude-favre-autour-de-ceux-qui-vont-par-les-%C3%A9tranges-terre-les-%C3%A9tranges-aventures-qu%C3%A9rant-.html">lettre à Claude Favre</a>, publiée ce vendredi 26 août 2022 par <em>Poezibao</em>&#0160;: «&#0160;Tu luttes frontalement contre le silence historique, contre la mémoire courte («&#0160;Souviens-toi du silence du Vatican devant les horreurs nazies. Souviens-toi des Américains face à Hiroshima et Nagasaki. Du silence des repus, des fortunes amassées en commerce d’esclavage.&#0160;») Tes injonctions répétées («&#0160;Souviens-toi&#0160;») sonnent comme une admonition baudelairienne, «&#0160;Souviens-toi&#0160;!/Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroi/Se planteront bientôt comme dans une cible&#0160;»&#0160;; «&#0160;Souviens-toi&#0160;» que le temps de la mémoire te rattrapera, sembles-tu dire&#0160;; «&#0160;souviens-toi du futur&#0160;». Tu nous regardes droit dans les mots. Elles ont l’heur, tes injonctions, de nous remuer dans nos responsabilités&#0160;; tu mets mal à l’aise, nous mets mal à l’aise, et c’est fort bien. Ta langue, directe, radicale, tranche dans le lard et la graisse qui se forment dans nos esprits empâtés par la passivité.&#0160;»<br />Il ajoute&#0160;: «&#0160;Tu imagines cet inimaginable qu’on ne cherche pas à imaginer (n’est-ce pas un rôle qu’on devrait assigner à la poésie&#0160;?)&#0160;» <br /><br /><strong>Les mots d’ordre<br /></strong>Alors que j’ai noté tôt ce matin dans mon <em>Notoir</em> (tout à fait privé) qu’aux <em>injonctions</em> et aux règles rigides, il est sans doute préférable de substituer des <em>inspirations</em> (dans tous les sens du mot&#0160;!), je relève dans une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/08/note-de-lecture-emmanuel-hocquard-une-grammaire-de-tanger-par-alexandre-ponsart.html">note de lecture</a> d’Alexandre Ponsart sur Emmanuel Hocquard, cette citation&#0160;: «&#0160;‘Tous mes livres – même mes livres de fiction – ne traitent en fait que de grammaire. J’entends par là repérer les mots d’ordre en moi et en desserrer l’étau.’ La notion de grammaire évoque l’exercice d’une langue et elle est associée à celle de règles qui caractérisent les façons de parler et d’écrire. Ainsi, comme l’écrit Emmanuel Hocquard, ‘celui qui apprend à parler puis à lire et à écrire est confronté aux mots d’ordre. (...) Les mots d’ordre, ce ne sont pas seulement des commandements (...) et des interdictions (...) Les mots d’ordre ne sont pas tapis dans le langage. Ils en sont inséparables. (...) On n’y échappe pas’.&#0160;» <br />Et je ne résiste pas au plaisir de reprendre l’extrait choisi par Alexandre Ponsart&#0160;: <br />«&#0160;Qu’est-ce qu’une image&#0160;?<br />Image est un mot simple, familier, aimable, que tout le monde emploie sans se poser de questions. En réalité, image s’avère être surtout un joker pour dire tout et n’importe quoi. Selon les cas, il sert à désigner tour à tour une reproduction, une gravure, une photographie, une estampe, un tableau, un dessin, un croquis, une affiche, une étiquette, un vidéogramme, un ‘visuel’, etc. Alors pourquoi parler d’image&#0160;? Si c’est d’un peintre qu’il est question, disons peinture&#0160;; si c’est d’une photographie, disons photographie&#0160;; et ainsi de suite. Cela réglerait, en partie, le problème, mais en partie seulement, parce que le mot image existe aussi et qu’il est pratiquement impossible d’en établir clairement le sens. Les dictionnaires, pas plus que l’étymologie, ne sont ici d’un quelconque secours.<br />Il peut être en revanche éclairant de se demander dans quelles circonstances le mot est entré dans le vocabulaire de chacun. Il est clair que son apparition est liée à l’enfance. Image est d’abord un mot de l’enfance. ‘Les livres d’images de mon enfance, un enfant sage comme une image ...’ Par ailleurs image reste associé à quelque chose de plaisant, de joyeux&#0160;: cadeau, surprise, fête...<br />Mais, très tôt, le petit écolier est contaminé par l’idée de récompense méritée&#0160;: ‘Si tu réponds comme il faut, tu auras droit à un bon point&#0160;; et, contre dix bons points, tu auras droit à une image.’ Nous entrons ici dans le commerce des images&#0160;: la transaction, la tractation. L’image comme (première) monnaie d’échange.&#0160;» <br /><br /><strong>Au bout du monde<br /></strong>Parmi les lectures de cet été, le magnifique livre de Henry Beston, <em>La Maison au bout du monde</em>. Il se trouve que cette histoire, la vie d’un naturaliste installée un an dans une toute petite maison sur une dune déserte, au bord de l’Océan Atlantique aux Etats-Unis, se passe dans un endroit que je connais très bien. Je sais que ce ruban dunaire n’existe plus aujourd’hui mais je n’ai aucune peine à l’imaginer. L’histoire se situe au Cape Cod, cette longue péninsule, bande essentiellement sableuse, qui se situe au Sud de Boston, approximativement entre Boston et New York sur la côte Est de la Nouvelle-Angleterre, aux Etats-Unis. <br />Naturaliste, l’auteur est venu plusieurs fois en ce lieu, situé à peu près au milieu du Cape Cod, là où il forme un coude. Près de la ville d’Orleans (on prononce Orlinse). Le Cape a cet endroit est relativement étroit ce qui fait qu’on passa rapidement de la face océanique très sauvage à la face de la baie de Boston, plus rieuse. Mais c’est sur la face océanique qu’Henry Beston s’installe. Il va y vivre une rude année, seul, souvent face à de terribles intempéries. Le coin est connu pour ses tempêtes et pour les très nombreux naufrages au large de sa côte (on retrouve le récit de cette ambiance dans le très beau <em>Cape Cod</em> de Thoreau&#0160;!). Je reproduis ici le début de la belle postface d’Éric Dussert&#0160;: «&#0160;Témoignage d’une expérience singulière de la solitude, du temps et de l’espace, <em>La Maison au bout du monde</em> d’Henry Beston est le fruit d’une longue attirance et, plus curieusement, d’une demande en mariage. Un magnétisme topographique avait d’abord appelé Henry Beston à investir un territoire, celui de la bande de terre nommée Cape Cod qui fait front à l’Atlantique du côté de Boston. Ensuite, c’est l’affection de sa future épouse, Elizabeth Coatsworth, qui allait contribuer décisivement à l’élaboration de son œuvre. La conjonction d’un projet littéraire et d’un hyménée fait à l’occasion des merveilles. La relation d’Henry Beston avec les plages de Cape Cod n’était pas nouvelle. Depuis longtemps déjà, le natif de Quincy (Massachusetts) se sentait chez lui sur ces dunes fouettées par les vents du large. C’est donc par une sorte d’imprégnation qu’il allait en venir à se glisser dans la peau d’un écrivain de sa terre, de ses paysages et, partant, à prendre des notes sur son expérience, ses rencontres et ses observations en ces lieux singuliers. Et parce qu’Elizabeth lui a tenu assez malicieusement la dragée haute, il a produit un livre classique à partir de ces écrits épars, exactement comme se forme une concrétion naturelle. Quoique rédigé en une zone du globe très bien cartographiée, et depuis fort longtemps, son récit n’était pas destiné à rester l’obscure relation d’un ermitage – c’est parce qu’il engageait plus que ce qu’une simple robinsonnade eût pu porter qu’il toucha un lectorat toujours plus grand, sensible à sa démonstration sans biais que les relations de l’être humain et de la nature doivent être interrogées sans cesse.<br />Cette large bande de sable et de marais balayée par les vents, les embruns, les tempêtes (...) [est une] zone composée également d’îles et de postes de surveillance où stationnent des gardes, rudes personnages habitués aux climats taraudants. Le marin de l’U. S. Navy, Beston, y trouva un havre, à coup sûr, au terme de son engagement et l’idée peut-être un peu saugrenue lui vint de faire construire à la fin du printemps 1925 par le charpentier d’Eastham Harvey Moore une petite maison de rien du tout, une cabane améliorée qu’il nomme ironiquement <em>Fo’castle</em>&#0160;: un <em>cottage</em> de deux pièces, petit mais point sans confort qu’il pose sur les cinquante acres de dunes qu’il a acquis de la plage-barrière à deux milles au sud d’Eastham Live Saving Station. En septembre 1926, il pense s’installer là durant deux semaines mais il va y rester durant les quatre saisons, contemplatif, happé par le rythme de la nature, sidéré par la force des éléments, incapable de quitter sa propre place dans le concert minéral, venteux, animal, aqueux, que le monde lui joue. Il n’était pas au bout de ses surprises... en rentrant auprès d’Elizabeth avec ses notes, il se trouve soumis à un diktat&#0160;: ‘no book, no marriage&#0160;»&#0160;!&#0160;» Et Henry de s’exécuter et de mettre en forme en 1927 et 1928 ce texte. En anglais, le livre s’intitule <em>The Outermost House </em>et une cousine américaine me dit que la maison a malheureusement été détruite par une tempête en 1978. <br />Les éditions Corti n’ont pu retrouver la trace des traductrices de la version publiée en français en 1953, Marguerite Faguer et Germaine Klenowski. Très belle traduction. <br />Pour conclure ces notes brèves qui sont pour moi surtout une trace, celle d’une lecture et des très nombreuses émotions qu’elle a suscitées, l’incipit du livre&#0160;: «&#0160;À l’est de l’Amérique du Nord, formant promontoire à quelque cinquante kilomètres au large du Massachusetts, se dresse, en plein Atlantique, le dernier lambeau d’une contrée antique et disparue. Cette grande falaise érodée, faite de terre et d’argile, dont les ondulations et les plateaux se dressent tantôt à trente mètres, tantôt à cinquante mètres au-dessus des flots, affronte l’Océan perpétuellement hostile sur trente kilomètres de longueur. Rongée par les vagues et la pluie, désagrégée par le vent, elle tient toujours. De nombreuses variétés de terrains la composent, de nombreuses variétés de graviers et de sables, stratifiés et entremêlés. Elle est diversement colorée&#0160;: vieil ivoire par-ci, noir de fumée par-là, ou encore vieil ivoire assombri et rehaussé de rouille. Au crépuscule, la face de cette muraille, opposée à la splendeur du couchant, devient une masse d’ombre et de ténèbres qui descend jusqu’à l’éternelle agitation des flots. À l’aube, le soleil, se levant de l’Océan, la dore d’une lumière unie et silencieuse, qui monte et s’évanouit dans le jour. Au pied de cette falaise, une grande plage atlantique s’étend, nord au sud, intacte, sur des kilomètres et des kilomètres. Solitaires et primitifs, immaculés et isolés, visités et possédés par la houle, ces sables pourraient bien être la fin ou le commencement d’un monde. D’âge en âge, la mer, ici, livre bataille à la terre&#0160;; d’âge en âge, la terre défend ses positions, appelant à la rescousse son énergie créatrice, ordonnant aux plantes de descendre furtivement sur la plage pour enserrer les sables de sa frontière dans un réseau d’herbes et de racines que les tempêtes mettent à nu. Les grands rythmes de la nature, de nos jours [nous sommes en 1926&#0160;!] si stupidement ignorés et même contrariés, jouissent ici de leur grande liberté originelle&#0160;: les nuages et l’ombre des nuages, le vent et la marée, le frémissement de la nuit et celui du jour... les oiseaux migrateurs se posent, s’envolent et repartent sans que nul ne les voie...&#0160;» <br />Tout est dit, la capacité descriptive de Beston, sa science de naturaliste, de géologue, d’ornithologue (innombrables observations d’oiseaux tout au long du livre). Ici, dans mon bureau parisien, dans la longue traîne des chaleurs et de la sécheresse terribles de cet été, ces mots suffisent à me faire revivre tant de moments passés là-bas, sur la grande plage de Nauset Beach, à ramasser de tout petits cailloux... à prendre des photos, à regarder de minuscules oiseaux crapahuter à toute allure à la lisière de l’eau, quand la mer reflue... Je n’ai jamais vécu de tempêtes au Cape, puisque nous n’y sommes allés que l’été, plus de quinze fois, j’ai connu un Cape devenu un haut lieu de villégiature, plutôt chic, pour les gens de Boston, mais c’est comme si Henry Beston m’avait invitée à passer un moment avec lui, dans sa petite cabane du bout du monde. Grande reconnaissance à Fabienne Raphoz et à Bertrand Fillaudeau d’avoir republié ce livre magnifique. <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Lire un livre qui rouvre des pans entiers de mémoire – revivre en le lisant toutes sortes d’impressions sensorielles – repenser à mes petits cailloux du cape cod alors qu’hier même je nettoyais un contenant qui les a accueillis, neuf petits tubes à essai insérés dans un support, remplis chacun d’une multitude de ces petites formes ivoire, vert céladon, jaune pâle, blanches, formes douces polies et repolies par la mer, déjà peut-être là du temps de beston – cette idée de prendre un petit caillou différent et de le contempler en lisant chaque page de <em>une maison au bout du monde</em> – rapprocher toutes ces impressions d’une autre lecture récente qui m’a enchantée, au sens propre du mot, <em>tour d’horizon</em> de l’écossaise kathleen jamie, là aussi paysages déserts, des îles au large de l’écosse, côté ouest surtout, des notes sur les terrains, les oiseaux, les paysages, la solitude, la mer, le vent – éprouver le besoin de ces rêves-là pour se donner la force de regarder en face ce qui advient aujourd’hui au monde – découvrir que préparant ce travail de notes j’ai posé les deux livres l’un sur l’autre, à côté de moi, en un rapprochement à la warburg – penser à vinciane despret qui m’accompagne tant tous ces jours - <br /><br /><strong>Qu’est-ce que lire&#0160;? <br /></strong>Me suis procuré et ai lu un petit opus plutôt didactique de Paul Mathias, dans la collection Chemins philosophiques, chez Vrin, <em>Qu’est-ce que lire&#0160;?</em> Sujet tellement central pour moi&#0160;! Objet de mon attention, de mes photos, de mes notes, au fil du temps, de plus en plus. Il s’agit de se regarder lire, de regarder les autres lire, et c’est tellement mystérieux, mais aussi de lire sur lire, aussi bien essais de toutes natures qu’articles scientifiques ou moments de ma correspondance, notamment avec Siegfried Plümper-Hüttenbrink, auteur du passionnant et difficile <em>Jeux de lecture</em>. <br /><br /><strong>Les legibilia<br /></strong>Paul Mathias attaque vif&#0160;: «&#0160;Lire semble un geste parfaitement naturel (...) les occasions de lire sont infinies (...) le nombre, la forme et la visibilité des <em>legibilia</em> sont indescriptibles, tant nous sommes exposés à des quantités inassimilables d’informations.&#0160;» (7). <br />Pour qui aime dresser des listes, ce serait une entreprise formidable que de faire celles de toutes les <em>legibilia</em> d’une seule journée&#0160;! Pour les non-latinistes, devenus légions, Paul Mathias précise que le mot vient du latin, veut dire <em>les lisibles</em> et que son singulier est <em>legibile</em>. <br />→ c’est toute l’expérience enfantine des premiers mots lus, et je me souviens ici d’un beau texte d’Yves di Manno sur le sujet, flotte dans ma mémoire le mot <em>boulanger</em>, est-ce celui-là qu’il a vu se former, pour la première fois intelligible&#0160;? Et pour ma part je crois n’avoir jamais perdu la petite jubilation intérieure à lire quoi que ce soit, à découvrir des mots à lire, partout et pas seulement, il s’en faut de beaucoup, dans des livres&#0160;! <br /><br /><strong>Les livres qui arrivent entre nos mains<br /></strong>Belle note d’Yves di Manno dans un des numéros de la revue <em>Catastrophes</em>, en lien avec la lecture en cours de <em>Pouvoirs de la lecture</em> de Peter Szendy&#0160;: «&#0160;Je me demande parfois de quelle manière les livres parviennent jusqu’à nous – je parle des livres essentiels, ceux qui vont s’imprimer à jamais dans nos vies de lecture. Les circonvolutions qu’ils empruntent, des années durant s’il le faut, avant d’échouer entre nos mains – ou à l’inverse l’évidence qui nous pousse à nous en emparer, sous le coup d’une brusque impulsion – demeurent le plus souvent énigmatiques&#0160;: comme s’ils nous étaient secrètement destinés et surgissaient devant nous au moment opportun. C’est une expérience que nous sommes nombreux à avoir faite, sans être en mesure de l’expliquer&#0160;: certains ouvrages semblent venir à nous plus que nous n’allons vers eux – a fortiori lorsque nous ignorons leur existence. Ce qui en dit long, par parenthèse, sur les zones d’ombre que développe une pratique à bien des égards démesurée de la lecture, quels que soient par ailleurs les éblouissements qu’elle nous procure.&#0160;»&#0160; (Série «&#0160;Choses qui gagnent à être lues&#0160;», n° 7)<br /><br /><strong>Photo, Brassaï <br /></strong>Je relève dans la lettre quotidienne de <a href="https://www.nikonpassion.com/votre-kit-de-demarrage-lpl-npn/">Jean-Christophe Dichant</a>, ces mots sur la pratique de Brassaï. «&#0160;Brassaï a écrit que ‘la photographie l’avait aidé à saisir la nuit parisienne, la beauté des rues et des jardins, qu’il pleuve ou qu’il vente.’ Dans un article daté de 1933, il explique comment il a amélioré sa technique au fur et à mesure&#0160;:<br />- comment il a attendu quatre minutes ou plus pour une exposition<br />- comment il a évité la lumière immédiate des lampadaires<br />- comment il la diffusait derrière les arbres ou à distance<br />- comment il jouait avec ses reflets dans les rues pluvieuses<br />- comment il utilisait uniquement la lumière disponible mais sans inclure sa source dans le cadre.&#0160;»<br />→ J’ai bien avancé cet été sur le cours en ligne de Dichant offert par les enfants et j’ai appris beaucoup de choses. J’aimerais pouvoir expérimenter un peu plus. Mais selon lui se plaindre qu’on n’a rien à photographier est une erreur. Il y aurait toujours quelque chose à faire. Hier j’ai emporté mon appareil au square, mais je n’ai pas fait de photos, je crois que je n’en avais pas le désir profond. Or celui-là me parait déterminant. Pour moi photo c’est désir, voire amour. <br />Addendum du lendemain&#0160;: le jour suivant, mêmes circonstances et une salve de photos, notamment des lecteurs, au square et d’amusantes scènes de bains de soleil en plein Paris, sur une pelouse de jardin public. <br /><br /><strong>De la lecture<br /></strong>Curieusement j’ai dû abandonner un livre, dont pourtant j’attendais beaucoup, <em>Les Pouvoirs de la lecture</em> de Peter Szendy (livre acheté, je le précise). Pour quelles raisons&#0160;? Pluriel à raisons, en effet, car il y en deux principalement. La première est que ce dont il est question ne m’intéresse pas&#0160;; il est longuement question de la lecture autour de Socrate et Phèdre&#0160;; avec des considérations sur la pédérastie, l’éraste et l’éromène...&#0160;; je retrouve le nom donné à l’esclave qui dans l’antiquité faisait la lecture à haute voix à son maître, l’anagnoste, mot repris par Claude Royet-Journoud dans le dispositif de lecture mise en place avec Michèle Cohen-Halimi et qui n’est pas sans poser, pour moi, quelques questions que je n’ai pas envie de développer ici&#0160;; ensuite on passe à Sade et <em>la Philosophie dans le boudoir</em><strong>.</strong> Disons que je ne suis pas là dans mes champs de prédilection (euphémisme). Je l’assume. Et de ce fait, ce livre me gâche la lecture, ou pourrait la gâcher. Je ne dois pas mésestimer le pouvoir de certains dires ou de certaines lectures de m’abimer, de gâcher quelque chose de précieux en moi, voire d’entraver un élan, ici tout mon travail autour du thème du lire, du livre, de la lecture, des lecteurs. Autant une simple citation de Walter Benjamin peut me donner des ailes, autant tout ce que je ressens comme une forte suspicion concernant ce qui se passe, en réalité, dans le processus de lecture atteint en moi ce même élan. <br /><br /><strong>Mais qu’est-ce que lire&#0160;? &#0160;<br /></strong>Ce livre-là, sans doute aussi un peu abstrait, m’avait apporté des éclairages intéressants. Je parle de <em>Qu’est-ce que lire&#0160;?</em>, petit ouvrage didactique de Paul Mathias, chez Vrin. <br />«&#0160;Nous vivons, nous lisons&#0160;», à entendre ici déjà dans un sens élémentaire, si nous vivons, nous passons notre temps à lire (mais ce n’est sans doute pas vrai de tout le monde, je pense à l’analphabétisme en écrivant ces mots, plus de 750 millions de personnes dans le monde, selon un <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/750-millions-d-analphabetes-dans-le-monde-mais-des-progres-2754405">article de Radio France</a>, de 2018). <br />Paul Mathias, après avoir asséné que <em>Lire est l’affaire de tous</em>, tempère et dresse, de façon amusante, le portrait de quatre lecteurs imaginaires, Pierre qui <em>ne lit pas, il respire, absorbe, incorpore les mots</em>. Il est dans un <em>pur don de lui-même et de son esprit.</em> Paul lui est <em>laborieux, et quand il lit, il est à la peine.</em> Voici Jacques qui <em>en lisant plonge dans l’imaginaire des mots et s’y enfonce comme en son lieu propre et naturel, comme en apnée dans les textes. </em>Et en dernier lieu, Jean, qui <em>ne lit pas</em>, qui semble faire le portrait de quelqu’un qui renonce devant la difficulté, sans qu’on sache si c’est une difficulté de toujours ou une difficulté venue, par exemple, avec le grand âge. «&#0160;petit à petit, (...) la perte des livres et de l’amour à eux porté. Amour qui s’éteint lui-même doucement par la force des choses. Doucement et sans peine. Les livres sont encore là&#0160;». <br />→ Des portraits de lecteurs, on pourrait en brosser à l’infini, j’en sais quelque chose pour les observer depuis des années dans l’espace public, dans les transports en commun, dans les jardins publics, aux terrasses des cafés... pour les photographier. Pour tenter de découvrir ce qu’ils lisent. Des modes de lire, il y en a sans doute aussi de très nombreux et Mathias en esquisse ici quelques-uns, qui sont sans doute des modes de lire qui ont cours dans un milieu plutôt cultivé, qui a un vrai accès aux livres. Cela me donne envie de croquer aussi, simplement en mots, des instantanés de lectrices et lecteurs. <br />«&#0160;Il nous faut assumer le bouleversement de nos certitudes et songer que lire n’est assurément pas chose une, uniforme, naturelle&#0160;» dit-il encore mais l’a-t-on jamais pensé&#0160;? C’est la suite selon lui d’un long apprentissage et ce qui me retient davantage d’une «&#0160;manière d’évènement qui se renouvelle à chaque instant&#0160;». (pp. 8 &amp; 9)<br /><br /><strong>Tant de choses dans «&#0160;lire&#0160;»<br /></strong>«&#0160;Opération particulièrement complexe à décrire. Car elle enveloppe une myriade de petits évènements physiques et mentaux dont l’agencement paraît inextricable.&#0160;»<br />→ je rêve parfois d’être dans une classe de CP où les enfants apprennent à lire, en observatrice, voire en photographe. A l’écoute. En ce qui concerne mes propres enfants, je me souviens surtout de sortes de sauts étonnants, comme des barrières qui cédaient soudain et des pans entiers devenaient accessibles. J’ai toujours trouvé cela miraculeux, plus que l’apprentissage de la marche&#0160;! Autant que l’apprentissage de la parole. Et vertigineux ce que cela implique dans les petits cerveaux tout neufs&#0160;! C’est qu’il y a «&#0160;une matérialité du lire, une glaise des <em>legibilia</em> dont il faut assumer une indisponibilité première et d’avoir à s’en assurer la conquête intellectuelle&#0160;». (13)&#0160;? <br />→ Inaccessibilité des <em>legibilia</em> due à la maladie et/ou au vieillissement à laquelle j’ai été tant confrontée, via la dégénérescence maculaire de ma mère, dont elle fut atteinte si précocement. Troublant trouble, qui ne l’a pas rendu aveugle, mais inapte à toute vision centrale, reconnaître un visage, et lire, bien sûr. Elle dont la vie tournait autour du livre, puisqu’elle lisait énormément, qu’elle était bibliothécaire bénévole et qu’elle pratiquait la reliure. Bien évidemment, ma passion du lire, du livre, de la lecture, même si elle est presque originaire et très antérieure à cette évolution dans la vie de ma mère, en a été profondément marquée. Et beaucoup d’entre nous, sur un mode moins dramatique expérimentent les troubles visuels, myopie, plus tard presbytie, cataracte, etc. &#0160;<br /><br /><strong>La question de l’attention<br /></strong>Autre question cruciale, celle de l’attention. Les <em>legibilia</em> sont tellement foisonnants, se battent tous tant pour retenir notre attention&#0160;! Pléthore d’ouvrages de la rentrée littéraire, panneaux publicitaires, notifications pétaradant en continu sur les smartphones, avis en tous genres... <br /><br /><strong>Beaucoup d’effort<br /></strong>C’est qu’il faut beaucoup d’efforts pour lire, nous rappelle Paul Mathias, même si nous avons intégré la plupart des mécanismes&#0160;: «&#0160;lire, c’est créer du un avec du multiple, de la compréhension avec une disparate de saisies corporelles et d’interprétations induites&#0160;». Envie de donner la citation de Merleau-Ponty, un peu mieux écrite&#0160;! «&#0160;Quand je parcours des yeux le texte qui m’est proposé, il n’y a pas des perceptions qui éveillent des représentations, mais des ensembles se composent actuellement, doués d’une physionomie typique ou familière&#0160;». (p. 15)<br /><br /><strong>Et tout un processus<br /></strong>«&#0160;Lire suppose d’agir sans cesse (...) d’aller et venir <em>par saccades</em> d’un mot à l’autre, de fixer, de sauter, d’englober, de contourner des caractères écrits&#0160;». «&#0160;Lire est une épreuve livrée de haute lutte contre les textes et notre corps y tient une part considérable&#0160;» dit encore P. Mathias reprenant les observations d’un ophtalmologue Emile Javal, auteur d’une <em>Physiologie de la lecture et de l’écriture</em> en 1907. <br /><br /><strong>Poésie et poème<br /></strong>Très fort article d’André Hirt, non pas cette fois sur la musique (pour <em>Muzibao</em>) mais sur la poésie pour <em>Poezibao</em>. À partir d’un livre de Stefan Hertmans, <em>Sous un ciel d’airain</em>. Extraits&#0160;: <br />«&#0160;Admettons que ‘la poésie’ indiffère, ou soit devenue indifférente pour bon nombre de raisons qui tiennent à l’Histoire, aux manières de penser et donc d’écrire, ne serait-ce que pour faire place au poème, qui n’est pas un genre, qui ne connaît pas de norme objective fixe, mais qui, à l’intérieur de lui-même se souvient, parce qu’il en est encore capable chez certains, de plus en plus rares, de ‘la poésie’, de son passé et de ce qui en elle a passé, parce qu’il a pris acte des conditions au présent de la langue, parce que, enfin, il écrit l’expérience même d’une parole qu’on appellera césurée en ce qu’elle émane par son acte propre de la suspension de tout discours déjà finalisé, trop satisfait de lui-même en ce qu’il croit avoir mené, sans le moindre reste comme toute parole autoritaire, toute chose vers l’intelligibilité.&#0160;» (<a href="https://poezibao.lettera.fr/files/stefan-hertmans-poe%CC%81sies-002.pdf">source</a>)<br /><br /><strong>Adorno et l’impossibilité du poème<br /></strong>Précisions utiles et mise au point, toujours sous la plume d’André Hirt&#0160;: <br />«&#0160;On se souvient des propos d’Adorno et on s’excuse presque de les rappeler. D’une part, dans <em>Prismes</em>, juste après la Deuxième guerre mondiale&#0160;: ‘Écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d’écrire aujourd’hui des poèmes’. Le penseur critique des personnalités autoritaires s’est fait ici très autoritaire… D’autre part, dans <em>Dialectique négative</em>, quasiment vingt ans plus tard, vers 1966&#0160;: ‘On ne peut pas plus s’en sortir que de la clôture de barbelés électrifiés. La sempiternelle souffrance a autant de droit à l’expression que le torturé celui de hurler&#0160;; c’est pourquoi il pourrait bien avoir été faux d’affirmer qu’après Auschwitz il n’est plus possible d’écrire de poèmes’. Dans ces lignes, les prémisses d’une autorisation d’écrire – un comble, tout de même&#0160;! –&#0160; sont-elles réellement les bonnes&#0160;? On se le demandera.&#0160;»<br /><br /><strong>Ce que la langue «&#0160;commande&#0160;»<br /></strong>«&#0160;Très profondément, la langue commande, mais pas au sens que l’on a pris l’habitude, formellement, de prendre en considération. Elle commande en ce que son état est celui qui résulte de l’histoire, de ce qui est arrivé, de l’événementialité collective et subjective. En d’autres termes, on ne peut lui faire dire ce qu’elle ne peut plus et ne veut plus dire. En revanche, qu’elle cherche à dire quelque chose depuis l’expérience réelle, de témoignage ou de mémoire (c’est aujourd’hui le poète, qui n’est plus contemporain de l’événement, mais qui, par l’étude a recueilli dans la langue ce qui s’y est déposé, fût-ce à l’état de débris ou de ruine.) est bien plus proche de la vérité et de la réalité. <br />(...) Un poème relève en effet d’une insistance, d’une exigence, d’une attention insoutenable. Et il est toujours singulier là où la poésie inscrit la singularité dans un genre et par conséquent se perd.&#0160;» <br /><br /><strong>De la sérendipité (versus une certaine rigidité&#0160;!)<br /></strong>De la sérendipité&#0160;: attention au trop normé, aux programmes rigides. Hier trouvé deux livres qui me seront peut-être importants en allant à la bibliothèque. Je n’y vais quasi plus au prétexte que j’ai trop de livres à lire. Oui mais ... ce sont tous des livres de poésie qui ne me sont pas forcément la nourriture dont j’ai besoin. Et cela supprime tout effet de «&#0160;hasard&#0160;». Si je n’avais pas été à la bibliothèque, je n’aurais pas trouvé <em>Pourquoi Lire&#0160;?</em> de Charles Dantzig, qui peut nourrir mon projet autour de Lire, mieux peut-être que le livre de Szendy, encore que je veuille le reprendre après avoir écouté une émission sur France Culture. Et ce livre qui s’appelle <em>La Prairie</em> (le titre me fait penser à Philippe Jaccottet) de John Lewis-Stempel, sans doute un livre dans l’esprit d’<em>Un An dans la vie d’une forêt </em>de David Haskell que j’aime tant.<br />Et autre hasard merveilleux, je m’aperçois feuilletant <em>la Prairie</em> que le livre est traduit par Patrick Reumaux, un de mes co-lauréats du Grand prix d’Académie de l’Académie française, dont je souhaitais vivement lire quelque chose avant la remise du prix, le 1<sup>er</sup> décembre, sous la Coupole&#0160;! <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>L’ouvrir dans l’idée de le remplir même si pour l’heure pas de sel particulier&#0160;! – le bruit très particulier du chalumeau sur le toit-terrasse au-dessus de ma tête, dû à des travaux d’entretien et de réfection – les grosses gouttes qui s’écrasent ce matin sur le balcon – le très beau dessin de chouette sur la couverture de <em>la prairie</em>, un dessin de sandra lefrançois et ce sentiment que la sage chouette me tient compagnie et m’encourage – plonger dans un vieux <em>flotoir</em>, 2002, avant <em>poezibao</em>, découvrir une note de lecture d’un livre de jacques roubaud, décider de la publier en archives dans <em>poezibao</em>, découvrir aussi un très beau texte de claude roy sur roubaud – tout cela qui serait perdu à jamais pour moi si je n’avais pas entrepris d’affréter ce radeau de mémoire en 2000 – le bruit des gouttes d’une petite pluie fine sur les notes des suites pour violoncelle de Bach dont les portées orne mon parapluie acheté il y a quelques années à la bachhaus d’eisenach en Allemagne - <br /><br /><strong>1,53 m d’ombre<br /></strong>Cette notation de Stéphane Lambion, dans son livre <em>Presque siècle</em>, dont je publie ce matin une note de lecture signée Antoine Bertot, me touche profondément&#0160;: «&#0160;Chaque geste et chaque mot sont ainsi inquiétés par la disparition qui s’y loge&#0160;: ‘elle ne laissera derrière elle / qu’un mètre cinquante-trois d’ombre / et moi dedans’&#0160;». <br />Note personnelle&#0160;: je dois préciser que je mesure exactement 1, 53m ...<br /><br /><strong>Dans le style de l’attente<br /></strong>Je viens de terminer le livre de Jean-Marie Gleize dont j’ai publié des extraits dans l’anthologie permanente de <em>Poezibao</em> ce matin. Je ne saurais écrire quoi que ce soit de sensé sur ce livre, mais il m’a retenue. Comme un étrange mélange de réminiscences et de rêves, un brouillard de souvenirs et d’images, sur un fond d’intense mélancolie traversant les âges. Il semblerait qu’il soit question d’ancêtres de l’auteur, de différentes époques, peut-être d’un drame familial, mais passent aussi quelques personnages, Rimbaud peut-être, Hugo et ses feuilles d’automne, l’ami serge Hajlblum qui est aussi celui à qui le livre est dédié, auteur d’un livre qui s’intitule <em>hors la voix</em>... Le prière d’insérer dit&#0160;: «&#0160;une exploration en treize chapitres de la question du nom&#0160;». J’aurais presqu’envie de dire de la question du non, tant ceux qui traversent ces pages sont fantomatiques, irréels. Il est question d’une sorte de revenant, peut-être un survivant des camps&#0160;? Celui qui était revenu sans revenir et pour qui «&#0160;il n’y a pas d’après-guerre&#0160;». Un livre comme une photographie qu’on déchire, dit encore le prière d’insérer, je dirais plutôt une photographie qui au lieu de «&#0160;sortir&#0160;» petit à petit dans le bain de révélateur au contraire y disparaîtrait. Car le centre du livre, c’est bien la disparition, des images, des mots, des noms, des êtres, des choses. Alors peu importe si j’ai le sentiment de n’avoir pas «&#0160;compris&#0160;» grand-chose, la lecture aura été féconde. <br /><br /><strong>Se coltiner grandir<br /></strong>Sous ce titre qui sonne très juste, un beau livre de Milène Tournier qui s’affirme comme une vraie voix poétique, même si ce volume me semble un peu inégal. Elle est particulièrement à l’aise dans le registre autobiographique de l’enfance, ses relations avec ses parents, ses portraits. Avec parfois des accents qui m’évoquent Valérie Rouzeau, Un art du rendu des ressentis très particuliers d’une enfant, ces ressentis avec lesquels on perd si vite contact conscient et qui sont pourtant cruciaux pour notre façon d’appréhender le monde. Il y avait sans doute un peu de cela dans le livre de Jean-Marie Gleize (<em>dans le style de l’attente</em>) mais sur un mode plus intellectuel et sans doute aussi plus informé de poésie, eu égard au déjà très long parcours de l’auteur. Milène Tournier est jeune, elle est née en 1988. J’ai particulièrement aimé les poèmes plus longs, notamment tous ceux de la première partie, «&#0160;Hélène et Rémi et moi&#0160;», Hélène et Rémi étant ses parents. Une naissance assez dramatique qui a failli emporter Hélène, sa mère. Elle, grande prématurée. «&#0160;On marchait l’hiver, père et fille, sur la promenade des Anglais. / une sirène d’ambulance a retenti, / et pendant que – sans doute parce qu’on était tout près de l’endroit-, je pensais / Au quatorze juillet, / Mon père a dit – sans doute parce que j’étais tout près&#0160;: ‘C’est le premier bruit que tu as entendu de ta vie, / Le camion pour te transférer de Saint-Roch à Cimiez.&#0160;» (19). La hiérarchie qui se fait jour dans ces textes n’est pas chronologique ou logique, elle repose sur les sensations, les suggestions de la conscience, les associations suscitées par l’environnement. Et l’écriture, quand elle est au meilleur, épouse remarquablement cet état et de ce fait donne au lecteur à redécouvrir ses propres sensations ou réminiscences enfouies. C’est le côté «&#0160;révélateur&#0160;» (au sens photographique du mot (qui m’est si cher et important dans la littérature en général et dans la poésie en particulier). Je suis moins sensible à la partie «&#0160;Méditations&#0160;», comme des petits aphorismes poétiques qui me semblent parfois un peu faciles. Le livre fait une sorte de grand trajet, que l’on peut résumer peut-être par ce court poème&#0160;: «&#0160;Mon pouce d’enfant à l’entrée de ma main d’adulte, / mes pieds tout au bout / Et entre&#0160;: toute moi&#0160;» (170). Milène Tournier a un art des télescopages, de la concaténation des temps (et des mots), un accès au déjà bien ancien dans le contemporain qui fait la force de son écriture. <br /><br /><strong>Lire, une affaire physique<br /></strong>Je reviens au petit livre de Paul Mathias, <em>Qu’est-ce que lire&#0160;?</em> À ne pas confondre, me dis-je avec deux autres livres sur la lecture&#0160;: Le <em>Pourquoi lire&#0160;? </em>de Charles Dantzig et <em>Les pouvoirs de la lecture</em>, lui sans point d’interrogation, de Peter Szendy. Livres qui, je dois l’avouer, me laissent tous sur ma faim. M’éclairent sur certains aspects, certes, mais me font souvent l’effet d’enfoncer des portes ouvertes (Dantzig) ou d’envisager les choses sous un angle qui m’est totalement étranger (Szendy). Voire de les «&#0160;abimer&#0160;» (Dantzig et Szendy). <br />Le livre de Mathias est didactique, il faut en tenir compte. Il note par exemple que «&#0160;la fatigue est le destin de la lecture&#0160;» car lire suppose en fait un véritable engagement de toute la personne, physique et mental. «&#0160;Lire est une épreuve livrée de haute lutte contre les textes [j’ai parfois cette impression mais de façon rare et minoritaire], et que notre corps y tient une part considérable [c’est si vrai, en revanche, que bien des souvenirs de lecture sont associés à une position du corps dans un lieu donné&#0160;!]. Lire est difficile parce qu’il faut tout uniment voir, identifier, associer, mémoriser, oublier, comprendre, aller de l’avant, revenir en arrière et, d’une certaine façon, se promener parmi les mots.&#0160;» (15) Mais lire est-il toujours difficile, non&#0160;! Il l’est peut-être dans certaines circonstances, en fonction de certains contenus, selon l’âge que l’on a (ça vaut dans les deux sens, tout jeune et encore proche de l’apprentissage, tout vieux ou pas tant que ça, mais moins rapide intellectuellement ou avec des yeux un peu défaillants, ou une mémoire moins agile). Je suppose que l’auteur procède par étapes, va dérouler les différents aspects du lire (se souvenir que l’on est dans un petit opuscule sans doute destiné aux apprentis philosophes), mais on a tellement envie de dire que non, lire repose, lire détend, lire n’est pas difficile, lire est un immense plaisir. (Paul Mathias, <em>Qu’est-ce que lire&#0160;?</em>, Chemins philosophiques, Vrin, 2022)<br />Alors oui je concède que «&#0160;Mobilisant des capacités sensorielles et discursives de vision, d’audition, d’intellection, mais aussi un vocabulaire, une culture, une certaine représentation de la réalité et des interactions qu’elle emporte, lire, dans l’investissement personnel qu’il présuppose, a quelque chose d’un engagement à la fois total et coûteux&#0160;». (17)<br /><br /><strong>Et moi de songer à «&#0160;mes&#0160;» lecteurs&#0160;? <br /></strong>→ et moi de songer à tous «&#0160;mes&#0160;» lecteurs, non, pas ceux qui me liraient, mais ceux que j’observe depuis des années, ceux que je photographie si souvent, à leur insu (mais en gardant bien évidemment les photos pour moi seule), <em>plongés</em>, comme on le dit si bien, dans leur lecture, totalement absents au monde autour d’eux. Lisant pour cela parfois, être absent au monde autour d’eux (transports dits en commun). Mais pas toujours. Lisant bonheur. Partant à la suite de héros, suivant une enquête, réfléchissant. Où sont-ils dans leur tête mes chers lecteurs du square, cinq nouveaux, dimanche dernier&#0160;? Celui à cheveux blancs, couché de tout son long dans l’herbe, sur le côté et &#0160;qui lit <em>Lettres à un jeune poète</em> de Rilke et celle qui lit <em>Tentatives d’épuisement d’un lieu</em> de Perec, assise dans un lieu stratégique où l’on a vision sur tout le jardin&#0160;; mais aussi celle qui lit <em>Souffle sur la main</em> de Bruno Combes, ou celui qui lit <em>L’Énigme du dragon-tempête</em> de I.J Parker&#0160;? Que dire de leurs attitudes, sur les mêmes bancs bleus du jardin ou sur la pelouse, en ce jour où il ne fait plus si chaud&#0160;? Celle qui est couchée toute droite dans l’herbe bien verte, alignée au cordeau avec la bordure métallique de la pelouse&#0160;; cet autre, également couché dans l’herbe, qui a déporté son livre sur le côté gauche pour sans doute bien l’éclairer (je me dis que je pourrais pas ou plus supporter une telle position pour lire). Sans cesse jouer par comparaison, lui, elle et moi... celle-là dont Siegfried Plümper Hüttenbrink me fait remarquer la position très particulière des mains sur son livre&#0160;: «&#0160;La posture en symétrie que prennent ces deux mains, quasiment en état de prière avec le livre, est plus que troublante. Comme si une main s’inversait en l’autre qui lui fait face.&#0160;» (Oui, il m’arrive de montrer certaines photos à des amis). Et si j’essaie de reproduire cette façon de tenir un livre, je n’y parviens pas. J’ajoute que prenant connaissance de la remarque de Siegfried, j’ai tout de suite pensé à la sculpture de Rodin, celle des mains, dite <em>La Cathédrale</em>. <br /><br /><strong>Les données scientifiques<br /></strong>Paul Mathias expose quelques-uns des données de la recherche en neurosciences sur les processus impliqués par la lecture. Notamment allusion aux travaux de Stanislas Dehaene&#0160;: «&#0160;l’invention de la lecture (...) ne correspond [donc] pas seulement à la création d’un jeu de signes qui stimulent efficacement notre cortex visuel. Elle est avant tout mise en connexion de ces signes avec les aires auditives, phonologiques et lexicales responsables de la compréhension du langage parlé&#0160;». [concernant les aires auditives, il faudrait étudier cela plus à fond via le concept de voix dans le livre de Peter Szendy&#0160;!]. (p. 19). &#0160;<br />Et miracle du <em>Flotoir</em> (et du moteur de recherche Copernic, je retrouve trace de Dehaene en 2013, et de ma lecture des <em>Neurones de la lecture</em> – je suis toujours frappée de ces constantes d’intérêt qui se manifestent tout au long des années, depuis plus de vingt ans et parfois, quand quelque chose me permet d’y avoir accès, bien antérieurement, depuis l’adolescence sans doute. Cette sorte de cohérence a quelque chose qui fait du bien). <br />J’avais écrit à l’époque&#0160;: «&#0160;[Stanislas Dehaene] décortique un peu les phénomènes qui se produisent au cours de la lecture. J’en retiens deux points essentiels, le travail en parallèle de plusieurs instances et le fait que la lecture suppose un double recours au son et au sens.&#0160;» <br />→ et en effet si on s’écoute et se regarde lire, on se rend très bien compte que l’on formule les mots en soi, qu’on entend des sons. Mais qu’il y a aussi une sorte de saisie à la volée qui fait qu’on identifie très vite un mot, et cela sans doute d’autant plus vite que l’on est un lecteur expérimenté sinon expert et que l’on possède un important lexique.&#0160;» (<em>Flotoir</em> du 2 février 2013)<br />J’avais noté aussi cela, au même moment&#0160;: «&#0160;Dehaene explique que les circuits en question et la spécialisation d’une zone du cerveau dans la tâche de lire ne peuvent avoir été mis en place par l’évolution naturelle, la lecture et l’écriture étant bien trop récentes dans l’histoire humaine mais que le cerveau humain a su recycler une de ses parties, dévolue à la reconnaissance des formes, pour la spécialiser dans la lecture. Là aussi étonnement et admiration + humilité… Ces performances qui font parfois notre fierté, à quoi tiennent-elles&#0160;? Il faudrait plutôt avoir un sentiment de reconnaissance d’avoir hérité de ce cerveau si flexible. Seule part active peut-être, l’entretenir, le faire travailler, le pousser à… Je tiens d’ailleurs que le commencement de la fin pour les personnes âgées ou très âgées, c’est quand elles commencent à désinvestir tous les champs qu’elles exploraient précédemment.&#0160;» <br /><br /><strong>Son et sens se font la course (S. Dehaene)<br /></strong>Stanislas Dehaene dans <em>Les Neurones de la lecture</em>, met en évidence la sorte de concurrence que se font la voie phonologique et la voie sémantique dans la lecture.&#0160; «&#0160;L’imagerie cérébrale permet de répondre à l’une des questions fondamentales de la psychologie de la lecture&#0160;: doit-on toujours prononcer les mots mentalement avant de les comprendre&#0160;? Ou bien peut-on passer directement des lettres à la signification des mots sans qu’il soit nécessaire d’en recouvrer la prononciation.&#0160;» (161) Et la réponse est&#0160;: «&#0160;Ces deux voies de lecture coexistent et se font la course [...] Les mots fréquents ou irréguliers accèdent en droite ligne aux régions sémantiques du lobe temporal [...] d’autres mots, qu’ils soient rares, réguliers, ou tout simplement inconnus, sont d’abord prononcés mentalement dans les aires auditives du lobe temporal supérieur [...]&#0160;»<br />[C’est aussi une reprise du <em>Flotoir</em> de 2013, méthode à la Claude Mauriac au fond, rapprocher des éléments d’époques différentes, pour les mettre en tension&#0160;!]<br /><br /><strong>Qui lit&#0160;? <br /></strong>Retour à Paul Mathias qui reprend un fait relaté par Alberto Manguel dans son <em>Histoire de la lecture</em>. «&#0160;Dans les premières pages d’<em>Une Histoire de la lecture</em>, A. Manguel relate sa rencontre avec Borges et qu’il avait été amené, dans sa jeunesse, à lui faire la lecture&#0160;: ‘Faire la lecture à ce vieil homme aveugle, écrit-il, fut pour moi une expérience curieuse, car même si je me sentais, non sans quelque effort, maître du ton et de la cadence de lecture, c’était néanmoins Borges, l’auditeur, qui devenait le maître du texte’. L’anecdote est émouvante, l’argument sous-jacent est terrible. Ce que cela signifie, en effet, c’est que lire ne consiste pas à parcourir un texte des yeux, pas plus que, par analogie, cela ne consiste à entendre le même texte ou un autre dans la compagnie de ‘grands lunaires’. ‘Maître du texte’, l’aveugle est aussi bien maître de la lecture – maître de sa lecture, que les intonations ou la respiration du jeune Manguel n’occasionnent que par effet, timidement, comme s’il restait à la surface extérieure de la chose, sans véritable incidence sur le phénomène lire, c’est-à-dire sur ce qui a <em>réellement</em> lieu, non tant entre lui et Borges, mais en Borges même et dans son esprit de lecteur.&#0160;»<br />→ pour avoir beaucoup «&#0160;fait la lecture&#0160;» (mais au fond quelle étrange expression, me dis-je soudain&#0160;!) à une personne très proche, déficiente visuelle, je suis remuée (de plusieurs façons) par cette histoire relatée par Manguel. <br /><br /><strong>Dialogue du lecteur et de la lectrice<br /></strong>Nous avons toujours un beau dialogue, intermittent mais fécond, avec Siegfried Plümper-Hüttenbrink autour de la lecture. Comme je lui demandais l’autorisation de transcrire dans le <em>Flotoir</em> certains extraits de ses courriels, voici ce qu’il me répond&#0160;: «&#0160;»&#0160;Un grand MERCI pour l’attention que vous portez à mes remarques de lecteur. Vous avez mon autorisation à vie pour en faire usage comme bon vous semble. Que trop souvent j’en suis réduit à douter de leur validité. Si elles ne sont pas des lubies de mon cru et qu’il y aurait lieu de tenir en suspicion&#0160;? Car on peut fort bien ne voir en elles que des jeux de pistes, des sortes d’enfantillages pour se divertir l’esprit. Au lieu de lire pour de vrai, je joue ainsi à lire, en me prenant pour le personnage d’un lecteur qui chercherait dans les livres de quoi s’exercer à lire. Il restreint sa lecture à cet unique usage. Autant dire qu’il tente de faire de chaque livre qu’il lit une sorte de <em>&quot;manuel de lecture &quot;</em>pour partir à la recherche de quelques mots-clefs qui lui fassent signe et d’après lesquels s’orienter dans ses pérégrinations livresques. Ainsi du mot ‘voix’ que je ne cessais plus de vouloir retrouver en compulsant une cinquantaine de livres une semaine durant, avec l’intime conviction que le moindre mot est pourvu d’une destinée et de multiples destinations dès qu’on le croise de livre en livre. S’exercer ainsi à lire, pour tenter de retrouver un mot qu’on dirait de passe, porteur de fictions, peut paraître fastidieux, artificieux et vain. Encore que l’acte de lire revient pour n’importe quel lecteur à agir de même, en retrouvant des mots qu’il a déjà lus, qui se rappellent à lui, et dont il reprend connaissance au cours de ses diverses lectures. Edmond Jabès, faisant état de la mémoire inhérente aux mots, garante de leur destinée, ira jusqu’à dire qu’ils gardent souvenance du manuel scolaire qui nous les a un jour révélés sous la forme de ces unités minimales que sont les lettres et les syllabes. Tel des relais, ils nous font signe, nous livrent des signes de piste, de ce qu’ils restent toujours ‘à faire suivre...’ et reconduire de livre en livre.&#0160;»<br />→ Il y a là des effets de mise en abyme qui me semblent au fond constitutionnels de la lecture. Sentiment de me regarder sans cesse en train de lire, à l’infini, comme dans des jeux de miroirs ou la célèbre image du dessus des boîtes de Vache qui rit. Vache qui lit&#0160;? <br /><br /><strong>L’enfant avec une colombe<br /></strong>Siegfried Plümper Hüttenbrink me parle aussi de trois sculptures qui l’ont accompagné au cours de son parcours, deux de Rodin (notre dialogue à ce sujet est parti de jeux de main autour d’un livre d’une lectrice photographiée récemment par moi), <em>La Voix intérieure</em> et <em>L’Homme qui marche</em>, mais aussi <em>le Scribe accroupi</em> du Louvre. Et me pose la question de savoir si certaines sculptures ou bien des figures de tableaux m’ont accompagnée (il évoque <em>l’Ange de l’histoire</em> de Paul Klee si important pour Walter Benjamin). Je crains bien que non&#0160;! Sauf peut-être une toile de Picasso que j’avais essayé de copier quand j’étais encore presque petite fille, <em>L’enfant avec une colombe</em>. Et les regardant, ce tableau, cet enfant, je me rends compte soudain à quel point ils m’ont marquée, m’ont même imprégnée, le visage et les cheveux de l’enfant en particulier que j’identifie presqu’aux miens, toute petite. <br /><br /><strong>Solastalgie<br /></strong>Seconde lecture d’un <a href="https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/23/climat-penser-et-agir-dans-un-monde-en-feu_6142831_3232.html">très important article</a> de Nicolas Truong publié dans <em>Le Monde</em>, daté du 24 septembre 2022. <br />«&#0160;La prise de conscience des ravages a pénétré le langage, et l’on nomme désormais ce sentiment de perte, de désarroi et de mélancolie provoqué par la dégradation de notre propre ‘environnement’. Forgée au début des années 2000 par le philosophe australien Glenn Albrecht – auteur des <em>Émotions de la Terre</em> (Les liens qui libèrent, 2020) – lui-même bouleversé par les saccages de l’exploitation minière de la Hunter Valley, une région au nord de Sydney dont il est originaire, la ‘solastalgie’ désigne ce ‘sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire’, mais aussi ‘le mal du pays que vous éprouvez alors que vous êtes toujours chez vous’. Elle résonne avec l’‘écoanxiété’, théorisée à la fin des années 1990 par la chercheuse en santé publique belgo-canadienne Véronique Lapaige, qui s’est largement popularisée. Si la solastalgie, cette douleur morale causée par la disparition de son propre milieu de vie, est une tristesse de rétrospection, l’écoanxiété, suscitée par la crainte d’un effondrement à venir, est une angoisse d’anticipation.&#0160;» (Extrait donc d’un <a href="https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/23/climat-penser-et-agir-dans-un-monde-en-feu_6142831_3232.html">fort article</a> du <em>Monde</em>, signé Nicolas Truong). <br />«&#0160;Avec une apparente simplicité, le sociologue danois Nikolaj Schultz emploie à présent le concept de <em>‘mal de Terre’</em>, afin de <em>‘caractériser ce double “bouleversement”, celui de l’humain et celui de la Terre qui tremblent simultanément’&#0160;»</em>. (Nikolaj Schultz dans <em>Mal de Terre</em>, Payot) <br />C’est qu’il «&#0160;ne s’agit plus d’élaborer une métaphysique de l’être et du temps, comme le fit Martin Heidegger (1889-1976), ou même une phénoménologie de l’être et du néant, telle que s’y livra Jean-Paul Sartre (1905-1980), mais une pensée renouvelée de l’être et de la Terre, une ontologie de notre condition terrestre. Car nous avons changé de monde. <em>‘La Terre telle que nous la connaissions est en train de muter à cause de l’être humain et de ses actions,</em> poursuit Nikolaj Schultz<em>. Il s’agit là d’un “drame de l’être” que les bons vieux existentialistes n’auraient pu prévoir&#0160;!’&#0160;»<br /></em>Quant au philosophe Frédéric Neyrat, il «&#0160;n’hésite pas à considérer que ‘les mégafeux ne brûlent pas seulement des forêts, des vies humaines et animales, mais aussi nos manières de penser. Calcinées, celles-ci peinent à produire les contre-feux intellectuels et politiques nécessaires pour répondre aux désastres climatiques&#0160;: chaque proposition, chaque cri de rage, chaque concept flambe et se réduit en cendres avant d’avoir seulement pu prendre forme.’&#0160;»<br />Mais à ce stade, Nicolas Truong va porter son attention sur la «&#0160;percée conceptuelle opérée par la nouvelle anthropologie de la nature&#0160;»&#0160;; et je vais retrouver sous sa plume nombre de références à des livres que j’ai lus ou essayé de lire ces derniers mois&#0160;: Philippe Descola, Bruno Latour (Nicolas Truong l’a longuement interviewé dans une belle <a href="https://www.arte.tv/fr/videos/106699-001-A/entretien-avec-bruno-latour-1-2/">série</a> pour Arte, disponible jusqu’au 25 novembre 2022), Baptiste Morizot (que je viens d’installer sur ma liseuse)&#0160;; Nastassja Martin,<em> («&#0160;</em>qui cherche à sortir de la séparation ontologique entre l’animal, le végétal et le minéral et qui explore une raison animiste sans franchir les frontières de l’ésotérisme.&#0160;»)<br />Nicolas Truong&#0160;: «&#0160;Ainsi assistons-nous actuellement à un tournant géologique de la pensée contemporaine.&#0160;»<br /><br /><strong>Une vraie inquiétude<br /></strong>La fin de l’article que je ne détaille pas ici est bien alarmante, pensant que sans doute les effets prévus du changement climatique pourraient être largement sous-estimés&#0160;: «&#0160;Directrice de l’Institut Momentum, qui oriente ses réflexions sur la décroissance et les risques d’effondrement, Agnès Sinaï observe que ‘nous vivons aujourd’hui dans notre chair – et ce n’est qu’un début – les conséquences de l’<em>overshoot</em>, du dépassement écologique, induit par les sociétés productivistes et thermo-industrielles qui sont les nôtres. C’est un immense effet boomerang qui est en train de se produire, une rétroaction gigantesque&#0160;: le système Terre répond au stress de la suractivité productive de nos sociétés’. A-t-on minoré ses effets les plus alarmants&#0160;? (...) ‘Les prestations et publications des effondristes et des collapsologues sont aujourd’hui dans la même position de rejet que celles des pro-climat dans les années 1970 face aux moqueries des indifférents ou des climatosceptiques, regrette-t-elle. Une fois encore, c’est la réalité imparable des désastres croissants et la souffrance des populations qui permettront peut-être de convaincre les sceptiques, voire d’entreprendre des actions à temps et à la hauteur.’&#0160;» <br /><em><br /></em><strong>La bataille des récits<br /></strong>Je relève enfin cette conclusion de l’article, qui ouvre aussi peut-être un champ à la poésie. «&#0160;L’écosophie est confrontée à un double dilemme tactique et sémantique. Face à l’urgence de penser et d’agir dans un monde en feu, la tentation est grande de vouloir rompre avec le vocable de l’ancien monde&#0160;; et d’accompagner l’avènement du nouveau par des concepts inédits et des narrations inouïes. Un pari qui peut toutefois heurter les représentations. D’autant que, sur le terrain, ce ne sont pas que des penseurs, mais également des naturalistes amateurs qui, <em>‘sans vouloir renverser l’ordre des choses’</em>, se font <em>‘veilleurs du vivant’ </em>(Vanessa Manceron, La Découverte, 2022). Ainsi s’ouvre pour l’écologie un autre horizon doublé d’un nouveau conflit, celui de la bataille des récits.&#0160;»<br />→ Je souligne l’importance de cet article. <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Trouver dans une des lettres de nadine agostini, toujours si savoureuses et de longue portée, cette citation de bukowski&#0160;: «&#0160;le problème est que nous cherchons quelqu&#39;un pour vieillir ensemble, alors que le secret est de trouver quelqu&#39;un avec qui rester enfant.&#0160;» – me dire que je collectionne les citations comme je collectionne les toupies et les petits cailloux – voir des merveilles au salon du livre rare à paris mais n’avoir pas envie de posséder ces merveilles – penser à ma mère en regardant faire des relieuses – et à mon grand-père le bibliophile dans les allées de ce salon – savoir que je ne suis ni relieuse ni bibliophile mais que je tiens d’eux une partie de mon amour des livres - <br /><br /><strong>Flotoir<br /></strong>Claire conscience que le <em>Flotoir</em> doit rester ce qu’il a été à l’origine et a presque toujours été, le miroir de ma vie intellectuelle et sensible, la chambre d’enregistrement et d’échos de mes recherches. Cela ne passe pas que par la littérature ou la musique. <br /><br /><strong>Intéroception<br /></strong>Assez passionnante émission de «&#0160;la science CQFD&#0160;», de nouveau sur la conscience, comme celle qui m’a poussée à acheter le livre de Lionel Naccache, <em>Apologie de la </em>discrétion (encore une fois il s’agit ici de la discrétion au sens mathématique). <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-science-cqfd/interoception-le-sens-de-la-vie-2280040">Cette émission</a> traite de l’intéroception. Mais quid de l’intéroception (qui n’est pas la proprioception)&#0160;: L&#39;intéroception est la capacité que nous avons à percevoir l&#39;état de notre corps, du battement de notre cœur au mouvement de nos intestins. On découvre un peu plus chaque jour l&#39;étendue de son rôle, de la régulation de notre température corporelle à la perception de nos émotions. <br />Notes de présentation de l’émission&#0160;: La vue, le toucher, l&#39;ouïe, l&#39;odorat et le goût… Mais il y a aussi un sixième sens&#0160;: l’intéroception. (...) La perception n’est pas seulement tournée vers le monde extérieur. Lorsque vous sentez votre cœur battre, ou votre ventre se nouer, vous faites preuve d’une capacité que l’on appelle l’intéroception. Nos pensées, nos sentiments et nos comportements sont façonnés, en partie, par ces signaux internes qui proviennent de notre corps. Une conscience physiologique de soi qui fait de nous des êtres ‘viscéralement conscients’&#0160;». Intervenants&#0160;: Catherine Tallon-Baudry (Chercheuse en neurosciences), Henry Evrard (Directeur de laboratoire au Max Planck Institute for Biological Cybernetics &amp; Center for Integrative Neuroscience ). <br />Définitions&#0160;: L’intéroception est la capacité à évaluer de manière exacte son activité physiologique (par exemple son rythme cardiaque). (...) Elle dirige l’état interne de notre corps en lui permettant de reconnaître les signaux qui régulent les fonctions vitales comme la faim, la soif, la température corporelle et le rythme cardiaque. Ce &quot;sixième sens&quot; permet à l’humain de s’assurer du bon fonctionnement de son corps grâce à des alertes lorsqu’un déséquilibre survient&#0160;; par exemple, lorsqu’on a trop soif, l’intéroception nous pousse à boire un verre d’eau. L’intéroception contribue également à notre santé mentale, notamment via la prise de décision, la capacité sociale et le bien-être émotionnel. Une intéroception trop chamboulée provoque d’ailleurs différentes pathologies mentales telles que la dépression, l’anxiété ou les troubles alimentaires. Cela explique notamment la présence de symptômes similaires dans différentes maladies mentales. <br />La proprioception&#0160;: La proprioception (formé de proprio-, tiré du latin proprius, «&#0160;propre&#0160;», et de [ré]ception), ou sensibilité profonde, désigne la perception, consciente ou non, de la position des différentes parties du corps. Elle fonctionne grâce à de nombreux récepteurs musculaires et ligamentaires et aux voies et centres nerveux impliqués. (Ces notes sont issues de différents articles de Wikipédia et de la présentation de l’émission sur le site de France Culture). <br /><br /><strong>Les neurones de von Economo<br /></strong>Je ne peux résister au plaisir de citer ces neurones, dits de Van Economo. Ils n’ont pas la même forme que les autres neurones, plutôt pyramidaux. Ceux-ci sont de forme en fuseau, présents dans peu de régions du cerveaux des hominidés, l’insula et le cortex cingulaire. «&#0160;Les NVE sont rares dans le monde animal et leur présence est corrélée avec des taux d&#39;encéphalisation élevés, particulièrement chez les homonines. Peu nombreux à la naissance, leur apparition (et différenciation) augmente à partir du huitième mois chez le nourrisson humain pour assurer leur fonction vers l&#39;âge de trois ans. Leurs fonctions restent débattues, mais pour certains neuroscientifiques les NVE seraient associés au développement de comportements sociaux complexes et de capacités cognitives et affectives spécialisées. Ils sont directement associés, en cas de déplétion, à des désordres psychiatriques impliquant une baisse d&#39;empathie, de conscience sociale et de contrôle de soi. Dans le cas de la démence fronto-temporale, il est observé une perte de 75 % du nombre des NVE, de même que dans certains cas d&#39;autisme et de schizophrénie précoce.&#0160;» (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Neurone_en_fuseau">source</a>) <br /><br /><strong>La voix et l’élocution<br /></strong>Elles seraient datables, me dis-je, en écoutant une archive à la radio, une émission scientifique sur le siège de la conscience, en 1964. L’élocution est sans doute un peu plus lente, plus articulée mais il me semble surtout que les accents toniques ne se situent pas au même endroit, ce qui est fort troublant. Doit-on relier cela à l’intention qui est derrière l’élocution de celui qui a pris la parole&#0160;: se faire comprendre, se faire admirer, ne pas laisser place à l’autre pour vous contredire&#0160;? <br /><br /><strong>Ah les mots<br /></strong>Une des raisons pour lesquelles les sciences et la médecine m’intéressent et me fascinent tant, c’est indéniablement en raison du vocabulaire&#0160;! Apprenant dans l’émission sur l’intéroception que l’estomac a une activité électrique et faisant une petite recherche, je tombe sur ce paragraphe merveilleux&#0160;: «&#0160;Entre les repas, quand le tube digestif est relativement vide, l&#39;activité contractile du tube digestif se limite au complexe moteur migrant. Pendant et après les repas, les activités contractiles du tube digestif produisent 2 types de motilités&#0160;: la segmentation et le péristaltisme.&#0160;» (<a href="https://ressources.unisciel.fr/physiologie/co/act3_activite_mecanique_tube_digestif_1.html">source</a>). Les poètes devraient s’intéresser beaucoup plus à la science. Il m’arrive d’ailleurs souvent de penser à Marie-Claire Bancquart, qui n’était pas une scientifique au sens strict du mot, mais portait une très grande attention aux phénomènes physiologiques, elle qui dès l’enfance avait été confrontée à la maladie et à de très longues heures d’immobilité et de solitude qui devaient l’avoir rendue très sensible à tous ses ressentis. &#0160;<br /><br /><strong>Faire partie du monde<br /></strong>Il se pourrait bien qu’une partie de mes lectures, parmi lesquelles mes lectures de poésie peuvent parfaitement avoir une place centrale, soit liée à la question que Lionel Naccache pose en sous-titre de son livre <em>Apologie de la </em>discrétion<em>,</em> «&#0160;Comment faire partie du monde&#0160;?&#0160;». Ce monde que je sais que je vais bientôt quitter (je dis <em>bientôt</em> simplement eu égard à mon âge qui me fait penser que la plus grande partie de mon parcours dans le monde est derrière moi) mais qui est à l’origine de cette pensée que ma seule justification est d’en avoir fait partie pour le temps qui sera le mien. Lionel Naccache liste les questions&#0160;: «&#0160;Quelle est la place de chacun d’entre nous dans l’univers&#0160;? Quel est le type de relation que chacun d’entre nous entretient avec lui-même à travers le temps de son existence&#0160;? Quel est le type de relation que chacun d’entre nous entretient avec les autres&#0160;? Quel est le type de relation que chacun d’entre nous entretient avec le reste de la nature, du cosmos ou de l’univers, trois termes que nous traiterons ici de manière équivalente&#0160;? Quelle est la mesure d’un instant vécu&#0160;? Comment les réponses à ces questions peuvent-elles affecter nos conduites et nos pensées&#0160;?&#0160;» (5)<br /><br /><strong>De la <em>discrétion</em><br /></strong>La notion étant fondamentale, il me faut bien me la préciser&#0160;! «&#0160;Nous devons aux mathématiques une distinction fondamentale entre deux types d’ensembles&#0160;: les ensembles <em>discrets</em>, d’une part, et les ensembles continus, d’autre part. La différence entre le <em>discret</em> et le continu tient précisément à la relation entre chacun des éléments considéré isolément et le reste de l’ensemble. Dans un ensemble <em>discret</em>, chaque élément est non seulement distinct des autres, mais son existence individuelle est soulignée par le fait qu’il existe des frontières tranchées entre lui et les autres. Par exemple, dans l’ensemble <em>discret</em> qu’est l’ensemble ordonné ℕ des nombres entiers naturels, le nombre 3 admet pour voisins contigus les nombres 2 et 4. Dans un ensemble continu, si chaque élément demeure distinct des autres, il devient impossible de définir une frontière précise entre lui et eux. Cette absence de frontière individuelle nette se traduit par le fait qu’il existe une infinité d’autres éléments entre n’importe quel couple d’éléments, aussi proches soient-ils. Et cela indéfiniment. Ainsi, dans l’ensemble des nombres réels ℝ, le nombre 3 n’est le voisin contigu ni de 2, ni de 4 ni d’aucun nombre individualisable, car il existe désormais une infinité de nombres entre toute paire de nombres, si proches soient-ils l’un de l’autre (exemple&#0160;: entre 2 et 3 se trouvent par exemple 2,9&#0160;; mais également&#0160;: 2,901&#0160;; 2,90059&#0160;; 2,900059… indéfiniment). Ainsi, la relation d’appartenance d’un élément à un ensemble continu se traduit par la perte de son individualisation au profit de sa fusion au sein de l’ensemble global.&#0160;» (p. 8)<br />Alors pose Naccache, dans notre rapport au monde, sommes-nous un élément qui fait partie d’un ensemble <em>discret</em> ou d’un ensemble continu&#0160;? «&#0160;Bref, comment faisons-nous partie du monde, quelque part entre continuité et <em>discrétion</em>&#0160;? Nous découvrirons bientôt que, si la tension entre <em>discrétion</em> et continuité semble absolument indispensable à respecter, la primauté de la <em>discrétion</em> et notre lucidité de cette primauté constituent les pierres angulaires d’un faire partie du monde juste et adéquat. La fragilité de notre <em>discrétion</em>, voire la discrétion de notre <em>discrétion</em> apparaîtront rapidement comme les sources de profonds malentendus et d’insondables difficultés qui participent, selon moi, au désarroi contemporain par lequel nous ouvrions ce livre.&#0160;» (9). <br /><br /><strong>L’exemple du cinéma<br /></strong>Sans cesse Naccache revient à l’exemple du cinéma, très éclairant. Nous pensons voir quelque chose de continu, or ce que nous «&#0160;recevons&#0160;» en réalité, ce sont 24 images distinctes par seconde. Nous sommes bien devant un ensemble <em>discret</em>. «&#0160;La magie du cinéma repose en effet sur la transformation d’une série d’images <em>discrètes</em> projetées sur nos rétines au rythme de vingt-quatre images par seconde en la perception subjective d’un film continu. Des images <em>discrètes</em> présentées au film continu perçu, il s’agit bien d’un passage de la <em>discrétion</em> à la continuité. Ce moulinage mathématique opère irrépressiblement en nous, au cinéma comme face à une page de texte écrit, et il s’agit là d’une propriété fondamentale de notre vie mentale. Les combinaisons <em>discrètes</em> des vingt-six lettres de notre alphabet jouent ici le rôle des vingt-quatre images par seconde.&#0160;» (13)<br />→ les combinaisons discrètes des vingt-six lettres de l’alphabet, comment ne pas penser ici à l’œuvre de Philippe Jaffeux et à ses jeux de <em>hasart</em>&#0160;? <br />→ ces mots m’inspirent aussi l’amorce d’une réflexion, à mener plus intensément, sur l’image fixe de la photographie, comme le prélèvement d’une discrétion dans l’apparent continu, ce qui en explique peut-être, la fascination&#0160;? <br />Il y a donc une primauté de la <em>discrétion</em> dans la mécanique de notre pensée, conclut Naccache. <br /><br /><strong>Un petit théâtre vocal<br /></strong>Je reprends par bribes le livre de Peter Szendy sur la lecture (<em>Pouvoirs de la lecture</em>). Il y est beaucoup question de voix, comme dans mes échanges avec Siegfried Plümper Hüttenbrink&#0160;! «&#0160;Face au déferlement sans mesure de tout ce qu’il faudrait lire, notre petit théâtre vocal où se jouent et se déjouent les micropouvoirs de la lecture n’est-il pas voué à exploser, à être pulvérisé&#0160;? N’y a-t-il pas quelque chose de terriblement anachronique à vouloir penser la lecture aujourd’hui, avec son économie ou son écologie mondialisée, à l’échelle microscopique d’un partage des voix qui appartient à une époque où n’existaient que quelques rouleaux de papyrus circulant de main en main&#0160;? Et surtout, que pourrait-il bien rester de cette vieille vocalité lorsque ma lecture se fait de plus en plus hypertextuelle, distante ou machinique, lorsque je clique sur des liens qui me conduisent de texte en texte ou lorsque je cherche les occurrences d’un mot dans un ouvrage qui ressemble dès lors plus à une base de données qu’à un livre relié et paginé&#0160;?&#0160;» (24)<br /><br /><strong>Un partage des voix<br /></strong>Je commence à percevoir un peu mieux ces voix multiples que Szendy détecte dans la lecture&#0160;! Par exemple quand il écrit&#0160;: «&#0160;étant un partage des voix, la lecture est à la fois transitive (la voix lisante s’efface devant la voix qu’elle lit, elle disparaît pour mieux la laisser transparaître en tant que voix qui parle) et réflexive (on peut toujours prêter l’oreille à la voix qui lit plutôt qu’à celle qu’elle lit).&#0160;» (28-29)<br /><br /><strong>L’anagnoste<br /></strong>C’est un esclave lecteur dans l’antiquité. «&#0160;L’anagnoste –&#0160;car tel était son nom, dont Rabelais se souvient encore dans <em>Gargantua</em>&#0160;– est partout sur la scène antique de la lecture. Il lit pour d’autres, on le fait lire.&#0160;» (46) C’est une figure importante du livre de Peter Szendy. Qui fait cette hypothèse qui ne me parle pas du tout&#0160;: «&#0160;l’anagnoste –&#0160;telle sera notre hypothèse&#0160;– survit en nous lorsque nous lisons silencieusement. Quand nous ouvrons un livre, c’est encore et toujours une sorte d’anagnoste qui commence à lire en nous.&#0160;» (48)<br />→ Non, je suis celle qui lit ou lis, je ne sais comment il faut l’écrire. Et en tous cas, j’ai toute liberté (ou presque, certaines situations de lecture sont contraintes) de suspendre ma lecture, de l’arrêter. Tout au plus peut-on penser que l’anagnoste serait celui qui lit un livre enregistré, sachant que les études montrent une augmentation très significative de la «&#0160;lecture&#0160;» par audio interposé. <br /><br /><strong>Habiter en oiseau<br /></strong>C’est le titre d’un beau livre, difficile, de Vinciane Despret que j’ai ouvert après celui qui tournait autour de la présence des morts chez les vivants. Dans ce livre, le sujet principal de V. Despret est la question du territoire chez les oiseaux. Notion de territoire qui semblait au fond assez simple, mais dont elle va démontrer la complexité&#0160;; et surtout à quel point les ornithologues, les éthologues font souvent tout à fait fausse route dans leur appréhension du territoire, se concentrant essentiellement sur des questions de domination, de prédation et de ressources. «&#0160;Plus on étudie les oiseaux, plus les choses se compliquent. De nouvelles manières de faire territoire apparaissent, bien plus complexes que les ornithologues ne pouvaient l’imaginer.&#0160;»<br />→ tout le temps de ma lecture, jusqu’au point où elle en est aujourd’hui, j’ai pensé aux propos étonnants de V. Despret dans cette formidable <a href="https://www.youtube.com/watch?v=mTrpOZ0NmFc&amp;t=54s">série de vidéos</a>. Elle évoquait son parcours, les <em>évènements qui l’avaient fabriquée, </em>et notamment l’étude des oiseaux cratéropes en Israël. Dans le désert du Néguev, auprès de l&#39;ornithologue Amotz Zahavi. <br />Il faut aussi donner le nom, tellement significatif, des trois dédicataires du livre&#0160;: Donna Haraway, Isabelle Stengers et Bruno Latour. <br /><br /><strong>Le merle<br /></strong>Merveilleux incipit du livre de Vinciane Despret&#0160;: «&#0160;Il s’est d’abord agi d’un merle. La fenêtre de ma chambre était restée ouverte pour la première fois depuis des mois, comme un signe de victoire sur l’hiver. Son chant m’a réveillée à l’aube. Il chantait de tout son cœur, de toutes ses forces, de tout son talent de merle. Un autre lui a répondu un peu plus loin, sans doute d’une cheminée des environs. Je n’ai pu me rendormir. Ce merle chantait, dirait le philosophe Étienne Souriau, avec l’enthousiasme de son corps, comme peuvent le faire les animaux totalement pris par le jeu et par les simulations du faire semblant. Mais ce n’est pas cet enthousiasme qui m’a tenue éveillée, ni ce qu’un biologiste grognon aurait pu appeler une bruyante réussite de l’évolution. C’est l’attention soutenue de ce merle à faire varier chaque série de notes. J’ai été capturée, dès le second ou le troisième appel, par ce qui devint un roman audiophonique dont j’appelais chaque épisode mélodique avec un “et encore&#0160;?” muet. Chaque séquence différait de la précédente, chacune s’inventait sous la forme d’un contrepoint inédit. Ma fenêtre est restée, à partir de ce jour, chaque nuit ouverte. À chacune des insomnies qui ont suivi ce premier matin, j’ai renoué avec la même joie, la même surprise, la même attente qui m’empêchait de retrouver (ou même de souhaiter retrouver) le sommeil. L’oiseau chantait. Mais jamais chant, en même temps, ne m’a semblé si proche de la parole. Ce sont des phrases, on peut les reconnaître, elles m’accrochent d’ailleurs l’oreille exactement là où vont toucher les mots du langage&#0160;; jamais chant en même temps n’en aura été plus éloigné, dans cet effort tenu par une exigence de non-répétition. C’est une parole, mais en tension de beauté et dont chaque mot importe. Le silence retenait son souffle, je l’ai senti trembler pour s’accorder au chant. J’ai eu le sentiment le plus intense, le plus évident, que le sort de la terre entière ou peut-être l’existence de la beauté elle-même, à ce moment, reposait sur les épaules de ce merle.&#0160;»<br /><br /><strong>De la recherche<br /></strong>Et assez vite, cette idée de Vinciane Despret, d’accorder toute l’attention à ce qui se passe, de ne pas observer avec des idées déjà faites, s’exprime clairement et c’est aussi comme une invite&#0160;: «&#0160;rendre compte, multiplier les manières d’être, c’est-à-dire “les manières d’éprouver, de sentir, de faire sens et de donner de l’importance aux choses”. Quand l’éthologiste Marc Bekoff dit que chaque animal est une manière de connaître le monde, il ne dit pas autre chose. Certes, les scientifiques ne peuvent faire l’économie des explications, mais expliquer peut prendre des formes très diverses, cela peut être recomposer des histoires compliquées comme autant d’aventures de la vie qui s’entête et qui expérimente tous les possibles, cela peut être chercher à élucider l’énigme des problèmes auxquels répondent les solutions qu’ont inventées tels ou tels animaux, mais cela peut être également vouloir trouver une théorie générale tout-terrain à laquelle tous obéiraient. Bref, il y a des explications qui multiplient les mondes et honorent l’émergence d’une infinité de manières d’être, d’autres qui les disciplinent et leur rappellent quelques principes élémentaires.&#0160;» <br /><br /><strong>Le territoire<br /></strong>«&#0160;Le terme “territoire” avec une connotation très marquée de “propriété exclusive dont on s’empare” apparaît dans la littérature ornithologique au XVIIe siècle, c’est-à-dire au moment même où, selon Philippe Descola et de nombreux historiens du droit, les Modernes résument l’usage de la terre par un seul concept, celui de l’appropriation. Descola souligne que cette conception a acquis une telle force d’évidence qu’il est aujourd’hui difficile de s’en déprendre.<br />Explique Vinciane Despret qui ajoute alors que «&#0160;des multiples façons d’habiter et de partager les usages de la terre qui s’étaient au cours des siècles inventées et cultivées ne resteront que des droits de propriété, certes quelquefois limités, mais toujours définis comme droits exclusifs d’user, voire d’abuser.&#0160;»<br /><br /><strong>Apprendre à connaître<br /></strong>«&#0160;c’est non seulement une affaire de style qui est en jeu dans les analogies et les comparaisons, une affaire de style politique ou épistémologique, c’est également une affaire de goût. Isabelle Stengers propose de redonner au “sapere aude” kantien, “ose connaître”, son sens originel, celui d’un poète, le poète romain Horace&#0160;: “Ose goûter.” Apprendre à connaître, écrit-elle, c’est apprendre à discriminer, apprendre à reconnaître ce qui importe, apprendre comment des différences comptent et l’apprendre dans les risques et les effets de la rencontre, c’est-à-dire en se connectant avec la multiplicité inhérente de ce qui importe pour ces êtres-ci qu’on voudrait connaître et ce qu’ils font importer. C’est un art des conséquences.&#0160;»<br />Dans les vidéos, comme dans les livres, ce qui frappe chez Vinciane Despret, c’est le mélange de liberté de ton, de liberté de penser (il lui arrive de dézinguer certes des auteurs reconnus comme Konrad Lorenz ou Michel Serres&#0160;!), sa fantaisie mais aussi sa rigueur dans la conduite de son travail. Elle mène des recherches extrêmement vastes sur son sujet, intégrant ce qu’elle conteste comme ce qu’elle approuve, discutant pied à pied les exemples. Elle est au fond incroyablement vivante. Elle sait rendre grâce aussi&#0160;: «&#0160;Les ornithologues ont été confrontés d’entrée de jeu à la diversité des espèces et ils ont très tôt cultivé une approche comparative qui les a rendus attentifs à la pluralité des organisations. Les approches comparatives demandent, et engagent à, une véritable culture du tact, de l’attention aux différences et aux spécificités, et du souci pour ce qui compte.<br /><br /><strong>Un comportement expressif<br /></strong>Or Vinciane Despret en vient petit à petit à ce constat. C’est que, note-t-elle, «&#0160;quelques chercheurs [vont]s’intéresser à un très beau problème&#0160;: celui des apparences. Se dessine ici l’intuition d’une des dimensions les plus intéressantes du territoire, que rendront particulièrement sensible Gilles Deleuze et Félix Guattari dans le livre <em>Mille plateaux</em>&#0160;: le comportement territorial est avant tout un comportement expressif. Le territoire est matière à expression. Ou, dans les termes d’Étienne Souriau, le territoire, chez les oiseaux, avec ces couleurs, ces chants, ces postures, ces danses ritualisées, est traversé d’intentions spectaculaires.&#0160;».<br />→ Ah si les documentaires animaliers, pourtant très bien faits techniquement, résultant de longues séances d’observation, pouvaient oublier un peu la reproduction et la prédation, pour parler du reste, de toute la vie des animaux. <br />Dit-elle autre chose Vinciane Despret&#0160;?&#0160;: Les chercheurs ont tendance, “à ne retenir que, et à mettre un accent excessif sur, les moments dramatiques de la vie des animaux. Mais les animaux, comme les plantes, dans de nombreuses conditions, simplement persistent&#0160;; il est donc crucial de chercher les relations non dramatiques qui les rendent capables de continuer à vivre quand rien, au-delà de la simple persistance, n’est en jeu. Les animaux n’y font rien d’autre que de rester en vie. […] Le retrait tranquille d’animaux par ailleurs capables d’une activité extrême est souvent une part fondamentale du fait de vivre”&#0160;». <br /><br /><strong>La montée en généralités&#0160;!<br /></strong>Petit coup de canif bienvenu, lorsque Vinciane Despret pointe l’irruption et l’extension généralisée des théories économiques à tous les domaines&#0160;: «&#0160;Les années 1960 vont connaître un tournant crucial. Les chercheurs ont enfin trouvé le moyen de monter en généralité grâce aux théories économiques. Ils appliquent celles-ci sur les divers problèmes, ce qui leur permet de calculer les coûts et les bénéfices de chaque stratégie comportementale et de les formaliser dans des modèles mathématiques. (...) On va enfin se défaire de cette incorrigible diversité, de ces vies individuelles si indisciplinées, de ces circonstances qui gâchent l’unité des tableaux et de cet appétit consternant des vivants pour les variations. On a trouvé un convertisseur universel, l’économie, on va enfin pouvoir unifier théoriquement les territoires.<br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-09-27T16:09:57+02:00 De la lecture murmure, là... https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/08/de-la-lecture-murmure-l%C3%A0.html De la lecture murmure, là... Peter Szendy Extraits du Flotoir du 22 juin au 23 août 2022. Ce texte est disponible au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. Photo Florence Trocmé Aby Aby, tel est le titre du très beau livre de Marie de Quatrebarbes. J’avais tenté une première incursion mais n’étais pas vraiment entrée dans le livre, mais une discussion avec Anne Malaprade m’a convaincue d’y revenir. Oh comme elle a eu raison ! Titré roman, le livre s’attache à la figure d’Aby Warburg, le grand historien d’art, auteur notamment du spectaculaire Atlas Mnémosyne. «... <p><br /><br /></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: right;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a30d4998c5200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Photo flotoir fin août" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202a30d4998c5200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a30d4998c5200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Photo flotoir fin août" /></a><br /><br /><em><br /><br /><br />De la lecture murmure, là...</em> <br />Peter Szendy<br /><br /></span></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;">Extraits du <em>Flotoir</em> du 22 juin au 23 août 2022. Ce texte est disponible au format PDF à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202a30d4998cf200b img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/extraits-du-flotoir-du-22-juin-au-23-ao%C3%BBt-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br /><span style="font-size: 10pt;">Photo Florence Trocmé</span><br /><br /><br /><strong>Aby<br /></strong><em>Aby</em>, tel est le titre du très beau livre de Marie de Quatrebarbes. J’avais tenté une première incursion mais n’étais pas vraiment entrée dans le livre, mais une discussion avec Anne Malaprade m’a convaincue d’y revenir. Oh comme elle a eu raison&#0160;!<br />Titré <em>roman</em>, le livre s’attache à la figure d’Aby Warburg, le grand historien d’art, auteur notamment du spectaculaire Atlas Mnémosyne. «&#0160;<em>L’Atlas mnémosyne</em> de l&#39;historien de l&#39;art allemand Aby Warburg est un important corpus d&#39;images, créé entre les années 1921 et 1929. Sa conception a été stoppée par la mort soudaine de son auteur en octobre 1929. L’ouvrage est publié pour la première fois en français et en version intégrale en 2012 par Roland Recht, dans une traduction de Sacha Zilberfarb. L’<em>Atlas</em> a été conçu en étroite relation avec la bibliothèque d&#39;Aby Warburg ouverte en 1926 à Hambourg qui portait l&#39;inscription ‘Mnémosyne’ au-dessus de sa porte d&#39;entrée. Riche de près de 60 000 volumes et de plus de 25 000 photographies, la Kulturwissenschaftliche Bibliothek Warburg (KBW) présentait un classement reposant sur les grands thèmes sur lesquels travaillait son fondateur, principe qu&#39;il a repris pour l&#39;organisation des planches illustratives de son atlas. Son objectif était de mener une histoire comparative de l&#39;art basée uniquement sur l&#39;image. Pour cela il a réutilisé pour certaines planches des illustrations préalablement recensées à l’occasion de conférences ou d’expositions organisées au sein de sa bibliothèque. <em>L&#39;Atlas mnémosyne</em> est une œuvre originale et unique qui renouvelle les conditions de lecture et d&#39;interprétation des images. (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Atlas_mn%C3%A9mosyne">source</a>)<br /><br /><strong>Un pacte<br /></strong>«&#0160;Hambourg, 1903 - Entre Aby et Max, il y a un pacte de l’enfance, une résolution précoce par laquelle l’aîné choisit de céder sa place à son cadet. A treize ans, Aby renonce à reprendre les rênes de la banque familiale, en échange de quoi il fait promettre à Max qu’il lui achètera tous les livres qu’il voudra. Max tient parole et Aby bénéficie, tout au long de son existence, d’une source inépuisable de livres, venant d’année en année grossir les rayonnages de son immense bibliothèque.&#0160;» (Marie de Quatrebarbes, <em>Aby</em>, P.O.L., p. 13)<br />→ Il y a quelque chose de fascinant dans ce pacte entre les deux frères. Et à qui ira la célébrité&#0160;? pas au banquier mais au chercheur. <br />«&#0160;Comment faire quand l’océan de la pensée n’a plus de bords pour refluer&#0160;? Comment rejoindre la rive où retrouver un corps sauf&#0160;? Peu importe si le souffle te manque, Aby, voyons où le vent te mène. Les symboles creusent dans le réel des niches votives et des planques.&#0160;» (p. 16)<br />Le livre est découpé en séquences, qui ne sont pas forcément montées dans l’ordre chronologique, ce qui rappelle que Marie de Quatrebarbes s’intéresse au cinéma et à ses techniques narratives&#0160;! Les différentes séquences sont localisées et datées. <br /><br /><strong>Des bibliothèques<br /></strong>«&#0160;New York – Washington, 1895 - Quoiqu’il en soit, c’est à la Smithsonian qu’Aby trouve refuge à la fin de l’année 1895. Il y mêle un temps ses pas à ceux des chercheurs, qui vivent comme lui au rythme de la science, s’activent du matin au soir telle une colonie d’abeilles au chevet de leur reine. Il retrouve à leurs côtés les gestes de la recherche, ceux d’une quête lente, assidue, d’une joie d’autant plus délectable qu’elle est sans cesse arrachée à l’effort.&#0160;» (p. 27)<br />→ Là aussi fascination totale pour ces figures mythiques, un peu fantasmées sans doute, de ces héros écrivains solitaires passant des heures dans les livres, dans les bibliothèques. On pense bien évidemment aussi à Walter Benjamin et il suffit d’ouvrir <em>Le livre des passages</em> pour comprendre les milliers d’heures passées dans les bibliothèques. <br /><br /><strong>Plusieurs fois la nuit tombe<br /></strong>Un passage du livre évoque par touches un voyage au Nouveau-Mexique, sur les traces des peuples autochtones. «&#0160;Nouveau-Mexique, 1893 - (...) Dans son journal, le <em>ricordi</em> comme il l&#39;appelle, Aby prend des notes. Il recueille les traces d&#39;un voyage à vive allure, des éclats arrachés à la route aux mille soleils. Plusieurs fois la nuit tombe. Autant de fois le jour se lève. Aby cligne des yeux. Ses pas brillent dans la neige. Nul ne l&#39;attend de l&#39;autre côté du voyage. Il traverse des pans entiers de sa mémoire. Ses souvenirs se mélangent aux paysages dans une lumière folle. Durant le trajet, il entrevoit un passé qui n&#39;est pas celui des peuples autochtones d&#39;Amérique seulement, mais aussi des Italiens de la Renaissance et des dieux, des astres, des pierres. Les rites amérindiens éveillent en lui la même énergie polarisée que celle qui l&#39;avait capturé dans le voile de Vénus, la torsion des corps chez les peintres du Quattrocento, la chevelure d&#39;une nymphe sur un bas-relief. Elle se branche à la même source, charriée depuis les nappes souterraines d&#39;une matrice confinée dans le sombre, et qui fait retour, à intervalles réguliers, rejaillit à la surface comme une eau vive. Depuis qu&#39;il s&#39;est aventuré sur les traces des rites amérindiens, Aby se sent mû par un désir qu&#39;il voudrait constituer en réserves. Il sent planer sur lui une menace dont il ne connaît pas l&#39;origine, sorte de crépuscule, le Nibelung de toutes ses peurs ensemble, enroulées sur elles-mêmes comme un nid de serpents. (...) (p. 31)<br />Un autre auteur, Pierre Parlant, s’est penché sur ce voyage de Warburg sur la trace des hopis. On peut lire <a href="https://www.en-attendant-nadeau.fr/2021/06/15/roue-warburg-parlant/">ici un article</a> de <a href="https://www.en-attendant-nadeau.fr/author/sophie-ehrsam/">Sophie Ehrsam</a>, dans <em>En attendant Nadeau</em> en juin 2021. <br /><br /><strong>Aby pleure<br /></strong>«&#0160;Hambourg, 1918 - Et dans cette terreur, Aby pleure. Aby pleure l’espace de contact impossible entre la matière et les signes. Aby pleure les symboles qui filent entre les doigts comme du sable. Aby pleure les portes qui restent toujours closes et la clôture dont jamais ne sortira le parc.&#0160; (...) Les murs sont des hiatus qui ne se dressent pour personne. Aby pleure la matière arrachée à ses cris. Il pleure l’odeur du rat musqué et le petit bout de fromage. Il pleure le premier indice et le tout dernier. Il pleure la boucle de cheveux de la gouvernante anglaise. Il pleure la forme de l’ongle et le lobe de l’oreille. Parfois même il pleure les lois de Kepler. Il pleure le mouvement pendulaire du temps. Il pleure la manière dont l’étoffe et le bruit se mélangent. Il pleure la victoire oublieuse et la défaite certaine (...)il pleure le ruisseau asséché et le feu se propage. Il pleure la perte du courage. Il faudrait un mot pour chaque début. Et le noisetier sur la berge, Aby le pleure aussi. En tout point du globe pleure, et plus encore il pleure à cet endroit précis. <br />Un jour, le doute saisit la pensée, il gagne un nouveau bastion de pensée et toute chose ébranlée à nouveau s&#39;ébranle. Puis le château de la réalité vacille et se divise en détail de détails, et chaque détail se transforme en un autre détail de plus en plus petit et isolé. Quelque chose hésite et avance, imperceptible, comme la brume hésite et avance, et dans la terre retournée, les pieds s&#39;enfoncent, les débris, la poussière, les chevilles se heurtent aux rochers et la terre palpite en dessous, battant le rythme d&#39;un monde à peine saisi, flottant sur son manteau de lave. Les contours se distordent autour des choses, car plus rien ne les retient dans cet espace amenuisé d’où l’harmonie a été chassée, et nul ne sait comment ni où, quelque chose tombe, toujours, au même endroit, sans faire de bruit, de si petit, tout se dépose, en outre, dans ce mouvement de chute et s’étend, tiré vers l&#39;horizon réduit à son minimum le plus strict, une ligne pâle à peine esquissée qui disparaît dans ce qui semble à première vue à peine plus grand qu’un trou de terre.&#0160;» (pp. 44-45)<br /><br /><strong>Une forme<br /></strong>Extrait d’une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/06/note-de-lecture-jean-fr%C3%A9mon-la-vraie-nature-des-ombres-par-c%C3%A9dric-kergu%C3%A9lennec.html">note de lecture</a> de Cédric Kerguélennec sur un livre de Jean Frémon publié en 2002, <em>la vraie nature des ombres</em>. «&#0160;Qu’est-ce qu’une forme&#0160;? Une volonté qui prend corps. Pline raconte que le jeune ourson est une masse amorphe, c’est la mère qui, en léchant le nouveau-né, lui donne forme. Toute forme révèle l’intention d’être. Le réel est un ourson non encore léché.&#0160;» (p.147).<br /><br /><strong>Une crise<br /></strong>Aby va traverser une terrible épreuve psychique, au bord de la schizophrénie et une des forces du livre de Marie de Quatrebarbes est sans doute de savoir pénétrer dans son esprit, de comprendre ce qui, peut-être, s’y est joué et qu’elle a déduit de ses sources, les documents médicaux, la vie, le <em>ricordi </em>peut-être et les livres de Warburg&#0160;: «&#0160;[Hambourg, 1918] Dans ce monde inversé où les réseaux archivistiques accumulent les preuves comme autant de pièces d’un puzzle infiniment agencé il se sent pris au piège. (...) Il se souvient d’un temps pas tellement lointain où il suivait les linéaments de sa propre pensée, et il la rejoignait sans effort. Il était le pisteur de sa propre émergence, sismographe ultrasensible que chaque mouvement de sa proie mettait sur la piste.&#0160;» (48). <br />Hélas&#0160;: «&#0160;Bientôt, les portes de la clinique du docteur Lienau se refermeront sur lui et sa vie ne se conjuguera plus au présent. Et il n’y aura rien derrière lui, sinon une page blanche. Il n’y aura rien devant lui, sinon des rives qui s’étendent à l’infini sans qu’il puisse y jeter l’ancre. En une fraction de seconde, un mur a poussé dans son dos.&#0160;» (50)<br /><br /><strong>Un diagnostic <br /></strong>Très passionnantes pages sur les soins reçus par Aby Warburg, notamment de la part du célèbre docteur Binswanger. Cette remarque si importante&#0160;: «&#0160;Un diagnostic psychiatrique doit s’échelonner dans le temps. Tout diagnostic est une forme ouverte, poreuse, une hypothèse pouvant à tout moment être révisée.&#0160;» (70)<br />Belle évocation de quelques figures ou moments de l’enfance, avec, déjà, la lecture qui aide ou sauve&#0160;: «&#0160;Lorsque ses émotions étaient trop fortes, Aby trouvait refuge dans la bibliothèque de son quartier où les récits de cow-boys et d’indiens le transportaient très loin de Hambourg. (...) il tentait de consoler cette partie de lui-même qui ne pouvait l’être. (86)<br /><br /><strong>Et la fameuse bibliothèque de Warburg<br /></strong>Elle est évoquée, bien sûr, par Marie de Quatrebarbes. «&#0160;Après avoir pénétré pour la première fois dans la bibliothèque de Warburg, Cassirer écrira qu’il eût peut-être mieux valu la fuir que de s’y laisser prendre. En tout état de cause, il ne pouvait y avoir d&#39;entre-deux. Aussi, il s’y perdra, se vouant à ses autels, son cosmos en escalier, ses zigs et ses zags. Aby a tressé ses dédales, et chaque rangée de ses livres, comme un mouvement vivant, élevé au mépris des séparations strictes, des catégories et des classes. Du sol au plafond sa bibliothèque fonctionne comme un gigantesque outil de vision, la métaphore de quelque chose resté hors champ, énigme jamais totalement révélée, en équilibre sur les terrasses spirites de sa pensée. Ses rayonnages sont organisés selon la loi du ‘bon voisin’, permettant à quiconque cherche un certain livre de trouver sa réponse dans le livre suivant. Ainsi la pensée avance par bonds et décalages, elle échappe à ce qu’elle croit savoir et se découvre toujours autre que ce qu’elle sait.&#0160;» (175) <br />Et puis il y a les planches du fameux <em>Atlas</em>&#0160;: «&#0160;sur ses planches sans cesse remaniées, Aby compose des rapports sur des rapports, des distances sur des distances, et ainsi, il avance, jour après jour, désir après désir, désir abouché à un autre désir. Mémoire, effractions, spectres engrammés, la composition des panneaux est un art du mouvement (...) Dans la distance qui les sépare et les relie, les images agissent comme des potentiels, des nœuds de charge permettant les passages et les flux. Là où se produisent des interférences, elles libèrent des énergies qui électrisent la composition.&#0160;» (179-180)<br /><br /><strong>Nœuds et conduction saltatoire<br /></strong>Je rebondis sur les nœuds de Ranvier, dont j’ai découvert l’existence dans une très intéressante <a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-methode-scientifique/le-systeme-nerveux-peripherique-6155624">émission</a> de France Culture sur les neuropathies&#0160;: «&#0160;Notre histoire débute par un élément indispensable de notre système nerveux, la myéline. La myéline est une membrane constituée en majorité de lipides qui entoure les prolongements de nos neurones, les axones. Elle agit comme une gaine isolante autour de ceux-ci permettant une diffusion optimale de l’influx nerveux aussi appelé potentiel d’action entre les neurones. Lorsque le neurone est activé, un échange d’ions sodium et potassium entre l’intérieur et l’extérieur de l’axone provoque un changement de polarité qui crée alors un courant électrique, le potentiel d’action. Ce dernier se propage le long de l’axone jusqu’aux terminaisons nerveuses où il est transmis à d’autres neurones connectés par des synapses. La myéline n’est pas une enveloppe continue. Elle est en réalité composée de segments interrompus par des zones non-myélinisées&#0160;: les nœuds de Ranvier.&#0160;Et cela encore qui fonctionne bien avec les explications de Marie de Quatrebarbes sur la bibliothèque et l’<em>Atlas</em> d’Aby Warburg&#0160;: «&#0160;Les nœuds de Ranvier, ces petits domaines intercalés entre les segments de myéline sont indispensables à la propagation de l’influx nerveux. Ils concentrent des canaux ioniques assurant les flux d’ions sodium et potassium nécessaires à la transmission du potentiel d’action qui s’effectue par des bonds de nœud en nœud. C’est ce qu’on appelle la conduction saltatoire. La gaine de myéline est là pour éviter une déperdition entre chaque nœud et accélérer la diffusion de l’influx. Au fil des années, d’autres rôles essentiels pour les nœuds de Ranvier ont été mis en évidence et soulèvent encore de nombreuses questions.&#0160;»<br />→ Poussant le bouchon encore un peu plus loin, on pourrait dire que les entreprises de Warburg sont construites à la manière d’un système nerveux. <br />Le terme de <em>conduction saltatoire</em> me ravit littéralement&#0160;! &#0160;<br /><br /><strong>Hymne à l’Atlas<br /></strong>«&#0160;Lanterne magique, bouteille de Leyde pourvoyeuse d’énergie, constellation jetée sur la voûte d&#39;un ciel pensif, oracle ou vigie, <em>Mnémosyne</em> est le nom de la déesse de la mémoire dont Aby a fait inscrire le nom à l’entrée de la bibliothèque. C&#39;est aussi celui du livre qu&#39;il conçoit pour rassembler soixante-dix-neuf des panneaux constellés de photographies qu&#39;il utilise pour ses conférences. Le voici, cet outil fabuleux qui doit aider les hommes à s&#39;orienter dans le monde. Au moment où il met à flot son petit esquif, Aby prie pour qu&#39;il soit sauvé du naufrage. Conçu comme un livre d&#39;images et d&#39;énigmes, un guide offert à la solitude du lecteur, une carte au trésor, <em>l&#39;Atlas Mnémosyne</em> entend fixer la nébuleuse au travail, le temps d’une pose fébrile, suspendant son balancier pour révéler au lecteur quelque contenu inaliénable. Il y a ce moment rare, fugace, où le chasseur et la proie se tiennent presque à égalité et quelque chose s&#39;inverse dans le rapport de force. Le passé resurgit alors comme une évidence du présent. Il ne plane plus sur les rivages du temps mais prend son envol et plonge vers l&#39;avenir. C&#39;est peut-être ce moment de crise statique, d&#39;hésitation contenue, tremblotante, où la pensée ‘s’arrête à l&#39;improviste en une constellation saturée de tensions’ que décrit Walter Benjamin dans <em>Le Livre des passages</em>.&#0160;» (180) <br /><br /><strong>La place du poète<br /></strong>Plusieurs fois lisant ce livre, j’ai pensé que Marie de Quatrebarbes n’avait pu l’écrire que parce qu’elle est aussi poète (et certains passages sont de purs poèmes en prose&#0160;!). Et voilà qu’à la fin je suis confortée dans cette idée par une remarque de Freud, cité par l’auteur&#0160;: «&#0160;Là où, dans l’histoire et la biographie, s’ouvre une lacune irrémédiable, le poète peut entrer et tenter de deviner comment les choses se sont passées.&#0160;» (200)<br />→ C’est un très beau livre qui s’inscrit sans doute dans un courant qui mêle documents, érudition et poésie. Un courant qui m’est particulièrement cher. <br /><br /><strong>L’eau, ses formes<br /></strong>Remarquable <a href="https://lintervalle.blog/2022/06/23/les-formes-de-leau-grand-paris-ocean-par-aurore-bagarry-photographe/">entretien</a> de Fabien Ribery avec la photographe Aurore Bagarry qui pour une commande a beaucoup travaillé sur les formes et les traces de l’eau dans la région parisienne. <br />«&#0160;L’eau est très peu présente dans mes images. Ce sont davantage ses traces qui sont mises en lumière. Il me paraissait intéressant de déconstruire l’idée nostalgique ou idyllique d’une eau originelle, parfaite et pure pour essayer de l’appréhender comme processus et comme mouvement. Les traces sédimentaires laissées par les anciens océans qui sculptent nos paysages contemporains témoignent de ce passé complexe. L’eau passe d’une forme à une autre forme, elle porte des imperfections, elle est le fruit d’un lent processus. En composant un atlas photographique par strates, mon idée était de montrer qu’il n’y a pas de bon passé ou de mauvais futur, mais que l’eau est une ressource qui nous pousse à nous adapter.&#0160;»<br /><br /><strong>Les aqueducs franciliens et les regards<br /></strong>La photographe a beaucoup travaillé sur les aqueducs de la région parisienne et évoque notamment l’Aqueduc Médicis et ses «&#0160;regards&#0160;». <br />«&#0160;Mon intention était de parcourir les trois grands aqueducs franciliens&#0160;: Médicis, la Dhuis et les sources du Nord. Ils permettent d’aborder d’une manière radiale, en partant de la périphérie vers le centre, les dimensions sociales, urbaines et symboliques de l’eau. J’ai choisi de photographier les regards car ce terme est polysémique&#0160;: il désigne à la fois un mouvement des yeux porté volontairement sur un objet mais aussi une ouverture pour surveiller. Ils sont fermés et parfois surmontés d’un édicule. J’ai réalisé plusieurs grandes marches et photographié une cinquantaine de regards. Pour l’exposition, j’ai gardé un extrait de la série sur l’aqueduc Médicis, car, de par son histoire et son ancienneté, il me paraissait exemplaire.&#0160;».<br /><br /><strong>Le soleil la nuit<br /></strong>Préparant l’anthologie permanente de <em>Poezibao</em>, je relève cette pépite<br />«&#0160;C’est quand nous ne voyons pas d’où vient la lumière qui nous éclaire que nous voyons l’intérieur des choses. Le soleil éclaire le ciel mais il éteint l’infini qu’il contient, il éclaire la terre mais il éteint l’univers.&#0160;» (Jean-Luc Parant, <em>Soleil la nuit</em>, édité par Laurent Cauwet, coll. Al Dante, Les presses du réel, 2022, p. 22)<br /><br /><strong>Les Schöpfer<br /></strong>Belle remarque de Laurent Margantin dans son compte twitter&#0160;: «&#0160;Les créateurs sont des Schöpfer en allemand, ils puisent dans les profondeurs. Schöpfen = puiser.&#0160;» <br /><br /><strong>Grand prix d’Académie de l’Académie Française<br /></strong>Appris hier soir que j’étais lauréate d’un des 64 prix de l’Académie Française attribués cette année. Un des «&#0160;Prix d’Académie&#0160;», dans le cadre duquel sont aussi primés Philippe Escola, Patrick Reumaux et Stéphane Guégan. <br />Dans tous les très nombreux messages de félicitations reçus, certains me touchent particulièrement. Celui de Catherine de K Editions&#0160;: «&#0160;Bravo Florence&#0160;! Être co-lauréate de Philippe Descola, ce n’est vraiment pas rien. Il a initié un tournant ‘ontologique’ en anthropologie qui est très important, qui renouvèle toutes les sciences sociales, qui les met à la hauteur des enjeux si lourds de notre époque. Et pour lui, être ton co-lauréat quel bonheur je pense – que la poésie fasse signe, et quel signal sur l’importance aujourd’hui, à nouveau, de la poésie, et sur le rôle que tu y joues.&#0160;» et un autre qui regrette que le <em>Flotoir</em> n’ait pas été associé à la récompense&#0160;! <br /><br /><strong>Troubler la familiarité<br /></strong>Premières approches, possiblement, du travail de Philippe Descola. Lisant un article de <em>En attendant Nadeau</em>, je relève cela&#0160;: «&#0160;En sorte que, progressivement, l’analyse de Descola réussit ce tour de force de troubler la familiarité qu’on peut avoir de cet art-là [peinture flamande et hollandaise] tout en l’éclairant d’un jour qui en restitue l’épaisseur intime, comme lorsqu’il relève combien, dans ce mode de figuration, ‘le détail n’a de sens que par rapport à la totalité dont il est l’un des attributs – la veine par rapport au bois, la diaprure par rapport au tissu –, ce qui en fait le support d’un rapport d’inhérence, et non de proportion, chaque chose dépeinte devenant l’indice d’une réalité qui le dépasse’&#0160;». <br />Je note aussi que cet article de Paul Bernard Nouraud est un vrai travail critique, au sens noble du mot, pas simplement un compte rendu descriptif de lecture mais une analyse, avec une part de contestation de certaines théories de Descola. Pour l’instant, je suis en terrain très vierge pour moi, mais j’ai été sensible à cette dimension. <br />Et si je me lance sur la piste Descola, c’est en quelque sorte par «&#0160;politesse&#0160;» (je suis vraiment vieux jeu&#0160;!) parce que nous nous côtoyons dans les Prix d’Académie de l’Académie Française, avec aussi Patrick Reumaux et Stéphane Guégan et que je trouve que c’est la moindre des choses, pour moi mais pas seulement, que de connaître un tout, tout petit peu mes co-lauréats. <br /><br /><strong>Pépites<br /></strong>Souvent à feuilleter livres ou articles, il m’arrive de tomber sur ce que j’appelle des pépites, une courte phrase, une pensée, qui peuvent être incluses dans un article ou un ouvrage qui ne me retiendront pas plus que cela par ailleurs, mais qui ouvre tout à coup un champ de perception, de réflexion. Ce «&#0160;troubler la familiarité&#0160;», une notion sur laquelle au fond je travaille depuis des mois, en tentant de me décentrer de mes pré-jugements, de mes perceptions usées. Et parfois cela relève presque de cette pratique de la bibliomancie&#0160;! <br /><br /><strong>André Hirt pour <em>Muzibao</em><br /></strong>Très belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/07/anthologie-karl-ove-knausgaard-2-suivi-de-le-son-de-lhumain.html">note</a> d’André Hirt pour <em>Muzibao</em>. Il parle ici de ceux qui savaient, avant tout le monde, lors des premiers temps de l’extermination des Juifs et qui se sont tus&#0160;: «&#0160;On a donc affaire à une impressionnante puissance de dénégation, qu’on qualifiera, faute de mieux, de surdité, et pour dire un peu mieux d’a-musicalité. Car la surdité consiste à ne pas entendre, alors que l’a-musicalité résulte d’un détournement de ce qu’il y a à entendre. Dans la musique en tant que telle, il s’agit d’entendre ce que l’humanité considère comme sa preuve d’existence, son expression la plus étendue, la plus originelle et la plus destinale. La grande musique prend cette dimension en charge. Ce faisant, elle ne peut se réduire à des considérations mondaines ou seulement esthétiques. Le fond de la musique est métaphysique, comme les philosophes et les écrivains qui l’ont prise au sérieux le savaient (Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche, Baudelaire, Kafka, Wittgenstein, Robert Musil, Thomas Mann, Philippe Jaccottet…). L’a-musicalité de notre temps concerne une restriction de la musique à ce qu’on entend, sans l’écouter.&#0160;»<br /><br /><strong>Notes d’un journal<br /></strong>Nathalie Quintane m’a envoyé des extraits remarquables du journal de Bojan Savić Ostojić : « Ne prêter l’oreille qu’à ce qui s’impose de lui-même, le laisser s’écouler, sans pause, sans intervenir – c’est ce qu’on appelle l’attention. Le miracle et l’imprévisibilité de l’attention. Une image m’attire maintenant, tandis que je la regarde – ou jamais. Tout ce à quoi j’ai ensuite donné le nom d’obsession, n’a jamais duré plus d’une seconde. Me rappelant ce moment d’attraction irrésistible, je l’imiterai, je me mettrai consciemment, artificiellement, dans un état de disponibilité. Mais cette attention dirigée se verra elle-même (heureusement !) troublée par un élément nouveau, trouvé en chemin – qui surgira de nulle part et m’entraînera avec lui. » (<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/07/carte-blanche-%C3%A0-bojan-savi%C4%87-ostoji%C4%87-une-journ%C3%A9e-qui-prend-des-jours.html">Lire ces notes</a>)<br /><br /><strong>James Webb<br /></strong>Un peu suivi les aventures extraordinaires de ce télescope spatial James Webb et les images inouïes qu’il commence à délivrer. Je ne m’intéresse pas du tout à la «&#0160;conquête&#0160;» spatiale, aller sur la Lune ou Mars ne m’a jamais vraiment fait rêver, en revanche ces mondes astronomiques me fascinent, sans doute depuis cette très lointaine attirance pour les deux infinis à la suite de la lecture éblouie, vers 13 ou 14 ans, des <em>Pensées</em> de Pascal qui en traitent. Les chiffres donnent le vertige, on est à la limite de l’inconcevable. Et en plus les images sont magnifiques.<br /><br /><strong>Lire écrire<br /></strong>Je relève ces mots dans un article de Tiphaine Samoyault en hommage à Shoshana Rappaport-Jaccottet qui vient de disparaître, ce 27 juillet 2022&#0160;: «&#0160;Shoshana prenait des notes, beaucoup de notes, sur des petits carnets Clairefontaine verts, orange ou bleus, qu’elle remplissait à l’envers, trouvant ainsi son ‘endroit’. Elle lisait le crayon à la main et rendait inséparables la lecture et l’écriture qui à leur tour prolongeaient sa vie. Au don que lui faisait la littérature, elle répondait par le contre-don d’une lecture-écriture profondément empathique. Rien de ce qu’elle écrivait, elle n’aurait pu se l’appliquer à elle-même&#0160;: non par projection abusive ou appropriation, mais par un mouvement de compréhension de l’autre comme soi et de soi comme autre. Comme elle le dit à propos de Marcel Cohen&#0160;: ‘Lire, écrire, n’est-ce pas emprunter à d’autres ce qui aurait pu nous appartenir&#0160;? N’est-ce pas pratiquer, peu ou prou, un droit d’inventaire liminaire – dans cette silencieuse demeure de demi-jour –, aussi fugace ou timide fût-il, qui nous offre, ou nous autorise, à nous lecteurs, une possible passation de pouvoir, bien que nous nous sentions de parfaits usurpateurs&#0160;?’ L’étrange familiarité ressentie à la lecture de certains livres en fait une terre où nous pouvons migrer, tout en partageant une condition d’étrangers, d’exilés. Toutes les vies sont possibles et il y a plusieurs vies.&#0160;» (<a href="https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/08/01/hommage-shoshana-rappaport-jaccottet/">source</a>)<br />Il me semble que le <em>Flotoir</em> répond un peu à cela&#0160;: «&#0160;Au don que lui faisait la littérature, elle répondait par le contre-don d’une lecture-écriture profondément empathique.&#0160;» <br /><br /><strong>Quatre sortes de silence<br /></strong>Traduction d’un tweet de ce jour&#0160;: «&#0160;Cynthia Fleury distingue 4 dimensions du silence&#0160;; l&#39;intellectuel, qui permet la réflexion, le silence spirituel, qui donne accès au sacré, le rituel, le clinique, qui permet la guérison et le citoyen qui est à l&#39;écoute des autres, indispensable à la démocratie&#0160;» (<a href="https://twitter.com/josevidal2352">@josevidal2352</a>, 8 août 2022, 1.59 pm)<br /><br /><strong>Bruno Latour<br /></strong>Je suis venue à bout hier soir d’une première lecture d’un <a href="http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/76-FAKTURA-FR.pdf">article</a> difficile de Bruno Latour. «&#0160;Factures/fractures&#0160;: de la notion de réseau à celle d’attachement.&#0160;» C’est un extrait d’un livre de André Micoud et Michel Peroni, <em>ce qui nous relie</em>, daté de 2000. Ce chapitre est disponible en ligne, je l’avais imprimé pour le lire et l’annoter tranquillement. J’y ai retrouvé l’histoire de Mafalda évoqué par Vinciane Despret dans une <a href="https://www.youtube.com/watch?v=_QekJh-Rs_M&amp;t=6s">vidéo</a> où elle parle de son travail. <br /><br /><strong>Une approche très subtile<br /></strong>J’en profite pour noter ici cette approche pratiquée par Isabelle Baladine Howald, celle de cercles successifs autour d’un livre qu’elle pressent difficile, avec du matériel souvent trouvé en ligne, des articles, une présentation du livre, des vidéos. Je sais par exemple qu’avoir regardé un entretien avec Philippe Descola, d’avoir entendu sa voix aussi, m’aide à mieux entrer dans ce livre difficile que j’ai entrepris de lire, <em>Au-delà de nature et culture.</em> Préparer le terrain en quelque sorte, plutôt que de l’attaquer de front, au risque de s’y casser les dents. <br /><br /><strong>Décrire<br /></strong>Dans un amusant <a href="http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/90-DIALOGUE-ANT-FR.pdf">dialogue</a> de Bruno Latour avec un étudiant, je relève&#0160;: «&#0160;vous pensez que décrire, c’est facile&#0160;? Vous devez confondre description et succession de clichés. Pour cent livres de commentaires, d’argumentation, de gloses, il y a seulement un ouvrage de description. Décrire, être attentif aux états de choses concrets, trouver le seul compte-rendu adéquat d’une situation donnée – j’ai toujours trouvé cela incroyablement exigeant.&#0160;»<br />→ Cela me renvoie à toutes mes réflexions en cours sur la photographie, grand sujet d’études estival&#0160;! À partir d’un cours en ligne très intéressant notamment. Ne pas prendre un «&#0160;cliché&#0160;» mais tenter de réaliser vraiment une photo. Ne pas se servir des automatismes qui ne sont que des programmes créés par des ingénieurs en fonction des supposés attentes du plus grand nombre. <em>Débrayer les automatismes</em>, comme on dit si justement. En photo et dans la vie&#0160;! Et rater beaucoup bien sûr, en se souvenant de la merveilleuse phrase des Shadocks, «&#0160;en essayant continuellement on finit par réussir. Donc plus ça rate plus on a de chances que sa marche.&#0160;». Petit cadre dans mon bureau depuis des décennies, avec l’image d’un Shadock qui reçoit la boule du bilboquet sur la tête, car rater, ça peut faire mal. <br /><br /><strong>Le point de vue<br /></strong>Dans ce même <a href="http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/downloads/90-DIALOGUE-ANT-FR.pdf">dialogue</a>, Bruno Latour explique à son pauvre étudiant passablement paumé&#0160;: «&#0160;Ce qui est essentiel avec un point de vue, c’est précisément que l’on peut en changer&#0160;! Pourquoi en rester prisonnier&#0160;? De la position qu’ils occupent sur la terre, les astronomes ont une perspective limitée, par exemple à Greenwich, l’Observatoire en bas de la rivière en partant d’ici – vous devriez y aller, c’est fabuleux. Eh bien, en changeant de perspective grâce à divers instruments, télescopes, satellites, ils sont désormais capables de tracer la carte de la distribution des galaxies dans tout l’univers. Pas mal, non&#0160;? Montrez-moi un point de vue, et je vous montrerai trente-six manières d’en changer. Écoutez&#0160;: pourquoi vous ne laissez pas tomber toute cette opposition entre ‘point de vue’ et ‘vu de nulle part’&#0160;? Et aussi cette différence entre ‘interprétatif’ et ‘objectiviste’&#0160;? Laissez tomber l’herméneutique et revenez à l’objet – ou plutôt à la chose.&#0160;»<br />Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Si vous pouvez avoir différents points de vue sur une statue, c’est parce que la statue elle-même est en trois dimensions et vous <em>permet</em>, oui, vous permet de tourner autour. Si une chose rend possible cette multiplicité de points de vue, c’est qu’elle est très complexe, intriquée, bien organisée et belle, oui <em>objectivement</em> belle.&#0160;» <br /><br /><strong>Priorité à l’objet et à la description<br /></strong>«&#0160;C’est parce que les choses que les gens appellent ‘objectives’ ne sont le plus souvent qu’une série de clichés. Je vous ferais remarquer que nous manquons toujours tragiquement de descriptions&#0160;; nous ne savons toujours pas ce qu’est un ordinateur, une routine informatique, un système formel, un théorème, une entreprise, un marché. Nous ne savons presque rien de cette chose que vous êtes en train d’étudier, l’organisation. Comment pourrions-nous être capable de la distinguer de la subjectivité&#0160;? Autrement dit, il y a deux façons de critiquer l’objectivité&#0160;: la première consiste à s’éloigner de l’objet pour adopter le point de vue subjectif humain. Mais moi, ce dont je parle, c’est du mouvement inverse&#0160;: du retour à l’objet. (...) L’objectivité n’est pas la propriété privée des positivistes. La description d’un ordinateur est bien plus riche et plus intéressante si elle est faite par Alan Turing que par <em>Wired Magazine,</em> non&#0160;? Comme nous l’avons vu en cours hier, une usine de savon décrit par Richard Powers dans <em>Gain</em> est beaucoup plus vivante que celle que vous pouvez lire dans les études de cas de la Harvard Business School. Je vous l’ai dit, le but du jeu, c’est de revenir à l’empirisme.&#0160;»<br />→ je ne sais pourquoi je pense ici fortement à Walter Benjamin et à ce qu’il dit du récit, de notre manque de récit. Je suis incapable d’argumenter le rapprochement mais il s’est fait et j’en rends compte. Avec un certain pragmatisme&#0160;?&#0160;! <br /><br /><strong>Du trafic de clichés<br /></strong>Bruno Latour encore&#0160;: «&#0160;notre business à nous ce sont les descriptions. Tous les autres font du trafic de clichés. Enquêtes, sondages, travail de terrain, archives, documentaires, tous les moyens sont bons – on y va, on écoute, on apprend, on pratique, on devient compétent, on modifie nos conceptions. C’est vraiment très simple&#0160;: ça s’appelle le travail de terrain. Un bon travail de terrain produit toujours de nombreuses descriptions nouvelles.&#0160;»<br />→ Et cela aussi où je serais tentée de remplacer <em>descriptions</em> par <em>livre</em>&#0160;: Je n’ai jamais vu une bonne description qui aurait ensuite besoin d’une explication. Par contre j’ai lu un grand nombre de mauvaises descriptions auxquelles une addition massive d’ ‘explications’ n’avait rien ajouté.&#0160;»<br />Et encore, car c’est décapant&#0160;: «&#0160;Ne pas apprendre aux doctorants à écrire leur thèse, c’est comme de ne pas apprendre aux chimistes à faire des expériences. C’est pourquoi je n’enseigne plus rien d’autre que le travail d’écriture. Je ne cesse de répéter la même chose&#0160;: ‘Décrivez, écrivez, décrivez, écrivez’&#0160;».<br /><br /><strong>La voie moyenne<br /></strong>Si j’en suis venue à ces lectures passablement désordonnées (mais potentiellement porteuses, via une forme de sérendipité), c’est parce que j’ai été fortement retenue par une allusion de Vinciane Despret à la <em>voie moyenne</em> de Bruno Latour. Que je n’ai sur le moment qu’entrevu de quoi il était question et que j’ai souhaité y revenir. Dans l’article «&#0160;Factures/fractures&#0160;», Bruno Latour écrit&#0160;: «&#0160;Et si la question portait plutôt sur l’absence de maîtrise, sur l’incapacité de la forme active comme de la forme passive à définir nos attachements&#0160;? Comment parler avec justesse de ce que le grec appelle ‘la voie moyenne’, forme des verbes qui n’est ni active ni passive&#0160;?&#0160;» Bruno Latour explique que dans cette note il voudrait «&#0160;explorer quelques-uns des obstacles conceptuels qui rendent difficile la pensée de la forme moyenne&#0160;» de ce qu’il «&#0160;appelle depuis quelques années les ‘faitiches’&#0160;». Expression incongrue dit-il qu’il obtient à partir de <em>fait</em> et de <em>fétiche</em>, «&#0160;dont le premier est l’objet d’un discours positif de vérification et le second d’un discours critique de dénonciation.&#0160;» «&#0160;En faisant à nouveau résonner, pour la vérité comme pour la fausseté, pour les faits appréciés comme pour les fétiches critiqués, ce redoublement du ‘faire faire’ que la langue française préserve avant tant de justesse, on déplace l’attention vers ce qui nous fait agir, on l’éloigne de l’obsédante distinction du rationnel – les faits – et de l’irrationnel – les fétiches. (...) Ce qui est mis en branle ne manque jamais de transformer l’action – ne donnant naissance ni à l’objet-ustensile ni au sujet réifié. La pensée des faitiches demande quelques minutes d’habituation, mais, passé le moment de surprise devant leur forme biscornue, ce sont les figures obsolètes de l’objet et du sujet, du fabriquant et du fabriqué, de l’agissant et de l’agi qui paraissent chaque jour plus improbable.&#0160;» Plus loin&#0160;: «&#0160;Deux idiomes, celui de la liberté et celui de l’aliénation permettent d’éviter l’étrange position des ‘faitiches’ capables de vous faire faire des choses que personne, ni vous ni eux, ne maîtrisent.&#0160;»<br /><br /><strong>Voies passives et actives, encore<br /></strong>Et on relève aussi ici l’humour de Bruno Latour, très présent dans le dialogue avec l’étudiant évoqué plus haut (humour redoutable et terriblement déstabilisant pour le pauvre jeune homme et un peu pour la lectrice, mais celle-ci ne cherche-t-elle pas précisément à être déstabilisée&#0160;?)&#0160;: «&#0160;On prétendait, quand j’étais jeune, sur le Boulevard St Michel, que ‘le locuteur était parlé par la structure de la langue’&#0160;: cela ne faisait rire personne... Ceux qui trouvent trop violent l’usage de cette forme passive, usent d’euphémismes sans pour autant changer de voix&#0160;: on dira de l’acteur qu’il est ‘conditionné’, ‘déterminé’, ‘limité’ par la société qui l’entoure. Quelle que soit la mollesse de ces termes, on en reste toujours à une répartition entre la voix passive et la voix active, et l’on ne fait que déplacer vers la droite le curseur qui diminue la marge de manœuvre quand on augmente le poids des structures, ou, vers la gauche, on laisse plus de liberté à l’acteur quand on diminue le rôle déterminant de la société.&#0160;»<br /><br /><strong>Un petit branle<br /></strong>Mon boulot&#0160;: toucher doucement ce qui dort ou n’a même pas encore été éveillé par le jeu des associations, des échos, des résonances. Sonner un petit branle. <br /><a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/08/les-disputaisons-publier-sa-po%C3%A9sie-pourquoi-8-sophie-loizeau.html">Citation de Sophie Loizeau</a>, aujourd’hui même, dans <em>Poezibao</em>&#0160;: «&#0160;la poésie est langage premier, incantation et chant, elle narre et elle méta-narre, elle part en exploration, elle est comme les yeux à facettes de la squille ou mante de mer dont les yeux sont les plus extraordinaires de la création. Avec ça elle peut surprendre le moindre mouvement et se le rapporter pour en faire quelque chose. Elle est munie des mêmes pattes ravisseuses qu&#39;elle détend de façon brutale et imprévisible. La poésie <em>rapporte</em>.&#0160;» <br /><br /><strong>Vinciane Despret<br /></strong>Voilà un moment que Vinciane Despret est entrée dans le champ de ma conscience. D’abord discrètement, au fil d’une lecture sans doute et via une brève focalisation sur son prénom. Les chemins empruntés, je ne les retrouve pas, mais je sais qu’il y eu des vidéos de la série <em>Les possédés et leur monde</em>. Mon historique YT me permet de constater que dès le mois de mai, j’ai commencé à suivre ces vidéos. Il y aussi dans l’historique une présence forte de Cynthia Fleury, il se peut que l’une m’ait menée à l’autre. <br />Ces vidéos ont suscité un vif intérêt, parfois même une vraie émotion. Je me suis donc procuré <em>Au bonheur des morts</em> qui m’a accompagnée ces dernières semaines, si occupées, si peu propices à la lecture. Et pourtant, véritable présence de ce livre... et des morts. <br /><br /><strong>Sur le chemin des morts<br /></strong>Le livre ouvre sur un prénom, Georges. C’est un oncle de Vinciane Despret, un tout jeune garçon conduit par son père à la gare. Ils sont en avance, il y a à quai un train pour la même destination, le père incite son fils à le prendre. Cette rame subira un très grave accident dans lequel seul George et un de ses amis seront tués. Cette histoire refait surface dans la vie de la philosophe et psychologue belge et la pousse à explorer tout un nouveau monde. <br />En exergue&#0160;: «&#0160;Au moment où un individu meurt, son activité est inachevée, et on pourra dire qu’elle restera inachevée tant qu’il subsistera des êtres individuels capables de réactualiser cette absence active, semence de conscience et d’action. Sur les individus vivants repose la charge de maintenir dans l’être les individus morts dans une perpétuelle <em>nekuia</em>&#0160;» (Gilbert Simondon, cité p. 10)<br />Mais quid de la <em>nekuia</em>&#0160;? «&#0160;La Nekuia ou Nekyia (du grec ancien Νέκυια, parfois francisé en «&#0160;néquie&#0160;», de νέκυς / nékus/nékys, «&#0160;le mort, le cadavre&#0160;») est un rituel sacrificiel lié à la mythologie grecque et ayant pour but d’invoquer les morts dans un nécromantion. C’est aussi en particulier le titre donné au chant XI de <em>l’Odyssée</em> relatant l’invocation du défunt devin Tirésias par Ulysse qui, cherchant désespérément à rentrer à Ithaque, reçoit de Circé le conseil d’aller consulter le devin thébain à propos de l’avenir de son périple (fin du chant X). Tirésias étant mort, Circé initie Ulysse aux secrets d’un rituel qui lui permettra de communiquer avec lui malgré tout. Il ne faut pas confondre la <em>Nekuia </em>avec une catabase, qui désigne la descente aux Enfers de dieux et de héros tels qu’Hermès, Perséphone, Dionysos, Héraclès, Orphée et d’autres. En effet, Ulysse ne descend pas aux Enfers, ce sont les morts qui, invoqués par le rituel, viennent lui parler depuis le royaume d’Hadès.&#0160;» (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nekuia">source</a>)<br /><br /><strong>Ah le travail du deuil<br /></strong>Il faut le rappeler, dit Vinciane Despret, «&#0160;l’idée que les morts n’ont d’autre destin que l’inexistence atteste d’une conception de leur statut très locale et historiquement très récente. Elle s’est imposée avec une telle force qu’elle est devenue, chez nous, conviction officielle.&#0160;» (...) Cette conception officielle est donc devenue ‘la’ conception dominante ou plutôt, devrait-on dire, la conception ‘dominatrice’ dans la mesure où elle écrase les autres et leur laisse peu de place. Symptôme de cette domination, la théorie du deuil est devenue une véritable prescription&#0160;: ‘On doit faire le travail du deuil’&#0160;».<br />Que de clichés en effet, autour de cette notion. Inutile d’insister, il suffit de brancher n’importe quel média. Je repense, écrivant cela, à la belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/08/note-de-lecture-claude-favre-ceux-qui-vont-par-les-%C3%A9tranges-terres-les-%C3%A9tranges-aventures-qu%C3%A9rant-pa.html">note</a> publiée ce matin, une note de Jean-Nicolas Clamanges à propos d’un livre de Claude Favre&#0160;: livre d’une archéologie d’une amnésie en cours, propos auxquels souscrirait sans doute Vinciane Despret&#0160;! Sont dénoncés là tant de formules toutes faites, de clichés de langue. Faire son deuil en fait partie. Et en gros, cela consiste à arriver à se débarrasser, plus ou moins vite, de la mémoire du mort. «&#0160;Toutefois, cette conception laïque, ‘désenchantée’, a beau avoir réussi à occuper le devant de la scène et alimenter les discours savants, il n’en reste pas moins que d’autres manières de penser et d’entrer en relation avec les défunts continuent, certes sur des modes plus marginaux, à nourrir des pratiques et des expériences. (...) Nombreuses, très nombreuses, sont les personnes qui continuent à créer et à explorer, de manière souvent inventive, des rapports avec leurs morts.&#0160;» (13)<br /><br /><strong>De combien de façons peut-on dire que l’être existe<br /></strong>«&#0160;Doit-on dire qu’un rocher ‘existe’ de la même manière qu’une âme, qu’une œuvre, qu’un fait scientifique ou qu’un mort&#0160;? Tous existent, répond Latour [autre champ d’exploration plus ou moins sporadique de cet été], mais aucun ne se définit selon la même ‘manière d’être’. Déterminer chacune des façons dont chacun de ces êtres peut être dit exister, c’est statuer, pour chacun, sur son mode d’existence propre, sur la manière dont il peut être dit ‘réel’. Interroger le mode d’existence d’un être, c’est situer celui-ci dans le registre de vérité qui lui convient (...) mais c’est également l’inscrire dans le rapport créateur qui a présidé à son instauration. C’est le problème que Souriau a posé dans le champ de l’esthétique&#0160;: qui est l’auteur d’une œuvre&#0160;? (16)<br /><br /><strong>Oui qui est l’auteur d’une œuvre&#0160;? <br /></strong>«&#0160;L’œuvre en quête d’existence appelle le peintre, le poète ou le sculpteur, et celui-ci va se dévouer pour la mener à sa pleine réalisation, pour l’accomplir en tant qu’œuvre. En d’autres termes, le tableau, la sculpture ou le poème à faire réclament une existence&#0160;; l’artiste, et c’est ce qui définit son rôle et ses obligations, accède à cette demande, il va explorer à partir d’elle et répondre ou, plus précisément, se rendre capable de répondre à ce qu’elle exige. C’est cela ‘instaurer’ une œuvre, la conduire d’‘œuvre à faire’ à son existence d’œuvre accomplie.&#0160;» (17)<br />→ peut-être à rapprocher de cette idée qui m’a souvent traversée que mon <em>P’tit Bonhomme</em> réclamait à nouveau l’existence, le personnage, le livre de Jules Verne si méconnu<em>. </em>Un concours de circonstances a fait que je me suis trouvée sur le chemin de cet appel, que j’y suis devenue sensible et qu’il m’ait donné la force d’envisager enfin un livre. <br /><br /><strong>Au fondement du livre<br /></strong>Il y a cette remarque&#0160;: «&#0160;affirmer que les morts ont des ‘manières d’être’ qui en font des êtres bien réels dans le registre qui est le leur, qu’ils manifestent des modes de présence qui comptent et dont on peut sentir les effets, c’est s’intéresser au fait qu’il y a eu, à chaque fois, un ‘être à faire’ et un vivant qui a accueilli cette requête.&#0160;» (17)<br />→ On est bien loin me semble-t-il du détricotage de tous les liens avec un mort prôné par le travail du deuil&#0160;! <br /><br /><strong>Georges encore<br /></strong>Ce programme, Vinciane Despret l’accomplit en rédigeant son livre autour d’une sorte de trame essentielle, à savoir son enquête sur la mort de ce parent, Georges. Elle réalise qu’on en sait très peu dans sa famille, qu’on a peu gardé mémoire des faits et elle va mener une vraie enquête pour tenter de redonner vie à Georges. Quand et où a eu lieu cet accident, notamment&#0160;? L’histoire familiale de Vinciane vient par étapes qui ponctuent son travail d’enquête auprès de tous ceux qui entretiennent des liens avec des disparus. Maints témoignages recueillis, des lectures, des films, avec ce beau programme de toujours suivre les recommandations faites par ceux qui l’entourent dans la vie et dans son travail (je suis en partie ces recommandations mais il faut, pour moi, y ajouter les recommandations que les livres se font entre eux, lire Vinciane Despret parce que j’ai lu Cynthia Fleury ou lire Bruno Latour «&#0160;à cause de&#0160;» Vinciane Despret. Je suis aussi extrêmement sensible au scrupule avec lequel V. Despret cite toutes ses sources, même anonymes. Il y a là une sorte de respect profond de la vérité du dire de chacun. Une manière aussi de «&#0160;faire exister&#0160;». <br /><br /><strong>Un travail anthropologique<br /></strong>Au cœur de ses enquêtes, le travail anthropologique de Heonik Kwon, qui étudie les relations des vivants et des morts dans le Vietnam contemporain. «&#0160;C’est cela se laisser instruire&#0160;: se laisser mobiliser par le type de saisie particulière qu’exige la situation – dans le cas de Kwon, honorer le problème, c’est lui donner une suite et se laisser conduire à partir d’elle.&#0160;» (29). Ne pas partir d’une idée pré-conçue en cherchant à tout prix à faire entrer les faits, souvent au prix de graves distorsions dans le cadre posé à priori, mais ici aussi, se laisser déstabiliser. Faire preuve de <em>tact ontologique</em>&#0160;! «&#0160;Kwon, dans sa pratique, cultive une vertu essentielle dans ces situations&#0160;: le tact ontologique. Il prend soin de ce qui confère à la situation sa puissance d’exister. En d’autres termes, l’exigence à laquelle Kwon soumet son enquête, c’est d’accepter que les questions n’appellent ni explication ni élucidation. Ce sont des énigmes, c’est-à-dire des débuts d’histoires qui mettent ceux qu’elles convoquent au travail sur un mode très particulier&#0160;: qu’est-ce qu’on fait avec cela&#0160;? À quel type d’épreuves est-on appelé et quel régime de vitalité rendra possible de se laisser saisir par elles&#0160;? On se laisse conduire, comme le fait Kwon, à d’autres événements et à d’autres histoires, en fabulant qu’ils et elles vous attendaient. Et que l’énigme en était à la fois la clé et le guide. On se laisse instruire, en acceptant de se trouver au point&#0160;de connexion, ou d’être le point de passage de deux&#0160;ordres de réalité différents.&#0160;» (29-30)<br />→ et peut-être est-ce aussi cela que tente de faire le <em>Flotoir</em>&#0160;? <br />Une petite couche supplémentaire&#0160;?&#0160;: «&#0160;Se laisser instruire. Faire d’une histoire une matrice narrative. Une machine à faire des histoires de proche en proche, une matrice d’histoires qui se fabriquent au départ des précédentes et qui, de ce fait, se connectent les unes aux autres non sur un fil, mais de telle sorte à former une toile – c’est ce qu’on pourrait appeler écrire en trois dimensions&#0160;; n’importe quel point de la trame peut donner naissance à une nouvelle direction narrative. Chaque maille qui se crée vous conduit à la suivante, ou à une autre, selon la connivence des motifs.&#0160;» (30)<br /><br /><strong>Enquête<br /></strong>À partir de ces prémices, le projet de Vinciane Despret s’est précisé et elle en informe clairement ses interlocuteurs en leur expliquant qu’elle mène une enquête <em>sur la manière dont les morts entrent dans la vie des vivants et comment ils les font agir</em>. <br />Font agir&#0160;? Faire faire&#0160;??? ne voilà pas en effet l’idée de la <em>voie moyenne</em> de Bruno Latour. Qu’est-ce que les morts font faire aux vivants qui veulent bien les écouter&#0160;? Il y a une vraie inventivité des morts et des vivants, dans leur relation. Elle ne s’attarde pas pour savoir si tout cela est fantasme ou vérité, elle insiste sur le fait qu’il y a quelque chose qui se crée et c’est sur cela qu’elle porte son regard, ou plutôt autour de cela qu’elle va susciter la relation d’histoires. «&#0160;Quant à moi, j’emporte toujours avec moi un mouchoir de mon père. En cas de chagrin, c’est à présent lui qui me console&#0160;», ajoute-t-elle, donnant ainsi une existence aussi concrète que tendre à son travail. <br /><br /><strong>Des conseils, en un lieu de très grande intelligence<br /></strong>Je l’ai déjà évoqué, elle recueille moult conseils et elle décide de les suivre. Elle écrit&#0160;: «&#0160;chaque personne avait au moins un conseil à donner. Tu devrais lire..., tu devrais voir..., tu devrais aller... Je n’ai jamais, pour aucune de mes recherches, reçu autant de conseils, des conseils pertinents. J’avais trouvé un lieu de très grande intelligence. Alors j’ai décidé de me soumettre à une contrainte. En septembre 2007, j’ai pris la décision que, pendant un an, jour pour jour, j’allais faire précisément tout ce que les gens me diraient de faire, sans qu’ils le sachent.&#0160;» (33)<br />Il lui fallait se laisser travailler et instruire. Merveilleuse méthode&#0160;! Et dit-elle, formidable manière de «&#0160;rompre avec les explications&#0160;»&#0160;! Il faut véritablement <em>résister au pouvoir de l’explication.</em> Suivre les choses telles qu’elles se présentent. <em>Apprendre de leurs connivences et de leurs frictions</em>.<br />→ et ce mot de Frictions de me renvoyer au titre de ce livre lu d’une manière étrange, par petits bouts, par encore terminé, mais toujours là, prêt, dans ma liseuse, <em>Frictions</em>, d’Anne Tsing Lowenhaupt dont il fut question, déjà, dans ce <em>Flotoir</em>. &#0160;<br />Trop de chercheurs en sciences humains cherchent à expliquer, en appliquant leur grille à eux, <em>sans trop de soucier des manières ‘justes’ et partageables de partager</em> leur expérience Ce qui renvoie à l’échange évoqué plus haut entre Bruno Latour et un étudiant fictif. Vinciane Despret dit de ces chercheurs qu’ils sont fidèles au <em>programme de désenchantement.</em> <br /><br /><strong>Tiens, tiens<br /></strong>Évidemment je sursaute en lisant cela, Vinciane Despret disant se souvenir «&#0160;qu’une enquête récente auprès de ce qu’on appelle le ‘tout-venant’ et demandant à ces personnes si elles entendent des voix ou voient des choses que les autres ne voient pas, a reporté que statistiquement, ceux qui connaissent ce genre d’expériences ont des dons reconnus en musique, en art et en poésie. (56)<br /><br /><strong>Veiller sur ce qui importe<br /></strong>Je me demande si ce n’est pas central pour moi. C’est le titre du chapitre 4 de Vinciane Despret, ce pourrait être un titre de Cynthia Fleury et il évoque en effet son «&#0160;Ce qui ne peut être volé. &#0160;<br />«&#0160;Se souvenir n’est pas un simple acte de la mémoire, on le sait. C’est un acte de création. C’est fabuler, légender, mais surtout fabriquer. C’est-à-dire instaurer.&#0160;» (66)<br /><br /><strong>Prendre les êtres au sérieux<br /></strong>Ne pas prendre les êtres au sérieux, un dire au sérieux, une souffrance au sérieux, dès l’enfance j’ai compris que c’était refuser l’existence à ces êtres, à ces dires (souvent fortement intriqués). «&#0160;L’erreur est de ne pas prendre les êtres au sérieux. Renvoyer les motifs ou les causes de la relation entre les morts et les vivants à l’ère spectrale, c’est ne prendre au sérieux ni les morts ni les vivants qui les soutiennent dans leur existence, qui leur parlent, qui les accueillent dans leurs rêves, qui leur écrivent, bref, qui apprennent à répondre à leurs sollicitations.&#0160;» (75)<br /><br /><strong>Ce qui nous touche<br /></strong>«&#0160;Ce qui touche, je l’ai appris, et c’est une dimension importante de l’écologie des sentir, demande relais, reprise&#0160;: ‘Passe ce qui touche, touche d’autres à ton tour.’ Ce qui nous touche relève de l’écologie du viral&#0160;; faute d’hôtes, ce qui touche s’étiole, et ne pourra plus toucher personne. Ce qui touche nous requiert.&#0160;» (78)<br />→ C’est cela aussi veiller sur ce qui importe en le détectant par ce qui touche. <br /><br /><strong>Des modifications de la conscience<br /></strong>Bien comprendre que chez Vinciane Despret, il n’y a nulle trace d’ésotérisme, mais une écoute et une enquête. <br />Elle écrit&#0160;: «&#0160;Les modifications de conscience ouvrent la conscience à un autre plan de réalité et nous pouvons seulement dire qu’elles font sentir ce qui s’y trame ou, plus précisément, qu’elles <em>répondent à l’appel de sentir ce qui s’y trame</em>. Elles constituent, à cet égard, une énigme. Tout comme l’inspiration. Et les rêves. Énigme, inspiration, rêve&#0160;: trois sites au sein desquels se produisent des interpellations, des apostrophes, des mises au travail de la pensée.&#0160;» (87-88) <br /><br /><strong>Musique, Kodaly, Delalande, Britten<br /></strong>Difficultés à dormir en ce moment et hier soir, grande séance musicale au casque en piochant dans les «&#0160;découvertes&#0160;» de Qobuz. J’ai ainsi écouté Kodály, <em>Suite Hary Janos</em>, orchestre philharmonique de Budapest, dir. János Ferencsik, épatée par la vitalité de sa musique et la richesse de l’orchestration. Puis le très beau <em>De Profundis</em> de Michel-Richard Delalande, vieille version de Michel Corboz (1970) avec l’ensemble vocal et instrumental de Lausanne. Très belle soprano et magnifique hautbois. Et enfin deux mélodies de Britten, arrangement de mélodies Folk. Beaucoup aimé les deux premières chantées par Philip Langridge. Moins les suivantes chantées par Felicity Lott, qui «&#0160;crie&#0160;» un peu selon moi. Le pianiste est merveilleux, c’est Graham Johnson. Parcouru un peu le livret, il y a plusieurs CD et c’est une mine. Le tout premier morceau, <em>The Salley Gardens</em> est sur un poème de Yeats. <br />À propos de Kodály&#0160;: «&#0160;Kodály a tiré une suite orchestrale de l&#39;opéra (créée par Willem Mengelberg en 1927), qui fait partie des morceaux les plus populaires de la musique classique hongroise, avec l&#39;emploi du cymbalum, un instrument traditionnel hongrois. La suite comme l&#39;opéra commencent par un &quot;éternuement musical&quot;. Comme l&#39;expliquait Kodály, ‘Selon la superstition hongroise, si une affirmation est suivie de l&#39;éternuement de l&#39;un des auditeurs, c&#39;est considéré comme une confirmation de sa vérité. La Suite commence par un éternuement de ce genre !’&#0160;»<br />Selon le compositeur, ‘Háry János est la personnification de l&#39;imagination du conteur hongrois. Il ne raconte pas de mensonges, il imagine des histoires, c&#39;est un poète. Ce qu&#39;il raconte n&#39;est peut-être jamais arrivé, mais il l&#39;a vécu dans son esprit, c&#39;est donc plus réel que la réalité.’ » <br />→ J’avais tout à fait eu le sentiment d’une histoire racontée, qui m’a fait penser un peu parfois par ces retournements de situation abrupts au <em>Till Eulenspiegel</em> de Richard Strauss. <br /><br /><strong>Quel écho&#0160;! <br /></strong>Lisant un petit livre très amusant (on rit jaune parfois) de Julien Blaine, qui «&#0160;présente quelques-uns de ses amis <em>Animaux &amp; artistes</em>&#0160;», je tombe sur ce texte de Laurent Cauwet qui entre en résonance avec toutes mes recherches actuelles (Descola, Latour, Despret). «&#0160;Parce qu&#39;elle a décidé de régner en maître sur la nature, il y a seulement quelques millénaires, une minorité de l&#39;espèce humaine a consacré son intelligence à bâtir un socle de pensées, de règles et de lois sur un unique mensonge&#0160;: que la nature lui appartenait – et qu&#39;il lui appartenait donc de la contrôler, de la domestiquer, de la ruiner le cas échéant, si tel est le prix pour en tirer bénéfice.<br />Également, cette même minorité a décidé de se séparer de l&#39;espèce animale – quitte à risquer la dérive – afin de mieux la domestiquer, l&#39;asservir et l&#39;exploiter, ou de la combattre, si elle s&#39;y refuse.<br />Pour mener à bien cette opération de prédation une guerre implacable a été menée contre tous ceux et toutes celles entretenant un échange avec la nature et ses habitants&#0160;: sorciers et sorcières, druides, alchimistes, astrologues, captivants et captivantes, chamans et chamanes, charmeurs et charmeuses, enchanteurs et enchanteresses, ensorceleurs et ensorceleuses, envoûteurs et envoûteuses, féticheurs et féticheuses, guérisseurs et guérisseuses, incantateurs et incantatrices, invocateurs et invocatrices, mages, marabouts, vaudous, nécromants et nécromantes, thaumaturges.,.. des terres d&#39;Afrique, des Amériques, des Orients, ou de nos cultures occidentales devenues orphelines&#0160;; contre tous ceux et toutes celles qui, en lien direct et constant avec leur environnement, ravivaient sans cesse le lien entre l&#39;espèce humaine et la terre, offrant à tous et toutes en partage la recherche du mystère – mystère qui n&#39;est pas croyance mais savoir en constant devenir, science des origines. Aujourd&#39;hui cette minorité de l&#39;espèce humaine est devenue légion, elle continue son combat en suicidant notre univers, par la destruction systématique de la nature et du monde animal, et en effaçant de nos mémoires cette science du mystère qui nous relie à la terre. Pourtant, quelques rescapés, tribus entassées dans des réserves, errantes et errants sans terre, personnes enfermées dans des asiles où des camps... – multitude désorganisée, composée de ceux qui sont nommés sauvages, barbares et déments – se souviennent et continuent, toujours et encore, armés de leurs 5 sens (la vue, l&#39;odorat, l&#39;ouïe, le toucher, le goût) et alliés aux 4 éléments (la terre, l&#39;eau, le feu, l&#39;air), à se dresser contre cette politique de la séparation.&#0160;» (Laurent Cauwet in <em>Julien Blaine présente quelques-uns de ses amis Animaux-&amp;-artistes</em>, Les Presses du réel, coll. Al Dante, 2022, p. 6-7). <br /><br /><strong>Une formidable capacité<br /></strong>Formidable capacité qu’il faudrait sans cesse développer que celle évoquée par Keats et dont nous parle Vinciane Despret dans <em>Au bonheur des mots</em>&#0160;: <em>negative capability,</em> la capacité négative, autrement dit «&#0160;le fait d’être en paix avec l’ambiguïté, de rester avec la difficulté des contradictions et du non-savoir, d’accueillir la pluralité des versions&#0160;». (C’est dans une lettre de Keats à ses frères, le 27 décembre 1827, proposée dans <em>Lettres</em>, traduction de Robert Davreu, Belin, 1993). (89)<br /><br /><strong>Les rêves<br /></strong>«&#0160;(...) dans les rêves, ces merveilleux dispositifs à appâter ou à collecter les signes et à toucher d’autres mondes.&#0160;» (89) ou encore&#0160;: «&#0160;Faire rêver. C’est l’un des modes privilégiés par lesquels les morts prennent soin des vivants, les mettent au travail de l’énigme, font bifurquer le cours de leurs actions, les incitent à&#0160;rompre avec les habitudes, les obligent à&#0160;une autre appréhension des choses.&#0160;» (91)<br />Et il faut se garder d’interpréter, dit Vinciane Despret. Il faut accueillir l’idée que «&#0160;les rêves n’ont rien de personnel et qu’ils peuvent se rêver à plusieurs, se répondre&#0160;». (107)<br /><br /><strong>Porosité de l’âme<br /></strong>Le chapitre 7 d’Au<em> Bonheur des morts</em> s’intitule «&#0160;Faire confiance aux esprits&#0160;». Et bien évidemment, dans notre éducation, tout va à l’encontre de cette idée&#0160;! Citation, superbe, de Michaux, en exergue&#0160;: «&#0160;Le laisser faire. Le laisser achever. Donner des vacances à la conscience. Quitter la fâcheuse habitude de tout faire par soi-même. L’important (dans l’ordre de la pensée), il faut au contraire toujours le laisser inachevé. Attendre son éclairage. Sacrifier l’homme premier qui nous fait vivre en mutilés. Faire revenir le daïmon. Rétablir les relations.&#0160;» &#0160;(in <em>Connaissance par les gouffres</em>). Cité p. 126. <br />En 1979, j’avois choisi pour Exergue d’<em>Empreintes de la couleur</em>, le livre que nous avions fait ensemble, mon père (photos) et moi (textes) une citation de Bachelard&#0160;: «&#0160;La vie réelle se porte mieux si on lui donne ses justes vacances d’irréalité.&#0160;»&#0160;!<br />Il est question de spiritisme dans ce chapitre et c’est une belle invite à mettre en pratique toutes ces suggestions semées au long du livre d’oublier un peu nos préjugés, de sortir de notre rigide rationalité, qui nous fait passer à côté de tant de réalités. <br /><em>Porosité de l’âme</em> dit Vinciane Despret proposant «&#0160;d’amplifier les capacités de sentir, explorer les variations dans les manières d’être présent.&#0160;» (131)<br />Invite à ceux qui restent&#0160;: «&#0160;ceux qui restent sont mis au travail. Ils acquièrent les arts de l’affût&#0160;; ils s’initient à l’éthologie de ceux qui ne sont plus et aux manières de les accueillir. Ils repartent avec des invitations auxquelles répondre, des biographies à remettre à jour, des récits à nourrir. Des histoires à prolonger et à accomplir.&#0160;» (147)<br />→ Ce serait alors peut-être cela le devoir envers les morts, plus que d’aller se recueillir tous les ans le ‘jour des morts’ sur les tombes. Entretenir en soi le souvenir, voire une forme de dialogue avec ceux qui sont partis&#0160;; continuer les histoires ou les <em>inventer</em> (au sens archéologique) comme le fait Vinciane Despret à propos de l’histoire de son oncle Georges qui vient ponctuer en interludes tous ses chapitres. Comme le fait un écrivain comme Eric Villeneuve et tant d’autres. Qui donnent présence à ceux qui sont absents. <br /><br /><strong>Sur le récit<br /></strong>Et là je trouve de nouveau un écho avec Walter Benjamin en son récit Le Narrateur&#0160;: «&#0160;Les histoires font, et elles font que quelque chose se passe. Elles créent. Elles sont sensibles et elles touchent. Elles font exister des choses et des mondes, elles métamorphosent, mais surtout, elles sont des expériences.&#0160;» (165)<br />Elle poursuit, donnant ainsi une profonde assise à tout son livre&#0160;: «&#0160;je deviens moi-même relais de cette présence et de cette expérience. Je ne la raconte pas, je la fais passer. Les histoires gardent la présence présente, le mort vivant. Les histoires insistent à la reprise. Elles re-suscitent des vacillements. Ce sont des performances.&#0160;» (166)<br />Benjamin&#0160;: «&#0160;L’expérience transmise oralement est la source où tous les narrateurs ont puisé.&#0160;» <br />→ si l’on regarde cet <a href="https://www.youtube.com/watch?v=tOyN5nl2lhk">entretien</a> avec Vinciane Despret, il est manifeste qu’elle a inventé pour ce livre une nouvelle manière d’écrire. <br />Et cela enfin, qui me renvoie à l’expérience de l’écriture de mon <em>P’tit Bonhomme de chemin</em>&#0160;: «&#0160;les récits cultivent l’art de prolonger l’expérience de la présence. C’est l’art du rythme et du passage entre plusieurs mondes, l’art de faire sentir plusieurs voix. Vaciller, marcher au milieu, un vrai milieu, pas celui d’une ligne, mais celui de lignes multiples.&#0160;» (166). <br />→ les voix multiples, les voies multiples, les chemins de traverse, les personnages secondaires mais essentiels qui viennent combattre l’univocité du récit, qui tentent de le rendre plus profond, plus vivant<br /><br /><br /><strong>Ethologie et cie<br /></strong>Écouté hier soir deux <a href="https://www.youtube.com/watch?v=OGZEx2_0VsQ">podcasts</a> d’une série avec Vinciane Despret. Elle est vraiment très humaine, drôle, raconte ses histoires sans prétention et tranquillement, ses études passablement chahutées, son séjour en Caroline du Nord chez des pasteurs évangélistes après son bac, ses études de philo <em>poussiéreuses</em> et de psycho, aveu que la psychologie humaine ne la passionne guère, découverte de l’éthologie. Etc. Et merveilleux portrait d’une professeur de français qui comprenant qu’elle a affaire à une classe d’élèves en difficulté, décide de ne pas appliquer le programme mais leur concocte une année Cocteau, qui fut un éblouissement pour Vinciane. <br /><br /><strong>Kafka<br /></strong>«&#0160;La splendeur de la vie est à jamais en chacun de nous, dans l’attente, dans toute sa plénitude, mais voilée à la vue, au fond, invisible, lointaine. Elle est là, cependant, pas réticente, pas sourde. Si vous l’invoquez par le bon mot, par son bon nom, elle viendra.&#0160;»<br />→ relevé sur Twitter (il n’y a pas que des horreurs sur Twitter, même si elles se taillent la part du lion), compte <em>Poetry week-end</em>&#0160;: c’est un extrait du Journal de Kafka. <br /><br /><strong>Tour d’horizon<br /></strong>Je lis le très beau <em>Tour d’horizon</em> de Kathleen Jamie, plusieurs histoires fortes, une aurore boréale, un chantier de fouilles sur un « henge » en Ecosse, des séances avec un anatomopathologiste, assez impressionnante. Chaque histoire est fortement caractérisée, curieusement je ne les appellerais pas nouvelles, plutôt essai-récit, voire conte. <br /><br /><strong>Fragile<br /></strong>Belle remarque de Jean-Pascal Dubost, dans cette <a href="t.ly/Fryy">lettre à Christophe Manon,</a> à propos de l’écriture de ce dernier&#0160;: «&#0160;fragilité d’une pensée glissée dans une parole incertaine (aucune certitude ne verrouille tes poèmes), où le réflexif et l’inquiet prédominent&#0160;»<br />Je relève cela aussi&#0160;: «&#0160;Nous ne sommes que provisoires sur cette terre, ‘errant dans ces lieux/comme il est juste et bon avec/pour seule compagnie/la longue théorie des morts sous le vol/aveugle des martinets dans le matin’. Est-ce pour cette raison que tu considères que ‘Humble et noble est le métier/de vivre’&#0160;? Face aux traumatismes planétaires, l’homme lucide ne peut que constater la ruine et sa fugace condition, constater le fragile et précaire métier de vivre.&#0160;»<br />Cela aussi, que j’appliquerais volontiers à mon propre travail (celui de <em>Poezibao</em>)&#0160;: «&#0160;Je crois qu’il y a une forme d’humanisme en toi, celle de vouloir rallier l’humain à ta cause bénévole, en l’éclairant des lumières de la poésie, à dire quasi que la poésie est joie. La ruine du monde n’entraîne pas à tes yeux la ruine de la beauté (tout en se demandant, en tant que lecteur, si tu ne trouves quelque beauté dans la ruine du monde...), ‘nous sommes alors tout prêts/à croire à la beauté des choses’», écris-tu. Tu veux entraîner le lecteur, l’homme, dans cette conviction.&#0160; Comme si tu avais une certaine foi en l’homme malgré tout.&#0160;» <br /><br /><strong>Camus<br /></strong>Jean-Pascal Dubost, dans cette même lettre à Christophe Manon cite Camus, une citation qui peut éclairer considérablement notre présent si lourd, difficile, trouble&#0160;: «&#0160;Albert Camus lors de sa remise du prix Nobel de Littérature à Stockholm en 1957, exprimait avec force qu’il faut ‘<em>se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire</em>’, et qu’il faille pour l’écrivain, ‘<em>entre la douleur et la beauté</em>&#0160;», construire une œuvre qui s’oppose au «&#0160;<em>mouvement destructeur de l’histoire</em>’&#0160;».<br /><br /><strong>Note de passage<br /></strong>Une note de lecture devrait être un centon. <br /><br /><strong>Tour d’horizon<br /></strong>Commencé hier <em>Pouvoirs de la lecture</em> de Peter Szendy que j’ai chargé sur ma liseuse et avancé encore dans le beau livre de Kathleen Jamie, <em>Tour d’horizon</em>. Il est question de baleines et notamment du Musée d’histoire naturelle de Bergen, en Norvège, qui abrite la Hvalsalen, une extraordinaire salle où sont conservées pas moins d’une vingtaine de squelettes de baleines&#0160;!.(On peut <a href="https://www.youtube.com/watch?v=igRFy8fdDks">l’écouter lire quelques pages du livre</a>, dans le Musée).Ce sont de courts récits d’expériences fortes en lien avec les animaux, la nature. A la fois clos sur eux-mêmes dans leur conception, des petites entités autonomes, presque des poèmes en prose, ou plus exactement des récits poétiques, avec une exceptionnelle finesse d’attention et un grand pouvoir de description, une posture très juste me semble-t-il par rapport au monde. Une relation juste elle aussi de l’interaction entre ce qui est vu, ce dont on fait l’expérience et ce que cela fait au corps, au cœur et à l’âme. <br /><br /><strong>Qui est Kathleen Jamie<br /></strong>Poète et essayiste écossaise, Kathleen Jamie est née en 1962. Elle grandit à Currie, près d&#39;Édimbourg. Elle étudie la philosophie à l&#39;Université d&#39;Édimbourg, publiant alors ses premiers poèmes. Son écriture est ancrée dans le paysage et la culture écossaise et couvre les voyages, les problèmes des femmes, l&#39;archéologie et les arts visuels. Elle écrit en anglais et parfois en écossais.<br />Elle vit dans le comté de Fife au nord-est de l&#39;Écosse. (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Kathleen_Jamie">source</a>)<br /><em>Tour d&#39;horizon</em>, traduit par Ghislain Bareau, éditions La Baconnière, Genève, a été publié en 2019 et vient de paraître en poche. Très jolie édition au demeurant, une couverture vert pâle avec des graphismes jaunes qui sont des graffitis préhistoriques de la grotte de la Cueva de la Pileta à Malaga en Espagne. Graffitis que l’on retrouve, sur fond grisé, à l’orée de chacun des quatorze chapitres. &#0160;<br /><br /><strong>Pouvoirs de la lecture<br /></strong>Thème central pour moi, objet d’un futur livre, qui sait&#0160;? en tous cas les matériaux s’accumulent. Les portraits de lecteurs aussi. Surtout photographiques, mais hier j’ai éprouvé le travail du temps sur certaines de ces photos et ressenti l’aura de mystère engendrée par ces lecteurs, ces injoignables comme les appelle Siegfried Plümper-Hüttenbrink avec qui très régulièrement nous dialoguons sur ce thème. <br /><br /><strong>Dialogue<br /></strong>Dans l’introduction du livre de Peter Szendy, éditions de la Découverte, je lis&#0160;: «&#0160;Cette archéologie du lire dialogue avec nombre de théories de la lecture, de Hobbes à de Certeau en passant par Benjamin, Heidegger, Lacan ou Blanchot. Mais elle s’attache aussi à ausculter, d’aussi près que possible, de fascinantes scènes de lecture orchestrées par Valéry, Calvino ou Krasznahorkai.&#0160;» (p. 3)<br />→ Je ne sais pas si c’est à une archéologie du lire que je m’intéresse le plus, il me semble que je suis plutôt dans une phénoménologie du lire. Sur un mode littéraire plus que savant. Et multipistes comme toujours chez moi. <br />-<em> As-tu commencé à lire&#0160;</em>?, demande l’auteur, à sa lectrice, à son lecteur, d’entrée de jeu&#0160;! «&#0160;Peut-être n’est-ce pas encore toi qui lis, ou peut-être n’est-ce déjà plus tout à fait toi, va savoir, ça lit en toi et tu écoutes celle, celui ou cela qui, en toi, lit.&#0160;» (6)<br /><br /><strong>La zone grise <br /></strong>«&#0160;De la lecture murmure, là, sur le seuil du texte en attente que tu lui prêtes ta voix, ou peut-être plutôt que tu reconnaisses comme tienne cette voix à peine audible qui frémit dans la zone grise où de la lecture est déjà en route, déjà en train, à la façon d’un mouvement que tu attraperais au vol. C’est cette zone grise de la lecture que nous allons arpenter ensemble. Cette zone où il y a de l’avance (et du retard, donc), de la tension qui tire la voix dans un sens (et dans l’autre), la rendant <em>loose</em>, selon un mot de Hobbes auquel nous prêterons l’oreille, <em>loose</em>, c’est-à-dire déliée, détachée du texte car se portant déjà au-delà de lui ou traînant encore en deçà.&#0160;» (p. 6)<br />Peter Szendy, <em>Pouvoirs de la lecture</em>, La Découverte, 2022 <br />Et à Siegfried précisément, je viens d’envoyer cette autre citation&#0160;: «&#0160;Tu lis ces lettres, ces mots qui se lèvent en un chant intime que personne n’entend sauf toi. Nous en parlerons, de cette voix, une ou multiple, nous tendrons longuement l’oreille vers son énigme. Écoute : ce n’est pas la tienne, ni la mienne d’ailleurs, ni la sienne. C’est la voix à peine vocalisée de ta lecture intérieure. C’est peut-être la voix du texte qui (se) lit silencieusement en toi : <em>lectio tacita</em>, lecture tacite, comme disait joliment Isidore de Séville dans ses <em>Sentences</em> (III, 14, 9).&#0160;» (p. 7). <br /><br /><strong>Passé par là<br /></strong>Il en a déjà souvent été question dans ce <em>Flotoir</em>, cette expérience, qui parfois fait sursauter, lorsque l’on découvre dans un livre le passage d’une lectrice, d’un lecteur, avant soi. Une tache, un graffiti, une annotation. Surtout dans les livres empruntés à la bibliothèque, achetés d’occasion... Cette expérience Peter Szendy la connait bien aussi&#0160;!&#0160;: «&#0160;J’ai toujours aimé (...)partager mes lectures. Ou plus exactement&#0160;: il y a quelque chose qui me fascine dans l’idée qu’elles sont déjà partagées. Car ce n’est pas tant que j’aime en parler (ça peut m’arriver), mais plutôt que j’éprouve un singulier enthousiasme à découvrir la trace d’autres lecteurs qui s’est pour ainsi dire déposée ou imprimée sur ce que je lis. Ce sont des marques parfois discrètes, comme des ponctuations apposées par celui ou celle qui a lu avant moi, qui est déjà passé par là. Je me souviens par exemple, non sans émotion, du merveilleux moment passé à feuilleter des livres dans la bibliothèque de Jacques Derrida, acquise par l’université de Princeton et récemment déménagée là-bas. Sur nombre de pages, il y avait tantôt un trait léger dans la marge ici ou là, tantôt une expression à peine soulignée&#0160;: tracés cursifs d’un phrasé lisant, en quelque sorte, scansions presque invisibles d’un rythme de lecture.&#0160;»<br />→ Lu non sans tristesse, à penser que la bibliothèque de Derrida est partie outre-Atlantique. Nous ne manquons pourtant pas de lieux pour accueillir de tels ensembles, si importants pour la pensée. <br /><br /><strong>Vocalisation<br /></strong>S’il relève le fait que les neurosciences parlent de <em>subvocalisation</em>, Peter Szendy s’attache surtout au fait que la lecture tacite n’est qu’un phénomène au fond relativement récent, que la lecture à haute voix fut prédominante pendant des siècles. Il veut s’attacher à retracer l’histoire de ces <em>lectures bruyantes</em>, antiques ou plus récentes pour y «&#0160;déchiffrer les enjeux des micro pouvoirs à l’œuvre dans l’activité lisante, comme s’ils avaient été avalés, en quelque sorte, incorporés dans notre for intérieur.&#0160;» (14).<br /><br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-08-23T14:16:20+02:00 La dimension phorique https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/06/la-dimension-phorique.html Flotoir du 22 mai au 19 juin 2022 Ces notes sont aussi disponibles au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien photo et textes ©florence trocmé La vie quotidienne Je reprends le livre de Louis Lavelle publié par Arfuyen, Règles de la vie quotidienne. Certaines de ces réflexions iront plutôt dans un document privé, mais d’autres ont toute leur place ici dans ce Flotoir. Qui est aussi un outil de recherche et qui se base sur la vie et l’expérience quotidienne, notamment celles de la lecture, de l’écriture, de l’écoute. Dans la préface, accent est mis sur... <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><em><br /><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a308d2dc56200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Mine" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202a308d2dc56200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202a308d2dc56200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Mine" /></a><br /><br /><br /><br /><br />Flotoir</em> du 22 mai au 19 juin 2022<br />Ces notes sont aussi disponibles au format PDF, <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202a2eec8e41c200d img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-22-mai-au-19-juin-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">à ouvrir d&#39;un simple clic sur ce lien</a></span><br />photo et textes ©florence trocmé<br /><br /><strong>La vie quotidienne<br /></strong>Je reprends le livre de Louis Lavelle publié par Arfuyen, <em>Règles de la vie quotidienne</em>. Certaines de ces réflexions iront plutôt dans un document privé, mais d’autres ont toute leur place ici dans ce <em>Flotoir</em>. Qui est aussi un outil de recherche et qui se base sur la vie et l’expérience quotidienne, notamment celles de la lecture, de l’écriture, de l’écoute. <br />Dans la préface, accent est mis sur la notion de <strong>spiritualité philosophique</strong>&#0160;: «&#0160;En un sens purement philosophique, écrit Jean-Louis Vieillard-Baron, la spiritualité consiste dans l’effort sur soi-même que provoque la réflexion&#0160;». (9). Et il ajoute que c’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le travail de Louis Lavelle «&#0160;où la recherche du savoir et l’écriture sont la trame de la vie quotidienne.&#0160;». Avec cette très belle et forte formule&#0160;: «&#0160;Il ne faut pas laisser la quotidienneté à l’abandon&#0160;». <br />→ C’est mon champ, labours, semailles et récoltes&#0160;! Ou pas de récoltes&#0160;! <br />Il est donc judicieux de se doter de certaines ‘règles’ de vie quotidienne «&#0160;afin d’échapper à la superficialité en sachant voir la profondeur réelle du moindre geste quotidien.&#0160;» (11)<br />Lavelle&#0160;: «&#0160;L’efficacité des règles se fonde sur un exercice de l’attention plutôt que sur la répétition d’une pratique&#0160;», constat que ne désavoue pas la pratique de la méditation de pleine conscience, qui porte bien son nom. Il s’agit de recentrer l’attention sur soi, sur ses perceptions, en débranchant momentanément le mental, en se mettant à l’écart du foisonnement de divertissement du monde moderne. Qui a pour effet, sinon parfois pour but, d’empêcher la personne d’être elle-même, de s’occuper de ses affaires&#0160;! Il faut «&#0160;mettre en jeu l’activité la plus subtile et la plus profonde, dont la volonté n’est jamais qu’une imitation hésitante et grossière.&#0160;» <br />→ curieux comme je retrouve des propos similaires autour de l’idée de volonté chez Lavelle et chez Cynthia Fleury. <br />Car «&#0160;toute la difficulté, dit encore Lavelle, est de libérer en soi une activité à la fois plus sûre, plus puissante et plus aisée que le vouloir, à laquelle on évite de recourir et dont on gêne le jeu parce que l’amour-propre s’en mêle (...) qu’il refuse de consentir à une action qu’il est incapable de revendiquer.&#0160;» (33). <br />→ Il suffit, si ces mots ne sont pas clairs, de plonger dans son expérience personnelle, d’évoquer toutes ces fois où l’on a voulu quelque chose (par exemple continuer un texte qui se dérobe, pour rester dans les processus de la création), bloquant en fait encore plus le processus naturel, le ‘travail’ profond (on peut si on veut l’appeler l’inconscient ou le subconscient) de se faire, car on a fixé arbitrairement un objectif, une ligne au lieu de consentir à cette autre voie qui s’ouvre, qu’on n’a pas voulue, que peut-être on rechigne à emprunter, etc. <br /><br /><strong>Puissances de l’âme<br /></strong>«&#0160;Ces puissances de l’âme qui se dérobent presque toujours, mais qu’il dépend d’un acte continu de notre attention de toujours tenir en éveil.&#0160;» (23)<br />→ Si difficile&#0160;! Car tellement puissantes sont les sources de divertissement mais aussi d’intérêt sain et sincère qui occultent cette nécessité profonde. <br />Car il faut «&#0160;que l’esprit soit toujours en éveil&#0160;» (ce serait peut-être là ce que certains appellent le travail&#0160;?), il ne doit se laisser endormir «&#0160;ni par la paresse, ni par la mémoire&#0160;», ni «&#0160;divertir par la crainte ou le désir&#0160;». Il faut «&#0160;qu’il soit toujours prêt à écouter et à accueillir tout ce qui s’offre à son attention.&#0160;» (31)<br />→ Je suis troublée par la mention de la mémoire, presque sur le même pied que la paresse. En quoi la mémoire peut-elle endormir l’esprit&#0160;? Par la rêverie, par le recours à quelque chose d’antérieur dans le for intérieur, par le regret du passé&#0160;? <br /><br /><strong>De Lavelle à Valéry<br /></strong>Voici une remarque qui pourrait, me semble-t-il, avoir été écrite par Valéry&#0160;: «&#0160;Il faut chercher toujours l’intelligence et non l’intelligible et n’avoir de regard que pour l’acte de la pensée et non point pour son objet.&#0160;» <br />→ Et c’est toute la différence sans doute, à jamais, entre mes chers et tant admirés <em>Cahiers</em> de Paul Valéry, que j’ai posés en modèles bien sûr inatteignables à l’orée de la navigation du <em>Flotoir</em> et ce <em>Flotoir</em>, tant tourné vers l’objet de la pensée. Je l’ai souvent dit, il n’y a pas grand monde dans les <em>Cahiers</em> de Valéry, peu de livres ou de personnes évoqués. Non il scrute inlassablement, sans concession, sans recours au tout fait et au déjà pensé, <em>l’acte de la pensée</em>. <br /><br /><strong>Règles de l’intelligence<br /></strong>Ce sur-titre est le titre d’un des chapitres des <em>Règles de la vie quotidienne</em> de Louis Lavelle. «&#0160;Qu’aucun travail de l’esprit ne ressemble à un devoir, ni à l’exposition de ce que l’on sait, qu’il soit toujours une création et une découverte.&#0160;» (46)<br />→ Même à l’intérieur du <em>Flotoir</em>, il faudrait que cette visée s’applique. Oui, d’une certaine manière, j’expose ce que je sais, ce que j’ai découvert récemment, mais n’est-il pas possible dans le même temps, le reprenant d’en faire quelque chose d’autre, un appui pour une <em>création</em> ou une <em>découverte </em>miennes. Fut-ce dans de petites gloses hasardeuses. <br /><br /><strong>De l’acquisition des connaissances<br /></strong>Autre règle essentielle, qui me concerne de très près, moi qui suis atteinte parfois d’une sorte de boulimie de connaissances dans tous les domaines. Et pourquoi, s’il vous plait&#0160;? Immense question. À se poser. Voilà de quoi m’y inciter&#0160;: «&#0160;Il ne faut pas acquérir la connaissance comme on acquiert une chose, qui occupe momentanément une place dans notre mémoire. Une connaissance n’est rien si elle ne se change pas en une activité qui nous change nous-même. Ainsi, à l’inverse de ce que l’on croit, la connaissance n’est jamais qu’un moyen mais non pas un but&#0160;; et le but, c’est par elle de découvrir une des puissances de notre vie secrète.&#0160;» (47)<br />Incitation aussi à une forme de tact vis-à-vis de ce qui s’offre à nous&#0160;: «&#0160;Ne pas s’attarder sur une vue que l’on vient d’obtenir avec l’intention de n’en rien laisser échapper. Car en s’appesantissant sur elle, on obscurcit peu à peu sa lumière.&#0160;» (48). <br />→ N’en va-t-il pas ainsi aussi de certains souvenirs, si vivants, si lumineux au moment de leur découverte ou redécouverte et qui tournés et retournés mille et mille fois dans la tête et le cœur finissent par ressembler à de vieux chiffons poussiéreux&#0160;? <br />Lavelle encore stipule qu’il faut «&#0160;éviter l’effort qui, en pressant notre pensée, lui barre la route. La pensée est un mouvement spontané et subtil, il faut découvrir et respecter son libre jeu et non point le forcer&#0160;; elle est au-delà du vouloir et de l’amour-propre, au-delà de moi-même, et résiste à leur sollicitation. C’est au moment où ils s’effacent qu’elle jaillit.&#0160;» (49)<br />→ Dans son introduction, Jean-Louis Vieillard-Baron soulignait la proximité de certains aspects de la pensée de Lavelle avec le taoïsme. Il m’arrive aussi souvent de la rapprocher d’expériences nées de la méditation de pleine conscience, voire de la méditation à la Grothendieck. <br /><br /><strong>Tendresse<br /></strong>«&#0160;La vie de la conscience est une oscillation indéfinie autour d’un point d’équilibre sans cesse franchi et retrouvé&#0160;». (59) Bouffée de tendresse envers mon père, disparu il y a plus de huit ans et qui disait toujours, avec une pointe d’humour, que <em>l’équilibre était une suite de déséquilibres. </em>Je ne pense pas qu’il lisait Lavelle, jamais vu cet auteur dans ses mains et ne l’ai pas croisé dans les bibliothèques en rangeant l’appartement après leur disparition à lui et à ma mère.. Mais je suis convaincue qu’il l’aurait apprécié&#0160;; et ce d’autant plus que lui était croyant. Donc plus proche que moi de certains aspects de cette pensée qu’il aurait sans doute assimilée davantage à celle d’un Ignace de Loyola qu’au taoïsme (mais en homme de recherche intérieure qu’il était, ô combien, il avait aussi étudié les religions de l’Asie et voyagé à plusieurs reprises dans ces pays, Inde, Japon notamment.) <br /><br /><strong>De la vocation particulière<br /></strong>«&#0160;Il ne faut point attiédir cette ardeur d’être soi-même qui seule peut justifier la place de chaque être dans le monde.&#0160;». (67) «&#0160;C’est qu’il n’y a rien que nous ne devions faire par don plutôt que par choix. Alors seulement tout devient pour nous aisé, alerte, ardent et efficace. Il suffit pour cela de montrer assez d’attention à soi-même et de confiance dans ce qui s’offre. C’est l’intelligence même qui s’exerce en nous presque sans nous&#0160;: ce n’est plus le moi qui essaie de la conduire et pour ainsi de la forcer.&#0160;» (70)<br />Avec toujours l’importance de l’attention&#0160;: «&#0160;Il n’y a qu’une règle qui est de demeurer dans un état de constante attention, qui est une constante réponse, c’est-à-dire consentement constant à tout ce que la vie nous demande.&#0160;» (72)<br /><br /><strong>Tant de joies<br /></strong>À découvrir des textes superbes, ce poème tellement émouvant de Christian Dotremont qui m’a permis de mettre en œuvre mon idée de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/05/anthologie-permanente-a-livre-ouvert-christian-dotremont-abrupte-fable.html">nouvelle rubrique</a> pour <em>Poezibao</em>. Celle-ci, intitulée «&#0160;A livre ouvert&#0160;», sera souvent croisée avec «&#0160;l’anthologie permanente&#0160;» où j’avais commencé depuis un certain temps à développer l’appareil autour du texte choisi. Notamment avec des éléments trouvés sur le site de l’éditeur ou dans le prière d’insérer. Elle pourra aussi fonctionner de manière autonome. Ce ne sera pas une note critique de lecture, mais laissera le livre parler de lui-même en quelque sorte. <br /><br /><strong>De la création&#0160;: Pasolini<br /></strong>J’ai lu hier soir un superbe livre de Pasolini tout juste édité par les éditions Nous, <em>Je suis vivant</em>. C’est étonnant comment d’emblée, et même dans des poèmes peut-être moins réussis, moins mûrs (ceux-ci ont été écrits tôt dans la vie de Pasolini), on sent quelque chose qui n’est pas commun, qu’on ne sent pas dans au moins 90% de la production. Une question de personnalité, peut-être, de tempérament, d’authenticité sans doute (trop de productions, dignes d’intérêt, sont fabriquées ou bien tout simplement ne résultent pas de l’impératif de Rilke de n’écrire que ce qu’on ne peut absolument pas ne pas écrire). Dans un livre comme celui de Pasolini, certains poèmes me parlent, d’autres moins, mais il y a toujours ce <em>continuum,</em> qui traduit, j’ose une interprétation, que je suis en contact par ce poème avec le moi profond de Pasolini, son moi d’artiste, ce fond dont parle si bien Hohl, ou Rilke, ou à sa manière Cynthia Fleury et pas avec un «&#0160;mental&#0160;», performant, brillant, inventif. Mais au fond pas essentiellement créateur. <br />Pour parfaite de manière vraiment honnête l’analyse, je dois me poser la question de savoir si j’aurais détecté cela si je n’avais pas su que le livre est de Pasolini. Je ne peux pas répondre en l’état à cette question. <br /><br /><strong>De l’eau, encore de l’eau<br /></strong>Pour mille raisons je suis infiniment sensible au thème de l’eau. Des raisons personnelles, des raisons d’imaginaire, me sentant plus proche de cet élément que de tout autre (feu, terre, pour reprendre certains des éléments de Bachelard,) des raisons écologiques. Hier encore me servant un grand verre d’eau, je m’étonnais de sa transparence. Il me semble qu’un Laurent Albarracin a beaucoup travaillé sur ce thème, sans pouvoir ici être plus précise. Je ne sais pas si Boris Wolowiec qui vient de faire paraître <em>Feu </em>a aussi écrit sur l’eau, certainement, il faudrait plonger dans les livres pour retrouver le fil de l’eau. J’en viens à la raison de cette longue introduction, c’est que j’avoue ici mon plaisir à lire un poète qui n’est pas parmi les plus cités, <strong>Jacques Darras</strong>. Il me fait découvrir notamment le Doggerland dont j’ignorais tout et dont j’apprends qu’il s’agit «&#0160;du nom donné par les géologues à l&#39;étendue émergée au début de l&#39;holocène, qui se situait jadis dans la moitié sud de l&#39;actuelle mer du Nord, reliant la Grande-Bretagne au reste de l&#39;Europe durant les glaciations quaternaires. Le nom ‘Doggerland’ est emprunté au Dogger Bank, un banc de sable situé à la hauteur du Yorkshire.&#0160;» (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Doggerland">source</a>) Je n’ai pas trouvé de sens pour ce mot anglais Dogger dans lequel bien sûr, dans un premier temps, j’avais entendu Dog et connoté ce territoire comme un territoire de dystopie, le Pays des chiens&#0160;!!! Comment travaillent notre sens des mots et notre imaginaire&#0160;! <br />Je recopie encore quelques éléments de ma source (c’est le cas de le dire&#0160;!), car pour moi ces éléments sont inducteurs immédiats de rêve&#0160;: «&#0160;Au dernier maximum glaciaire il y a un peu plus de 20 000 ans, le niveau de la mer était plus bas qu&#39;à l&#39;époque actuelle, d&#39;environ 120 mètres, ce qui faisait émerger une grande partie de l&#39;actuelle mer du Nord et la totalité de la Manche. Différents fleuves comme le Rhin, la Tamise, la Seine, la Somme, se rejoignaient et formaient le fleuve Manche qui se jetait dans l&#39;Atlantique (expliquant que l&#39;on retrouve les mêmes poissons d&#39;eau douce dans ces fleuves actuellement isolés). D&#39;autres fleuves comme le Trent coulaient vers le nord. La ligne de partage des eaux se situait au niveau des Pays-Bas (et non dans le pas de Calais)&#0160;». <br />Le livre de Jacques Darras s’intitule <em>Le chœur maritime de la Maye</em> du nom de cette rivière dont Darras suit le cours et la vie depuis huit tomes publiés au Castor Astral. <br />Et bien sûr la lente submersion de ce territoire ne peut que renvoyer aux craintes contemporaines devant l’élévation du niveau de la mer. Ceux d’alors «&#0160;ne purent pas ne pas avoir noté la montée des marées / ne purent pas ne pas s’être parlé empiètement de vagues / Ne purent pas ne pas avoir pensé édification de digues / Ne purent pas ne pas avoir envisagé migrations futures. (15)&#0160;? <br /><br /><strong>Alors Albarracin justement<br /></strong>Laurent Albarracin et son dernier livre <em>Manuel de Réisophie pratique</em> dont j’ai donné des <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/05/anthologie-permanente-laurent-albarracin-manuel-de-r%C3%A9isophie-pratique.html">extraits</a> dans l’anthologie permanente de <em>Poezibao</em>. Petit rappel pour bien me faire comprendre&#0160;: «&#0160;Que nul n’entre ici s’il n’est tautologue. / Car c’est à sa dimension de chose que se mesure la chose /Et c’est dans sa dimension de chose qu’elle se déploie en chose. /Parce qu’elle s’enchose qu’elle est chose.&#0160;». Albarracin qui a bien écrit <em>Cartes sur l’eau</em>, et aussi <em>Le verre de l’eau</em> et <em>Le Ruisseau</em>. <br />→ Le <em>Flotoir</em> et c’est bien normal aime accueillir le fluide. <br /><br /><strong>La fin du courage<br /></strong>Si j’ai bien buté sur <em>Pretium doloris</em>, faute de bagage philosophique et sans doute juridique suffisant, je me retrouve à l’aise dans <em>la Fin du courage</em> de <strong>Cynthia Fleury,</strong> un livre datant de 2010. Où beaucoup de thèmes me semblent prémices de ce que j’ai trouvé dans <em>Ci-gît l’amer.</em> Cynthia Fleury qui avertit d’emblée&#0160;: «&#0160;Je sais maintenant que l’âme ne survit pas à la mort. Seule l’œuvre&#0160;: c’est-à-dire l’âme des autres.&#0160;» (8)<br />Féconde aussi cette idée posée très tôt, au seuil du chapitre intitulé «&#0160;La morale du courage&#0160;»&#0160;: «&#0160;Chaque époque historique affronte, à un moment ou à un autre, son seuil mélancolique. De même, chaque individu connaît cette phase d’épuisement et d’érosion de soi. Cette épreuve est celle de la fin du courage.&#0160;». Et elle ajoute, n’enfermant pas le lecteur dans le désespoir que «&#0160;c’est une épreuve qui ne scelle pas le déclin d’une époque ou d’un être mais, plus fondamentalement, une forme de passage initiatique, un face-à-face avec l’authenticité.&#0160;»<br />C&#39;est curieux comme a surgi dans ma tête le mot <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9armement_moral">réarmement moral</a>. Il y aurait peut-être un peu de cela dans ce vers quoi ouvre cette épreuve initiatique. (Attention, rien à voir avec certaines dérives fascistes&#0160;!). Et s’appuyant toujours sur de solides sources, Cynthia Fleury convoque Giorgio Agamben qui au contraire «&#0160;définit le contemporain par son habilité à être courageux, à savoir fixer l’obscurité du présent, autrement dit ‘neutraliser les lumières dont l’époque rayonne, pour en découvrir les ténèbres. (...) Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps.’&#0160;» (16)<br /><br /><strong>L’art de l’à propos<br /></strong>«&#0160;Ne pas savoir profiter de l’occasion, vivre l’instant présent, voilà l’autre nom du manque de courage. Être sans cesse déporté vers un passé ou un avenir, ne pas avoir le sens du temps, seulement celui du temps qui court et ne laisse rien s’achever ou arriver. A l’inverse, ‘vivre à propos’ devient <em>l’art renaissant</em>. ‘Quand je danse, je danse&#0160;; quand je dors, je dors&#0160;; (...) c’est injustice de corrompre ses règles. (...) – avez-vous su méditer et manier votre vie&#0160;? Vous avez fait la plus grande besogne de toutes’&#0160;» (26, les citations sont de Montaigne, in <em>Les Essais</em>, III, 13, l’art de vivre).<br />Montaigne encore&#0160;: «&#0160;A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine&#0160;»&#0160;: ce qui pourrait définir mon attitude présente envers le monde&#0160;! En sachant, comme le dit Sartre dans <em>la Nausée</em> que c’est sans doute cela qui est le plus difficile&#0160;: maintenir le désir devant la vie qui s’efface&#0160;» (cité p. 29) <br />Fleury continue avec Roquentin «&#0160;parfois regarder extrêmement les choses, les circonscrire, les définir, fait partie de l’acte courageux (...) l’engagement de voir juste (...) Pour cela les protocoles varient. Roquentin en avait un. Écrire chaque jour le changement quotidien. Ne rien laisser échapper et en même temps savoir trier le nécessaire de l’inutile.&#0160;» (29)<br /><br /><strong>Jankélévitch<br /></strong>Je retrouve ensuite, pendant de nombreuses pages dans le livre <em>La fin du courage</em>, la présence de Jankélévitch, avec bonheur. Je n’oublie jamais l’immense musicien qu’il fut et cela joue, peut-être, dans l’impression de familiarité que me donne souvent sa pensée. Pour lui, le courage est sans doute la réalisation de tout le reste, avec un «&#0160;seuil de décision inaugurale&#0160;». Oui, dit Cynthia Fleury, «&#0160;le courage est affaire de seuil, de saut. Il y a quelque chose de l’effort de Sisyphe, il faut affronter les ‘pauses de l’intention’ et il est bien difficile de se tenir en état d’alarme continuée. Ce que, soit dit en passant, on considère aussi souvent comme l’origine du stress. L’animal à l’origine était en état d’alarme continuée. Observer une gazelle dans un parc africain, au bord de l’eau, où tout ressemble à un jardin d’Eden, montre en quel état de vigilance extrême elle est, se sachant constamment proie potentielle de maints prédateurs.&#0160;» Je pense aussi, devant cette exigence ici annoncée de regarder les choses en face et de se maintenir en état de vigilance à cette autre attitude, qui consiste à se mettre la tête dans le sable, comme on dit que le fait l’autruche, pour rester en Afrique. Il faut donc aussi être dans le souci de soi, mais souligne C. Fleury «&#0160;le ‘souci de soi’ foucaldien n’est pas synonyme de bien-être. Il est indissociable d’un effort et d’un art de vivre qui sous-tendent un prix à payer&#0160;» (34)<br />Et c’est aussi que «&#0160;le dépassement de soi se fait dans l’épreuve du vide. C’est là son caractère initiatique&#0160;» (35). <br />Et je découvre avec joie qu’il y aura une émission «&#0160;Un été avec Jankélévitch&#0160;» à partir de ce 2 juillet, sur France Inter, à 7 h 54. En espérant que ce soit un peu plus qu’une «&#0160;capsule&#0160;». <br /><br /><strong>Imaginatio vera<br /></strong>Découvert chez Cynthia Fleury cette très intéressante notion. <br />«&#0160;L’épistémologie du courage, une équation à trois entrées&#0160;: <em>Imaginatio vera</em> – <em>pretium doloris</em> – <em>vis comica</em>. S&#39;il fallait synthétiser l&#39;épistémologie du courage, on pourrait chercher à articuler trois postures éthiques et de connaissance, trois manières de se tenir face au réel, trois mécanismes profonds qui diffèrent tout en gardant une force alchimique commune. Rappeler que le dire vrai, parrèsiastique, est littéraire, c&#39;est s&#39;inscrire dans le règne de l&#39;<em>imaginatio vera </em>ou imagination vraie. Cette faculté est l&#39;inverse de l&#39;imaginaire et des fantasmatiques infantiles ou barbares. L&#39;envers d&#39;un surmoi déconstruit ou en perdition. À l&#39;opposé d&#39;un ça qui prendrait le pouvoir. À l&#39;inverse, l<em>&#39;imaginatio vera </em>est le pouvoir de ceux qui inventent le réel, qui font surgir l&#39;événement. Les bachelardiens qui se réclament des poétiques de la matière, qui savent que la connaissance est toujours affaire de co-naissance, font l&#39;épreuve de cette imagination noétique, créatrice et éthique. C&#39;est autant la faculté qui schématise, produit les schèmes et les modèles, concentrés de principes et de valeurs. Quelque chose qui n&#39;est pas exclusivement un concept. Et qui n&#39;a rien de strictement sensible. Un entre-deux. Henri Corbin l&#39;avait rattaché au <em>monde imaginal,</em> ce monde aux confins du monde sensible et du monde intelligible a pour but de concrétiser le spirituel et de spiritualiser le sensible. Non pas le monde des idées, mais celui des images principielles, des images de l&#39;âme, qui la nourrissent et l&#39;élèvent. (...) une faculté de l’âme et du cœur, plus encore que de l’esprit. La gageure de l<em>’imaginatio vera</em>&#0160;: inventer le réel sans le fuir.&#0160;» (84). <br />→ noter d’abord que le parrèsiaste est celui qui fait usage de franc-parler. Chez C. Fleury cette notion très présente de «&#0160;dire vrai, parrèsiastique&#0160;» (en référence aux travaux de Michel Foucault sur la parrêsia)&#0160;? <br /><br /><strong>Du poème<br /></strong>J’adore cette introduction d’un article de Julien Starck sur le travail de Philippe Jaffeux&#0160;: «&#0160;La poésie de Philippe Jaffeux est renaissance. Chaque aphorisme agit comme une onde de choc entraînant une révolution dans l’esprit. Il est rare d&#39;avoir affaire en poésie à des inventions, ou plutôt il est rare que la joie du poème égale celle de l&#39;invention d’une technique, l’allégresse d’une trouvaille, la stupéfaction devant la découverte d’une terre inconnue. Si la renaissance implique le sentiment de l’aventure et la promesse réjouissante d’une perspective nouvelle, alors les <em>Courants</em> sont pleinement un poème renaissant.&#0160;» <br /><br /><strong>Le ‘verstohlen’<br /></strong><em>«&#0160;Ce qui ne peut être volé</em>. Tel est le titre de la «&#0160;<a href="https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Tracts/Grand-format/Ce-qui-ne-peut-etre-vole">charte du Verstohlen</a> &#0160;» (Tracts, Gallimard) rédigée par Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio et publiée ce jeudi 26 mai. Derrière ce terme, qui désigne en allemand la notion de furtivité, la philosophe et le designer appellent à préserver ce qui fait le sel de la «&#0160;<em>vie bonne</em>&#0160;», qu’on l’appelle bien commun, bien vital, besoin essentiel, capacité, capabilité, universel ou inappropriable. <br />Bien sûr, je vais l’acquérir sur le champ. <br />Un peu plus tard, c’est fait, sur la liseuse&#0160;! <br /><br /><strong>Règles de la vie quotidienne<br /></strong>Je reviens à mes relevés du livre de Louis Lavelle qui suggère de «&#0160;Bannir toute préoccupation et d’avoir l’esprit vide et non point rempli de pensées. Alors l’activité de l’esprit s’exerce librement&#0160;: et les pensées dont il a besoin se présentent à leur place et dans la lumière qui convient.&#0160;» (76)<br />→ on n’est pas loin ici des suggestions de la méditation de pleine conscience, avec le travail sur le mental qui accapare ou monopolise l’attention et détourne des sensations, de l’environnement, de ce qui advient, là. Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Il ne faut pas solliciter la pensée, il faut la laisser venir à son heure et lui prêter seulement une oreille attentive. C’est en ne cherchant pas à penser qu’on pense, en ne cherchant pas à être profond qu’on l’est.&#0160;» (84)<br />Et pour préciser encore mieux sa pensée&#0160;: «&#0160;Le mal, c’est que nous sollicitons vainement l’esprit quand il est muet et que nous demeurons sourd à son appel quand il nous parle&#0160;» (94). <br />Et ne pas croire qu’en modifiant quoi que ce soit dans sa vie (conditions matérielles, entourage, etc.) on empêchera la procrastination&#0160;: «&#0160;quelle que soit la situation où l’on est, être assuré de pouvoir retrouver toujours cette inspiration spirituelle dont dépend à chaque instant notre puissance et notre bonheur.&#0160;» (77). <br />→ c’est essentiel ce contact avec cette intention, celle du souci de soi, de la recherche, de l’attention focalisée à l’intérieur, à l’écart du divertissement général. <br />Mais (et en dépit du titre du livre), ce n’est pas en se donnant des règles qu’on peut y arriver, il ne faut pas tout attendre de la méthode ou de la règle. Car «&#0160;ce n’est pas demain qu’il faut agir, c’est tout de suite. Et chacun dispose d’assez de lumière pour savoir dans l’instant ce qu’il a à faire.&#0160;»<br />→ un peu moins optimiste que Lavelle sur cette dernière proposition, tant sont puissantes les voix des sirènes, de toute nature, qui nous détournent de ce qu’il y aurait à faire, vraiment&#0160;! Mais «&#0160;cela ne veut pas dire que les règles sont sans utilité&#0160;; elles sont non pas des recettes pour agir, mais cette sorte de rappel à nous-même de notre activité la plus pure dont l’exercice demeure toujours nouveau.&#0160;» (78). <br /><br /><strong>Tenir ensemble trois attitudes<br /></strong>«&#0160;Le malheur, c&#39;est qu&#39;on ne fait rien sans cette ardeur intérieure qui ébranle toutes les puissances de notre esprit, sans cette sérénité indifférente qui, comme un miroir parfaitement poli, attend que l&#39;image se présente à elle pour la refléter sans la déformer, sans la méthode enfin qui prépare et sollicite la découverte par des artifices.<br />Mais ce sont des attitudes spirituelles qui s&#39;excluent presque toujours et il faut beaucoup d&#39;art pour ne pas laisser éteindre le feu intérieur et savoir à temps le convertir en lumière, pour être capable de le régler et de lui fournir à temps l&#39;aliment qui lui convient.&#0160;» (97)<br />→ ce serait presqu’aussi des conseils pour la photographie&#0160;! <br />Et le but est qu’il y ait «&#0160;une certaine constance de notre état intérieur qu’il s’agit pour nous de maintenir et qui est telle que les événement se produisent alors comme ils le doivent, sans que nous ayons jamais ni à les refuser ni à les appeler.&#0160;» (98)<br />→ mais pour cela, il faut sans doute savoir déterminer quels éléments sont toxiques pour cet état intérieur, lesquels viennent à le polluer. <br />Et il y a là une grande ambition en fait, il s’agit d’«&#0160;aller vite et loin, donner toujours à son esprit tout son mouvement et l’obliger à enjamber les distances les plus grandes afin qu’il nous évite de demeurer sur place et d’y mourir.&#0160;» (98)<br /><br /><strong>Comme un feu<br /></strong>(En hommage secret à Boris Wolowiec, dont le dernier livre s’intitule <em>Feu</em>. «&#0160;L’esprit est très justement comparé au feu. Il y a des choses qu’il doit éclairer, d’autres qu’il doit échauffer, d’autres enfin qu’il doit consumer ou fondre.&#0160;» (99)<br />Wolowiec, première phrase du livre&#0160;: «&#0160;Le feu offre. Le feu détruit. Le feu offre détruit. Le feu offre infinitif. Le feu détruit infinitif. Le feu offre détruit infinitif.&#0160;» (7)<br />Ou bien&#0160;: «&#0160;Le feu apparait comme l’arbre de la fascination. Le feu apparait comme l’arbre de fascination du hasard. Le feu apparait comme l’arbre de fascination du hasard fatal.<br />Le feu apparait comme l’arbre de vivacité de la fatalité. Le feu apparait comme l’arbre de vivacité de la fascination. Le feu apparait comme l’arbre de vivacité fatale de la fascination.&#0160;» (25)<br />→ Ces auteurs rares mais importants, qui d’ailleurs se parlent beaucoup&#0160;: Jaffeux, Wolowiec, Albarracin, Ch&#39;Vavar.&#0160; <br /><br /><strong>Un contact difficile<br /></strong>«&#0160;Le difficile, c’est d’obtenir toujours le contact direct avec le réel dans l’instant, d’empêcher que la mémoire, l’habitude, le savoir creusent un intervalle, puis interposent un écran entre le réel et nous.&#0160;» (99)<br />→ C’est qu’il nous faut prendre conscience de l’immense bagage de réflexes conditionnés que nous traînons en permanence avec nous, de telle sorte que lors d’une sensation x, se met en branle tout un jeu d’associations, de suggestions intérieures, de réminiscences, qui viennent immédiatement envahir, comme une marée montante, la sensation x et bien entendu la dénaturer à nos yeux. Elle n’est plus la sensation x, brute mais une entité complexe et inextricable (sans aucun intérêt quant au travail profond). <br /><br /><strong>Une vraie sagesse<br /></strong>Celle de connaître ses moyens, mais aussi ses tropismes, ses tensions, ses désirs. De ne pas se croire obligé d’aller dans telle ou telle direction qui ne nous concerne pas (par amour-propre, dirait sans doute Lavelle&#0160;!). Qui conseille de «&#0160;ne point s’attacher à un objet qui m’est étranger ou qui me dépasse.&#0160;». (104). Que la puissance créatrice «&#0160;ne cède jamais à la contrainte, même celle de l’amour-propre&#0160;; et qu’elle s’attache seulement à discerner ce qui lui convient, c’est-à-dire un accord entre la proposition que le réel lui adresse et son élan le plus naturel. Ce qui est moins aisé qu’on pense.&#0160;»<br />→ En effet. Il s’agit par exemple d’examiner avec soin les conseils bien intentionnés (en principe) du type qu’il me faudrait m’intéresser à telle œuvre, lire tel livre. <br />Il y a beaucoup de mesure et d’intelligence dans ce livre, qui porte haut l’exigence mais qui n’enseigne pas une forme de rigidité asséchante. Pour preuve, cette suggestion qu’il s’agit de «&#0160;maintenir cette <strong>grande aération de l’esprit</strong>, qui garde sa liberté non pas seulement toujours disponible, mais toujours en exercice, qui se laisse solliciter par toutes les choses qui s’offrent, sans jamais se laisser emporter par elles, qui n’est point toujours à la peine pour rechercher ce que l’inspiration lui refuse et que son amour-propre lui réclame, telle est la santé de l’âme et même du corps.&#0160;» (109) [c’est moi qui souligne]. <br /><br /><strong>La grande affaire<br /></strong>«&#0160;La grande affaire est de rejoindre tous les éclairs qui traversent notre pensée aux différentes heures de la journée, de telle manière qu&#39;au lieu de se dissiper aussitôt, ils nous permettent de vivre dans une atmosphère de lumière.<br />Et pour cela il s&#39;agit beaucoup moins de les multiplier que de les convertir en une sorte d&#39;irradiation continue où tout mouvement semble aboli.<br />Il en est ainsi de tous les mouvements particuliers de bonne volonté qui doivent se fondre dans un même acte de volonté toujours présent et à peine sensible et qui ne connaît ni interruption, ni reprise.&#0160;» (111)<br />Et cela qui est très important pour moi&#0160;: «&#0160;<strong>ne jamais servir une cause extérieure</strong> mais poursuivre seulement cet élargissement de notre âme dont tous les actes que nous cherchons à produire ne sont que les moyens ou les effets. (112) [c’est moi qui souligne] <br /><br /><strong>Les quatrains<br /></strong>Lu hier et beaucoup aimé <em>Quatre à quatre vers le Nord</em> de Jacques Darras (éditions Cours toujours, alors que je reçois aussi un livre de Lucien Suel, publié chez le même éditeur, au nom merveilleux). J’ai aimé ces quatrains pour leur forme concise, Darras parle quelque part de leur brièveté et aussi bien sûr pour le thème du Nord. Peu d’écrivains le partagent, ce thème. Il y a ceux de la Picardie (Ch&#39;Vavar en particulier, Lucien Suel peut-être), il y a Dotremont évoqué récemment dont la vie oscillait entre Belgique et Finlande (Laponie). Il y a aussi l’exemple célèbre de Gould. Le tropisme principal chez les écrivains (ceux que je lis en tous cas et ils sont quand même assez nombreux pour tenter une petite statistique&#0160;!) est vers la Méditerranée, vers le Sud, voire vers l’Orient et l’Extrême Orient. Cela dit le tropisme nordique de Darras ne me semble pas inclure, il me contredira peut-être, l’Allemagne. Pas tant que ça en tous cas. <br /><br /><strong>Et mon âme&#0160;? <br /></strong>«&#0160;Est-ce que l’âme s’évapore comme après qu’est tombée / Une pluie sur des fanes, toi marchant à travers / Pieds bottés, les secouant, gouttes rejoignant la terre, / Les rivières puis au ciel, nuages condensées&#0160;?&#0160;» (J. Darras) <br /><br /><strong>Un nouveau tract, comme une tendre invite<br /></strong>Invite presque tendre de Cynthia Fleury, qui propose un second texte à la collection ‘Tracts’ de Gallimard&#0160;; <em>ce qui ne peut nous être volé.</em> «&#0160;Ce texte a vocation à inspirer tous ceux qui ont besoin de réarmer leur désir, de s’appuyer sur quelques compagnons (<em>fellows</em>) déjà constitués, de partager des méthodes de conception et de déploiement et d’arpenter ensemble les chemins de la ‘vie bonne’. Nous sommes des hommes dont l’humanisme est fragile, dépendant de la dimension phorique des milieux naturels, socio-historiques, économiques, culturels et politiques. Chacun d’entre nous tisse dans le détail de sa vie une manière de se lier à des collectifs plus régulateurs, tout en assumant un principe d’individuation digne de ce nom.&#0160;» (Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio<em>, Ce qui ne peut être volé,</em> Gallimard, p. 2)<br />Et ce texte va s’articuler en dix points «&#0160;venant poser sans hiérarchie tout ce qui ne peut nous être volé&#0160;: le silence, l’horizon, le soin des morts, la liberté d’usage, la qualité de vie, la santé physique et psychique, le temps long, la possibilité de demeurer et devenir&#0160;; mais aussi les méthodes qui permettent d’éviter que ce vol ait lieu&#0160;: le <em>proof of care</em>, le climat de soin, l’enquête, le droit d’expérimentation, la générativité du vulnérable et, plus généralement, la furtivité.&#0160;» (3)<br />→ tout un programme, dans le vrai sens du mot et pas en boutade et même si je ne ressens pas le besoin de <em>réarmer mon désir.</em> Un programme que j’aimerais dérouler point par point, car comme j’aime à le dire je crois être ici <em>sur zone&#0160;!</em> par rapport à ma recherche en cours. Littéraire et personnelle. <br /><br /><strong>La dimension phorique<br /></strong>Cynthia Fleury use d’une langue souvent bien particulière, avec des concepts que j’ai parfois un peu de mal à suivre comme celui du <em>dire vrai, parrèsiastique</em>, déjà évoqué ici. Mais je tombe en arrêt devant le terme de <em>dimension phorique</em>, ce qui nous porte, comme le christophore, Christophe, qui porte le Christ et qui m’évoque toujours un beau texte de Michel Tournier (dans <em>Les Météores&#0160;?) </em>mais qui me fait penser aussi à Jean Valjean portant Marius dans les égouts de Paris. <br />«&#0160;L’adjectif ‘phorique’ nous vient du grec ancien (<em>phorein</em>) et veut dire ‘porter’, aussi bien porter un petit enfant qui ne peut se porter tout seul, qu’un objet pour le déplacer d’un endroit à un autre. La fonction phorique caractérise tout ce qui relève explicitement de cette action de portage, soit une partie non négligeable des activités humaines liées aux problématiques de dépendances.&#0160;» (<a href="https://ch-le-vinatier.reseaudoc.fr/index.php?lvl=notice_display&amp;id=54165">ici</a>) <br />Cynthia Fleury explique qu’à travers ses différents engagements, elle travaille à mettre fin à ce qu’elle appelle un «&#0160;déni des vulnérabilités, qu’elles soient sociales, ontologiques ou systémiques&#0160;» (3). Il s’agirait de «&#0160;concevoir des modes d’être ou d’agir résilients, susceptibles de refonder des émancipations et des capacités, de créer, de prototyper, d’expérimenter, de faire advenir le ‘réel’ autrement que dans son fracas et son impossible synthèse, de le donner vers son ‘ouvert’, vers sa générativité.&#0160;» (3)<br /><br /><strong>La furtivité<br /></strong>«&#0160;Très vite, l’adjectif furtif et son adverbe (‘furtivement’) sont apparus. Ils étaient devenus littéraires grâce à Alain Damasio. Ils allaient devenir irrémédiablement politiques, avec une charte dédiée à cet enjeu, celle du <em>Verstohlen</em>, littéralement <em>furtivement</em> en allemand, ou comment s’extirper, s’exfiltrer de la réalité telle qu’elle nous est proposée aujourd’hui, tristement réduite aux processus de réification quasi quotidiens.&#0160;»<br />C&#39;est qu’il ne s’agit pas de fuir, mais de «&#0160;créer dans les entrelacs des abandons, des fatigues, des blessures et des vexations, le renouveau nécessaire à l’élaboration des futures légitimités, celles qui continueront de guider les grandes et petites histoires, individuelles et civilisationnelles.&#0160;» (4)<br /><br /><strong>Accéder à une vue<br /></strong>Un premier point dans ceux que développent C. Fleury et A. Fenoglio dans ce manifeste&#0160;: accéder à une vue, pas une vue de l’esprit, une vue réelle, une vue sur le paysage, fût-il urbain, une vue sur le monde. Une fenêtre pourrait-on presque dire alors que les marchands de sommeil ne se privent pas de louer des recoins ignobles et dépourvus de fenêtre, alors que j’ai connu jadis un petit garçon qui dormait dans une chambre sans fenêtre. Je passe des heures chez moi à regarder la vue, vue Ouest sur les coteaux de Seine, avec tout le jeu des verts, des lumières, les grains qui arrivent presque toujours par là, les hélicoptères qui se posent à l’héliport, l’Observatoire et son toit rond, le halo lumineux des bateaux mouches, le soir, sur la Seine, que je ne vois nulle part, sauf via cette trace lumineuse&#0160;; à l’Est, une vue plus minérale, quelques arbres, et une mer de bâtiments, dominée par ce phare qu’est le Dôme des Invalides. <br />Et sans cesse ce fameux ciel de traîne de Paris, les contrastes, les couleurs. L’éclairage du soir qui me fait si souvent penser à la <em>Vue de Delft</em> de Vermeer. Les traînées des avions, toutes les grues qui clignotent à qui mieux mieux la nuit. Je me souviens de cette réflexion de mon père, qui disait que dans la maison bretonne, il était difficile de lire assis dans le canapé, tant l’œil était constamment sollicité par un jeu de couleurs ou de lumière sur la mer, les petites îles en face de la maison et ces couleurs d’émeraude. Évoquer aussi la frustration, toujours, du photographe, lui, moi, de ne jamais pouvoir rendre ce que nous avions vu, si furtif (<em>verstohlen</em>&#0160;!), parfois, si subtil que même d’excellents appareils de photo (lui avait un Leica) demeuraient impuissants à traduire cela. <br /><br /><strong>Un projet de lecture<br /></strong>Je relève <a href="https://lintervalle.blog/2022/05/29/une-immense-fissure-du-silence-en-poesie-par-stefan-hertmans-ecrivain/">ces mots</a> dans le blog l’Intervalle de Fabien Ribery à propos de l’écrivain Stefan Hertmans&#0160;: «&#0160;Paraît aujourd’hui, conjointement à <em>Une ascension</em> (roman) et <em>Sous un ciel d’airain</em> (poésies, 1975-2018), un ensemble de quatre essais intitulé <em>Poétique du silence</em> influencés par la façon dont Adorno conçoit ce genre comme composition musicale avant tout. Il s’agit d’interroger l’inadéquation du langage et du monde, notamment à partir de la fameuse <em>Lettre de Lord Chandos</em>, de Hugo von Hofmannsthal, et du mutisme dans<em> Lenz</em> de Büchner, mais aussi de la césure chez Paul Celan et de la thématique de l’oubli et du mal chez W. G. Sebald (<em>Austerlitz, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, Campo Santo</em>). ‘Dans les essais qui suivent, écrit l’auteur en préface, je me penche sur la limite de ce qui peut être dit dans un texte littéraire, mais aussi sur ce qui fait que certains poètes finissent par se taire douloureusement, se suicider ou sombrer dans la folie. Je commence mon questionnement en m’intéressant à la littérature prémoderne, à la manière dont on abordait le thème de l’indicible pendant le romantisme, et je termine par la modernité tardive.’&#0160;» <br />Dans le même <a href="https://lintervalle.blog/2022/05/29/une-immense-fissure-du-silence-en-poesie-par-stefan-hertmans-ecrivain/">article</a>, cette autre note&#0160;: «&#0160;Dans l’essai <em>La glotte comme abîme</em>, l’écrivain belge analyse de façon magistrale le drame Celan condamné à écrire dans la langue (maternelle) du bourreau. <br />‘L’allemand devient la remise où sont stockés à la fois l’élévation et l’angoisse infernale, les codes moraux brisés, les traces de culture oubliées, un soupçon de langue et de prière yiddish, une invocation ou un psaume associé à un ordre absurde.’ Celan, qui admirait Hölderlin, c’est la brisure, le style paratactique, l’enjambement vertigineux, l’extrême concision, l’effroi, le glas.&#0160;»<br /><br /><strong>Lectures croisées<br /></strong>Je continue mes lectures croisées, enchevêtrées, reprises, mises de côté, reprises encore, abandonnées, ressuscitées. J’ai fini <em>Quatre à quatre vers le Nord</em> de Jacques Darras. Il y a là en effet des quatrains mais aussi ce qu’il appelle des Congés, forme poétique du Moyen-Âge, inaugurée par Jean Bodel&#0160;: un <em>douzain octosyllabique où l’esprit satirique côtoie l’éloge et la gratitude</em>. Darras dit relancer dans son livre cette pratique sous forme de <em>Nouveaux congés arrageois</em>. C’est vraiment intéressant et il y a une très grande érudition cachée sous bien de ces quatrains. <br /><br /><strong>Le goût des mots, Françoise Héritier<br /></strong>J’ouvre Françoise Héritier, <em>le goût des mots,</em> un petit livre publié par Odile Jacob et découvert par hasard en allant acheter à la librairie le coffret Kafka de la Pléiade qui sera sans doute ma grande traversée estivale (Journal et correspondance). Je note d’abord à quel point certains livres peuvent être confortables, oui confortables. Ici tout est plaisant, à ma main, à mes yeux. Le livre est petit mais très soigné, avec en fond une trame empruntée à Paul Klee, un beau cartouche blanc avec le nom de l’auteur et le titre et en bas le petit tipi des éditions Odile Jacob. Belle typographie, très lisible. Pour me «&#0160;battre&#0160;» tout le temps avec certains livres (notamment ceux qui s’ouvrent mal, ou ceux dont la typographie est mal lisible), j’apprécie hautement. Ce livre n’est pas une nouveauté en fait, c’est une réédition d’un livre de 2013. <br />Curieusement, ayant parcouru aussi quelques pages de <em>Bingo</em> de Marc Cholodenko reçu cette semaine, je note une similitude d’approche, à savoir celle d’un <strong>jeté de propositions</strong>, d’idées, de phrases. Chez Cholodenko, à peine effleuré encore, il s’agit de propositions numérotées, mais disposées dans un ordre qui semble aléatoire. Chez Françoise Héritier, c’est plutôt l’idée de quelque chose d’hétéroclite «&#0160;les registres eux-mêmes ne sont classés d’aucune manière ni conceptuelle ni alphabétique. J’ai voulu conserver le caractère hétéroclite de cette danse poétique et vibrionnante des mots&#0160;». (15)<br /><br /><strong>Un étonnement<br /></strong>Je m’étonne, en lisant ce petit opus de Françoise Héritier (dont <em>Le Sel de la vie</em> compte tant pour moi au point de m’inspirer une rubrique de ce <em>Flotoir</em>, «&#0160;Flacon de sels&#0160;», sans doute trop peu alimentée&#0160;! Non par manque de «&#0160;sels&#0160;», mais plutôt par négligence à les recenser, alors que c’est fondamental pour tenir le coup&#0160;!) Je m’étonne donc d’un curieux mélange entre des passages profonds, sinon forcément innovants et d’autres qui tombent à plat, tissés de lieux communs et de banalités (surtout au demeurant quand elle passe du constat à l’exemple précis&#0160;!). Comme un décalage entre la subtilité de ses analyses et certains de ses exemple qui me font l’effet d’être un peu béta (je m’autorise ce vocabulaire dans ce contexte, puisqu’elle traque aussi, et je me réjouis de les découvrir, des mots que l’on employait dans son enfance, et encore sans doute un peu dans la mienne, décalée d’une grande quinzaine d’années par rapport à la sienne (calculez l’âge du capitaine&#0160;!). <br /><br /><strong>Dame Tartine<br /></strong>Françoise Héritier parle de <em>fantaisie</em> à propos de cet essai et dit que cette <em>fantaisie </em>elle «&#0160;trouve ses racines dans des étonnements d’enfance où la découverte des mots du langage parlé s’apparentait à celle de confitures et bonbons et avait le même goût de réalité&#0160;» (9). <br />→ Lisant ces mots, surgissent en moi ces paroles de chanson enfantine où tout se mêle, les bonbons, la musique et les mots, en un ensemble... forcément délicieux&#0160;: «&#0160;il était une dame Tartine /dans un beau palais de beurre frais /la muraille était de praline...&#0160;» (ennéasyllabe) et aussi bien sûr les paroles de <em>Ah vous dirais-je maman</em> «&#0160;ce qui cause mon tourment/ papa veut que je raisonne/comme une grande personne/mais moi je dis que les bonbons valent mieux que la raison.&#0160;» (heptasyllabe - préfère l&#39;<em>Impair</em> / Plus vague et plus soluble dans l&#39;air /Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.) <br />Alors Françoise Héritier, une face dame savante une face dame Tartine&#0160;? <br /><em>Ah vous dirais-je maman</em> pris comme thème de variations par Mozart, ce qui bien sûr n’est pas un hasard. <br /><br /><strong>Parlure et écriture<br /></strong>Françoise Héritier met en regard <em>parlure</em> et écriture. Et s’interroge sur ce qui se passe dans sa tête quand elle «&#0160;essaie de cerner au plus près le processus de la pensée et de cette ‘parlure’ inlassable&#0160;? (...) Sont-ce des mots que j’entends&#0160;? ou que je vois&#0160;? que je déchiffre, que je prononce <em>in petto</em>&#0160;? que j’ai en bouche et pas seulement en tête&#0160;? qui viennent tout seuls ou qui sont happés nécessairement par d’autres dans un déroulement sans fin&#0160;? Sont-ce des images globales, des sons ou des lettres&#0160;? des phonèmes nettement séparés, en leur état brut&#0160;? des lettres que l’on épèle mentalement&#0160;? des ensembles qui se substituent les uns aux autres à grande allure&#0160;? (10)<br />→ questions en apparence simples mais vertigineuses. Chacune prise séparément à confronter à ce que l’on expérimente, via une vraie introspection. <br />Question liée, concernant ce qu’elle appelle de façon amusante des <em>encordages du sens</em>&#0160;: «&#0160;S’agit-il encore vraiment de pensée puisque nous voyons bien que ces encordages dans la vie quotidienne dérivent plutôt d’états émotionnels et d’affects (ce qui affecte notre vie intérieure et extérieure) que d’une pensée consciente, élaborée, organisée&#0160;? (10)<br />Et ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’elle réfléchit aussi en s’appuyant sur son expérience «&#0160;auprès des locuteurs analphabètes d’une langue africaine dont l’originalité consiste à avoir des tons de hauteur différente (...) ainsi le vocable <em>tyiri</em> peut revêtir cinq sens radicalement différents, selon le ton (chef, brousse, rein...) (12).<br />[Bref pense-bête&#0160;: Françoise Héritier, née le 15 novembre 1933 à Veauche dans la Loire et morte le 15 novembre 2017 à Paris, est une anthropologue, ethnologue et militante féministe française.] <br /><br /><strong>Mot écrit<br /></strong>Elle insiste sur ce passage, si important pour chacun, entre le mot seulement entendu et le mot que l’on va découvrir ensuite écrit. Elle pense, toujours se confrontant à ses expériences d’ethnologue, «&#0160;qu’un caractère acquis (la transcription des sons par l’écriture) joue un rôle considérable dans notre manière d’isoler et d’entendre les sons de la langue.&#0160;»<br />→ j’en veux pour preuve que lorsque j’entends un mot (ou un nom d’ailleurs) inconnu, j’essaie tout de suite de visualiser son écriture, ce qui est aussi une manière de chercher sa structure, voire son étymologie. Ce serait intéressant d’avoir l’avis d’orthophonistes sur ce sujet&#0160;! <br />Et ce passage du mot seulement entendu au mot vu, F. Héritier pense qu’il pourrait avoir <em>asséché l’imagination</em>. Elle pose donc deux interrogations&#0160;: «&#0160;Qu’est-ce qui nous reste de la faculté créatrice de sens d’après les sens qu’a l’enfant avant l’écriture comme l’avait jadis l’humanité&#0160;? Comment fonctionne le formatage dans le corps&#0160;?&#0160;»<br />→ Une dizaine de pages et déjà un nombre considérable de questions, là où j’attendais surtout un petit effet «&#0160;madeleine de Proust&#0160;» à retrouver des mots perdus de mon enfance&#0160;! Des questions et des expériences concrètes à faire, qui ne sont pas sans rapport avec ce qui est souvent proposé dans la méditation de pleine conscience, une fois de plus. <br /><br /><strong>Une expérience particulière<br /></strong>F. Héritier dit avoir isolé dans son enfance deux «&#0160;registres&#0160;», mot dont elle dit qu’il faut le prendre au pied de la lettre, dans ses deux sens. Celui d’un volume, d’un recueil où l’on enregistre des données d’une part&#0160;; orientation ou tonalité donnée d’autre part (le registre d’une voix). Elle révèle que dans ce livre-registre, elle a engrangé des mots qui ont pour elle une autre définition que celle qui leur est communément accordé, «&#0160;créant ainsi une surréalité où ils s’épanouissent à l’aise&#0160;». (14). C’est fort surprenant et j’attends la suite, pour voir si j’ai aussi cette expérience de mots détournés secrètement de leur sens usuel. <br />Elle annonce alors deux parties de son livre, deux «&#0160;registres&#0160;», celui de ces «&#0160;définitions accordées intuitivement à des mots dans la recherche d’une création permanente du réel&#0160;» et par ailleurs celui recensant «&#0160;une partie (seulement) de l’énorme ensemble de ces expressions toutes faites qui ne sont ni des proverbes ni des dictons, ni des aphorismes ni de l’argot et qui nous servent à communiquer sur des bases solidement partagées&#0160;».<br />→ petit bémol sur le <em>solidement partagées</em>, car mon expérience m’a maintes fois montré qu’il y avait un effet générationnel et que ces expressions parfois, ne «&#0160;disent&#0160;» strictement rien à des enfants, voire à des jeunes adultes d’aujourd’hui. <br /><br /><strong>Question d’échelle<br /></strong>Dans la <em>Charte du Verstohlen</em>, Cynthia Fleury pose la juste question de l’échelle, car, dit-elle, «&#0160;nous ne pouvons plus utiliser les voies de la massification standard, qui sont indissociables du processus de production et de consommation, trop voraces en matière de ressources et trop réificateurs pour les sujets.&#0160;» (10) Ce qu’elle appelle le climat de soin (<em>clouds of care</em>) est à la fois une méthode et un territoire, et active plusieurs échelles, plusieurs plans de régulation. «&#0160;Nos ‘réalités’ socio-politiques sont fusionnées&#0160;: elles activent autant des milieux écosystémiques, des territoires physiques classiques (local, national, international) ou nouveaux (espace et cyber espace) que des territoires mentaux et des espaces thymiques (au sens d’espaces émotionnels), tous ces plans à activer ensemble pour qu’un nouveau ‘réel’ advienne et se développe en soutien à la vie bonne.&#0160;» (11)<br />À rapprocher peut-être de cela&#0160;: «&#0160;Les avancées de la monoculture généralisée à toute chose causent la perte de la diversité de la vie et des modes d’existence. Les conséquences de cet appauvrissement ne touchent pas seulement les nombreuses formes de vie directement menacées, mais nous concernent tous.&#0160;», citation extraite d’un livre de Ailton Krenak, dont me parle Christophe Esnault, <em>Idées pour retarder la fin du monde</em>, <a href="https://cargocollective.com/editionsdehors/">éditions Dehors</a>. <br /><br /><strong>Une attention qualitative<br /></strong>Changement d’échelle, changement d’approche et cela, toujours via l’attention à porter au monde, avec un discernement subtil&#0160;: «&#0160;La dimension planétaire, terrienne, écosystémique, maniant les trois définitions de la biodiversité (génétique, des espèces, des paysages et écosystèmes), n’est pas assimilable à son réductionnisme ‘mondialiste’. Cette dimension est ‘constellaire’, ‘micrologique’, au sens donné par Adorno. Elle n’est perceptible qu’à la condition d’une attention qualitative et d’un discernement tout aussi subtil. Mais en retour, ce soin de l’esprit dont nous témoignons est ce qui protège la préservation de cette variété écosystémique.&#0160;» (13-14)<br /><br /><strong>Bingo<br /></strong>dixit Marc Cholodenko, titrant ainsi le livre qui vient de paraître chez P.O.L.&#0160;; j’en ai lu quelques pages et si je suis perdue, je pourrais aussi être séduite&#0160;! Puis-je tenter de comprendre par moi-même ou bien dois-je aller chercher quelques clés, ici ou là&#0160;? Le livre comporte trois parties +1, trois «&#0160;grilles&#0160;», terme qui fait penser dans le contexte d’un livre à des mots croisés et une sorte de partie complémentaire, dont je vais aller voir si elle aide à naviguer dans les grilles, sinon à les résoudre, «&#0160;Du verbiage des choses&#0160;» (je me souviens de la <em>parlure </em>de Françoise Héritier). Dans les grilles, des propositions se suivent, numérotées, mais dans un ordre qui ne suit pas la suite naturelle des nombres entiers. Ainsi la toute première page associe les numéros 65, 31 et 18. Chaque proposition a une longueur à peu près similaire, et semble, jusqu’à preuve du contraire après plus ample examen, formée d’une seule phrase, très complexe, dans laquelle il n’est pas facile de naviguer. Exemple avec la phrase 31 «&#0160;Pour s’excuser d’un oubli on dit communément qu’on avait, au lieu de préoccupations plus urgentes, d’autres choses à penser, expression fautive qui demeure implicitement fondée sur une image de l’acte de penser comme consistant à extraire d’un répertoire des contenus concrets, à laquelle pourrait venir s’opposer celle de laisser des plumes s’envoler d’un oreiller déchiré.&#0160;». On peut faire plus clair, même si je constate, une fois encore, que recopier permet un peu de démêler l’écheveau. On peut avoir lisant certaines propositions un vrai sentiment physique de tourner en rond, de repasser au même endroit, que le serpent se mord la queue. Il m’est arrivé de penser à une lecture de Jacques Roubaud, il y a bien longtemps. Vive l’index monumental de <em>Poezibao</em> qui me permet de retrouver le fil, c’était en 2005, chez Double Change, en compagnie de Keith Waldrop (ma mémoire me parlait avec insistance de Jacob Delafon, qui m’avait tant amusée ce soir-là). Voilà <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2005/04/rencontre_avec_.html">ce que j’écrivais à l’époque</a>&#0160;: «&#0160;Et si l’on a beaucoup ri on a aussi beaucoup pensé, sur le fil de la lame entre humour et métaphysique, à la limite du vertige. Tant dans la lecture des poèmes de Roubaud, paradoxes logiques et contraintes sur fond d’inlassable questionnement sur le sens que dans l’histoire extraordinaire de Jacob Delafon (dire <em>Iakob Delafone</em>) relatée par Keith Waldrop dans son dernier livre paru aux Etats-Unis et en cours de traduction par Olivier Brossard qui a donné, à la suite de la lecture en anglais du poète, de larges extraits de son <em>work in progress</em>.&#0160;» Or, lisant Cholodenko j’ai parfois pensé à ces poèmes de Roubaud, à cause du côté paradoxe logique. Genre démonstration impeccable qui débouche sur l’absurde après vous avoir égaré dans plusieurs embranchements. <br />Sans doute faut-il préciser ce qu’est le bingo&#0160;: un jeu de société apparenté au loto originaire d&#39;Amérique du Nord, où l&#39;objectif est de remplir sa grille de nombres en premier. Mais il faut aller un peu plus loin dans la notice Wikipédia pour lire ces mots qui peuvent rapprocher de la tentative de Cholodenko&#0160;: «&#0160;Une variante du bingo consiste à cocher non plus des nombres mais des phrases ou situations clichées inscrits dans une grille dès qu&#39;elles sont prononcées ou se produisent lors d&#39;une situation donnée (par exemple un événement familial) afin de se moquer des lieux communs liés à cette situation. L&#39;expression ‘j&#39;ai coché tout le bingo’ signifie dans ce cas que tous les lieux communs écrits préalablement dans la grille se sont produits pendant ledit événement.&#0160;». Reste à savoir si cela donne, pour moi en tous cas, un livre intéressant, qui donne à penser ou bien si l’on en reste au pur jeu. <br />Me vient soudain l’idée qu’il pourrait y avoir un rapprochement possible avec les travaux d’un Jaffeux ou d’un Wolowiec&#0160;? Des phrases jetées sur le papier, sans foi ni loi apparentes, selon les lois du<em> hasart</em> chez Jaffeux&#0160;? Je note les références qui me viennent, Roubaud, Jaffeux, peut-être Wolowiec. <br />Amusant d’ailleurs de retrouver <a href="https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&amp;ISBN=978-2-8180-5564-9">sur le site</a> de P.O.L., les mots de la notice Wikipédia&#0160;! Avec une conclusion qui n’y est pas « ‘Le sens est par-delà la lettre, le sens est toujours ironique.’, ajoute Marc Cholodenko en citant le philosophe Merleau-Ponty. Mouvement nous échappant toujours tout en nous faisant signe.&#0160;» <br />Et une première conclusion&#0160;: il n’y a pas d’ordre à reconstituer dans <em>Bingo.</em> En principe. Mais c’est à vérifier. Le jeu est souvent pervers, n’est-ce pas&#0160;? <br /><br /><strong>De l’oubli<br /></strong>Je relève ces mots, dans une note d’Anne Malaprade autour de la correspondance entre Bernard Noël et Jean-Louis Giovannoni&#0160;: «&#0160;Loin d’être passif et inopérant, l’oubli est pour Bernard Noël une force agissante qui ne cesse de porter et de déporter l’acte d’écrire&#0160;: il génère des ombres et une présence flottante que l’écrivain, ‘facteur d’ombres’, transforme en ‘événement verbal’&#0160;». <br /><br /><strong>Solitaire<br /></strong>Je relève sur le fil twitter de Laurent Margantin cette forte citation de Peter Handke&#0160;: «&#0160;Solitaires de tous les pays, isolez-vous encore plus&#0160;». <br /><br /><strong>Solitaire encore, et retrait peut-être<br /></strong>Quel parcours solitaire que celui de Lucien Suel, ou plutôt de son héros dans le très beau livre <em>Rivière</em> paru récemment aux éditions Cours toujours. Plusieurs fils se mêlent là, des éléments de la vie du héros Jean-Baptiste Rivière (dont on se demande s’ils sont autobiographiques ou pure fiction), l’évocation d’un long, très long deuil, celui de Claire, la femme du narrateur, née en 1953, morte en 2001 à l’âge donc de 48 ans d’un cancer du pancréas, présente très fortement dans le livre à travers les multiples évocations d’elle qui traversent J.B. Rivière mais aussi par plusieurs monologues-poèmes, en italique, toujours page de gauche, qui lui donne en quelque sorte la parole depuis un supposé outre-monde. Bien troublant par les questions ici posées&#0160;: que reste-t-il de nous (étant entendu qu’on est ici hors de tout Royaume des morts, plutôt dans des données matérialistes)&#0160;? Il y a un fil du passé, la culture du jeune couple (qui aura vécu 30 ans de vie commune), culture hippie et rock notamment, mais aussi un fil du présent avec une curieuse conversation avec un «&#0160;twittos&#0160;» plus ou moins punk. Il y a donc la longue, lourde solitude de Rivière, qui ne supporte personne, pendant des années et des mois et puis qui, un jour, entame une conversation avec une voisine et de fil en aiguille (ou plutôt de bêche en cisaille) va retrouver quelques contacts, et finir pas proposer ses services bénévoles pour arranger les jardins en jachère dans le coin du Nord où il vit (belles évocations du Nord, la terre de Lucien Suel, allusions au changement de nom de la région...)<br />Je donne ici un passage du livre&#0160;: «&#0160;Il se souvient de sa propre peur, en 2009, dans une bâche de la côte d’Opale quand, pris dans le courant de la marée descendante, il manquait de force pour nager vers la rive. Il se rappelle la main de celui qui l’a saisi, ramené sur le bord, la force de ce lien, signe visible de fraternité. ‘Vous savez, c’est un champion de natation&#0160;! Il fait partie d’une équipe.’. La femme de son sauveur a prononcé cette phrase. Jean-Baptiste s’est confondu en remerciements avant d’aller rejoindre sa serviette et ses sandales près des chars à voile. Il s’est assis, seul et silencieux au milieu des familles bruyantes. Il ne connait pas le nom de cet homme. Il a oublié son visage, mais pas la sensation de sa main dans la sienne. Ne l’oubliera jamais. Ni le jour, ni l’heure. 23 août, 6 h du soir. Tout ce temps gagné sur le destin, il le savoure. Le lendemain il a de nouveau pensé à ce secret qui s’amplifie dans sa tête et qu’il appelle ‘le retrait’. Loin des rumeurs et des idéologies, portant toute son attention au monde. Intérieur et extérieur. Comment un ‘pauvre Martin’ creusant la terre, creusant le champ, creusant le temps.&#0160;» (Lucien Suel, <em>Rivière</em>, Editions Cours toujours, p. 15-16). <br />→ ce secret, cette tentation parfois, ce retrait, portant toute mon attention au monde. Intérieur et extérieur. <br />→ une bâche est dans la partie Nord de la France l’équivalent des baïnes, une dépression allongée sur la partie basse de l&#39;estran et séparant des crêtes de plage&#0160;; flaque d&#39;eau qui l&#39;occupe après le retrait de la mer. Je ne connaissais pas non plus le mot de baïne et l’ai appris via le musicien contemporain Aurélien Dumont&#0160;! <br />→ Je pense à Brice Bonfanti me parlant, merveilleusement, de mon <em>P’tit Bonhomme de chemin </em>et me disant que sans doute j’écrivais les livres que je rêvais de lire. Évoquant «&#0160;l’alternance entre le poétique et le documentaire didactique&#0160;», il ajoute&#0160;: «&#0160;Cette alternance vous ressemble, vous qui cherchez à tout comprendre, démarche honnête non drapée dans l’hermétisme adolescent ou vieillard caillouteux (les deux carapacés), et qui informe aussi, ne fait pas que des formes, les deux sont embrassés dans un ballet, balancement, le lecteur est bercé par la forme, et informé des histoires des faits. Sans doute, inconsciemment ou consciemment, écrivez-vous ce que vous voudriez lire, et qui vous manque&#0160;?&#0160;»<br />→ Alors je dis oui, lire c’est ouvrir, ouvrir, ouvrir, ouvrir le livre, ouvrir tout ce qu’il charrie dans ses pages et qui me parle plus ou moins, ouvrir nombre des pistes qu’il trace, me servir à fond de mon cher Wikipédia pour explorer toutes les allusions que je ne comprends pas, réviser mes classiques, approfondir mes connaissances. Toujours envie, dans l’intérieur du livre, d’ouvrir les portes plus ou moins dérobées, d’emprunter les chemins plus ou moins balisés, parfois barrés, d’explorer les bas-côtés et les marges (je vais parler un peu plus loin d’un très beau texte de Muriel Pic sur les marges, précisément, et les signes qui les habitent). <br /><br /><strong>Des écrivains à la bibliothèque<br /></strong><em>Des écrivains à la bibliothèque de la Sorbonne, 4</em>, nouvel opus d’une collection liée à la manifestation «&#0160;Livre en question&#0160;». Il s’agit depuis 2017 pour des écrivains invités d’écrire un texte librement inspiré par la bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne. Dans ce quatrième numéro, joli petit livre qui a le grave défaut, en termes d’ergonomie, de s’ouvrir très mal ce qui force le lecteur à constamment tirer sur ses mains pour le maintenir bien ouvert et pouvoir lire le texte près de la pliure centrale, place à Linda Lê (disparue depuis), Arno Bertina, Muriel Pic, Jean-Christophe Bailly et Jean-Marie Gleize. Je n’irai pas par 6 chemins, cinq de ces textes ne m’ont pas retenue et j’ai trouvé qu’ils sentaient un peu trop l’artifice et l’exercice obligé. Un seul joue à fond et magnifiquement de la contrainte, celui de Muriel Pic. Intitulé «&#0160;Manicules&#0160;». Mais qu’est-ce donc que les manicules&#0160;? Elles vont constituer en tous cas le fil conducteur d’un long texte, tour à tour ou en même temps précis et rêveur, partant de vieux manuscrits mais faisant la part belle au présent, dans les salles de la BIS. <br /><br /><strong>Lire est un acte de perception<br /></strong>«&#0160;Heureusement, une main se tend. Elle vient d’un siècle lointain et parle une autre langue&#0160;: <em>the use, not the reading of books, makes us wise</em>. En la modifiant légèrement, j&#39;obtiens&#0160;: <em>ce n&#39;est pas seulement la lecture, mais aussi l&#39;usage des livres qui nous rend fous ou sages</em>. La manière dont on les touche, dont on les tient, dont ils s’ouvrent ou se ferment sous nos doigts, a quelque chose à voir avec la manière dont ils nous touchent, nous marquent – à chaque fois nouvelle naissance. La lecture, dans la tradition européenne, était historiquement considérée comme une province de la main autant que de la vue. La main et le sens sont d&#39;anciens alliés qui touchent de l&#39;index la vaste peau intérieure frissonnante. Lire est un acte de perception. Avant de comprendre ce que me dit un livre, j&#39;apprécie son tonus éditorial, son allure graphique et la manière dont je peux glisser mon doigt à l&#39;intérieur pour ensuite y faire pénétrer mon esprit.&#0160;» (49)<br />Oui, et moi de me battre avec ce livre si difficile à entrebâiller, impossible à tenir ouvert, je tente la photo du texte et l’OCR, résultat très moyen et me vois obligée de recourir à un autre stratagème, que j’utilise peu car il génère trop d’incorrections à corriger, la dictée. <br /><br /><strong>Mais alors la manicule&#0160;?<br /></strong>«&#0160;La manicule est une petite main que dessinaient jadis les lecteurs sur les joues pâles des livres, à distance de l&#39;axe vertical du texte qui va du blanc de tête au blanc de pied, et distribue les mots de gauche à droite sur toute la surface du rectangle d’empagement. C’est un geste de lecture pour indiquer ce qui a retenu l&#39;attention, doit être gardé en mémoire ou sera commenté plus tard. La manicule est une trace en forme de petite main que l&#39;on trouve dans les marges des manuscrits et des incunables à partir du IXe siècle. Elle a l&#39;index pointé sur une phrase articulée par une bouche imaginaire, dont les deux hémi-lèvres se touchent en formant l&#39;arc de cupidon. Tout texte a son propre visage, ses propres mimiques, sa propre tache de naissance. Grâce à elle, on comprend qu&#39;un livre a été pris en main. Un lecteur fait signe sur la surface diaphane du parchemin. Une motion intérieure affleure sur la peau animale chèvre, mouton, veau.&#0160;» (50)<br /><br /><strong>Les insectes du livre<br /></strong>Je suis intriguée par ces insectes kératinophages (54)<br />«&#0160;Laine et herbiers sont facilement attaqués par les insectes&#0160;:- kératinophages&#0160;: lépidoptères (mites), coléoptères (dermestes, attagènes, anthrènes)&#0160;» (<a href="https://francearchives.fr/file/5bd287ddf8d924f5b28b60d7e080def125be7250/static_1139.pdf">sur le site de France archives)</a><br />C’est qu’ils sont fragiles ces vieux documents&#0160;: Les archives en détenant en majorité des matériaux organiques, papier, cuir, parchemin, textile, bois mais aussi des films et des photographies font face à un risque majeur de contamination par les agents biologiques&#0160;: bactéries, champignons, insectes, rongeurs. Les plus largement répandus dans les magasins et sur les documents sont les champignons et en particulier les moisissures. Et donc les insectes, les mites, les blattes, les poissons d’argent et j’en passe (<a href="http://www.cdg59.fr/fileadmin/services/documentation_dsi/archives/groupement_commande/gdc_2021-2024/Manuel_risques_biologiques.pdf">tableau ici</a>)<br /><br /><strong>Les lecteurs<br /></strong>Autre belle idée de Muriel Pic, étudier quelques-uns de ceux qui furent lecteurs de cette BIS. «&#0160;Pour la seule année 1901, on verra ainsi entrer et sortir Mauss une dizaine de fois du bâtiment flambant neuf de la nouvelle Sorbonne. Avec lui, quelques autres savants passent le porche un livre sous le bras ou la sacoche lourdement garnie d&#39;ouvrages. Ils marchent le corps en travers, nouveaux personnages de la Genèse de Vienne, chassés du paradis pour avoir mordu au fruit de la connaissance. Dans les rues des métropoles où souvent ils habitent pour ne pas être trop loin des bibliothèques, on les reconnaît à cette manière de tanguer sur un bord qui trahit l&#39;ivresse mélancolique dont s&#39;emplit le corps rompu à la technique de la lecture.&#0160;»<br />→ cette ivresse mélancolique me fait irrésistiblement songer, même si j’étais alors loin de ces personnes à la Benjamin, à la Pessoa, à l’état très particulier où je me trouvais enfant, l’été, après des heures de lecture dans la vieille maison près de Paris. Seule, des heures durant, avec les héros des livres, complètement «&#0160;partie&#0160;» comme on dit parfois de quelqu’un qui est ivre. <br /><br /><strong>Les signes balistiques en marge<br /></strong>«&#0160;Pour dater ou marquer ses pensées, le lecteur trace une croix ou dessine une main, cela dépend de l&#39;époque, mais c&#39;est presque la même chose, il abandonné dans la marge un bout de lui-même, de son enthousiasme, de sa puissance de vie. On ne sait pas grand-chose de ce signe graphique qui décore les marges des manuscrits et des incunables, le terme même ‘manicule’ est incertain, surgi dans l&#39;esprit d&#39;un philologue allemand en 1935, qu&#39;il a certainement lu quelque part mais il ne dit pas où, non qu&#39;il ne le veuille pas, mais par paresse il a oublié. À moins qu&#39;il ait mal lu un autre mot, ‘manipule’ par exemple, terme militaire qui désigne une poignée d&#39;hommes en phalanges. Entre manipule et manicule, il y a peut-être un <em>lapsus lectionis</em> qui devient un <em>lapsus calami</em> ou un <em>lapsus linguae</em>, voire peut être un <em>lapsus memoria</em>, ce qui conduit souvent aussi à un <em>lapsus manus</em> ou <em>lapsus gestus</em> que l&#39;on ne remarquera peut-être pas. En tout cas quelque chose glisse, dérape, trébuche, tombe, perd une main. Dans le cas de ‘manicule’ le mot est relayé chez les philologues par toute une myriade d&#39;autres&#0160;: poing, index, doigt, pointeur, poing de mouton, poing de l&#39;évêque, pied-de-mouche, indicateur, aiguille, boussole, main tendue. Dans tous les cas, le lecteur porte la main sur le texte, il le touche, il le fait sien dans le secret de sa chambre, un lieu où il peut jouir en paix d&#39;une solitude sonore et adopter la position du lotus. Il ne regarde pas par la fenêtre pour voir ce qui se passe dehors, car c&#39;est en lui qu&#39;il ouvre un nouvel espace, libérant la puissante mise en abyme de la lecture qui aide nos âmes malheureuses à trouver une issue, une fuite à ce qu&#39;elles ne comprennent pas et ne comprendront jamais.&#0160;» (74) <br />→ Très tôt dans ma vie, j’ai pratiqué les marques dans les livres, les miens bien sûr uniquement et toujours au crayon. Je n’ai jamais pu utiliser un surligneur dans un livre et même avec les pointes Bic effaçables d’aujourd’hui, il y a une gêne technique&#0160;! <br />Muriel Pic parle des petites croix. J’ai raconté récemment comme relisant trente ans après <em>Notes</em> de Ludwig Hohl, j’ai ressenti le besoin de marquer mon second passage dans le livre un peu différemment du premier. Ce premier, ce furent des petits croix, le second cela aura été des petits ronds&#0160;! Et sur certains passages, il y a juxtaposition des croix anciennes et des ronds d’aujourd’hui. <br />Par ailleurs, je sursaute presque lorsque soudain, dans un livre emprunté, je tombe sur une annotation, un soulignement, qui me donne presque physiquement l’impression d’un fantôme, d’une présence. C’est très frappant comme le passage d’un autre lecteur, qui a laissé une trace de son passage, devient alors fait quasi tangible.<br /><br /><strong>Un livre de deuil<br /></strong>Isabelle Lévesque signe un très beau livre, <em>Je souffle, et rien</em>. Livre qui a suscité chez Isabelle Baladine Howald l’idée d’un <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/06/entretien-avec-isabelle-l%C3%A9vesque-autour-de-je-souffle-et-rien-par-isabelle-baladine-howald.html">entretien</a> que j’ai eu vraiment plaisir à publier ce matin. Il y a comme un dévoilement progressif du livre, dans lequel on pénètre un peu comme dans une terre à la fois familière et inconnue. Il y a un «&#0160;tu&#0160;», dont on ne sait pas, tout un temps, qui il peut être. Est-ce l’auteur qui s’adresse à elle-même comme c’est souvent le cas. On se convainc vite que non. En une approche profonde et subtile, une image se construit petit à petit, le tu des poèmes qui émerge lentement, une histoire qui se dessine, un peu comme dans ces coloriages d’enfant où le crayonné de la feuille vierge permettait de voir apparaître la figure. C’est ce que j’ai ressenti.<br /><br /><strong>Une expérience de lecture<br /></strong>J’ai été très frappée aussi car Isabelle Lévesque évoque plusieurs fois la Seine et lors des premières occurrences, par déformation, je l’imaginais parisienne&#0160;; et puis j’ai compris que c’était ailleurs et soudain j’ai «&#0160;vu&#0160;» le paysage en question s’est imposé, lieu et disposition. Or ce paysage je ne l’ai vu qu’une seule fois dans ma vie, il y sans doute une dizaine d’années. Ce fut une expérience de lecture très étrange. Cette coïncidence des mots, de ce qu’ils suscitaient et cette image enfouie (à laquelle je trouve quelque analogie avec des dessins de Victor Hugo). <br /><br /><strong>La descente du Danube<br /></strong>Extraordinaire entreprise que celle relatée par Bernard Umbrecht en son <a href="https://www.lesauterhin.eu/en-le-descendant-a-la-nage-andreas-fath-appelle-a-prendre-soin-du-danube/">site</a>, «&#0160;le Saute-Rhin&#0160;», celle d’un homme de 57 ans, Andreas Fath, qui a prévu de descendre le Danube à la nage. «&#0160;Il l’avait déjà fait pour le Rhin, en 2014 (...) Puis pour la rivière Tennessee, en 2017. Cette année, Andreas Fath, professeur de chimie à l’Université des sciences appliquées de Furtwangen et passionné de natation a entrepris de descendre à la nage, le Danube, le plus européen des fleuves d‘Europe avec sa traversée de dix pays. Son projet s‘intitule <em>CleanDanube</em>, Danube propre. <br /><br /><strong>Le Danube, du sombre au sombre<br /></strong>«&#0160;Le Danube est issu de la réunion, à Donaueschingen de la Breg et la Brigach. A une cinquantaine de kilomètres de sa source, le fleuve disparaît dans une faille où il alimente le bassin du Rhin qui est pour Hölderlin ‘l’autre’, celui qui bifurque vers le nord. L’Ister, son autre nom, est un des seuls grands fleuves européens (avec le Pô) à s’écouler d’ouest en est, formant un chemin qui relie l’Occident à L’Orient. Il passe du sombre au sombre, de la Forêt noire à la Mer noire.&#0160;» (<a href="https://www.lesauterhin.eu/en-le-descendant-a-la-nage-andreas-fath-appelle-a-prendre-soin-du-danube/">même source</a>)<br />«&#0160;Andreas Fath a prévu de rester huit heures par jour dans l’eau, espérant parcourir entre 30 et 70 km, quotidiennement, selon les difficultés. Une soixante d’étapes devrait couvrir en deux mois les quelque 2700 kilomètres parcourables à la nage soit plus du double du Rhin. La longueur totale du fleuve est de 2857 km. L’exploit sportif n’est cependant que l’aspect secondaire, si l’on peut dire. Au premier plan, il s’agit de nager pour attirer l’attention sur la nécessité de prendre soin du Danube. Et il en a besoin.&#0160;»<br />C&#39;est aussi une mission scientifique, avec des prélèvements effectués à chaque étape par le nageur et bien sûr pédagogique&#0160;: «&#0160;Le projet a une forte dimension pédagogique avec l’objectif d’une prise de conscience pour ce qui concerne la pollution de l’eau, les déchets et le broyage des plastiques, la valorisation de l’espace naturel du Danube. Sur la base des données scientifiques recueillies. Un laboratoire mobile permettra une expérimentation participative sur les origines des microplastiques, la manières dont ils se répartissent dans l’eau, la façon dont ils sont ingérés dans l’organisme.&#0160;»<br />Je note qu’une interview d’Andreas Fath citée par Bernard Umbrecht porte le merveilleux titre «&#0160;Der schwimmende Professor.&#0160;», autrement dit «&#0160;le professeur nageant&#0160;» littéralement. Professeur nageur, professeur en train de nager. (<a href="https://www.lesauterhin.eu/en-le-descendant-a-la-nage-andreas-fath-appelle-a-prendre-soin-du-danube/">lire l’intégralité de l’article et découvrir ses ressources</a>, et notamment un joli film bande annonce d’un futur documentaire)<br />Et comment ne pas penser au livre de Michèle Métail qui à sa manière descend le Danube&#0160;! <em>Le Cours du Danube</em>. <br /><br /><strong>De la bibliomancie<br /></strong>Dans le petit opus <em>Des écrivains à la Bibliothèque de la Sorbonne</em>, Muriel Pic évoque la bibliomancie, divination basée sur l’ouverture du livre et la pose de l’index, au hasard sur un mot, une phrase. Je devrais faire de la bibliomancie dans le <em>Flotoir</em>. Elle explique que les Grecs la pratiquaient avec l’Odyssée et les Hébreux avec la Bible bien sûr. «&#0160;On consulte le livre comme un oracle ou le médecin. Sur un endroit précis de la page, l&#39;index est posé, pointé.&#0160;» (84)<br /><br /><strong>Les émotions du texte<br /></strong>Superbe évocation des émotions que peut susciter une lecture, toujours sous la plume de Muriel Pic&#0160;: «&#0160;cascade d&#39;émotion, débordement des flux, effroi, hardiesse, calme, colère, pitié, indignation, amitié, haine, honte, peur, envie, émulation, chagrin, joie. Un index des émotions de lecture comporterait sans doute une liste encore plus longue de termes désignant la manière dont les mots nous touchent, coup, caresse, contact. On s&#39;est battu pour des morceaux minuscules de mots, des bouts de phrases, quelques mètres de marge, les îlots d&#39;une note en bas de page, l&#39;angle d&#39;un alinéa, le coin d&#39;un numéro de page. Empathie, télépathie, charme, magie, irrationnel, spirituel, imagination, religieux, spectral, sacré, orphique, infra ordinaire, déploration. Les morts et les vivants, ceux qui ne sont pas encore nés. Un peuple de lecteurs circule dans les ouvrages, s&#39;engouffre sous les arcanes des mots, ombres brillantes qui se glissent dans les passages des phrases, corps fictif, s’élançant de l&#39;un à l&#39;autre des paragraphes, sautant, tombant, se relevant. La ville du texte ou le paysage, jadis enluminé, poursuit son existence de monde interne ouvert sur l&#39;infini de nos corps pensants qui ne retiendront d&#39;un mot que tout ce qu&#39;il enflamme. Le texte se tient à sa disposition, en apparence il dort, en réalité c&#39;est une zone pour trafic d&#39;existence de souffles, de doigts qui laissent des traces – &#0160;certaines visibles, d&#39;autres pas.&#0160;» (75)<br /><br /><strong>Les souvenirs de lecture <br /></strong>Jean-Christophe Bailly, toujours dans ce même livre, évoque des livres de sa bibliothèque lus «&#0160;il y a donc de cela 30 ou 40 ans, je ne me souvenais certes pas très bien, et ce serait une exploration passionnante que de se demander de quoi sont faits les souvenirs, très variables en intensité, que l&#39;on garde des livres et pourquoi il se fait que là même où l&#39;on croyait que tout était effacé le simple fait de reparcourir quelques lignes ou de repérer les passages soulignés ou marqués d&#39;une croix suffit à faire remonter toute une matière ou tout un climat. Mais en tout cas et c&#39;est ce sur quoi je veux insister ils étaient là, ces livres et avec eux cette possibilité, justement, de faire revenir du passé et là teneur d&#39;un chemin emprunté jadis.&#0160;» <br />→ oui tout cela qui se déplie, presque comme des pop-up, lorsqu’on ouvre un livre lu il y a longtemps et dans lequel on a laissé, ou pas, des traces&#0160;: parfois le climat intérieur et extérieur du moment de la lecture, des souvenirs amicaux, une odeur même. Et puis, je donne raison à Bailly, le chemin, le chemin tracé à l’intérieur du livre. Enfin, le fait qu’on l’ait gardé en dit long aussi, quand on aime tant les livres qu’on les accumule et qu’il n’est pas question de posséder ou de garder tous ceux qu’on a lus dans une vie de lecteur&#0160;! <br /><br /><strong>La vie d’un livre<br /></strong>Jean-Christophe Bailly s’interroge sur la vie d’un livre au fil du temps, quels lecteurs il aura rencontrés (il parle des livres d’une bibliothèque, celle de la Sorbonne donc en particulier). Il s’interroge, comment «&#0160;il a conduit d&#39;autres lecteurs au fil du temps, comment il est resté un long moment sans recevoir de visites puis comment un beau jour, rappelé grâce à une recherche inattendue, il a été rendu à son pouvoir premier, demeuré intact et peut-être même augmenté par le temps. C&#39;est ce pouvoir, bien sûr, qui fait le prix des livres et des bibliothèques. Chaque livre pris séparément l&#39;exerce avec plus ou moins de force, mais si l&#39;on songe à la quantité de sens représentée par l&#39;accumulation de milliers et de milliers de volumes, un vertige survient&#0160;: étant donné que chaque livre, en droit tout au moins, constitue une réserve de sens sans fin renouvelable, qu&#39;en est-il avec la masse de sens représentée par l&#39;ensemble d&#39;une bibliothèque&#0160;? Question évidemment sans réponse ou qui se délite dans une pelote infinie dont chaque moment de lecture tire un fil à la fois&#0160;: on l&#39;oublie en lisant et en étant plongé dans sa lecture – car telle est l&#39;expression courante, si juste –, mais lire, c&#39;est suivre un seul chemin entre des milliards de chemins possibles. Et si, d&#39;une lecture à l&#39;autre, chaque ligne, chaque phrase, chaque fragment de ce chemin reste identique dans son tracé ainsi qu&#39;en décident l&#39;inscription et l&#39;institution de l&#39;écriture –, ce qu&#39;ils appellent dans l&#39;esprit de celui qui les suit en les enchaînant se modifie constamment, de telle sorte que ce n&#39;est pas une exagération de décrire les livres comme des batteries de sens susceptibles de se recharger sans fin. Si l&#39;écriture est bien l&#39;ombre portée de la parole qu&#39;elle fixe, elle est comme elle toujours-déjà ouverte à l&#39;interprétation. Le sens, qui simultanément la porte et la stimule, ne lui vient que comme ce qu&#39;elle va elle-même véhiculer, mais cette conduite du sens fonctionne comme un appel à témoins, chaque phrase demandant à celui qui la lit de vérifier son pouvoir de résonance en se laissant emmener par lui&#0160;: écoute, écoute donc ce que je te dis, dit chaque phrase, mais cette demande chaque lecteur ou témoin l&#39;entend à sa façon, et celle-ci est unique et non reproductible&#0160;: y compris lorsqu&#39;on relit un livre, on ne retrouve jamais intégralement le chemin qu&#39;une première fois on avait suivi, et il arrive même, lorsque la relecture en question se fait au bout d&#39;un certain temps, qu&#39;on ne retrouve plus du tout ce chemin qu&#39;on avait emprunté (et que, du même coup, l&#39;on se sente étranger à ce soi-même que l&#39;on aura été autrefois). Ce potentiel infini d&#39;écarts, de sursauts, de relais, de caramboles et même d&#39;oublis, c&#39;est ce qu’est chaque bibliothèque et l’on ne peut dès lors que rêver de voir cet infini ou cette infinition du sens continûment s’incarner.&#0160;» (106-108)<br /><br /><strong>L’attention, encore et toujours<br /></strong>Si difficile à maintenir parfois. Pas dans le courant d’un travail, mais plutôt dans une méditation ou bien encore, et c’est très proche, lorsqu’on écoute de la musique et ne fait que cela. L’esprit est si prompt à utiliser toute faille attentionnelle pour déployer ses petits jeux idiots&#0160;! «&#0160;Il faut donc une attention assez éveillée pour que chaque moment qui passe soit lui-même plein et suffisant, et non pas simplement un moyen en vue d’un autre moment qui viendra plus tard.&#0160;».&#0160; (Louis Lavelle, 118) <br />Étant bien entendu, et merci au fond à Louis Lavelle, qui «&#0160;vole si haut&#0160;», de le dire avec autant de force et de simplicité&#0160;: «&#0160;La règle fondamentale est pour chacun de nous de savoir faire la différence entre ce qui lui convient et ce qui ne lui convient pas.&#0160;» Au fond un peu comme la vieille formule de la prière de la sérénité américaine implorant Dieu de donner le courage de changer les choses que l’on peut changer, la sérénité d’accepter celles que l’on ne peut changer et la sagesse d’en connaître la différence&#0160;! <br /><br /><strong>Chacun son métier dit le vieux dicton&#0160;! <br /></strong>C&#39;est aussi ce que dit encore Lavelle «&#0160;On n’oubliera pas que les hommes n’ont pas la même vocation, que les uns ont pour mission d’accroître cette lumière intérieure qui éclaire la conscience de l’humanité tout entière, et les autres d’utiliser et de multiplier les ressources de l’univers matériel au profit de la vie du corps. (...) Toute la difficulté, c’est de découvrir en nous une participation à la puissance créatrice, qui constitue notre génie propre, et de lui laisser son libre jeu.&#0160;» (130-131)<br /><br /><strong>Est-il encore temps de critiquer&#0160;? <br /></strong>«&#0160;Il faut s’abstenir de toute critique et chercher à découvrir dans tout ce qu’on rencontre, dans tout ce qu’on voit et dans tout ce qu’on lit, non pas cette part de faiblesse dont nous pensons qu’elle nous relève, mais cette part de réalité qui nous nourrit.&#0160;» (136). <br />→ superbe vade-mecum pour le critique littéraire dont il était question hier dans l’émission «&#0160;Poésie et ainsi de suite&#0160;» de Manou Farine&#0160;! <br /><br /><strong>Aucun écho <br /></strong>«&#0160;Il ne faut point forcer son esprit, il vaut mieux qu’il soit apte à moins de choses. Il faut préférer l’ignorance à une science trop laborieuse. Ce que je ne comprends pas dans les ouvrages d’autrui, c’est ce qui ne trouve en moi aucun écho, ou des échos trop obscurs.&#0160;» (137)<br /><br /><strong>Paul Otchakovsky Laurens<br /></strong><a href="https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/paul-otchakovsky-laurens-1944-2018-l-editeur-ideal-3252003">Très belle émission</a> de France Culture sur l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens. «&#0160;Très tôt orphelin de père, Paul Otchakovsky-Laurens est élevé par une mère adoptive (Berthe Laurens) qui lui donne son nom – bien que sa mère soit vivante et habite avec son frère dans la même ville que lui, à Sablé-sur-Sarthe. Au début des années soixante, Paul Otchakovsky-Laurens vient à Paris et cherche sa voie. Attiré par le monde de l’édition, il devient lecteur pour Christian Bourgois puis crée la collection <em>Textes</em> chez Flammarion. Il veut éditer des livres différents et attire Georges Perec dont il publie les célèbres <em>La Vie mode d’emploi</em> et <em>Je me souviens.</em><br />En 1983, il fonde une maison à ses initiales&#0160;: P.O.L. Il invente ce logo célèbre&#0160;: quatre pastilles noires et trois blanches figurant le kō (ou &quot;éternité&quot;) au jeu de go.<br />Malgré l’inévitable précarité financière, consubstantielle au secteur, la maison trouve son essor&#0160;: <em>La Douleur</em> de Marguerite Duras y paraît en 1985, Emmanuel Carrère y publie son deuxième roman et lui restera fidèle toute sa vie. Marie Darrieussecq arrive en 1996 avec <em>Truismes,</em> un succès mondial. Paul Otchakovsky-Laurens est un découvreur de talents et lance Charles Juliet (auteur d’un vaste journal), Martin Winckler (<em>La Maladie de Sachs</em>), Camille Laurens, Mathieu Lindon, Guillaume Dustan, Atiq Rahimi (prix Goncourt en 2008 pour <em>Syngué Sabour, pierre de patience</em>) ... et tant d’autres&#0160;!<br /><br /><strong>Que de la poésie<br /></strong>Je suis très sensible au fait que «&#0160;Paul Otchakovsky-Laurens disait ne publier &quot;que de la poésie&quot;, c’est-à-dire des livres dont la forme elle-même avait toujours quelque chose de poétique, même s’il s’agissait de romans, récits, autofictions, etc. Bien sûr, il publiait aussi de la poésie proprement dite (les poètes Emmanuel Hocquard, Bernard Noël, Olivier Cadiot, Pierre Alferi, etc.)&#0160;»<br />Les intervenants furent essentiellement Emelenne Landon, la femme de Paul, Emmanuel Carrère et Marie Darrieussecq, ainsi que Frédéric Boyer. Il fut aussi beaucoup question de Jean-Paul Hirsch mais il n’est pas intervenu. Autant j’ai aimé les propos de Marie Darrieussecq, autant j’ai ressenti quelque chose de pas complètement juste (au sens musical) chez Carrère. Ce qui correspond à ce que je ressens en le lisant. J’aurais beaucoup de mal à définir ce qui est au fond une mise en cause sévère. Je me rends compte à quel point je suis sensible, peut-être de plus en plus sensible, aux voix et à ce qu’elles me révèlent. Il m’est arrivé récemment, lors d’une émission de télévision, de devoir couper le son tellement la voix d’une intervenante m’était insupportable, au sens premier du terme. Je ne pouvais pas la supporter. Il me semble que quelqu’un dans l’émission, peut-être Frédéric Boyer, qui m’a semblé juste en tout, à sa place, a dit que ce que Paul Otchakovsky-Laurens dans l’apparente diversité de ses choix cherchait peut-être avant tout c’était à entendre une voix. <br />Emmelene Landon a lu des extraits de son livre <em>Marie-Galante</em>. La dernière journée, juste avant l’accident qui a coûté la vie à Paul, là-bas. <br /><br /><strong>Un drame<br /></strong>Et puis j’ai appris par des extraits d’un des deux films réalisés par Paul O. L qu’il avait eu une enfance difficile. Né en 1944, orphelin de père très tôt, caché avec sa mère pendant la guerre, il revient ensuite à Sablé-sur-Sarthe. Sa mère est atteinte de tuberculose, on pense qu’elle ne peutpas survivre et Paul est adopté par sa tante, Mme Laurens. Il subira là-bas les assauts d’un pédophile qui lui donnait des leçons particulières car il n’était pas très bon en classe. <br />Marie Darrieussecq dit à un moment donné que si, elle, elle écrit pour survivre, Paul lui incontestablement éditait aussi pour arriver à vivre. <br />Une très belle émission, forte et la traversée d’une vie d’éditeur et quel éditeur&#0160;! <br />Je me souviens qu’à une de mes toutes premières interventions publiques, en 2005, au cipM pour parler poésie et internet et présenter <em>Poezibao</em> naissant, Paul Otchakovsky-Laurens qui était assez distant avec tout le monde était venu vers moi et m’avait dit «&#0160;vous pouvez être fière du nom que vous portez&#0160;». Comme d’habitude, je lui avais dit que c’était le nom de mon mari, mais qu’en effet celui-ci était un petit-neveu du Pasteur André Trocmé du Chambon-sur-Lignon. Un peu plus tard, il m’avait reçu à propos d’un projet de réédition des écrits d’Agnès Rouzier qui finalement s’est fait ailleurs. J’avais réussi à trouver en réserve centrale des Bibliothèques municipales de Paris des livres d’elle, introuvables par ailleurs, je lui avais apporté pour qu’il en fasse réaliser une bonne photocopie. Et puis le projet s’était enlisé. <br /><br /><strong>Dupin et Giacometti<br /></strong>Un livre à lire et pour l’heure une très belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/06/note-de-lecture-jacques-dupin-face-%C3%A0-giacometti-par-mathieu-jung.html">note</a> de Mathieu Jung, que je relis avant de la mettre en ligne dans <em>Poezibao</em>. Et je retiens cela dans mon filet <em>Flotoir</em>&#0160;: <br />«&#0160;Une œuvre est gâchée ou elle n’est pas. ‘Faire ou défaire, ajouter et retirer, revenir sans cesse et ne jamais céder au découragement jusqu’à ce que la tête esquissée se rapproche de la tête vue qui n’est pas la seule tête réelle au sens anatomique mais la vision et la vérité de la tête dans les yeux de Giacometti.’ Importance du gâchage préalable. Ce n’est pas nécessairement le sempiternel ratage beckettien. Plutôt un ravage salutaire par où tout n’aura de cesse&#0160;: ‘Antériorité de la destruction qui ouvre un espace vierge.’&#0160;» <br />Ou encore&#0160;: «&#0160;Giacometti disait sculpter ‘pour en finir’. Mais, redisons-le, c’est aussi bien une affaire de commencement. Gâcher, processus sans doute intransitif – comme une mise au monde éperdue. Les débuts inlassables du monde. L’inchoatif même, son impossibilité. Dupin le dit bien&#0160;: il s’agit chez Giacometti d’une ‘naissance abrupte et infinie et plutôt que [d’une] œuvre inachevée, [une] œuvre incessante.’ Pour commencer encore&#0160;? Voire – ‘… le travail de Giacometti commence, le travail de Giacometti sans commencement se poursuit.’ » <br /><br /><strong>Réseau<br /></strong>Cet autre réseau, qui n’a rien à voir avec le réseau dit social, le réseau mental, le jeu des rebonds intérieurs, tissés de pensées, de sensations, de réminiscences et qu’il est bon d’écouter. Il en dit long. <br />Hier Laupin, <em>Mon livre</em>, par le hasard d’une pioche dans un rayonnage, pour un court temps de lecture possible. Le volume est en attente depuis plus d’un an pour une vraie lecture, comme tant d’autres. Je lis la très belle préface d’Alain Borer. Je tombe pour la deuxième fois de la journée sur une allusion à un poète plutôt rare, Rodanski. La première fois, c’était dans un <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/06/notes-sur-la-cr%C3%A9ation-charles-elie-flamand-propos-mosa%C3%AFqu%C3%A9.html">relevé de notes</a> de Charles-Elie Flamand choisies par Jean-Nicolas Clamanges pour les «&#0160;Notes sur la création&#0160;» de <em>Poezibao</em>. Je pense alors, sans savoir si l’association est fondée ou non, à un petit livre de la belle et défunte collection de monographies des éditions Jean-Michel Place, alors que j’ai appris récemment, avec regret, la fin des Nouvelles éditions Jean-Michel Place. Jean-Michel Place que j’ai aperçu au Marché et qui me fait immanquablement penser à Arlette Albert-Birot. Eh oui, je viens d’aller voir, j’ai bien cette petite monographie de Rodanski dans ma bibliothèque et me dirigeant vers elle, le nom de l’auteur a surgi dans ma tête, Alain Jouffroy. Je ne crois pas qu’il faille voir là un quelconque name-dropping, mais c’est amusant de voir les chemins qu’emprunte la pensée qui se meut dans un champ culturel il est vrai assez riche mais aussi assez centré&#0160;! <br />Lire c’est sauter à gué de livre en livre. <br />C’est le <em>Flotoir</em>. <br /><br /><strong>Le lien<br /></strong>S’occuper de poésie, c’est aussi découvrir les liens entre les poètes. Pas seulement les liens personnels, qui connaît qui, qui est amie ou ami de qui, mais les liens spirituels. J’aime donc cet extrait d’une note de lecture d’Anne Malaprade sur <em>Sommeil de l’ange</em> de Marie Etienne&#0160;: «&#0160;Merci infiniment à Marie Etienne de trouver les mots suivants pour dire la profondeur et la matérialité du texte littéraire qui cache et dévoile tout à la fois – au lecteur d’y mettre les mains et le corps tout autant que l’esprit et la raison&#0160;: « Le texte est une terre où sont enfouis les secrets qu’au lieu de révéler il recouvre avec soin ». <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Cette impression de renouveau cellulaire et de rebond neuronal quand la chaleur excessive s’est dissipée – lire un livre qui fait renaître les innombrables souvenirs d’un lieu très aimé, le Cape Cod (Henry Beston, <em>La maison au bout du monde</em>) – écouter une émission perdue d’oreille et la découvrir toujours aussi forte – découvrir dans la silhouette d’une vieille dame qui marche devant moi quelque chose de ma mère, comme un doux fantôme – une pluie de petites pensées au réveil et allumer le stylo lumineux bricolé pour les noter avant qu’elles ne s’envolent – repenser aux cours de l’école du louvre en raison du stylo lumineux, au vieil amphi de jadis, fin des années soixante, où il fallait se présenter au moins une heure avec le cours, à la prise de notes dans l’obscurité, alors que défilaient à vitesse soutenue des diapos sur l’écran, loin, images que l’on était censé identifier plus tard, lors de l’examen final. <br /><br /><strong>Gaïa et la manne d’étoiles<br /></strong>Hier dans une émission de TV (<em>C l’hebdo</em>), j’ai vu un jeune astrophysicien très «&#0160;lumineux&#0160;», Christophe Galfard (un peu de joie fait tant de bien dans cet océan de malheur) venu rendre compte de la récente publication de résultats spectaculaires obtenus par le satellite européen Gaïa. En fait, je me sens devant de l’inimaginable, en lisant ces chiffres et ces ordres de grandeur. Je pense à Pascal bien sûr, par qui, pour la première fois, toute jeune adolescente, j’ai connu mon premier contact avec l’infiniment grand et l’infiniment petit, notions qui ne m’ont ensuite plus quittée, qui m’ont poussée aussi à de nombreuses lectures pourtant souvent totalement hors de mon champ de compétence&#0160;! De belles discussions avec mon père, aussi peu scientifique que moi, mais avec qui nous partagions cet attrait et cette fascination pascalienne aussi bien pour le big-bang que pour les quarks&#0160;! <br /><br /><strong>Chiffres astronomiques&#0160;! <br /></strong>Le télescope spatial européen a permis de déterminer la position, la distance, la vitesse mais aussi la couleur de millions d’étoiles. Et cela en effectuant «&#0160;un relevé systématique de tous les objets jusqu’à 500&#0160;000 fois plus faibles que ce que l’on peut distinguer à l’œil nu&#0160;» (article du <em>Figaro,</em> du 13 juin 2022, à qui j’emprunte aussi les notes suivantes). «&#0160;Cela peut à la fois être des objets extrêmement brillants mais très lointains (plusieurs milliards d’années-lumière) tels que les noyaux actifs de galaxies (des trous noirs supermassifs qui émettent un rayonnement intense en avalant de grandes quantités de matière)&#0160;; mais aussi des petits cailloux noirs comme du charbon de quelques dizaines de mètres seulement situés à l’intérieur du Système solaire&#0160;; entre les deux, les étoiles de notre galaxie, jusqu’à quelques dizaines de milliers d’années-lumière, représentent la quasi-intégralité du catalogue. Au total près de 1,8 milliard de sources dont 6,6 millions de noyaux actifs galactiques&#0160;; 4,8 millions de galaxies&#0160;; et près de 160.000 astéroïdes.&#0160;»<br />Et le jeune astronome de souligner qu’on ne parle ici que de notre galaxie à nous et que des galaxies il y en a sans doute des milliards de milliards. «&#0160;À l’œil nu, dans le ciel le plus pur, par une nuit sans lune, vous ne pourriez distinguer que 3000 étoiles environ sur la voûte céleste. Gaia en a identifié… 600.000 fois plus&#0160;! Même sous cet angle, le chiffre paraît encore abstrait. Le catalogue réalisé par le satellite européen Hipparcos entre 1989 et 1997, qui représentait déjà un saut quantitatif impressionnant, contenait moins de 120.000 entrées. Celui de Gaia est 15.000 fois plus imposant.&#0160;»<br /><br /><strong>Sur les épaules de Darwin<br /></strong>Et le soir, accablée par la chaleur, je me suis réfugiée dans l’écoute de podcasts. Je suis tombée sur le replay d’une ancienne émission de Jean-Claude Ameisen, «&#0160;Traces&#0160;», une émissions de 2013. Je me permets de penser que l’émission procède au fond un peu comme le <em>Flotoir</em> par cercles successifs (mais il me semble que chez Ameisen la cohérence est plus grande, il suit un fil et le tient&#0160;!). Il ne fait pas un cours, il parle autour d’un thème large <br />L’<a href="https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/sur-les-epaules-de-darwin/traces-5930031">émission</a> écoutée est superbe, riche des multiples associations que fait Jean-Claude Ameisen. Par exemple, dans cette seule émission&#0160;: Modiano, Quignard, Béatrice Albertat avec un très beau texte sur Hiroshima, Paul Celan, Ben Okri, Aimé Césaire, Paul Auster, Siri Hustvedt, Georges Perec, Rithy Panh, Jean Hatzfeld, Elisabeth de Fontenay. Avec de substantiels extraits de leurs livres. Il faudrait réécouter et partir sur les «&#0160;traces&#0160;» (eh oui) de ces extraits. <br />Notes sur l’émission&#0160;: <em>Sur les épaules de Darwin</em> était une émission de radio hebdomadaire de Jean Claude Ameisen, diffusée le samedi depuis le mois de septembre 2010 sur France Inter. Les sujets abordés sont assez éclectiques, de l&#39;œuvre de Charles Darwin à l&#39;évocation des travaux scientifiques les plus récents, mis en résonance avec la littérature, la philosophie, l&#39;éthique, la poésie ou l&#39;art. Sur les épaules de Darwin est également le titre de trois livres successifs de Jean Claude Ameisen, avec pour sous-titres <em>Les battements du temps</em>, <em>Je t&#39;offrirai des spectacles admirables</em> et <em>Retrouver l&#39;aube</em>. Les sujets abordés sont assez éclectiques, de l&#39;œuvre de Charles Darwin à l&#39;évocation des travaux scientifiques les plus récents, mis en résonance avec la littérature, la philosophie, l&#39;éthique, la poésie, l&#39;art &#0160;Depuis l&#39;été 2020, aucune nouvelle émission n&#39;a été diffusée, uniquement des rediffusions, sans que la raison en soit donnée. <br />Et moi je viens de télécharger sur ma liseuse qui était un peu vide <em>Les Battements du temps</em>, qui commence très fort avec une pluie de citations exceptionnelles. Moi qui suis sensible à la figure du passeur, du christophore, comment ne pas retenir celle- là&#0160;: «&#0160;Bernard de Chartres avait l’habitude de dire que nous sommes comme des nains assis sur les épaules des géants – <em>gigantum humeris insidentes</em>. Et que, pour cette raison, nous sommes capables de voir plus de choses, et de voir plus loin qu’eux. Non pas parce que nous aurions une vue d’une particulière acuité, mais parce que nous sommes portés dans les hauteurs, que nous sommes élevés par leur taille gigantesque.&#0160;» citation de Jean de Salisbury complétée par celle-ci&#0160;: «&#0160;Si j’ai vu un petit peu mieux, c’est parce que je me tenais sur les épaules de géants.&#0160;» signée Isaac Newton. (<br /><br /><strong>Battement du temps<br /></strong>C’est le titre d’un livre de Jean-Claude Ameisen, donc, le premier de trois où il reprend certaines des émissions de Sur les épaules de Darwin. <br />C’est aussi ce que je ressens parfois en écoutant d’anciennes émissions (expérience fréquente avec les Nuits de France Culture). Hier écoutant «&#0160;Sur les épaules de Darwin&#0160;», j’ai cru d’abord écouter une émission qui venait d’être diffusée. Puis à quelques éléments, allusion à une parution, dates, etc. j’ai eu un soupçon... et en effet c’était une rediffusion d’une émission de 2013. Ce que dénote aussi sans doute le corpus des livres et des extraits choisis et lus par Jean-Claude Ameisen avec cet art hors du commun d’incorporer les lectures et les citations à ses propos. Une sorte de modèle au fond pour le <em>Flotoir</em>&#0160;! <br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-06-21T13:43:36+02:00 Le langage est l'unique rêveur https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/05/le-langage-est-lunique-r%C3%AAveur.html Extraits du Flotoir du 23 avril au 16 mai 2022 Photo ©florence trocmé Également disponible au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien De la relation à autrui, Ludwig Hohl Dans Nuances et Détails, dont le titre continue de me ravir, Ludwig Hohl écrit : « Se tourner vers les autres, oui. Mais en même temps, ne pas forcer sa nature. Tout est là. Il n’est pas facile d’expliquer que l’on doive, et pourquoi l’on doit se tourner vers les autres, dans toute la mesure de ses moyens. Pourquoi l’on ne doit pas forcer sa nature, on... <p>&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><em><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e155f84b200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="DSC_6837" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20282e155f84b200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e155f84b200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="DSC_6837" /></a><br /><br /></em>Extraits du <em>Flotoir</em> du 23 avril au 16 mai 2022<br /><span style="font-size: 10pt;">Photo ©florence trocmé</span><br /><br />Également disponible au format PDF à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942fab257e200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/extraits-du-flotoir-du-23-avril-au-16-mai-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien</a></span><br /><br /><br /><strong>De la relation à autrui, Ludwig Hohl<br /></strong>Dans <em>Nuances et Détails</em>, dont le titre continue de me ravir, Ludwig Hohl écrit&#0160;: «&#0160;Se tourner vers les autres, oui. Mais en même temps, ne pas forcer sa nature. Tout est là. Il n’est pas facile d’expliquer que l’on doive, et pourquoi l’on doit se tourner vers les autres, dans toute la mesure de ses moyens. Pourquoi l’on ne doit pas forcer sa nature, on le conçoit plus aisément&#0160;: des poutres soutiennent harmonieusement une construction. Chaque poutre a sa charge. Mais si l’une d’elles doit supporter une charge excessive, elle se brise, et les autres sont sollicitées davantage. Certes, une poutre ne se force pas elle-même à outrepasser ses capacités. Contrairement au cheval, et à l’homme. Le cheval court en abusant de ses forces. Il s’écroule et la voiture s’arrête, sans être arrivée au but. Quant à l’homme qui force sa nature, il rencontre un <em>vide</em> étrange&#0160;; ses actions cessent d’être efficaces, à moins que leurs effets s’infléchissent d’une manière inattendue. En dépit de toutes ses bonnes intentions, il s’ensuit des effets désastreux.&#0160;» (62)<br /><br /><strong>Un échec, au fond<br /></strong>Très difficiles à lire et à accepter ces propos de Hohl, à propos de ceux dont on fut très proche et qu’on a selon l’expression <em>perdu de vue</em>, depuis des années, des amis d’enfance ou de jeunesse par exemple&#0160;: «&#0160;Vraiment votre relation fut l’un des piliers qui soutiennent l’éternité&#0160;? Mais tu n’as rien fait pour elle, tu n’as pas écrit, tu as laissé passer les années, tu as laissé les lieux vous modifier. Tu étais persuadé de rester neutre, inchangé, persuadé que votre relation demeurait là, comme un roc, en attendant que le hasard vous réunisse à nouveau – Mais alors, quelle effrayante surprise. Tu avais des relations avec un mort, tandis que ton ami continuait à vivre. Maintenant, dis-tu, son regard fixe te fait peur. <em>Il</em> parle, mais il te semble que ce n’est pas à toi&#0160;: car lui aussi s’entretient avec un mort. Tout lien, maintenant, est brisé.&#0160;» (65). <br /><br /><strong>La nuit trace son cercle<br /></strong>Exigeant, si exigeant Ludwig Hohl qui prône sans cesse l’effort vers la connaissance, vers l’accroissement de la conscience, au niveau de chacun. Et au milieu de pages parfois arides, soudain des passages si beaux&#0160;: «&#0160;Le domaine des actions humaines m’est souvent apparu comme une place éclairée aux flambeaux, dans une nuit énorme&#0160;; dans une plaine infinie, une nuit éternelle. <br />Autour de toi, autour de la lumière que tu crées, la nuit trace son cercle. Ses cercles, aux dimensions toujours plus formidables&#0160;; elle s’étend jusqu’à l’infini. Tu dois sans cesse modifier la limite de ces domaines circulaires, en soustraire une partie à l’obscurité. Certes la nuit n’en sera pas réduite, elle ne fera que reculer&#0160;; mais ta vie va gagner en signification.&#0160;» (83)<br /><br /><strong>Ce qu’on peut atteindre<br /></strong>«&#0160;CE QU&#39;ON PEUT ATTEINDRE, ET CE QU&#39;ON NE PEUT PAS ATTEINDRE. Une chose simple, mais toujours nouvelle&#0160;: découvrir comme <em>à travers</em> la pluie, un autre pays... Oui, une chose simple et toujours neuve pour ceux qui sont entrés dans la vie, c&#39;est-à-dire pour ceux qui ont pris connaissance des conditions essentielles de notre être&#0160;; et cela par un effort constant et durable (c&#39;est d&#39;ailleurs le seul moyen d&#39;y parvenir)&#0160;: Il faut méditer ceci&#0160;: nous ne sommes pas faits pour atteindre la perfection&#0160;; pas plus une perfection venue de nous-mêmes, et que nous pourrions léguer à autrui, qu&#39;une perfection rencontrée hors de nous, dans le monde&#0160;; non, ce dont il s&#39;agit, c&#39;est de faire notre possible, la part qui nous revient en toute justice. Alors, quelque aspect que prennent les choses autour de nous, nous pourrons nous permettre un peu d&#39;indifférence, une forme de légèreté.<br />Nous ne possédons jamais la perfection. Nous pouvons tout au plus la toucher, comme un point mathématique.<br />Et si nous détenions des pouvoirs supérieurs, nous ne pourrions pas dire davantage que la perfection soit nôtre&#0160;; en fait, nous ne ferions que l&#39;effleurer plus souvent. Chez les maîtres, comme Hölderlin ou Bach, les points de contact sont si nombreux que toutes leurs actions, ou plutôt toutes les réalisations qu&#39;elles ont engendrées, sont plongées dans un flux de lumière sans intermittences. Pour un peu, nous nous y tromperions, et nous croirions que la perfection nous est accessible. Nous oublierions presque l&#39;humanité de celui qui nous parle – car il s&#39;agit quand même d&#39;un homme, même si ses pouvoirs sont immenses, même s&#39;il est infiniment riche. – Chez un Beethoven, ces points de contact sont plus rares&#0160;; mais ils suffisent néanmoins presque toujours à baigner l&#39;ensemble de ses œuvres dans une lumière de perfection.<br />Pour les êtres qui pensent, une des plus grandes joies doit être de songer qu&#39;il existe un progrès de la connaissance.&#0160;» (80-81) &#0160;<br /><br /><strong>Recopier<br /></strong>Cette expérience, de plus en plus évidente si c’est possible&#0160;: recopier un texte, quelques phrases, de plus longs passages, mot à mot, en pe(n)sant chaque mot, c’est entrer d’une façon incomparable à toute autre dans ce texte-là, dans cette écriture surtout. Peut-être parce que cela donne le temps aux mots, aux images, aux sensations de lecture de s’ouvrir vraiment dans la conscience, ce qui n’est sans doute pas le cas lors d’une lecture toujours trop rapide et survolante. <br />Peut-être un peu comme si on écrivait soi-même le texte, à la manière dont certains interprètes disent qu’ils «&#0160;composent&#0160;» la partition qu’ils jouent. <br /><br /><strong>Voir, savoir<br /></strong>Bel incipit d’une <a href="https://is.gd/NmQYYl">note de lecture</a> de Christian Travaux pour <em>Poezibao</em>&#0160;: «&#0160;On croit voir, et on croit savoir. On croit comprendre, par la raison raisonnante et par le langage, ce qui est autour de nous. En fait, on ne voit rien. On ne sait rien. On ne comprend rien. On fait semblant, simplement, dans ce monde d’ombres qu’est le monde, notre être, notre vie. Et l’on tâtonne, dans l’intérieur de nous-mêmes comme dans l’océan du temps, à venir ou passé, sans saisir ni rien maîtriser de ce qui est, par la pensée. Car ‘penser, c’est ne pas comprendre’, disait déjà Pessoa. C’est ne pas voir. Et Andrés Sànchez Robayna d’ajouter, dans ce nouveau livre intitulé <em>Par la vaste mer</em>, qu’il faut apprendre à ignorer. Ignorer plutôt que penser. Car l’ignorance est une forme, plus certaine, de connaissance et de savoir.&#0160;»<br /><br /><strong>À mon tour<br /></strong>J’ai terminé hier le très impressionnant <em>A mon tour</em> d’Hubert Lucot. Impressionnant parce que c’est son chemin vers sa mort annoncée qu’il retrace ici, avec une extrême précision et cet art qu’il a de traduire le quotidien tel qu’il est perçu, expérimenté, traversé par un être humain, singulièrement par un corps humain. Mis à très rude épreuve ici, tout au long du parcours diagnostique du cancer du poumon puis par les traitements, alliant chimiothérapie et radiothérapie. Mais il y a une sorte de <strong>tenue</strong>, au sens le plus noble du terme, de l’écrivain tout au long de l’épreuve. On sait qu’elle se terminera en janvier 2017, mais le livre s’achève lui plusieurs mois avant, fin juillet 2016, sur le mot écrit en majuscule, RÉMISSION. Le lecteur lui sait qu’il n’en sera rien. Oui tenue de l’écrivain qui continue à accomplir sa tâche et ses rituels, au centre desquels, l’écriture, l’écriture et encore l’écriture. L’écriture en relevés quotidiens de ce qui advient, avec le plus de précisions et de détails possibles, relevés qui seront ensuite on le sait aussi longuement travaillés, retravaillés pour épouser au plus près la réalité de l’expérience vécue, sans discriminer les différents plans, les faits d’un côté et la manière dont ils sont éprouvés de l’autre. Non tout cela se mêle, les plans et les pans coulissent, les moments les plus difficiles sont souvent comme <strong>infusés de lumière</strong> par des joies, des observations amusées, un plaisir de table (de plus en plus rare). Avec toujours l’importance des déplacements (et là, je dois corriger une remarque précédente, il y a bien dans le livre des déplacements en taxi, de plus en plus fréquents au fur et à mesure que la fatigue ou les vertiges gagnent, et même parfois en métro). L’écrivain traversera aussi la double épreuve d’un accident, il est renversé par un cycliste, ce qui lui vaudra une hospitalisation de plus et du vol de son portefeuille avec la corvée considérable de devoir refaire ses papiers, corvée rendue encore plus pénible du fait de son état de délabrement croissant. Mais sans cesse, il se relève, il refait ses trajets préférés, il attend beaucoup aussi, comme tous les malades, tous ceux qui sont pris dans des «&#0160;parcours de soin&#0160;». <br />Mais il est possible qu’il n’ait plus toujours eu la possibilité de procéder à cet extraordinaire travail d’écriture souligné dans le début du livre ou dans les précédents. La description des étapes de la maladie et des soins prend le dessus, envahit en quelque sorte le tissu du texte, on est pris comme dans un récit à suspens. Au détriment peut-être, je l’écris sans certitude et avec beaucoup de précautions, de ces purs moments d’écriture lucotienne qui comblent et portent. Il n’en reste pas moins que ce livre est comme une leçon de vie magnifique, et aussi paradoxal que cela puisse paraître compte tenu de ce dont il est question ici comme un admirable <strong>art de vivre sa vie</strong>, comme elle est, avec ce qu’elle donne, impose et retire. <br /><br /><strong>Notes à la volée<br /></strong>Reprenant et feuilletant <em>A mon tour</em>, j’extrais quelques notes. J’avais omis de recopier ce bref passage qui m’avait remplie de joie&#0160;: «&#0160;Routinier, mon travail a comporté quelques pointes d’un bonheur imprévu.&#0160;» (165). Il m’arrive si souvent, dans un travail parfois un peu routinier pour les sites, d’éprouver ces pointes, qui sont parfois de vrais a-plats, lumineux, de <strong>bonheur imprévu</strong>. A rentrer dans un texte, à l’éprouver de l’intérieur en le recopiant, à sentir que ce travail a ses raisons d’être, que sans doute je ne perçois pas toutes. <br />Et feuilletant le livre, je conteste la vérité de mes propres impressions relevées ci-dessus. Il y a bien, partout, de ces scènes prises sur le vif (mais en réalité profondément retravaillées), ici un étal de poissonnier, là la vision d’une petite fille, une sensation&#0160;: «&#0160;j’ai travaillé pendant deux heures, poumons et gorge avalent le beau soleil hivernal et le choc du froid.&#0160;» (218) <br />«&#0160;Extrême ma fatigue, constant mon dégoût des multiples aliments et des odeurs flottantes, comme tout cancéreux, je maigris. Tout à l’heure, dans les couleurs du Greco, du <em>Lac d’Annecy</em>, de <em>Dora Maar</em>, ma fatigue et mon angoisse avaient disparu. L’art constitue une survie au sein même de la vie.&#0160;» (296) [Il écrit ces mots après un tournage vidéo avec Mathias Pérez qui l’interroge sur son rapport avec l’art.] <br />Intéressée aussi, sur le plan humain, par cette remarque concernant une de ses proches. Elle «&#0160;me cuisine comme font les mauvais partenaires de ma maladie&#0160;». (308). Éprouvé souvent comme il est difficile, tactiquement en quelque sorte, d’être dans la bonne attitude vis-à-vis de nos proches, malades. Ni trop, ni trop peu. Ne pas raconter les horreurs de la guerre, comme tant et tant le font, évoquant la tante du cousin de la grand-mère à qui...&#0160;; souvent Lucot se plaint de l’expression <strong>se battre</strong> contre la maladie. Lui préfère dire qu’il <strong>tient.</strong> J’ai employé le mot de «&#0160;tenue&#0160;» un peu plus haut. <br /><br /><strong>Les terreurs insensées de l’enfance<br /></strong>Parlant avec son neveu handicapé, il le rassure alors que ce dernier lui raconte qu’il pense avoir commis un faute en possédant trois chats pendant plusieurs mois, ce que lui avait semble-t-il interdit son curateur. Lucot&#0160;: «&#0160;Je parviens à le rassurer, moi-même j’ai connu les ‘terreurs insensées de l’enfance’.&#0160;» <br /><strong>Bouffées de souvenirs</strong> soudain, comme cette angoisse d’avoir effacé une des bandes magnétiques des fameux fondus-enchainés de mon père. Oui il y a bien une sorte de «&#0160;terreur insensée&#0160;» et pourtant mon père était tout sauf violent ou même sévère. Peur irrationnelle d’un désastre sans commune mesure avec la réalité des faits (et la bande n’avait pas été effacée, malgré quelques manipulations hasardeuses du magnétophone Grundig&#0160;!). <br /><br /><strong>Tableau Lucot<br /></strong>«&#0160; La montée de la Mule [rue du Pas-de-la-Mule] éprouve mon souffle, je marque un arrêt sur le rebord de la boucherie alors que la blanche chevelure du garçon descend vers moi – depuis la brasserie Bessières&#0160;? – pour regagner son étal, croisé par la bouchère montant tirer sur sa clope dans un renfoncement de la rue&#0160;; la chevelure et le dos blanc de la petite blouse patronale concentrent la luminosité de l’espace pour susciter en moi un léger vertige – que je vaincs en détournant les yeux sur le tablier noir de l’écailler qui de l’autre côté du Pas-de-la-Mule opère devant le Bar à huitres.&#0160;» (316)<br />Formule choc et brève, concernant tous les désastres qui nous assaillent «&#0160;le fait que nous nous habituons à eux, cois.&#0160;» (316). Ce cois très sonore&#0160;! Quoi, cois&#0160;!&#0160;?<br /><br /><strong>Le cours des choses<br /></strong>«&#0160;Non seulement ma coquetterie mais le cours des habitudes <em>m’assistent</em>&#0160;: Hugo soda-croissant, polissage d’AMT, Mariani, Barbier, crevettes du thaï, fausse sieste...&#0160;»<br />Me frappe d’ailleurs, œil d’ex-aidante peut-être, provisoirement suspendue de ses fonctions, le peu de présence de son entourage, sauf son adorable petit-fils Cédric qui habite chez lui. Il ne demande rien, H.L., il se débrouille tout seul. Quelle leçon. <br />Je l’ai déjà dit, je n’ai pas connu Hubert Lucot, nous n’avons pas échangé de lettre, je ne l’ai pas rencontré, mais j’ai l’impression qu’il est un de mes proches. Très fraternel. <br /><br /><strong>Effroi<br /></strong>Hier, prenant comme il m’arrive parfois un livre au hasard, j’ai rouvert <em>Chronique des sentiments, livre II, Inquiétance du temps</em>, d’Alexander Kluge. Et je suis tombée sur la relation des bombardements d’Halberstadt le 8 avril 1945. Comment ne pas penser à Marioupol, en lisant ce qu’écrit ici Kluge, rapportant souvent des témoignages de civils, cette femme avec ses trois petits-enfants qu’elle protège de son corps, à qui on a expliqué qu’il fallait bloquer sa respiration au moment du souffle de la bombe, pour ne pas avoir les poumons brûlés ou détruits&#0160;? «&#0160;Elle avait entendu dire que l’effet de souffle des bombes explosives déchirait les alvéoles pulmonaires, provoquant une compression d’air dans les poumons – jusqu’à ce que ce soit fini.&#0160;» J’ai si souvent pensé aux images de Dresde après les bombardements en voyant les images de Marioupol. Ce qui est arrivé à cette ville, sa résistance, peut-être est-ce là ce qui me frappe, me touche le plus, suscite le plus d’effroi. Cette volonté d’éradication totale, en coupe réglée. Dans le récit des bombardements d’Halberstadt (à partir de la page 237 du livre), on voit bien aussi le côté systématique, plus de 136 bombardiers, en formation, avec 5 raids successifs.<br />On se dit aussi que des récits comme ceux de Gerda, dans ces pages, la femme aux trois petits enfants, c’est ce qui arrive en ce moment. Que ces témoignages, nous en sommes contemporains, et que c’est en ce moment qu’on les recueille. Je n’avais pas anticipé ce que serait le «&#0160;documenter&#0160;» dont j’avais parlé dans l’éditorial de <em>Poezibao</em>. <br /><br /><strong>Persévérer<br /></strong>«&#0160;Le pas gagné, le refaire toujours. Victoire du nombre. On s’augmente de recommencer.&#0160;» (Hohl, <em>Notes</em>, 171). <br /><br /><strong>Petite, si petite chose<br /></strong>«&#0160;Les grands artistes ne sont pas les architectes de l’univers&#0160;; ils dressent dans le monde des figures éphémères. L’esprit est solitaire, il est rare, hasardeux, mortel, comme une nacelle minuscule sur l’océan terrible.&#0160;» (173)<br /><br /><strong>Morceau d’ambre jaune dans le crépuscule<br /></strong>Tous ils la relèvent, l’importance du rêve, tous ceux que je lis en ce moment&#0160;; tous ils les relèvent, leurs rêves. «&#0160;La beauté&#0160;: ‘Cela n’a rien de matériel...’ entendis-je une nuit, dans un rêve obscur et lumineux. J’avais longtemps cherché, péniblement lutté, désespérément quêté, et soudain cette réponse résolvait tout. Néanmoins la parole qui, dans le rêve ou le demi-sommeil, m’était apparue d’une évidence et d’une importance aveuglante, perdit de sa brillance à la lumière du matin&#0160;; ses lignes et ses rapports se brisèrent, ses lointains se brouillèrent. Tout cela, pensais-je, vaut pour le sommeil ou le demi-sommeil mais ne supporte pas la grisaille du jour. – Dans mon rêve pourtant, cette réponse était extraordinaire, et je m&#39;en souvenais encore avec force&#0160;: elle m&#39;était apparue comme un morceau d&#39;ambre jaune dans le crépuscule, vaporeux mais aigu, doux et lumineux comme l&#39;or, aux contours parfaitement nets dans leur liberté. – Plus tard, venu par d&#39;autres chemins, je revisitai les mêmes régions, et la parole hermétique de mon rêve livra son sens, reprit une vie nouvelle&#0160;: je compris soudain que la formule, apparemment inversée, eût gardé le même sens&#0160;: ‘Cela n&#39;a rien d&#39;idéal...’ car l&#39;accent portait sur le <em>rien</em>. Rien ne <em>s&#39;ajoutait</em> à l&#39;ordre salutaire des choses&#0160;; l&#39;heureuse perfection du monde n&#39;exigeait en aucune façon d&#39;être soulignée.<br />Chaque fois que la vie se manifeste en sa plénitude, il y a beauté.&#0160;» (177)<br /><br /><strong>L’art n’est pas une addition<br /></strong>«&#0160;Non, l&#39;art n&#39;est pas une addition d&#39;objets péniblement réunis, Trouver l&#39;expression propre de ton lieu (et certes, pour atteindre ce lieu, tu peux venir de mille endroits) voilà qui suffit. Se purifier jusqu&#39;à donner le nécessaire, et <em>rien d&#39;autre</em> que lui&#0160;; autrement dit, donner ce qu&#39;on voit, ce qu’on vit, ce qui est maintenant, est l&#39;existence, sans le <em>moindre ajout</em>, donc sans le moindre recours aux formes d&#39;une expérience ou d&#39;une existence anciennes&#0160;: l&#39;art est tout entier dans cette exigence.<br />(Dans cette optique, les poèmes de Goethe n&#39;échappent pas toujours à la critique&#0160;; de tous les poètes allemands, c&#39;est Hölderlin qui lui échappe le mieux).<br />Ce qui, croit-on, sépare le plus, voilà ce qui unit. Et ce qu&#39;on ajoute dans l&#39;espoir de rejoindre autrui, voilà ce qui cause la déperdition d&#39;être et de forces, voilà ce qui sépare.&#0160;» (177)<br />→ serait à méditer longuement. A inscrire peut-être dans les notes sur la création de <em>Poezibao</em>. <br />Plus loin&#0160;: «&#0160;l’art est, en lui-même, un comble d’expérience, il ne se rapporte pas à des éléments indépendants de lui. L’art n’est pas un transmetteur, ce n’est pas un réceptacle à parfums&#0160;; il ne va pas à la récolte. Le fruit véritable c’est lui-même.&#0160;» (199)<br />Et toujours&#0160;: «&#0160;Laisser à toute chose sa dureté. Couper court, autant de fois qu&#39;il le faudra, dès que commencent les ajouts, les émollients et les brillants. Mépriser ceux qui font la roue. Pas de membre inutile. Chaque fois qu&#39;il le faudra, nous brûlerons et rejetterons ce qui, en nous, est fatigué, forcé, ennuagé, détourné de la nature&#0160;; tout ce qui flagorne le lecteur, toutes les <em>captationes</em>, fussent-elles au service du vrai. Toujours nous nous dirons&#0160;: il vaut mille fois mieux être incompréhensible et ne pas servir au lecteur de l&#39;incompris (les flatteries, les clins d&#39;œil, les conventions sont incomprises, c&#39;est-à-dire opaques à la lumière de l&#39;explication).&#0160;» (200)<br /><br /><strong>Expérience et travail<br /></strong>Dans un étonnant passage du chapitre «&#0160;Varia&#0160;», intitulé «&#0160;Forêt de la lune, forêt du hérisson&#0160;», Ludwig Hohl relate comment il avait coutume de se rendre dans certaine forêt, proche de chez lui, quand il butait sur son travail, incapable d’aller plus loin, cherchant à reprendre des forces pour continuer. Il appelait ce lieu «&#0160;la forêt du hérisson&#0160;» car il y avait un jour rencontré un hérisson (mais aussi généralement l’échec dans sa tentative de sortir de son blocage). Un jour, il se dirige vers une autre forêt, éclairée par une lune énorme la première fois qu’il s’y était rendu et qu’il avait donc baptisé «&#0160;Forêt de la lune&#0160;». «&#0160;Durant cette promenade il m&#39;arriva peu de chose (rien d&#39;extérieur), et pourtant je fis une expérience décisive. Je vis surgir les fondations, ou le premier étage, si je puis dire, de ce qui, dans les années suivantes, se développerait comme l&#39;essentiel. Expérience intérieure aux conséquences incalculables. Connaissance préparée de longue date, et qui se cristallisait, dans une clarté sans défaut.<br />Donc je gagnai cette forêt de la lune, avec l&#39;obscure crainte, nourrie de souvenirs, que mes efforts demeurent vains. Mais il en alla tout autrement. Pour je ne sais quelle raison, je ne tentai pas, cette fois-ci, de me reposer, de ‘ne penser à rien’. Au contraire, j&#39;examinai ma peur (cette peur obscure, que je portais en moi)&#0160;; je passais en revue ce qui s’était produit dans des cas semblables, je <em>réfléchis</em>, je ne me reposai pas. Mais il faut le remarquer&#0160;: mon esprit ne se consacrait plus à son objet premier. Son activité, maintenant, était tout autre. Je couchai quelques-unes de mes réflexions sur le papier, et... d&#39;un seul coup j&#39;atteignis un double but&#0160;: primo je pouvais à nouveau me consacrer au labeur initial&#0160;; et secundo, mon enquête avait abouti, au point que je pouvais en rédiger une partie des résultats.<br />En outre, ces deux choses dessinaient une spirale, une manière de fugue&#0160;; elles se renforçaient mutuellement, s&#39;imbriquaient l&#39;une dans l&#39;autre&#0160;; la première prouvait la seconde, la seconde répétait l&#39;ensemble en dimensions réduites, et l&#39;ensemble illustrait la seconde en la magnifiant. Tout cela m&#39;apparut comme une flamme éternelle (je pouvais, au sens le plus précis, parler de cristallisation).<br /><em>Ma découverte&#0160;?&#0160; Ce qui nous fait croître, ce n&#39;est pas le repos mais le travail productif. Ou encore, ce qui nous donne des forces, c&#39;est le travail, non le repos.<br /></em>D&#39;un coup, tout mon univers s&#39;était éclairé, et de toutes parts accoururent les preuves de ma découverte&#0160;: le repos tue. Qu&#39;est-ce que le sommeil&#0160;? Serait-ce le repos de l&#39;esprit, son rafraîchissement&#0160;? Non, dormir c&#39;est se tourner vers une autre forme de productivité, une forme qui peut être des plus efficaces. L’esprit s’abreuve à des sources nouvelles, si bien qu’au réveil, s’il s’est ‘reposé’, cde n’est pas grâce <em>pas</em> grâce au repos, mais grâce à cette activité différente, et violente. C’est ainsi que l’on peut retourner au labeur du jour. Les forces nouvelles nous viennent de directions insoupçonnées. Jamais du repos.&#0160;» (222) <br /><br /><strong>Un conte<br /></strong>Bonheur de découvrir un fort beau conte, que j’ai déjà fait mien, sous la plume de Hohl, toujours dans la section Varia. Il l’intitule <em>le conte des trois épreuves</em> et n’en connait pas la source. Soit un jeune prince vaillant et au loin, une princesse merveilleuse, prisonnière d’un père-roi cruel. Le jeune prince, malgré tous les avis des sages, décide de se mettre en route pour aller demander la main de la princesse. Il entreprend donc un très long et périlleux voyage. Une partie insupportable de monotonie pour commencer. Puis un désert, mais non solitaire comme le début du voyage. Car là il rencontre des nuées d’oiseaux, pris dans des filets et agonisant. Il va les libérer un à un, prenant tout le temps nécessaire&#0160;; plus loin ce sont des éléphants qu’il délivre de pièges dans lesquels ils sont tombés et qui étaient blessés&#0160;; enfin il ne s’effraie pas en rencontrant d’immenses colosses, des titans en fait, pris dans des travaux de construction gigantesques. Mais l’un d’eux se blesse et personne ne sait comment le soigner, sauf le prince qui y consacre de nouveau tout le temps nécessaire. Il repart et arrive en vue du château, aux abords épouvantables. Il va devoir accomplir trois épreuves. Le voilà dans une sorte de cave, remplie d’immenses tas de grains mêlés de divers céréales. Il devra avoir tout trié avant le matin. Bien conscient que c’est mission impossible, il pleure quand soudain, il entend un bruissement. Des centaines de petits oiseaux entrent par un soupirail «&#0160;s’affairent à picorer&#0160;» et à répartir tous les grains selon la consigne. Le roi rit jaune. Deuxième épreuve, on l’amène au bord d’un immense étang, qu’il devra avoir vidé le lendemain, nouveau découragement mais voici des cohortes d’éléphants prenant place autour de l’étang et le vidant consciencieusement. Petite pique drolatique de Hohl dont on a déjà vu l’humour parfois un peu grinçant&#0160;: les derniers jets seront pour les fenêtres du château. Le roi pâlit et ordonne au prince de construire à la place de l’étang un immense et colossal château comme on n’en a jamais vu et cela en une nuit. Et voilà que les titans surgissent du désert et la construisent, cette admirable demeure, en quelques heures. «&#0160;Maintenant, <em>plus personne, nulle part</em>, ne pouvait résister au prince.&#0160;» (225-227)<br />Hohl précise que les autres prétendants, tout à leur but, ne s’étaient pas arrêtés pour libérer oiseaux et éléphants ou soigner le titan. <br /><br /><strong>Les choses nous viennent<br /></strong>«&#0160;‘ce poème, qui m’est venu sous la lune, dans la forêt’. Oui les choses nous viennent. Créer n’est pas construire. C’est ce que dit Valéry, et tout observateur aigu doit en convenir&#0160;: nous tous, tant que nous sommes, que faisons-nous sinon tendre avec soin nos filets&#0160;?&#0160;» (241)<br />Lune et filet, je n’ai pas fait exprès de rapprocher ces deux notes&#0160;! Elle montre aussi la suite dans les idées de Hohl. <br />Autre remarque concernant le travail créatif&#0160;: «&#0160;je dois pêcher quand il y a du poisson – et non point quand <em>tu</em> m’en laisses le temps, quand je m’en laisse le temps, etc.&#0160;» (241)<br />Dans un paragraphe précédent, Hohl dresse une liste désopilante de tous les préparatifs et préalables au travail créatif, faisant bien sentir à quel point ce ne sont que des échappatoires&#0160;! <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>entendre la respiration régulière d’un petit garçon très aimé endormi derrière moi, à l’heure de la sieste qu’il ne fait pourtant plus en principe et cela pendant que je recopie mes prélèvements dans les <em>Notes</em> de Hohl – dans ces notes retrouver mes doubles signes, petites croix de 1989, petits cercles de 2022 et me demander quel sera le signe de 20xx, s’il doit y avoir un nouveau passage dans ces pages – <br /><br /><strong>L’acte d’écrire<br /></strong>«&#0160;Il me faut quatre, six ou huit heures pour écrire, chaque jour, une à quatre pages dans leur état définitif (à supposer que je parvienne à ce stade). Je dépasse rarement les deux pages, et les trois pages encore plus rarement. Voilà, certes, qui n’intéresse personne. Mais ce qui est remarquable dans cette affaire, c’est que presque toujours j’ai l’impression d’avoir rédigé dix ou vingt pages (et c’est avec étonnement que vérification faite, je reviens de mon illusion). Cependant, l’explication est simple&#0160;: mon écriture m’a fait parcourir des espaces immenses. Ce qui subsiste, ce qui s’offre à la lecture, ce ne sont que les arêtes ou les sommets. Cependant j’ai cheminé par monts et par vaux, j’ai fait mille escalades, j’ai tout traversé, tout exploré du regard.&#0160;» (258)<br /><br /><strong>Métamorphose de la vie en connaissance<br /></strong>Nouveau chapitre dans <em>Notes</em> de Hohl, chapitre au titre curieux&#0160;: «&#0160;VII, suite, appendice autobiographique&#0160;». Faut-il écrire de soi ou pas, demande Hohl, qui répond avec cette citation d’Andreas Ronai «&#0160;philosophe secret&#0160;»&#0160;: Le plupart des auteurs croient que s’ils coupent tous les liens qui rattachent leur livre à leur expérience personnelle, ils donnent à leurs phrases, à leurs œuvres, une garantie d’universalité. En fait d’universalité, ils n’aboutissent qu’à l’abstraction. L’universalité, c’est la métamorphose de la vie en connaissance.&#0160;» (265)<br /><br /><strong>Ronai&#0160;? <br /></strong>Étrange expérience, la recherche Google pour une fois ne renvoie pas grand-chose concernant Andreas Ronai. Premier lien avec Tintin&#0160;??? Article «&#0160;tintin et le gogo&#0160;» (que je ne lis pas) et qui cite exactement la phrase que je viens de recopier. Et bien sûr, Google books qui plonge dans <em>Notes</em> et en a extrait cette même citation. Je n’en sais pas plus sur le philosophe sauf qu’il est hongrois. Il semble aussi qu’il y ait un lien avec le compositeur contemporain Claude Ballif dont j’avais suivi, éblouie, des conférences, jadis, au centre Sèvres - j’ai encore le petit cahier jaune de mes notes). Dans un article sur Ballif, présent dans Google Books, il est dit que le compositeur étudia «&#0160;l&#39;œuvre de Bartok avec Andreas Ronai qui fut jadis son élève à Budapest entre 1910 et 1912.&#0160;» S’agit-il du même Ronai ou Ronaï&#0160;? <br />Mais voilà que j’ai omis de regarder le bas de la page&#0160;! Or le traducteur fait bien son travail&#0160;: «&#0160;A. Ronai, (1895-1969), écrivain politique hongrois qui vécut à Vienne, en Suisse et à Paris&#0160;; ami de Hohl, il connut quelques temps la prison pour activités communistes. (NdT)&#0160;». Merci Etienne Barilier, belle occasion de citer à nouveau votre nom. <br /><br /><strong>Image mémoire et grains de souvenir<br /></strong>Ces <strong>grains de souvenir</strong> (qui sont souvent liés à une photographie) sont peut-être les images-souvenirs de Roubaud&#0160;? Ce matin, ce petit chemin là-bas, outre-Atlantique, dans le lieu tant aimé, peu après notre arrivée dans la maison avec toute la famille, en 2019, N. avec une immense plume d’oiseau dans la main. Ce temps-là. Si je dis grain, je dis germe. <br />Et me voilà partie fureter sur Internet, avec la requête «&#0160;image souvenir chez Roubaud&#0160;» et de tomber, illico, sur ce texte qui fourmille pour moi d’associations&#0160;: «&#0160;Jacques Roubaud, qui se dit affecté de ‘bibliothécomanie’, se définit dans ‘<em>le grand incendie de londres’</em> par le néologisme <em>homo bibliothecus.</em> La bibliothèque roubaldienne est immense, polyglotte et polymorphe. Telle qu’elle s’inscrit dans son œuvre, elle est aussi, le plus souvent, insaisissable&#0160;: si les livres qu’il a lus affleurent partout, dans tous ses textes – essais, poésies, théâtre, fictions, proses de mémoire – c’est la plupart du temps de manière instable et comme brouillée, les références d’ ‘origine’ se perdant constamment dans des effets de réécriture, de diffraction et de recyclage où le lecteur perçoit la présence insistante d’autres textes (y compris ceux de Roubaud lui-même) sans pouvoir pleinement la saisir. Cette pratique d’une intertextualité à la fois obsessionnelle et désinvolte provoque, à la lecture, une impression de ‘déjà-lu’ qui fait vaciller le texte lu, le rendant comme absent à lui-même pour être constamment hanté par d’autres. Mais l’ ‘effet de spectralité’ – pour reprendre l’expression derridienne – qui caractérise l’œuvre de Roubaud ne se résume pas à la présence-absence d’une intertextualité évanescente, aussi obsédante soit-elle. Il se fonde d’abord sur la théorie et la mise en œuvre d’une poétique mémorielle, où ce qui a disparu (ou qui est envisagé comme tel) est systématiquement réélaboré d’après mémoire.<br />→ <strong>Poétique mémorielle</strong>, oui, cela qui fait sans doute un des fondements (mais pas le seul) de mon très grand attachement à l’œuvre de Jacques Roubaud. Si je dois relire, si j’ai le temps de relire, bref si je relis à la fin de ma vie, Roubaud sera incontestablement de ceux que je relirai. &#0160;<br /><br /><strong>De la spectralité<br /></strong>Dans un bel essai disponible en ligne, je relève cette citation de Derrida&#0160;: «&#0160;S’il y a quelque chose comme de la spectralité, il y a des raisons de douter de cet ordre rassurant des présents, et surtout de la frontière entre le présent, la réalité actuelle ou présente du présent et tout ce qu’on peut lui opposer&#0160;: l’absence, la non-présence, l’ineffectivité, l’inactualité, la virtualité ou même le simulacre en général, etc. Il y a d’abord à douter de la contemporanéité du présent. […] il faut […] se demander si l’<em>effet de spectralité</em> ne consiste pas à déjouer cette opposition, voire cette dialectique, entre la présence effective et son autre.&#0160;» Jacques Derrida, <em>Spectres de Marx</em>, Paris, Galilée, «&#0160;La philosophie en effet&#0160;», 1993, p.&#0160;72. (<a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html">source</a>, in <em>D’après mémoire. Les proses fantômes de Jacques Roubaud</em>, par Mireille Séguy et Nathalie Koble)<br /><br /><strong>Les fantômes du <em>Flotoir</em><br /></strong>«&#0160;Inactuels, habitant un futur indéterminé ou un passé impossible, les livres des bibliothèques roubaldiennes évoluent dans le temps et l’espace inassignables des fantômes. Ils sont là sans y être. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces mêmes bibliothèques soient également hantées par des ouvrages qui n’y sont pas tout en y étant.&#0160;» (ibid.)<br />Et tous les livres du <em>Flotoir</em>, n’y sont-ils pas, sans y être&#0160;? Imaginons que par un hasard tout à fait extraordinaire, un hasard archéologique, une version du <em>Flotoir</em>, dans quelques centaines ou milliers d’années, ait survécu, sous une forme ou une autre et qu’il ne reste que cela pour traces de livres de Jacques Roubaud, d’Yves Bonnefoy, d’Antoine Emaz, de Ludwig Hohl... A ce sujet on peut lire le <a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html">paragraphe 6</a> de l’essai mentionné&#0160;! (qui sera peut-être devenu fantôme au moment, improbable ou quelqu’un le consultera&#0160;?)<br /><br /><strong>Fantômes, bibliothèques, atlas, etc. <br /></strong>Vraiment passionnant cet article&#0160;! Je relève encore&#0160;: <br />«&#0160;Si les livres qui hantent la bibliothèque roubaldienne ont un mode de présence fantomatique, c’est aussi qu’ils relèvent, avant tout, d’un paysage mémoriel qui, pour être immense, est aussi instable et lacunaire. L’analogie de la bibliothèque avec un ‘théâtre de mémoire’ court dans de nombreux textes de Roubaud&#0160;»<br />et<br />«&#0160;La conjonction qui se cristallise ici entre la mémoire, la bibliothèque et l’atlas, tous trois à la fois totalisants et incomplets, fait immédiatement surgir à l’esprit du lecteur l’image de la bibliothèque de Warburg, placée comme on le sait sous le signe de Mnémosyne et prolongée par un atlas mobile et inachevé. Cette présence en creux de la bibliothèque de Warburg dans <em>Nous les moins-que-rien </em>… est significative de son mode d’existence dans l’ensemble de l’œuvre roubaldienne. Affleurant souvent à la conscience du lecteur, plusieurs fois directement mentionnée, elle ne figure pourtant dans aucune des listes des bibliothèques que Roubaud affirme collectionner – au premier rang desquelles la British Library, la Bibliothèque Nationale et la Bibliothèque de la Sorbonne. (ibid.)<br />→Je me sens ici vraiment sur Zone (nom de la revue littéraire interne à <em>Poezibao</em>&#0160;!) en lisant ces mots. <br />→ il faudrait tenter de chercher les livres-fantômes, ou plus précisément les lambeaux de livres-fantômes qui me hantent, depuis les premières lectures jusqu’aux dernières (ici, moi écrivant, celles que je viens de faire – plus tard, moi disparue, les lectures qui furent vraiment dernières, finales, s’il y en a, et pour cela il faudra que les yeux et la conscience soient fonctionnels)&#0160;: «&#0160;Non seulement le livre lu avait une existence flottante dans la mémoire de ses lecteurs, mais la page mémorielle pouvait servir de support à la composition du texte, qui était d’abord mental et palimpseste.&#0160;» (à propos du Moyen-Âge, de sa place dans l’approche de Roubaud, toujours dans ce <a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html#bodyftn22">même article</a>, §. 22). <br /><br /><strong>La main mnémonique<br /></strong>Je ne me souvenais pas avoir déjà relevé cela chez Roubaud, grand adepte et fécond passeur des Arts de mémoire, ceux des époques où il n’y avait pas de livres, ou très peu et encore moins de disque dur ou de nuage (pour ne pas dire <em>cloud</em>, et Roubaud a aussi écrit des choses magnifiques sur les nuages, notamment chez Constable). «&#0160;[…] il s’agit […] d’un art de mémoire de poche, d’une variante sophistiquée du ‘nœud à mon mouchoir’. Dans la paume d’une main ouverte, fictive, mentale, bien éclairée des lumières de l’esprit, de taille raisonnable, disposer, dans un ordre choisi, immuable, des lieux de mémoire, plus ou moins nombreux, numérotés, les nombres permettant de suivre le parcours voulu par le mnémoniste. En chaque lieu placer, par la pensée, un fragment de ce dont on veut se souvenir. Passer et repasser en chaque lieu de la main mnémonique, selon l’ordre, et graver dans sa mémoire ce qui doit s’y trouver et retrouver. Quand l’heure vient, ouvrir la main, mentale bien entendu, bien l’éclairer de son attente et relire ce qui s’y trouve.&#0160;» (<a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html#bodyftn22">citation faite ici</a> de <em>La Dissolution</em>, Nous, 2014, livre que je possède et que j’ai donc insuffisamment ou mal lu, car cela aurait dû me retenir – et me rendant dans le livre, je constate un soulignement juste après, donc j’ai bien lu ces pages, mais pas de ce passage, que j’annote immédiatement avec la date d’aujourd’hui et renvoi au <em>Flotoir</em> de ce jour (jeudi 28 avril 2022). Livre que je vais relire de toute urgence. Et travaillant tout cela, cette conviction qui me saute aux yeux encore une fois que Roubaud est sans doute un des plus grands écrivains contemporains. Cela se saura. Mais ne se sait pas encore vraiment. <br />→ et de façon beaucoup plus anecdotique (sauf pour moi bien sûr), il m’ouvre encore plus à la possibilité de mélanger tous les plans de mémoire, mémoire propre au sens strict, mais mémoire de tout ce que j’ai lu, entendu, vu, écouté pendant ma déjà longue vie. <br /><br /><strong>La méthode de composition<br /></strong>Et cette importante mise au point&#0160;: «&#0160;Autrement dit, et contrairement à ce qu’une première lecture des branches du ‘grand incendie’ pourrait laisser croire, la prose de mémoire, qui s’écrit sans repentir et suivant un principe strict de véridicité, n’est pas simplement composée au fil de la plume à des heures fixes (très matinales) du jour&#0160;: chaque moment d’écriture est préparé par une ‘préfiguration’ mentale (sur main droite), qui orientera la pensée du jour, et donnera lieu, après avoir été déployée dans l’écriture, à un nouveau condensé mental (sur main gauche) qui permet au prosateur de composer avec en tête un double fantomatique du moment de prose précédent. Le présent de l’écriture est ainsi comme à la croisée complexe d’un passé et d’un futur conçus comme fantomatiques et qui se « donnent la main.&#0160;» (<a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html#bodyftn22">ibid.</a>) <br />→ J’interromps ici ma lecture de cet article, que je serre précieusement dans ma bibliothèque électronique, un peu oubliée depuis des années. <br /><br /><strong>La bibliothèque finale<br /></strong>Et si petit à petit se dessinait la <strong>bibliothèque de mes derniers jours</strong> que je commence à voir poindre. Et si le <em>Flotoir</em> n’était pas le catalogue de cette bibliothèque des derniers jours. Il y aurait lui, lieu de passage et d’enregistrement de tant de lectures et quelques livres, peu nombreux qui excèdent beaucoup trop largement le <em>Flotoir</em> pour y avoir trouvé une vraie résidence. <br /><br /><strong>Comme un voyage<br /></strong>Cette belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/04/comment-l%C3%A9coutez-vous-8-maria-bundg%C3%A5rd.html">réponse</a> de la pianiste <strong>Maria Bundgård</strong> à l’enquête de <em>Muzibao</em>, comment l’écoutez-vous&#0160;? <br />«&#0160;Toute nouvelle œuvre est un voyage dans un coin encore inconnu et mystérieux de mon âme, de mon esprit et de mon cœur, et tout le temps quelque chose en moi doit être brisé pour que je puisse y pénétrer plus profondément. Pour que la musique puisse m’émouvoir, il faut qu&#39;elle atteigne une partie de moi qui n&#39;est normalement pas touchée. La musique doit jeter de la lumière sur les ombres et apporter de la chaleur là où il fait froid. De cette manière, la musique sera toujours pour moi un voyage intérieur comme dans l&#39;universel car ce que je trouve en moi-même, je pourrai plus tard le reconnaître en autrui.&#0160;» (a<a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/04/comment-l%C3%A9coutez-vous-8-maria-bundg%C3%A5rd.html">rticle</a>)<br /><br /><strong>Coïncidence, les lieux, de Roubaud a Perec<br /></strong>Et il est bien curieux qu’ayant rédigé ces notes sur Roubaud et citant Perec, je tombe quelques heures plus tard sur cette annonce de la publication de pages inédites de Perec, son projet inachevé intitulé <em>Lieux</em>&#0160;: «&#0160;Bien qu’inachevé, le projet du membre de l&#39;Oulipo compte tout de même six cent douze pages, une centaine d’illustrations en couleur, et pèse près de 1,3 kg. En débutant <em>Lieux</em>, Georges Perec avait pour ambition de décrire 24 endroits de Paris, sa ville natale. À raison de deux par mois pendant douze ans, l’ouvrage aurait dû se composer de 288 textes à la fin. Une première moitié est rédigée à partir du ‘réel’, de constatations sur place et l’autre se compose de rédactions de mémoire, d’après des évènements passés, de ‘souvenirs’. Perec commence en janvier 1969 en espérant avoir terminé pour le mois de décembre 1980. Il s’y tiendra jusqu’en septembre 1975 après avoir produit 133 textes qui ne seront jamais publiés de son vivant. L&#39;auteur écrit toutefois à Maurice Nadeau, son éditeur&#0160;: ‘Je pense qu’on y verra tout à la fois le vieillissement des lieux, le vieillissement de mon écriture, le vieillissement de mes souvenirs.’ <em>Lieux</em> est un ouvrage incomplet comme un témoin de son envie profonde de suspendre le cours du temps.&#0160;». À noter, <em>Lieux</em>, édité par Le Seuil sera disponible en librairie le 29 avril au prix de 29€ mais également, gratuitement, en ligne. (<a href="https://actualitte.com/article/105779/auteurs/le-seuil-publiera-les-lieux-inacheves-de-georges-perec">source</a>)<br /><br /><strong>Portraits de lecteurs<br /></strong>Ils sont revenus&#0160;! Qui&#0160;? Le couple lecteur du square. En fait, je pense plutôt qu’ils viennent en semaine et pas pendant le week-end. Je les ai donc revus, toujours assis côte à côte, lui plutôt corpulent, cheveux courts en brosse, elle plus mince, avec des cheveux blonds noués en queue de cheval. Mais aujourd’hui je n’avais que mon téléphone en guise d’appareil photo et je ne peux déchiffrer le texte du livre photographié en plongée, depuis la promenade haute. Il lit <em>Au cœur du solstice </em>de Jacques Vandroux. <br />Dans le <em>Flotoir</em> de 2018, «&#0160;sur un banc bleu, un homme et une femme. Lui, quarante-cinq ans sans doute, corpulent...&#0160;» (<a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2018/08/le-trac%C3%A9-des-ombres.html"><em>Flotoir</em> d’Août 2018</a>, paragraphe ‘Trois lecteurs’). Cela fait donc plus de trois ans et demi qu’ils viennent lire, au square, assis côte à côte, sans se parler. <br /><br /><strong>Comprendre<br /></strong>Superbe phrase de Spinoza offerte par une correspondante* du <em>Flotoir</em>&#0160;: «&#0160;Ni rire, ni pleurer, comprendre.&#0160;». <br />Et apparemment la maxime complète comprend aussi le mot haïr. Ce serait en fait une forme condensée de la proposition suivante (dans une lettre)&#0160;: «&#0160;Pour ma part ces troubles ne m&#39;incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes&#0160;; ils m&#39;engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu&#39;est la nature humaine.&#0160;»<br />Et de &#0160;celle-ci (<em>Traité politique</em>, I, §4)&#0160;: «&#0160;J&#39;ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. En d&#39;autres termes, les sentiments par exemple d&#39;amour, de haine, de colère, d&#39;envie, de glorification personnelle, de joie et peine par sympathie, enfin tous les mouvements de la sensibilité n&#39;ont pas été, ici, considérés comme des défauts de la nature humaine. Ils en sont des manifestations caractéristiques, tout comme la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre, etc. sont des manifestations de la nature de l&#39;atmosphère.&#0160;» <br />→ Comme toute proposition forte et profondément <strong>juste</strong> surtout, il suffit de jeter un petit regard en soi et autour de soi pour trouver nombre d’exemples et d’associations d’idées. <br />*De cette correspondante, Raymonde Rays, on peut lire un peu plus loin quelques extraits de l’introduction de <em>Mon abécédaire.</em><br /><br /><strong>Lieux en ligne<br /></strong>Et voilà, <em>Lieux</em> de Perec est en librairie et en ligne et tout de suite, j’en extrait un passage&#0160;: «&#0160;Je dois faire confiance à mon oubli comme à ma mémoire, c’est-à-dire au temps. Chaque lieu choisi s’incruste. Ils ne me quittent plus. Je dois pourtant, d’une année sur l’autre, apprendre à les perdre et à les retrouver, oublier ce que j’en ai dit, savoir les surprendre, me surprendre. Je ne sais pas très bien à quoi rime ce projet&#0160;: fixer des instants intacts, les soumettre à l’épreuve du temps&#0160;: perdre le temps retrouvé, figer sur une grille arbitraire mais nécessaire pourtant, des lieux, des époques, des instants, tous loin&#0160;» (<a href="https://lieux-georges-perec.seuil.com/">site</a> – <em>Lieux </em>sort aussi en livre édité par le Seuil)<br /><br /><strong>De la marche<br /></strong>«&#0160;Esquisse d’une typologie de la marche&#0160;: la plupart flânent, traînent, n’ont pas d’idée précise quant à l’endroit où ils vont&#0160;» (Perec, in <em>Lieux</em>, ibid., n° 60). <br />Ces derniers temps, balades dans le très beau square près de chez moi. En général je marche, regardant les arbres en fleurs, les fleurs (à foison, dans les platebandes), la pelouse de gauche, toute neuve, la pelouse de droite, toute terre, qui vient d’être replantée et bâchée. Mais parfois, avec F. je m’assieds et regarde passer les gens. D’où mon intérêt pour cette manière d’observer les passants de Perec&#0160;: pas l’allure générale, pas le vêtement comme je fais dans mes portraits de lecteurs, mais la marche. Et il y a de quoi dire et faire. J’essaierai. <br /><br /><strong>Je<br /></strong>Je réinvestis ‘je’. Le ‘on’ prétendu neutre de beaucoup d’auteurs me semble à la fois pas très juste (un procédé), imprécis (qui est on&#0160;?) et masquer, souvent mal, un égocentrisme réel. Et rédigeant mes maximes et réflexions à moi, qui sont strictement personnelles, je constate que quand je me dis ‘tu, cela a toujours quelque chose de l’injonction, de l’admonestation. Alors je reprends ‘je’ à mon compte, tranquillement et sereinement. <br /><br /><strong>Le fascisme en action<br /></strong>Reprenant le titre de Robert Paxton, Cynthia Fleury écrit&#0160;: «&#0160;Ce fascisme en action a existé. Il existera à nouveau car il dépeint une situation psychique et non historique, un ‘idéal de rétrogradation’ qui peut envenimer toute âme n’ayant pas su transformer les affres de son époque et ayant subrepticement mis en place un délire de persécution, qui a l’ampleur de son impuissance à produire une action transformatrice dans le monde.&#0160;» (<em>Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment</em>, p. 174)<br />La formule ‘idéal de rétrogradation’ est de Georges Sorel, in <em>Réflexions sur la violence</em>, citation ici reprise de Robert Paxton. Sorel est un auteur que Cynthia Fleury cite beaucoup dans toute le début du livre, sans faire l’impasse sur son antisémitisme. <br />C. Fleury fait une autre citation de Paxton, très éclairante pour nos temps&#0160;: «&#0160;En personnalisant le fascisme, l’image du dictateur tout-puissant crée la fausse impression que nous pourrions parfaitement comprendre le phénomène en nous contentant d’étudier en détail celui qui en est le leader. Cette image, dont la puissance agit encore aujourd’hui sur nous, est le triomphe ultime de la propagande fasciste. Elle offre un alibi aux nations qui ont approuvé ou toléré les leaders fascistes et détourne l’attention des personnes, groupes et institutions qui les ont aidés&#0160;» (177).<br /><br /><strong>La vie comme création<br /></strong>Superbe assertion de Cynthia Fleury en ouverture d’un chapitre intitulé&#0160;: «&#0160;La vie comme création, l’ouvert est le salut&#0160;» (elle se réfère beaucoup à la notion d’Ouvert chez Rilke). «&#0160;Le psychisme n’est heureusement pas la loi exclusive pour expliquer l’univers humain. Il ne détient pas les clés des secrets de l’individu et de l’Histoire. Gageons que le déterminisme social, économique, culturel et/ou psychique ne gagnera jamais la partie de la compréhension d’un être et d’une société. Il est néanmoins certain qu’un psychisme ‘malade’, autrement dit une névrose trop forte ou une psychose, explique quantité de phénomènes qui ont tous une incidence immense sur le sujet et son environnement. C’est là un biais qui ne peut être nié, qui ne dit aucunement la vérité du sujet – qui dit même précisément l’inverse, comment le sujet se laisse déborder par ce qui n’est pas lui et s’y complaît, comment il se laisse duper, ce qui peut devenir à terme hélas la vérité de ce sujet-là. La manière dont un sujet ne renonce pas à se comprendre est déterminante pour saisir la façon dont il envisage sa liberté, et élabore une ‘vérité’ dynamique, existentialiste et humaniste. J’ai toujours considéré que la vérité, dans sa part non dynamique, était essentiellement mortifère&#0160;; c’est la part de la finitude de l’homme et du caractère poussiéreux de son existence. Je ne suis pas sûre de savoir vivre avec cette vérité-là, qui m’ennuie et me désespère. Dès lors, la part de vérité qui m’intéresse se situe du seul côté de l’œuvre, qu’elle soit artistique ou qu’elle relève plus généralement de l’ordre de la subjectivation (enfantement, amour, partage, découverte du monde et des autres, engagement, contemplation, spiritualité,&#0160;etc.).&#0160;» (185-186)<br /><br /><strong>L’Ouvert<br /></strong>«&#0160;Le travail analytique est là pour aider à saisir la part de création que doit comporter la vérité d’un sujet, son pacte avec l’Ouvert, notion rilkéenne qui n’a cessé de me suivre depuis mes premières publications. Quand je l’ai découverte, j’ai cru enfin respirer. Pourtant, elle était plus puissante, dans la sensitivité qu’elle invoquait, que mes façons de penser, plus abstraites, plus théoriques, plus tranquillement platoniciennes. Il y avait dans cet Ouvert la présence de l’animal, de la nature, du vivant, du ciel, des montagnes, de la mort bien sûr. Il y avait la poésie douloureuse de Rilke, ses élégies, il y avait tout ce grand siècle de malheur et de romantisme bientôt contemporain des deux guerres mondiales, l’avant-catastrophe et sa première sidération, comme si cela grondait aussi dans l’inaptitude à l’Ouvert, celle qui régit les êtres humains et qui les conduit à leur perte.&#0160;» (186)<br /><br /><strong>L’antidote au ressentiment<br /></strong>«&#0160;L’antidote au ressentiment, quel est-il&#0160;? Il y aura quantité de chemins, tous possibles du moment que le sujet s’en saisit et y fait vivre son engagement, son implication intime, son for intérieur. Quand j’ai découvert l’Ouvert rilkéen et la manière possible de le tisser avec une écriture personnelle, cela a été un ‘possible’ pour résister à l’amertume, ou plus simplement à la mélancolie déjà bien en place&#0160;; Mallarmé, bien sûr, tout autant, ses fragments sur Anatole, ce souffle quasi coupé alors qu’il est le maître des sons et d’une syntaxe vertigineuse dans ses vers&#0160;; là impossible de ne pas entendre dans son ‘tombeau’ le souffle court, épuisé, et, malgré tout, la force d’autre chose pour celui qui le lit. Les écrivains portent en eux cette force pour les autres. Ils portent notre renouveau alors qu’ils s’échinent à faire face à leur asthénie.&#0160;» (199-200)<br /><strong>Les écrivains portent en eux cette force pour les autres</strong>, je l’ai tellement souvent éprouvé, trouvant chez certains d’entre eux, la ressource, le ressort, l’énergie qui me faisaient défaut. Palliatif à l’impuissance, au sentiment dépressif, au doute, au manque de confiance en soi. Souvent <em>comme une onde</em> dont l’effet se propage longtemps après que le livre est refermé. Pourquoi surgit soudain, alors que j’écris ces mots, le visage imaginé d’Eugénie Grandet (je viens de relire le livre), qui pourtant n’est pas a priori figure à vous sortir du désespoir. Et si, pourtant&#0160;? Parce que c’est Balzac, un écrivain qui <strong>porte en lui la force pour moi</strong>, à ce moment-là. <br /><br /><strong>Les citations, ce sont des preuves&#0160;! <br /></strong>Dans l’introduction à <em>Mon Abécédaire</em> (inédit), Raymonde Rays écrit&#0160;: «&#0160;Peut-être critiquera-t-on un certain excès de citations, mais je ferai la même réponse que Sollers auquel on faisait ce reproche&#0160;: ‘ce ne sont pas des citations, ce sont des preuves.’ Dans un entretien, l’écrivain Marcel Cohen qui, lui aussi, a recopié pendant des années des mots d’écrivains, des pensées de philosophes, des paroles de peintres, d’acteurs, etc., soulignait que ces citations l’avaient façonné à son insu, ‘l’imprégnation lente faisant de nous ce que nous avons lu.’. <br />Conclusion de cette introduction&#0160;: «&#0160;Ainsi, j’ai constitué comme un jeu d’échos et chaque mot de <em>l’Abécédaire</em> m’a renvoyée en permanence à un autre, jusqu’à former comme un immense quadrillage, une cartographie, un réseau. Et c’est Borges qui me fournit la conclusion&#0160;: ‘Un homme se propose la tâche de dessiner le monde. À mesure que les années passent, il peuple un espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de baies, de navires, d’îles, de poissons, de chambres, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Un peu avant de mourir, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage’&#0160;»<br />→ Il m’importe assez peu au fond de laisser une image de moi, en revanche peut-être la trace d’une individualité lisante des 20 et 21ème siècle, <em>eine lesende Frau</em>. <br /><br /><strong>Nœuds, nexus<br /></strong>Cynthia Fleury cite Ronald Laing (dire encore une fois la qualité, la richesse, l’abondance de ses références et citations qui étayent si bien ce qu’elle écrit)&#0160;: «&#0160;Ronald Laing parle des ‘nexus’ dans lesquels nous sommes empêtrés&#0160;: nexus familial en premier lieu, ce nœud fait des névroses des autres, de ceux qui nous ont précédés&#0160;; mais également nexus culturel, le grand nœud de la névrose collective, mais aussi le nœud des névroses bilatérales (si je peux m’exprimer ainsi) car nous sommes imbriqués dans des grands cercles mais aussi dans des face-à-face plus intimistes et générateurs de conflits. Le ‘moi’ est souvent fils ou fille de, conjoint ou conjointe de, frère ou sœur de, etc. Et voilà que les névroses se divisent, se doublent, et les nexus deviennent des sortes de fractales qui forment des plis dont Deleuze et Leibniz ont peut-être le génie, mais que souvent les individus peinent à interpréter. Soigner les individus&#0160;: leur donner accès aux plis et surtout à leur herméneutique créatrice. La fin de la répétition commence ici, dans cette possibilité de desserrer les nœuds, voire de les laisser derrière soi car ils sont indénouables, les couper.&#0160;» ( 222-223)<br /><br /><strong>Un si long passé, discret<br /></strong>«&#0160;A l’égarement et à l’errance que la marche en montagne permettrait, se substitue l’impression d’un sentier battu et rebattu par une modernité envahissante et grotesque. Reste cette parenthèse, comme en sourdine&#0160;: l’hyperprésent est soutenu par un si long passé, discret.&#0160;»<br />Dans une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/05/note-de-lecture-guillaume-condello-tout-est-normal-par-antoine-bertot.html">note</a> d’Antoine Bertot à propos d’un livre de Guillaume Condello. <br />Je relève cela aussi&#0160;: «&#0160;Il ne s’agit pas de distinguer deux plans (celui de l’écoute et de l’observation critique), mais de les amalgamer en une phrase qui diffracte et réunie les perspectives. De ce nouage, naît le tremblement du sens.&#0160;»<br /><br /><strong>La vie quotidienne<br /></strong>Relevé cela dans un communiqué de presse d’Arfuyen, à propos d’un livre de Louis Lavelle&#0160;: «&#0160;Le texte des <em>Règles de la vie quotidienne</em> ici présentées est totalement inédit. L&#39;originalité du dessein de Louis Lavelle est de proposer à l’homme d’aujourd’hui une spiritualité qui ne suppose aucune foi religieuse, aucun engagement particulier dans une confession déterminée. Cette <strong>spiritualité philosophique,</strong> qui était déjà celle de Platon, est profondément renouvelée par l&#39;auteur de <em>La Conscience de soi</em> et de <em>La Présence totale.</em> <em>Les Règles de la vie quotidienne</em> qu’il avait écrites d&#39;abord à son propre usage comme un ‘livre de raison’, en sont un merveilleux témoignage. (...) Sa position est d&#39;ordre essentiellement philosophique&#0160;: il <strong>ne faut pas laisser la quotidienneté à l’abandon</strong>. Pour Lavelle, le quotidien n&#39;est pas, contrairement à ce que soutient Heidegger, le règne de l’‘impersonnel’ et du ‘superficiel’. Bien au contraire, la réflexion philosophique lui apparaît comme une conversion intérieure à la réalité vivante de l’esprit. Dès lors <em>les Règles de la vie quotidienne</em> sont une façon d’approfondir notre expérience de tous les jours, de lui donner un sens tout en la purifiant. <br /><br /><strong>Une émission sur l’orgue<br /></strong>Le dimanche 8 mai 2022, sur Arte, <em>Chercheurs d’orgues</em>, superbe émission sur <strong>l’orgue,</strong> un film de Pascale Bouhénic et Bernard Foccroulle, brossant une grand portrait de l’orgue depuis Couperin jusqu’à Ligeti. De belles séquences chantées, notamment le <em>Ich habe genug</em> de Bach par Julian Prégardien. Un documentaire offrant un beau voyage musical, de la chapelle royale de Versailles au château danois de Frederiksborg. Parmi les orgues visités, celui de Ponitz en Allemagne (un Silbermann), celui d’une petite cité italienne, Poglio, sur lequel l’organiste Lorenzo Ghielmi joue une pièce de Frescobaldi (et cela me donne envie d’écouter plus de Frescobaldi)&#0160;; et donc aussi une escapade au château danois de Frederiksborg, avec un instrument unique en son genre, créé en 1610&#0160;: ses 1 001 tuyaux de bois ont été imaginés pour la fantaisie et l’amusement&#0160;! Et aussi bien sûr Olivier Messiaen (1908-1992), génial organiste de l’église de la Trinité, à Paris. Dans ce lieu, Thomas Lacôte interprète le fameux <em>Chants d’oiseaux</em> composé par le maître en 1951. <br /><br /><strong>De l’attention<br /></strong>Constat en regardant exceptionnellement LCI et D. Pujadas au lieu de <em>C dans l’air</em>. Dans le premier cas, quelque chose de très confus, à la fois dans les propos du journaliste mais aussi dans la partition de l’écran, à gauche des images (déjà vues) tournant en boucle, à droite, l’intervenant de la table ronde et en bas, comme sur les chaînes d’info en continu, des bandeaux d’actualité (ne manquent que la Bourse et la météo&#0160;!). Même moi, douée d’une forte capacité d’attention et de focalisation, je suis gênée. Il y a un saut permanent de l’esprit et des yeux d’un champ à l’autre, loin de la concentration sur les propos permise par <em>C dans l’air</em>, avec le temps donné à chaque interlocuteur alternativement et sans être interrompu d’exposer son point de vue et avec la partie documents et reportages proposée en ponctuation toutes les 15 mn. Je constate que l’attention est une capacité qui est mise à mal et qui se perd. Je constate aussi les difficultés d’attention de connaissances, soit des petits enfants, trop sollicités par leurs émotions ou les distractions (et on sait que cela peut être volontaire et c’est très préjudiciable), soit des personnes âgées. L’attention est un peu comme un muscle, ou comme on le dit parfois de la mémoire, elle doit se travailler. Elle peut se perdre et c’est pour moi un des signes majeurs de l’altération cognitive. <br /><br /><strong>Une échappée à l’amertume<br /></strong>J’ai lu <em>Le Soin est un humanisme</em>, «&#0160;Tract&#0160;» Gallimard de Cynthia Fleury écrit pendant la pandémie, mais il me faut d’abord extraire les dernières citations relevées dans <em>Ci-git l’Amer</em>. Elle convoque notamment Cioran, en ce qu’elle appelle <em>un détour</em>, chapitre qui s’ouvre sur ces mots&#0160;: «&#0160;J’ai toujours pensé que la littérature, l’art, le génie des humanités restaient une porte possible pour tous ceux qui éprouvent l’amertume, qu’il y avait là dans l’expérience esthétique une possible échappée. Ce n’est pas si simple, je le sais bien, dans la mesure où l’effort demandé par les humanités est élevé et que ceux qui sont atteints par l’amertume n’ont plus le goût de rien, et surtout pas de l’effort.&#0160;» (p. 248)<br />Après avoir cité Cioran, elle fait cette belle analyse&#0160;: «&#0160;Cioran narre l’amer, l’absence de goût de vivre et de sens, l’ennui presque, l’absence de désir. Mais pour dire cet amer, il parle d’ondulation sans substance, de reflets, d’un flux qui semble déjà celui de la mer, même si lui ne veut pas la valider comme telle. La mer est une ondulation avec substance, une ondulation magistrale. Mais nous qui lisons Cioran, même pris dans notre amertume, la poésie de la phrase ne peut pas nous laisser indemnes&#0160;; il y a quelque chose de cette grande capacité sublimante du créateur qui vient nous sauver alors même qu’elle ne le sauve pas lui-même. Et Cioran est cet écrivain-là, habile à nous sauver, malhabile à se sauver lui-même.&#0160;» (249)<br />→ Cioran, tant lu à une certaine époque (où, il est vrai il était à la mode, ce qui ne semble plus autant le cas aujourd’hui), mais plus pour me conforter dans l’amer que pour m’ouvrir sur la mer&#0160;! <br /><br /><strong>La douleur liée au nid inaugural<br /></strong>Et l’on retrouve la psychanalyste aussi dans ces propos de Cynthia Fleury, dont je note par ailleurs l’engagement au sein de la Chaire de philosophie à l’hôpital (via son compte Twitter). Elle décrit ainsi «&#0160;la parenté possible entre la mélancolie, l’amertume et la nostalgie, au sens de douleur liée au nid inaugural. ‘Au lieu de m’en tenir au fait de naître, comme le bon sens m’y invite, je me risque, je me traîne en arrière, je rétrograde de plus en plus vers je ne sais quel commencement, je passe d’origine en origine’ On y verrait presque la description douloureuse de la cure freudienne qui invite le patient à reprendre la confrontation avec le commencement, les commencements, d’ailleurs, tant ils sont multiples dans la vie, et le patient de résister parfois, en pensant qu’il n’opérera ainsi qu’une forme de régression inefficace.&#0160;» (251-252)<br /><br /><strong>Thérapeutique du style<br /></strong>«&#0160;Chez Cioran, il ne s’agira pas de soigner. La guérison n’ayant aucun sens, le soin semble vidé de toute substance. Pourtant ce qui fait soin pour d’autres, et pour lui-même, c’est bel et bien son style. Cioran reste pour autrui un passe-muraille, une voie qui nous permet à nous, lecteurs, de produire de l’issue, même si celle-ci est tout sauf simple car à le lire le découragement peut nous envahir. Pour autant, par son style, il demeure ressource esthétique et thérapeutique. Et le style peut se révéler éthique, au sens où il nous invite à une sublimation. Il y a chez Cioran une forme de moraliste, tel un La Rochefoucauld du monde moderne, tout aussi dur, tout aussi drôle, tout aussi triste. Derrière le style terrible, il y a une rectitude, même si Cioran est le premier à ne pas s’illusionner sur lui-même, connaissant trop ses vices et ses insuffisances.&#0160;» (252-253).<br />→ Ce qui est porteur ici, c’est de souligner que les lectures les plus sombres peuvent aussi être des recours, parce que ces livres-là sont des sublimations, qu’ils attestent d’une forme de résistance au désespoir, du fait même qu’ils sont, qu’ils sont là entre nos mains et que nous pouvons les lire. Je me souviens pourtant de ce geste, théâtral peut-être mais sincère sans aucun doute, par lequel, adolescente, j’ai jeté dans la mer, depuis les rochers, Le <em>Traité du désespoir</em> de Kierkegaard dans lequel je me complaisais (et je ne doute pas un seul instant aujourd’hui que je n’y comprenais rien et n’y ai rien compris, j’étais sans doute juste sensible à ce titre magnifique, qui me parlait au cœur à ce moment-là). <br /><br /><strong>De la rationalité<br /></strong>Il est beaucoup question en ces jours de guerre de rationalité, et notamment du fait que la rationalité des Occidentaux n’est pas la même que celle des Russes ou des Chinois. On peut alors ici citer Cynthia Fleury, bien éclairante sur la question, une fois de plus&#0160;: «&#0160;Nous en revenons toujours à l’illusoire conception de la rationalité dessaisie de celle des pulsions et des émotions, et plus simplement comme déconnectée de ce qui constitue structurellement un individu, à savoir la finitude, son angoisse de mort, ‘les fondements existentiels de sa condition’. Ne pas les intégrer à notre façon de penser et de concevoir la démocratie dans son fonctionnement politique global voue celui-ci à plus d’entropie.&#0160;» (270)<br />→ Il me semble qu’il ne s’agit pas tant ici de parvenir à imaginer d’autres rationalités que la nôtre que de comprendre que la rationalité est loin d’être la seule force à nous gouverner et que si on exclut les pulsions et les émotions du champ, on fait fausse route. De manière tragique en l’occurrence. <br />«&#0160;Il s’agit de comprendre que la santé psychique des individus produit un impact tout à fait indéniable sur le fonctionnement de la société, et d’autant plus que celui-ci devient plus quantitatif. Dans <em>Les Irremplaçables,</em> j’avais cherché à démontrer ce lien à l’égard d’un individu réifié, se sentant remplaçable, interchangeable, non respecté par son environnement, notamment institutionnel et professionnel, donc public au sens large. Comment cet individu petit à petit se clivait pour résister à cette maltraitance psychique et comment, par la suite, il tombait malade. S’il était précisément sain inauguralement&#0160;; ou, à l’inverse, comment il renforçait par ce dysfonctionnement collectif ses propres dysfonctionnements intérieurs, liés à son histoire personnelle, elle-même déjà articulée à l’histoire collective. Cet individu-là, dès lors, ne serait plus capable d’assumer la charge de protéger la démocratie, autrement dit de la désirer et de s’y engager. Au contraire, il retomberait dans des délires de persécution victimaires, à la recherche d’un bouc émissaire et d’une figure paternelle lui procurant une double croyance, fausse, celle d’être protégé et de pouvoir libérer ses pulsions hostiles sans en payer le prix.&#0160;» (271)<br /><br /><strong>Du ressentiment<br /></strong>Ce ressentiment, sujet majeur de <em>Ci-gît l’amer</em>, examiné sous des angles multiples, sorte de clé pour ouvrir maintes problématiques d’aujourd’hui, tant individuelles que collectives et dont Cynthia Fleurit dit&#0160;: «&#0160;À partir du moment où l’on définit le ressentiment comme un des maux les plus dangereux pour la santé psychique du sujet et celle du bon fonctionnement de la démocratie, il est important de saisir comment s’en prémunir, certes institutionnellement, mais aussi cliniquement, ce qui renvoie à l’étude des phénomènes plus pulsionnels dudit ressentiment.&#0160;» (271-272)<br /><br /><strong>Une voie<br /></strong>«&#0160;Il s’agit de comprendre que nos institutions – de manière large&#0160;: de l’école à l’entreprise, en passant par les administrations, les hôpitaux, les universités,&#0160;etc. – doivent produire assez de soin pour ne pas renforcer les vulnérabilités inhérentes à la condition humaine, à savoir ses conflits pulsionnels, le sentiment mélancolique de la finitude, et prendre garde à ne pas produire de la réification qui, après s’être retournée contre les individus, les avoir rendus malades, se retournera contre la démocratie elle-même, en développant la traduction politique de ces troubles psychiques et notamment dudit ressentiment. L’articulation avec la psychanalyse, mais plus généralement avec les humanités, sera d’autant plus nécessaire à l’avenir que cette considération sur l’importance de la rationalité émotionnelle, inséparable de nos processus rationnels de décision, s’inscrit dans un cadre désormais numérique et algorithmique. La technique concurrence de façon toujours plus oppressive, et potentiellement liberticide, les humanités dans leur compréhension de la personne humaine. (272-273).<br />Cynthia Fleury qui vient de donner sa conférence inaugurale à un <a href="https://www.fabula.org/actualites/colloque-international-litterature-ecritures-soin_102462.php">colloque</a> consacré aux liens entre soin, écriture et littérature. <br />Plus loin Cynthia Fleury en vient à la question du langage, articulant le ressentiment et un usage falsifié, déformé du langage, via une «&#0160;utilisation ordurière&#0160;», qui n’est pas seulement atteinte à l’autre mais atteinte au langage lui-même, dans ses capacités de sublimation et de symbolisation. (274) – inutile d’insister, un simple tour sur les dits réseaux sociaux permet de comprendre immédiatement de quoi il s’agit. <br /><br /><strong>L’élargissement du moi<br /></strong>Et l’on retrouve cette grande idée d’un travail sur soi, indispensable, travail de compréhension, travail d’élargissement, loin des pulsions mortifères et dégradantes de la personnalité, cette idée que je retrouve chez Hohl, Rilke, Grothendieck, Cynthia Fleury et bien d’autres&#0160;: «&#0160;L’élargissement du Moi n’est pas une toute-puissance du Moi, mais précisément l’inverse. Il témoigne de la connaissance du Moi de ses limites, et de la nécessité de les sublimer pour ne pas en subir les possibles dérives mortifères. La symbolisation est cette antithèse de la toute-puissance, dans la mesure où l’absence est acceptée mais le sujet produit avec elle une relation qualitative, permettant de dépasser les douleurs de l’absence de possession.&#0160;» (293-294).<br /><br /><strong>La vis comica<br /></strong>A la fin du livre Ci-git l’amer, Cynthia Fleury annonce un futur livre, <em>Vis comica</em>, le pouvoir de rire et de faire rire. C’est que parmi les moyens pour résister au ressentiment, pour le déconstruire, ce ressentiment si mortifère pour l’individu comme pour la société, il y a bien sûr les moyens matériels et économiques, mais aussi tout le «&#0160;soutènement&#0160;» symbolique, les forces de sublimation et de symbolisation. Pour dépasser ses propres dérives ressentimistes, l’auteur avance en effet cette force-là, à côté de celles du style et de l’œuvre, la <em>poeisis</em> «&#0160;cet acte de faire et de penser&#0160;» et bien sûr aussi les chemins de la philia, vertus d’amour et d’amitié. (voir p. 313)<br /><br /><strong>Ci-gît&#0160;? <br /></strong>«&#0160;«&#0160;Ci-gît&#0160;», c’était pour dire&#0160;: ‘c’est derrière soi’, cela repose, en paix et pas exclusivement&#0160;; une part de paix. Est-ce enterré, dépassé, refoulé, sublimé, je ne sais, mais c’est derrière, avec cette exigence de ne pas répéter, de ne pas se laisser enliser par la répétition involontaire. Il ne s’agit pas de résister à l’inconscient&#0160;; plus simplement de jouer avec, de comprendre ses méandres et de ne pas se laisser séduire par l’appel ténébreux, si tel est celui-ci.&#0160;» (315)<br />Et de faire appel à Nietzsche et à sa formule ‘toutes choses veulent être tes médecins’. Si Zarathoustra sait prêter l’oreille et accueillir la phénoménologie qui l’entoure, le monde sera comme un jardin (316)<br />→ Bref, voilà un livre essentiel et magnifique, tellement riche en perspectives, en idées, en suggestions qu’il faudra le garder, le relire. Je suis bien contente de l’avoir sur ma liseuse, qui ne me quitte guère, tout prêt à être rouvert pour un moment plus ou moins long, quelques éclats à reprendre ou une lecture approfondie, un «&#0160;repassage&#0160;» fécond. <br />Et <em>vis comica,</em> je m’amuse de l’annonce électronique qui m’a été faite dans les dernières pages que «&#0160;j’approchais de la limite de surlignement autorisée pour ce livre&#0160;». Je n’ai aucune limite dans ce domaine, que cela se sache, à partir du moment où cela a du sens, où il ne s’agit en rien de «&#0160;voler&#0160;» un texte mais de l’insérer et de l’articuler dans un long fleuve pas toujours tranquille qui s’appelle <em>Flotoir</em> (<em>fluctuat nec mergitur</em>) qui atteste d’une recherche, peut-être d’ailleurs d’une lutte contre maintes formes de ressentiments et d’une tentative d’élargissement du Moi avant le point final. <br /><br /><strong>Le thème du jour<br /></strong>Dans le chapitre «&#0160;indices autobiographiques&#0160;» de ses <em>Notes</em>, Ludwig Hohl relate une étrange expérience, sous le titre «&#0160;le thème du jour&#0160;». «&#0160;Durant de longues périodes, presque chaque jour, ou tous les deux jours, – par des voies et moyens qui échappent à tout contrôle – une phrase m’a été donnée, le plus souvent en vers&#0160;; jusqu’à l’heure du sommeil cette phrase résonnait en moi doucement et clairement (si doucement parfois que je mettais des heures à m’aviser de sa présence). Elle se répétait sans cesse (...) A la fin, elle disparaissait aussi mystérieusement qu’elle était apparue&#0160;». Il compare cela à un jeu <em>maniaque</em> et à un moulin à prière tibétain.&#0160;» Et il découvre qu’en fait ses phrases ont presque toujours un rapport <em>obscur mais puissant</em> avec sa vie intérieure et que pour en saisir le sens il lui fallait faire un pas de côté. Ces paroles, écrit-il, <em>en savaient toujours plus que moi</em>. Il dit les avoir notées pendant toutes les années sombres où il a préparé son ouvrage et les avoir baptisées <em>thèmes du jour</em> (au sens musical du mot). Elles surgissaient sans contrôle, relate-t-il encore, pour le meilleur et pour le pire. Puis il a appris à déjouer <em>le détestable et l’insupportable</em>. ((266). Il en cite ensuite quelques-uns qui mêlent des propos personnels et des citations (Angelus Silesius, Hölderlin, Montaigne, Goethe, c’est-à-dire au fond les auteurs qu’ils citent sans cesse). <br /><strong><br />Voir que toutes choses nous viennent<br /></strong>«&#0160;Une manière de bonheur&#0160;: voir que toutes choses nous viennent. C’est la découverte d’une méthode de travail&#0160;; il ne faut pas se jeter sur les choses, mais simplement se rattacher à la vie. Cela suffit pour que l’esprit soit là.&#0160;» (271)<br /><strong><br />Le mystère de l’effort<br /></strong>«&#0160;Tel est le mystère de l’effort&#0160;: il permet d’atteindre ce qu’on ne peut calculer&#0160;; nul ne peut prévoir où il conduit&#0160;; ses fruits mûrissent aux lieux les plus inattendus.&#0160;» (272). <br />→ Formidable encouragement à.… ne pas se décourager, dans l’effort. Le but visé ne sera sans doute pas atteint, il n’est jamais vraiment atteint, mais seront atteints d’autres choses qu’on n’avait même pas imaginées. <br /><br /><strong>Tout est œuvre<br /></strong>Et tellement juste cette autre remarque&#0160;: «&#0160;Désormais je me refuse à dire que j’ai terminé une œuvre&#0160;: <em>Tout est œuvre</em>. Il continue (avec une police de caractère plus petite)&#0160;: «&#0160;‘tout’&#0160;: souligner tel passage d’un livre, ou le recopier&#0160;; envoyer une lettre, noter quelque chose, penser quelque chose, prendre position sur tel sujet.&#0160;» (274) <br />→ il m’est arrivé de me dire que faisaient œuvre pour moi aussi bien l’immense construction de <em>Poezibao</em>, que le flux du <em>Flotoir</em>, que ce texte singulier <em>P’tit Bonhomme de chemin. <br /><br /></em><strong>Entendre ou ne pas entendre<br /></strong>D’une <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/05/note-de-lecture-j%C3%A9r%C3%B4me-sueur-le-son-de-la-terre-par-andr%C3%A9-hirt.html">note de lecture</a> d’André Hirt&#0160;: «&#0160;Il existe en effet des territoires sonores que nous n’entendons pas, et le savoir amène à comprendre, peut-être enfin, que nous ne sommes, nous les hommes, la mesure de rien du tout, seulement d’autres instruments de bonnes et de mauvaises musiques dans le concert continu du monde. Nous ne comptons à cet égard pour rien, mais nous possédons – encore un peu, de moins en moins dans la surdité qui vient, car c’est en vérité la grande question contemporaine, toujours inaperçue – une oreille dans laquelle, Nietzsche le rappelle sans cesse, non seulement la civilisation, mais décidément l’avenir tout cours se jouent. Entendre ou ne pas entendre…&#0160;»<br /><br /><strong>Michèle Métail<br /></strong>C’est un vrai «&#0160;flacon de sels&#0160;» pour moi que de recopier le début de cet article de Michèle Métail dans la revue <em>Catastrophes</em>&#0160;: «&#0160;Quand à l’automne 1972, je traduisis en français un mot allemand qui montre dans cette langue la capacité à créer des mots composés à volonté : der <em>Donaudampfschifffahrtsgesellschaftskapitän</em> soit&#0160;: le capitaine de la compagnie des voyages en bateau à vapeur du Danube je ne pensais pas m’embarquer pour une si longue traversée. Introduisant un nouveau substantif en début de phrase&#0160;: la femme (du capitaine), tout en faisant disparaître le dernier nom&#0160;: le Danube, je calibrais une sorte de matrice en six mots, que je n’hésitais pas à nommer vers. J’amorçais là un processus dont l’objectif s’inventa peu à peu&#0160;: utiliser une fois et une fois seulement tous les substantifs existants, de toutes les langues et dialectes, passés ou présents, ce qui laissait une certaine marge de manœuvre… Chaque nouveau vers commence par un mot sujet qui, répété à cinq reprises en tant que génitif, s’éloigne peu à peu jusqu’à disparaître. Ajouter un nouveau mot signifie ajouter une ligne, un vers. Ce tourbillon lexical menait bien au-delà de tout horizon prévisible, c’est ainsi que <em>Compléments de noms</em> fut vaillamment sous-titré ‘Poème infini’. Les vers continuent de s’accumuler, créant une lente et jubilatoire modulation qui n’hésite pas à se jouer de la langue, à déjouer ses attentes.&#0160;»<br />Car c’est ici que je serre mes trésors, je l’ai souvent écrit, préparant mon livre de vieillesse, celui que je pourrai lire quand je ne pourrai plus lire, lire ou peut-être écouter, si mes yeux me font défaut. Je reparcourrai ainsi non pas le Danube mais tout le <em>Flotoir</em> du moment où j’aurai cessé de le tenir jusqu’à ses premiers balbutiements au tournant du siècle. <br />Alors je continue à extraire cet article, car la démarche de Michèle Métail me fascine&#0160;: «&#0160;Ce poème hors-gabarit nécessitait un mode de diffusion ouvert. Je nommais ‘Publications orales’ les lectures publiques au cours desquelles j’en lisais un extrait. Je revendiquais même que ‘la projection du mot dans l’espace représente le stade ultime de l’écriture’. Quelques dizaines de milliers de vers plus tard, la matérialité du texte évolua à travers divers supports pour aboutir à de longs rouleaux, tout d’abord dactylographiés, puis manuscrits au pinceau et à l’encre de Chine, s’enrichissant parfois d’insertions peintes à l’acrylique&#0160;: reproductions de panneaux de signalisation relevés le long du fleuve, enseignes, logos en rapport avec son nom etc. La durée d’une lecture qui varie de dix minutes à plusieurs heures se mesure donc aussi en mètre de papier déroulé. Avant d’être publiés, les 2888 vers de ‘Le cours du Danube’, en référence aux 2888 km du fleuve, furent conçus à l’occasion du quarantième anniversaire du poème. Calligraphiés sur cinq lès de papier mesurant chacun dix mètres de long sur cinquante centimètres de large, ils firent l’objet d’une exposition.&#0160;» (<a href="https://revuecatastrophes.wordpress.com/2022/05/13/le-poeme-a-la-ligne/">source</a>)&#0160;<br /><br /><strong>Valéry<br /></strong>Commencé le merveilleux petit <em>Essai sur Stendhal</em> de Valéry. C’est d’une eau à la fois totalement limpide et si profonde. Ce sentiment est renforcé de ce que je sors d’un livre de Cynthia Fleury, un livre antérieur, largement, à <em>Ci-gît l’amer</em> célébré dans ce <em>Flotoir</em>. <em>Pretium Doloris</em>, très philosophique, un peu jargonnant à mon sens, sentiment que je n’ai pas eu ou très peu en lisant <em>Ci-gît l’amer</em> (il y a je crois près de 20 ans entre les deux livres). <br />Valéry procure du bonheur, rend intelligent, léger et vif et encourage même si bien sûr il n’est pas question de se comparer en quoi que ce soit à lui. Très belle analyse de Stendhal dont il dit préférer les textes qui ne sont pas ses grands romans. «&#0160;En ce temps-là, écrit-il, je lisais passionnément la <em>Vie d’Henri Brulard </em>et les <em>Souvenirs d’égotisme</em>, que je préférais aux romans célèbres, au <em>Rouge</em> et même à la <em>Chartreuse</em>. Les intrigues, les évènements ne m’importaient pas. Je ne m’intéressais qu’au système vivant auquel tout évènement se rapporte.&#0160;» (10) Toujours méfiant envers lui-même, à distance, ce cher Valéry&#0160;: «&#0160;je ne souffrais pas, et je ne souffre guère encore, d’être illusionné par un ouvrage d’écriture au point de ne plus distinguer nettement mes affections propres de celles que l’artifice d’un auteur me communique. Je vois la plume et celui qui la tient. Je n’ai pas souci, je n’ai pas besoin de ses émotions. Je ne lui demande que de m’instruire de ses moyens&#0160;». <br />→ Elle va très loin, en quelques mots, cette réflexion. Réception de l’œuvre, place de l’auteur, transfert d’émotions, avec tout de même presqu’une sorte de <strong>barrière sanitaire</strong> érigée par Valéry entre lui et l’auteur du livre. J’ai souvent été frappée au demeurant par le peu de livres auxquels il fait allusion dans le massif de ses <em>Cahiers</em>. Peut-être par opposition toute personnelle entre un <em>Flotoir</em> qui est à 80 ou 90% référence à des livres, à des auteurs, à des musiciens et les<em> Cahiers</em>, qui furent à l’origine du <em>Flotoir</em> (<em>mutatis mutandis</em> il me faut le souligner à chaque instant, aucune idée de la moindre comparaison possible&#0160;!). <br />→ Autre idée qui me fait penser au <em>Flotoir</em>, Valéry souligne que le lecteur est possiblement choqué par des noms de vaudevilles et d’opérettes qu’il évoque, supposant qu’il n’aime pas «&#0160;le mélange des castes littéraires&#0160;» pour ajouter illico que «&#0160;la vérité et la vie sont désordre&#0160;; les filiations et les parentés qui ne sont pas surprenantes ne sont pas réelles...(...) sur la sphère de l’esprit, tout vient de tout et va partout&#0160;» (13-14)<br /><br /><strong>De l’érudition et des hommes en place<br /></strong>À propos de Stendhal, Valéry écrit : «&#0160;L’érudition a pointé ses yeux grossissants sur les moindres points de sa vie, sur ses griffonnages, sur les factures de ses fournisseurs&#0160;». Stendhal qui avait connu «&#0160;de très près, noté, percé, raillé les sottises et les vertus des hommes en place&#0160;; observé quelquefois leur vénalité, toujours leur soif de l’avancement, leurs calculs profonds et puérils, leur futilité méticuleuse, leur goût des phrases et de l’importance, les embarras qu’ils se faisaient&#0160;; leur courage incroyable devant ces montagnes de dossiers, ces colonnes de nombres qui <strong>écrasent l’âme sans enrichir l’intellect</strong>, écritures infinies qui donnent au pouvoir l’illusion d’exister, de savoir, de prévoir et d’agir...&#0160;» (17) [c’est moi qui souligne]<br /><br /><strong>De l’exceptionnalité<br /></strong>Retour à Cynthia Fleury, en tours et détours, non pas donc vers <em>Pretium Doloris</em> que j’ai peu annoté et auquel j’avoue n’avoir pas compris grand-chose, mais vers le texte qu’elle a donné à la collection ‘Tracts’ de Gallimard, au plus fort de la pandémie. «&#0160;Je considère pour ma part que la <strong>défense de l’exceptionnalité de l’homme reste la seule manière d’imaginer et de maintenir l’humanisme du genre humain</strong>, au sens où celui-ci remet en cause la barbarie, où il est ce visage capable de mettre à nu son horreur et son spectre. L’exceptionnalité de l’homme demeure, dans notre modernité, une fiction régulatrice. Encore faut-il l’interpréter justement, au plan de la responsabilité, de l’éthique, du cercle de l’éthique à agrandir, et non de l’impunité. Je place cette exceptionnalité de l’homme du côté du devoir de symbolisation et de sublimation, qui nous permet non pas de nier nos limites intrinsèques et nos manques, mais d’en faire quelque chose, de bâtir une société qui ne soit pas celle du ressentiment, et un être humain qui ne soit pas, lui non plus, l’objet&#0160;–&#0160;ou le sujet –&#0160;des seules pulsions mortifères. Si l’homme fait exception, c’est bien du côté de la responsabilité, de l’obligation éthique et épistémologique qu’il se donne de poursuivre cette tâche «&#0160;humaniste&#0160;»&#0160;: former l’humain, le maintenir maître de ses formes et critique de celles-ci.&#0160;» &#0160;(Cynthia Fleury, Tracts (n°6), <em>Le Soin est un humanisme</em>, Editions Gallimard, p. 7) [c’est moi qui souligne]<br /><br /><strong>La notion d’humanités<br /></strong>Belle réhabilitation des humanités, terme qui va bientôt sortir complètement du champ de l’éducation, si ce n’est déjà fait&#0160;: «&#0160;La notion d’humanités fait le lien avec le premier territoire de recherche qui a été le mien&#0160;: la Renaissance, les Lumières et leur au-delà. Poser les humanités au cœur de la santé, c’est se rattacher à cette histoire pour laquelle l’homme ne demeure humain qu’à condition de refuser de se dessaisir de sa propre faculté de jugement. J’ai travaillé sur le lien entre individuation et État de droit. La notion d’irremplaçabilité m’a semblé pertinente pour dire l’angoisse d’anéantissement ou la fascination d’anéantissement du monde contemporain.&#0160;» (9)<br />Et le lien avec la langue, dans la parole de celle qui est aussi à sa manière une soignante&#0160;: «&#0160;Écouter la parole des patients, c’est très vite prendre conscience que toute tentative de désindividuation prend appui sur la déverbalisation. Celle-ci ne renvoie pas seulement aux mots taillés en pièces. La déverbalisation n’est pas seulement l’impossibilité de traduire précisément ce que l’on pense. Elle porte atteinte à la faculté même de conception intellectuelle. La prise de conscience de l’injustice sociale nécessite le langage pour la penser. Sans les mots pour le dire, la conscience est comme paralysée, stoppée dans son éveil. Quant à la notion d’irremplaçabilité, je l’ai expérimentée par défaut, en clinique, avec mes patients&#0160;: les individus qui ont un sentiment de remplaçabilité tombent malades et peuvent opérer des passages à l’acte contre eux-mêmes ou autrui. Ils sont victimes de désubjectivation.&#0160;» (10)<br />→ Nous existons par les mots, ceux que nous savons énoncer, formuler, prononcer, ceux qui nous désignent (et qui parfois nous blessent, voire nous tuent, ou au contraire nous aident à grandir). Et il faut lutter contre la terrible injonction que nul n’est irremplaçable, lui substituer son exact opposé, <strong>nul n’est remplaçable</strong>. Ce que Cynthia Fleury appelle l’exceptionnalité. Chacun de nous, du roi au mendiant, mais aussi du lion à l’araignée, du sequoïa à la petite euphraise, etc. &#0160;est irremplaçable en ce qu’il est venu au monde. Parce qu’il est au monde. Avec un temps imparti, à condition qu’on ne lui vole pas. <br /><br /><strong>Du soin<br /></strong>Cynthia Fleury dans ce Tract revient longuement sur la création d’une «&#0160;Chaire à l’hôpital&#0160;», chaire de philosophie consacrée au rapport entre les humanités et la santé. «&#0160;Humanités et santé, le sujet est impressionnant tant il est large, englobant – holistique. Les humanités font le lien avec la grande tradition moyenâgeuse et renaissante du trivium et du quadrivium, désignant l’enseignement des sept arts libéraux. La santé, elle, renvoie à la fois à quelque chose de moderne – la santé des personnes et des populations, la santé publique comme un bien commun&#0160;: et la modernité se fait plus ordonnancement du monde, gestionnaire des grands ensembles, biopouvoir –&#0160;et d’archaïque, primordial, plus ancestral et cosmique&#0160;: une vision nietzschéenne de la grande santé, du lien au vivant dans son ensemble. À moins que ne se situe là la modernité critique&#0160;: il est impossible aujourd’hui d’envisager les humanités hors de la question anthropocénique, qui lie l’histoire de la Terre à un impact global et significatif de l’activité des hommes sur leur planète.&#0160;» (14)<br />Il s’agit avec cette chaire de «&#0160;consolider encore davantage la formation des soignants et des patients et de tous ceux qui considèrent que <strong>le soin est la seule manière d’habiter le monde</strong>. Il faut s’arrêter ici sur le mot ‘chaire’ comme lieu et dispositif. Dispositif non au sens machinique qui brise, mais au sens où l’entendent Michel Foucault, Giorgio Agamben (assujettissement et subjectivation sont souvent entrelacés) ou encore Bruno Latour, théoricien de l’acteur-réseau&#0160;: un écosystème, un outil, un processus de génération de concepts et de prototypes. Une telle chaire est un dispositif parce que la relation entre pouvoir et savoir est assumée dans l’élaboration des légitimités à venir.&#0160;» (15 – [c’est moi qui souligne])<br /><br /><strong>L’expérience encore, selon Cynthia Fleury<br /></strong>«&#0160;L’expérience, c’est ce qui nous protège de la fascination pour la certitude, du besoin maladif de certitude, c’est ce qui fait comprendre que connaissance, incertitude et faillibilité travaillent de concert, et l’obligation d’expérience, de vivre le savoir, de le ressentir, de l’expérimenter, de tenter de le reproduire, nous permet de consolider des étapes malgré un sol plus que mouvant.&#0160;» (18)<br />→ oui lutter contre le <strong>besoin maladif de certitude</strong>, découvrir que connaissance et incertitude, voire faillibilité travaillent de concert, se renvoient la balle. Je me souviens que David Bessis dans son livre <em>Mathematica</em> dont il a été plusieurs fois question dans ce <em>Flotoir</em> disait à quel point l’indispensable représentation intérieure qu’il se forgeait au départ en faisant de la recherche mathématique était presque toujours fausse, mais lui servait d’étai pour progresser dans sa recherche, par sa déconstruction, son remaniement, sa réfutation. &#0160;<br /><br /><strong>rendre la vulnérabilité capacitaire<br /></strong>Beau texte au dos de la plaquette ‘Tracts’ de Cynthia Fleury, je le reproduis ici&#0160;: «&#0160;Soigner, la chose est ingrate, laborieuse, elle prend du temps, ce temps qui est confisqué, ce temps qui n’est plus habité par les humanités. Ici se déploie une tentative de soigner l’incurie du monde, de poser au cœur du soin, de la santé, et plus généralement, dans nos relations avec les autres, l’exigence de rendre la vulnérabilité capacitaire et de porter l’existence de tous comme un enjeu propre, dans toutes les circonstances de la vie. Cynthia Fleury expose une vision humaniste de la vulnérabilité, inséparable de la puissance régénératrice des individus&#0160;; elle conduit à une réflexion sur l’hôpital comme institution, sur les pratiques du monde soignant et sur les espaces de formation et d’échanges qui y sont liés, où les humanités doivent prendre racine et promouvoir une vie sociale et politique fondée sur l’attention créatrice de chacun à chacun.&#0160;» (IV)<br />Il faut rappeler que Cynthia Fleury est philosophe et psychanalyste, titulaire de la Chaire Humanités et santé au CNAM et de la Chaire de philosophie à l’hôpital au GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences. <br /><br /><strong>Du travail philosophique<br /></strong>Belle définition que j’extrais cette fois de <em>Pretium Doloris</em> (malgré tout&#0160;!)&#0160;: «&#0160;le travail philosophique se définit comme la création d’outils conceptuels qui serviront à inventer les perspectives noétiques, éthiques et créatrices d’une âme ou d’un esprit.&#0160;» (<em>Pretium doloris</em>, éditions Pluriel, p. 10)<br /><br /><strong>Pretium doloris<br /></strong>«&#0160;On peut définir la connaissance socratique comme l&#39;élaboration, la mise en pratique de deux principes&#0160;: le ‘connais-toi toi-même’ et le ‘souci de soi’, voir le <em>connais-toi toi-même</em> comme <em>souci de soi</em>, tous deux modalités de la connaissance de soi. Pour être connaissance du monde, la connaissance socratique est d&#39;abord connaissance de soi. Le <em>pretium doloris</em>, le prix de la douleur, se pose comme la troisième et dernière modalité de la connaissance de soi. Quel degré de vérité est-on prêt à endurer&#0160;? Quel risque est-on prêt à vivre pour connaître le vrai&#0160;? C&#39;est grâce à la figure dionysiaque de démembrement, de métamorphose, et à la catégorie de l&#39;accident, pensée comme condition de possibilité d&#39;une connaissance de soi, que le <em>pretium doloris</em> invente la critique imaginale du soi et son face-à-face avec le réel.&#0160;» (20)<br /><br /><strong>Vieillir<br /></strong>Une belle citation de Michel Foucault&#0160;: «&#0160;La pratique de soi a donc pour objectif la préparation à la vieillesse, laquelle apparaît comme un moment privilégié de l’existence et, à dire vrai, comme le point idéal de l’accomplissement du sujet. Pour être sujet, il faut être vieux.&#0160;» Cynthia Fleury d’ajouter&#0160;: «&#0160;le souci de soi est à la fois un souci de l’âme et un souci du corps puisqu’ ‘endurer la durée’, c’est se conserver et implicitement prendre la mesure de la vérité.&#0160;» (23)<br />→ je ne peux qu’adhérer à ces vues, sensibilisée que j’y suis par mon propre âge et par mon modeste engagement dans ce mouvement citoyen qui s’appelle le CNaV, Conseil national autoproclamé de la vieillesse. <br /><br /><strong>Question littéraire et critique du monde<br /></strong>«&#0160;La question littéraire, c&#39;est d&#39;abord la critique du monde, l&#39;interrogation sur ses conditions de possibilités. Et la littérature reprend chaque modalité cognitive du <em>pretium doloris</em>&#0160;: la résistance (‘combat’), Pacte cynique (‘s&#39;en moque’), l&#39;acte herméneutique (‘l&#39;interprète’), et principalement l&#39;épreuve incessante de la falsification (‘version’, ‘reconstruit par les fictions’). Les romanciers agissent comme les démystificateurs d&#39;un romanesque usurpé par les médias. Or, les médias ne désignent pas une catégorie professionnelle mais une façon de transmettre, une idée fixe de la transmission et de l&#39;information. Ils quittent l&#39;univers de la forme pour celui de l&#39;information, comme si la forme se <em>technicisait</em>&#0160;: une Information toujours efficace parce que déjà produite, déjà attendue&#0160;; une information fétichiste comme les reproductions de Warhol&#0160;; toujours vaillante car toujours prête à prodiguer du formel. ‘L&#39; ‘héritage’ &#0160;de Balzac et des autres a été abandonné. Presque aussitôt, le journalisme planétaire s’en est emparé’&#0160;». (170, la citation finale est de Philippe Murray)<br />→ et ici il faut se souvenir que ce texte date de 2002, où les médias n’étaient pas encore envahis par le recours à la «&#0160;story&#0160;».&#0160;! <br /><br /><strong>Le langage est l’unique rêveur<br /></strong>Extrait d’un <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/05/carte-blanche-%C3%A0-alain-santacreu-autour-des-chants-dutopie-de-brice-bonfanti.html">puissant article</a> d’Alain Santacreu à propos des <em>Chants d’Utopie</em> de Brice Bonfanti&#0160;: «&#0160;Le langage est l’unique rêveur et croire rêver n’est qu’une illusion de poète. Novalis nous l’a dit dans un texte fondamental et énigmatique, révélateur du rapport du poète au langage. Selon lui, ce n’est pas le moi parlant ou écrivant qui choisit les mots, cela n’est qu’une croyance. En quelque sorte, l’écrivain ‘est écrit’. Novalis dévoile cette évidence&#0160;: le langage parle par nous mais, pour ce faire, le moi doit lâcher prise et s’abandonner.&#0160;» (<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/05/carte-blanche-%C3%A0-alain-santacreu-autour-des-chants-dutopie-de-brice-bonfanti.html">lire l’article</a>)<br />Je relève aussi cela&#0160;: «&#0160;<em>Les Chants d’utopie</em> sont des chants silencieux qui doivent être lus à haute voix, leur travail poétique réside en une sorte d’<strong>émendation du bruit des mots </strong>– Le chant IX est rebaptisé « Bruit IX » car le récit encastré en italiques est un pastiche hilarant de l’avant-gardisme psittaciste de l’art contemporain. N’ayant aucun ancrage vertical, son lieu d’énonciation est un ‘no human’s land’ privé d’espérance utopique.&#0160;» [c’est moi qui souligne]. &#0160;<br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-05-17T17:08:33+02:00 Arc électrique https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/04/flotoir-du-10-au-20-avril-2022photode-la-r%C3%A9parationje-continue-ma-lecture-si-fructueuse-du-ci-g%C3%AEt-lamer-de-cynthia-f.html Flotoir du 10 au 20 avril 2022 - également disponible au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. Photo, ©florence trocmé, statue de Jules Janssen, astronome (1824-1907), Observatoire de Meudon. Inscription : Sortie de Paris assiégé en ballon Le Volta, 2 décembre 1870 Analyse des protubérances solaires, découverte de la méthode Guntoor [Guntur], 18 Août 1868 Ascension au Mont Blanc et Fondation de l’Observatoire [de Meudon], 8 spetembre 1893. De la réparation Je continue ma lecture si fructueuse du Ci-gît l’amer de Cynthia Fleury, croisée avec celle de Notes de Ludwig Hohl ! Cynthia Fleury, qui est... <p>&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><em><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942fa6af41200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Jensen" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202942fa6af41200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942fa6af41200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Jensen" /></a><br /><br /><br />Flotoir</em> du 10 au 20 avril 2022 - également disponible au format PDF à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202788078f6fa200d img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-10-au-20-avril-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br /><br />Photo, ©florence trocmé, statue de Jules Janssen, astronome (1824-1907), Observatoire de Meudon. <br />Inscription&#0160;: Sortie de Paris assiégé en ballon Le Volta, 2 décembre 1870<br />Analyse des protubérances solaires, découverte de la méthode Guntoor [Guntur], 18 Août 1868<br />Ascension au Mont Blanc et Fondation de l’Observatoire [de Meudon], 8 spetembre 1893. <br /><br /><strong>De la réparation<br /></strong>Je continue ma lecture si fructueuse du <em>Ci-gît l’amer</em> de Cynthia Fleury, croisée avec celle de <em>Notes</em> de Ludwig Hohl&#0160;! Cynthia Fleury, qui est philosophe mais aussi psychanalyste, s’attarde sur l’idée de <strong>réparation</strong>. Il faudrait reprendre chacune de ses phrases en pensant à tous les grands procès du XXème siècle, la question de la réparation est cruciale. Et sa proposition est radicale&#0160;! <br />«&#0160;Assumer le <em>pretium doloris</em> n’est pas seulement prendre le risque de la pensée ou de l’action, c’est également se détacher du besoin de réparation. Prendre ce risque-là, celui de ne pas réparer l’injustice commise, c’est cesser d’attendre la réparation comme <em>deus ex machina</em>, se libérer de l’attente, émotionnellement, et pas simplement théoriquement. C’est prendre le risque de cicatriser soi-même la blessure, avec cette insuffisance bien connue que nous ne sommes pas toujours les meilleurs médecins de nous-mêmes, mais qu’il va falloir décider cela. Le seuil inaugural de la décision, avoir le courage de ne plus attendre la réparation. Pas nécessairement pardonner, mais se détourner de l’attente obsessionnelle de la réparation, ne pas s’enfermer dans le besoin de réparation, Abandonner la plainte, la justice de cette plainte, prendre ce risque-là, non pas capituler, mais décider que sa blessure sera ailleurs, qu’elle n’est pas là, dans cet échange médiocre avec l’autre. Renoncer à la justice, non pas à l’idée de justice, mais à l’idée d’être le bras armé de cette justice, ou que d’autres le soient. Il y aura peut-être justice, cette quête peut exister, mais à l’unique condition de ne pas susciter le ressentiment, la haine de l’autre comme moteur. Toute notre histoire, notre cheminement historique civilisationnel sont construits là-dessus&#0160;: il n’est donc nullement simple d’abandonner ce moteur classique de l’histoire et d’inventer un autre déploiement, celui d’une justice qui se pense par l’action, l’engagement, l’invention, la sublimation, et non la réparation.&#0160;» (p. 56-57)<br />L’individu peut «&#0160;échapper à son propre ressentiment, [s’extraire] de la prison de l’injustice sociale, et de celle formée par ses propres représentations mentales, ou [comprendre] enfin qu’on ne répare pas ce qui a été blessé, cassé, humilié, mais qu’on répare ‘ailleurs’ et ‘autrement’&#0160;: ce qui va être réparé n’existe pas encore.&#0160;» (p. 57)<br />Et un peu plus loin parle la psychanalyste&#0160;: «&#0160;Si je considère que la lutte contre le ressentiment est l’objet premier de la cure analytique, je crois aussi qu’il n’y a pas de réparation au bout du chemin. Il n’est pas rare que les patients arrivent en cure avec ce désir-là&#0160;: réparer, revivre comme ils avaient vécu, avant le drame, avant le traumatisme. Puis ils comprennent qu’il n’y aura pas d’à rebours, qu’il y aura création et non réparation, qu’à défaut de création il n’y aura que régression.&#0160;» (p. 59)<br />Et de <strong>célébrer l’oubli</strong>&#0160;: «&#0160;L’oubli a trop souvent été vu du côté de la seule conscience, comme insuffisance, alors même qu’il peut posséder un immense pouvoir vital du côté de l’inconscient, puis dans sa validation par la conscience.&#0160;»<br />→ peut-être cela que l’on exprime quand on dit «&#0160;oh pas grave, j’ai oublié&#0160;». Comme une faculté d’effacer la blessure, de la refermer tranquillement et de <strong>continuer son petit bonhomme de chemin</strong>. <br />Il en va aussi d’une question de dynamique. L’énergie psychique n’est pas inépuisable, rappelle justement l’auteur&#0160;: elle «&#0160;peut manquer, elle est renouvelable, mais chaque sujet a un rythme propre de renouvellement, et que brûler son énergie via des objets impropres à cela consume et met en péril la résilience écosystémique.&#0160;» (p. 65). Elle est même amusante, Cynthia Fleury, quand elle parle, comme le ferait une bonne ménagère, d’une «&#0160;répartition opportune de la libido&#0160;» [en fait c’est une citation de Freud&#0160;!] mais qu’ils ont raison tous les deux&#0160;! Certains parfois s’étonnent de ma vitalité &amp; de mon énergie apparemment inépuisables, mais c’est que je crois que je suis douée pour une répartition opportune de ma libido&#0160;! &#0160;<br /><br /><strong>Le temps retrouvé<br /></strong>Magnifique&#0160;!&#0160;: «&#0160;le temps retrouvé, c’est cela&#0160;; c’est le souvenir au loin de ce qui a été, mais c’est aussi l’oubli, c’est la place pour autre chose, autre chose qui sera tout aussi grand, ou pas. C’est la possibilité d’une joie, comme la possibilité d’une île&#0160;; c’est le maintien à côté de celle-ci d’un chagrin définitif&#0160;; et c’est la mobilité du sujet à travers cela.&#0160;» (p. 70). <br />Et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;C’est simplement lire ou écrire ce qui se dit dans l’espace analytique – encore une fois, cet espace n’est pas exclusivement celui de la psychanalyse –, dans l’espace qui pose l’analyse, le tiers, les tiers, soi, moi, l’inconscient, la thiase, le sens du tragique, la verbalisation avortée et désormais empêchée, la sublimation impossible, insoutenable même, et puis un jour réalisée sans que cela ait été réellement conscientisé simultanément, le temps retrouvé, les temps retrouvés.&#0160;» (p. 73)<br />Il me faut souligner que Cynthia Fleury dans toutes ces pages dont sont extraites ces citations s’appuie beaucoup à la fois sur <strong>Nietzche</strong> et sur <strong>Deleuze</strong>. <br /><br /><strong>De la répétition<br /></strong>Forte allusion à un travail de Bruno Latour sur Péguy&#0160;: «&#0160;Bruno Latour a étudié l’importance du style répétitif de Péguy pour montrer que, précisément, il invente par là un ailleurs, celui de la grande stabilité, du temps qui joue pour soi parce qu’il permet la sublimation&#0160;: ‘Ce qui est naturel se reproduit&#0160;; ce qui est intéressant passe et ne reste pas&#0160;; ce qui est mensonger se rabâche&#0160;; ce qui est essentiel se répète. Ce qui importe demeure présent et donc est repris sans cesse pour ne pas passer et surtout est repris différemment pour ne pas être rabâché […]. La répétition soutire de l’être au temps’ Par la répétition, par le style, nous pouvons habiter un autre monde que celui qui nous environne, un monde qui fait lien avec le passé, avec la permanence des âmes qui nous ont précédés, et dont l’amplitude continue de tonner dans le style.&#0160;» (p. 75)<br /><br /><strong>Le si délétère esprit de vengeance<br /></strong>Deleuze, dit C. Fleury, pointe le désir de vengeance, voire le ressentiment, comme le grand moteur de l’histoire moderne. «&#0160;L’instinct de vengeance semble avoir eu raison de tout, la métaphysique, la psychologie, l’histoire&#0160;», dit Nietzsche. Commentaire de Deleuze&#0160;: «&#0160;L’esprit de vengeance est l’élément généalogique de notre pensée, le principe transcendantal de notre manière de penser.&#0160;». «&#0160;Le défi est néanmoins posé et bien difficile à relever&#0160;: comment faire histoire sans le ressentiment&#0160;? C’est un enjeu essentiel à mes yeux car il ne s’agit pas de nier l’existence du ressentiment, peut-être même sa nécessité, mais il est important de voir comment le sublimer, comment ne pas le laisser seul mener la danse historique. La civilisation humaniste se situe dans le pas suivant, celle de l’affrontement avec le ressentiment, et non de son déni, mais celle de son dépassement&#0160;; tel est le chemin qui sépare l’Histoire de l’éthique, ou de ce que nous tentons de définir comme civilisation humaniste, précisément une Histoire ne se contentant pas d’être dans le seul sillage du ressentiment.&#0160;» (p. 76-77)<br />→ mots qui prennent un sens tout particulier en ces temps d’extrême violence. <br /><br /><strong>Et le discernement encore<br /></strong>«&#0160;Choisir l’Ouvert, résister au ressentiment, c’est choisir la voie créatrice du discernement. Nous verrons plus loin la fonction clinique, thérapeutique, du discernement. Discerner est un acte indispensable à la santé, qui renvoie au juste diagnostic.&#0160;» (p. 77)<br />→ quelle <strong>reconnaissance</strong> je peux éprouver parfois, pour celles et ceux qui m’aident à penser. Qui viennent à mon secours quand une forme de confusion, voire de déchirement m’habite. <br /><br /><strong>Du métier (celui du créateur)<br /></strong>Dans le cinquième chapitre de Notes, Ludwig Hohl réfléchit à l’art et à la création artistique. <br />«&#0160;<em>Métier</em>. Difficile, de comprendre que l&#39;on doit maîtriser tous les moyens de l&#39;art, et qu&#39;aucun moyen ne sert de rien&#0160;; que l&#39;on doit apprendre le métier, le plus complètement possible, afin de voir que le métier n&#39;est rien (quand il n&#39;est pas une gêne).<br />Quelle que soit son importance, l&#39;apprentissage, en art, est sans valeur intrinsèque. En fait, c&#39;est un <em>désapprentissage</em>, une libération.<br />Celui qui, sur la troisième marche, retrouve l&#39;intégrité de l&#39;enfant (c&#39;est-à-dire celle de la première marche) celui-là est un véritable artiste, un créateur. Phénomène rare.<br />Car presque tous faillissent à la deuxième marche ; ils se perdent dans la conquête des moyens (ils accumulent les connaissances relatives à leur spécialité), et ne ressortent plus vivants du tourbillon.&#0160;» (p. 170) <br />→ cela m’est sensible, je l’ai déjà écrit ici, dans la question de <strong>l’apprentissage du piano</strong>. Quand on a beaucoup travaillé une pièce et que soudain, pendant quelques secondes, on sent qu’on a quitté l’apprentissage, qu’on a vraiment «&#0160;joué&#0160;» (vocabulaire de l’enfant&#0160;!). Le grand pianiste connait sans doute souvent de ces moments, on peut l’espérer en tous cas, où toute sa maîtrise s’efface pour faire de lui le vecteur absolu de la musique. Mais même la très petit amatrice comprend ces mots de Hohl, ci-dessus, par cette expérience-là (rarissime). <br /><br /><strong>Donner le nécessaire<br /></strong>«&#0160;Non, l&#39;art n&#39;est pas une addition d&#39;objets péniblement réunis. Trouver l&#39;expression propre de ton lieu (et certes, pour atteindre ce lieu, tu peux venir de mille endroits) voilà qui suffit.<br />Se purifier jusqu&#39;à donner le nécessaire, et rien d&#39;autre que lui&#0160;; autrement dit, donner ce qu&#39;on voit, ce qu’on vit, ce qui, maintenant, est l&#39;existence, sans le <em>moindre</em> ajout, donc sans le moindre recours aux formes d&#39;une expérience ou d&#39;une existence anciennes : l&#39;art est tout entier dans cette exigence.<br />(Dans cette optique, les poèmes de Goethe n&#39;échappent pas toujours à la critique&#0160;; de tous les poètes allemands, c&#39;est Hölderlin qui lui échappe le mieux).<br />Ce qui, croit-on, sépare le plus, voilà ce qui unit. Et ce qu&#39;on ajoute dans l&#39;espoir de rejoindre autrui, voilà ce qui cause la déperdition d&#39;être et de forces, voilà ce qui sépare.&#0160;» (p. 177)<br />→ Ils ont <strong>de la chance mes lecteurs</strong>, enfin ceux qui ont su trouver le chemin du <em>Flotoir</em>, car je trouve que vraiment je leur sers sur un plateau d’argent des citations exceptionnelles et très loin des sentiers battus des dictionnaires de citation&#0160;! Voire des ouvrages savants&#0160;: je pense à un livre lu hier, bien universitaire, respectant toutes les normes et où je n’apprends strictement rien, où je ne ressens pas une émotion (dans le sens aussi de ce qui met en mouvement). Que ces citations bateau, presque toutes d’auteurs dans l’air du temps. C’est bien affligeant. <br /><br /><strong>Jean-Sébastien Bach<br /></strong>C’est la semaine pascale, semaine de Bach peut-être par excellence, même si pour moi tous les jours ou presque sont jours de Bach. Au piano, au disque, dans la pensée. Un grand accompagnateur depuis si longtemps et sans doute jusqu’à la fin. Alors j’ai été heureuse de lire un grand et bel article dans le Figaro sur les Passions de Bach. Les deux Passions qui se jouent beaucoup en cette semaine de Pâques, en divers endroits. L’occasion d’un petit point sur ce que sont ces deux œuvres à mettre au pinacle, non seulement de la musique, non seulement de l’art en général, mais si on peut dire les choses ainsi, maladroitement, de l’humanité. Elles disent d’ailleurs tant de nous, de notre monde d’aujourd’hui, alors qu’elles sont été jouées pour la première fois en 1724 et 1729. <br />Thierry Hillériteau, dans cet article, écrit que «&#0160;les Passions de Jean-Sébastien Bach peuvent nous rendre à notre humanité, même dans les moments de déshumanisation les plus tragiques.&#0160;» Nombreux propos du chef Raphaël Pichon qui vient d’enregistrer la St Matthieu, que je vais écouter sans tarder. Résolue à reprendre ce rituel trop oublié ces dernières années, d’écouter au moins une des deux Passions en cette semaine sainte. Raphaël Pichon parle de ces œuvres comme de «&#0160;la marque d’un génie capable de s’adresser avec la même force à l’assemblée luthérienne de Leipzig au début du XVIIIème siècle, qu’à nos sociétés laïques. A l’heure où nous avons tant besoin de sens, poursuit-il, ces Passions jouent un rôle extraordinaire de plongée en eaux profondes spirituelles.&#0160;» <br />Et cela m’émeut d’apprendre que parmi les prochains projets de l’ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon, il y a un pèlerinage en musique et à pied d’Arnstadt à Lübeck. En mémoire du voyage de Bach, sur ce même chemin, quittant tout (et nomment son travail, pour aller écouter Buxtehude à Lübeck et prendre leçon de lui. J’ai eu le bonheur d’aller aussi bien à Arnstadt qu’à Lübeck, non pas à pied hélas, mais moi aussi, sur les traces de Bach (Leipzig aussi, bien sûr aura été à plusieurs reprises du voyage en Allemagne). Et la maison de Bach à Eisenach. J’ai même une photo amusante alors que je suis si peu selfie touristique, devant cette maison de Bach, sous un grand parapluie dont il a déjà été question dans ce <em>Flotoir</em>, orné de portées des Suites pour violoncelle seul de Bach&#0160;! <br />[Passage ultérieur par ici, pour dire qu’hélas je n’ai tout simplement <strong>pas pu</strong> écouter <em>La Passion Saint Mathieu</em>, <strong>cette année</strong>. Trop fort sur le plan émotionnel]<br /><br /><strong>Le travail de fond<br /></strong>Le travail de fond, cela seul qui sauve. Lire, étudier, écouter, essayer de comprendre. «&#0160;Ce en quoi tu crois, cela seul peut te sauver. Ce en quoi ta foi n’est pas absolue, mais visitée par le doute, ne te sauvera pas. – Cette fois qui sauve n’est rien d’autre que la connaissance, dans sa plus haute acception&#0160;; la connaissance la plus intérieure.&#0160;» (Ludwig Hohl, <em>Nuances et détails,</em> éditions de l’Aire, 1984, p. 30.)<br />→ et c’est ainsi qu’à la manière de Grothendieck, il faudrait avoir le courage de reprendre en détail les crises, les échecs, les déceptions et ruptures de régime qui traversent nos vies. Chacun de ces faits de vie porte un enseignement profond. Et qu’on ne dise pas qu’on n’a pas le temps, car dit Lichtenberg, cité par Hohl dans <em>Nuances et détails</em> (magnifique titre)&#0160;: «&#0160;Les gens qui n’ont jamais le temps sont ceux qui ne font jamais rien.&#0160;» En fait on a presque toujours le temps, sauf si l’on a surchargé la barque de façon inconsidérée et même si l’on a beaucoup à faire, avec parfois un léger différé, on arrive à accomplir ses tâches, petits, moyennes et grandes. Cela n’empêche pas de temps en temps de s’abriter poliment derrière le «&#0160;je n’ai pas le temps&#0160;» pour éconduire les importuns et les exigeants. <br /><br /><strong>Visionnaire<br /></strong>Et je m’amuse franchement en lisant un extrait de ce même <em>Nuances et détails</em> qui imagine des aspirateurs qui se mettent en marche tout seul, d’autres qui suivent toute personne qui passe dans un lieu à la trace (comme la mémé son chien, avec son sac à crottes dans la rue&#0160;?). Il imagine même, Hohl, en 1939, des appareils qui «&#0160;viennent du plafond, bourdonnent autour de nous comme des abeilles, se posent sur nos épaules et se mettent en marche quand on tousse&#0160;» (ça on ne l’a pas encore inventé, mais en temps de pandémies, nul doute que voici décrit un de nos prochains «&#0160;robots.&#0160;»). Cela dit, je plaisante, mais c’est aussi souligner que souvent les grands écrivains <strong>voient à l’avance</strong> ce qui va se développer, arriver, à partir de <strong>minuscules germes</strong> qu’ils sont les seuls à remarquer puis développer. Cela on peut le dire sans doute de Houellebecq, par exemple. Conclusion de Hohl après son petit paragraphe sur les aspirateurs&#0160;: «&#0160;L’homme est une balayure en sursis&#0160;» (p. 35), variante du <em>tu es poussière et tu retourneras en poussière</em>. Et toujours en tête la remarque drolatique de Vialatte&#0160;: «&#0160;L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau.&#0160;». <br />→ dans ces <em>détails et nuances</em>, moins dilué peut-être que dans le gros ouvrages <em>Notes</em>, l’esprit sarcastique de Hohl semble plus apparent. <br /><br /><strong>Travail, examen, croissance<br /></strong>Non, pas des termes du champ de l’économie ici, mais plutôt deux notes de Hohl encore. <br />La première&#0160;: «&#0160;La plupart du temps, dès qu’une période de notre vie est terminée, elle est complètement déconnectée de notre présent&#0160;». <br />→ Nous ne l’examinons pas, nous ne tentons pas de la regarder, avec lucidité, un peu plus loin du feu de l’action. Et cela semble encore plus vrai si l’on considère l’échelle historique. <br />La deuxième&#0160;: «&#0160;Le travail n’est rien d’autre qu’un accord volontaire avec un processus de croissance.&#0160;» (p. 37) et un peu plus loin «&#0160;Nous croissons dans les choses. Qu’est-ce que le travail&#0160;? L’encouragement conscient et volontaire de cette croissance.&#0160;»<br />Et lisant ces mots, je pense à mon autre grande lecture de fond en cours, celle de Cynthia Fleury. Qui creuse et explore le ressentiment, individuel et collectif et surtout ses répercussions et ses effets, en chacun de nous et à l’échelle du monde. Notre vie nous sert continuellement des <strong>«&#0160;choses&#0160;» à vivre</strong>, à traverser, à conquérir et bien souvent nous n’en faisons rien, sauf de nous en plaindre. <br /><br /><strong>Comme des rêves<br /></strong>Parfois au milieu des réflexions d’esprit philosophique, Hohl insère un bref récit, récit de rêve sans doute, même si ce n’est pas dit. Ou rêverie, comme ce splendide début de paragraphe, en se souvent que Hohl était un montagnard aguerri&#0160;: «&#0160;Nous sommes des grimpeurs dans la nuit. (Nous escaladons une montagne dans le brouillard et l’obscurité&#0160;; terrifiante est la nuit, lorsqu’elle descend sur nous pour nous oppresser&#0160;; il serait beaucoup plus facile de descendre en elle.). Nous progressons encore et encore. Où vas-tu&#0160;? J’escalade un montagne – Mais on finit par s’épuiser, l’espoir s’effrite&#0160;: n’est-ce pas une absurdité&#0160;? – On va bientôt compter chaque mètre. Une chose est sûre, dans le brouillard on progresse plus lentement. Voilà plusieurs années, l’aiguille Doran me fut le lieu d’une vision. Cette montagne, qui depuis m’a donné bien d’autres visions encore, se situe dans la partie ouest des Alpes. C’est une splendeur&#0160;: lisse, de granit gris et vert sombre, surplombante&#0160;; d’un côté, une prodigieuse aiguille, de l’autre une cisaille entrouverte (...) (p. 41-42)<br />→ et recopier ces mots ici, c’est un peu comme si je venais d’ériger l’aiguille Doran au milieu du flux du <em>Flotoir</em>&#0160;! <br /><br /><strong>Maximes et réflexions<br /></strong>Pas bien sûre de la qualité de l’édition électronique des <em>Maximes et Réflexions</em>, j’ai acquis le petit livre Rivages poche et Payot édition, traduction et présentation de Pierre Deshusses. <br />Il montre dans son court avant-propos pourquoi <strong>Goethe n’est pas à la mode</strong> aujourd’hui, pourquoi il agace et il a cette réflexion qui me retient, car elle me fait penser à plusieurs poètes ou écrivains contemporains&#0160;: «&#0160;L’air du temps est indéniablement marqué par les relents romantiques&#0160;: on veut la fulgurance, on veut le génie, on veut l’épanouissement du moi, sans pouvoir en même temps se départir d’une fascination pour la décadence.&#0160;» (p. 7). Très souvent j’ai eu le sentiment d’une posture romantique dans le dire de beaucoup, une manière de se draper, de poser, une question d’attitude, de référence. Mais ce qui m’intéresse ici, c’est le lien entre ces traits et la fascination pour la décadence. <br />Alors les <em>Maximes et Réflexions</em>&#0160;? Eh bien pas moins de 1390 écrites au total, dont 800 publiées du vivant de Goethe en 1809 puis 1810 dans des recueils et périodiques, tandis que certaines étaient reprises dans ses œuvres romanesques. (Rappel, Goethe est né en 1749 et mort en 1832). En 1907, Max Hecker en a rassemblé l’intégralité selon un ordre, précise encore Pierre Deshusses, «&#0160;qui n’a jamais été précisément prévu par Goethe et qui peut encore aujourd’hui considérablement varier d’une édition à l’autre.&#0160;» Voilà donc pourquoi l’édition sur la liseuse et l’édition poche ne commencent pas du tout de la même façon, ce qui m’a troublée et poussée à faire cette petite recherche. Je note que je suis de nouveau devant un massif considérable de notes, un ensemble ne cessant de bourgeonner au fil d’une vie et dont l’organisation ne semble pas avoir été prévue par l’auteur. J’évoquais hier Edmée de la Rochefoucauld et ses magnifiques petits livres qui ont été pour moi la porte d’entrée dans les Cahiers de Valéry&#0160;! Ces notes étaient écrites, dit encore le préfacier, sur des bouts de papier, des pages de livres, des dos d’enveloppes, mais toujours dans l’idée «&#0160;d’établir une harmonie entre la pensée et l’action&#0160;: la réflexion se rapportant à ce qui est fait, au résultat d’une action, la maxime favorisant l’action de la pensée.&#0160;» (p. 9). <br /><strong><br />Et encore l’esprit d’enfance<br /></strong>Et la préface se termine par une allusion à l’esprit de l’enfance avec cette citation de Goethe&#0160;: «&#0160;celui qui se contente de l’expérience pure et agit en conséquence a suffisamment de vérité. En ce sens, l’enfant qui grandit est sage&#0160;». Conclusion merveilleuse et au fond très joyeuse de Pierre Deshusses&#0160;: «&#0160;celui que l’on présente souvent comme un vieillard hautain est peut-être en fait toujours resté fondamentalement un <strong>petit garçon</strong> qui n’en finit pas de grandir. Est-ce notre époque qui aurait prématurément vieilli&#0160;?&#0160;» (p. 12-12). <br />→ et bien sûr écho avec l’enfant chez Grothendieck, ou chez Hohl. <br /><br /><strong>Poésie et coma, avec Giuseppe Conte<br /></strong>J’ai reçu un très beau témoignage de Christian Travaux, à qui je disais mon admiration pour les poèmes de Giuseppe Conte dont il vient de proposer une traduction chez Arfuyen. Je soulignais que le livre m’avait <strong>fait du bien,</strong> en cette période tellement dominée par la pulsion de mort, à tous les niveaux. <br />Voilà ce qu’il me répond, qui est à mon sens un très grand message d’espoir (et que je publie après lui avoir, bien sûr, demandé son accord)&#0160;: «&#0160;Ce sont des poèmes magnifiques, que j&#39;ai découverts en 2007, et que je lisais à haute voix, dans la rue (comme je l&#39;écris dans la postface), tellement j&#39;étais emballé par ma lecture. Pour tout vous dire, une de mes amies est cardiaque. Elle est très fragile, mais elle a attrapé le covid en janvier, et il a fallu l&#39;intuber et la mettre dans le coma pendant quelques jours. Elle était à l&#39;hôpital américain de Neuilly, et ils ont là-bas des méthodes de soins étonnantes. Pour qu&#39;elle ne souffre pas de son coma obligatoire, et que ses neurones puissent bien refonctionner après, le médecin a eu l&#39;idée de lui faire lire, pendant qu&#39;elle était dans le coma, des poèmes à voix haute durant toutes les nuits où elle est restée dans le coma. Il m&#39;a demandé conseil, et j&#39;ai envoyé ma traduction des poèmes de Conte. Un infirmier lui a lu pendant toutes les nuits où elle est restée dans le coma ces poèmes de Conte que vous avez lus. Et le pouvoir de la poésie est tel qu&#39;elle est sortie vivante, intacte cérébralement, de cet épisode traumatique qu&#39;est le coma. Et elle se souvenait avoir entendu de très beaux poèmes m&#39;a-t-elle dit, durant son coma, &quot;comme de très loin&quot;. Quand je l&#39;ai raconté à Giuseppe, il était ému aux larmes, ne pensant pas que ses poèmes avaient en eux une telle force qu&#39;ils maintenaient en vie quelqu&#39;un dans le coma, et qu&#39;ils lui donnaient envie de se battre et de lutter contre le covid.Autant vous dire combien ce livre m&#39;est précieux.&#0160;» <br /><br /><strong>L’erreur constructive (Goethe)<br /></strong>Il me semble me souvenir que c’est François Mitterrand qui a dit avoir infiniment plus appris de ses échecs que de ses succès. On progresse aussi sans doute grâce à ses erreurs, mais à condition sans doute de faire le vrai travail, parfois difficile, de les examiner à fond, le plus impartialement possible. Goethe&#0160;: «&#0160;Il arrive souvent au cours de la vie, dans la sécurité des circonstances, que nous nous trouvions pris dans une erreur, que nous nous laissions prendre par des personnes, des objets, que nous imaginions comme en rêve une relation avec eux qui disparaît dès qu’on se réveille&#0160;; et pourtant il ne nous est pas possible de nous en défaire, une force nous tient qui nous parait incompréhensible. Mais il arrive aussi que nous prenions pleinement conscience des choses et que nous comprenions qu’une erreur peut, à l’égal d’une chose vraie, nous faire avancer et agir. Comme c’est toujours l’action qui prime, il peut sortir quelque chose d’excellent d’une erreur active. (...) ([1070], p. 20).&#0160; <br /><br /><strong>Les papiers découpés d’Andersen<br /></strong>Grâce à Eric Villeneuve, je découvre les papiers découpés d’Andersen&#0160;: «&#0160;Au XIXème siècle, le danois Hans Christian Andersen a écrit des contes, qui sont parmi les plus célèbres du monde. <em>La princesse au petit pois, La petite sirène, Poucette, Les habits neufs de l&#39;empereur, Le vilain petit canard, La bergère et le ramoneur, La petite fille aux allumettes</em>... Et même <em>La reine des neiges</em>, c&#39;est lui. On avait pu découvrir sa vie en 2016 dans <em>Andersen, les ombres d&#39;un conteur</em>, de Nathalie Ferlut (Casterman). L&#39;autrice y parlait notamment des très nombreux papiers découpés qu&#39;il réalisait sans cesse, parallèlement à son travail d&#39;écriture. En voici quelques-uns&#0160;: créatures, monstres, danseuses, bâtiments exotiques, évoquant irrésistiblement ses histoires. Inquiétants, étranges, amusants, on ressent les mêmes émotions qu&#39;à la lecture. Un trésor conservé dans le musée d&#39;Odense au Danemark, où ION est allé piocher ces petites merveilles trop méconnues en France.&#0160;» (prière d’insérer d’un volume cartonné de 16 pages publié par ION éditions, avec quelques-uns de ces papiers découpés). <br />→ quelle fascinante idée que celle de l’auteur réalisant, sans cesse, des <strong>papiers découpés</strong> alors même qu’il était plongé dans un travail d’écriture de ses contes. Y avait-il une corrélation entre les deux activités, l’une favorisait-elle l’autre, la course des petites lames des ciseaux fins au cœur du papier orientait-il le cours des histoires&#0160;; ou bien l’inverse, le cours de l’histoire venait-il se concrétiser, se cristalliser dans les silhouettes de papier découpé&#0160;? &#0160;<br /><br /><strong>Infinitif<br /></strong>J’inscris ce matin des extraits du <em>Tractatus infinitivo-poeticus </em>d’Emmanuel Fournier, qui vient de mourir subitement d’un AVC. Et je suis frappée par<strong> l’invention</strong> immense que représente cette sorte de contrainte (mais on est bien au-delà d’une contrainte, en présence ici à la fois d’un <em>modus operandi</em> et d’un <em>modus vivendi</em> et tristement aujourd’hui jusqu’au <em>mourir</em>) de <strong>n’utiliser que des verbes à l’infinitif</strong>, à l’exclusion de tout autre mot, sauf mots outils et quelques adverbes. <br />Je me dis qu’on pourrait travailler certains champs de cette manière-là, les aborder avec des infinitifs pour seule ressource, alors même que je me reproche de faire souvent un usage excessif d’adjectifs ou d’adverbes. <br /><br /><strong>De la gaieté<br /></strong>Ludwig Hohl&#0160;: «&#0160;la gaieté, voilà ce qui dans l’art est la chose la plus difficile à comprendre. Voilà la gravité qu’on ne parvient pas à prendre au sérieux... Gravité toute intérieure, mais si forte qu’elle est capable de renoncer à toute extériorisation, à toute confirmation par l’extérieur... Pourtant, là où est l’art, la gaieté se trouve également. Le sérieux absolu, c’est la mort du style.&#0160;» (p. 178)<br />→ Cela semble paradoxal, ce qui se dit là. Mais je pense à Proust, par exemple. Le reprenant récemment, une nouvelle fois, j’ai tellement ri&#0160;! J’ai été frappée par sa drôlerie que je n’avais peut-être pas si bien perçue auparavant. Peut-être qu’il y faut une certaine maturité (la mienne, pas franchement précoce alors&#0160;!), pour être capable de percevoir le rire, un rire qui oscille entre ironie, souvent grinçante, parfois un peu méchante (celle qui s’amuse du ridicule) et quelque chose de plus doux, de plus mesuré, de plus tendre. Oui c’est aussi cela la vie, un sourire tendre sur les contradictions, les inconséquences, les distorsions. Le poisson d’avril collé dans le dos par une petite fille très aimée et ainsi de suite. <br />Rire, c’est aussi prendre part, participer&#0160;: «&#0160;Ce qui distingue l’artiste, dit-on, c’est sa participation essentielle à toute chose. Oui, mais il est tout aussi vrai de dire que l’artiste est essentiellement <em>coupé </em>d’autrui&#0160;». <br />Et le chapitre suivant, intitulé «&#0160;Écrire&#0160;», se place sous l’égide de Karl Kraus&#0160;: «&#0160;le poète doit vivre davantage&#0160;? Mais c’est ce qu’il fait.&#0160;»<br /><br /><strong>Les très secrètes modifications<br /></strong>Hohl cite Mauriac, à propos de Montaigne&#0160;: «&#0160;Le vrai est que l’action d’un Montaigne n’éclate pas aux regards. Sur le plan politique et social, il est aisé de suivre un homme à la trace&#0160;: le sillon ouvert par Karl Marx est visible à l’œil nu. Mais les cheminements de Montaigne, de Pascal ou de Proust, mais les très secrètes modifications apportées à l’élite humaine par Mozart ou par Cézanne, sont d’une autre sorte et échappent à notre prise.&#0160;» (cité p. 184)<br /><br /><strong>Avec un sourire impassible<br /></strong>«&#0160;Une prose de valeur doit reconnaître son propre domaine, avant toute chose. Un domaine où ni le cinéma, ni la radio ni Wallace ni la presse ni aucun tapage industriel ne puisse lui faire concurrence (car il va de soi que dans ce genre de confrontation, elle perd <em>toujours</em>). Avec un sourire impassible, elle doit laisser passer ce charroi bruyant, pour s’engager sur les voies qu’ont tracées un Rilke, un Valéry, un Mallarmé. » (p. 186)<br />→ remarque des années trente, Wallace étant un auteur de romans policiers de l’époque, mais dont on peut amplifier la portée aujourd’hui, où les outils de la communication et du marketing se sont si bien fondus en une seule <em>arme</em> qu’il est très difficile à une «&#0160;prose de valeur&#0160;» d’émerger. Tout contribue à en détourner l’écrivain et il lui faut une singulière persévérance en son propre être pour tourner le dos aux redoutables sirènes présentes tout le long de la navigation. Et c’est aussi, remarque Hohl, qu’on n’écrit pas «&#0160;<em>sur </em>quelque chose (on écrit toujours <em>quelque chose</em> – ou rien du tout.&#0160;» (p. 188)<br /><br /><strong>Les poètes<br /></strong>«&#0160;Les poètes méditent ce que médite tout un chacun. Simplement, ils sont plus assidus. Ils s’emparent des choses. Nous sommes dans les choses, comme le poisson dans l’eau. Mais le poète saisit l’eau. ‘tout est déjà là&#0160;; mais pour l’obtenir / l’art est nécessaire. Et qui peut y parvenir&#0160;?’&#0160;» (la citation est de Goethe, dans le <em>Faust II</em>)<br /><br /><strong>Le plagiat<br /></strong>Une importante section de ce chapitre est consacrée à une étude toute en nuances du plagiat. Avec ce passage très drôle&#0160;: «&#0160;Celui qui <em>voit</em> quelque chose et dit ce qu&#39;il a vu, celui-là ne peut que parler juste et <em>vrai</em>. La plupart des plagiaires, pour leur malheur, ne recopient pas les propos d&#39;un ‘voyant’, mais de plusieurs. Ils s&#39;expriment à partir de plusieurs lieux à la fois, et ne disent donc plus rien qui corresponde à la réalité. Donnons du phénomène un exemple grossier dans sa clarté&#0160;: du haut d&#39;une montagne, un homme contemple la vallée&#0160;: ‘Le train, dit-il, rampait lentement, tel une chenille’. Un autre observateur se trouve à la gare, et note&#0160;: ‘Le train surgit en mugissant’. Alors un troisième personnage, qui n&#39;a rien vu, compose cette phrase&#0160;:’Le train mugissait, tel une chenille’. Cet exemple n&#39;est qu&#39;un schéma (de même, la loi géométrique schématise l&#39;arpentage, et la loi physique schématise le processus naturel)&#0160;: expliquer de cette manière la composition d&#39;un poème serait beaucoup plus difficile, car on se trouve en face d&#39;une réalité plurielle. La vision n&#39;est plus seulement extérieure, elle devient intérieure. Et l&#39;on ne doit plus seulement considérer les relations logiques ou grammaticales, mais aussi les relations entre tel ton et telle vision, telle sensation et telle pensée. Il faudrait alors montrer que l&#39;auteur, s&#39;il avait réellement possédé sa pensée (s’il l’avait conquise et vécue), au lieu de la ramasser dans la rue, n’aurait jamais, au grand jamais, écrit sur ce ton-là, etc.&#0160;» (p. 195)<br />→ Et force est de reconnaître que je frissonne en recopiant tout cela, interrogeant la pratique du <em>Flotoir</em>, l’appropriation de citations tellement variées... <strong>pensée réellement possédée</strong>&#0160;? <br />Est-ce que je suis éclairée par cela&#0160;: «&#0160;Dans l’art, il y a le plagiat et le non-plagiat (c’est-à-dire la création). Pas de milieu. Tout ce qui ne plagie pas signifie. Et tout ce qui ne signifie pas plagie. L’art d’écrire se résume tout entier en ceci&#0160;: point de mot dont on ne soit pleinement responsable.&#0160;» &#0160;(p. 196)<br /><br /><strong>De la citation<br /></strong>Mais quelques paragraphes plus loin, on pourrait penser à un tout autre son de cloche avec des propos sur la citation (qui bien sûr, n’est pas le plagiat, même dans l’extension très large et complexe de la notion chez Hohl). En effet, sa pensée est complexe, semble parfois contradictoire, n’est pas tendre ni douce, elle est très exigeante, tout a été manifestement conquis de haute lutte et de chaque mot il a essayé d’être pleinement responsable. «&#0160;Si l’on prend suffisamment de recul, l’art de citer n’apparaît pas plus facile que l’art d’écrire&#0160;». (p. 196)<br />«&#0160;Une belle citation, c&#39;est à la portée de tout le monde. (Il suffit de puiser dans les sentences de Goethe, qui sont presque toutes bonnes). Mais c&#39;est à partir de la deuxième citation que les choses se compliquent. – Certains de mes livres viennent du marché aux puces. Dans les marges, mes prédécesseurs ont fait des annotations&#0160;: un trait marginal ne m&#39;apprend en général rien sur leur personnalité (s&#39;il s&#39;agit de bons livres). Mais il suffit de deux ou trois traits pour que me vienne un soupçon fatal&#0160;: je devine de quelle manière ce brave lecteur a compris les choses, et quelle œuvre s&#39;est imprimée dans son esprit... Un soupçon qui ne tarde pas à se transformer en certitude, avant même que mes yeux ne tombent sur des ‘bravo !’ ou des ‘comment&#0160;?’». <br />→ cette expérience je l’ai faite bien sûr, avec tel ou tel livre de bibliothèque, devinant à la nature des remarques (ah le chasseur de coquilles&#0160;!) quelque chose de la nature du lecteur passé par là avant moi. Et comme je suis une intense souligneuse et annotatrice de mes livres, je redoute le pire&#0160;: quelle exposition aux yeux des lecteurs qui d’aventure passeront par là (heureusement s’il y en a, ils seront extrêmement rares, eu égard à ce que sont la plupart de mes livres). <br /><br /><strong>La lecture<br /></strong>«&#0160;Cet homme lit avec une telle force, qu’il en vient à se demander s’il n’est pas lui-même l’auteur du texte (Lichtenberg était un lecteur de ce genre). (p. 196)<br /><br /><strong>Une étrange expérience<br /></strong>Hier matin, quittant des yeux écran et clavier, j’ai laissé mon regard errer sur le mur de photos sur lequel s’appuie mon bureau. Mes yeux se sont arrêtés sur un portrait de ma mère, qu’un rayon de lumière, très focalisé, éclairait intensément. Effet saisissant, comme si je l’interrogeais sur la question que je me posais et qui m’avait fait lever les yeux. Et puis, tout doucement, la lumière a diminué et s’est éteinte, comme si quelque chose de l’échange était terminé. Un nuage avait passé. <br /><br /><strong>Goethe<br /></strong>Goethe au fil des jours ou des heures... comme j’aime lire les maximes et réflexions, qu’elles émanent de lui ou d’autres, Hohl, La Rochefoucauld...<br />«&#0160;Lorsque quelque chose me déplait, je la laisse tomber ou l’arrange&#0160;». Ce qui me fait songer à la phrase de Cage dont je n’ai jamais pu retrouver l’origine exacte et qui dit que si un son lui déplait, alors il l’écoute encore plus intensément. En ligne, je trouve «&#0160;quand un bruit vous ennuie, écoutez le&#0160;» mais jamais la source n’est donnée. <br /><br /><strong>L’intention<br /></strong>Cela que reprendrait volontiers Hohl (qui cite si souvent Goethe&#0160;!)&#0160;: «&#0160;Dans les œuvres de l’homme comme dans celles de la nature, c’est aux intentions qu’il faut surtout s’attacher.&#0160;» [1078]<br />→ A propos des <strong>chiffres entre crochets</strong>, ce sont ceux donnés dans la traduction de Pierre Deshusses. J’ai tenté de trouver l’original allemand et sur l’exemplaire trouvé, en vieil allemand de surcroît, il y a pléthore de références et 1070 semble ne pas correspondre à ce que je lis là. je pensais trouver en ligne une version «&#0160;moderne&#0160;» avec la numérotation en vigueur aujourd’hui des <em>Maximen und Reflexionen</em> de Goethe, je suis bredouille&#0160;! <br /><br /><strong>Puisqu’aujourd’hui le <em>Flotoir</em> rit&#0160;! <br /></strong>«&#0160;On ne peut pas vivre pour tout le monde surtout pas pour ceux avec qui on n’aimerait pas vivre.&#0160;» (p.26) Oups, ça met de côté pas mal de monde, là&#0160;! &#0160;<br />Et moins drôles, encore trois réflexions sur la nature humaine<br />«&#0160;On ne connait que ceux par qui l’on souffre&#0160;», c’est terrible, car terriblement pertinent (p. 29)<br />Très juste aussi bien sûr cela&#0160;: «&#0160;Le comportement est un miroir où chacun révèle son image.&#0160;» (p. 30) Et enfin «&#0160;Chacun n’entend que ce qu’il comprend&#0160;» (p. 30). Se demander alors si ce n’est pas un des aspects du «&#0160;travail&#0160;» que d’essayer d’entendre, peu à peu, aussi, ce qu’on ne comprend pas. Et le champ est infini, à l’échelle individuelle, comme à l’échelle collective. Je suis frappée en ce moment par la juste insistance mise par nombre de commentateurs de qualité sur le fait que nous jugeons en quelque sorte à partir de notre système de valeurs, de pensée, ne voulant pas «&#0160;entendre&#0160;» qu’ailleurs, on pense voire on sent différemment les choses. Bref que <strong>notre grille de lecture</strong> est loin d’être universelle, comme nous avons tendance à le croire. Il faut apprendre les langues étrangères&#0160;! <br /><br /><strong>Émerveillement, admiration<br /></strong>Cynthia Fleury démontre comment le <strong>ressentiment</strong> est un vrai poison de l’âme et de l’esprit, car il barre tout le réel en sa vérité, il le déforme et met à mal la capacité d’émerveillement et d’admiration. Elle le décrit comme une «&#0160;convergence de l’envie, de la haine et de la colère&#0160;» (p. 77). Elle invoque ici <strong>Descartes</strong> et <strong>Deleuze</strong>, car c’est une des merveilles de son livre, qu’elle donne accès à des auteurs et des textes importants, sur lesquels elle s’appuie. «&#0160;Deleuze revient sur cette impuissance à admirer, à respecter et à aimer, chez les sujets épris de ressentiment. Je dis ‘épris’, car il y a quelque chose d’un ravissement pervers chez ces derniers&#0160;; ils se laissent ravir par le ressentiment.&#0160;» (p. 79)<br />C&#39;est que «&#0160;l’admiration, couplée à la générosité et à l’humilité, dans sa version la plus cartésienne possible, n’est pas un fanatisme mais un sentiment raisonnable&#0160;: apprendre à regarder le monde ou un autre, les admirer au sens où l’on saisit aussi chez eux la singularité qui permet d’augmenter son apprentissage général, renvoie à cette aptitude bien connue dans la philosophie&#0160;: la capacité d’étonnement (<em>admiratio</em>) ou de questionnement, délivrée de toute tentation de dénigrement. Admirer c’est provoquer l’éveil en soi, ouvrir la capacité cognitive, permettre la mobilité de l’esprit et du corps, permettre donc l’agir.&#0160;» (p. 79-80)<br />D’un côté <strong>l’admiration</strong> qui ouvre de nouvelles voies, qui augmentent l’esprit et son champ d’action, de l’autre le ressentiment qui produit «&#0160;un rétrécissement de l’âme&#0160;». Deleuze parle de la <strong>capacité dépréciative</strong> de l’homme de ressentiment. <br />Elle n’épargne pas son lecteur Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;Il est vrai qu’il n’est pas simple de considérer que ses malheurs, s’ils sont sérieux, ne doivent pas être pris au sérieux. C’est là un travail, un effort sur soi, assez déplaisant, car il faut s’éloigner, prendre de la distance – cette distance que nous mettons face aux malheurs du monde, qui ne nous est donc pas étrangère, à ceci près qu’il ne s’agit pas nécessairement de mise à distance, mais d’ignorance, de manque d’empathie ou de considération, d’égoïsme en somme. Nous croyons prendre au sérieux les malheurs du monde, mais la réalité est tout autre. Nous ne les prenons pas au sérieux. Alors quand nous prenons au sérieux nos propres malheurs, le ridicule de la chose et l’impertinence de celle-ci sont d’autant plus flagrants.&#0160;» (p. 81)<br />Et un peu plus loin, cette insistance sur «&#0160;l’obligation éthique et intellectuelle de ne pas fausser plus durablement ses jugements, et préserver non seulement la santé personnelle mais également celle, plus collective, liée au sentiment démocratique. C’est là un exercice quasi stoïcien, ‘aristocratique’, au sens où il fait appel au ‘meilleur’ de soi-même – si le rapport élitiste doit être préservé, c’est d’abord avec soi-même, avec cette idée que l’on s’impose à soi-même une discipline, une méthode, une visée éthique.&#0160;»<br />→ Ce sont des exigences qui s’imposent particulièrement en ces temps où <em>urbi et orbi</em> la démocratie est bousculée, contestée, en danger. C’est d’un très haut niveau d’exigence. <br /><br /><strong>Ne pas aimer mais vouloir être aimé<br /></strong>Le terrible et juste portrait à charge continue&#0160;: «&#0160;celui qui n’aime pas, qui veut être aimé et que l’absurdité de la chose n’interpelle pas. ‘Être aimé, nourri, abreuvé, caressé, endormi. Lui, l’impuissant, le dyspeptique, le frigide, l’insomniaque, l’esclave. […] Il considère comme une preuve de méchanceté notoire qu’on ne l’aime pas’.&#0160;» (Citation de Gilles Deleuze in <em>Nietzsche et la philosophie</em>). (p. 82-83)<br />«&#0160;Lorsque le ressentiment est déployé pleinement, nous l’avons vu, ressentiment de l’avoir et ressentiment de l’être ne se dissocient plus&#0160;; on ne guérit pas le second par le premier, même si l’avoir peut paraître infini – ce qu’il ne sera jamais. Ce qui sera donné ne sera jamais assez.&#0160;» (p. 83-84)<br />Un ressentiment résolument déployé <strong>n’est plus apte à la négociation, à l’échange, à la conciliation</strong> dit encore Cynthia Fleury, dont il faut ici rappeler qu’elle est aussi psychanalyste. <br /><br /><strong>Le bonheur<br /></strong>Ici belle définition du bonheur, en lien une fois encore avec la question du <strong>travail sur soi</strong>&#0160;: «&#0160;Le bonheur, logiquement, dans toute éthique, est un effort, il est inséparable d’un travail sur soi, d’un perfectionnement de l’âme, il n’est pas exempt de souffrance, il est une forme de conscience apte à synthétiser le tout, avec ses manques, et à déployer malgré cela une puissance d’affirmation de soi et de la vie.&#0160;» (p. 84)<br />→ Oui pour moi qui cherche à définir constamment cette idée du travail qui a fait irruption dans le champ ces derniers mois, peut-être à partir de Rilke, puis grâce à Grothendieck, Ludwig Hohl et maintenant Cynthia Fleury, ce serait le chemin, il y a là une belle définition de ce qu’il peut être, &#0160;dans sa visée de «&#0160;déployer une puissance d’affirmation de soi et de la vie&#0160;». Affirmation de soi non pas de manière égocentrée, nombriliste, mais parce qu’on est venu au monde comme un <strong>être singulier</strong>, qui doit vivre et accomplir sa singularité, avant de disparaître à jamais, avec ou sans traces, peu importe. <br />C&#39;est aussi un moyen de lutter contre le désespoir dans ce temps où tout ce qui est humain est bafoué de la manière la plus atroce qui soit, au point de nous <strong>déborder psychiquement</strong>. Le but des forces de mort est de susciter le désespoir et donc la disparition, la destruction. C’est donc important de résister au désespoir. <br /><br /><strong>Traverser le ressentiment<br /></strong>Si elle est si dure pour le ressentiment et pour ce qu’elle appelle «&#0160;l’homme de ressentiment&#0160;», Cynthia Fleury, c’est parce qu’elle pense que «&#0160;celui-ci peut être traversé, mais y succomber, y rester indéfiniment coincé, c’est produire l’esclave en soi, c’est se soumettre à la passion mortifère.&#0160;» (p. 87)<br />→ C’est passionnant de recopier ces passages, alors que depuis leur soulignement, la lecture a continué, progressé et a abordé les pages sur le fascisme et des considérations liées au contexte actuel. Comme si ce qu’on a lu, puisqu’on recopie, est maintenant gros de ce qui va venir, sentiment très particulier. <br />Le ressentiment a part liée avec les <strong>origines de la vie psychique</strong>. Il y a eu un déficit dans son élaboration qui a conduit à cette empreinte du ressentiment sur toute la vie&#0160;: le «&#0160;jeu subtil de l’apprivoisement de la distance, de la coupure, de la symbolisation, autrement dit ce qui permet de couper sans faire disparaître, ce qui permet de maintenir la présence de ce qui est absent, c’est bien cela aussi qui est déficitaire dans le ressentiment.&#0160;» (p. 90)<br />Et cela ne permet pas de faire l’apprentissage de la vraie liberté qui n’est pas «&#0160;affaire de toute-puissance, elle est affaire de désaliénation par rapport aux pulsions propres et à celles des autres.&#0160;» (p. 91)<br />→ non pas faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, non pas qu’autrui fasse ce que je veux, mais bien plus difficile mais plus fécond et plus sain pour l’équilibre psychique, <strong>se désaliéner</strong> au maximum de mes pulsions, me distancier de celles des autres, ne pas m’y soumettre, devenir moi-même pas à pas, dans une démarche qui m’apparait un peu (tans pis si je fais un contresens) comme celle de Descartes. <br /><br /><strong>Une contradiction qui domine ces temps<br /></strong>«&#0160;Cette contradiction – dénigrement de la loi et absolue revendication de celle-ci – est au cœur du ressentiment, qui ne perçoit pas la nature de son délire en désirant ce qu’il prétend honnir.&#0160;» (p. 92-93)<br /><br /><strong>La capacité d’agir<br /></strong>Les pages sont parcourues de maintes considérations sur les notions de passif et d’actif. «&#0160;Avant de poser un objectif, une finalité de l’action, il faut déjà, de façon mécanique, vitaliste, reprendre le chemin de l’agir&#0160;: par exemple, simplement marcher, se mettre en mouvement et, à l’occasion de cette marche, tenter le déploiement d’une attention. C’est tout sauf simple&#0160;; accepter l’humilité d’une telle démarche est déjà un pas immense. Or, nous l’avons vu, il y a une réelle perte d’humilité chez les sujets atteints du ressentiment. On découvre – mais est-ce là une découverte&#0160;?&#0160;– que l’humilité est une capacité et non une insuffisance&#0160;: c’est une version conscientisée du manque qui est le nôtre, tout en étant une tentative de refuser la déresponsabilisation sans pour autant verser dans le délire de toute-puissance, croyant qu’on peut faire disparaître ce manque. Le manque, telle est la grande question de la naissance. Naître, c’est manquer.&#0160;» (p. 95-96)<br />Admirable, ce <strong>naître c’est manquer</strong>. Il faut toute une vie pour surmonter cette perte initiale, ce manque abyssal des premiers jours, le <strong>paradis perdu</strong>. Surtout sans doute pour ceux qui ont été relativement protégés <em>in utero </em>puis confrontés à l’abandon, à la brutalité, à l’indigence, à la violence à peine le premier cri proféré. Là peut naître un ressentiment absolu, et presqu’insurmontable. <br /><br /><strong>Et revoilà le rire<br /></strong>Mais il devait être présent, caché quelque part dans la mémoire, puisque j’ai lu auparavant ces mots&#0160;: «&#0160;j’ai choisi l’humanisme du rire, non ce rire tonitruant, ce rire disparaissant, ce sourire peut-être, réel, mais disparaissant, quelque chose qui ne faiblit pas, mais qui ne recherche pas la grandeur à n’importe quel prix, car celle-ci serait ternie. Là encore, c’est dur d’abandonner le rêve du plein, du soi immense, du soi apte à la satisfaction&#0160;; c’est dur d’abandonner ce rêve sans s’abandonner soi-même, sans renoncer à l’obligation du travail sur soi.&#0160;» (p. 97-98)<br />→ Comme j’ai jadis fait des relevés de «&#0160;lumières&#0160;» ou de «&#0160;sons&#0160;» quotidiens, il serait salutaire, peut-être, de faire quelques relevés de choses drôles, gaies, joyeuses. Un peu ce que sont parfois les «&#0160;Flacons de sels&#0160;» de ce <em>Flotoir</em>, selon le modèle chipé à Françoise Héritier (avec un tel nom, elle ne peut que me pousser à accepter le legs&#0160;!)<br /><br /><strong>La verbalisation&#0160;: faire maison<br /></strong>Cynthia Fleury consacre ensuite de longues pages au travail de l’analyse avec un être en proie au ressentiment, travail particulièrement difficile, montre-t-elle. «&#0160;La verbalisation réactive le mal mais l’apaise également&#0160;: lorsque le sentiment d’exil est trop fort, il y a peu de choses pour résister. Il y a encore la parole, la sienne propre, raffinée par l’effort analytique, qui peut parfois donner enfin un sentiment de refuge. Une séance peut faire maison, habitat. Cette aptitude n’est certes pas le privilège de la cure analytique&#0160;: elle est l’une des vérités profondes de l’écriture, de la lecture, de la parole de l’œuvre en règle générale.&#0160;» (p. 103)<br /><br /><strong>Aux sources du ressentiment avec Montaigne<br /></strong>Je l’ai déjà écrit, c’est une des forces de ce livre de Cynthia Fleury que de faire référence, constamment, pas pour l’érudition mais en quelque sorte pour la pédagogie, à de grands auteurs&#0160;: Nietzsche, Deleuze, <strong>Montaigne</strong>, notamment. «&#0160;Montaigne, comme tout bâtisseur de l’humanisme, sait distiller au travers des <em>Essais</em> des indices pour penser la nature du ressentiment, des faiblesses humaines, des coutumes, des réflexes conditionnés, des complaisances, des petites lâchetés ou des amertumes plus grandes.&#0160;»<br />Ce chapitre avec Montaigne clôt la première partie et je frissonne en tournant la page et découvrant de quoi il va être question (déjà souvent sous-entendu dans la première partie), le fascisme. «&#0160;II. Fascisme. Aux sources psychiques du ressentiment collectif.&#0160;»&#0160; <br /><br /><strong>Les elfes<br /></strong>Au terme d’une superbe description-évocation d’un paysage transformé par le temps et le travail de la mémoire, Hohl écrit&#0160;: «&#0160;Il ne faut pas approcher les elfes, tu ne peux les posséder, ni les enfermer dans ton armoire. Ils disparaissent dès que tu veux les atteindre. (Sont-ils alors définitivement perdus pour toi&#0160;? Marche&#0160;! Tu les reverras, si les nuits sont bonnes). Ils sont l’image de toutes ces autres merveilles que seul un travail incessant nous permet de contempler – travailler, c’est nager dans le courant changeant des phénomènes. Le travail, c’est <em>ton</em> perpétuel mouvement pour obtenir, et reconquérir à chaque instant, la vérité, dans son exacte proximité, sa juste distance.&#0160;» (in <em>Nuances et détails</em>, p. 49).<br /><br /><strong>Hubert Lucot, A mon tour<br /></strong>Immense bonheur à plonger de nouveau dans la prose d’Hubert Lucot, comme un retour à la maison. <em>À mon tour</em> parait enfin, plus de 5 ans après la mort d’Hubert Lucot, le 18 janvier 2017. Pourquoi tout ce temps, je n’en sais rien&#0160;; j’ai l’impression non pas de l’avoir quitté hier mais de ne pas l’avoir quitté, qu’il est resté là, dans quelque pièce secrète, chez moi et que soudain il me parle de nouveau. Ce n’est pas une conversation, je ne l’ai pas connu, je ne l’ai lu que tard, mais la traversée dans ses livres que j’ai faite dans les deux années qui ont précédé sa mort a inscrit quelque chose, très profondément en moi. <br /><br /><strong>Le fondu enchainé<br /></strong>Chez Hubert Lucot, il y a souvent une sorte de glissement de prose, de mémoire. Un peu comme ce que j’ai ressenti, très concrètement en lisant <em>Tache jaune, Monochrome bleu, sorte de blanc</em>, d’Éric Villeneuve. L’ancrage temporel précis ne joue plus, on pourrait peut-être dire que l’on devient <strong>quanta dans l’espace-temps,</strong> à la fois ici et là, hier et demain, en avant et en arrière. Dans les plus beaux passages, ceux qui ne sont pas liés à une narration plus précise, par exemple les scènes d’hôpital, dans les «&#0160;trajets&#0160;» et promenades par exemple, il y a de ces glissements perpétuels qui sont un véritable tracé d’un flux de conscience. Il y faut un travail et une virtuosité d’écriture extraordinaire. <br /><br /><strong>Écriture<br /></strong>Lorsque j’ai ouvert <em>À mon tour</em>, qui est donc le dernier livre d’Hubert Lucot, la splendeur sensible de cette écriture m’a sauté aux yeux et au cœur. Les éléments glissent ou coulissent lentement les uns sur les autres. Comme un <strong>fondu-enchaîné,</strong> cette expérience princeps pour moi dans l’enfance. A partir des montages photographiques de mon père, à l’aide d’un dispositif artisanal construit par Pichonnier, une boutique photo bien connue autrefois, près des Invalides, à Paris. Un plateau horizontal pour poser les deux projecteurs et devant eux, &#0160;une plaque verticale dans laquelle étaient insérés deux diaphragmes d’une dizaine de centimètres de diamètre, actionnés par une petite manivelle&#0160;:l’un s’ouvrait progressivement tandis que l’autre se fermait, une des photos s’effaçait doucement tandis qu’apparaissait, imperceptiblement, puis de plus en plus nettement l’autre photo. Avec de merveilleux états intermédiaires de superpositions que je tente de reproduire quand je fonds deux ou trois de mes photos. [À l’époque, années cinquante et soixante, n’existaient pas encore des projecteurs où l’on chargeait les deux bacs de diapositives et qui réalisaient automatiquement le «&#0160;fondu-enchainé&#0160;»]. <br />Et ce mot me fascinait, fondu et enchaîné et plus encore ce que je voyais, d’autant qu’en plus de la projection il y avait la <strong>bande-son</strong>, conçue aussi par mon père à partir de musiques choisies pour leur lien sensible avec les images. Car il n’était pas ici question de banale et souvent très ennuyeuse séance diapo de vacances ou de voyage. Non c’était une construction, une œuvre au fond, le fondu-enchaîné, avec des photos parfois à la limite de l’abstraction, marquée par l’amitié de mon père avec le peintre abstrait Pierre Wemaëre et accompagnée d’une vraie bande-son où dominaient Debussy, Ravel &amp; Les Ondes Martenot de la <em>Fête des belles eaux</em> de Messiaen, etc. Quelle merveilleuse <strong>initiation à l’univers sensible</strong> et à l’art pour une toute petite fille&#0160;! <br /><br /><strong>Est ou sera&#0160;? <br /></strong>Écrivant à propos du livre d’Hubert Lucot, que ce <strong>sera</strong> son dernier livre, je corrige et reprends la formule qui est sur la quatrième de couverture de l’édition P.O.L. <strong>Est</strong> son dernier livre. Et ça change tout. <strong>Sera</strong>&#0160;: plus jamais de livres d’Hubert Lucot. <strong>Est</strong>, oui c’est le dernier livre paru, et aussi le dernier livre qu’il aura écrit, semble-t-il, sauf à retrouver dans les archives déposées à L’IMEC [amusante scène de remise des archives d’un des livres à des représentants de l’Institut Mémoire de l’Édition contemporaine] des livres non publiés. <br /><br /><strong>Fondu-enchaîné encore<br /></strong>Chez Hubert Lucot, il y a vraiment fondu-enchaîné avec tout un travail sur la transition, la modification d’un élément en l’autre se fait insensiblement, de sorte que, lectrice, je suis souvent délicieusement (oui&#0160;!) déstabilisée. Je passe de la description de cette porte au lit de mort d’A.M., la femme et l’amour de toute une vie de H.L. (il utilise beaucoup les initiales et c’est aussi une forme de l’écriture, car les initiales suscitent un minuscule (ou parfois grand) travail chez le lecteur. Qui est-ce&#0160;? Est-ce elle, est-ce lui&#0160;? <br />J’aurais aussi à faire tout un petit <strong>travail d’ajustement</strong> en lisant l’évocation de Marie-Hélène Dhenin qui pour moi, lectrice passionnée de <em>Portrait d’une dame</em>, est la compagne d’Alain Frontier. Oui certes, mais pas que...&#0160;; <br /><br /><strong>Une étude ou un petit essai<br /></strong>J’adorerai lire une étude scientifique ou construire un petit essai sur les <strong>mouvements de conscience</strong> chez le lecteur&#0160;!<br /><br /><strong>Lucot, relevés<br /></strong>«&#0160;Je me détourne vers le carré bleu ciel 29 de l’autobus portant sereinement dans son corps le Marais traversé.&#0160;» (p. 10)<br />«&#0160;Fatigué, je cherche en moi le désir de quitter mon fauteuil pendant les vingt derniers kilomètres d’une étape du Tour de France 2015.&#0160;» (p. 11)<br />«&#0160;Le ciel couvert chauffe l’immense parvis de la Défense peu peuplé ce dimanche, deux pieds nus adorables reposent à plat sur la dalle détachant le rugis de dix ongles, deux lanières de jais raient chaque pied, lequel dissimule totalement la semelle de la tong.&#0160;» (13). <br />«&#0160;Merveilleuse place des Vosges à 8 heures du matin (6 heures au soleil), le square est arbres noirs et ombres sur le sol&#0160;». <br />→ frappent ici la qualité quasi photographiques des descriptions d’Hubert Lucot, mais aussi l’extrême précision. <strong>Précision</strong> de l’observation, de la situation, il est important de dire l’heure au soleil pour qualifier l’éclairage), précision des mots. Si quelque chose de photographique, rien d’un cliché et aucun flou artistique cache-misère. Ce que montre Hubert Lucot est là. <br />Sans «&#0160;trop&#0160;»&#0160;: «&#0160;Recroquevillé dans le lit, j’ai fini <em>Faux jour</em> à 23h40. Troyat tant méprisé est un véritable écrivain, mais qui en rajoute. En quelques jours je saurais couper les <em>trop</em>, ligne à ligne, mot à mot, j’intensifierais le texte.&#0160;»<br />→ 1. Je prends une <strong>leçon d’écriture</strong>&#0160;; 2. Je pense que c’est un des secrets, parmi beaucoup d’autre, de l’écriture de Lucot. Glissements et aussi concaténation, en éliminant tous les <em>trop</em>. <br /><br /><strong>Vie et travail<br /></strong>«&#0160;La séance de travail me rendra à moi, mais la table me coupe de <em>la vie.</em> Mes sorties ont produit la majeure partie de mes livres&#0160;» (p. 19) <br /><br /><strong>L’arc électrique<br /></strong>Cette très belle image pour évoquer aussi ce qui se passe dans la conscience et ensuite dans l’écriture d’Hubert Lucot. L’arc électrique. Celui qui soudain enflamme deux éléments lointains, distincts. «&#0160;Je lis son nom&#0160;: château Léognan-Pessac, un arc électrique unit mon fils Emmanuel, résident à Pessac et son aïeul Eugène&#0160;» (p. 18). <br />→ Ma capacité à mémoriser les noms propres repose le plus souvent sur les jeux d’associations. <br /><br /><strong>Un ciel<br /></strong>Un «&#0160;ciel&#0160;» devant lesquels tous ceux que j’ai pu écrire, ils sont nombreux, pâlissent pour ne pas dire <em>vanish</em>&#0160;: «&#0160;Devant moi, un lac d’émeraude fait osciller sa fluorescence, nulle part je n’ai assisté à un tel spectacle, ni au Chili, ni en Polynésie, ni dans le nord de la Sardaigne que borde la surprenante <em>mare Smeraldo.</em> Venu d’une galaxie lointaine ou remonté depuis le centre de la Terre, le météore radioactif est surplombé par des traînées de couleur framboise qui traversent la voûte céleste et s’élargissent au-dessus de l’horizon.&#0160;» (p. 21)<br /><br /><strong>Exit le p.<br /></strong>Décision pratique et graphique, je décide de supprimer le petit p. qui précède le numéro de page, ça va de soi). Le p. est un <em>trop</em>&#0160;! <br /><br /><strong>La flèche de Notre-Dame<br /></strong>Vertige en lisant ces mots&#0160;: «&#0160;la flèche de Notre-Dame, dépasse sur ma droite&#0160;» (43)<br />L’intangible flèche, toujours là, allant de soi, pensait-on en 2015. Et la lectrice qui passe par là reçoit comme un choc. Elle était là. Elle n’est plus là. Elle sera là, bientôt nous dit-on, mais ce ne sera plus la même. Je pense à l’aura benjaminienne de la première, mais ne suis pas sûre de faire un juste usage du concept.<br /><br /><strong>Rencontres<br /></strong>Je fais aussi dans ce livre la rencontre de plusieurs personnalités du monde littéraire. J’ai parlé déjà de Marie-Hélène Dhenin, voici Denis Roche et sa mort. Il est constamment question de mort, de <strong>disparition</strong> dans ces derniers livres d’Hubert Lucot, avec comme cœur, la mort de A.M. Ce serait le centre radioactif, le <strong>foyer irradiant</strong>, de tous ces grands textes. Les morts, les maladies, les hôpitaux, les parcours médicaux retracés avec force détails, tout cela naît de la mort d’A.M. Il y a beaucoup de personnage, dans ces livres, ceux de la vie familiale, les amis, les écrivains. <br />Tiens, revoici Marie-Hélène Dhenin dans un passage très intéressant sur les langues&#0160;: «&#0160;Hier après-midi (...) l’ancienne khâgneuse va à pied au lycée Faidherbe de Lille. Fait onirique&#0160;: un demi siècle ne l’a pas changé (...) toute une vie se déroula dans les murs scolaires – comme écolière, comme étudiante, comme enseignante – pendant laquelle les deux langues mortes qui la faisaient vivre sont mortes, et le français littéraire, le français est moribond, les mots <em>cool</em> et <em>fuck</em> suffisent pour se faire comprendre, la petite Marie-Hélène a acquis durement un savoir merveilleux qu’à la fin de sa carrière la société postmoderne lui a demandé de ne plus transmettre.&#0160;» (46)<br /><br /><strong>La clarté jeunette<br /></strong>Plus loin, Lucot évoque une autre histoire, celle de son premier contact avec la littérature&#0160;: «&#0160;(...) la clarté jeunette du nom Clément Marot, le premier des écrivains étudiés, c’est me rappeler une fois encore que la plus formidable des aventures a débuté le 1<sup>er</sup> octobre 1949&#0160;: j’entre en seconde, j’ai quatorze ans&#0160;; pendant vingt et un mois, se déroulera pour mes camarades et moi le feuilleton de la littérature française.&#0160;» (58)<br /><br /><strong>Table, lit<br /></strong>Lucot se promène, les promenades sont une part importante de la matière de ses livres, puis il rentre chez lui&#0160;: «&#0160;presque chaque jour, depuis quelques années, je vais au bout du monde, là où le droit se courbe, le courbe nous protège, utérins. De <em>l’ailleurs ici même</em> je reviens à mes tables (écrire, manger) et à mon lit&#0160;: dormir, rêver, paresser, voire me morfondre, l’aventure et l’impossibilité de l’aventure toujours se mêlent. Sans le tramway, construit récemment et inachevé, mes deux derniers livres seraient autres.&#0160;» (49)<br />→ et moi depuis que je les ai lus, ces livres, très souvent, passant près de ce tramway, je pense à Hubert Lucot et je range cela dans mes Flacons de sels&#0160;! <br /><br /><strong>Horodaté<br /></strong>Grande précision souvent pour situer le moment d’un évènement, beaucoup de dates. Parfois c’est tragique&#0160;: «&#0160;Instinct, instant, j’horodate le choc historique&#0160;: lundi 28 septembre, 16h19.&#0160;» (54). H. Lucot vient d’apprendre une forte suspicion de cancer. <br />Un peu plus loin, il se demande à qui faire part de la nouvelle. Parmi les amis proches, cette autre personne qui «&#0160;bavarde répandra l’information, je ne lui reprocherai pas, qui ai passé ma vie scripturale à me montrer habillé nu&#0160;» (55). «&#0160;Le poumon aura accompagné toute ma vie, siège de l’échange hédonique et mortel entre la fumée et mon sang.&#0160;» (56). <br /><br /><strong>Le réel m’enferme dans sa douceur<br /></strong>Il y a des temps de pause&#0160;: «&#0160;Montant dans le premier des autobus qui me mèneront à la Porte de Choisy, je suis à l’écart de mon destin, le réel m’enferme dans sa douceur&#0160;»<br />→ sans doute que ce réel salvateur répond en quelque sorte à <strong>l’amour et à l’attention si fine</strong> que Lucot lui a toujours porté. <br />Un peu plus loin il est question du «&#0160;flux involontaire&#0160;» de la conscience qui va situer le personnage Lucot tout à fait ailleurs, dans un autre espace et un autre temps. Fondu-enchaîné&#0160;?<br /><br /><strong>Maximen und Reflexionen<br /></strong>Bonne pioche encore dans les <em>Maximes et Réflexions</em> de Goethe, le choix opéré et traduit par Pierre Deshusses. Il est question de prédisposition et de volonté&#0160;: «&#0160;les prédispositions se développent certes selon la nature, mais elles doivent être exercées par la volonté et progressivement intensifiées&#0160;». N’est-ce pas exactement le travail préconisé par Rilke, Hohl et cie&#0160;? (31)<br />Un peu plus loin «&#0160;les botanistes ont une classe de plantes qu’ils appellent <em>incompletae&#0160;</em>; de la même façon, on pourrait dire qu’il existe des individus incomplets. Ce sont ceux dont les aspirations et les désirs ne sont pas en rapport avec leurs actes et réalisations&#0160;» (34)<br />Et moi de me demander si ce fameux travail ce n’est pas précisément tenter, à sa mesure, quelle qu’elle soit, de <strong>combler le fossé entre aspirations et réalisations</strong>&#0160;? &#0160;<br /><br /><strong>La collecte<br /></strong>Ma collecte de petits cailloux sur la plage, elle est pour moi. Elle n’intéresse pas autrui. Elle ne parle pas à celui qui ne l’a pas effectuée. Il en va sans doute de même de ce <em>Flotoir</em> pour beaucoup. Mais il arrive que dans le panier de l’autre, on trouve quelque chose qui correspond à ses propres collections. <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>La splendeur du petit jardin public hier, la paix qui régnait, je pouvais presque tâter le bien-être de tous ceux qui étaient là, à lire, rêver, parler, pique-niquer, dormir au soleil sur la pelouse – mes lectures loin des sentiers battus – les fleurs des arbres, blanches, si éphémères, celles du frêne et celle du prunus – aimer voir des petites filles en robe, dans leur mouvement – penser à jacques-henri lartigue – saisir au vol d’une photo les extraordinaires attitudes en mouvement de tout jeunes enfants jouant au ballon ou courant – retrouver la terrasse de meudon avec ses pelouses très vertes, constellées de petites marguerites, ponctuées de bandes de jonquilles, le blanc, le jaune, le vert – le plaisir toujours renouvelé de pouvoir travailler ses photos, équilibrer les couleurs, les parties sombres et les parties claires, oh, à peine, pas de retouche invasive et dénaturante, non <strong>s’approcher de ce qu’on aura vu</strong> - <br /><strong><br />Du carnet<br /></strong>«&#0160;Une première esquisse des carnets qui seront, toute sa vie durant, la trame continue de son œuvre, son réservoir.&#0160;» (Christian Travaux <a href="https://is.gd/TmIFnh">à propos</a> de Paul de Roux, que j’aime tant aussi). <br /><br /><strong>En sauver l’ombre<br /></strong>«&#0160;Un insecte qui vient sauter sur la page où l’on écrit, et que l’on note tout aussitôt (p.79) pour en sauvegarder la trace, la merveille, le bref miracle. En sauver l’ombre.&#0160;» (<a href="https://is.gd/TmIFnh">ibid.)</a><br /><br /><strong>Sauver l’ombre<br />En sauver l’ombre</strong>, magnifique formulation à laquelle je repense en préparant la publication d’un <a href="https://is.gd/5cHWOs">passionnant essai</a> de Vincent Wahl dans <em>Poezibao</em>. Je m’interroge au demeurant sur le fait qu’un tel texte arrive chez <em>Poezibao,</em> qui est fier de l’accueillir, me posant cette question&#0160;: quelles autres terres d’accueil pour ce type d’essai&#0160;? Au stade de ma réflexion, il n’y en a pas. Et <em>Poezibao</em> est si petit, eu égard à ce dont il est question ici.<br />Extrait&#0160;: «&#0160;La question de la <em>désinhibition </em>revient souvent. Il s’agit de ce qui permet de s’accoutumer progressivement à, <em>normaliser, </em>ce qui auparavant, eût paru intolérable. Ses instruments&#0160;: le lobbying, les coups de force technique, la récupération de la critique, les simulacres de prise en compte, etc. Il est proposé de les repérer dans le passé, afin de pouvoir en faire <em>une lecture dynamique. D</em>’éviter<em> les récits grandioses et impuissants sur la modernité</em>, l’accusation récurrente des <em>monstres sacrés</em> (intelligence humaine dévoyée, démographie, posture judéo-chrétienne de domination de la nature, modernité aveugle et dominatrice).<em> La petitesse des process de désinhibition,</em> estiment les auteurs, <em>nous rappelle que la modernité n’est pas ce mouvement majestueux, inexorable et spirituel dont nous parlent les philosophes. On peut au contraire la penser comme une somme de petits coups de force, de situations imposées, d’exceptions normalisées. </em>On retrouve l’appel au récit collectif, multiplié, à la mémoire partagée, à la réappropriation de l’histoire. Lesquels de ces récits nous permettront-ils de continuer à vivre, au-delà du point de non-retour ? Le livre cite ici Jeanine Salesse&#0160;: <em>Quelles paroles faut-il semer, pour que les jardins du monde redeviennent fertiles&#0160;?</em> Les enjeux de mémoire et de la parole retrouvées sont donc à la base de <em>l’Événement Anthropocène</em>, qui cite aussi René Char et <strong>Henri Michaux</strong>. Logiquement donc, c’est un poème, une épopée, composée par <strong>Laurent Grisel,</strong> qui relèvera le défi.&#0160;» (<a href="https://is.gd/5cHWOs">lire tout l’essai</a>)<br />→ Concernant la désinhibition, on craint que ce qui nous travaille au plus profond, aujourd’hui, de cette guerre en Europe, quitte petit à petit le devant de la scène médiatique, que nous risquions d’élever notre seuil de tolérance, alors qu’il faudrait le baisser. Nous n’irons sans doute jamais à Marioupol. <br /><br /><strong>Trajectoire (De l’épopée)<br /></strong>Je cite encore ici Vincent Wahl rendant compte, magnifiquement, d’un livre de Laurent Grisel&#0160;: «&#0160;Pour Italo Calvino, les épopées d’aujourd’hui sont des récits qui confrontent l’homme pris dans l’Histoire à une nature immuable. Mais immuable, la nature ne l’est plus&#0160;: <em>l’Événement anthropocène</em> nous rappelle que l’humanité est désormais une force géologique, capable d’agir sur elle. Dans son poème, Grisel nous fait vivre en accéléré cette évolution, et son aboutissement possible : une Terre rejoignant la trajectoire thermique de Vénus, aboutissant à 446 voire 482 degrés Celsius de température de surface. Après le Permien, il était moins une. L’apparition en 10&#0160;000 ans d’un véritable enfer, la quasi-disparition de la vie. Un brusque changement d’échelle de temps, un saut dans l’inconnu, que nos trajectoires actuelles nous feraient atteindre en une centaine d’années seulement. Entre Permien et Crétacé, seul le stockage massif de gaz carbonique dans la craie a évité à la Terre la catastrophe. Mais aujourd’hui, les mers sont acides&#0160;: cela ne fonctionnera plus. Le poème met en scène de curieux personnages&#0160;: l’effet de serre et ses gaz, des terres assombries par la fonte des glaces, responsables de <em>l’albedo flip</em>, des lacs sous-glaciaires inter- connectés, accélérant la glisse des glaciers vers l’océan. De même, le dialogue rompu entre les arbres et les nuages du Kilimandjaro, le méthane asphyxiant, inflammable et destructeur. Le cyclone, agent actif, s’il en est&#0160;! Mais le poème nous en donne malicieusement la recette, comme une invitation à en déclencher un nous-même, et le voici battu devant nos yeux comme un sabayon dans sa jatte. Le charbon, capable de brûler sournoisement, pendant des millénaires&#0160;; les déserts qui s’étendent. Ces différents protagonistes, comme d’ailleurs aussi la répression et la lutte, se développent au sein de boucles de rétroaction que le poème nous fait comprendre avec une simplicité, voire un culot, étourdissants, et ce sont tous ces personnages, ces tourbillons, cette polyphonie qui font l’<em>épopée.&#0160;» </em>(<a href="https://is.gd/5cHWOs">ibid</a>)<br /><br /><strong>Une parole créatrice<br /></strong>«&#0160;L’amnésie est renforcée par l’effet cumulé des désastres, de la puissance industrielle ou militaire au service de la destruction. On s’habitue, on se résigne, la sensibilité s’émousse, les sociétés se désinhibent. Le concept de désinhibition est pour moi un des enseignements majeurs de ces lectures. Face à tout cela, la parole créatrice, partagée, polyphonique. À côté de la déploration, ou de l’indignation, vite métabolisées en lassitude et sentiment d’impuissance, nous avons besoin de paroles et de récits qui nous permettront de vivre tout près, voire au-delà, <em>du point de non-retour</em>, pour comprendre, pour retrouver notre dignité. Certes, le thème de la parole partagée est aujourd’hui fréquent. À nous de trouver les moyens d’aller au-delà de la simple incantation, pour <em>restaurer la voix collective de la littérature</em>, comme dit Amitav Ghosh, qui poursuit ainsi&#0160;: <em>J’ai voulu essayer de revenir à des pratiques collectives anciennes en imaginant un texte qui n’est pas destiné à être lu en silence mais à voix haute et en groupe. &#0160;</em>On est très proche de la manière dont Laurent Grisel conçoit la poésie.&#0160;» (<a href="https://is.gd/5cHWOs">ibid.)</a><br /><br /><strong>De l’utopie (en pensant à Brice Bonfanti)<br /></strong>«&#0160;Alors oui, sans doute, voudrons nous des utopies, comme l’expression et l’outil d’un<em> optimisme de la volonté</em>. <em>L’optimisme, </em>disait Bonhoeffer<em>, en tant que volonté d’avenir, même s’il se trompe cent fois (…) est la santé vitale qu’il faut préserver de toute contagion</em>. Au sein de la polyphonie évoquée plus haut, l’utopie est une des modulations nécessaires.&#0160;» (<a href="https://is.gd/5cHWOs">ibid.)</a><br /><br /><strong>Le décalage prométhéen<br /></strong>Bel article de Fabien Ribéry en son blog sur deux lettres que Günther Anders écrivit au pilote américain Francis Gary Powers, pilote américain arrêté en mission clandestine en URSS en 1960. <br />«&#0160;Aux yeux d’Anders, écrit en préface son traducteur Benoît Reverte, Powers représente une figure exemplaire de la condition de l’homme contemporain telle qu’il l’a théorisée sous l’expression ‘décalage prométhéen’. Le développement des systèmes techniques a connu une réussite si fantastique que l’homme qui utilise des instruments aux effets démesurés n’est plus capable de se représenter, ni d’éprouver, ni d’imaginer, même après coup, les conséquences de ce qu’il a déclenché. Écrivant sa lettre à Powers le 6 août 1960, Anders se souvient bien entendu de la date anniversaire de la catastrophe d’Hiroshima, quinze ans plus tôt, évoquant un événement tellement immense que celui-ci ne peut cesser d’avoir lieu, encore et encore, à chaque instant.<br />‘Car il y a une règle, écrit-il magnifiquement, selon laquelle les événements qui n’ont pas été assimilés sont condamnés à rester présents, une façon de punir, pour ainsi dire, cette omission ; ils ne sont pas autorisés à appartenir au passé.’&#0160;» <br />Et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;La menace actuelle ne provient pas de la tension entre deux parties du monde, l’une totalitaire, l’autre libre, mais bien plus en ce que ces deux hémisphères (aux passés, bien sûr, très différents, ce qui, à bien des égards, continue à creuser un gouffre abyssal entre elles) cherchent à s’acquitter en même temps et de la même manière de la mission totalitaire de la technique.&#0160;» &#0160;(<a href="https://lintervalle.blog/2022/04/18/sur-lavilissement-le-reve-des-machines-par-gunther-anders-philosophe/">Article de Fabien Ribery</a> sur le livre&#0160;: Günther Anders, <em>Le Rêve des machines</em>, traduit de l’allemand, de l’anglais et présenté par Benoît Reverte, éditions Allia, 2022)<br /><br /><strong>Nouvelle expérience de lecture<br /></strong>Or voici qu’hier soir j’ai de nouveau été confrontée à cette expérience qui me trouble. Après un premier soir de lecture enthousiaste d’un livre, il m’arrive souvent d’attendre avec joie le moment de le retrouver le lendemain soir et de ne plus du tout, alors, retrouver le bonheur de ma lecture. Question taraudante&#0160;: cela vient-il de moi, cela vient-il du livre&#0160;? Comme c’est relativement répétitif, je me dis que ça vient de moi mais une voix gentille me murmure que parfois les auteurs travaillent beaucoup le début de leur livre, que par ailleurs il y a un <strong>effet du surprise</strong> et que s’enfonçant dans la lecture, on devient peut-être plus sensible à des manques, à des baisses d’intensité. <br />Mais hier soir, deux livres furent concernés et c’est aussi bien dans <em>Notes</em> de Hohl que dans <em>A mon tour</em> d’Hubert Lucot que j’ai peiné à entrer. Hohl, c’est une nouvelle partie, intitulée «&#0160;Varia&#0160;» et qui est un peu fourre-tout et où j’ai tout de même noté beaucoup de très belles choses. Lucot, je pense qu’il s’agit plutôt d’une question d’humeur, la baisse d’intensité est plus dans ma lecture que dans son livre. Même si je pense que tout le développement autour de sa maladie, du diagnostic est plus factuel, moins grisant que ce que j’appelais hier les fondus enchainés qui naissent de ses promenades rêveuses et de ses déambulations fabuleuses dans Paris, à bord de bus et de tramways, ponctuées de pause dans des bistrots pour son <em>soda avec quatre glaçons</em> ou divers restaurants assidument fréquentés. Je note aussi qu’il me convainc moins quand il parle des faits d’actualité, même s’il s’agit en l’occurrence des plus dramatiques, vrais faits d’histoire en fait (novembre 2015). Mais souvent, pour moi, la relation de ces drames contemporains, vécus quasi en direct, relaté dans le contemporain de l’émotion vient altérer le texte, d’une manière que je ne sais pas définir. Et c’est encore plus flagrant quand se creuse le temps et que les faits relatés s’éloignent dans le temps. Il n’est pas question de cela ici car ces évènements sont encore si proches. Si brûlants. &#0160;<br /><br /><strong>Universel, vraiment&#0160;? <br /></strong>Une des plus grandes leçons pour moi (il serait temps à mon âge) de la guerre en cours c’est que j’ai tort de penser les choses uniquement à partir de moi-même et du système de valeurs dans lequel je baigne, celui des démocraties occidentales dominées par une éducation judéo-chrétienne. Il existe tant d’autres façons de penser, y compris sur les sujets les plus graves, sur l’homme, sur sa place dans le monde. Tant d’autres façons de vivre, ou si souvent de subir la vie. Cela ne veut pas dire que je doive renoncer à mes valeurs, mais que je dois me rendre capable d’imaginer ce que peut penser l’autre. Et il n’est rien de plus difficile. Peut-être que les livres nous donnent un peu accès à cela, ce qui anime un autre qui n’est pas moi. Et ce serait la raison pour laquelle lire est peut-être une des plus grande expériences d’ouverture d’esprit, mais aussi de cœur, voire d’âme que l’on puisse faire. <br /><br /><strong>Poésie et résistance<br /></strong>Je dialogue depuis plusieurs années avec Eric Eliès... qui n’est pas poète, mais marin et militaire (officier de marine). Il m’a notamment proposé plusieurs belles contributions sur les livres de Marcel Migozzi. Il adresse à <em>Poezibao</em> un grand article intitulé «&#0160;Voix et vigie, la poésie dans un monde en guerre&#0160;», que je viens de publier. Il écrit&#0160;: «&#0160;Il y a un paradoxe au cœur du mal-être de la société contemporaine, car le ‘Je’ citoyen, que Rousseau voulait libérer de la tyrannie des rois, est voué, dans les régimes autocratiques évidemment mais même en démocratie, à s’anéantir dans le ‘Nous’ auquel la poésie fait résistance en démontrant l’évidence de la singularité de toute voix. La poésie, en refusant de se couler dans le moule d’une volonté générale qui délégitime les voix solitaires est, nécessairement, politique et résistante…&#0160;» <br /><br /><strong>Le mot amer<br /></strong>Je lis dans ce même article d’Éric Eliès, ces mots&#0160;: &#0160;«&#0160;phare, amer&#0160;», que je mets en contact avec Cynthia Fleury, en son <em>Ci-gît l’amer</em>, qu’elle décline en <em>l’amer, la mère, la mer</em>. <br />«&#0160;Un amer est un point de repère fixe et identifiable sans ambiguïté utilisé pour la navigation maritime.&#0160;» Délices de l’étymologie&#0160;: «&#0160;Le terme <em>amer</em> est passé de manière récente dans le français standard (attesté seulement à partir de 1683) et est un emprunt au normand ou au picard <em>amer, amet</em>, lui-même de l&#39;ancien normand (attesté en 1119) <em>merc </em>(féminin <em>merque</em>) ou moins probablement de l&#39;ancien picard <em>marc / merc</em> ‘borne, limite’ (féminin <em>marque</em>), dont l&#39;origine est le scandinave <em>merki</em> pour le normand ou le vieux bas francique*<em>mark</em> ‘borne, limite’(cf. marche au sens de ‘frontière’) pour le normand et pour le picard, avec pour ce dernier peut-être une forme intermédiaire néerlandaise <em>merk.</em> (...) Ce repère visuel identifiable sans ambiguïté est utilisable pour prendre des relèvements optiques (au compas de relèvement), ou pour naviguer sur un alignement. Un phare, un château d&#39;eau, un clocher, un pignon ou un arbre remarquables peuvent constituer des amers.&#0160;» (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Amer_(navigation_maritime)">source</a>)<br /><br /><strong>Grothendieck<br /></strong>Une lectrice du <em>Flotoir</em> m’envoie par mail un bref article sur Grothendieck paru dans la revue <em>La Décroissance</em>, d’avril 2022. <br />«&#0160;Le 27 janvier 1972, Alexandre Grothendieck est invite au Centre européen de recherches nucléaires (CERN). Le grand mathématicien, qui consacre désormais l&#39;essentiel de son temps à militer pour le mouvement <em>Survivre</em> qu&#39;il a fondé en juillet 1970, remet radicalement en cause le rôle de la science dans la course à la puissance militaire et industrielle, qui détruit nos conditions d&#39;existence : ‘dans la mesure où par &quot;science&quot; on entend l&#39;activité scientifique telle qu&#39;elle est exercée actuellement, je suis arrivé à la conclusion que, par beaucoup d&#39;aspects, c&#39;est une des principales forces négatives à l&#39;œuvre dans la société actuelle’, assène-t-il. (...) Grothendieck interpelle les chercheurs et techniciens sur leur responsabilité. Allons-nous continuer la recherche scientifique&#0160;? Lui a tranché, ayant démissionné de l&#39;Institut des hautes études scientifiques quand il a appris que celui-ci était en partie financé par des fonds militaires. Le changement de civilisation qu&#39;il défend ne passe pas par un supplément de connaissances scientifiques ou d&#39;innovations techniques, ni par une révolution qui ferait régner une nouvelle technocratie, mais par une transformation des relations humaines.&#0160;» <br /><br /><strong>Séparation, aller de la mère à la mer<br /></strong>en suivant sans doute quelques amers&#0160;! <br />Je poursuis ma très féconde lecture du livre de Cynthia Fleury, <em>Ci-git l’amer</em>. On entre dans le vif du sujet du collectif, de l’histoire, avec la deuxième partie&#0160;: «&#0160;Fascisme, aux sources du ressentiment collectif&#0160;». «&#0160;Quitter la fantasmatique de l’unité originelle, du sein pour toujours protecteur et aimant, dépasser cet éternel désir de vouloir être protégé sont des actions nécessaires pour dépasser le ressentiment. Nous sommes des séparés, certes liés par la sublimation et le travail, mais des séparés tout de même, seuls, et non protégés. La vocation humaine est inséparable de la séparation d’avec la mère (ou du père), autrement dit d’avec l’océanique protection et réparation. Il faudra se réparer seuls, certes grâce à autrui aussi, grâce au monde, grâce à la création que nous inventons confrontés au Réel de celui-ci, certes, mais seuls. Il faudra aller de la mère à la mer.&#0160;» (117)<br /><br /><strong>Adorno<br /></strong>Cette fois Cynthia Fleury va beaucoup réfléchir avec Adorno, à partir de lui. Dont elle dit qu’il est un <strong>penseur clé pour se saisir du problème du ressentiment</strong>, dans son processus individuel et collectif, et comment y résister. «&#0160;Adorno lui-même s’est extrait&#0160;; le gouffre, il l’a vu, l’a perçu si proche de tout homme, et dans sa lassitude, dans sa difficulté de traverser l’exil, cela aurait pu avoir sa peau. L’œuvre d’Adorno s’est échappée, ses <em>Réflexions sur la vie mutilée</em> ont préféré l’Ouvert au sens rilkéen&#0160;; cela pourrait être aussi l’autre nom de la <em>Dialectique négative</em>, soit cette forme de pensée, propre à Adorno, qui tente de faire quelque chose du négatif, sans le transformer comme par magie en positivité, sans céder au nihilisme, une voie qui s’érige à l’aune du vertige, une voie qui peut donner le vertige, mais qui préfère se résoudre à cela plutôt qu’inventer un système où tout trouve sa place, sa résolution, même fausses, nécessairement fausses. <em>Fragilité du vrai</em>, peut-il encore écrire, pour s’éloigner de toute idée de synthèse hégélienne&#0160;; il lui préfère l’idée d’une théorie musicienne, capable de composition et d’improvisation.&#0160;» (119-120)<br /><br /><strong>La dialectique négative<br /></strong>Superbe décryptage de Cynthia Fleury, sur laquelle on peut tenter de s’appuyer en des temps où le sens semble disparaître, partout&#0160;: «&#0160;c’est ainsi qu’il faut comprendre la dialectique négative, celle qui ne peut justifier ce qui s’est passé, qui peut simplement y faire face et produire chez ceux qui restent assez de conscience et de vigilance pour tenir et lutter contre l’horreur qui s’est jouée. On comprend d’ailleurs que face à l’horreur, qu’elle ait eu lieu ou qu’elle menace d’avoir lieu, le résultat est presque le même&#0160;: cela irradie, par-delà l’instant passé et en amont de l’instant futur&#0160;; l’horreur fuit de toutes parts, comme une mauvaise eau, qui s’infiltre, mais aussi comme une déflagration. Le point terrible de l’horreur, c’est qu’elle existe. Le doute s’arrête face à la positivité de l’horreur. Il n’y a pas de doute, c’est bien là, irrémédiablement là. Et pourtant rien n’est compris, rien ne fait sens. Ou si cela fait sens, le chercher enracine notre désespoir, du moins le risque est grand de s’enraciner dans lui. L’horreur gagne, elle gagne toujours plus de terrain qu’on ne le pense&#0160;; tel est sans doute l’horizon sur lequel se déploie la dialectique négative, face à cette potentialité néfaste, il faut un autre Ouvert, celui qui ne s’illusionne pas mais qui sait transformer la négativité.&#0160;» (120-121)<br /><br /><strong>Minima moralia<br /></strong><em>Minima moralia</em>, titre d’un très important livre d’Adorno. Livre qui est à portée de main, chez moi, depuis longtemps. «&#0160;Les autres basculant dans ce mouvement collectif de détestation, il faut pouvoir résister et trouver en soi quelques ressources. Il faut inventer cette <em>minima moralia,</em> morale de fragments – bien loin de l’illusoire <em>magna moralia</em>, la pleine et non trouée –, qui comporte des éventrements, des gouffres, des impasses, flux et reflux et, par le minuscule, tenter l’océan, tenter l’eau, l’air, le large, ailleurs, autrui encore en vie, soi encore digne.&#0160;» (124)<br /><em>Fragments moraux, fragments stellaires</em>, dit C. Fleury qui montre qu’Adorno aurait pu succomber au ressentiment «&#0160;lui qui faisait l’expérience d’un manque de reconnaissance, d’une humiliation permanente, d’une absence de refuge, d’une mise en concurrence exacerbée.&#0160;» (126)&#0160;: «&#0160;Aux oubliettes&#0160;! – Comme on sait, les antécédents dans la vie d’un émigrant sont annulés&#0160;» (cité p. 127). «&#0160;Adorno n’a pas eu cette chance de pouvoir éviter l’obstacle. <em>Minima Moralia</em> est tout entier voué à décrire les affres de l’ ‘intellectuel en émigration’&#0160;; il représente ce ‘triste savoir’ qu’Adorno nous adresse, ce témoignage d’un ‘dialogue intérieur’, sans doute ce qui lui a permis de ne pas succomber à la pulsion de ressentiment&#0160;; <strong>le savoir est triste mais il demeure dialectique</strong>, intérieur, il ne refuse pas cette intériorité, bien au contraire. La vie d’Adorno est passée au crible dans <em>Minima Moralia</em>, elle y acquiert une forme de dignité nouvelle, sublimée, elle, et <strong>non réifiée</strong>, ouvrant à autre chose que soi, au lieu de jouir de sa mutilation et d’entreprendre le chemin d’une victime devenant bourreau.&#0160;» (127-128)<br />Plus loin Cynthia Fleury parle à propos d’Adorno encore d’une écriture plus constellaire, composée de fragments et d’aphorismes, comme autant d’étoiles ou de petits riens, cailloux ou pépites, c’est selon.&#0160;» Car précisément, il ne s’agit pas d’éléments totalement isolés, sans aucune lien&#0160;: «&#0160;La ‘constellation’, c’est chez Adorno ce que la dialectique négative tente de penser, tout en cherchant à produire un outil méthodologique assez indissociable de celle-ci&#0160;:’&#0160;Percevoir la constellation dans laquelle se trouve la chose signifie pour ainsi dire déchiffrer l’histoire que le singulier porte en lui en tant qu’advenu. […] La connaissance de l’objet dans sa constellation est celle du processus qu’il accumule en lui.’&#0160;» (141)<br /><br /><strong>Calmer la pulsion mortifère<br /></strong>Empruntant cette fois à Nathalie Heinich (et à travers cette dernière à Norbert Elias), on a le sentiment que Cynthia Fleury parle d’elle-même et du projet de <em>Ci-git l’amer</em> quand elle note&#0160;: «&#0160;Choisir la sociologie, la connaissance, la raison, le déploiement de l’analyse, l’affrontement des contradictions humaines, le décryptage de ses pulsions, faire cette analyse-là protège du débordement ressentimiste.&#0160;» (135). Peut-être pas se guérir du ressentiment, mais en tous cas l’explorer sous toutes les coutures et sans concessions. <br />Et la méthode, pas évidente du tout&#0160;: «&#0160;Il faut donc viser l’acte de compréhension, au sens de ‘prendre avec’, mais aussi de se prendre avec, d’être une des parties prenantes, non pour annuler le phénomène de distance axiologique, mais pour ne pas s’illusionner, ni sur son surplomb ni sur son exclusion&#0160;; être dans ça, dans ce chaos, cette histoire-là, dans ce présent-là, non pour y trouver sa place comme un rentier pourrait vouloir le faire, mais pour y être, et expérimenter ce réel-là, y comprendre quelque chose, déplier ce monde, déplier ce ‘vaste’, d’une certaine manière, tout pour contrer le déploiement inverse, celui d’un repli intellectuel et moral, celui du ressentiment. Une tension s’engage&#0160;: d’un côté le déploiement, de l’autre le débordement&#0160;; d’un côté l’amplitude, de l’autre la fermeture&#0160;; toujours veiller à travailler l’Ouvert, à attraper ce qui peut nous permettre de calmer la pulsion mortifère.&#0160;» (140)<br /><br /><strong>La question de la poésie après Auschwitz<br /></strong>«&#0160;[Adorno] est l’écrivain qui affirmera la poésie impossible après Auschwitz, lui dont l’écriture n’est nullement étrangère à la poésie. Mais ce qu’il cherche à dire, c’est que toute écriture sera dès lors grosse de ce grondement terrible et que l’entrée dans la poésie est chute. Principe par ailleurs qu’il va poser au cœur de son écriture, l’impossibilité d’un habitat pour l’auteur lui-même. C’est en se traquant, en se poussant à disparaître, que l’écriture adornienne se sépare d’Adorno et devient potentiellement un lieu possible pour la constellation universelle. Tout écrivain le sait. L’œuvre s’ouvre. Si l’écrivain s’est, au départ du processus de création littéraire, comme installé dans son écriture, ‘comme chez lui’, il s’obligera à quitter les lieux, et à ne pas s’apitoyer sur soi-même.&#0160;» C’est dit C. Fleury, <em>l’âme qui fait l’effort de la traversée du ressentiment&#0160;» </em>(143-144)<br /><br /><strong>La littérature est une protestation<br /></strong>«&#0160;L’art et avec lui la poésie sont bien plutôt pour Adorno des refuges au sein desquels l’opposition entre individu et société peut parvenir à s’exprimer, cette fissure entre la destination de l’homme et ce […] que l’organisation du monde a fait de lui. […] La conviction fondamentale d’Adorno, à savoir que la littérature est une protestation contre un état social que chaque individu éprouve comme hostile, étranger, froid, étouffant, et que les conditions historiques se gravent négativement dans les représentations esthétiques.&#0160;» (Citation de Stefan Müller-Doohm in <em>Adorno. Une biographie</em>, Gallimard, 2004, p. 145)<br /><br /><strong>Le fascisme, comme peste émotionnelle<br /></strong>Titre impressionnant du chapitre 6 de cette deuxième partie. Ici Cynthia Fleury va s’appuyer longuement sur Theodor Reich et son <em>Psychologie de masse du fascisme</em> de 1933. On comprend grâce à lui, dit-elle, comment, «&#0160;petit à petit, de façon latente et irrémédiable, des individus se constituent en un corps dont les parties ne sont reliées entre elles que par le ressentiment.&#0160;» (150)<br />«&#0160;Hitler, rappelle Reich, a souvent répété en effet qu’il est inutile d’aborder la masse avec des arguments, des raisonnements logiques et surtout scientifiques, qu’il fallait au contraire laisser de côté les preuves, l’érudition et préférer l’usage des symboles, notamment sexuels, et des croyances raciales, précisément binaires, renvoyant à un idéal de pureté.&#0160;» (154)<br />On peut encore enfoncer le clou, avec l’auteur&#0160;: «&#0160;Aucun chef ne peut mener des hommes libres&#0160;; n’importe qui peut mener des hommes asservis. La sentence semble binaire, trop simple&#0160;; elle n’est pourtant pas si erronée. Et Reich la définit encore, assez simplement, mais d’une formule magistrale&#0160;: ‘L’homme a renoncé à se comprendre lui-même.’ Un vrai plaidoyer pour l’analyse, qu’elle soit psychanalytique, philosophique, ou autre. Renoncer à se comprendre soi-même, cela évoque le renoncement à la faculté de juger et de penser par soi-même, qui est l’obstacle majeur de l’avènement des Lumières.&#0160;» (161). <br />Le fameux travail, que j’invoque si souvent, c’est aussi cela, l’analyse dans ses différents aspects. Comme l’a fait, si profondément, si intensément, Grothendieck à propos du comportement de tout un milieu, pour se comprendre lui-même avant tout. <br /><br /><strong>Cette terrible mise en garde<br /></strong>«&#0160;Si l’individu renonce à retrouver son énergie vitale originelle, à faire sujet, à résister à la tentation infantile du patriarcat, et substitue à la satisfaction réelle une satisfaction fantasmée, voire mystique et punitive pour celui qui tente l’aventure de l’émancipation, si l’individu cède à son angoisse de néant, alors il finit par ‘héberger le fascisme dans son propre Moi’, lequel très logiquement se tournera, dans sa version plus collective, vers un fascisme politique, incarné par un leader faussement charismatique, lui permettant de vivre au rabais son idéal de toute-puissance refoulé.&#0160;» (173)<br /><br /><strong>Narcissisme primaire et secondaire<br /></strong>Dans une note, Cynthia Fleury précise&#0160;: «&#0160;L’analyse du phénomène du ressentiment nous montre bien la complexité à laquelle l’individu est confronté&#0160;: la (re)narcissisation est nécessaire au sujet pour qu’il ne vacille pas dans le ressentiment, c’est ce qu’André Green a notamment dénommé le ‘narcissisme primaire’, absolument nécessaire au sujet, qui renvoie à une forme douce de confiance en soi, du moins d’un sentiment de stabilité face à son propre chaos interne. En revanche, le narcissisme exacerbé, sans conscience de soi, est délétère, et peut s’allier de façon extrêmement productive avec le ressentiment victimaire.&#0160;» (174)<br /><br /><strong>Agaçantes généralisations (alias moulin à poivres)<br /></strong>Ces généralisations qui visent à m’englober alors que je ne suis pas <em>là</em>. Exemple&#0160;! <em>Ce soir toute la France vibrera avec l’équipe de France</em>&#0160;; <em>Les Français pleurent toujours Johnny Halliday</em>&#0160;: c’est une double imprécision, de conception et de langage. Il faudrait prendre la peine d’écrire ‘une majorité de Français’ (si c’est le cas), plus justement peut-être, ‘nombreux seront les Français à’, ‘75% des Français aiment’... Non, <strong>raccourci faussant la pensée</strong> et signe de <strong>paresse conceptuelle et d’énonciation</strong>. Lit des fausses nouvelles, voire des manipulations – – Les rééditions (vive les rééditions souvent si nécessaires !) masquées, plus ou moins, plusieurs cas ces derniers temps : au détriment possible de ceux qui achètent les livres (je ne parle donc pas de moi), qui ont des moyens limités et qui s’aperçoivent trop tard qu’ils ont déjà (lu) le livre en question – Cedric Villani et Etienne Klein qui assènent dans une émission consacrée à Grothendieck que personne n’a lu les 2000 pages de <em>Récoltes et Semailles</em>, de quel droit cette assertion&#0160;? J<strong>’ai lu les 2000 pages</strong> en sautant certes les pages de mathématiques, qui sont loin d’être majoritaires (Villani a dit lui-même qu’il ne les comprenait pas). <br /><br /><strong>Du récit médical<br /></strong>Tant de livres me passent entre les mains que parfois je peux distinguer des courants dominants&#0160;! J’en évoquerai trois, très présents actuellement, en tous cas dans les livres de poésie&#0160;: la nature (arbres, oiseaux, eau)&#0160;; la mort des parents&#0160;; et ce que j’appelle faute de mieux le <em>récit médical</em> que je trouve en poésie (les 5000 derniers poèmes de Pirotte par exemple) mais aussi dans des livres de prose, journaux, récits, etc. Je pense à 2 livres + 1, je pense à Philippe Lançon écrivant <em>Le Lambeau</em>, à toute la fin, saisissante, d’<em>Anéantir </em>de Michel Houellebecq, avec le cancer de son héros, Paul&#0160;; et +1, voici Hubert Lucot dans <em>A mon tour.</em> Oui à son tour d’être atteint par le cancer, qui a emporté la compagne infiniment aimée de toute sa vie, dite A.M. dans ses récits. Celui qui aura lu ces trois ouvrages en connaîtra un rayon sur les examens médicaux et tous les outils de diagnostic d’une part et sur la complexe et hétérogène relation soignants/soignés d’autre part. Il aura même fait la connaissance de quelques grandes figures du soin (je viens de voir une pneumologue, la Pr Revel que H/L cite dans son livre&#0160;!). Je pense aussi au superbe portrait de Chloé Bertolus, sa chirurgienne que brosse Philippe Lançon dans le récit de la lente reconquête de son visage détruit lors de l’attentat de <em>Charlie Hebdo</em> – je pense au refus de Paul, le héros de Houellebecq, d’aller au-delà de certains soins, qui le priveraient notamment de sa langue (la langue de chair, celle qu’il a dans la bouche, atteinte par un cancer de la mâchoire)&#0160;; je pense à tous les examens qui émaillent le parcours d’Hubert Lucot depuis la révélation, soigneusement horodatée, de taches blanches sur le poumon, jusqu’au diagnostic définitif, «&#0160;il y a une tumeur&#0160;», «&#0160;elle est curative&#0160;» (ce qu’elle ne sera pas puisqu’Hubert Lucot est mort deux ans plus tard, en janvier 2017). <br />Ce qui frappe dans le cas de Philippe Lançon et d’Hubert Lucot, c’est leur extraordinaire <strong>capacité à enregistrer ce qu’ils vivent en temps réel,</strong> au plus fort de l’épreuve (et dieu sait ce qu’ils ont à <em>affronter</em>, je ne veux pas écrire <em>subir</em>, parce que précisément sans doute ils ne subissent pas). Chez Hubert Lucot, il s’agit en quelque sorte de respecter sa routine de travail, son vivre/écrire. Avec des paragraphes qui commencent par une date, une heure, traversent toute une série de moments, parfois de jours, et se terminent comme une boucle par la mention de la date initiale et la reprise de la première phrase de ce passage. C’est saisissant. <br /><br /><strong>Quarks<br /></strong>«&#0160;Il faut attendre la scintigraphie, dans vingt-deux jours, plus fine que les deux scanners, nous nous enfonçons toujours plus dans le grain de la matière vivante et de l’Univers, quel message stellaire (scintillant) m’adresseront sur moi-même quelques-uns de mes quarks nés il y a 15 milliards d’années&#0160;?&#0160;» (66)<br /><br /><strong>Du rêve<br /></strong>Expérience si souvent vécue, relatée ici par H.L.. Rattraper un rêve, ou des bribes de rêve, cela demande toute une stratégie&#0160;: «&#0160;Le rêve s’effaça vite, puis lentement, inexorablement malgré mes efforts de rattrapage, un fond demeure.&#0160;» (73). Oui, c’est souvent cela qui demeure, un fond, une atmosphère, une sensation, une couleur, un bout de phrase, ce que parfois Lucot appelle <em>hallucimot</em>, <em>hallucimage</em>. Néologismes pas très satisfaisants, mais qui sont des outils utiles. <br /><br /><strong>De l’art lucotien&#0160;!<br /></strong>«&#0160;Comme le 93 et moi traversons l’île de Puteaux vers Suresnes, les péniches blanches de soleil sur mon fleuve, ombre liquide, forment une ligne visant l’infini champêtre&#0160;» (76). Cette phrase est un peu comme les fleurs japonaises, on distingue d’abord une petite structure autonome fermée et c’est en la recopiant (la mettant dans l’eau du <em>Flotoir</em> !) que je la vois se déplier, dans toutes ses dimensions et dieu sait s’il y en a. C’est un peu magique&#0160;! Et atteste d’une virtuosité dans l’usage de la ponctuation (Extrême vigilance requise, plus que jamais, quand on recopie&#0160;!). <br />Et tellement émouvant, cet autre trajet temporel cette fois, dans le spatial&#0160;: «&#0160;J’accomplis une délicieuse spirale dans le parc Montsouris, trois autobus successifs me ramènent chez moi, ‘chez nous’, Rue des Tournelles, au 42, je <em>nous</em> retrouve dans la cuisine minuscule (...)&#0160;» (77). Surgissement discret du fantôme d’A.M., notation tellement juste de cette façon qu’ont nos proches disparus de faire irruption dans l’espace où nous les avons connus, où nous avons vécu avec eux. Ma douleur, récemment, à voir de l’autre côté du palier de la cour, l’appartement de M. sur-éclairé, entièrement refait, et ce petit porte-manteaux avec des vêtements inconnus&#0160;! <br />Elles peuvent être très amusantes les annotations de Lucot, mais le plus souvent sur un mode tendre bien plus que méchant&#0160;: «&#0160;Survient une quinquagénaire toute en bleu des chaussures rouges à la toque.&#0160;»<br />Beaucoup de références à l’actualité, très brûlante, de cette fin d’année 2015. Je dois avouer une gêne technique. Difficile à définir, mais comme si ces références changeaient la nature du texte et la nature de l’expérience littéraire. Je peux tenter une comparaison culinaire, ce serait un peu comme des grumeaux dans une sauce. Quelque chose qui ne s’incorpore pas bien. Et j’ai la crainte obscure que ces relations précises nuisent à la tenue du texte dans le temps. Les expériences hospitalières de Lucot, non, au contraire&#0160;; l’écho de l’actualité, peut-être parce que cela n’est pas vécu directement par l’écrivain. Il est déjà décalé, l’expérience est émotive, mais elle ne concerne pas son corps, or c’est <strong>ce que vit son corps qui semble être la substance de son écriture</strong>. Hypothèse. <br /><br /><strong>Du travail<br /></strong>Pour Lucot, le travail est essentiel, témoin cette phrase&#0160;: «&#0160;Au chaud, je me repose d’une nuit et d’un lever frustrants (je n’ai pu commencer la journée avec <em>moi</em> = en travaillant&#0160;». (118)<br />Plus loin, H.L. (lui-même use beaucoup de ses initiales pour parler de lui, H.L. ou Hubert, ou H.) décrit un déjeuner avec Paul (très vraisemblablement son éditeur, le tant regretté Paul Otchakovsky-Laurens&#0160;: «&#0160;Dans un luxueux restaurant après attentat&#0160;: vide, Paul me parle en critique profond de <em>La Conscience&#0160;</em>; je note à 13h33 (H. ‘excusez-moi, je note&#0160;») sa formule spontanée&#0160;: ‘Le monde extérieur entre dans votre intérieur en perpétuel mouvement.&#0160;». (136). D’où sans doute ces effets de fondus enchaînés, de glissements de terrain et de temps dont j’ai déjà parlé. &#0160;<br /><br /><strong>Traiter<br /></strong>Après toutes les annotations sur le parcours médical, juxtaposés avec les trajets dans Paris et les pauses restaurant ou café, s’ouvre la deuxième partie du livre, «&#0160;Traiter&#0160;». Le diagnostic&#0160;: «&#0160;Il y a une tumeur&#0160;», puis «&#0160;Elle est curative&#0160;». H.L.&#0160;: «&#0160;Je regarde ma montre pour horodater à jamais l’instant&#0160;: 17 décembre 2015, 15h11.&#0160;» (155). <br />Il y aura des interruptions de l’écriture, des hospitalisations, des chimiothérapies, des retours à l’appartement, des chutes, des perfusions, etc. Parfois l’écriture est impossible et puis&#0160;: «&#0160;ce vendredi 8 janvier a marqué ma renaissance à l’écriture. La nuit est tombée depuis longtemps, j’ai ressuscité un vécu qui dans quelques jours auraient disparu.&#0160;» (179).<br /><br /><strong>Arc électrique<br /></strong>C’est une image que Lucot emploie parfois, je l’ai vue deux fois dans le livre, pour signifier un court-circuit, fort, lumineux, voire brûlant, qui s’établit entre deux faits (et quand on parle <em>arc électrique,</em> je pense invariablement à l’accident de l’usine AZF, à Toulouse, en 2001, car j’avais très bien visualisé un phénomène de ce type évoqué dans certaines enquêtes). Ici il ne parle pas d’arc électrique mais procède à ce raccourci saisissant&#0160;: «&#0160;En 1950, j’ai craqué une allumette pour fumer une Gauloise&#0160;; des décennies après, le feu jaillit ici et là, me menaçant d’un incendie général&#0160;». (180)<br />→ Décidément, d’une manière au fond fondamentalement proustienne, l’art d’Hubert Lucot est un art de mémoire temporelle et spatiale, comme un réseau de connexions où soudain fuse le courant d’un pôle à l’autre. D’hier à aujourd’hui, de là-bas à ici, de l’enfance au présent présent et ainsi de suite. «&#0160;Pas encore attaché par la perfusion, j’accomplis u voyage dans le voyage qu’est mon séjour hospitalier&#0160;: le chalet cafétéria sent bon la province – proche le lac d’Annecy – ou l’Europe de l’Est communiste&#0160;: extrême lenteur des serveurs décomposant leurs gestes.&#0160;» (194). <br /><br /><strong>Les trajets<br /></strong>Les déplacements ne sont pas qu’intérieurs, il y a une constante du «&#0160;trajet&#0160;» chez Lucot. Quand ce ne sont pas ces trajets parisiens, via autobus et tramways (il semble ne jamais prendre le métro, ni de taxi même quand il est bien mal en point), ce sont des trajets dans l’hôpital. Même si mon expérience est très limitée et pas du tout tragique, je reconnais ces balades sur un brancard poussé à tout allure par un brancardier ronchon ou jovial, avec vue imprenable sur le plafond de couloirs sans fin, parcourus d’énormes conduites.. Lucot décrit cela en détail, à plusieurs reprises, l’articulant avec toutes sortes de sensations et d’associations. Et je ne sais pourquoi, tout cela me fait penser à son <em>Grand Graphe</em> (1970), vu dans une exposition de l’IMEC, à St Germain-la-Blanche-Herbe, il y a quelques années. Un art des <strong>trajets, du relié reliant</strong>. Carte herméneutique aussi. <br />&#0160;<br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-04-22T16:23:02+02:00 La dormance féconde https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/04/la-dormance-f%C3%A9conde.html [Notes du 17 mars au 9 avril 2022] - photo ©florence trocmé, 2022, jardin japonais de Nantes Ces notes sont également disponibles au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. Elle revient, quoi, la musique Tellement en phase avec cette note d’André Hirt, à propos d’un enregistrement du concerto pour violoncelle d’Esa-Pekka Salonen (note) :« Il arrive qu’on croie qu’il n’existe plus de musique, dans ces moments où elle paraît disparaître, se retirer même, parce que dans l’ombre des sinistres temps, dans la géographie intérieure tout autant, la météorologie subjective comme dans le climat général elle ne... <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;">&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942fa3d994200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Jardin botanique de nantes" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202942fa3d994200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942fa3d994200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Jardin botanique de nantes" /></a><br /><br /><br />[Notes du 17 mars au 9 avril 2022] - photo ©florence trocmé, 2022, jardin japonais de Nantes<br />Ces notes sont également disponibles au format PDF à ouvrir d&#39;un <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942fa3da2f200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-12-avril-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">simple clic sur ce lien.</a></span><br /><br /><br /><strong>Elle revient, quoi, la musique<br /></strong>Tellement en phase avec cette note d’André Hirt, à propos d’un enregistrement du concerto pour violoncelle d’Esa-Pekka Salonen (<a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/03/muzibao-recommande-esa-pekka-salonen-cello-concerto-maurice-ravel-sonata-in-a-minor-for-violin-and-c.html">note</a>)&#0160;:«&#0160;Il arrive qu’on croie qu’il n’existe plus de musique, dans ces moments où elle paraît disparaître, se retirer même, parce que dans l’ombre des sinistres temps, dans la géographie intérieure tout autant, la météorologie subjective comme dans le climat général elle ne délivre plus le moindre sens, lorsque les sons de l’âme sont étouffés par les bruits de la guerre et le silence des dieux. Puis, malgré et contre tout, cette expression si encombrée qui, d’un seul coup, en vient à presque donner lieu à sa définition, celle de la musique, une musique en tout cas nous arrive (...) La musique rejoint ainsi ce qu’elle nous apprend d’essentiel, à savoir moins ce qui n’aura pas eu lieu, ce qui fut originellement perdu et qui continue à nous dévaster dans nos moments personnels et historiques douloureux, mais tout au contraire ce qui vient à notre rencontre, comme si, en vérité, la musique avait contourné le temps, du lointain passé enroulant l’avenir, en prenant notre présent en écharpe.&#0160;»<br /><br /><strong>De la science, magie et terreur<br /></strong>Deux articles scientifiques qui me retiennent.<br />Le premier s’intitule «&#0160;La houle cosmique qui fait trembler l’univers&#0160;», titre un peu dramatisant pour parler des <strong>ondes gravitationnelles</strong>, mais pas celles que l’on connaissait déjà, d’autres, très amples et qui seraient produites par la fusion de trous noirs supermassifs. Les chiffres donnent le vertige et on se sent vraiment aspiré dans l’infiniment grand pascalien&#0160;! L’article de Tristan Vey dans <em>le Figaro</em> explique que certains évènements extrêmes ont la capacité de faire «&#0160;vibrer&#0160;» l’espace-temps, précisant même, de manière imagée, «&#0160;à la manière d’un bol de gelée&#0160;». Les ondes gravitationnelles ont été détectées pour la première fois en 2015 et je crois bien que, déjà, ce <em>Flotoir</em> y avait fait allusion [C’est une des grandes leçons du <em>Flotoir</em>, la récurrence des thèmes et des centres d’intérêt sur une période de plus de 20 ans maintenant – cela me surprend souvent moi-même&#0160;!]. Ce sont les grands détecteurs européen Virgo et américain Ligo qui sont à l’origine de ces découvertes. Ils avaient enregistré «&#0160;de très légers soubresauts spatiotemporels. Si l’Univers était un océan, il ne s’agirait toutefois que de quelques ridules à la surface (...) Or l’espace-temps serait aussi le lieu d’ondulations plus amples et lentes. Cette <strong>grande houle cosmique</strong> est formée par des évènements beaucoup plus extrêmes&#0160;: les fusions de trous noirs supermassifs. Ces ogres, qui nichent au cœur des galaxies les plus massives, pèsent plusieurs millions à plusieurs milliards de fois la masse du Soleil. L’article explique ensuite que l’on se sert de certains <strong>pulsars</strong> pour tenter de détecter ces ondes car la houle cosmique est susceptible de provoquer de tout petits décalages dans ces horloges atomiques hyper-précises. Pour mémoire, les pulsars, autre objet de fascination car je les imagine volontiers comme des phares dans l’univers, sont des étoiles très denses qui résultent de l’effondrement d’étoiles massives sur elles-mêmes&#0160;: «&#0160;ces sortes des <strong>phares cosmiques</strong> battent la mesure de manière extrêmement stable, à des niveaux comparables, voire meilleurs, que les horloges atomiques les plus précises&#0160;». (<em>Le Figaro</em> du samedi 19 – dimanche 20 mars 2022)<br />Or si cet article-là me fait rêver, un reportage vu hier soir sur Arte me terrifie. Il s’agissait d’expliquer ce que sont les bombes ou fusées <strong>thermobariques </strong>dont on soupçonne l’emploi, par les Russes, en Ukraine. Elles explosent un peu en hauteur une première fois en diffusant du gaz qui s’infiltre partout (abris souterrains, tranchées, métro, etc.) puis ce gaz est enflammé ce qui provoque une explosion. L’onde de choc massive aspire littéralement l’air de tout être vivant à proximité. Dégâts considérables sur les êtres vivants, et bien moindres sur les bâtiments, les structures, etc.&#0160; <br />De plus en plus je suis frappée par la distorsion entre le meilleur et le pire en l’être humain donc en chacun de nous. Le meilleur, ce sont ces images bouleversantes d’engagement en faveur des autres, là-bas et partout dans le monde (avec toutefois cette restriction majeure que tous les réfugiés sont loin de recevoir le même accueil), allant jusqu’au don de soi&#0160;; et le pire ce sont toutes ces horreurs commises sur des femmes, des enfants, des vieillards, sans <strong>aucun respect</strong> de la vie humaine. Je croyais pourtant que la religion chrétienne avait placé la personne au centre de tout...&#0160;; or il semble souvent que plus il y a de religieux proclamé, moins il y a de respect de la personne dans son intégrité. J’ai mis sept décennies à le comprendre et je ne m’en remets pas.&#0160; <br /><br /><strong>Le Discours de la méthode<br /></strong>Tout en poursuivant mes recherches avec la méthode que j’ai pu définir d’après <em>Récoltes et Semailles</em> de Grothendieck, je lis <em>le Discours de la méthode</em> de Descartes. Une incitation heureuse de David Bessis en son excellent <em>Mathematica</em>. <br /><br /><strong>De la méprise<br /></strong>«&#0160;Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n&#39;est peut-être qu&#39;un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l&#39;or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects, lorsqu&#39;ils sont en notre faveur.&#0160;»<br />→ et ces <strong>erreurs du jugement</strong> que nous portons sur nous-mêmes, Grothendieck montre bien de son côté en quoi souvent elles reposent sur une sorte de <strong>déni</strong>. Une farouche détermination, parfois inconsciente, à ne pas voir ce qui nous gêne, à ne pas vouloir savoir. C’est tellement humain mais ça peut coûter très cher. Aux individus comme aux peuples. <br /><br /><strong>La nourriture des livres, oui, mais....<br /></strong>«&#0160;J&#39;ai été nourri aux lettres dès mon enfance&#0160;; et, pource qu&#39;on me persuadoit que par leur moyen on pouvoit acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie, j&#39;avois un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j&#39;eus achevé tout ce cours d&#39;études, au bout duquel on a coutume d&#39;être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d&#39;opinion. Car je me trouvois embarrassé de tant de doutes et d&#39;erreurs, qu&#39;il me sembloit n&#39;avoir fait autre profit, en tâchant de m&#39;instruire, sinon que j&#39;avois découvert de plus en plus mon ignorance.&#0160;»<br />Et donc, courageusement, il a dû lui falloir beaucoup de courage, Descartes décide de quitter l’étude des lettres&#0160;: «&#0160;C&#39;est pourquoi, sitôt que l&#39;âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittoi entièrement l&#39;étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d&#39;autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j&#39;employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m&#39;éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposoit, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentoient que j&#39;en pusse tirer quelque profit.<br />→ Exactement comme Grothendieck, Descartes, trois siècles plus tôt, invite le lecteur au cœur même de son entreprise, de sa démarche. Ce qu’il a fait, comment il s’est formé, ce qu’il a retenu, ce qu’il a compris, ce qu’il décide. Dans un cas comme dans l’autre, il faut noter que cela s’est fait dans un <strong>grand écart par rapport au monde</strong>, puis par rapport à la doxa. Esprits libres, indépendants, ce qui est très rare et doués de courage, ce qui sans doute l’est encore plus.<br /><br /><strong>Nouvelle étape<br /></strong>Troisième étape pour Descartes&#0160;: «&#0160;après que j&#39;eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde, et à tâcher d&#39;acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d&#39;étudier aussi en moi-même, et d&#39;employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devois suivre&#0160;; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.&#0160;»<br />La méthode&#0160;? «&#0160;Pour toutes les opinions que j&#39;avois reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvois mieux faire que d&#39;entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d&#39;y en remettre par après ou d&#39;autres meilleures, ou bien les mêmes lorsque je les aurois ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que par ce moyen je réussirois à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissois que sur de vieux fondements, et que je ne m&#39;appuyasse que sur les principes que je m&#39;étois laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s&#39;ils étoient vrais.&#0160;»<br />Car «&#0160;jamais mon dessein ne s&#39;est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi.&#0160;»<br /><br /><strong>Comme un cheminement<br /></strong>Descartes montre le chemin qu’il suit, ensuite, dans sa recherche de la vérité. Pour moi, un obstacle de taille, la référence à Dieu comme origine et cause de toute chose, ce qui oblitère un peu la démarche (mais il se peut que je n’aie rien compris&#0160;!). <br />Alors quelles étapes (je m’aide d’un <a href="https://www.techno-science.net/glossaire-definition/Rene-Descartes-page-5.html">site</a> où elles sont clairement détaillées)&#0160;?<br />L’évidence&#0160;:<br />«&#0160;Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle&#0160;; c&#39;est-à-dire, d&#39;éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n&#39;eusse aucune occasion de le mettre en doute.&#0160;»<br />L’analyse&#0160;:<br />«&#0160;Le second, de diviser chacune des difficultés que j&#39;examinerais, en autant de parcelles qu&#39;il se pourrait, et qu&#39;il serait requis pour les mieux résoudre. »<br />La synthèse et le raisonnement&#0160;: <br />«&#0160;Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l&#39;ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.&#0160;»<br />Le dénombrement&#0160;: <br />«&#0160;Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.&#0160;» <br /><br /><strong>Les titres<br /></strong>Il faut que je sois plus attentive aux titres des livres. Celui de Claude Minière, je n’en avais pas perçu tout de suite la profondeur&#0160;: <em>L’espace entre l’éclair et le tonnerre</em>. <br /><br /><strong>Travailler<br /></strong>Reprenant Ludwig Hohl, je constate que son premier chapitre s’intitule «&#0160;Le Travail&#0160;». Il me semble évident que c’est le même travail dont parle Rilke et qui n’a bien entendu rien à voir avec le travail scolaire ou le travail en usine. C’est l’immense, l’incessant, l’indispensable travail sur soi, toute une vie. Celui de Grothendieck aussi. <br /><br /><strong>À distance<br /></strong>Ne pas écrire systématiquement collée aux notes prises et aux citations. Apprendre à rendre un perçu, un ressenti, une intuition, à distance minimale de la source. Même si le livre est posé à côté de moi, ne pas forcément l’ouvrir. Et dire «&#0160;je&#0160;» plutôt que de se balancer des injonctions à la deuxième personne.&#0160; <br /><br /><strong>Recopie<br /></strong>J’ai recopié sans me servir de mes outils OCR les poèmes de Minière. Cela les a épaissis et installés dans le for intérieur, comme la lecture (fatiguée) d’avant-hier soir ne l’avait pas fait. Lisant ensuite d’autres textes que ceux de Claude Minière, je ressens le saut quantique qu’il y a d’un factuel rempli d’émotion, très bien rapporté et traduit et le regard que je dirais sans doute à tort <strong>ontologique</strong> de Minière. Saut quantique, saut d’espèce. <br /><br /><strong>Les fous, les vieux<br /></strong>Belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/note-de-lecture-leslie-kaplan-un-fou-par-anne-malaprade.html">note</a> d’Anne Malaprade sur un livre-fable de Leslie Kaplan, <em>Un fou</em>. Conclusion cinglante&#0160;: «&#0160;qu’une société qui se fout de ses fous est une société malade&#0160;». <br /><br /><strong>En lisant Ludwig Hohl<br /></strong>Oui, je reprends ce fort volume publié par l’Age d’homme en 1989 et que j’ai lu il y a donc fort longtemps mais bien lu comme l’attestent tous mes soulignements. C’est un écrivain et un penseur suisse de langue allemande, né en 1904 et mort en 1980. Extrait de la fiche Wikipédia&#0160;: <em>Notes</em>, un texte écrit entre 1934 et 1936 (mais publié en 1944) peut être considéré comme son livre majeur. <em>Ascension</em> (1975), bref mais magnifique roman de montagne à la maturation extrêmement lente (plus de 40 ans), est le récit d&#39;une dernière course. Mais en réalité, il propose une méditation sur le sens de la vie, sur le destin. Bien que de nombreux écrivains comme Max Frisch, Friedrich Dürrenmatt, Adolf Muschg ou Peter Handke aient pu lui rendre hommage, Ludwig Hohl demeure <strong>marginal</strong> dans le monde littéraire helvétique. Son fonds d&#39;archives se trouve aux Archives littéraires suisses à Berne. <br />Et j’ai noté, le lisant&#0160;: que lirai-je quand je ne lirai plus que... (me suis souvenue d’une amie me parlant de son père, très âgé, qui ne lisait plus que la Bible et le Coran&#0160;! (Que lirai-je&#0160;? Roubaud, Michaux, Joubert, Lichtenberg, Valéry, Leopardi, Hohl, Grothendieck, Rilke, Milosz, Nerval, Proust peut-être mais je n’en suis pas sûre, même.) <br />J’ai retrouvé mes notes de lecture de 1989, je célébrai <em>Notes </em>de Ludwig Hohl presque dans les mêmes termes qu’aujourd’hui et puis cela&#0160;: «&#0160;C’est un véritable livre de chevet, à lire et relire, en l’ouvrant au hasard (mais après l’avoir lu <em>in extenso</em> sans doute, ce que j’ai fait). J’ai mis trois mois presque à le terminer, interrompue par la naissance de B. Mais je me souviendrai longtemps des heures passées avec le livre, sur un lit, à me reposer, dans les tout derniers temps de ma grossesse&#0160;: moments très particuliers et très intenses&#0160;» (notes de 1989, onze ans avec le début du <em>Flotoir</em>, j’avais alors des cahiers où j’écrivais des notes sur les livres lus et où j’en faisais les relevés en prenant le cahier dans l’autre sens. <br /><br /><strong>De la réconciliation non prématurée<br /></strong><em>Notes</em>, sous-titré <em>De la réconciliation non prématurée</em>, traduction de l’allemand d’Etienne Barilier, 536 pages. &#0160;Préface courte, une page et demie, de Ludwig Hohl qui dit que «&#0160;ce livre n’est pas un recueil d’aphorismes&#0160;». Le ton n’est pas doux, je dirais même un peu pète-sec. Si tu piges pas, abstiens-toi semble-t-il dire. Mais cela ne m’a pas arrêtée, il y a des années, cela ne m’arrêtera pas aujourd’hui&#0160;! Hohl explique que ces notes ont été écrites en Hollande «&#0160;dans une extrême solitude personnelle&#0160;», qu’elles furent d’abord rédigées chronologiquement mais qu’ensuite elles furent classées «&#0160;d’un point de vue strictement thématique&#0160;». (Forte analogie avec les <em>Cahiers</em> de Paul Valéry&#0160;! ). Le livre en effet s’organise en chapitre, composés chacun de notes numérotées. <br /><br /><strong>Le travail donc<br /></strong>Le travail, c’est le titre du premier chapitre. Et tout de suite j’ai pensé à la notion de travail chez <strong>Rilke.</strong> Quelques citations&#0160;:<br />«&#0160;La tâche du véritable travailleur consiste d’abord à redresser la barre, sans relâche&#0160;; à surveiller sans cesse les carrefours cruciaux&#0160;» (p. 14)&#0160;; «&#0160;Si tu accomplis ton propre travail, tu accompliras nécessairement ta propre mort&#0160;» (p. 14)&#0160;; <br /><br /><strong>De la méthode<br /></strong>«&#0160;Méthode&#0160;: Se couler dans les choses. Afin d’agir sans secousse et sans heurt. Métaphore de la nage. Gesticuler furieusement, surtout sur le rivage, ne sert à rien. Mieux vaut se lancer tout de suite, et tant pis si nous progressons lentement. L’élément nous porte, c’est l’essentiel. Ce qui fait le bon nageur, ce n’est pas la force, c’est la confiance dans l’élément, une confiance qui a pris la forme de notre corps. (p. 15)<br />→ Il me semble pouvoir dire la même chose de la <strong>lecture.</strong> Ce qui fait le bon lecteur, ce n’est pas son intelligence ou son érudition, c’est la confiance dans ce texte-là, qui le porte et l’emporte. Le fait de comprendre ou pas est alors secondaire. <br /><br /><strong>Et même la méthode pratique<br /></strong>«&#0160;Si l’un de nos mouvements modifie les choses de façon créatrice (j’appelle cela travailler), les autres mouvements de notre quotidienneté doivent être purement mécaniques (c’est-à-dire aux antipodes du travail)&#0160;: ils doivent fournir la base qui rendra possible le travail. Il importe d’unir et de concentrer nos forces en un lieu – là où nous sommes capables des plus hauts résultats. Quant aux autres lieux, qui nécessitent aussi certains mouvements (c’est le service d’intendance) nous ne devons pas y perdre de force, ou du moins presque pas – c’est précisément cela que j’entends par l’accomplissement mécanique de nos tâches quotidiennes.&#0160;» (p. 17)<br />Cet homme apparemment très austère a une forme d’humour bien particulière, un peu caustique et grinçante. Il crée des personnages caricaturaux, Monsieur Dupont, Madame Dupont. Cette dernière, par exemple, en lien avec ce que je viens de relever, est campée de façon franchement drôle dans son délire domestique de propreté, de nettoyage, etc.<br /><br /><strong>Trois niveaux<br /></strong>Tiens, tiens, presque comme les différentes étapes évoquées plus haut avec Descartes. <br />«&#0160;Le travail humain, cette activité qui peut changer le monde, s’accomplit sur trois niveaux&#0160;: <br />1) la grande idée.<br />2) la grande idée monnayée en représentations de détail. Ou si l’on préfère, l’application de la grande idée, qui se résout en petites, lesquelles visent des détails. <br />3) La réalisation point par point, de l’idée ainsi monnayée.<br />Bref la grande idée, les petites idées, les petites actions.&#0160;» (p.20) – vraiment proche de Descartes. <br /><br /><strong>Pas de quatrième niveau<br /></strong>«&#0160;(Tu as la grande idée de changer ta vie – et n’est-ce pas le cas de tout le monde ou presque – eh bien, taille et détaille fidèlement cette idée – combien sont ceux qui parviennent à ce stade avancé – Accomplis tous les actes ainsi délimités – lentement, à la mesure de ton possible selon tes forces, une chose après l’autre –&#0160;: voilà ta vie changée.) (I, 20, p. 22)<br /><br /><strong>Connaissance et travail<br /></strong>«&#0160;Une chose m’est claire entre toutes&#0160;: rien de plus haut que la connaissance. Pour l’homme, il ne peut être de salut véritable hors de la connaissance&#0160;: mais croire qu’il suffit alors de dire&#0160;: ‘connais’, pour avoir fait quelque chose, voilà qui est tout simplement absurde. Il importe de faire ce qui est juste&#0160;: le travail est la réalisation de la connaissance. Nourri d’elle, il la nourrit à son tour. La connaissance ne se nourrit pas d’elle-même.&#0160;» (I, 48, p. 29)<br /><br /><strong>De la langue<br /></strong>Extraits d’une <a href="https://is.gd/FuqjDR">chronique</a> importante d’André Hirt (publiée dans <em>Muzibao</em>)&#0160;: «&#0160;quelque chose s’est modifié dans la langue, dans le phrasé et jusque dans les profondeurs de l’articulation nécessaire pour que la langue soit audible, donc compréhensible&#0160;»<br />Il est ici question de <strong>phrasé</strong>, nous sommes dans <em>Muzibao</em>, et c’est un angle d’écoute et d’examen particulièrement intéressant. La chronique s’intitule «&#0160;L’Inarticulé&#0160;». <br /><br /><strong>L’inarticulé donc<br /></strong>«&#0160;Cela fait longtemps que l’on aurait dû s’arrêter sur la nature de ce qui dans le phénomène qu’on vient rapidement de décrire est inarticulé. On a beau résister à la dramatisation, il faut se rendre à la raison de l’existence de cette déraison spécifique d’un inarticulé, appelons ainsi cet élément de trouble de la langue et, profondément, dans la langue, qui la dévaste, socialement de manière manifestement insensible – car qui y prête sérieusement attention&#0160;? –, philosophiquement peu interrogée alors qu’il est plus que certain que Nietzsche ou Wittgenstein auraient été terrifiés par le phénomène, et que Viktor Klemperer nous aura pourtant prévenus et avertis – mais qui lit Klemperer, qui en prendrait la peine&#0160;? –.&#0160;»<br />→ Je note aussi, cela relève peut-être de l’inarticulé, que peu savent encore construire, à l’écrit, mais aussi en paroles, des phrases complexes, avec des <strong>subordonnées</strong> ou des <strong>relatives</strong>. Qui sait encore ce que sont les subordonnées (on va nous dire que le terme est injurieux&#0160;!) ou des relatives (plus du tout dans le sens de ce qui est relatif, relié à, secondaire ou pas, là n’est pas la question). On s’étonne que Proust ait encore des lecteurs, ou que Grothendieck suscite tant d’intérêt (mais on aimerait bien savoir qui les lit vraiment – dire lire n’est pas lire)<br /><br /><strong>Histoire et langue<br /></strong>«&#0160;En vérité, l’Histoire traverse le langage, écrit encore André Hirt, le marque, le déforme parfois, il arrive même, disait une fois encore Klemperer, qu’elle détruise une langue en y inscrivant sa fureur et son hurlement.&#0160;»<br /><br /><strong>Travail, paresse<br /></strong>En ces temps où je m’arrête particulièrement sur la notion de «&#0160;travail&#0160;» chez Rilke ou chez Grothendieck, cette remarque d’André Hirt toujours&#0160;: «&#0160;il ne faut pas négliger la dimension de la paresse qui le motive, une paresse qui provient certainement, dans son partage, d’une très grande fatigue dont l’état de la langue n’est que le dernier résultat, donc comme il se doit en toute logique, le symptôme.&#0160;»<br />→ Notion de <strong>paresse</strong> qui tient aussi un rôle très important dans <em>Notes</em> de Ludwig Hohl. <br /><br /><strong>De la phrase<br /></strong>«&#0160;C’est ainsi que l’inachèvement des phrases, ou bien, parmi bien d’autres caractéristiques, leur allure parataxique, leur étouffement progressif ou bien leur étranglement, que ce soit dans le silence ou dans les excès de l’emballement sonore, dans le rire surtout ou encore la colère, marque, si l’on peut risquer une conceptualisation, le travail négatif de Thanatos, d’une pulsion de mort dont la fonction première, unique et par conséquent décisive est, comme on sait, de séparer, de couper et d’anéantir.&#0160;»<br />→ Ce rire terrible qui émane parfois de certains groupes en conversation, dans la rue, dans un restaurant... et qui prend le dessus sur tout le reste. On ne peut s’empêcher de l’entendre à la fois comme une <strong>tactique d’évitement</strong> et aussi de <strong>domination</strong> sur la conduite de l’échange. Qui n’a connu de ces personnes dont le rire est toujours évoqué, parfois comme merveilleux, mais plus souvent comme «&#0160;pénible.&#0160;»<br />«&#0160;Comme une interruption momentanée du désir de parler, c’est-à-dire, dès lors que le désir porte un élan, la tension vers l’autre, le désir donc de s’unir et de partager du sens, de construire si l’on préfère encore, par exemple une existence commune que la pure expression empêche puisqu’elle ne manifeste que l’état de solitude de la subjectivité, cette expression étant première comme une plainte ou bien une rage, phonê davantage que logos, dirait Aristote, phonê en tout cas guidant le logos là où ce dernier devrait, en principe logique, conduire et réfléchir l’émotion et l’affect.&#0160;»<br />→ peut-être aussi le cœur du retour à l’écriture&#0160;? On écrit pour se parler mais aussi parler à quelqu’un d’autre, on ne sait qui, il est totalement indéfini, fantomatique, mais il me permet de s’exprimer complètement, jusqu’au bout. <br /><br /><strong>De la voix<br /></strong>«&#0160;Car la voix elle-même est perdue&#0160;! Déjà, à l’examen, elle n’est jamais un simple support qui véhiculerait quelque message, information ou communication, mais la tournure sonore de l’âme, ce terme pour désigner la personne tout entière, d’une pièce, lorsqu’elle s’émeut et souffre, désire et pense. La nature de l’âme est indissociable de sa tournure, d’une forme et d’un grain&#0160;»<br />→ il m’arrive souvent, à l’ouverture d’un podcast, de renoncer à l’écoute à la simple audition de la personne interviewée. Je suis extrêmement sensible aux voix et sans doute plus encore conditionnée dans mon approche de l’autre par sa voix. <br />«&#0160;Perdre sa voix, c’est, là aussi en tous les sens, psychologiques et politiques, perdre l’individualité. Sa dissolution, au-delà donc de toute dissémination, laisse la subjectivité en état d’inarticulation. Dans sa déréliction, la subjectivité exprime une souffrance dont les effets manifestent ponctuellement, à travers de failles ou d’interstices, un contenu, un état, on ne sait trop comment dire, qui est l’inarticulé même.&#0160;»<br />→ et lisant cela j’ai pensé fortement à ces propos éructés, alcoolisés, hystériques de supporters de sport après une victoire&#0160;! <br /><br /><strong>L’inarticulé, encore<br /></strong>«&#0160;On finit par entendre, par avoir entendu, dans l’articulation désarticulée de l’inarticulé, c’est ce qui se trouve dans la confusion de ce langage, ce qui s’y tient au fond comme un fond de noise, en réalité la tonalité. On y entend, si l’on se prête à une description en surface de ce qui s’avère si difficile à décrire, un flux continu, une saturation de la phrase que la précipitation met en évidence, une déglutition de chaque mot par celui qui suit, une absence de ponctuation, l’abus d’anglicismes qui abîment la compréhension, la dimension expressive de ce qui s’apparente au moins formellement à de la colère, un phrasé indéniablement guidé par l’affect... Peut-on toutefois repérer un rythme&#0160;? Certainement, mais très uniforme, insistant, répétitif, sans grande singularisation d’une personne à une autre, une sorte de mécanique emballée comme un rouage.&#0160;»<br />→ J’ai souvent été frappée par le débit de certain philosophe très présent dans les médias, une sorte de <strong>coulée sans respiration</strong>, mettant l’auditeur hors-jeu, dans l’incapacité de produire lui-même et pour lui-même une quelconque pensée sur cette pensée assénée, à toute allure et bien entendu comme vérité non contestable. <br />Et il y a bien une <strong>accélération constante du débit</strong> de la parole, comme s’il s’agissait de faire toujours plus de mots/minutes, d’en faire entrer le maximum dans un temps toujours borné (et souvent payant, en effet). Sans parler de la manie d’interrompre systématiquement autrui, sans jamais lui laisser le temps de présenter son idée, encore moins de la développer ou la défendre, mais en coupant toutes ses propositions (au sens grammatical). Ces temps de campagne électorale fourmillent hélas d’exemples. J’ai souvent entendu dire que les Allemands ne pouvaient pas interrompre leur interlocuteur en raison de la construction de la phrase, avec notamment le rejet du verbe souvent en position finale, car tant que le dernier mot n’est pas dit, le sens n’est pas clair. Je ne sais pas si le débat politique là-bas évite toujours l’interruption. <br /><br /><strong>S’endormir, Ludwig Hohl, Paul Valéry<br /></strong>Récemment les réflexions de Marie Darrieussecq, aujourd’hui un croisement entre Ludwig Hohl et Paul Valéry, dans un article ancien du <em>Monde</em> (24 juillet 1981) signé François Bott&#0160;: «&#0160;Une autre fois, Ludwig Hohl réfléchit sur un mot qu&#39;on emploie souvent, sans bien comprendre le phénomène qu&#39;il désigne&#0160;: que veut dire exactement s&#39;endormir&#0160;? L&#39;auteur essaie de se souvenir comment il s&#39;est endormi ‘en lisant Valéry’. Au bout d&#39;un moment, il s&#39;est endormi ‘en lisant yeux fermés’ et que, à la place des phrases imprimées, il voyait Valéry lui-même, ‘s&#39;éloignant avec sa canne et son manteau’. Ludwig Hohl ajoute que Valéry s&#39;en allait ‘furtivement’. Joli rêve, montrant que le sommeil nous surprend comme un voleur et nous dérobe nos pensées.&#0160;»<br />Dans le même article, je relève aussi&#0160;: «&#0160;Ludwig Hohl fait l&#39;éloge des rêveurs qu&#39;il oppose à l&#39;homme ordinaire. Celui-ci considère que la réalité se limite à la définition qu&#39;il en donne, la plus évidente et la plus pauvre. Il échappe rarement à la lourdeur de ses pensées, car il croit seulement au principe d&#39;identité. Il assure que tout s&#39;accomplit au centre, sans jamais apercevoir les changements qui s&#39;annoncent à la périphérie. ‘Quelque chose de mince et de lointain s&#39;approche’, dit Ludwig Hohl, une chose ‘presque invisible’, qui va, un jour, ‘régner sur le monde’, mais que seuls des regards subtils savent discerner. Seuls ‘les rêveurs guettent’, dans le ciel clair, le ‘petit nuage irréel’ préfigurant ‘l&#39;orage qui, sous peu, dominera toute la ville’. Seul un esprit voyageur pouvait s&#39;intéresser à l’‘un de ces jolis riens que la mer amène au rivage et qui n&#39;amusent que les enfants, un morceau d&#39;ambre, appelé électron par les Grecs ‘... ‘Le regard spirituel, écrit aussi Ludwig Hohl, n&#39;est rien d&#39;autre qu&#39;un regard ordinaire (‘‘pratique’’), mais réglé sur une autre distance.’&#0160;» (<a href="https://is.gd/lU8cPF">source</a>) <br />→ et ce qui m’amuse, c’est qu’il se pourrait parfaitement que ce soit cet article-là, de 1981, qui ait à l’époque motivé et déclenché l’achat de ce gros livre de Ludwig Hohl (En fait le cahier de notes de lecture des années 90 parle d’un article de <em>Libération</em> lu dans un avion de retour du sud-ouest&#0160;!). <br /><br /><strong>Travail et orgue&#0160;!<br /></strong>«&#0160;Le vrai travail serait comme la mélodie d’un orgue, si cette mélodie pouvait susciter d’autres orgues, et des orgues toujours plus grandes. Mais comment se peut-il que tout cela, subitement, finisse par la mort&#0160;? Cela ne finit pas du tout. Car travailler, c’est, toujours davantage, ne pas mourir. C’est se rattacher au tout. Travailler n’est rien d’autre que traduire ce qui meurt en ce qui continue&#0160;» (I, 50, p. 30)<br />→ <strong>Travailler n’est rien d’autre que traduire ce qui meurt en ce qui continue</strong>. Il me semble que c’est un peu ce que fait le <em>Flotoir</em>&#0160;? <br /><br /><strong>Le secret de Grothendieck et de David Bessis&#0160;? <br /></strong>«&#0160;La pure mathématique ne saurait fleurir dans la mathématique. Il faut qu’un poète ou un penseur soit greffé à un mathématicien. Alors ce poète ou ce penseur, par la vertu de la greffe, croît immensément, et le mathématicien sera grand.&#0160;»<br />→ cela me semble s’appliquer tellement étroitement à Grothendieck, tellement atypique dans son milieu de mathématicien&#0160;! Et tellement fécond, sans doute parce que <strong>poète et penseur</strong> en même temps que mathématicien. Un peu ce que disait Bessis aussi dans <em>Mathematica</em>, qu’il ne fait pas des maths à partir d’une écriture très formelle, mais à partir de représentations, parfois très fausses, mais qu&#39;il va préciser petit à petit. <br /><br /><strong>Ascension<br /></strong>«&#0160;Nul effort véritable ne demeure sans fruit (...)<br />Il est toujours d’essence mystique le véritable effort humain (...)<br />Les êtres les plus grands sont les meilleurs connaisseurs de chemin.&#0160;»<br />Trois extraits de la note 36 du chapitre 2, p. 41, intitulé «&#0160;l’accessible et l’inaccessible.&#0160;», qui travaille autour de l’idée du chemin en montagne, du sommet.&#0160; <br />Je crois que Hohl était un montagnard et il est surtout connu aujourd’hui pour son livre <em>Ascension</em>, d’abord paru chez Gallimard en 1980 et dans une autre édition, chez Attila, dans une traduction de Luc de Goustine en 2007.<br /><br /><strong>Un livre d’Éric Villeneuve<br /></strong>J’ai lu hier soir d’une seule traite <em>Tache jaune Monochrome bleu Sorte de blanc</em> d’Éric Villeneuve, livre qui m’a littéralement envoûtée. <br />Quelques notes, à partir desquelles j’ai ensuite écrit <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/note-de-lecture-eric-villeneuve-tache-jaune-monochrome-bleu-sorte-de-blanc-par-florence-trocm%C3%A9.html">une note de lecture</a> pour <em>Poezibao</em>. J’ai pensé bien sûr à <strong>Andersen</strong>, à mon amour de ses contes, «&#0160;La Petite Fille aux allumettes&#0160;», «&#0160;la Petite Sirène&#0160;» et surtout «&#0160;le Vilain petit canard&#0160;». Tous histoires <strong>d’enfants perdus</strong>, différents, dans l’entre-deux, ni d’un monde, ni de l’autre. Pensé aussi, je ne sais si c’est à tort ou à raison, disons pensé au souvenir d’une très forte lecture, celle d’<em>Histoire sans fin </em>de Michaël <strong>Ende</strong>. Et enfin à Nils Holgersson de Selma Lagerlöf. Toutes histoires très importantes pour moi, dans mon for intérieur où elles ont construit quelque chose de très particulier. <br />Je suis entrée d’emblée, dès la première page, dans ce livre comme dans mon monde à moi, mon univers. Nous partageons tant de modalités et de territoires imaginaires. Notamment tout ce <strong>répertoire du Nord,</strong> les noms du Nord, la baltique, Ostsee et la Mer du Nord... <br />Je prends maintenant le livre et le feuillette pour y retrouver mes annotations. <br />Rêve + mémoire&#0160;/ j’ai eu le sentiment tout de suite d’être dans deux registres, celui du rêve bien sûr mais aussi dans une sorte d’exploration de mémoire très profonde, pas une mémoire de faits, pas une mémoire-récit, plutôt une <strong>mémoire de sensations</strong>, d’empreintes très profondes. <br />Conte ou rêve, nature <strong>métamorphique.</strong> Glissements constants entre bribes mémorielles, rêve et conte. Le livre donne à toucher la <strong>matière mémorielle</strong>.<br />C’est une sensation très forte, d’être mise en contact avec non pas la mémoire mais le tissu mémoriel, sa fibre, sa texture, de le toucher, de le sentir. <br />Il y a une multitude de <strong>sensations physiques</strong> qui naissent en lisant (c’est très rare chez moi). Celles du cheminement, de la descente ou l’immersion dans un monde, notamment. <br />Cette idée si forte de <strong>l’enfant empêché</strong> des contes, celle de l’âge fixe, cette sorte d’assignation à résidence et à rôle. <br />A plusieurs reprises donc, j’ai noté comme une <strong>superposition d’états de conscience</strong> enfantins, la rêverie sur les noms, les histoires qu’on invente, le rêve, le rêve éveillé, les contes, les légendes, les lectures.&#0160;» Oui tout cela glisse par pans, comme des fondus enchaînés, se renouvelle sans cesse. Car, il faut le dire aussi, on est entraîné dans toute la lecture, il y a une extraordinaire dynamique qui porte en avant. <br />Avec toute une <strong>rêverie sur les noms</strong>, mais ici analysée avec tellement de subtilité, sur l’effet des noms et ces noms trop forts&#0160;! Et sur les <strong>appariements de mots</strong>, j’ai noté deux choses&#0160;: bi-mots en une allusion dont je ne sais pas si elle est fondée ou pas à Michelle Grangaud – et aussi, yin et yang, en référence à ma lecture récente de Grothendieck&#0160;? <br />Page 53, apparition de Nils Holgerrson, dans la marge&#0160;! alors oui, que oui&#0160;: «&#0160;des mots, de simples mots ont suffi à nous transformer l’un et l’autre en hommes-volants&#0160;».<br />Comme l’épanchement du songe dans la vie réelle, quelque chose de <strong>nervalien</strong> peut-être ici, aussi. <br />L’incarnation imparfaite de la page 89, le «&#0160;bien que ‘né des œuvres&#0160;» de mes parents (œuvre de chair), je serais également <strong>originaire d’un conte</strong>&#0160;»<br />Je vois là sans doute une des racines les plus profondes, les plus secrètes aussi de cette écriture. Et en particulier dans ce livre. «&#0160;Une part de soi opérant dans la vie réelle, l’autre se déployant dans l’univers des fables...&#0160;»<br />Tellement juste l’idée que l’on dit «&#0160;rarement les choses comme on les perçoit. Plutôt comme on les connaît. Je veux dire&#0160;: comme on les connaîtra la minute suivante, alors que déjà elles ont commencé à se reformuler en nous&#0160;». <br /><br /><strong>D’une lecture<br /></strong>Cette impression à la lecture d’un extrait du livre de Claro <em>Sous d’autres formes nous reviendrons</em>&#0160;: comme un rêve mais pas un rêve&#0160;: j’entends, sous la voûte des mots, la musique d’Ockeghem. Elle vient à moi, plus par sympathie (lui aussi donc, la musique, si rares ceux-là qui...) que par empathie (ressentir quelque chose de ce qu’il ressent ou que je pense qu’il ressent). <br />J’ai publié cet <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/anthologie-permanente-claro-sous-dautres-formes-nous-reviendrons.html">extrait</a> dans l’anthologie permanente. <br /><br /><strong>Claro et l’impur ramassis de vanités que serait un livre<br /></strong>Livre impressionnant et fort sombre que celui de Claro<em>, Sous d’autres formes nous reviendrons.</em> Livre pétri de références, ouvrant en fanfare avec Savonarole, ce qui en dit long, mais aussi avec Ockeghem, contemporain de Savonarole, ce qui en dit long aussi. Ce sera donc Savonarole et Ockeghem, la fureur et la musique. Le très noir et le moins noir, la mort mais aussi une forme de joie. Ce qui serait au creuset de chacun de nous. Avec un leitmotiv, le thème des Vanités, Claro en détaille et en explore quelques-unes, de belle manière. «&#0160;::: si les objets sont pareils à des morts, et qu&#39;une fois déposés sur la toile ils deviennent ce qu&#39;on appelle des vanités, se peut-il que sur la page – celle-ci ? – certaines choses finissent par prendre une teinte autre, une teinte en creux mais non moins éloquente, disons en vrac&#0160;:: la figure du père ou l&#39;ombre de la mère, tel souvenir d&#39;enfance tel dépôt de savoir, ce qui fait qu&#39;une maille un jour s&#39;est défaite, disons le vrac et tout ce qui va à l&#39;avenant d&#39;une vie mal vécue, et qui ici, tracé à l&#39;encre noire, serait susceptible de trôner tel un crâne caressé par la lumière d&#39;un Philippe de Champaigne, et aussitôt s&#39;impose à moi une analogie, qu&#39;à raison sans doute j&#39;ai qualifiée plus haut d&#39;inquiétude&#0160;: un livre en sa somme, la somme qu&#39;un livre assume, n&#39;est-elle qu&#39;un impur ramassis de vanités&#0160;?&#0160;»<br />Parmi les contemporains Claro cite beaucoup Venaille et Roubaud et un peu Fourcade.<br /><br /><strong>Muriel Pic et l’argument du rêve. <br /></strong>Ouverture passionnante du nouveau livre de Muriel Pic, <em>L’argument du rêve</em>, paru aux éditions Héros-limite. Une sorte d’entrée de jeu, intitulé «&#0160;l’infralyrique&#0160;». «&#0160;Le rêve est l’espace possible d’un dialogue des morts, une ronde des spectres, un temps insulaire. Son argument est infralyrique, rythmes de l’en-dessous, chants comme courant, voix déferlantes&#0160;» (On pourrait dire aussi voix affaiblies comme Éric Villeneuve qui me semble tant dans le champ de l’infralyrique, si toutefois je comprends bien cette notion). «&#0160;Le rêveur envisage et dévisage, pas d’échappées lyriques ni fuites, seulement des déplacements infimes entre le corps et son ombre, nos corps et les ombres. L’infralyrique est une vibration lumineuse qui s’amplifie la nuit, un frôlement morphologique entre deux images, une perfection de hasard, la photogénie de l’impondérable.&#0160;» (p. IX). Elle ajoute «&#0160;tout ce qui donne à la trace sa puissance de transport&#0160;» et l’on sent bien ici la proximité de Walter Benjamin ou de Georges Didi-Huberman, de Jean-Christophe Bailly aussi. «&#0160;Tout ce qui donne à la trace sa texture de document&#0160;» Alors en une superbe énumération, Muriel Pic annonce «&#0160;voici des rêves, des grisailles, voici des voix, des dialogues et des morts. Voici des photographies, des images décolorées, des lumières passées, des fossiles ramenés des temps profonds, des corps évanouis, des cendres portés par les vents et les eaux. Ainsi je veux partir. Voici des testaments, des témoins, des vœux. Voici demain. Voici hier (...) Voici les photogéniques, les images sorties des cartons, données, trouvées, soulevées, déchiffrées. Voici les philologiques, les bribes, les fragments, les mots égarés sur une page, mutilés par un agrafe, les brouillons les livres-brouillards et les notes de chevet. Voici l’infralyrique, les hantises documents. Voici les rapports, la littérature grise, les documents, les actes, les traces, les données, les fantômes cartonnés, les articles de dictionnaire, les faits. Voici les phonogéniques, les voix tirées des boîtes, les bandes magnétiques, l’audiovisuel des spectres, les brouillages radiophoniques, les voix perçues, évaporées, les échos et les simulacres. Voici les tragiques, les météorologiques, les thucydides et les insulaires.&#0160;»<br />Et un peu plus loin elle précise qu’elle a écrit ce livre parce qu’elle «&#0160;n’en croyait pas ses yeux&#0160;». Devant les kamikazes d’Okinawa, les naturistes d’Orplid, les ermites de Patmos. Elle aura cheminé en compagnie de Sei Shōnagon, d’Annette von Droste-Hülshoff, de Robert Lax... Car écrit-elle encore «&#0160;Le poème est un moment critique&#0160;: il donne forme à une inquiétude.&#0160;» (p. XII). Suivent donc une série de poèmes-documentaires, de ces <em>Élégies documentaires</em> propres à l’œuvre de Muriel Pic. <br /><br /><strong>Là<br /></strong>Belle remarque d’Antoine Bertot à propos du livre de Karine Miermont, <em>Vies de forêt,</em> comme une petite leçon d’être dans un lieu&#0160;: «&#0160;L’expérience personnelle d’un lieu (‘Je me fie à moi, à mes sens, regarder, sentir, toucher’) s’élabore donc en adoptant des perspectives diverses. L’ancrage n’est pas un repli, mais un accueil. Les points de vue s’éclairent les uns les autres et l’on passe, d’une page à l’autre, de la sociologie à l’éthologie, de la géologie à la poésie, de la fiction aux archives des personnes qui ont vécu ‘là’. Cet adverbe si bref, ‘là’, donne d’ailleurs son titre à la première section&#0160;: il recèle une diversité que les savoirs et l’observation n’épuisent pas, mais approchent.&#0160;» (<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/note-de-lecture-karine-miermont-vies-de-for%C3%AAt-par-antoine-bertot.html">note</a>)<br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>le bureau, la solitude, la pluie dehors, forte et la viole de gambe, bach, tout simplement cela, là – <br />le beau bouquet de tulipes blanches (blanc et vert) rapportées du marché par une personne très aimée – la cohorte des gouttes sur la vitre et leur course, parfois folle, vers le bas – la fréquentation douce des livres, la liberté vis-à-vis d’eux, un commerce plus facile que celui avec les êtres humains, parfois - <br /><br /><strong>Phrases de la mort<br /></strong>Beau livre que celui de Jean-Pascal Dubost, <em>Phrases de la mort.</em><br />Quelques relevés&#0160;: il faut les découvrir tranquillement, ne pas en lire trop à la fois, pour laisser à chaque phrase s’ouvrir, dans le tragique, le burlesque, l’humour, l’effroi. Se révéler. «&#0160;La mort, qui est de source sûre.&#0160;» (p. 17) – «&#0160;La mort, qui est la première cause de mortalité.&#0160;» (p. 18) – «&#0160;A tout moment, elle ne vient pas.&#0160;» (p. 19) – «&#0160;Tu vas attraper la mort, disait grand-mère, visionnaire. (p. 22) – La mort effectue des mises à jour quotidiennement. – «&#0160;On passe sa vie à mourir.&#0160;» (p. 28) – Il n’y aura jamais aucune réduction d’effectifs pour la mort.&#0160;» (p.30) – Il peut arriver, n’en déplaise, que penser à la mort puisse aider à vivre. (p. 33) – La pensée quotidienne de la mort doit être comme un exercice d’entretien du corps, un exercice d’entre de l’intelligence. «&#0160; (p. 37) – «&#0160;J’aimerais bien venir à mon enterrement&#0160;» et «&#0160;On n’arrive pas en fin de vie, mais en début de mort.&#0160;» (p. 40). Des citations émaillent aussi les courtes phrases de Jean-Pascal Dubost, des citations, des statistiques, des épitaphes réelles ou inventées aussi&#0160;: «&#0160;Alphonse Allais&#0160;: Ci-Gît Allais sans retour.&#0160;» (p. 46). C’est un grand pot-pourri où il y a de tout, des choses qu’on aime, d’autres qui font rire, certaines qui effraient, mais tout, quasi tout donne à penser, or «&#0160;Nous aimons appeler un chat un chat, mais moins la mort la mort.&#0160;» (p. 47). On trouve aussi de belles séries rimées, type «&#0160;La mort qui jamais ne fait relâche / La mort qui toujours rend lâche / La mort qui jamais ne nous lâche / la mort qui toujours fâche&#0160;», etc. p. 56 (26 -ache en tout). Et je suis sensible bien sûr à l’évocation des œuvres d’autrui&#0160;: «&#0160;Mort, qui fait écrire Pas revoir / Mort qui fait écrire quelque chose noir / Mort qui fait écrire Louve basse.&#0160;» (p. 61)<br /><br /><strong>Hohl, aussi, toujours&#0160;: Voilà ce qu’est la vie<br /></strong>J’aime bien ces lectures longues, suivies sur plusieurs jours, voire semaines. Je fais de petites plongées courtes dans ce livre de Ludwig Hohl, lu une première fois en 1989. <br />«&#0160;Le chemin&#0160;: élever sa quotidienneté à hauteur d’émotion que procure un voyage&#0160;: parvenir à cette disponibilité, à ce don de soi, à cette capacité de voir les choses en grand, à cette tension intérieure, à cette fécondité de la pensée&#0160;: voilà ce qu’est la vie. La vie qui ne s’élève ni ne s’augmente n’est pas la vie.&#0160;» (p. 46)<br /><br /><strong>Autocritique de l’écrivain<br /></strong>«&#0160;Pour être bonne, elle doit être interne, demeurer proche de l’élan créateur, être issue de ses pouvoir à lui. Mais elle sera mauvaise, inadéquate, si elle vient de l’extérieur&#0160;; d’un lieu où l’on doute même de la possibilité d’atteindre autrui. Une telle critique est uniquement destructrice.&#0160;» (p. 48)<br /><br /><strong>Pas de point central&#0160;!<br /></strong>«&#0160;Toute la théologie repose sur cette notion fondamentale de centre ou de point central – alors que de tout temps, toute pensée véritable a compris l’être du monde comme métamorphose, mouvement, flux&#0160;» (p. 49). Et un peu plus loin, belle pique&#0160;: «&#0160;pour la théologie, Copernic n’est pas encore né.&#0160;»<br /><br /><strong>Intelligence, talent, volonté<br /></strong>«&#0160;Une grande intelligence, additionnée d’un talent, quel qu’il soit et servie par une volonté, aboutit toujours à des réalisations, à des découvertes. La grand intelligence est rare, le talent commun&#0160;; mais leur union active dans la volonté, voilà le plus rare.&#0160;» (p. 52)<br />Et nouvelle pique, dont je me délecte&#0160;: «&#0160;Chaque fois qu’une œuvre significative est créée, les professeurs élaborent une théorie pour consacrer la forme de cette œuvre. Ensuite, les incapables procèdent au remplissage de cette forme.&#0160;» (p. 53)<br /><br /><strong>Trop tard, vraiment&#0160;? <br /></strong>Tellement souvent ressentie ou assénée, cette injonction «&#0160;‘Tu arrives trop tard’. ‘C’est trop tard.’ Nul être, s’il est vrai, ne peut venir trop tard. Simplement, l’heure de sa venue est plus ou moins propice.&#0160;»<br /><br /><strong>Ce qui est crucial<br /></strong>«&#0160;L’exhortation de Goethe&#0160;: Rassemble tes forces pour ce qui est crucial&#0160;». <br />→ on peut rapprocher ces notes (elles se suivent dans le livre, numérotées 101 et 102, p. 57)) pour penser que si l’on veut qu’il ne soit pas trop tard dans sa vie, il faut se concentrer sur ce qui est crucial, lire ce qui peut élever ou augmenter la vie et laisser tomber tout le reste, quel que soit la qualité ou l’intérêt de l’ouvrage – même chose pour le temps consacré à...<br />Car, dit encore Ludwig Hohl «&#0160;Vieillir c’est s’accroître sans cesse&#0160;: ta valeur intérieure grandit, comme celle de Goethe – pourvu que tu ne te laisses pas égarer par les bavardages de la foule, pourvu que tu ne veuilles pas avoir ce qui ne correspond pas à ton état présent, au lieu de regarder ce qui est à regarder.&#0160;» (p. 58)<br /><br /><strong>Une petite montre perdue<br /></strong>«&#0160;La grandeur humaine – l’espoir humain, le chemin vers la grandeur – c’est de connaître notre petitesse, et de connaître les relativités, c’est-à-dire les rapports des choses qui, dans l’infini de la nuit, nous environnent. Ce n’est pas de dominer les choses. La grandeur humaine ce n’est pas de dominer le Tout&#0160;; c’est de donner à notre propre existence son tracé le plus net, à notre machine sa plus grande précision. L’homme est comme une petite montre perdue dans le chaos inorganique du Sahara&#0160;; sa grandeur, c’est la précision, l’exactitude de son fonctionnement&#0160;; et la lumière de sa minuscule circonférence.&#0160;» (p. 59). <br /><br /><strong>De la musique<br /></strong>Dans cet extrait d’une <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/03/muzibao-recommande-brahms-string-sextets-belcea-quartet-tabea-zimmermann-jean-guihen-queyras.html">note</a> d’André Hirt pour <em>Muzibao</em>&#0160;: «&#0160;La musique de Brahms, avec les Belcea, et contrairement aux efforts interprétatifs qui cherchent à lui échapper, retourne au monde et figure une autre beauté, beaucoup moins évidente ou standardisée, une beauté « moderne » dirait Baudelaire, noire en vérité, mais d’un noir si peu mortifère, plutôt palpitant comme fait toujours et encore la vie, même dans sa fin. La musique est inscrite dans la finitude et non ailleurs, et se déploie depuis elle. Elle ne plane plus, elle n’engourdit plus, elle ne nous éloigne plus du monde, mais elle nous regarde.&#0160;» <br /><br /><strong>Ludwig Hohl, l’homme<br /></strong>Il parait bien sévère Hohl, quand on regarde ses photos. Et souvent dans ses propos il est très dur, non pas méchant mais d’une telle exigence, avec lui-même et les autres. Alors quand il se découvre un peu on est touché et comme souvent cela rend plus précieux encore ce qu’il écrit, puisqu’il traverse cela, lui aussi&#0160;: «&#0160;C’est l’aube&#0160;; je ne dors plus, je ne me sens pas bien&#0160;; un oiseau commence à crier sur le toit (juste au-dessus de moi) avec une impudence meurtrière, affreuse. Mes oreilles en sont submergées, c’est à devenir fou. Je ne suis plus un enfant, je sais que dans mon désespoir (ma situation de détresse) il n’existe qu’un moyen. Je l’adopte&#0160;: accepter la chose aussi vite que possible, lui dire oui sans réserve.&#0160;» (p. 61). <br /><br /><strong>Risquer<br /></strong>Je relève cette phrase qui me semble bien correspondre à l’aventure de <em>Poezibao</em> dans une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/04/note-de-lecture-sandrine-bourguignon-le-nom-dun-fou-s%C3%A9crit-partout-par-jean-claude-leroy.html">note de lecture</a> de Jean-Claude Leroy (livre de Sandrine Bourguignon, autour de Fernand Deligny)&#0160;: «&#0160;Aventure veut dire aussi risquer, et c’est sans vrais moyens que souvent s’initient les expériences.&#0160;»<br />→ C’est certes un peu abusif de tirer à soi cette remarque qui à l’origine s’applique à une aventure extrêmement singulière et ambitieuse, celle de Fernand Deligny. Je suis heureuse de la présence de cette note dans <em>Poezibao</em>. <br /><br /><strong>La paresse<br /></strong>Ludwig Hohl insiste beaucoup sur la paresse dans son livre <em>Notes</em>. Je me faisais cette réflexion en consultant un réseau social. Si peu de personnes prennent la peine d’écrire une note personnelle, on clique sur un gadget, comme le petit cœur, on dit «&#0160;j’aime&#0160;» (on s’en fiche, non&#0160;?) même quand il s’agit de la disparition de quelqu’un. <br /><br /><strong>Pour plus tard<br /></strong>Superbe proposition de Claude Minière pour les «&#0160;Notes sur la création&#0160;» de <em>Poezibao</em>&#0160;: «&#0160;L’écriture exposera <strong>le jeu de la perte et de la résurrection</strong>. Sans se retourner mais en avançant hardiment. Mouvement perpétuel. Ce ne peut être communément reçu&#0160;? On le mettra dans un Livre à l’abri pour plus tard ou jamais.&#0160;»<br /><br /><strong>Lectures<br /></strong>Je ne peux quasi pas lire de livres de poésie, surtout quand ils sont à tendance trop personnelle, voire nombriliste, en ce moment, dans le contexte catastrophique du monde. M’aident Ludwig Hohl, pourtant peu tendre, et le souvenir de ma lecture de Grothendieck, l’un et l’autre ayant l’immense bénéfice de me mettre le pied à l’étrier, encore et encore, pour <strong>travailler</strong>, pour essayer de penser un peu, à ma mesure, de me connaître mieux moi-même condition indispensable disent-ils tous les deux pour connaître l’autre. Et donc pour tenter de comprendre certaines choses du monde, bien limitées j’en suis consciente. Ne pas se ménager, ne pas se protéger, <strong>aller au charbon</strong> comme on disait autrefois sachant très bien les risques encourus à descendre dans la mine.<br /><br /><strong>Du silence<br /></strong>Lu de belles choses dans un livre qui pour l’instant m’accroche de manière très sporadique et irrégulière, celui de François J. Bonnet, <em>Les mots et les sons</em>. De belles choses sur le silence et l’expérience de John Cage. Je cite «&#0160;Les problématiques liées au <strong>silence</strong> forment un monde vaste où il est aisé de se perdre. Pour atteindre le propre du silence, c’est-à-dire sa dimension sensible, il faut partir à sa recherche, chercher à l’éprouver. Une telle expérience a été réalisée dans les années cinquante par John Cage&#0160;: ‘Lorsque, entrant dans une chambre anéchoïde, aussi silencieuse qu’il est techniquement possible en 1951, on découvre qu’on entend deux sons créés non intentionnellement par soi-même (l’opération systématique des nerfs, la circulation du sang), alors la situation dans laquelle on se trouve n’est pas objective (son silence), mais bien plutôt subjective (uniquement des sons).’ Les nombreux commentaires traitant de cette expérience aboutissent la plupart du temps à l’assertion suivante&#0160;: ‘le silence n’existe pas’. Or précisément le silence ex-iste, se tient en dehors de notre champ d’expérience. Le silence absolu existe bel et bien. Dans un espace où aucun medium ne permet de le transmettre, dans le vide, le silence règne. Mais ce que révèle l’expérience d Cage, c’est que personne, jamais, ne pourra percevoir le silence, que le silence est proprement inaudible. On ne pourra jamais faire l’expérience de l’absence de son. Le silence existe mais pour personne.&#0160;» (p. 79).&#0160; <br />→ On peut recouper l’expérience de Cage d’une façon peut-être plus accessible. Via la relativité entre une situation usuellement bruyante, comme une atmosphère urbaine et une nuit à la campagne, où l’on a l’impression de palper, par opposition, le silence. Il y a aussi l’expérience très particulière du <strong>silence musical.</strong> Aux noms si beaux de soupir (jusqu’au divisions du soupir, ah, le seizième de soupir), de pause, ce sont des silences. La première fois que j’ai vraiment perçu un silence, c’est en écoutant Sviatoslav Richter dans une sonate de Haydn. Et paradoxalement, ce fut à la fois la perception du silence et la sensation de l’immense richesse celée dans ce suspens, porteur de tout ce qui avait précédé (et qui objectivement, sans doute, résonnait encore) et tout ce qui allait venir (et que je connaissais, en l’occurrence). <br /><br /><strong>En canoë<br /></strong>C’est l’invite de <strong>Claude Minière</strong> dans un petit livre de longue portée, un livre qui embarque (n’est-ce pas cela que je demande par-dessus tout à un livre, non seulement de m’inviter, ce que paradoxalement maints livres ne font pas, mais de <strong>m’embarquer </strong>dans son périple, dans son flux.) Car ici c’est bien d’un flux qu’il s’agit, celui de la rivière, celui du torrent. Descentes en canoë, le corps inséré dans ce petit bout d’esquif qui permet de faire corps avec la rivière, la nature, de se laisser embarquer, porter par le courant. Alliage comme souvent chez Claude Minière d’observations matérielles, de relevés de sensations et de cette dimension ontologique et métaphysique, très inspirée de Pascal et de Descartes, que l’on retrouve dans maints de ses écrits. Oui, «&#0160;Nous sommes embarqués on rame / on fonce sans penser à la mer mais à la cascade / aux sirènes des contes qui nous accompagnent/et dont on respire le parfum fort et doux/de forêts aquatiques.&#0160;» (p. 11). C’est que «&#0160;On descend des poèmes impassibles / comme les grands sapins oragés / --- la trouée des sensations sur / la ligne vers le risible vrai / plume dans l’encre, navette dans la chaîne&#0160;» Et comment ne pas souscrire à cela&#0160;: «&#0160;Je préfère l’ode / des brouillons qu’agitent les pensées vraies / sans conclure, sans posture.&#0160;» (Leçon de poésie... p. 14 et sans doute quelque bateau ivre, qui croise pas loin&#0160;?). <br /><br /><strong>Nouveau système<br /></strong>Je m’amuse de l’idée soudaine de créer un autre signe de passage, à l’intérieur du livre de Ludwig Hohl, <em>Notes,</em> que je lis pour la deuxième fois, plus de trente ans après une première lecture. Pour distinguer les nouvelles annotations, j’utilise un petit cercle en lieu et place de la croix habituelle. Et je note que bien des passages soulignés il y a trente ans sont aussi ceux que je souligne aujourd’hui. Mais il y a cependant des nouveautés (ouf&#0160;!), des choses qui n’avaient pas attiré mon attention lors de cette première lecture, soit que je n’ai rien développé alors autour de ce thème, soit que dans les inévitables moments de baisse de tension de la lecture, j’ai frôlé et négligé ces remarques-là. <br /><br /><strong>Pour temps de désespoir<br /></strong>«&#0160;La vie est comme l’œuvre d’art, et l’œuvre d’art est semblable à la vie véritable. Pour atteindre l’une et l’autre il faut un juste comportement&#0160;; il faut rendre témoignage, c’est-à-dire extérioriser une intériorité. Bref, il faut dire oui à la vie, donc accroître la vie. Il faut communiquer avec autrui, travailler&#0160;» (p. 64)<br />Et «&#0160;travailler&#0160;», cela ne va pas de soi, je suis frappée, je l’ai déjà noté par l’insistance mise par Hohl sur la <strong>paresse</strong> (on préfère aujourd’hui l’appeler procrastination, c’est plus chic&#0160;!). «&#0160;Ils sont si paresseux qu’ils préfèrent prier une heure plutôt que de penser une minute.&#0160;» (p. 65)<br /><br /><strong>Vaincre des résistances<br /></strong>«&#0160;L’homme qui rencontre les plus grands obstacles intérieurs, mais qui, au dernier moment (et à la surprise de ceux qui ne le connaissent que superficiellement) prend les plus grandes décisions, cette homme-là, à force de vaincre des résistances, donc d’accumuler des connaissances, sera quasiment invincible (dans son surgissement, dans son pouvoir de convaincre les autres). (p. 66)<br />→ je trouve très intéressant le <strong>lien entre vaincre des résistances et accumuler des connaissances</strong>. Je retrouve là une des grandes thématiques qui traversent <em>Récoltes et Semailles</em> de Grothendieck. Lui comme Hohl insistent sur le travail à faire sur soi-même, la connaissance de soi-même qu’il faut acquérir (et cela va bien au-delà à mon sens d’une connaissance psychanalytique) pour parvenir à un minimum de réalisation de soi-même qui n’est en rien une visée égoïste ou narcissique mais plutôt ontologique. «&#0160;Une chose capitale, qu’on ne devrait jamais oublier&#0160;: c’est à nous, pas à autrui, qu’il tient de changer le monde. Toujours à nous.&#0160;» (p. 69). D’autant nous dit encore Hohl qu’un «&#0160;homme ne sait pas toujours ce qu’il met en lumière&#0160;». <br />→ Comme une histoire de clé et de serrure. La porte est fermée, une clé est donnée, à certains, à quelques-uns qui sauront trouver (parfois par beaucoup de travail) où se trouve la porte à ouvrir avec cette clé. <br /><br /><strong>Le ‘tilt’ grothendieckien<br /></strong>Je suis hantée par une remarque de Grothendieck, expliquant qu’il faut être très attentif à des infras-mouvements mentaux, en pensant à tel ou tel sujet, une gêne, un <strong>tilt</strong>, etc.&#0160;: «&#0160;je n’avais pas su être attentif à ce ‘tilt’ délicat qui s’était fait en moi, dès l’apparition de l’image.&#0160;» écrit Grothendieck (p. 999). C’est que parfois il faut savoir poursuivre une réflexion «&#0160;à rebrousse-poil d’une réticence&#0160;», dit-il un peu plus loin. Chez Hohl, je relève&#0160;: Si les hommes voulaient être francs, ils reconnaîtraient peut-être que jamais le malheur n’a fondu sur eux sans qu’ils aient reçu quelque avertissement patent ou occulte&#0160;», citation de Balzac (faite p. 71). <br />Or cela je l’expérimente aussi bien dans le champ personnel en mettant en relation tel comportement avec des signaux avant-coureurs, désormais compris mais qui furent écartés comme non-pertinents antérieurement&#0160;; et plus encore dans la situation internationale telle qu’on la vit aujourd’hui alors que n’ont pas manqué tant et tant d’<strong>avertissements</strong> patents ou occultes&#0160;! Ou même dans la simple relecture d’un texte, passant sur un nom propre, sentant un petit tilt paresseusement ignoré, pour réaliser plus tard qu’il y avait bel et bien une erreur de transcription de ce nom. <br />Tilt étouffé, soucis à venir&#0160;! <br /><br /><strong>Le processus créatif<br /></strong>«&#0160;L’enfant détient une valeur première (que l’on peut opposer à la valeur appliquée). Cette valeur est toute-puissante, mais comme celle des plantes ou des montagnes. La valeur appliquée n’est ni plus ni moins qu’un fragment de la valeur première, à quoi s’ajoute ce qu’on acquiert dans une seconde étape&#0160;: une conscience liée aux différents moments de la vie et du monde. Bref, la valeur se pourvoit de moyens. Et lorsque, après cette seconde étape, elle retrouve la valeur première, elle permet l’œuvre d’art, ou tout autre forme de production. Seule, elle n’est rien.&#0160;» (p. 74)<br /><br /><strong>La foi, quelle imposture<br /></strong>Il n’est pas tendre pour la croyance, la foi, les églises, Ludwig Hohl. Deux preuves. <br />«&#0160;Les saints ont-ils fait quelque chose que Balzac ou le dernier Rilke n’aient pas fait&#0160;? Je voudrais bien le savoir. Si la vie d’un Balzac n’est pas sainte, où est la sainteté&#0160;? Qu’on embrasse du regard les différentes périodes de cette vie (elles ne sont que deux)&#0160;: d’abord une pesanteur infinie, inexprimable, sans autre amitié que celle d’une étoile. Puis la décharge créatrice, terrible, prolongée&#0160;; labeur sans fin, qui paraît excéder les forces humaines. Cette seconde période (entre la trentième et la cinquantième année) précède immédiatement la mort, laquelle survient au moment culminant. Devant un tel spectacle, que faire sinon pleurer&#0160;? Balzac, c’est Benassis*&#0160;» (p. 75 - *Le Médecin de campagne). <br />→ grande envie soudain de me replonger dans Balzac, perdu de vue depuis tant et tant d’année et la lecture quasi systématique de l’œuvre dans ma toute première jeunesse. <br />Et ma deuxième preuve&#0160;? «&#0160;En longeant une église&#0160;: on vient de construire un formidable bâtiment de pierre, pour... pour rien. Avec tout son faste et tous les attributs de la plus sublime gravité, ce formidable bâtiment de pierre sert à quelque chose qui n’existe pas&#0160;: comprenez cela et vous serez mûr pour les plus radicales métamorphoses du monde.&#0160;» (p. 75 encore)<br /><br /><strong>Accepter la douleur<br /></strong>«&#0160;Accepter la douleur, pleinement. Car tant qu’on la combat, tant qu’on la nie si peu que ce soit, tant que notre oui n’est pas absolu, la douleur ne sortira pas de l’ombre. Or sa part cachée, c’est sa part agissante.&#0160;» (p. 76). <br />→ C’est sans doute ce qu’a fait Grothendieck avec sa douleur, d’abord largement enfouie, niée, occultée&#0160;: celle de voir sa personne et son immense œuvre mathématique vilipendée et ostracisée par la communauté mathématique. Il lui aura fallu près des 2000 pages de <em>Récoltes et Semailles</em> pour tirer toute la part agissante (et si incroyablement féconde) de sa douleur. <br />Hohl, un peu loin&#0160;: «&#0160;autrement dit l’important n’est pas la douleur, mais ce que nous en faisons. (...) Il s’agit, chaque fois que l’on souffre, d’agir au plus haut de ses possibilités (il faut que la douleur porte tous ses fruits). (p. 76)<br /><br /><strong>Préserver<br /></strong>Et attention aux instincts, si profonds, qui nous poussent à fuir, à nous protéger, à nous mettre en sécurité... Ceux-là même qui font le lit des extrémismes. Ce matin, pensant aux images de ce massacre de Butcha en Ukraine, pensant à Guernica ou à Oradour, je réfléchissais à cela que bien évidemment, on ne nous avait pas montré les images les plus atroces. Mais à trop nous «&#0160;épargner&#0160;», ne nous anesthésions-nous pas, est-ce qu’on ne nous anesthésie pas&#0160;? Il en va bien sûr de la dignité de ceux qui ont été massacrés, dans la mort. Mais la prise de conscience de ce que sont ces régimes ne passent-elles pas par un peu moins de ménagement de notre confort&#0160;? Je trouve que le président ukrainien a parmi tant d’autres mérites, celui de nous mettre le nez dans notre m. <br />Hohl&#0160;: «&#0160;il faut comprendre qu’on ne se préserve pas en se préservant&#0160;: on se préserve en se donnant, en se dépassant&#0160;! La matière perpétuellement renouvelée, c’est l’immortalité&#0160;; mais celui qui reste prisonnier d’une matière unique a tôt fait de s’éteindre&#0160;». <br /><br /><strong>Le même tremblement<br /></strong>«&#0160;Rien n’est plus haut, rien n’est plus intense que de participer pleinement à la vie. Lorsqu’on y parvient, ou lorsqu’on est tout près d’y parvenir, c’est toujours et partout le même tremblement, le même frémissent de lumière, la même irradiation&#0160;: Bach, Napoléon, n’importe quel homme dans la plénitude d’un rapport sexuel (...) tout artiste chaque fois qu’il a vraiment réussi quelque chose – non, chaque fois qu’il réussit vraiment quelque chose. La réciproque est vraie&#0160;: c’est là, à ce tremblement, que l’on reconnaît l’art véritable&#0160;! (Ratage de tout ce qui est fabriqué, froid, habile).&#0160;» (p. 77)<br />→ oui ce <strong>tremblement </strong>parfois ressenti à la lecture, si précieux. Et cette platitude de la courbe si souvent devant du fabriqué, de l’habile, du froid. Je crois posséder certains détecteurs ultra-sensibles à cela. Comme un sourcier&#0160;: y-a-t-il de l’eau sous la croûte&#0160;? <br /><br /><strong>Et encore encore, le travail<br /></strong>Cette notion de <strong>travail</strong>, si importante chez Hohl comme chez Rilke&#0160;: «&#0160;Si les hommes comprenaient une bonne fois qu’ils n’ont qu’une seule patrie&#0160;: le travail. Mais le bon, le vrai travail.&#0160;»<br />→ Le <em>Flotoir</em>, ce fut sans doute l’entrée dans le travail. Il m’a considérablement aidée dans une période très difficile. Et aujourd’hui, dans cette période si sombre, où le désespoir rôde en permanence, il est le plus sûr <strong>recours</strong>. Celui qui étouffe cherche l’air&#0160;; celui qui étouffe peut chercher le travail, ce travail, le bon, le vrai travail. Ne pas subir passivement ce qui advient, tenter de le comprendre un peu, de le connaître même à toute petite échelle, de le penser, de le mettre en relation avec autre chose, historiquement, philosophiquement et quels que soient les moyens matériels, intellectuels, psychologiques, spirituels, dont on dispose. Le travail se nourrit du travail, un peu comme la méditation se renforce de la méditation. <br /><br /><strong>Une approche pour le Flotoir<br /></strong>Oui le <em>Flotoir</em> est le cœur de ce travail dont parlent Hohl ou Rilke. Il se place constamment dans le sillage de grands (ou de moins grands&#0160;!) auteurs. Qu’en dit Hohl de cette question d’héritage&#0160;: «&#0160;Il n&#39;est pas si facile de vivre selon les préceptes des grands hommes, c&#39;est-à-dire de suivre, une fois qu&#39;ils sont morts, la voie qu&#39;ils ont tracée. Deux directions nous sont offertes, mais elles comportent, l&#39;une et l&#39;autre, leurs dangers secrets. On peut suivre des préceptes au pied de la lettre&#0160;; le risque est de tomber dans l&#39;absurdité. Sachant que la lettre peut être modifiée, les phrases prolongées, on peut secouer le joug de la littéralité, et trouver l&#39;audace de reformuler la pensée que l&#39;on veut suivre. Le danger, c&#39;est alors d&#39;être infidèle à son esprit (comme Paul le fut aux Évangiles). Quel est le bon chemin&#0160;? Comment éviter de gauchir ce dont on hérite&#0160;? La seule voie possible, c&#39;est la voie la plus étroite. Il faut retrouver l&#39;inexprimable dans les phrases du grand homme, et par la vertu d&#39;une expérience analogue à la sienne. Alors de nouvelles phrases, tout aussi difficiles à forger que les siennes, redessineront les contours de son message. Ces nouvelles phrases demeurent inertes&#0160;? Non. Le feu jaillira d&#39;elles, pourvu que, par nos propres forces, nous ayons presque touché le cœur des choses.&#0160;» (p. 84)<br />Un peu plus loin, cela aussi, qui <strong>encourage à aller de l’avant</strong>&#0160;: «&#0160;l’homme ne donne sa mesure que dans ses actes ‘libres’ (...) L’école de la création spirituelle, presque toujours, est buissonnière (...) Pourquoi ni Montaigne, ni Balzac, ni Goethe, ni Lichtenberg n’ont-ils trouvé leur grandeur dans les écoles ou les formes existantes, là où l’on exigeait qu’ils s’insèrent et s’adaptent&#0160;?&#0160;» (p.85)<br />→ je fais aussi cette dernière citation pour souligner les sources d’inspiration de Ludwig Hohl. En effet Balzac ou Lichtenberg, Goethe ou Montaigne, on les retrouve souvent dans ces pages. <br /><br /><strong>L’enseignement des langues<br /></strong>Très intéressant point de vue sur l’apprentissage des langues étrangères&#0160;! «&#0160;On apprend une langue étrangère comme on apprend à nager. Accepter l’élément, voilà l’essentiel (...) il s’agit de parler et de lire le plus possible, tout en réduisant au minimum les réflexions et les préparatifs&#0160;; il ne s’agit pas tant de guetter les fautes que de pratique le vocabulaire le plus étendu possible, oralement de préférence&#0160;». Il ne faut pas, poursuit Hohl de façon amusante, suivre les professeurs qui vous conseillent de réfléchir avant de parler&#0160;! (p. 87) Il poursuit et c’est à méditer&#0160;: «&#0160;Dans sa propre langue, on ne lit pas assez lentement&#0160;; dans une langue étrangère encore mal maîtrisée, on ne lit pas assez vite&#0160;». <br />→ et je me permets de reprendre cette proposition aussi non pas pour le livre en langue étrangère mais pour le livre d’un domaine qu’on connait peu ou mal, voire même pour un livre auquel on ne comprend rien. Surtout <strong>ne pas lire lentement</strong>, foncer dans le texte, se jeter à l’eau, on boit le bouillon&#0160;? Et alors, on continue. On se laisse porter par l’élément comme dit Hohl. «&#0160;La natation, la bicyclette, la langue étrangère&#0160;: trois choses dont la nature est telle qu’on les apprend d’un coup, ou qu’on ne les apprend pas du tout&#0160;». <br /><br /><strong>Goethe et Lichtenberg, encore<br /></strong>«&#0160;La vérité, éternellement, reste fragmentaire&#0160;; elle est faite d’éclats rocheux, que nous arrachons à la montagne, et qui révèlent des failles toujours nouvelles. Héraclite, Goethe, Lichtenberg, d’autres encore, ont mis au jour de tels fragments de vérité.&#0160;» (p. 93)<br />Hohl montre un peu, par moments, comme il procède et je suis frappée par les analogies avec la manière dont Grothendieck procède. «&#0160;Les évidences, je les conquérais pied à pied, dans l’acte même de l’écriture.&#0160;» (p. 96) Mais Hohl cite de grands écrivains, des poètes, Bach. Je crois n’avoir pas trouvé un nom d’écrivain ou de musicien dans les 2000 pages de <em>Récoltes et Semailles</em>, les seuls noms propres sont ceux de ses collègues, pairs ou élèves, mathématiciens. <br /><br /><strong>Bêtise et paresse<br /></strong>En ces temps où sévit un tel déficit de pensée et un tel refus de l’effort pour lire, apprendre, se faire sa propre opinion, solidement et pas par le biais de médias plus ou moins ou pas du tout fiables, la note sévère de Hohl qui montre le <strong>couplage entre la bêtise et la paresse</strong>&#0160;: «&#0160;Bêtise et paresse ne sont peut-être pas absolument synonymes. Mais le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles sont intimement liées. Ensemble, elles nous démontrent mieux que tout autre couple, à quel point la bonne entente fait grandir - jusqu’au gigantisme – chacun des partenaires.&#0160;» (p. 116)<br /><br /><strong>La vibration, encore<br /></strong>Je suis toujours sensible à cette notion de vibration, aux <strong>ondes porteuses</strong>&#0160;: «&#0160;A retenir, à propos du piano [en jouait-il, Hohl&#0160;?]&#0160;: si, sans le toucher, on produit un son près de lui, il résonne. L’universel – vu de bas en haut – représente une organisation musicale comparable. Si tu fais les bons mouvements, grands ou petits, peu importe, l’univers vibrera.&#0160;»<br />→ encore faut-il que l’environnement ne s’oppose pas à cette vibration, à cette onde&#0160;! comme dans une ville dense par exemple, où il n’y plus rien que de l’artificiel. <br />Et parmi ceux qu’il cite, que je suis heureuse de le voir faire appel à plusieurs reprises à Paul Valéry «&#0160;cet esprit qu’habitent de si prodigieuses visions.&#0160;» (p. 133). <br /><br /><strong>La dormance féconde<br /></strong>Comme un encouragement à aller de l’avant, quand bien même parfois toutes les propositions des sites semblent tomber dans un vide abyssal et c’est d’autant plus intéressant que cette citation de Goethe est placée en exergue du remarquable chapitre «&#0160;Le lecteur&#0160;» du livre de Ludwig Hohl&#0160;: «&#0160;les réalités fortes ne fécondent pas tout un chacun&#0160;; elles peuvent sembler banales à certains.&#0160;»<br />→ il faut aussi insister sur la question du moment. Il est un temps pour chaque chose. Certaines plantations à certains âges de la vie ne prendront pas&#0160;; d’autres, maintes fois tentées, un jour soudain produisent tout leur fruit. Il y a comme une <strong>dormance féconde</strong>&#0160;! <br /><br /><strong>Par cœur<br /></strong>Ah le «&#0160;par cœur&#0160;», et cet échec bien cuisant, il y a quelques années, d’apprendre au moins quelques poèmes par cœur&#0160;! Et pourtant ce n’est pas faute d’un travail acharné, d’une réflexion approfondie sur les méthodes, voire d’une lecture de traités sur la mémoire, tout au long de la vie. Mais rien n’y fait. Je peux seulement espérer qu’il y a une trace agissante, quelque part, à mon insu. Mais restituer trois lignes, quasi impossible. Sauf quelques vers appris dans la toute jeunesse, ce qui bien sûr est très significatif. Et pourtant j’estime jouir d’une formidable mémoire. Il suffit de penser à tous ces noms que j’ai gravés en moi depuis les presque 20 ans de <em>Poezibao</em> et du <em>Flotoir</em>. Mais le «&#0160;par cœur&#0160;», non, refus de service&#0160;! Alors c’est douloureux de lire dans Ludwig Hohl que «&#0160;Savoir un texte par cœur, c’est le savoir par le cœur&#0160;; c’est donc en faire une partie de soi-même. Le texte, alors, est inépuisable, et fécond comme la vie – il est la vie, il est une part de l’univers réel&#0160;; il engendre sans fin.&#0160;» (p. 137)<br />Hohl qui cite à nouveau<strong> Lichtenberg</strong> et c’est amusant car dans la bibliothèque de mon bureau leurs livres se côtoient depuis des années&#0160;: «&#0160;Sûr indice de la qualité d’un livre&#0160;: plus on vieillit plus on l’aime, étant admis que la sagesse va de pair avec l’âge. Car un livre est un miroir. Lorsqu’un singe s’y mire, il n’y verra pas un apôtre&#0160;»<br />Et enfin cette très bonne question&#0160;: «&#0160;En face des gens qui savent écrire, montrer-moi ceux qui savent lire, et prouvez moi qu’ils sont plus nombreux&#0160;», dit encore Hohl qui ajoute «&#0160;en attendant, je reste sceptique&#0160;».<br /><br /><strong>Thème, contenu, forme<br /></strong>Il fait ensuite une distinction entre trois éléments dans l’œuvre d’art. Il faut citer&#0160;!&#0160;: «&#0160;‘Tout ce qu&#39;on peut nommer sans peine appartient à la thématique’. Il peut s&#39;agir ici des thèmes au sens étroit, au sens commun du terme, ou de quelque chose qu&#39;habituellement on désigne autrement&#0160;: tout ce qui dans l&#39;art est facilement repérable, tout ce que l&#39;on conquiert sans coup férir, par des moyens de routine&#0160;; oui, tout cela reste au niveau de la thématique. L&#39;art est ailleurs. Le langage multiplie les distinctions&#0160;: ‘roman’, ‘nouvelle’, ‘récit’, ‘essai’, etc. Et l&#39;on réfléchit sur ces distinctions, on établit des échelles de valeur. Au fil des ans, ce genre de considérations m&#39;intéresse de moins en moins. Leur fécondité spirituelle m&#39;apparaît de plus en plus douteuse. Je veux bien que ces distinguos et ces délimitations érudites, sur un plan purement pratique, aient pu maintes fois comporter quelque utilité, et la comportent encore. Mais songeons à la distinction goethéenne, qui oppose, dans l&#39;œuvre d&#39;art, trois éléments&#0160;: le thème, le contenu, la forme&#0160;: voilà qui est d&#39;une autre profondeur, d&#39;une autre signification pour la vie&#0160;! Où il y a forme, il y a toujours contenu, et thème. Si bien que le poète n’a pas à se soucier un seul instant de thèmes et de contenus. Son unique souci doit être la forme. <em>Par la forme, il accède à tout ce qui est accessible</em>. (...) Les thèmes ne sont rien, les contenus nous sont donnés par grâce. Quant à la forme, c’est une grâce conquise au comble du travail. (...) tout enseignement artistique devait commencer par ces paroles de Goethe&#0160;: <em>Le sujet, tout le monde le voit&#0160;; le fond n’apparaît qu’à ceux qui sont concernés&#0160;; quant à la forme, c’est un mystère pour presque tous</em>.&#0160;» (p. 138-139). <br /><br /><strong>Lecture et écriture<br /></strong>Et encore ce rapprochement entre la lecture et l’écriture/ «&#0160;Il existe peu d’écrivains véritables. Mais existe-t-il plus de lecteurs véritables&#0160;? En tous cas, rien n’est plus proche de l’écriture que la vraie lecture.&#0160;» (p. 139) car «&#0160;Voilà le travail de la lecture&#0160;: un jeu d’imbrications. Au fond lire, écrire ne sont que deux expressions, deux potentialités différentes, du travail dans son acception la plus haute.&#0160;» Et encore, car je ne me lasse pas de ces mots qui suscitent une telle résonnance en moi qui parfois me définit ^peut-être avant tout comme <strong>une lectrice</strong>&#0160;: «&#0160;L’écriture n’est qu’une intensification de la lecture, et la lecture seule donne vie à l’écriture. Ceux qui opposent ces deux activités n’ont rien compris aux livres. Ils n’ont jamais lu, jamais soupçonné ce que lire signifie.&#0160;» (p. 140)<br />→ peut-être que le <em>Flotoi</em>r serait comme une <strong>démonstration de ce que lire signifie</strong>. Hohl encore&#0160;: «&#0160;Le lecteur passe dix jours entiers sur un volume de Proust mais élimine en un jour dix livres de la production courant – car c’est bien ‘d’éliminer&#0160;» qu’il s’agit&#0160;». (p.143). <br /><br /><strong>Écriture<br /></strong>Et parfois, rares, précieux, de superbes passages poétiques, au cœur de la réflexion austère de Hohl, et la force de ces passages est aussi de crédibiliser toute la part plus abstraite, plus théorique, mais qui en fait repose non pas sur des processus cérébraux bien entraînés mais sur un <strong>fond intangible d’expérience</strong>. <br />«&#0160;Mais toi, quand tu lis, que t&#39;arrive-t-il&#0160;? Ceci peut-être&#0160;: choisissons Proust ou Pascal (ces deux noms ne sont que des exemples, mais je préfère le second, parce qu&#39;avec lui, le risque est quasi nul de se laisser prendre au piège des ‘thèmes’). C&#39;est comme si l&#39;on entrait dans une chambre obscure, d&#39;un coup, en quittant la semi-obscurité dont nous nous accommodons quotidiennement. Progressivement, on retrouve l&#39;usage de la vue&#0160;; l&#39;espace apparaît mouvant (l&#39;obscurité se concentre, se retire) ... Qu&#39;est-ce qui, là-bas, nous regarde&#0160;? Une assemblée de pâles ancêtres – ils nous observaient, tranquilles, et nous ne les avions pas remarqués. Çà et là surgissent l&#39;étincelle d&#39;une chaîne, la lueur d&#39;un flambeau. Des pierres précieuses&#0160;; celle-ci surtout, rouge sombre, et son feu calme. Une fenêtre peu à peu se dessine. A l&#39;extérieur, un monde extraordinaire (qui n&#39;est rien d&#39;autre que notre monde, le monde de nos jours), mais si bien peint, dans un tel relief, tellement plus riche que l&#39;univers connu... Et puis soudain si délicat, si fuyant, presque effacé, comme une brève image à travers les vitres, un jour de pluie, comme les figures apparues sur la blancheur d&#39;un buvard. Pas plus évidentes, pas plus nettes. Qu&#39;est-ce donc&#0160;? L&#39;univers quotidien, le lieu même où tu étais.&#0160;» (p. 145) <br />→ ce texte me fait penser, une fois de plus, à cet extraordinaire passage d’un livre de Pierre Michon où il décrit un voyage en autobus, le lendemain matin de la nuit où il a découvert, enfin, après des années, son écriture. Il raconte comment d’insignifiantes personnes deviennent soudain à ses yeux des ménines de Vélasquez&#0160;! c’est fascinant. <br /><br /><strong>Mon expérience<br /></strong>Et l’explication du fait que je lis souvent plusieurs livres en même temps, surtout le soir, ce qui ne manque pas d’en surprendre certains&#0160;: «&#0160;Une bonne lecture ne peut pas durer. Dès que la lecture atteint ses pleins pouvoirs, elle quitte son propre sol&#0160;; quand bien même il nous semble que nous continuons à lire, ce n’est pas vrai (...) Lire dans son acception la plus haute, c’est être conduit à écrire, à parler, à penser, ou tout au moins à relire ce qu’on vient de découvrir&#0160;; mais pas à continuer sa lecture.&#0160;» (p. 146)<br /><br /><strong>Lichtenberg de nouveau<br /></strong>Hohl le cite souvent, dans ce passage il le célèbre comme «&#0160;l’écrivain qui, avec le dernier Goethe, et sans tapage aucun, fut le plus grand prosateur allemand&#0160;; un auteur aussi aigu que profond (deux qualités qu’on ne trouve presque jamais réunies dans notre littérature), un auteur à la langue aussi prégnante, aussi puissante que La Rochefoucauld&#0160;; à la profondeur de vue, à l’ampleur presqu’inégalée&#0160;: Lichtenberg.&#0160;» (p. 146). <br /><br /><strong>Sur la forme<br /></strong>Il y revient souvent à cette question de la forme, Hohl. Ici il convoque de nouveau Goethe. «&#0160;...Parler de la forme, c&#39;est risquer les pires malentendus qui soient. Tant de gens recourent à ce mot sans avoir la moindre idée de ce qu&#39;il signifie&#0160;! Qu&#39;est-ce que la forme&#0160;? Voici les mots que Goethe place en tête des <em>Maximes et réflexions</em>, l&#39;un de ses œuvres les plus importantes&#0160;: ‘Tout ce qu&#39;on peut penser d&#39;intelligent, on l&#39;a pensé déjà&#0160;; ce qui nous reste à faire, c&#39;est de le penser à nouveau.’ Et cette phrase est peut-être, chez Goethe, la formule la plus centrale&#0160;! Si l&#39;on considère l&#39;ensemble de son œuvre, on en trouve mille variantes. Voici par exemple une autre page des <em>Maximes&#0160;</em>: ‘Chez les auteurs modernes les plus originaux, l&#39;originalité ne consiste pas à proposer quelque chose de nouveau, mais à redire les choses anciennes d&#39;une manière telle qu&#39;on ait le sentiment de les découvrir’. Et ces vers du <em>Divan,</em> tirés d&#39;un extraordinaire poème au soleil&#0160;: «&#0160;Et maintenant voici un testament sacré/Accomplissement quotidien de gestes rigoureux. /Point n&#39;est besoin d&#39;une autre révélation ». Et le début du Faust&#0160;: ‘Ce que tu as hérité de tes pères, conquiers-le, afin de le posséder’. Il faut lire aussi le monologue qui ouvre la seconde partie, ainsi que l&#39;ultime discours, extatique, prononcé par le héros déjà privé de la vue&#0160;: ‘Seul mérite la liberté et la vie celui qui chaque jour doit les conquérir.’ Que ressort-il de tout cela&#0160;? Que les choses anciennes, nous devons les penser à nouveau.&#0160;» (p. 155) <br /><br /><strong>Lectures <br /></strong>Lectures, toujours <em>Notes</em> de Ludwig <strong>Hohl, </strong>décidément puissant et je m’étonne qu’on en parle si peu mais il n’est pas à la mode comme Walter Benjamin ...&#0160;; <em>Maximes et Réflexions</em> de <strong>Goethe</strong>, pour l’instant en français, dans une traduction dont je ne sais pas ce qu’elle vaut, téléchargée sur ma liseuse, notamment en raison des très fréquentes allusions de Hohl à Goethe et à cet ensemble en particulier&#0160;; téléchargé aussi <em>Eugénie Grandet</em> de <strong>Balzac</strong>, c’est puissant et effrayant, cette peinture de cette rue à Saumur, ce milieu petit bourgeois de province, ce portait de Monsieur Grandet, le père d’Eugénie, son enrichissement à partir de son activité de tonnelier, etc. Magnifiques descriptions balzaciennes, souvent célébrées, mais auxquelles j’ai dû être peu sensible quand j’avais 15 ans, époque où j’avais lu presque toute la <em>Comédie humaine</em>, présente en Pléiade dans la bibliothèque des parents. <br /><br /><strong>La revue Nu(e)<br /></strong>Il se trouve que <em>Poezibao</em> accueille depuis près de 10 numéros, la revue de Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, <em>Nu(e).</em> J’avais toujours pensé qu’elle m’avait sollicitée parce qu’elle ne pouvait plus continuer la parution papier de la revue et qu’elle désirait la faire perdurer. En fait ce n’est pas ça du tout&#0160;: elle a choisi de passer au format numérique, alors qu’elle bénéficiait toujours d’aides et de subventions, pour rendre la revue plus accessible, notamment aux étudiants et jeunes chercheurs. Voilà ce qu’elle m’a écrit, hier&#0160;: «&#0160;<em>Poezibao</em> n&#39;a jamais constitué pour moi un choix par défaut. Le CNL poursuivait ses subventions et ne m&#39;a jamais lâchée bien au contraire quand j&#39;ai décidé de passer au numérique pour favoriser la diffusion du numéro auprès des jeunes chercheurs, des étudiants, des amoureux de la poésie grâce un accès libre et gratuit sur un site magnifique. <em>Poezibao</em> où tu m&#39;as accueillie avec tant de générosité. Cela a constitué un vrai choix, jamais par défaut, car j&#39;admirais la rigueur et l&#39;excellence de ton site qui correspondent exactement à l&#39;idée que je me fais de la poésie et de ce que je veux atteindre pour ma revue. J&#39;y ai vu une affinités, une même façon de concevoir le travail et la création et c&#39;est pourquoi je suis venue vers toi. (...)&#0160;».&#0160; <br /><br /><strong>Comme une boussole<br /></strong>J’aime beaucoup le livre de Claude Minière, <em>La Descente de la rivière en canoë</em> et j’y trouve toutes sortes d’enseignements cachés. Par exemple, dans ce premier poème&#0160;: «&#0160;le canoë tourne comme<br />une aiguille de boussole cherchant à retrouver /le courant traversé /au bord du suspens. L’arrêt fait un danger /plus grand que l’allant, d’expectative, d’indécision /----- puis la nouvelle tentative<br />→ Je me rends compte que c’est souvent ce que je ressens en ce moment, où la conscience est submergée de données &amp; de points de vue et commentaires, d’émotions aussi. <strong>Elle oscille autour de son nord</strong>, elle cherche sa direction propre, ce qui est sa vérité, sa position pourrait-on dire.&#0160; <br /><br /><strong>Mon journal<br /></strong>Claude Minière encore, alors que je viens de composer une parution pour l’anthologie permanente de Poezibao&#0160;: «&#0160;Mon journal est le moyen de traiter les malheurs et/ le bonheur, /un poème le traverse en diagonale&#0160;»<br />→ J’aimerais qu’il y ait un <strong>poème en diagonale</strong> dans le cours du fleuve <em>Flotoir</em>, peut-être y est-il par moments&#0160;? <br /><br /><strong>Ci-git l’amer<br /></strong>Après avoir bataillé ferme pour tenter d’importer quelques livres en prêt numérique de mon ordinateur à différentes liseuses compatibles, je renonce. J’ouvre sur l’ordinateur le livre de Cynthia Fleury et découvre cet incipit&#0160;: «&#0160;Il y a ici une décision, un parti pris, un axiome&#0160;: ce principe intangible, cette idée régulatrice, c’est que l’homme peut, que le sujet peut, que le patient peut. Il ne s’agit ni d’un vœu pieux ni d’une vision optimiste de l’homme. Il s’agit d’un choix moral, et intellectuel, au sens où le pari est posé que l’homme est capable, et surtout le respect dû au patient est également posé de ce côté-ci&#0160;: il peut, il est agent, l’agent par excellence. Personne ne se dédouane de sa responsabilité, mais personne ne nie à autrui sa capacité d’affronter le réel et de sortir du déni. La vie, dans son quotidien le plus banal, vient tout autant contredire cela que l’affirmer. Cela fait longtemps que je ne me fie plus aux seuls faits pour conduire cette forme que l’on appelle une vie. La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d’une tolérance à l’incertitude et à l’injustice. Au bout de cette confrontation, il y a un principe d’augmentation de soi.&#0160;» (p. 9) <br />Oui, <em>l’amer, la mer, la mère</em>&#0160;: «&#0160;D’où vient l’amertume&#0160;? De la souffrance et de l’enfance disparue, dira-t-on d’emblée. Dès l’enfance, il se joue quelque chose avec l’amer et ce Réel qui explose notre monde serein. Ci-gît la mère, ci-gît la mer. Chacun filera son chemin, mais tous connaissent ce lien entre la sublimation possible (la mer), la séparation parentale (la mère) et la douleur (l’amer), cette mélancolie qui ne se relève pas d’elle-même.&#0160;» (P. 13) <br /><br /><strong>Re-sentiment<br /></strong>«&#0160;Il est évident qu’il y a des réparations impossibles et qui obligent à l’invention, à la création, à la sublimation. Mais entrer dans le ressentiment, c’est pénétrer la sphère d’une morsure acérée, qui empêche la projection lumineuse, ou plutôt qui valide une certaine forme de jouissance de l’obscur, par retournement, comme par stigmatisation inversée. ‘Cette rumination, cette reviviscence continuelle du sentiment, est donc très différente du pur souvenir intellectuel de ce sentiment et des circonstances qui l’ont fait naître. C’est une reviviscence de l’émotion même, un re-sentiment.’&#0160;» (p. 19 - la citation est de Max Scheler)<br /><br /><strong>Hohl et le lecteur inouï<br /></strong>Alors que se passe-t-il, demande Hohl, qui a bien dû savoir de quoi il s’agissait, si le livre, l’œuvre ne trouvent aucun écho&#0160;: «&#0160;Voilà donc l&#39;artiste à l&#39;heure du constat&#0160;: il s&#39;est dilapidé pour rien, ou pire. Au lieu d&#39;améliorer son prochain, il n&#39;a fait que gâcher horriblement sa propre existence. Car non seulement son prochain n&#39;accepte pas ce qu&#39;on lui propose, mais encore il s&#39;aigrit. C&#39;est tout un mécanisme de l’ingratitude qui se met en branle, et qui met l&#39;existence en danger. Pour finir, il ne reste plus d&#39;issue à l&#39;artiste qu&#39;un douloureux arrachement... Pourtant, sans lecteur, tu ne peux pas écrire&#0160;! N&#39;abandonne pas ton travail. La loi de tout travail est d&#39;offrir à l&#39;extérieur ce qui est intérieur. Toute écriture, en dernier ressort, n&#39;est qu&#39;une parole. Et pour parler, tu as besoin d&#39;Autrui. Voilà que tu viens de vivre un douloureux arrachement, là-bas. Mais ici et maintenant, de quoi s&#39;agit-il&#0160;? De quoi s&#39;agira-t-il toujours&#0160;? (car la dissonance ne sera jamais résolue définitivement&#0160;; elle recommence tant que la vie dure). Il s&#39;agit pour l&#39;artiste de rassembler ses forces afin d&#39;atteindre à la seule relation plénière qui lui soit possible&#0160;: relation avec un être unique, invisible et visible, existant ou non, futur ou non. <strong>Avec son lecteur inouï</strong>. [je souligne].<br />Oui, tel est à mon sens le travail le plus grand et le plus difficile que puisse accomplir un artiste&#0160;; mais surtout, le plus décisif. Qu&#39;on y regarde donc de près. L&#39;essentiel n&#39;est pas d&#39;écrire&#0160;! C&#39;est de créer et de recréer sans cesse l&#39;envoûtement du lecteur authentique. Oui, l&#39;envoûtement. Comparées à cela, les autres tâches de l&#39;artiste sont faciles, n&#39;importe qui les remplirait à sa place...&#0160;» (p. 149) et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;De plus en plus, j’ai dû me convaincre que l’importance d’un écrivain est proportionnelle à son pouvoir de dépasser le souci du lecteur. Certes, sans relation sociale, rien n’existe, mais justement, l’écrivain possède la certitude inébranlable qu’un lecteur, de très haute qualité, lui sera quand même donné.&#0160;» (p.150) <br /><br /><strong>Juste<br /></strong>Ce mot qui m’importe de plus en plus&#0160;! «&#0160;En art, la question n’est pas de savoir si l’on fait du neuf ou de l’ancien, mais si l’on fait du juste.&#0160;» (p. 153) <br /><br /><strong>Forme<br /></strong>Viennent ensuite des pages remarquables sur la forme. «&#0160;Qu’est-ce que la forme&#0160;? La forme, ce n’est rien d’autre que la preuve d’une (re)découverte. Car si véritablement l’on découvre quelque chose, il est impossible qu’on ne l’exprime pas d’une manière inouïe.&#0160;» (p. 154) et un peu plus loin, «&#0160;les grands esprit trouvent toujours leurs formes, et des forme pleinement suffisantes. Toujours, les esprits se forgent en créant des formes. Et la critique d’art, après coup, dans sa paresse, fabrique des systèmes qui, toujours dépassés, sont des machines de guerre contre les formes nouvelles.&#0160;» (p. 157). «&#0160;Ce qui s’épuise, c’est la forme, c’est toute forme qui, un jour ou l’autre, fut vraiment habitée par un individu. Voilà pourquoi Proust n’a pas écrit le même roman que Balzac ou Dostoïevski (pour autant qu’on veuille encore appeler roman l’œuvre proustienne, cette fluide traversée d’un univers éternellement dense, et qui n’a pas d’autre équivalent, peut-être, que la musique de Bach.&#0160;» (p. 159)<br />→ Séduisante, forcément, ce rapprochement des œuvres de Proust et de Bach. Mais je peine à en saisir la vérité et j’espère, qu’à un moment ou à un autre, Hohl s’expliquera davantage&#0160;! Un peu plus loin, il parle du côté <strong>organique de l’œuvre d’art</strong>, serait-ce un point d’entrée dans cette comparaison. Il s’élève contre la construction, le plan prédéfini. <br /><br /><strong>L’idée de composition<br /></strong>Car voilà qui pourrait sembler antinomique avec l’allusion, répétée, à Bach dans toutes ces pages&#0160;: «&#0160;Le pire ennemi de l’art, c’est l’idée de la composition (ou plus exactement l’idée préconçue par opposition à l’idée immanente.&#0160;» Et de citer Goethe, une fois de plus «&#0160;L’art véritable ne connaît pas d’école préparatoire.&#0160;» (p. 162). «&#0160;En art, il n’est pas de constructeur. Le constructeur c’est le temps.&#0160;» - «&#0160;l’art est une vie organique. Et c’est à la façon de la vie organique qu’il s’accroît dans l’espace&#0160;». <br /><br /><strong>La construction, concept étranger à l’art<br /></strong>Et il enfonce le clou, Hohl, et cela me parait suffisamment important pour que je le cite ici généreusement&#0160;: «&#0160;Construction&#0160;: concept étranger à l&#39;art. L&#39;art est un dire. De construction, l&#39;on peut parler lorsqu&#39;on n&#39;est pas en état de création, lorsqu&#39;on voit l&#39;art à distance, de l&#39;extérieur. Van Gogh l&#39;a su mieux que quiconque&#0160;: <em>la nature me dit quelque chose et je le note en sténographie</em>. Je ne dispose de ce texte qu&#39;en traduction anglaise. J&#39;essaie maintenant de le retraduire, tel qu&#39;il est cité dans les lettres de Katherine Mansfield&#0160;: « – mais pourtant je vois dans mon œuvre un écho de ce qui m&#39;a frappé, je vois que la nature m&#39;a raconté quelque chose, m&#39;a parlé, et je l&#39;ai noté en sténographie. Dans mon sténogramme, il peut y avoir des mots indéchiffrables – des fautes ou des lacunes –, pourtant il reste quelque chose de ce que le bois ou la plage ou la figure ont dit&#0160;». Ce qui inspire à K. Mansfield le commentaire suivant (novembre 1926)&#0160;: ‘Votre citation de Van Gogh est remarquable. Si j&#39;avais ici les lettres de Tchékov, je pourrais vous en fournir un parallèle. Tchékov ressent les choses exactement de la même manière. Moi aussi, j&#39;éprouve de la méfiance et de la gêne quand on parle d’‘activité artistique»’&#0160;: lorsque C. m&#39;écrivait ses lettres interminables sur l&#39;art médiocre ou l&#39;art de qualité, je me sentais toute déprimée; je sentais qu&#39;elle n&#39;allait pas vraiment, humblement, au cœur des choses – comprenez-moi bien&#0160;! Je ne crois pas qu&#39;il existe aucun raccourci sur le chemin de l&#39;art. Ici comme dans la vie, la victoire est le prix d&#39;un combat’.&#0160;» (p. 163)<br />Après Mansfield, Hohl cite Gide&#0160;: «&#0160;Je vais vous dire le fond de ma pensée là-dessus&#0160;: Le mieux est de laisser l’œuvre se composer et s’ordonner elle-même, et surtout ne pas la forcer (...) Je crois que le défaut majeur des littérateurs et des artistes d’aujourd’hui, c’est l’impatience&#0160;: s’ils savaient attendre, leur sujet se composerait lentement de lui-même dans leur esprit&#0160;; de lui-même il se dépouillerait de l’inutile et de ce qui l’embroussaille (...) Il faut et il suffit. L’œuvre d’art… où tout ce qui ne sert pas, nuit&#0160;» (Cité p. 164)<br /><br /><strong>Le ressentiment<br /></strong>J’ai été portée vers ce livre (<em>Ci-git l’amer. Guérir du ressentiment</em> de Cynthia Fleury) par une allusion d’André Hirt et je m’en félicite. Je l’ai acheté sur ma liseuse. C’est une lecture extrêmement féconde. Aussi bien à titre personnel, qu’à titre collectif en ces jours où soudain, l’épouvantail d’une prise de pouvoir par l’extrême-droite est agité et à juste titre. Plus de 50% des intentions de vote des Français se portent vers des mouvements extrémistes, c’est affolant et consternant. <br />Cette citation de Cynthia Fleury&#0160;: il faut, dit-elle, «&#0160;décrire les <em>malfaits</em> du ressentiment. Celui-ci provoque une ‘déformation plus ou moins permanente du sens des valeurs, comme aussi de la faculté du jugement’. L’impact du ressentiment attaque donc le sens du jugement. Ce dernier est vicié, rongé de l’intérieur ; la pourriture est là. Désormais, produire un jugement éclairé devient difficile, alors que c’est la voie rédemptrice. Il s’agit bien d’identifier l’écho, l’aura du ressentiment<strong>,</strong> même si ce terme est trop digne pour désigner ce qui se joue là, une irradiation plutôt, une contamination servile qui, le temps passant, va se trouver des justifications dignes de ce nom. La faculté de jugement se met dès lors au service du maintien du ressentiment et non de sa déconstruction. »&#0160; (p. 21).<br /><br /><strong>Groll&#0160;! <br /></strong>Cynthia Fleury fait de nombreuses citations de Max Scheller (dont elle ne cache pas la dérive antisémite) et qui fut l’auteur d’un livre sur le ressentiment, publié en 1933 chez Gallimard. Elle cite par exemple, cela, qui peut être utile car le mot allemand, on peut tenter de l’adopter comme une sorte de vigile&#0160;: Groll&#0160;! Tant je suis déjà convaincue qu’il est important d’identifier les zones de ressentiment et de tenter de les <strong>détricoter</strong>. Le titre du livre de Cynthia Fleury est&#0160;: <em>Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment.</em> <br />«&#0160;Le mot allemand qui conviendrait le mieux serait le mot <em>Groll</em>, qui indique bien cette exaspération obscure, grondante, contenue, indépendante de l’activité du moi, qui engendre petit à petit une longue rumination de haine et d’animosité sans hostilité bien déterminée, mais grosse d’une infinité d’intentions hostiles.&#0160;» (p. 20)<br />Commentaire de Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;Groll, c’est la rancœur, le fait d’<em>en vouloir à&#0160;</em>; et l’on voit comment ce <em>en vouloir à</em> prend la place de la <em>volonté</em>, comment une énergie mauvaise se substitue à l’énergie vitale joyeuse, comment cette falsification de la volonté, ou plutôt cet empêchement de la <em>bonne volonté,</em> cette privation de la volonté pour, comment ce mauvais objet prive la volonté d’une bonne direction, comment il prive le sujet.&#0160;»<br /><br /><strong>Le sentiment océanique<br /></strong>«&#0160;Le sentiment océanique a été défini par Romain Rolland dans la correspondance qu’il entretint avec Freud (1927) pour décrire ce désir universel de faire un avec l’univers. Il est assimilé chez Rolland à un en-deçà du sentiment religieux, l’océanique témoignant d’une spiritualité spontanée de l’homme indépendante de celui-ci. L’océanique se dialectise avec l’abandonnique inaugural, permettant au sujet de ne pas se ressentir ‘manquant’, d’affronter la séparation et la finitude (ci-gît la mère) sans céder à la mélancolie. Il relève d’un sentiment d’éternité, de fulgurance et de repos.&#0160;» (p. 15) <br />C&#39;est une petite note dans le livre de Cynthia Fleury, mais je suis heureuse de pouvoir grâce à elle préciser cette notion qui m’importe. Elle en fait la citation après avoir évoqué Melville et son personnage Ishmaël. <br /><br /><strong>La rumination<br /></strong>Le terme clé pour comprendre la dynamique du ressentiment est celui de <strong>rumination</strong>. «&#0160;Plus le ressentiment gagne en profondeur, plus la personne est impactée en son sein, en son cœur, moins sa capacité d’agir se maintient, et la créativité de son expression s’affaiblit. Cela ronge. Cela creuse.&#0160;» (p. 19)<br />«&#0160;Scheler le décrit parfaitement&#0160;: le ressentiment se sert de la faculté de juger pour dévaloriser tout ce qui pourrait le pousser à se réformer et donc à disparaître. Le ressentiment a une capacité d’autoconservation extrêmement forte.&#0160;» (p. 27)<br />Il est ensuite question de la notion <strong>d’égalité ressentie</strong>, versus le besoin du ressentiment de nier la valeur de l’autre, comme si c’était nécessaire pour s’accorder sa propre valeur. Or «&#0160;inventer sa supériorité n’a jamais produit de la supériorité. Savoir admirer, savoir reconnaître la valeur des autres est, à l’inverse, un vrai antidote au ressentiment, même s’il demande dans un premier temps une force d’âme plus élaborée.&#0160;» (p. 29)<br /><br /><strong>Le discernement<br /></strong>Cette capacité que l’on ne développe jamais assez, qui devrait être aussi enseignée. «&#0160;Discerner suppose du temps, de la patience, de la prudence, un art de scruter, d’observer, d’être à l’affût&#0160;: on discerne en retenant son souffle, en devenant plus silencieux, en se faisant voyant et non voyeur, en disparaissant pour mieux laisser la chose observée se comporter naturellement. Discerner suppose de se retirer là où le sujet ressentimiste se vit comme premier protagoniste de l’affaire.&#0160;» (p. 31)<br />→ Et je songe, ici, une fois de plus à Grothendieck. Car au fond ce qu’il appelle la méditation, c’est un immense <strong>travail de fond, de discernement</strong>. Il scrute, il observe, il est à l’affût. <br /><br /><strong>De la responsabilité<br /></strong>«&#0160;Le renforcement actuel de l’individualisme peut également produire un terreau pour le ressentiment dans la mesure où l’individu fait sécession et commence à n’entrevoir sa responsabilité qu’à la condition de la distinguer de celle des autres. Premier réflexe, rendre les autres responsables du dysfonctionnement perçu&#0160;; second réflexe&#0160;: considérer que nous ne sommes pas responsables des manquements des autres. L’individu ne veut plus porter sur soi la responsabilité collective mais, en même temps, chaque fois qu’il lui est donné la possibilité d’assumer une responsabilité individuelle, il la juge comme étant une responsabilité collective masquée. En somme, le ressentiment est cette astuce psychique consistant à considérer que c’est toujours la faute des autres et jamais la sienne. On invite chacun à prendre sur soi, mais dès que l’occasion se présente d’assumer sa responsabilité, on se considère comme irréprochable.&#0160;» (p. 37-38)<br />Et un peu plus loin, cette nouvelle suggestion de Cynthia Fleury&#0160;: «&#0160;Tel est le défi d’une maturité assumée&#0160;: assez d’humilité pour porter sa charge&#0160;; assez de lucidité pour ne pas sombrer dans le ressentiment dès lors que d’autres n’assument pas la leur.&#0160;» (p. 39)<br />→ Ces questions me paraissent si importante eu égard à la situation actuelle. On a sans doute trop vite fait d’accuser l’autre et de se blanchir, de se laver de toute responsabilité. Quelle est <strong>ma part de responsabilité</strong> dans l’envahissement de l’Ukraine&#0160;; et dans les dérives extrémistes de mon pays&#0160;? «&#0160;Face au ressentiment de l’homme moyen, Scheler condamne tout autant l’‘humanitarisme bourgeois’, la fausse pitié, le ‘cela me fait de la peine’, déclassement total de la miséricorde chrétienne, l’internationale des bons sentiments, dirait Althusser, ou encore ce qu’il définit comme altruisme dévoyé, qui se paie de mots.&#0160;» (p. 39)<br />Oui le «&#0160;travail de déconstruction est toujours d’abord à mener chez soi&#0160;» (p. 41)<br />Il faut pour l’homme moderne tenter «&#0160;de devenir agent, sans se leurrer sur sa propre maîtrise. La modernité, donc, comme rencontre avec l’absence de sens et la possibilité, toute personnelle, d’en créer un, qui sombrera régulièrement, qui pourra parfois s’entrelacer à un sens plus commun et collectif, mais qui ne relèvera pas nécessairement tous les défis du ‘faire sens’.&#0160;» (pp. 44-45)<br /><br /><strong>Affronter sa propre solitude<br /></strong>Et ici, retrouver des échos de ce qu’écrivent aussi bien Grothendieck que Hohl&#0160;: «&#0160;Le ressentiment naît aussi de ce divertissement avorté, de cette volonté de divertissement frustrée, de cette illusion de croire que le sujet pouvait se passer d’affronter sa propre solitude, qu’il pouvait faire reposer l’intégralité de son malheur sur les autres – mais cela est absurde, dans la mesure où ces ‘autres’ se vivent comme autant de sujets, non responsables de lui, tout aussi contraints par le sentiment de vide, et tentant de s’occuper de leur seul sort.&#0160;» (pp. 47)&#0160; <br /><br /><strong>Une école<br /></strong>«&#0160;Le ressentiment est un échec de l’âme, du cœur et de l’esprit, mais reconnaissons qu’une relation au monde qui n’en fait pas l’épreuve n’est peut-être pas tout à fait aguerrie. Il faut voir le ressentiment poindre à l’horizon pour comprendre l’enjeu d’une subjectivation se délivrant de cela. Je crois que cet enjeu-là, dans la cure analytique, est le plus substantiel de tous. Montaigne, dans sa sagesse, reconnaît d’ailleurs qu’une vertu ne faisant pas l’objet d’une tentation du vice ne serait peut-être pas si grande que cela. Dans ce sens, l’on peut considérer que le ressentiment est un défi pour chaque âme cherchant à s’affirmer comme vertueuse.&#0160;»(p. 48)<br />«&#0160;Résister à l’appétit de vengeance, entrer en conflit avec le ressentiment lui-même et non pas avec l’objet du ressentiment – ce qui équivaudrait à une falsification du combat –, avoir conscience de l’offense et pour autant la dépasser, ne pas s’y soumettre, voilà bien quelque chose d’«&#0160;actif&#0160;» – qui demande à la fois une capacité de symbolisation et une capacité d’engagement dans le monde environnant.&#0160;» (p. 49)<br /><br /><strong>Du ressentiment à l’amertume<br /></strong>S’appuyant sur Montaigne, Cynthia Fleury parcourt en un court chapitre que je ne suis pas sûre de comprendre complètement le chemin qui mènerait du <strong>ressentiment à l’amertume</strong>. «&#0160;Ne pas céder au ressentiment. Sublimer l’incurable et résister à la dévastation que cela peut produire – car l’on peut transformer aussi le ressentiment en simple désenchantement, en mélancolie, et se retirer du monde. Montaigne enseigne aussi cet art de l’amertume, ce savoir-faire avec l’amertume en ne se soumettant pas à l’illusion de pureté ou d’absoluité. Ce n’est pas aisé car l’amertume altère le goût. (...) Et voilà Montaigne qui nous décrit la joie comme une forme de ‘sévérité’, bien éloignée des images doucereuses du bonheur publicitaire, toujours liée à un ‘prix’, un pretium doloris dirions-nous. L’amertume est le prix à payer de cette absence d’illusion, mais qui confère alors une forme de pureté au goût restant&#0160;; sans doute, tel est le choix&#0160;: une illusion totale sans amertume mais qui fait manquer toute perception du goût véritable et de l’autre, une amertume réelle qui, une fois sublimée, laisse apparaître une douceur possible, terriblement subtile, vulnérable à souhait, mais d’une grande rareté magnifique.&#0160;» (p. 51)<br /><br /><strong>Poésie et éloquence<br /></strong>Doucement conduite vers elles par Ludwig Hohl -quels plus merveilleux guides vers les livres que les écrivains&#0160;?-, j’ouvre <em>Maximes &amp; Réflexions</em> de Goethe. Goethe, que Hohl cite constamment, presqu’autant que Lichtenberg, cela pour situer le monde dans lequel on évolue&#0160;! <br />Je lis cela dans ces <em>Maximes &amp; réflexions</em>&#0160;: «&#0160;Le poète a pour but la représentation&#0160;; il atteint au plus haut degré de l’art lorsqu’il rivalise avec la réalité, c’est-à-dire lorsque ses tableaux sont tellement animés par l’esprit, que chacun les croit avoir sous les yeux. À son plus haut point de perfection, la poésie paraît toute extérieure&#0160;; plus elle se retire dans le monde intérieur, plus elle est en danger de se perdre. Représenter le sentiment intérieur sans le revêtir d’une forme matérielle empruntée au monde extérieur, ne pas animer et spiritualiser la forme extérieure, sont les deux extrêmes par lesquels on entre dans la prose. L’éloquence a le privilège de s’emparer de tous les avantages de la poésie et de tous ses droits. Elle se les approprie, en use et en abuse pour obtenir dans la vie sociale certains avantages extérieurs et passagers tantôt avoués tantôt réprouvés par la morale.&#0160;» (traduction de Sigismond Sklower, qui serait l’une des toutes premières sinon la toute première – il existe en poche une traduction de Pierre Deshusses). <br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-04-10T15:17:49+02:00 Comme un puzzle https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/03/comme-un-puzzle.html Flotoir de mars, 3ème partie Je publie ici la troisième et dernière partie du Flotoir de début février à mi-mars 2022 que j’ai dû scinder en trois éléments, en raison de son exceptionnelle longueur. Les publications du Flotoir reprendront un rythme plus espacé désormais. partie 1 – partie 2 photo ©florence trocmé Cette troisième partie est également disponible au format PDF à ouvrir.... d'un simple clic sur ce lien. L’importance de la confrontation à l’enfance Il procède souvent par cercles successifs, Grothendieck. De nouveau l’enfance : « C’est sans propos délibéré, par l’effet d’une impulsion profonde, comme mû par un... <p>&#0160;</p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><em><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2027880740ced200d-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir mars 3" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e2027880740ced200d img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2027880740ced200d-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir mars 3" /></a><br /><br /><br />Flotoir</em> de mars, 3<sup>ème</sup> partie<br /><br />Je publie ici la <strong>troisième et dernière partie</strong> du <em>Flotoir</em> de début février à mi-mars 2022 que j’ai dû scinder en trois éléments, en raison de son exceptionnelle longueur. Les publications du <em>Flotoir</em> reprendront un rythme plus espacé désormais. <br /><a href="https://is.gd/aSUT4v">partie 1</a> – <a href="https://is.gd/IESk0h">partie 2</a> <br /><br /><span style="font-size: 10pt;">photo ©florence trocmé</span><br /><br />Cette troisième partie est également disponible au format PDF à ouvrir.... <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942fa1cc61200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-de-mars-2022-3eme-partie.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br /><br /><br /><strong>L’importance de la confrontation à l’enfance<br /></strong>Il procède souvent par cercles successifs, <strong>Grothendieck</strong>. De nouveau l’enfance&#0160;: «&#0160;C’est sans propos délibéré, par l’effet d’une impulsion profonde, comme mû par un instinct très sûr, que la réflexion ce jour-là a fini par se diriger vers mon enfance. Avec le recul seulement, je mesure à quel point c’était bien à la source de ma vraie force, comme aussi du conflit et de la division en moi, que m’avait porté alors un besoin profond de connaître. (…) Je viens de parcourir à nouveau, ‘en diagonale’, les dix-huit feuilles, d’une densité exceptionnelle, de cette méditation cruciale dans ma vie. C’est dans la nuit qui a suivi cette méditation, ou plutôt au petit matin après cette nuit de méditation, que j’ai eu un rêve d’une force bouleversante – le premier rêve aussi dans ma vie dont j’aie sondé le message, passionnément. (…) Durant quatre heures je me suis enfoncé dans le sens de ce vécu-là, de ce rêve-parabole, à travers des couches successives de signification de plus en plus brûlantes, avant d’arriver au cœur du message, à son sens simple et évident. Ce n’a pas été alors le déclic subit d’une compréhension de l’intelligence, ni même comme une lumière subite dans une obscurité ou dans une pénombre. C’était plutôt comme une vague profonde née en moi et qui soudain déferlait à travers moi et dans ses vastes eaux m’apportait ce sens qui s’était dérobé jusque-là&#0160;: que je retrouvais en ce moment un être très cher et très précieux, que j’avais perdu depuis mon enfance…&#0160;» (p. 803-804)<br />→ bouleversant passage&#0160;! «&#0160;Ce moment a été vécu comme une <strong>naissance</strong>, comme un renouvellement profond. Ce sentiment est resté très fort toute cette journée, et encore dans les jours suivants. Avec le recul de huit ans, ce moment m’apparaît aujourd’hui encore comme un moment créateur entre tous dans ma vie, et celui d’un tournant essentiel dans mon aventure spirituelle.&#0160;»<br />→ immense message d’<strong>espoir</strong>. <br />«&#0160;Et aussi, ce seuil étant bel et bien franchi, la voie s’est trouvée ouverte vers d’autres franchissements encore, vers d’autres ‘éveils’ ou ‘réveils’, dont chacun par nature est aussi un renouvellement, et tant soit peu, une «&#0160;nouvelle naissance&#0160;», une re-naissance. Il m’est arrivé d’en éluder certains des mois voire des années durant, pour finir par franchir le pas, m’allégeant au passage de quelque illusion tenace, qui une vie durant s’était interposée entre moi et la pleine saveur de ma vie et du monde qui m’entoure. Et sûrement aussi, il en est que je continue à éluder, au moment encore où j’écris ces lignes…&#0160;» (p. 804)<br />«&#0160;Moment de retrouvailles avec mon enfance, crue perdue et morte une longue vie durant, qui marque la fin de la ‘deuxième période’ de mon itinéraire spirituel&#0160;: celle de la prédominance, dans ma vie personnelle, des <strong>mécanismes égotiques</strong>, à l’encontre des forces créatrices, des forces de connaissance et de renouvellement, qui avaient passé par une stagnation presque complète de quarante ans.&#0160;»<br /><br /><strong>Naissance, renaissance<br /></strong>«&#0160;Je sentais bien que cette ‘naissance’ par laquelle je venais de passer était tout juste le <strong>commencement</strong> de quelque chose d’entièrement inconnu, ou plutôt le <strong>recommencement</strong> de quelque chose qui s’était interrompu, qui avait été coupé ou étouffé un jour, et qui était reparti mystérieusement.&#0160;» (p. 807)<br />Et il note aussi, cela qui est très important&#0160;: «&#0160;Un des aspects profonds de ce devenir qui avait repris vie, de ce travail qui avait repris, a été la restauration progressive de l’équilibre originel de ‘la femme’ et de ‘l’homme’, du yin et du yang en moi, au fil des jours, des semaines et des années.&#0160;» (p. 808)&#0160;; «&#0160;C’était le moment aussi où apparaissait cette connaissance (ou du moins, ce pressentiment) que l’état d’enfance, l’état créateur, est celui de l’équilibre parfait des forces et énergies yin et yang,&#0160;»<br /><br /><strong>Subreptice escamotage<br /></strong>«&#0160;Les forces de subreptice escamotage de la réalité qui m’entoure et de la réalité qui se déroule en moi – les forces silencieusement et obstinément à l’œuvre pour maintenir contre vents et marées les tenaces illusions, qui sans elles s’effondreraient aussitôt sous leur propre poids… Certains de ces mécanismes de répression ont été repérés un à un et ont disparu. Je me suis débarrassé de certaines <strong>illusions</strong> qui pesaient lourdement sur moi, et j’ai élucidé les quelques <strong>doutes</strong> obstinés qui, pendant toute une vie, avaient été relégués (par les soins du ‘patron’) croupir dans des souterrains-poubelle, jamais examinés.&#0160;» (p. 809). <br /><br /><strong>L’acceptation<br /></strong>«&#0160;Peut-être le changement le plus important de tous est dans une <strong>acceptation</strong> beaucoup plus grande que par le passé de ma personne telle qu’elle est vraiment d’instant en instant. Une autre façon de l’exprimer, c’est que les mécanismes de répression en moi se sont considérablement assouplis. Comme je l’ai dit hier, certains ont disparu après avoir été découverts et compris, et d’autres, que j’avais ignorés ma vie durant, me sont devenus familiers dans leurs manifestations de tous les jours. Je les vois en action, non comme des ennemis qu’il me faudrait essayer d’extirper coûte que coûte, mais comme faisant partie de la multiplicité des facettes de mon être conditionné, et par là, de la richesse du ‘donné’ présent, lequel reflète fidèlement mon histoire passée aussi bien l’histoire ‘ancienne’ de mes conditionnements et des racines de la division dans mon être, que l’histoire plus récente de ma maturation, du travail donc par lequel je finis par déballer et par ‘manger’ et assimiler le paquet initial légué par mes parents et par leurs successeurs. Cette ‘acceptation’ en moi inclut donc, non seulement des pulsions et traits de ‘l’enfant’ que j’avais pendant longtemps ignorés et réprimés (et notamment ceux qui reflètent les aspects féminins en moi), mais également les mécanismes de répression propres au ‘patron’, c’est-à-dire justement des mécanismes invétérés de ‘non-acceptation’&#0160;! Accepter ces derniers n’a rien de commun avec les ‘cultiver’, ou les fortifier. Au contraire, c’est un premier pas indispensable pour les dénouer ou les désamorcer tant soit peu, par l’effet d’une attention curieuse et aimante. L’expérience de ces huit années me donne la conviction que, pour peu que cette attention-là plonge assez profond et jusqu’à la racine même de la répression, celle-ci se résout et disparaît en libérant une énergie considérable – celle qui jusque-là était immobilisée pour maintenir contre vents et marées tel ensemble de mécanismes répressifs, et les habitudes de pensée et autres qui servent à les maintenir.&#0160;» (p. 809-810)<br />→ oh oui, je recopie, recopie, recopie, car tout cela est d’une extrême importance pour moi et qu’ici dans ce <em>Flotoir</em>, c’est en sécurité. Il n’est pas si facile de trouver tous ces passages fulgurants au sein de l’immense coulée de <em>Récoltes et Semailles</em> (que je vais sans doute aussi en acheter en version papier, pour m’y repérer peut-être un peu mieux)<br /><br /><strong>Acceptation de soi = acceptation d’autrui<br /></strong>«&#0160;Cette acceptation nouvelle de ma propre personne est allée de pair avec une acceptation d’autrui. L’une et l’autre sont indissolublement liées. Il est entendu qu’il s’agit ici d’‘acceptation’ dans le plein sens du terme, qui ne signifie nullement une tolérance (souvent aigre-douce) vis-à-vis de tels et tels ‘travers’ ou ‘défauts’, ressentis comme un mal hélas inévitable, pour lequel on est bien obligé de ‘faire avec’ ». (p. 812)<br />«&#0160;L’acceptation dont je parle prend racine dans un <strong>intérêt</strong> pour cette chose qu’on ‘accepte’, chez soi-même ou chez autrui. Alors que l’acceptation est par elle-même une disposition intérieure de caractère typiquement ‘yin’, cette connotation d’‘intérêt’ qu’elle prend chez moi est de nature ‘yang’ – c’est le ‘yang dans le yin’, dans la délicate dialectique chinoise de l’entrelacement à l’infini du yin et du yang… J’allais me hasarder à dire, un peu dans la foulée, qu’il y avait une identité pure et simple entre l’acceptation (la vraie&#0160;!) et cet intérêt, cette curiosité. Pourtant, en posant un peu sur la chose, je me rends compte qu’il y a bien aussi une autre façon d’accepter, de nature, elle, plus totalement yin que celle qui m’est surtout coutumière. C’est comme un <strong>accueil</strong> de la chose acceptée, et non un élan vers elle pour la sonder. (Cette nuance d’accueil m’apparaît du coup comme le ‘<strong>yin</strong> dans le yin’, nous y voilà&#0160;!) L’élan de l’intérêt, et l’attitude d’accueil, peuvent l’un comme l’autre former la note de fond de l’acceptation d’autrui ou de soi.&#0160;» (p. 813).<br /><br /><strong>Partir de la connaissance de soi<br /></strong>«&#0160;C’est bien la connaissance de soi qui est au cœur de la connaissance d’autrui et du monde, et non l’inverse.&#0160;» (p. 813-814)<br /><br /><strong>De la situation internationale<br /></strong>Tribune intéressante d’André Markowicz dans <em>le Monde</em>&#0160;: il exprime un ressenti par rapport à la culture russe, à la langue russe, au peuple russe. Qui bien sûr est en partie responsable des dirigeants qu’il s’est donnés, comme les Allemands le furent, comme les Américains l’ont été tout récemment. Comme nous pouvons très bien l’être un jour&#0160;: nous sommes responsables des candidatures de l’extrême-droite, aussi. La bonne conscience m’agace (et me concerne&#0160;!) <br />Il y avait aussi un article d’une femme marquée à droite, mais pas à l’extrême, Chantal Delsol dans <em>le Figaro</em>, qui parlait de la <strong>grande illusion</strong> qui fut la nôtre, collectivement, après la fin de la guerre froide, à savoir penser que la guerre n’existerait plus. Elle dit très clairement que la vie est tragique. De toutes façons. Je ne suis pas sûre d’endosser cette assertion dans l’absolu, mais oui, la vie a des dimensions tragiques. Raphaël Glucksmann parlait lui aussi de <strong>gravité</strong>, l’autre jour. Nous serions plutôt dans le déni de tout ce qui n’est pas plaisir et jouissance, dans le refus de l’effort, de la prise de conscience, incapables de regarder en face ce qui nous dérange ou nous empêche de dormir tranquilles. <br /><br /><strong>Technique<br /></strong>Petite hésitation à mettre des mots importants en gras dans ce <em>Flotoir</em>. Grothendieck le fait et cela aide bien à la lecture et à retrouver les choses les plus importantes. Pourquoi s’en priver&#0160;? L’italique est peu lisible, notamment en Garamond, «&#0160;mon&#0160;» caractère de prédilection&#0160;; elle alerte dans le fil de la lecture mais pas dans le survol du texte.<br /><br /><strong>L’écho qu’autrui nous renvoie, Grothendieck, toujours<br /></strong>Comme un fil, auquel je suis solidement accrochée, en ces temps si difficiles et compliqués, et qui me donne de l’élan, une envie de travailler toujours plus profond, toujours plus intensément. <br />Il y a beaucoup de considérations sur les relations interpersonnelles, surtout à partir de celui qu’il appelle un peu curieusement «&#0160;son ami&#0160;», P. D., mais toujours comme moyen de se connaître mieux soi-même, de se comprendre. C’est cela qui est passionnant. Partir d’une situation blessante ou d’un conflit pour en apprendre plus sur soi-même&#0160;: «&#0160;Prendre connaissance sans réticence de l’écho qu’autrui nous renvoie de notre personne, sans être lié par un désir ou ‘besoin’ (si caché soit-il) d’approbation ou de confirmation – c’est cela vraiment, être ‘libre de lui’. C’est un tel besoin ou désir qui constitue véritablement le ‘crochet’, discret et d’une solidité à toute épreuve, par où le conflit peut ‘accrocher’ en nous, et par où nous sommes (que nous le voulions ou le reconnaissions, ou non) sous la dépendance d’autrui, de son bon vouloir – par où en somme il nous ‘tient’, et (mine de rien) nous manœuvre à sa guise…&#0160;» (p. 815)<br /><br /><strong>La non-acceptation ou le mépris de soi<br /></strong>Thème qui devient de plus en plus central&#0160;!&#0160;: «&#0160;En d’autres mots, c’est une <strong>insécurité</strong> en nous, se manifestant par les réactions (plus ou moins apparentes ou cachées) de la vanité, qui est le grand obstacle, s’opposant à notre acceptation d’autrui. Mais cette insécurité profondément enracinée, compensée par les mouvements de la vanité, m’apparaît comme indissolublement liée à la non-acceptation de nous-mêmes, elle en est comme l’ombre inséparable.&#0160;» (p. 815)<br /><br /><strong>Tellement important<br /></strong>«&#0160;Ainsi, c’est la pleine acceptation de soi qui apparaît ici comme la clef qui nous ouvre à l’acceptation d’autrui. Et ce lien qui vient de m’apparaître ici rejoint un autre lien profond, que je connais depuis longtemps, depuis toujours peut-être&#0160;: que l’amour de soi est le cœur, paisible et fort, de l’amour de l’autre.&#0160;» (p. 816)<br /><strong><br />Encore le jeu du yin et du yang<br /></strong>... mais j’en comprends désormais mieux l’importance et je me surprends, c’est un signe, à analyser certaines situations à partir de cette grille. Cela est-il plutôt yin, ou plutôt yang&#0160;? «&#0160;J’ai retrouvé avec une force nouvelle ce sentiment qui était présent déjà il y a cinq ans&#0160;: que le jeu délicat du yin et du yang, du ‘féminin’ et du ‘mâle’ en toutes choses, est un fil conducteur incomparable vers une compréhension du monde et de soi. Il nous conduit droit vers les questions essentielles. Souvent aussi, le ‘yoga’ même du yin et du yang, le seul fait, j’entends, de faire attention à l’aspect des choses et événements qui s’exprime en termes d’équilibre et de déséquilibre yin-yang, fournit une première clef pour une meilleure compréhension de ces questions, et vers une réponse.&#0160;» (p. 818)<br /><br /><strong>Le déséquilibre<br /></strong>«&#0160;Il y a un point seulement sur lequel je voudrais insister ici, commun à tous les ‘couples’ yin-yang sans exception. C’est la chose aussi la plus cruciale de toutes, il me semble, pour une compréhension de la nature de la relation entre le yin et le yang, et par là, de la nature de chacun de ces deux principes (ou énergies, ou aspects, ou forces…) dans l’Univers. C’est ceci&#0160;: chacun des deux termes d’un de ces couples, tel action-inaction, <strong>en l’absence de l’autre terme</strong>, constitue un état de déséquilibre grave, et à la limite (quand l’‘absence’ en question est quasiment complète, et prolongée) un état qui mène à la destruction de la chose (ou de l’être) en laquelle ce déséquilibre a lieu, voire même de lui et de son entourage.&#0160;» (p. 819-820)<br /><br /><strong>De la division<br /></strong>Grothendieck explore la <strong>division dans la personne elle-même</strong>. «&#0160;Elle est le produit plutôt d’une contrainte silencieuse et incessante, exercée sur nous par notre entourage dès nos plus jeunes années. Cette contrainte nous pousse à renier, sous peine de nous trouver rejetés, tout un ‘versant’ de notre personne (le versant ‘yin’, ou le versant ‘yang’), rejeté comme ridicule ou comme malséant, et en tout cas, comme inacceptable.&#0160;» (pp. 832-833)<br />Et plus loin&#0160;: «&#0160;Le conflit, la division en nous n’est pas autre chose que notre <strong>abdication</strong> d’une partie de nous-même, répudiée – l’abdication de notre nature indivise.&#0160;» (p. 860)<br />Ou encore&#0160;: «&#0160;parmi la multitude déconcertante des conditionnements de toutes sortes qui ont façonné notre vie, la cause déterminante de la division en nous&#0160;: c’est <strong>la non-acceptation, le rejet </strong>de notre personne, dans les premières années de notre vie. Elle se concrétise par la non-acceptation, par le rejet de certaines forces et pulsions en nous, qui sont une partie essentielle de notre être, de notre pouvoir de connaître et de créer. Leur répression, reprise à notre propre compte par les soins d’un Censeur intérieur inquiet et implacable, est une mutilation de ce pouvoir en nous. Souvent son effet est celui d’une véritable paralysie de nos facultés créatrices.&#0160;» (p. 862).<br /><br /><strong>Le rêve<br /></strong>dont David Bessis et Alexandre Grothendieck soulignent l’importance et comme il est nécessaire de lui prêter attention, ce à quoi on peut s’entraîner, ce qui s’apprend&#0160;: il s’agit une fois de plus d’une question d’<strong>attention</strong>. Être attentif à ses rêves, leur donner de l’attention, avec délicatesse. Sacrifier parfois la paresse pour les noter au fil de la nuit... Car il est bon de se demander «&#0160;d’où vient cette puissance étrange du langage du rêve, du langage qui évoque sans nommer, qui communique ce qu’aucun autre langage ne sait communiquer&#0160;?&#0160;» (p. 851)<br /><br /><strong>La carapace<br /></strong>... la chape de plomb, le béton&#0160;: «&#0160;La carapace s’est constituée dès nos jeunes années, allant s’épaississant au fil des ans. Sa fonction initiale était sans doute surtout celle de nous protéger de l’agression (bien intentionnée souvent) par nos proches, nous assurer de leur part une tolérance plus ou moins bienveillante. Mais cette carapace pourtant ne nous protège pas seulement du monde extérieur – elle a aussi, et plus profondément et plus essentiellement peut-être, la fonction de nous isoler, de nous protéger de <strong>nous-mêmes</strong>&#0160;: de cette connaissance et de cette force en nous, déclarées ‘inacceptables’, n’ayant pas lieu d’être, par les muets consensus qui font loi autour de nous.&#0160;» (pp. 862-863).<br /><br /><strong>Le travail du mûrissement<br /></strong>«&#0160;C’est par le <strong>mûrissement</strong> seulement, fruit d’un travail intérieur, que nous pouvons retrouver le contact avec une innocence qui semblait disparue, avec un enfant en nous qui semblait depuis longtemps mort et enterré. Et il n’y a mûrissement qui ne soit aussi retour tant soit peu — retour à l’enfant, et à la simplicité, à l’innocence de l’enfant.&#0160;» (p. 863).<br />→ Il faut faire taire, le plus souvent possible, le «&#0160;Patron&#0160;», pour laisser la place à l’enfant. Lui accorder plus d’importance qu’au Patron et à ses diktats. Savoir mettre les pieds dans le plat, sauter dans les flaques, dire des gros mots, faire des bêtises... ce n’est pas si facile. <br />«&#0160;Mon mûrissement n’a pas été autre chose que le processus, le travail intérieur, par quoi progressivement j’ai accepté, accueilli, les choses en moi que pendant longtemps j’avais refusées, éliminées du mieux que je pouvais, ignorées. Ce n’est nullement là un «&#0160;rebroussement&#0160;», un chemin parcouru une fois que je reparcourais à nouveau en sens opposé&#0160;; une «&#0160;régression&#0160;» donc, pour reprendre l’expression de tantôt. C’est plutôt comme l’arc supérieur d’un cycle, prolongeant et continuant la ligne inférieure déjà tracée, <strong>naissant</strong> de celle-ci, devenue comme son assise nourricière, et le tremplin d’un nouvel élan…&#0160;» (p. 864).<br /><br /><strong>La recherche<br /></strong>Cela encore, que je comprends si bien&#0160;! «&#0160;Qu’on choisisse de voir un tel investissement [son immense travail mathématique] sous un jour ‘positif’ ou ‘négatif’, ce qui est clair, c’est qu’il y a bel et bien eu <strong>élan, action intense</strong>. Du côté apprentissage de la vie, il y avait ce ‘poids parfois écrasant’, jamais examiné, pour ne pas dire stagnation totale – et ce même ‘poids’ au même moment alimentait pourtant un élan de connaissance, lui donnait sa force vive.&#0160;» (p. 866).<br /><br /><strong>Maxime<br /></strong>«&#0160;<strong>Tout </strong>ce que nous vivons est matière première pour notre apprentissage de la vie et de nous-mêmes. C’est un <strong>matériau</strong> qu’il ne tient qu’à nous de laisser se transformer en connaissance, en permettant à un travail de maturation de s’amorcer et de se poursuivre en nous.&#0160;» (p. 866).<br /><br /><strong>Refus, connaissance du refus<br /></strong>«&#0160;C’est dans ce jour-là, également, qu’il apparaît que l’acceptation de moi-même et d’autrui, qui est née et s’est développée en les années de ma maturité, s’est ‘nourrie’ des refus qui avaient marqué la plus longue partie de ma vie – cet ‘arc inférieur’ du cycle évoqué hier, et son ‘assise nourricière’. Certes, dans les six premières années de ma vie, il y avait bien en moi une totale acceptation de moi-même, qui n’avait nullement eu besoin de ‘refus’ antérieurs pour être, et pour se déployer et s’affirmer. Bien au contraire, son épanouissement a pu se faire, <strong>du fait</strong> justement qu’il n’était pas contré, pas taillé par les ciseaux d’un certain refus. Mais cette ‘acceptation’ qui était en moi dans mon enfance n’est pas ‘<strong>la même</strong>’ que celle de mon âge mûr. Il lui manquait une dimension, que la seule acceptation de ma personne, par ceux qui avaient entouré mon enfance, n’aurait pu lui donner. C’était une <strong>connaissance du refus</strong>, du rejet de moi-même (ou d’une part de moi-même) par autrui, ou par moi-même. Cette connaissance m’est venue à travers l’expérience du refus, et à travers celle aussi du mépris, qui est un de ses nombreux visages.&#0160;» (p. 867).<br /><br /><strong>Dans la vie comme dans les maths, eh oui&#0160;! <br /></strong>«&#0160;Dans la vie tout comme dans les maths, chaque fois qu’il se présente un problème, il y a de quoi regarder et, ce faisant, apprendre plein de choses inattendues et fort utiles – en d’autres mots&#0160;: qu’il y avait une telle chose que la découverte de soi.&#0160;» (p. 872).<br />→ Déduction&#0160;: le problème qui se présente, notamment dans les relations avec les autres, peut être le point de départ d’une «&#0160;méditation&#0160;» à la Grothendieck, autrement dit une façon d’aborder la question, en travaillant toutes les associations qui se présentent, en notant, en allant le plus loin possible dans l’effet produit sur nous par ce qui advient et en tentant de le mettre en rapport avec d’autres évènements. Une sorte de démarche d’auto-analyse aussi pourrait-on penser. <br /><br /><strong>Les images mentales<br /></strong>Et là on retrouve tout le propos de David Bessis dans <em>Mathematica</em>, propos appuyés d’ailleurs par l’exemple de Grothendieck&#0160;: «&#0160;Pourtant, je sais bien que ce qui mène et domine dans mon travail, ce qui en est l’âme et la raison d’être, ce sont les images mentales qui se forment au cours du travail pour appréhender la réalité des choses mathématiques.&#0160;» (p. 888).<br /><br /><strong>Mépris de soi, mépris d’autrui<br /></strong>De nouveau la question centrale du mépris. <br />Ce livre est aussi un livre de vie, je viens d’ailleurs d’acheter le coffret des deux livres. <br />Donc, Grothendieck&#0160;: «&#0160;C’est le <strong>mépris de soi</strong>, la méconnaissance de la force qui repose en nous et qui nous donne pouvoir de connaître et de créer, qui est aussi la source du <strong>mépris d’autrui</strong>, du sempiternel réflexe-compensation de se ‘prouver’ sa valeur en se mettant au-dessus d’autrui, en faisant usage (par exemple) du pouvoir dérisoire d’abaisser ou d’écraser, ou simplement de faire souffrir ou de nuire.&#0160;» (p. 921).<br />→ Il se trouve que j’ai rédigé aujourd’hui une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/en-m%C3%A9moire-dantoine-emaz-pour-le-troisi%C3%A8me-anniversaire-de-sa-mort.html">note d’hommage</a> à Antoine Emaz que je publierai demain sur le site, à la triste occasion du troisième anniversaire de sa mort. Peut-être qu’Antoine connaissait cette force en lui&#0160;? Lui qui semblait peu sujet au mépris. <br />Grothendieck, un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Cette méconnaissance du ‘pouvoir de connaître et de créer’ en nous, que je réévoquais hier, n’est pas autre chose que la méconnaissance de notre unité foncière, fruit des épousailles dans notre être des qualités, énergies et forces ‘yin’ et ‘yang’, ‘féminines’ et ‘masculines’.&#0160;»<br />→ En sortant donc de la sorte d’<strong>assignation à résidence</strong>, à identité, à fonction de l’enfance et de l’adolescence. <br />«&#0160;Et ce ‘mépris de soi’, ou ‘méconnaissance de soi’, n’est autre chose aussi que le <strong>refus</strong> opposé à ce don, le refus de cette unité foncière, et du pouvoir qui en est l’inséparable compagnon. Ou plutôt, il est comme l’ombre inséparable de ce refus, il est <strong>la connaissance d’une impuissance,</strong> instaurée par ce refus&#0160;; une connaissance timorée certes, brouillée, non assumée, qui prend bien soin de s’arrêter au connu (bien mal connu…), effrayée qu’elle est de plonger plus profond, de prendre connaissance de la puissance inconnue cachée, et bloquée par cette impuissance délibérée, cultivée.&#0160;» (p. 923).<br /><br /><strong>La relation aux parents<br /></strong>«&#0160;Je pense ici à la transformation profonde qui a eu lieu dans ma relation à mes parents au cours des années qui ont suivi le tournant d’il y a huit ans, marqué par ce ‘réveil du yin’ en moi, puis par la découverte de la méditation dans les mois qui ont suivi, et enfin par les ‘retrouvailles’ avec mon enfance deux jours après. Je me rends compte que ce tournant a été marqué par une <strong>autonomie</strong> immédiate, en contraste avec une dépendance antérieure par rapport à des idées reçues et adoptées notamment. La plus profonde de toutes ces dépendances a été la dépendance par rapport à mes parents, dont les valeurs et options avaient modelé les miennes et ma propre vision du monde, et dont j’avais également repris ‘en bloc’ et telle quelle, sans changement autant dire, l’image d’Épinal qu’ils avaient d’eux-mêmes, du couple qu’ils formaient et de leur relation à leurs enfants. Je ‘fonctionnais’ depuis mon enfance sur cet ensemble de valeurs, d’options, d’images, qui n’étaient nullement les fruits d’une expérience de ma propre vie et d’un travail d’assimilation de celle-ci, mais un simple ‘bagage’. Ce bagage était fait pour une bonne part de clichés et de complaisantes illusions, que j’avais repris ‘de confiance’ à mes parents, et qui bien souvent dans ma vie ont remplacé une perception directe et vivante, une perception créatrice des choses autour de moi.&#0160;» (pp. 925-926).<br />Il parle un peu plus loin d’un rêve qui lui fait comprendre que sa relation à ses parents était «&#0160;figée, ‘morte’, coupée d’une réalité vivante dont la perception se trouvait refoulée.&#0160;» (p. 933).<br /><br /><strong>Progression dans la connaissance<br /></strong>Magnifique passage qui éclaire aussi le don d’écriture de Grothendieck&#0160;: «&#0160;La fougue impatiente s’efface devant un calme, paisible et obstiné. Il n’y a plus de flèche, se hâtant vers une cible, mais une vague qui s’étend très loin et qui s’avance on ne sait où, là où la force mouvante qui l’anime la porte – une vague suivie par une autre vague, suivie par une autre encore… Il n’y a nulle hésitation dans ce mouvement, en chaque lieu et en tout moment il a une direction bien à lui qui le porte, ou l’attire en avant. En chaque moment il y a une progression, on ne saurait dire vers quoi, il y a un ‘travail’ accompli dans une mouvance qui ignore l’effort – et il n’y a pas de but.&#0160;» (pp. 939-940).<br /><br /><strong>Grothendieck<br /></strong>Tellement importants pour moi ce livre et cette lecture, que je décide de me procurer la version papier pour une lecture plus facile en contrepoint de la liseuse. Beau coffret de la collection Tel, je redoutais un peu la typo du livre, souvent peu agréable à lire dans cette collection mais là c’est parfait. Grothendieck pratique sans cesse des renvois, des ramifications et avec la version papier je serai plus agile dans ma lecture. <br /><br /><strong>Note de passage<br /></strong>Énormément de réflexions à la suite du choc de l’invasion de l’Ukraine. J’ai ajouté le mot «&#0160;réflexions&#0160;» dans un autre document où je note les réflexions qui n’ont pas ou pas encore leur place dans ce <em>Flotoir</em>. <br /><br /><strong>Lectures<br /></strong>Toujours <em>Récoltes et Semailles </em>de Grothendieck, lecture d’une fécondité extraordinaire pour moi. J’ai noté quelque part que je voulais me consacrer le plus possible aux <strong>livres de vie</strong> (vs les livres de poésie surtout, dont peu sont des livres de vie). <br />Mais aussi, d’une <strong>brûlante actualité</strong>, essentiel au point que je pense en faire un édito pour <em>Poezibao</em>, <em>Le Témoin jusqu’au bout</em> de Didi-Huberman. Livre papier qui m’a fait reprendre ma technique trop oubliée des soulignements. Et des petites notes au crayon dans le carnet&#0160;! <br /><br /><strong>Caractères gras<br /></strong>Impressionnée par l’effet produit par le gras dans le texte de <em>Récoltes et Semailles</em>, je lève l’espèce de tabou (venu de qui ou d’où&#0160;?) sur son usage. Y compris désormais dans Le <em>Flotoir</em>, mes courriels et les notes. <br /><br /><strong><em>Le Témoin jusqu’au bout,</em> de Georges Didi-Huberman<br /></strong>Ce livre, publié aux éditions de Minuit, s’ouvre par une préface importante où Didi-Huberman distingue deux devenirs de l’affect ou de l’émotion&#0160;: «&#0160;Les émotions nous partagent. Peut-être est-cela justement – émotions, partage – que nous désirons si souvent partager avec autrui. Que fait d’abord une émotion lorsqu’elle monte, s’exprimer voire explose&#0160;? Elle clive l’unité du ‘moi’. Elle morcelle sa contenance, refend tout son régime d’âme et de corps (...) L’émotion peut faire nuance ou pli dans le tissu du monde, froissement provisoire ou déchirure à jamais&#0160;» (p. 9)<br /><br /><strong>Les émotions sont difficiles à comprendre<br /></strong>Double nature de l’émotion&#0160;: «&#0160;leur immédiateté d’évènements se redouble – ou se refend –presque toujours d’une complexité et d’une profondeur de symptôme&#0160;»&#0160;; «&#0160;elle s’exprime souvent d’un jet, d’un geste. <em>Et pourtant</em> [cette idée de la nuance développée sous ce terme, qui m’a fait penser aussi un peu au <em>Et néanmoins</em> de Philippe Jaccottet] elle laisse entrevoir derrière elle, bien d’autres reliefs, bien d’autres gouffres ou paysages&#0160;: tout une forêt d’autres états affectifs&#0160;». Et Didi-Huberman de montrer la complexité, l’ambiguïté, je dirais personnellement <em>l’ambivalence</em> de la plupart de nos émotions, même celles qui nous paraissent les plus «&#0160;nobles&#0160;». Il suffit d’interroger nos émotions vis-à-vis de l’invasion de l’Ukraine pour comprendre que des émotions de peur pour des raisons personnelles, voire égoïstes, se mêlent aux émotions d’empathie, de solidarité. C’est une des racines du drame des réfugiés. Il ne faut pas se débarrasser de nos émotions sales, ne pas procéder à leur blanchiment. «&#0160;Une émotion serait comme une parole assumant tous ses non-dits, toutes ses nuances&#0160;» (P. 10) <br /><br /><strong>La fécondité d’une émotion (Didi-Huberman)<br /></strong>« C’est la fécondité même d’une émotion – sa part de liberté, pourrait-on dire – que d’appeler constamment le contre-motif ou le contre-geste d’un <em>et pourtant</em> qui nous partage intérieurement mais, aussi, s’adresse à autrui, que ce soit en secret ou en éclat.&#0160;» (p. 10)<br />→ Il y a très longtemps que je pense que l’ambivalence, sans doute inhérente à la nature humaine presque toujours en proie au <strong>conflit</strong> [à cet égard, tellement éclairante la lecture d’Alexandre Grothendieck] n’est pas assez pensée, pas assez dite, notamment aux petits enfants. Qu’il est tout à fait normal, voire sain, d’adorer et de détester en même temps quelqu’un, fût-il son père ou sa mère. «&#0160;Beaucoup de grandes écritures se caractérisent d’avoir su dresser l’immense nuancier de ces émotions dédoublées, subtiles, paradoxales ou dialectiques&#0160;». (p. 11) <br /><br /><strong>Ici il n’y a pas de pourquoi<br /></strong><em>Hier ist kein varum</em> répond un garde du camp à Primo Levi. <em>Ici il n’y a pas de pourquoi</em>. Dans le monde, en ce moment, nombre sont les lieux où <em>il n’y a pas de pourquoi.</em> L’enfant n’est que pourquoi. Les adultes bien conditionnées et dressés que nous sommes, recevant leur pâture informative et spirituelle quotidienne, ne savent plus poser de questions. Cela est même parfois une règle éducative «&#0160;on ne pose pas de question&#0160;!&#0160;». Grothendieck, Didi-Huberman montrent <strong>l’importance de la question</strong>, sur soi en premier lieu, clé de toute autre compréhension, mais sur les faits ou ce qui est présenté comme faits, sur les dires, sur les règles, etc.<br />Il serait bien de <strong>dresser des listes de pourquoi&#0160;!</strong> <br /><br /><strong>Le lieu du pas de pourquoi<br /></strong>Et voilà une des questions-clés posées par Didi-Huberman&#0160;: «&#0160;De même que le lieu concentrationnaire est par excellence celui d’un <em>pas de pourquoi</em>, ne pourrait-on faire l’hypothèse que l’espace totalitaire – sur ses plans social, politique, administratif, juridique, quotidien, passionnel – serait par nature un <em>pas de pourquoi</em> imposé aux émotions humaines. Cette question éthique en recèle une autre, qui est d’ordre plus anthropologique&#0160;: n’y aurait-il pas deux façons au moins, deux façons opposées de faire l’expérience du clivage – intrapsychique et intersubjectif –, selon qu’on assume le <em>et pourtant</em> de nos faits d’affects ou selon qu’on le refuse&#0160;?&#0160;» (p. 12)<br /><br /><strong>Assumer le <em>et pourtant</em><br /></strong>«&#0160;Assumer le <em>et pourtant</em>&#0160;: cela veut dire que, lorsqu’une émotion nous clive, elle nous incite à sortir de nous-mêmes et à nous tourner vers autrui. À ne pas nous reclore. C’est la puissance du mot <em>partage</em> que de conjoindre ici une division constitutive (mettre à part) à une nécessaire mise en commun (prendre part).&#0160;» (p. 12)<br />C’est, dit encore Didi-Huberman, qu’il nous faut accepter la «&#0160;fragilité constitutive de nos affects&#0160;» et «&#0160;l’intranquille complexité.&#0160;» (p. 13)<br />A l’inverse choisir le <em>sans pourtant</em> «&#0160;disjoint violemment de toute altérité&#0160;», «&#0160;cherche à réduire l’inquiétude des émotions lorsqu’elles dansent sur le fil de la nuance&#0160;» [D.H. montrera plus loin comment Victor Klemperer dont il va être question bientôt donnait souvent de lui l’image d’un funambule dansant sur un fil]. S’il n’y a plus de nuances, alors «&#0160;la fluidité inhérente aux faits d’affects devient un bloc inamovible d’affectivité sûre d’elle-même. Toute <em>autre</em> émotion devient l’émotion <em>ennemie&#0160;». <br />→ </em>N’a-t-on pas observé en soi-même et chez les autres comme des faits d’affects, des émotions trop fortes, peuvent conduire à une sorte de bétonisation intérieure, de mise sous <strong>chape</strong> et sous clé de tout un monde relationnel&#0160;? Par incapacité à penser puis à accepter toutes les contradictions, voire tous les clivages. Là encore, spectaculaire démonstration dans tout le cheminement de Grothendieck dans ses <em>Récoltes et Semailles</em> et fort jeu d’échos entre les deux lectures qui se nourrissent mutuellement. <br /><br /><strong>De la tyrannie (Didi-Huberman)<br /></strong>Nouveau chapitre, «&#0160;Clivage, partage, disjonction&#0160;» et nous voilà sur zone après l’indispensable préambule sur les émotions&#0160;: la question de la langue qui va ouvrir bien sûr sur l’analyse du travail que l’on peut qualifier d’<strong>héroïque</strong> de Victor Klemperer. <br />«&#0160;A toute tyrannie effective correspond le substrat d’une tyrannie affective que manifeste, dans l’espace public, un certain usage de la langue&#0160;; <em>pas de pourtant </em>et bientôt <em>pas de pourquoi</em>... Qui écoute ses émotions les questionne en même temps – <em>quoi&#0160;? comment&#0160;? pourquoi&#0160;? </em>– et, ce faisant, parle une langue du partage et du <em>pourtant.</em>&#0160;» (p. 17)<br /><br /><strong>Refoulement et retranchement<br /></strong>Nouvelle opposition ici, entre le <strong>refoulement</strong>, cas où «&#0160;toute chose ‘continue de passer’ – même quand ‘ça passe mal’ ou ‘ça se passe mal’&#0160;» et le <strong>retranchement</strong>, où rien ne passe. En gros la différence entre un mécanisme névrotique et un mécanisme psychotique. Didi-Huberman souligne plus loin que la question de la psychose s’était imposée à Lacan «&#0160;dans un contexte historique et politique, celui des années 1930, où la montée des fascismes imposait férocement ses messages paranoïaques, ses ‘meurtres d’âmes’ et ses interdictions de parole avant que je resurgissent, dans le réel, les meurtres tout court de populations entières.&#0160;» (p. 21). Et que Freud lui-même, «&#0160;en dépit de sa réserve et de son apolitisme apparents, n’avait pas omis de répondre aux évènements tyranniques de son temps par une série de réflexions sur les différentes manières dont la forclusion du symbolique déchaîne les pires faits d’affects et les pires effets politiques&#0160;». (p. 21) <br /><br /><strong>Ce qui vibre<br /></strong>Christian Travaux dans une note à propos d’un livre regroupant des chroniques poétiques d’Olivier Barbarant, <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/note-de-lecture-olivier-barbarant-la-juste-couleur-chroniques-po%C3%A9tiques-par-christian-travaux.html">note formidable</a>, presqu’<strong>un manifeste </strong>: «&#0160;Le texte poétique est (...) tremblement du réel, d’un réel perçu à travers l’émotion d’une conscience humaine. Chaque saisie d’un livre nécessite, dès lors, de s’en tenir ‘à ce qui vibre’, comme Barbarant l’écrit (id.), d’abord et avant tout. Ce qui vibre en soi, on l’a vu, quand on ouvre un livre, et – soudain – on se trouve ému, ébranlé, foudroyé, dans l’intérieur de son être, dans sa conscience, et dans sa conception du monde comme dans sa pensée du réel, et sa manière toute personnelle de ressentir et d’éprouver. Mais, surtout, ce qui vibre aussi dans les mots du texte qu’on découvre, dans l’écriture de l’expérience sensible d’un homme face au monde, face à l’existence, et que le poème conserve et fait trembler.&#0160;Il le note de nombreuses fois, quand il dit devoir se «&#0160;concentrer sur ce qui vibre&#0160;» (id.), ou s’en tenir «&#0160;à ce qu’il a saisi, ou ce qui l’a saisi, plus exactement&#0160;» (p.260). La correction est d’importance, puisqu’au verbe abstrait, conceptuel, «&#0160;saisir&#0160;»&#0160;: «&#0160;comprendre&#0160;», Barbarant préfère le verbe plus chargé d’émotion «&#0160;saisir&#0160;»&#0160;: «&#0160;toucher&#0160;», ou «&#0160;émouvoir&#0160;». «&#0160;Les mots doivent s’en tenir au plus sensible, au plus proche, à l’émotion&#0160;», écrit-il encore (p.110), car «&#0160;parler vient du ventre&#0160;» (p.187) ajoute-t-il aussi. Tout cela exprime très clairement une pensée de la poésie moins intellectuelle que sensible, moins abstraite que charnelle, physique, corporelle, émotionnelle. Le corps à l’œuvre, comme le cœur, dans l’appréhension du poème, dans sa lecture, comme dans son écriture. » (<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/note-de-lecture-olivier-barbarant-la-juste-couleur-chroniques-po%C3%A9tiques-par-christian-travaux.html">source</a>)<br /><br /><strong>Le poème et l’expérience<br /></strong>Autre citation de ce très bel article&#0160;: «&#0160;Rilke oppose, lui, le vécu, comme levier premier de l’écriture, l’expérience sensible, l’émotion accumulée et restituée par le poème, dans le poème. Barbarant, aussi. De là l’idée, chez Barbarant, que la poésie est, d’abord, une expérience, une expérience de lecture, évidemment, mais qui fait revivre, éprouver, l’expérience que – par l’écriture – le poète a su sauvegarder, et su transmettre. La poésie&#0160;? ‘Rien d’autre que le <em>soin</em> mis à transformer une expérience, quelle qu’elle soit, en un chant’, écrit Barbarant (pp.198-199). L’écriture&#0160;? ‘Un travail vivant’ (p.85), dit-il encore. Il y a donc forcément un lien, il doit y avoir un lien, pour Barbarant, entre le texte poétique et l’existence, entre l’écriture et la vie, et le fait même de vivre, et l’expérience même du vivre.&#0160;»<br /><br /><strong>Encore<br /></strong>Parlant de Sandro Penna, [Olivier Barbarant] a ces formules saisissantes&#0160;: «&#0160;Quand la chose dont on parle trouve à ce point malgré l’arbitraire du signe linguistique son incarnation, quand ce qui est donné à penser l’est aussi et en même temps à voir et à entendre, quand on ne parle pas «&#0160;sur&#0160;» ce qui est vécu, mais que la profération même des vers réalise ce dont ils parlent, en livrent non pas l’idée ou l’ombre, mais la pleine expérience, on est bien évidemment au plus haut de la poésie.&#0160;» (p.338)<br /><br /><strong>Pleinement d’accord<br /></strong>«&#0160;[Barbarant] considère que la poésie ne peut accomplir cette ouverture sur le monde, cette restitution du réel ou de l&#39;expérience même du vivre, que si elle <em>réalise</em> sa forme, c’est-à-dire trouve, expérimente, et expose une forme parfaitement ajustée à son propos. C&#39;est là ce que Barbarant appelle ‘l&#39;effet d&#39;évidence (…) que produit toute parole véritablement accomplie’ (p.361). Et il faut entendre, par-là, quelque chose de l’évidence éluardienne des choses, que seule peut rendre la poésie. Il ajoute, même, que c&#39;est, pour lui, indéniablement, ‘sans doute là (le) principal critère esthétique décidant de la grandeur d&#39;une poésie’ (id.). Barbarant, on le voit, dès lors, ne recherche pas, dans le poème, dans toute tentative d&#39;écriture poétique, un pur jeu formel. Il pense plus, tout au contraire, que c&#39;est l&#39;adéquation d&#39;une forme et d&#39;un dire, la coïncidence d&#39;une langue et d&#39;une expérience du monde, qui fonde toute grande poésie. Ce qu&#39;il entend par la «&#0160;justesse&#0160;».<br /><br /><strong>Klemperer<br /></strong>Je viens d’écrire mon premier «&#0160;<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/03/editorial-r%C3%A9sister.html">éditorial</a>&#0160;» pour <em>Poezibao</em>. Depuis un moment j’avais l’idée de cette nouvelle rubrique, avec le sentiment d’avoir parfois des <strong>choses à dire</strong>. C’est le cas, aujourd’hui, autour de la guerre et de la guerre à la langue. Qu’illustre tant le livre de Georges Didi-Huberman. Guerre qui sévit bien sûr, avec tous les préliminaires de la désinformation, depuis des mois, nourrie de complotisme et profondément paranoïaque et maintenant détruisant directement la langue, rendant l’usage de certains mots interdit. D’où l’importance de bien se souvenir du travail accompli par Klemperer, <strong>au cœur du pire</strong>, pour documenter les atteintes à la langue considérées à juste titre comme des atteintes à la psyché des êtres humains. En se souvenant que c’est quand il n’y a plus de mots, ou qu’ils sont vidés de toute crédibilité, donc de vrai sens, que la violence se déchaîne, sans parade et sans retenue. Jusqu’à l’éradication potentielle de soi avec les autres. <br />G. Didi-Huberman interroge donc l’œuvre, la posture, la personne de Victor Klemperer. Pas le chef d’orchestre (Otto, son cousin) mais le philologue, juif, qui est resté à Dresde pendant toute la guerre, persécuté dans son quotidien par les mesures prises par les Allemands contre les Juifs, les privant de tout et les asphyxiant littéralement. Dans cette épreuve, Victor Klemperer a su ne pas sombrer dans le désespoir, résister au suicide, avec une idée&#0160;: être le témoin jusqu’au bout. Témoin, puisque c’était son domaine, de ce que le <strong>régime faisait à la langue</strong>. Certains connaissent l’indispensable <em>LTI, la langue du IIIème Reich*</em>*(j’ose affirmer que tout poète devrait avoir lu ce livre). LTI, <em>lingua tertia imperii</em>. Peu sans doute connaissent le journal*** de Klemperer, fort contrepoint à LTI. «&#0160;Un homme menait, tout seul, à Dresde, [un] travail – entrepris en 1933 dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir – fait de persistance, de résistance silencieuse et de regard porté sur les ‘symptômes’ afin que se clarifiât quelque chose de la ‘vérité historique du moment’. Cet homme est Victor Klemperer&#0160;». Il était un spécialiste reconnu de la littérature française et des Lumières mais pendant la guerre, «&#0160;terré chez lui puis obligé de se confiner dans une ‘maison de Juifs’ (<em>Judenhaus</em>) collective, à savoir l’étape préparatoire au ‘déplacement’ vers Theresienstadt et Auschwitz, il ne cessa pas en philologue privé de ses livres savants, de <em>lire son temps et l’espace </em>– politique, social, journalistique, quotidien, fantasmatique – de sa propre mise au ban. «&#0160;(p. 26). Victor Klemperer a mis en œuvre, quoiqu’il puisse lui en coûter, «&#0160;le nécessaire <em>regard </em>porté sur ce monde immonde, regard justifié par l’impératif catégorique de prendre un recul malgré tout – tache ô combien difficile – afin d’observer ce qui se passe, d’en témoigner, de le comprendre&#0160;». Avec cette injonction adressé à lui-même&#0160;: «&#0160;<strong>observe, étudie, grave</strong> (<em>beobachte, studiere, präge</em>) <strong>dans ta mémoire</strong> ce qui arrive (...) retiens la manière dont cela se manifeste et agit.&#0160;» (p. 41) Au péril de sa vie, il ne cessa jamais d’écrire un journal clandestin de quelque cinq mille feuillets, qui allait lui permettre de décrire «&#0160;en détail la structure du langage nazi.&#0160;» Etude des changements de sens subis par les mots, par exemple (n’a-t-on pas découvert récemment que l’invasion en Ukraine n’était pas une ‘guerre’, mot dont le simple usage envoie désormais en prison, mais une ‘opération spéciale’&#0160;?). Clinicien de la langue, observateur de symptômes nous dit encore G. Didi-Huberman. Je termine sur cette citation qui peut-être nous aidera à résister, à notre manière, par attention à la langue, à ce qui est en cours sur elle et en elle, sans augurer bien sûr d’autres moyens,&#0160;: «&#0160;Et qu’est-ce qu’une langue, sinon le cristal de nos façons de sentir, de penser, d’être affectés, d’agir. Bref la langue n’est pas un ‘domaine’&#0160;: plutôt le milieu irradiant de toute vie humainement constituée.&#0160;»<br /><br /><strong>La question du pathos<br /></strong>Didi-Huberman fait un sort aux remarques qui ont pu être faites sur le «&#0160;style&#0160;» de Klemperer, trop distant, exempt de pathos (ce qui m’a étonnée d’emblée, mais il est vrai que j’ai lu, en allemand, des extraits de son journal et que j’ai bien senti ce qui émanait de ce texte et qui était tout sauf «&#0160;froid&#0160;»). «&#0160;Faut-il aux <em>émotions disjointes</em> des mondes totalitaires (...) n’opposer qu’une <em>disjonction désaffective, </em>purement rationnelle comme seule garante d’un esprit libre et analytique&#0160;» (p. 29). Or le travail de Klemperer fait preuve d’un <em>Prinzip Genauigkeit</em>, un mot qui dénote «&#0160;une triple qualité&#0160;: <em>épistémique</em> (l’exactitude), <em>éthique </em>(la justesse) mais également <em>affective</em> puisque, pour qu’un instrument soit précis il faut avant tout, comme pour un sismographe, qu’il soit sensible&#0160;: capable d’être ‘affecté’ ou modifié par les circonstances.&#0160;» (p. 30) <br /><br /><strong>Un large spectre<br /></strong>Didi Huberman montre que Klemperer fait à la fois œuvre d’histoire, mais aussi de psychologie sociale et même d’anthropologie politique resserrée sur les moindres gestes et les moindres mots d’une époque. L’adage préféré de Klemperer, <em>In lingua veritas, </em>autrement dit «&#0160;dans la langue en effet se rejoignent – et depuis la langue surgissent aussi– toutes les dimensions de l’existence... avec tous leurs clivages et tous leurs symptômes.&#0160;» (p. 33) C’est que «&#0160;la langue n’est séparée de rien&#0160;: voilà pourquoi, atteinte en son fonctionnement même par la violence politique (...) la langue sait aussi, paradoxe terrible, en véhiculer la terreur, lui servir de bras armé.&#0160;»<br /><br /><strong>«&#0160;Partager, regarder, résister&#0160;»<br /></strong>Tel est le beau titre d’un nouveau chapitre du livre de Didi-Huberman, qui ouvre de nouveau sur un constat (remarquable de la part de l’auteur de bien poser ces constats, comme il l’a fait au tout début du livre sur la nature complexe des émotions&#0160;!)&#0160;: «&#0160;Parler nous divise. Nous prononçons un seul mot, et voici qu’il bifurque déjà, emportant avec lui notre propres associations d’idées non moins que nos dissociations affectives&#0160;». (p. 39). Allons nous entrer dans une dialectique du <em>partage</em> ou bien dans un <em>retranchement</em> sans réciprocité. «&#0160;<em>et pourtant</em> ou bien <em>pas question&#0160;?&#0160;». </em>Le projet de Klemperer dit encore l’auteur «&#0160;se proposait de décrire par le menu des mots un milieu totalitaire capable de modifier en profondeur non seulement la politique d’un temps, mais encore la <em>psyché</em> et la langue d’un peuple entier.&#0160;». Et bien sûr on pense à Paul Celan en lisant cette remarque de Klemperer&#0160;: «&#0160;Combien de concepts et de sentiment (<em>begriffe und Gefühle)</em>, la langue du IIIème Reich n&#39;a-t-elle pas souillés et empoisonnés&#0160;». <br />Passages importants aussi relevés par Didi-Huberman dans les analyses de Klemperer sur <em>l’enflure</em> du discours et sur «&#0160;la malédiction du superlatif&#0160;» (dixit Klemperer). But&#0160;: brutaliser l’imagination, «&#0160;en étouffer toute respiration, en réduire toute plasticité, toute capacité à bifurquer ou associe librement, afin d’y imposer – sans <em>pourtant</em>, sans <em>pourquoi</em>, une exagération à sens unique&#0160;» (p. 48)<br /><br /><strong>De LTI au journal<br /></strong>Tellement poignante cette remarque, dont on imagine la résonance aujourd’hui, pour tous ceux qui résistent, à leur manière&#0160;: «&#0160;Là où LTI nous révèle magnifiquement l’intelligence analytique de Klemperer, le <em>Journal</em> lui-même fait apparaître, beaucoup plus dramatiquement, la <em>lutte de cette intelligence</em> pour, à chaque fois, tirer du malheur quelque chose comme sa plus juste expression.&#0160;» Ce <em>Journal</em> qui est à la fois «&#0160;admirable document de <em>vérité</em>&#0160;» mais aussi «&#0160;véritable monument du <em>courage de la vérité</em>.&#0160;»<br /><br /><strong>L’usage du mensonge<br /></strong>«&#0160;La disjonction des faits et des affects constitue le mal radical que [Klemperer] diagnostique dans la stratégie de la langue ennemie&#0160;». (p. 65). Il est en proie à de plus en plus de persécutions, privation de tout, d’accès à tout mais travail obligatoire dix heures par jour dans une usine. Perquisitions incessantes et chaque fois, la peur que la cachette du journal soit découverte mais «&#0160;Le journal, je vais le poursuivre, coûte que coûte. Je veux porter témoignage jusqu’au bout&#0160;» et ce sera d’ailleurs le titre allemand lors de sa publication&#0160;: <em>Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzen. </em>Mots tracés le 11 juin 1942). Il sait qu’un «&#0160;journal trouvé chez soi suffit pour Auschwitz&#0160;» et il continue pourtant d’observer, d’écouter, de lire, de noter. <br /><br /><strong>Témoigner jusqu’au bout<br /></strong>C’est aussi ne pas éviter de s’inclure soi-même dans ce dont on témoigne. C’est donc souligne Didi-Huberman <em>témoigner de ses émotions</em>. D’émotions «&#0160;qui ne soient pas aliénées, disjointes ou réifiés [tous les mots sont importants ici et chacun ouvre un gouffre] par un milieu d’oppression qui les censure ou les oriente d’un seul côté.&#0160;» (p. 76). Tout cela précise-t-il encore qui n’a rien à voir avec un sentimentalisme narcissique. «&#0160;Le sentimentalisme évite toujours ce que manifeste bien plus douloureusement la vérité des émotions, à savoir la fragilité, la crudité, souvent même la cruauté et la conflictualité des ‘faits d’affects’ tels qu’ils surgissent chez celui qui endure une situation donnée&#0160;». (p. 76)<br />Et je pense à un entretien avec une représentante de l’ONG russe <em>Memorial</em> entendue à la TV, parlant de la nécessaire collecte de tout pour documenter, plus tard, tous les crimes&#0160;: «&#0160;les émotions méritent d’être rappelées au même titre que tous les autres <em>documents pour l’histoire</em>. Elles apparaissent dans les âmes et les corps parallèlement aux <em>faits effectifs</em> qui adviennent dans la réalité concrète et aux <em>faits de langue</em> échangés dans l’espace social&#0160;: comme des <em>symptômes</em>, en somme.&#0160;» (p. 77)<br /><br /><strong>Le Témoin<br /></strong>J&#39;ai terminé hier le livre de Georges Didi-Huberman, un livre important attirant l’attention sur un auteur essentiel, surtout en ce moment, <strong>Victor Klemperer</strong>. On entre petit à petit dans la situation, à vrai dire effroyable, puis dans le travail, héroïque, de Klemperer. «&#0160;Je m’interdis constamment toute pensée, et je vis au jour le jour&#0160;» écrit-il, parlant aussi de «&#0160;mort civile&#0160;». <br />Cela à méditer&#0160;: «&#0160;C’est cela l’enjeu du totalitarisme&#0160;: nous rendre apathiques et indifférents, c’est-à-dire <em>privés de devenir</em>, privés de notre temps et de nos subjectivations.&#0160;» (p. 89). Il faut qu’il y ait «&#0160;une incapacité pour le <em>logos</em> à distinguer les signes, les valeurs, les contenus de vérité ou de fausseté.&#0160;»<br />Et pourtant&#0160;: «&#0160;Klemperer va trouver l’énergie, malgré tout, de <em>désirer comprendre</em>, façon de retrouver le sens du partage. Quelque chose qui revêtira tour à tour l’aspect d’une interrogation auto-analytique et d’une observation critique de la société qui l’environne, qu’il s’agisse du milieu totalitaire général ou du milieu misérable de ses camarades d’infortune.&#0160;» (p. 91) Il va aussi «&#0160;s’employer à <em>retrouver sa faculté d’imaginer&#0160;: </em>premier moyen pour faire bifurquer sa propre détresse vers quelque chose comme une resubjectivation. Pour mettre en œuvre une sensibilité réapparue, une pensée qui recommence, une dignité qui se retrouve, une possibilité d’action et de survie. C’est-à-dire une réouverture du devenir lui-même.&#0160;» (p. 92)<br /><br /><strong>Les soldats de papier<br /></strong>«&#0160;Aussi poignante que la détresse endurée par Victor Klemperer, demeure sans doute l’endurance avec laquelle, dans son <em>Journal</em>, il oppose au régime de terreur politique nazie ce qu’il nommera avec humour, modestie et tendresse – sur la base d’un souvenir d’enfance – ses ‘soldats de papier’ (‘<em>Papiersoldaten’)</em>&#0160;». (p. 101)<br />Didi Huberman note aussi quelque chose de très intéressant, ce qu’il appelle <strong>l’extrême sensibilité au temps</strong> de Klemperer qui le rendait capable de savoir attendre la transformation des états de fait apparemment les plus inamovibles. «&#0160;Le grand force de Klemperer fut ainsi de s’obliger à voir ce que <em>les choses peuvent devenir</em>.&#0160;»<br />Et puis il fait grand usage du <strong>Trotz allem</strong>, malgré tout, une expression qui revient très souvent dans les pages du <em>Journal</em>. Et il «&#0160;utilise, pour évoquer cette <em>endurance affective</em>, une expression magnifique&#0160;: il parle de son ‘horloge d’espoir (<em>hoffnungsuhr</em>)&#0160;» (15 septembre 1943). <br /><br /><strong>Espérer dans la langue<br /></strong>«&#0160;Espérer dans la langue c’est alors, pour Klemperer, montrer comment la langue totalitaire révèle <em>sa vérité</em> par-delà son escroquerie fondamentale&#0160;: dans le choix de ses syntagmes, dans le fonctionnement de sa syntaxe, dans le déni de ses propres symptômes.&#0160;» (p. 111). Et pour cela, Klemperer connait la méthode&#0160;: «&#0160;je tends toujours l’oreille aux ‘symptômes’ (<em>ich höre immer auf ‘Symptome’)</em> écrit-il dès le début de sa chronique en 1933. Et pour cela, dans les pires circonstances, <em>multiplier les occasions, les interstices d’espoir</em> c’est-à-dire d’écriture, travailler, quoiqu’il arrive (<em>über alles hinwegarbeiten). <br /></em>→ où l’on retrouve l’injonction tant de fois répétée de Rilke, en proie à une autre forme de détresse. <br /><br /><strong>L’art du conteur<br /></strong>«&#0160;Klemperer n’est donc pas un simple <em>descripteur</em> du langage&#0160;; c’est tout aussi bien le <em>chroniqueur </em>d’un temps<em>,</em> attentif aux nœuds de ce qui arrive (faits d’histoire), de ce qui s’éprouve (faits d’affects) et de ce qui s’en parle (faits de langue).&#0160;» Et Didi Huberman d’ajouter que «&#0160;Victor Klemperer aura assumé, sans même y prétendre, cet art du <em>conteur</em> dont Walter Benjamin a si merveilleusement exposé la fonction éthique&#0160;». (p. 147)<br />→ très fort livre de Georges Didi-Huberman dont la publication se fait à un moment crucial et qui montre l’importance d’une figure comme celle de Victor Klemperer. <br /><br /><strong>Grothendieck<br /></strong>Pour l’instant, Grothendieck, sans avoir jamais expliqué comment il méditait, s’est lancé dans une grande analyse de couples de concepts yin et yang et je dois avouer que ça ne m’intéresse pas vraiment. On n’est plus dans le concret de sa vie et de ses relations. Je passe vite comme je l’ai fait quand il y a eu des pages sur les mathématiques, totalement hermétiques pour moi ou quand les développements sur ce qu’il appelle son «&#0160;Enterrement&#0160;», à savoir une sorte de liquidation de sa personne et de son œuvre dans le milieu mathématique, se ramifient un peu trop et de manière répétitive. <br /><br /><strong>Toujours le patron et l’ouvrier (Grothendieck)<br /></strong>Un point de vue bien fécond celui-là si on veut bien se poser la question, pas toujours facile&#0160;: <strong>qui parle en moi</strong>, qui me conduit à faire ou ne pas faire telle chose&#0160;? Le Patron ou l’enfant-ouvrier&#0160;? «&#0160;Je suis resté à mon insu prisonnier d’un propos délibéré invétéré&#0160;: celui de m’identifier au ‘patron’ en moi, plutôt qu’à l’Ouvrier-enfant&#0160;; c’est-à-dire aussi, quand je parle de ‘moi’, de penser en tout premier lieu (peut-être même exclusivement, bien souvent) à celui que je suis quand c’est le ‘patron’ qui est sur le devant de la scène. À peu de choses près, ce sont aussi les moments en dehors de mon travail, justement.&#0160;» (p. 942).<br />→ et joie pour moi de me <strong>référer au livre</strong>, le vrai, puisque j’ai donc acquis aussi l’édition papier après avoir acheté la version liseuse. Un tel ouvrage se travaille très bien selon ces deux modes de lecture&#0160;! <br /><br /><strong>Résoudre le conflit aux parents et poursuivre son voyage (Grothendieck)<br /></strong>«&#0160;Depuis mon travail sur la vie de mes parents, ce ‘conflit aux <strong>parents</strong>’ m’apparaît comme étant véritablement ‘cœur du conflit’ dans nous-mêmes. Résoudre ce dernier, j’en ai la conviction, est ni plus ni moins que résoudre le conflit aux parents, c’est-à-dire&#0160;: être libre d’eux, être pleinement autonome spirituellement, poursuivre son propre voyage…&#0160;» (p. 943)<br />→ et désormais, je reproduis les caractères gras de Grothendieck, que j’ai aussi réintroduits dans mes courriels et mes notes, levant une sorte d’interdit (ou d’étiquette&#0160;?) venue sans doute plus du Patron que de l’enfant. L’enfant aime bien souligner, insister. Voire gribouiller&#0160;! <br /><br /><strong>L’intériorisation du refus (Grothendieck)<br /></strong>«&#0160;Le refus de nous-mêmes en nous, n’est autre chose que l’intériorisation du refus de nous par notre entourage dès nos premières années – du refus tout au moins de certains aspects et de certaines pulsions en nous, qui forment une partie essentielle de notre être originel, de nos facultés créatrices.&#0160;»<br />Et grande question&#0160;: «&#0160;<strong>Pourquoi,</strong> de tous temps et en tous lieux (par les témoignages unanimes qui nous sont parvenus à travers les âges), ‘la Société’ ne tolère-t-elle pas que ceux qui la constituent soient des êtres <strong>entiers</strong>&#0160;? C’est-à-dire des êtres en pleine possession de leurs facultés créatrices, qui ne répriment à grands frais une partie de ce qu’ils sont, considérée comme si honteuse (ou comme si redoutable…) qu’il vaut mieux ignorer qu’elle est, et statuer tacitement qu’elle <strong>n’est pas</strong>…&#0160;» (p. 945)<br />Et toujours l’essentielle connaissance du conflit&#0160;: «&#0160;Il a suffi qu’enfin je prenne connaissance tant soit peu intimement du conflit, au lieu de me gaspiller à faire mine de me battre avec lui, pour que ma relation à lui se transforme profondément.&#0160;» (pp. 946-947).<br />→ tout est dans le «&#0160;<strong>tant soit peu intimement&#0160;</strong>», constat fait depuis si longtemps, l’âge de 20 ans, où j’entendais dans le contexte d’un groupe de personnes des formules que j’endossais mais sans qu’elles aient été intégrées un peu intimement, jusqu’au jour où, tout à coup souvent, c’était le cas. Elles <strong>prenaient sens,</strong> vraiment&#0160;? <br />Et c’est bien entendu exactement ce que dit Grothendieck&#0160;: «&#0160;En fait, la question de l’origine et du sens du conflit (ou de la répression) dans la société humaine reste purement rhétorique, aussi longtemps que celui qui fait mine de se la poser n’a pas passé par un travail intense et approfondi de prise de connaissance du conflit <strong>en lui-même</strong>, et des origines du conflit <strong>en lui</strong>.&#0160;» (p. 948).<br /><strong><br />Dominante yin dans le travail (Grothendieck)<br /></strong>Très intéressant de voir que Grothendieck souligne la <strong>composante yin dans son travail</strong>, alors même que l’image du mathématicien est plutôt celle de quelqu’un de très viril, de très abstrait, de très masculin&#0160;!&#0160;: il évoque ce «&#0160;fait nouveau apparu au cours de la réflexion sur le yin et le yang, savoir que dans mon travail, mon approche des choses est à forte dominante yin, ‘féminine’...&#0160;» (p. 959)<br /><br /><strong>La vraie générosité<br /></strong>«&#0160;La générosité véritable, laquelle est en même temps une calme assurance, qui nous fait suivre l’élan de notre propre nature là où il nous porte, sans nous soucier ni d’encouragements, ni de ‘retours’.&#0160;» (pp. 983-984).<br /><br /><strong>Méthode (Grothendieck<br /></strong>Je l’ai déjà déploré plusieurs fois, la découverte de la méditation est maintes et maintes fois évoquée par Grothendieck mais à ce stade, page 998 sur 1890, il n’a toujours pas dit comment il l’avait découverte et encore moins ce qu’il entend par là. J’aime bien cette remarque&#0160;: «&#0160;Avant d’aller me coucher, je suis resté un moment encore à suivre les associations suscitées par la réflexion écoulée. J’ai cru voir apparaître quelques points de lumière, qui vont je pense me servir de luminaires dans la réflexion d’aujourd’hui.&#0160;»<br />→ Elle montre qu’il y a une sorte de continuité dans ce travail introspectif, cette auto-analyse puissante, très radicale et sans concessions qu’il a entrepris de faire. (p. 999).<br />Et que pour cela il faut aussi être très <strong>attentif à des infras-mouvements mentaux</strong>, en pensant à tel ou tel sujet, une gêne, un tilt, etc.&#0160;: «&#0160;je n’avais pas su être attentif à ce ‘tilt’ délicat qui s’était fait en moi, dès l’apparition de l’image.&#0160;» (p. 999). C’est que parfois il faut savoir poursuivre une réflexion «&#0160;à rebrousse-poil d’une réticence&#0160;». <br /><br /><strong>Leurre et courage<br /></strong>Encore, à peu d’intervalles, deux notes fortes. <br />«&#0160;Un <strong>choix</strong>, que rien ne m’obligeait à faire, et qui équivalait à fermer les yeux sur les tensions et l’agressivité accumulées en moi (tout en me réclamant, bien sûr, de belles idées ‘non violentes’), et à les évacuer ‘en douce’ (sic) sur les boucs émissaires à portée de main. De telles violences – c’est-à-dire aussi, la quasi-totalité des violences et abominations qui sévissent dans le monde des hommes – ne peuvent avoir lieu, et leur fonction secrète ne peut s’accomplir, qu’à <strong>condition</strong> que celle-ci reste rigoureusement secrète justement (alors même qu’elle crève les yeux)&#0160;; à condition donc de se faire prendre à soi-même ‘des vessies pour des lanternes’, de jouer avec conviction un double jeu grossier, en occultant pour les besoins de la cause nos plus élémentaires facultés de connaissance.<br />Et&#0160;: «&#0160;Assumer une situation, par contre, c’est ni plus, ni moins que l’aborder de <strong>bonne foi,</strong> au plein sens du terme, c’est-à-dire&#0160;: sans faire usage de la facilité qui nous est offerte de nous en cacher les tenants et aboutissants évidents, par des subterfuges grossiers. C’est donc aussi, tout simplement, faire usage de nos saines facultés de perception et de jugement, sans prendre soin de les occulter pour les besoins de telle cause ou de telle autre. Chose qui peut paraître étrange, et qui pourtant est elle aussi simple et évidente – quand nous abordons une situation dans de telles dispositions, des dispositions d’‘innocence’, celle-ci se transforme aussitôt et profondément, si confuse et si nouée qu’elle ait pu paraître. Ou pour mieux dire, si elle était ‘nouée’ en effet et ne bougeait pas d’un poil depuis belle lurette, c’est parce que nous l’empêchions nous-mêmes d’évoluer, de ‘couler’ suivant sa nature propre&#0160;;&#0160;» (pp. 1021-1022).<br /><br /><strong>Prendre contact...<br /></strong>«&#0160;Prendre contact avec cette connaissance redoutée, prendre connaissance d’un regard pleinement conscient de cette réalité connue en les couches profondes, et fuie – c’est cela, véritablement, qui signifie&#0160;: reprendre contact pleinement avec cela en nous (qu’on l’appelle ‘la force’, ou ‘l’enfant’), ‘cru perdu et mort une longue vie durant’. Car c’est cette force-là assurément et rien d’autre, la force d’enfance, qui nous rend aptes à assumer la connaissance de cela en nous qui est fêlé, mutilé, paralysé. Et l’assumer signifie aussi reprendre contact avec cette <strong>autre connaissance</strong>, antérieure à celle de notre mutilation et plus essentielle encore qu’elle&#0160;: la connaissance originelle de la présence de cette ‘force’ qui repose en nous, une force qui n’est celle du muscle ni du cerveau, et qui contient et l’une et l’autre. Chose qui peut paraître étrange, cette connaissance perdue de la présence en nous de cette ‘force’, de ce <strong>pouvoir créateur</strong>, comme part évidente, indestructible de notre vraie nature —&#0160;cette connaissance est retrouvée à travers la découverte et l’humble acceptation d’un <strong>état d’impuissance</strong>, résolu par cette acceptation même. La connaissance d’un état d’impuissance recouvre et cache la connaissance, plus profondément enfouie encore, de notre force créatrice. Celle-là est comme la clef qui nous ouvre à celle-ci, l’une et l’autre indissociables en vérité, comme l’endroit et l’envers d’une <strong>même</strong> connaissance, objets de la <strong>même</strong> peur.&#0160;» (pp. 1028-1029).<br /><br /><strong>L’apprentissage de soi (Grothendieck)<br /></strong>«&#0160;Une chose dont, de toute façon, personne n’a cure, et même qui est fuie comme la peste par tout un chacun, savoir, l’apprentissage de soi. Ou pour le dire autrement&#0160;: que ce bagage est inutile pour <strong>assumer sa vie</strong>, c’est-à-dire aussi, pour digérer et assimiler la substance de son <br /><br /><strong>Du sonore<br /></strong>J’ouvre un livre de 2012, récemment réédité, <em>Les mots et les sons, un archipel sonore</em>, de François J. Bonnet, préface de Peter Szendy, L’Éclat poche. «&#0160;Dire le ‘sonore’ a été une des gageures de l’écriture esthétique et, au XXe siècle, on aura plus largement insisté sur la structure et la forme, au détriment de la sensation, en affirmant la toute-puissance du discours. <br />Avec un a-priori favorable puisque dans sa préface, Szendy cite Paul Valéry&#0160;! Paul Valéry avait noté dans ses<em> Cahiers</em>, en 1936-1937, un sujet possible pour un petit récit<br />Conte – p[our] enfants ou autres –<br />Finoreille; Justoreille – L’un entend les cheveux pousser.<br />L’autre connaît au son une infinité de rapports –<br />La musique le déchire car il perçoit dans la plus parfaite exécution, dans les sons les plus purs pour les autres, d’affreuses irrégularités.&#0160;» (p. 7) <br />Szendy qui a proposé le terme d’<em>otographe</em>&#0160;: «&#0160;Lorsqu’il se fait otographe, François J. Bonnet ne privilégie aucun de ces ‘métiers du son’ en particulier. Lorsqu’il écrit sur l’oreille – on a parfois l’impression, d’ailleurs, qu’il le fait à même le tympan –, lorsqu’il pense l’écoute, il ne s’attache pas, lui non plus, à telle ou telle figure otologique en particulier. Ce qu’il suit, ce qu’il traque, c’est Finoreille tel qu’il se tient tapi derrière toutes ses formes et toutes ses guises, avant de prendre un visage singulier. Bref, c’est une logique de l’écoute – peut-être faudrait-il dire plutôt une graphie de l’écoute – qu’il va chercher dans le son. Non pas au creux de l’oreille, comme on dit, mais au sein même de la structure du son.&#0160;» (p. 8) <br />En note Szendy précise&#0160;: Dans <em>Sur écoute. Esthétique de l’espionnage</em> (Minuit, 2007), je proposais d’appeler <em>otographie</em> l’écriture de l’écoute depuis l’oreille de l’autre. Un personnage m’avait alors guidé, qui n’était pas Finoreille mais Earwicker, que Joyce, dans <em>Finnegans Wake</em>, caractérise comme une oreille paradigmatique (<em>paradigmatic ear</em>).&#0160;» <br />Sur le livre de François J. Bonnet&#0160;: «&#0160;Ce que tente de dessiner l’‘archipel sonore’ intitulé <em>Les mots et les sons</em>, c’est une véritable pensée de l’écoute, telle qu’elle s’annonce déjà dans la structure pour ainsi dire graphique du son, c’est-à-dire dans son être-trace. C’est à cela que travaillent tous les relevés, toutes les explorations régionales de l’infatigable otographe, en chemin avec ses journaux et ses livres de bord.&#0160;»<br /><br /><strong>La mer<br /></strong>François J. Bonnet commence par une évocation de la mer, partant de l’expérience de l’écoute dans un coquillage. Il relève aussi ce fait&#0160;: «&#0160;Dans le monde entier ont été entendus sur certains rivages des sons inexpliqués, probablement liés à des événements atmosphériques. Ces bruits, appelés ‘<em>mistpoeffer</em>’ en Europe ou ‘<em>uminari</em>’ au Japon, résistent à une description simple. Souvent comparés à des coups de tonnerre ou de canons, on les associe parfois à un roulement de chariot ou à un écroulement de rochers. Le fait est que ces ‘exhalaisons sonores’, audibles à des kilomètres à la ronde, pesant sur l’oreille comme si elles allaient ‘défoncer le tympan’, saisissant l’auditeur et engendrant chez lui ‘un ébranlement à la fois physique et moral’, intriguent et inquiètent.&#0160;» (p. 13)<br /><br /><strong>Virgile<br /></strong>«&#0160;Dans les environs de Naples, il existe une croyance qui attribue l’origine des chants populaires à Virgile. Un recueil écrit de sa main serait tombé au fond de la mer et c’est en collant l’oreille contre un coquillage que les chants du poète auraient été découverts. À travers le coquillage se révèle le caractère double d’une écoute où à la fonction sensible se superpose toujours une fonction de langage. Le bruit de la mer et les poèmes de Virgile ont tous deux le même vecteur sensible et la même destination. Son et audition.&#0160;» (p. 14)<br /><br /><strong>La trace du son<br /></strong>«&#0160;Comme le son disparaît au moment même où il apparaît, ou plus exactement <em>dans le moment de son apparition, </em>la trace est pour lui le biais primordial d’intégration à un régime de permanence qu’il faut par ailleurs distinguer du régime de représentation&#0160;: l’enregistrement sonore (et son processus associé de relecture qui n’est rien d’autre que la représentation du son mis en mémoire) ne fait que reproduire, à l’infini si cela lui chante, le cycle d’apparition et de disparition du son, c’est-à-dire ne fait que révéler, encore et encore, son irréductible fugacité.&#0160;»<br />→ Très importante pour bien le penser, cette notion de fugacité du son. Et ici bien sûr on pense à Jankélévitch.<br />«&#0160;La trace du son, ni purement sensible, ni simplement signifiante, ouvre le sonore au <em>monde audible, </em>grande matrice d’interfaçage entre les sons et l’auditeur. Sonore et audible ne s’opposent pas, même si, aux extrêmes, peut se dresser un sonore sauvage face à un audible domestiqué. Le sonore <em>sonne, </em>l’audible <em>se donne à entendre.</em>&#0160;» (p. 16)<br /><br /><strong>L’identité du son<br /></strong>Vient ensuite une longue analyse de ce que l’on a pu dire ou penser du son depuis l’Antiquité. Je note&#0160;: «&#0160;L’identité du son n’a pas toujours été. Elle est en fait issue d’un désentrelacement du son d’avec ses ‘porteuses’. Longtemps, le son, l’air et l’âme ont été dans une promiscuité telle qu’ils se fondaient parfois en un même concept. Vivre, respirer, percevoir et se mouvoir, n’était alors possible qu’à travers l’action d’un fluide unique, le <em>pneuma. </em>Le terme grec <em>pneuma </em>(littéralement « souffle ») est ambigu.&#0160;» (p. 17)<br /><br /><strong>De l’hallucination sonore<br /></strong>«&#0160;L’hallucination sonore ne doit donc pas se délimiter au simple périmètre du message jeté ‘au creux de l’oreille’ de celui qui hallucine (saint ou dément). Elle ne doit pas être réduite systématiquement à la manifestation de pathologies, hystériques ou schizophréniques, pas plus qu’à la manifestation d’extase ou d’accès mystiques délirants. Elle est bien une <em>modalité d’audition </em>faite à partir de traces. Ainsi en est-il de la rumeur de la mer habitant l’intérieur du coquillage posé contre l’oreille qui perçoit des vagues s’échouant sur une plage lointaine. Le coquillage, bien sûr, ne recèle aucun océan. Pour autant, c’est <em>la</em> <em>mer </em>qu’on entend, qu’on hallucine, ou bien plutôt sa <em>réminiscence,</em> comme conservée par le vestige marin, capturée et détenue, telle une impression passée.&#0160;» (p. 32) <br /><br /><strong>Grothendieck, toujours, méthode et l’image du puzzle<br /></strong>Je continue à avancer dans ma lecture du monstre&#0160;: <em>Récoltes et Semailles</em>. Et je trouve cette lecture toujours essentielle pour moi, stimulante et féconde. <br />Il relève avec justesse qu’il faut prêter attention à un <strong>malaise</strong> que l’on ressent, dans un travail donné, lors d’une création, voire même dans une relation&#0160;: «&#0160;qu’il s’agisse d’un travail mathématique ou d’une méditation sur ma vie, le ‘malaise’ dont je parle est toujours le signe d’une compréhension qui reste imparfaite, non seulement (et pour cause) celle du travail encore à faire, mais également la compréhension de ce qui a été fait au cours du travail écoulé. (...) Elle me paraît le signe plutôt d’un défaut d’<strong>unité</strong>, d’une <strong>intégration</strong> insuffisante de l’ensemble des compréhensions partielles apparues comme fruits des étapes successives de la réflexion. Ces compréhensions partielles restent elles aussi imparfaites, voire hypothétiques, aussi longtemps qu’elles ne se trouvent intégrées dans une vision d’ensemble, où elles s’éclairent mutuellement. Pour utiliser l’image encore d’un <strong>puzzle</strong>, l’investigation d’une substance inconnue s’apparente au travail d’assembler un puzzle dont les pièces ne sont pas données d’avance, mais doivent être découvertes au cours du travail. Ce qui plus est, chaque pièce mise au jour n’apparaît d’abord que sous une forme vague et approximative, voire grossièrement déformée par rapport à la forme ‘correcte’, encore inconnue. Le travail ‘local’ de la réflexion consiste à déceler les pièces une à une, et à essayer tant bien que mal à deviner les contours de chacune, en se guidant surtout sur des supputations de cohérence interne à la pièce examinée, ou à celle-ci et d’autres, pressenties voisines. Mais chacune de ces pièces ne révèle sa nature véritable et sa forme précise et finale, qu’une fois qu’elles se trouvent assemblées dans le tableau d’ensemble encore inconnu dont elles proviennent.&#0160;» (p. 1086-1087)<br />→ Tout ce passage me conforte dans cette idée que Grothendieck procède dans ce livre comme il procède sans doute (je serais bien en peine d’en juger&#0160;!!!) dans un travail mathématique. Méthodiquement, par items, sans concessions, <strong>sans lâcher</strong> tant que l’idée n’est pas solidement étayée. <br />Cette idée du <strong>puzzle</strong> peut servir au travail d’écriture comme au travail de lecture. Dans l’écriture, dans la recherche, «&#0160;inventer&#0160;» et regrouper des pièces, des morceaux, patiemment&#0160;; dans la lecture, cerner les contours des parties du puzzle. Quelquefois comme dans un puzzle, il faut commencer par former le cadre, avec les rares pièces qui ont un bord droit&#0160;! Puis procéder par couleurs, par analogies, par intuition. L’esprit est tout à fait capable de discerner, parfois, à notre insu la juste place d’une pièce dans un grand chaos apparent. À condition de <strong>ne pas entraver l’intuition</strong> par trop de méthode&#0160;! Ou de préjugés. <br /><br /><strong>Un équilibre restauré<br /></strong>C’est que la visée de Grothendieck n’est pas de se venger de qui que ce soit, sa visée c’est la réalisation de lui-même, et d’analyser ses propres pulsions, la manière dont il a vécu cet escamotage de son œuvre et de sa personne, creuser dans le mesure du possible les pulsions profondes à l’œuvre chez ceux qui en furent les principaux acteurs&#0160;: «&#0160;Une restauration véritable de l’équilibre perturbé n’est nullement dans la nature d’un simple ‘acte médical’ intervenant dans une tierce personne. C’est un <strong>acte de l’intéressé lui-même</strong> et de nul autre – un <strong>acte d’amour,</strong> qu’il est libre de faire ou de ne pas faire. C’est, non le résultat de l’inexorable déroulement de mécanismes psychiques (avec ou sans intervention de l’expert ès mécaniques psychiques), mais un acte au plein sens du terme, une <strong>création</strong>, une <strong>re-naissance</strong>.&#0160;» (p. 1098)<br /><br /><strong>Il faut aller contre l’inertie<br /></strong>«&#0160;Il en est ainsi plus ou moins dans tout travail de ‘méditation’, au sens où je l’entends. Le travail constamment <strong>pousse</strong> à contre-courant d’une <strong>inertie</strong> – de l’inertie des paupières de plomb&#0160;! Assurément, en les instants où les yeux sont pleinement ouverts et éveillés, il n’est nul besoin de méditation, de travail&#0160;: il suffit de regarder, et de voir. Comme ces instants-là sont rares, plutôt que de me croiser les bras à les attendre, je préfère prendre les devants, sans me soucier que le travail soit pataud et ‘lent’. Il a beau être lent, et parfois même plus lent encore que de coutume – jamais pour autant il ne piétine, ni ne tourne en rond. Quand il y a travail, du vrai travail j’entends, mû par un vrai désir, alors il y a progression&#0160;: quelque chose se fait, prend forme, se transforme, imperceptiblement à tel moment, à vue d’œil à tel autre… Et parfois, au terme d’une progression pataude et obstinée dans une pénombre sans forme ni contours, se poursuivant pendant des heures ou des jours, voire des mois ou peut-être des années, le miracle se produit&#0160;: l’aveugle <strong>voit</strong>&#0160;! Et ce qui est vu n’est pas une fugitive vision qui disparaît comme si elle n’avait jamais été, ne laissant que la trace falote d’un souvenir. C’est une <strong>connaissance</strong> née de ces obscurs labeurs, une connaissance nouvelle, aussi intimement nôtre que le goût des choses que nous aimons.&#0160;» (pp. 1108-1109).<br />→ quel magnifique encouragement à tout travail&#0160;: <em>Quand il y a travail, du vrai travail j’entends, mû par un vrai désir, alors il y a progression&#0160;: quelque chose se fait, prend forme, se transforme, imperceptiblement à tel moment, à vue d’œil à tel autre<br /></em>→ cherchant toujours à en savoir plus sur la conception de la méditation de Grothendieck, je tombe sur un <a href="https://voilacestdit.blog4ever.com/grothendieck-2">excellent article</a> publié au moment de sa mort, en 2014. Je relève cette citation que je pourrais bien avoir déjà faite, la pensant non plus autour du domaine mathématique mais autour de toute l’approche de <em>Récoltes et Semailles</em>&#0160;: <em>«&#0160;plus encore que vers la découverte de questions, de notions et d’énoncés nouveaux, c’est vers celle de </em><strong>points de vue</strong> <em>féconds</em><strong><em>,</em></strong><em> me conduisant constamment à introduire, et à développer peu ou prou, des</em><strong> thèmes</strong><em> entièrement nouveaux, que me porte mon génie particulier. C’est là, il me semble, ce que j’ai apporté́ de plus essentiel à la mathématique de mon temps&#0160;»</em><em><br /></em><em>Belle analyse par l’auteur de l’article, Gérard Lebrun, de ce qu’est Récoltes et Semailles&#0160;: «&#0160;</em><em>Récoltes et Semailles</em> a de quoi dérouter son lecteur. On y trouve énormément de réflexions, observations, analyses qui parfois tournent en boucle, ou semblent tourner en boucle, parce qu’indéfiniment reprises, redites, réexaminées de plus en plus finement, comme il en serait d&#39;un tamis qui maintient la substance à passer et sépare les éléments du mélange&#0160;: tel est le fond sur lequel porte la méditation de Grothendieck, jusqu&#39;à en extraire ce qui fait vérité et donne sens aux événements passés et ceux du présent. C&#39;est de tout cela dont il est question dans&#0160;<em>Récoltes et Semailles.&#0160;»</em><br /><br /><strong>La méditation de Grothendieck<br /></strong>Toujours à la recherche d’un article sur la manière dont Grothendieck pensait la méditation et la pratiquait, je relève cela, sur un site en langue anglaise&#0160;: «&#0160;Rappelons au lecteur que pour Grothendieck, une ‘méditation’ est le résultat écrit d’un long processus de pensée, une réflexion sur soi-même et sa place dans ce monde. Il a utilisé le mot <em>réflexion</em> extrêmement fréquemment. Il faut garder à l’esprit que pour lui, ‘penser’ signifiait ‘écrire’. Il a souvent souligné la nature particulière de sa méthode de travail. Par exemple, dans une lettre à Ronnie Brown datée du 29 septembre 1984 (lors de l’écriture de <em>Récoltes et Semailles</em>) il écrit&#0160;: ‘La vitesse d’écriture manuscrite sur une feuille de papier, ou de frappe sur une machine à écrire - cette vitesse et ce rythme sont exactement les mêmes que ceux de l’esprit qui cherche des choses et s’en empare par l’utilisation de mots. Ce n’est pas seulement une question de ‘vitesse’ de toute façon, mais le mot écrit (à la main directement, ou à la machine à écrire) est pour moi un support essentiel dans le processus de réflexion.&#0160;» (<a href="https://webusers.imj-prg.fr/~leila.schneps/grothendieckcircle/Spirituality/Spirituality18.pdf">source</a>)<br />Une <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-21-janvier-2022">émission</a> aussi de France Inter, avec Jean-Pierre Bourguignon et Cédric Villani, où j’apprends qu’il y a quelque part des caisses avec pas moins de 50&#0160;000 pages écrites par Grothendieck, ce qui accroît encore ma fascination, <em>Cahiers</em> de Paul Valéry, <em>Zibaldone</em> de Leopardi, etc. J’ai cru comprendre qu’il y avait un autre ensemble de 20&#0160;000 pages. Et tout n’est pas de la mathématique, il y a de la réflexion philosophique, sans doute des notes de méditation. Jean-Pierre Bourguignon dit aussi avoir vu un cahier avec une liste de déportés juifs français. <br /><br /><strong>Bach, Grothendieck et Angela Hewitt<br /></strong>Grothendieck écrit comme Bach construit une fugue. <br />La pianiste Angela Hewitt dans sa remarquable interprétation de <em>L’Art de la Fugue</em> de Bach énonce chaque fois le thème tout doucement, comme à tâtons, comme si elle le cherchait. <br /><br /><strong>La noix de Grothendieck <br /></strong>Un problème, aurait-il dit, est comme une noix. On peut la casser avec un marteau ou la dissoudre progressivement dans l’acide. Il disait préférer la 2ème solution. Moi je privilégierais une troisième voie, un casse-noix, oui (et pas un marteau) mais pas manipulé par une pogne puissante que je n’ai jamais eue et encore moins aujourd’hui, mais par <strong>petits coups progressifs</strong>, en particulier à la <strong>jointure</strong> des deux demi-sphères de la noix. Cerneau non brisé. <br /><br /><strong>L’enfant<br /></strong>Je relis la préface écrite il y a quelques années pour <em>Les Échafaudages dans les bois</em> d’Ivar Ch&#39;Vavar dont la parution s’annonce (mais oui&#0160;!) et je relève&#0160;: «&#0160;Un <strong>enfant</strong> de huit ans, donc, sait ― que ce qu’il voit, personne, parmi les gens qu’il connaît, et estime, ne saurait le voir. Et ce n’est pas de l’orgueil, ce savoir le fait souffrir, il ne choisit pas son ‘élection’, dont tout ce qu’il comprend à ce moment-là c’est qu’elle le retranche dans une solitude.&#0160;»<br />J’écris dans cette préface&#0160;: «&#0160;Ici donc s’origine ce sentiment d’urgence, qui va le pousser à connaître, à apprendre, toujours plus, toujours en quête&#0160;: ‘À onze ans, dès mon entrée au collège, je suis, si j’ose dire, devenu <strong>autodidacte</strong>. J’ai commencé à apprendre par moi-même. Ma curiosité me guidait ― je veux dire ma recherche du sens ― mais je voulais tout savoir de ce qui m’intéressait. Très vite je me suis intéressé surtout à la poésie et à l’art, à la musique, mais c’était aussi à l’astronomie, aux sciences naturelles (comme on disait) ,à l’histoire…’ » <br />Ce qui me renvoie complètement aux propos d’Alexandre Grothendieck, que je ne connaissais absolument pas en 2018 quand j’ai écrit cette préface&#0160;! <br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-03-31T10:48:21+02:00 La vie des choses https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/03/la-vie-des-choses.html [Ces extraits sont également disponibles au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.] Extraits du Flotoir du 6 février au 15 mars 2022, deuxième partie Photo ©florence trocmé En raison de son ampleur, j’ai dû couper le Flotoir écrit de début février à mi-mars en trois parties. Après la première publication, voici la seconde. 2ème partie Lectures, Pierre Garnier, Corinne Guerci, Alexandre Grothendieck Lu un peu de Pierre Garnier, pourquoi l’oiseau, c’est vraiment beau, j’ai sélectionné un grand passage pour l’anthologie permanente de Poezibao. Lu aussi un joli texte de Corinne Guerci, Les petites lumières bleues, une... <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: 'Garamond','serif';"><br /><br /><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202788072c72c200d-popup" onclick="window.open( this.href, '_blank', 'width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0' ); return false"><img alt="Flotoir mars 2" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202788072c72c200d img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202788072c72c200d-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir mars 2" /></a><br /><br /><p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 14pt; line-height: 125%; font-family: 'Garamond','serif'">[Ces extraits sont également disponibles au format PDF, à ouvrir d'un <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942fa08b5f200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-de-mars-2022-deuxi%C3%A8me-partie.pdf" rel="noopener" target="_blank">simple clic sur ce lien.]</a></span><br /><strong>Extraits du </strong><em><strong>Flotoir</strong></em><strong> du 6 février au 15 mars 2022, deuxième partie</strong><br />Photo ©florence trocmé<br /><br />En raison de son ampleur, j’ai dû couper le <em>Flotoir</em> écrit de début février à mi-mars en trois parties. <br />Après la <a href="https://is.gd/FhfYnh">première</a> publication, voici la seconde. <br /><br />2<sup>ème</sup> partie<br /><strong><br />Lectures, Pierre Garnier, Corinne Guerci, Alexandre Grothendieck<br /></strong>Lu un peu de Pierre Garnier, <em>pourquoi l’oiseau</em>, c’est vraiment beau, j’ai sélectionné un grand passage pour l’anthologie permanente de <em>Poezibao</em>. <br />Lu aussi un joli texte de Corinne Guerci, <em>Les petites lumières bleues</em>, une sorte de dialogue sur la vie et ses petits faits avec quelqu’un de disparu, dont l’identité n’est pas très précise au début, y compris même son identité de disparu. C’est fin et subtil. <br />Et continué mon cher Grothendieck, qui m’incite à pousser plus loin la méditation, la méditation avec objet précis d’introspection, car il me semble que c’est cela qu’il pratique même si je ne l’ai pas encore lu l’expliquer. <br /><br /><strong>De l’inconvénient de fuir le conflit<br /></strong>Grothendieck revient souvent sur cela, la fuite du conflit, le fait qu’il n’a vu aucun conflit dans sa vie, en tous cas dans son milieu mathématique, pendant des années. Et au fond à quel point ce fut contre-productif. «&nbsp;Ce milieu, par surcroît, devait pour moi représenter ce lieu idéal (ou peu s’en fallait&nbsp;!), ce <strong>lieu sans conflit</strong> dont la quête sans doute m’avait dirigé vers les mathématiques, la science entre toutes où toute velléité de conflit me semblait absente&nbsp;! Et si j’ai parlé tantôt de ma ‘chance exceptionnelle’, il était présent dans mon esprit que cette chance-là avait son revers. Si elle m’a permis de développer des moyens, et de donner ma mesure comme mathématicien dans le milieu de mes aînés devenus mes pairs, elle a été aussi le moyen bienvenu d’une fuite devant le conflit dans ma propre vie, et d’une longue stagnation spirituelle.&nbsp;» (p. 259)<br />Et plus loin&nbsp;: «&nbsp;pour qu’un conflit ait une chance de se résoudre, il faut tout d’abord qu’il se soit manifesté. Le stade du conflit manifesté représente un mûrissement par rapport à celui du conflit caché ou ignoré, dont par ailleurs les manifestations existent bel et bien, et sont d’autant plus ‘efficaces’ que le conflit qui s’exprime par elles reste ignoré.&nbsp;» (p. 275)<br /><br /><strong>Comme une difficulté<br /></strong>Sans doute très juste et assez exemplaire de la méthode d’introspection sans concessions de Grothendieck&nbsp;: «&nbsp;ma difficulté foncière à suivre la pensée d’autrui, sans que je ne l’aie d’abord traduite dans mes images à moi, et repensée dans mon propre style. J’étais beaucoup plus porté à communiquer à mes élèves une certaine vision des choses dont je m’étais imprégné fortement, plutôt que d’encourager en eux l’éclosion d’une vision personnelle, peut-être assez différente de la mienne. Cette difficulté dans la relation à mes élèves n’a pas disparu encore aujourd’hui, mais il me semble que ses effets sont atténués, du fait que je me rends compte de cette propension en moi.&nbsp;» (p. 269)<br /><br /><strong>Exigence et attention<br /></strong>J’applique cela à tout mon travail, journalistique et créatif&nbsp;!&nbsp;: «&nbsp;La chose cependant qui me paraît la plus essentielle pour la qualité de toute recherche, qu’elle soit intellectuelle ou autre, n’est aucunement question d’expérience. C’est <strong>l’exigence vis-à-vis de soi-même</strong>. L’exigence dont je veux parler est d’essence délicate, elle n’est pas de l’ordre d’une conformité scrupuleuse avec des normes quelles qu’elles soient, de rigueur ou autres. Elle consiste en une <strong>attention</strong> extrême à quelque chose de délicat à l’intérieur de nous-mêmes, qui échappe à toute norme et à toute mesure. Cette chose délicate, c’est l’absence ou la présence d’une compréhension de la chose examinée. Plus exactement, l’attention dont je veux parler est une attention à la <strong>qualité de compréhension</strong> présente à chaque moment, depuis la cacophonie d’un empilement hétéroclite de notions et d’énoncés (hypothétiques ou connus), jusqu’à la satisfaction totale, l’harmonie achevée d’une compréhension parfaite. La profondeur d’une recherche, que son aboutissement soit une compréhension fragmentaire ou totale, est dans la qualité de cette attention. Une telle attention n’apparaît pas comme résultat d’un précepte qu’on suivrait, d’une intention délibérée de ‘faire gaffe’, d’être attentif – elle naît spontanément, il me semble, de la passion de connaître, elle est un des signes qui distinguent la pulsion de connaissance de ses contrefaçons égotiques. Cette attention est aussi parfois appelée ‘<strong>rigueur</strong>’. C’est une rigueur intérieure, indépendante des canons de rigueur qui peuvent prévaloir à un moment déterminé dans une discipline (disons) déterminée.&nbsp;» (p. 271)<br />→ et comme il arrive souvent, cherchant à préciser la page de cette citation que je publie dans les «&nbsp;Notes sur la création&nbsp;» de <em>Poezibao</em>, je tombe sur un site (que j’ai écrit à l’instant cite&nbsp;!), qui la donne intégralement et ajoute&nbsp;: «&nbsp;Pour pouvoir préserver cette rigueur intérieure, l’obstacle à vaincre se trouve en soi dans l’inertie de l’esprit qui fait obstacle à oser voir, à oser comprendre et à oser se saisir de ce qui nous est propre et qui nous donne accès à l'autre de nous-mêmes comme figure de la plus grande altérité&nbsp;: ’C’est l’inertie de l’esprit, sa répugnance à se séparer d’une vision erronée ou insuffisante (mais où notre personne n’est nullement engagée), qui joue le rôle de la "résistance". Celle-ci est de nature active, inventive au besoin pour arriver à noyer un poisson même sans eau, […]. Dans le cas présent, bien plus encore que dans le cas d’un travail mathématique, la découverte qui vient d’apparaître dans toute sa simplicité, dans toute son évidence, est suivie dans l’instant par un sentiment de soulagement d’un poids, un sentiment de libération. Ce n’est pas seulement un sentiment – c’est plutôt une perception aiguë et reconnaissante de ce qui vient de se passer, qui est une libération ». (<a href="https://jeanpaullaurent.fr/pages/posts/lettre-a-une-jeune-erudite5.php">source</a>) <br /><br /><strong>Comme un mode d’emploi de la transformation, au fond&nbsp;! <br /></strong>«&nbsp;S’il y a eu transformation, ce n’est pas par la disparition d’une vanité, mais par l’apparition (ou la réapparition) d’une curiosité à l’égard de ma propre personne et de la nature véritable de certaines attitudes, comportements, etc., chez moi. C’est par cette curiosité que je suis devenu tant soit peu sensible aux manifestations de la vanité en moi.&nbsp;» (p. 301)<br />→ et, oui, recopier tout ce qui me plait dans ce livre, je ferai le tri pour les lecteurs de la version on plus tard, le <em>Flotoir</em> est mon vademecum. <br />Et complément&nbsp;: «&nbsp;Quand il y a en moi une curiosité pour moi-même, il n’y a pas plus de peur de ce que je vais trouver que lorsque j’ai envie de connaître le fin mot d’une situation mathématique&nbsp;: il y a alors une expectative joyeuse, impatiente parfois et pourtant obstinée, prête à accueillir tout ce qui voudra bien venir à elle, prévu ou imprévu – une attention passionnée à l’affût des signes sans équivoque qui font reconnaître le vrai dans la confusion initiale du faux, du demi-vrai et du peut-être. Dans la curiosité pour soi-même, il y a amour, que ne trouble aucune peur que ce que nous regardons ne soit conforme à ce que nous aimerions y voir. Et à vrai dire, l’amour de moi-même avait éclos en silence dans les mois déjà qui avaient précédé cette nuit, qui est celle aussi où cet amour a pris forme agissante, entreprenante si on peut dire, bousculant sans ménagement costumes et décors&nbsp;!&nbsp;» (p. 305)<br /><br /><strong>La méditation<br /></strong>Pour l’instant Grothendieck en dit peu sur ce qu’il appelle la méditation, j’espère qu’il va y revenir de manière bien plus détaillée ultérieurement. Voici ce qu’il écrit&nbsp;: «&nbsp;La nuit dont j’ai parlé, où une passion nouvelle a pris la place d’une vieille peur qui s’est évanouie à jamais, est la nuit aussi où j’ai découvert la méditation. C’est la nuit de ma première ‘méditation’, apparue sous la pression d’un besoin impérieux, urgent, alors que j’avais été comme submergé dans les jours précédents par des vagues d’angoisse.&nbsp;» (p. 306))<br /><br /><strong>Les faux-fuyants<br /></strong>«&nbsp;Sûrement il devait y avoir une grande soif de connaître, à côté de forces de fuite considérables, et du désir d’échapper à l’angoisse, d’être tranquille comme avant. Il y a eu alors un travail intense, qui s’est poursuivi pendant quelques heures jusqu’à son dénouement, sans que je sache encore le sens de ce qui se passait et encore moins où j’allais. Au cours de ce travail, les faux-fuyants ont été reconnus l’un après l’autre&nbsp;; ou pour mieux dire, c’est ce travail qui a fait apparaître un à un ces faux-fuyants, sous les traits chacun d’une intime conviction que je prenais enfin la peine de noter noir sur blanc comme pour mieux m’en pénétrer, alors qu’elle était restée jusque-là dans un flou propice. Je la notais tout content, sans m’en méfier le moins du monde, elle devait avoir de quoi me séduire sûrement – dans les dispositions alors de celui qui ne doute de rien, et pour qui le seul fait d’avoir écrit noir sur blanc une conviction informulée était le signe irrécusable de son authenticité, la preuve qu’elle était fondée.&nbsp;» (P. 306)<br />Mais Grothendieck relisant ses notes s’aperçoit qu’elles aussi sont sujettes à caution, alors il recommence et recommence, pendant quatre heures. «&nbsp;C’est ainsi que pendant quatre heures, les étapes se sont succédé une à une, comme un oignon dont j’aurais enlevé les couches les unes après les autres (c’est là l’image qui m’est venue à la fin de cette nuit-là), pour arriver à la fin des fins au cœur – à la vérité toute simple et évidente, une vérité qui crevait les yeux à vrai dire.&nbsp;» (p. 308)<br /><br /><strong>La Nuit de Gênes de Grothendieck&nbsp;!<br /></strong>Il a procédé ainsi, couches par couches, en notant, jusqu’à ce qu’il parvienne à une formulation qu’il dit tout simple, tenant en quelques mots. Mais précisant que «&nbsp;Cette formulation avait été l’étape ultime du travail qui venait de se poursuivre, qui restait éphémère, réversible aussi longtemps que ce dernier pas n’était pas franchi. Tout au long de ce travail, la formulation soigneuse, méticuleuse même, des pensées qui se formaient, des idées qui se présentaient, avait été une part essentielle de ce travail, dont chaque nouveau départ était une réflexion sur l’étape que je venais de parcourir, qui m’était connue par le témoignage écrit que je venais d’en faire (sans possibilité de l’escamoter dans les brouillards d’une mémoire défaillante&nbsp;!). (p. 308)<br />Et un peu plus loin&nbsp;: «&nbsp;C’est dans cette même nuit, je crois, que j’ai compris que <strong>désir</strong> de connaître et <strong>puissance</strong> de connaître et de découvrir sont une seule et même chose. Pour peu que nous lui fassions confiance et le suivions, c’est le désir qui nous mène jusqu’au cœur des choses que nous désirons connaître. Et c’est lui aussi qui nous fait trouver, sans même avoir à la chercher, la méthode la plus efficace pour connaître ces choses, et qui convient le mieux à notre personne.&nbsp;» (p. 310). <br />Il dit encore que la pensée et sa formation méticuleuse jouent un rôle important dans la méditation telle qu’il la pratique. Mais que cette méditation «&nbsp;ne se limite pas pour autant à un travail de la seule pensée. Celle-ci à elle seule est impuissante à appréhender la vie. Elle est efficace surtout pour détecter les contradictions, souvent énormes jusqu’au grotesque, dans notre vision de nous-mêmes et de nos relations à autrui&nbsp;; mais souvent, elle ne suffit pas pour appréhender le sens de ces contradictions. Pour celui qui est animé du désir de connaître, la pensée est un instrument souvent utile et efficace, voire indispensable, aussi longtemps qu’on reste conscient de ses limites, bien évidentes dans la méditation (et plus cachées dans le travail mathématique). Il est important que la pensée sache s’effacer et disparaître sur la pointe des pieds aux moments sensibles où autre chose apparaît – sous la forme peut-être d’une émotion subite et profonde, alors que la main peut-être continue à courir sur le papier pour lui donner au même moment une expression maladroite et balbutiante…&nbsp;» (p. 311)<br />→ quelle leçon de vie&nbsp;! Et comme cela me frappe encore plus en recopiant les passages qui me parlent et que j’ai soulignés, extraits ainsi d’un flux rempli de digressions et de bifurcations. <br />C’est au fond une sorte de Nuit de Gênes que Grothendieck rapporte ici. «&nbsp;Cette rétrospective sur la découverte de la méditation est venue là de façon entièrement imprévue, presque à mon corps défendant – ce n’était pas du tout ce que je me proposais d’examiner en commençant. J’avais envie de parler de l’émerveillement. Cette nuit si riche de tant de choses a été riche aussi en émerveillement devant ces choses. Au cours du travail déjà, il y avait une sorte d’émerveillement incrédule devant chaque nouveau faux-fuyant mis au jour, comme un costume grossier cousu de gros fil blanc que je m’étais complu, c’était à peine croyable ! à prendre pour du vrai de vrai le plus sérieusement du monde&nbsp;! Bien des fois encore depuis, dans les années qui ont suivi, j’ai retrouvé ce même émerveillement comme en cette première nuit de méditation, devant l’énormité des faits que je découvrais, et la grossièreté des subterfuges qui me les avaient fait ignorer jusque-là. C’était par ses côtés burlesques d’abord que j’ai commencé à découvrir le monde insoupçonné que je porte en moi, un monde qui au fil des jours, des mois et des années s’est révélé d’une richesse prodigieuse.&nbsp;» (p. 311)<br />Nuit de Gêne, disais-je (il me faut préciser)&nbsp;: «&nbsp;Je ressentais cette chose non comme un pouvoir, mais bien plutôt comme une douceur secrète, comme une beauté à la fois très paisible et troublante.&nbsp;» (p. 312)<br />Rappel concernant la Nuit de Gênes de Paul Valéry&nbsp;: Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, il connaît à Gênes ce qu'il décrit comme une grave crise existentielle. Il en sort non seulement résolu à «&nbsp;répudier les idoles&nbsp;» de la littérature, de l'amour et de l'imprécision, mais aussi à consacrer l'essentiel de son existence à ce qu'il nomme «&nbsp;la vie de l'esprit&nbsp;». Les <em>Cahiers </em>dans lesquels il s'astreint à noter toutes ses réflexions au petit matin en témoignent. <br /><br /><strong>Du travail de la méditation ou le patron et l’enfant&nbsp;:&nbsp; <br /></strong>«&nbsp;Chose qui peut sembler paradoxale, c’est après la découverte de la méditation (en 1976), avec l’entrée dans ma vie d’une nouvelle passion, que les réapparitions de l’ancienne se sont faites particulièrement fortes, violentes presque – comme si à chaque fois un couvercle sautait sous l’effet d’une pression trop forte. C’est cinq ans plus tard seulement, sous la poussée des événements, c’est le cas de le dire, que j’ai pris la peine d’examiner ce qui se passait. Ça a été la plus longue méditation que j’aie faite sur une question d’apparence bien délimitée&nbsp;: il m’a fallu six mois d’un travail obstiné et intense pour faire le tour d’une sorte d’iceberg, dont le sommet visible avait fini par devenir assez gênant pour m’obliger, à mon corps défendant presque, d’y aller voir.&nbsp;» (p. 335)<br />Il a relevé une situation de <strong>conflit</strong>, entre l’envie de faire des maths et l’envie de méditer. Introduction progressive dans ces pages d’une idée très féconde pour moi, le conflit entre le patron et l’enfant&nbsp;! <br />Superbe&nbsp;: «&nbsp;Au cours de cette longue méditation, j’ai appris pas à pas que l’envie de faire des maths, que je traitais avec dédain, était, tout comme l’envie de méditer, que je valorisais à fond, un désir de l’enfant. L’enfant n’a rien à faire du dédain ni de la fierté modeste du grand chef et patron&nbsp;! Les désirs de l’enfant se suivent, au fil des heures et des jours, comme les mouvements d’une danse naissant les uns des autres. Telle est leur nature. Ils ne s’opposent pas plus que ne s’opposent les strophes d’un chant, ou les mouvements successifs d’une cantate ou d’une fugue. C’est le patron mauvais chef d’orchestre qui déclare que tel mouvement est ‘bon’ et tel autre ‘mauvais’ et qui crée le conflit là où il y a harmonie.&nbsp;» (ibid.)&nbsp;? <br /><br /><strong>Maths et méditation<br /></strong>Dans un cas, des choses qui sont là et que beaucoup peuvent découvrir, dans l’autre quelque chose qui nous est entièrement propre, inaccessible à autrui&nbsp;:&nbsp;«&nbsp;En maths, les choses ‘évidentes’, ce sont celles aussi sur lesquelles tôt ou tard quelqu’un <strong>doit</strong> tomber. Ce ne sont pas des ‘inventions’ qu’on peut faire ou ne pas faire. Ce sont des choses qui sont déjà là depuis toujours, que tout le monde côtoie sans y faire attention, quitte à faire un grand détour autour, ou à passer par-dessus en trébuchant à tous les coups. Au bout d’un an ou de mille, infailliblement, quelqu’un finit par faire attention à la chose, à creuser autour, la déterrer, la regarder de tous côtés, la nettoyer, et enfin lui donner un nom. Ce genre de travail, mon travail de prédilection, un autre chaque fois pouvait le faire, et ce qui plus est, un autre ne <strong>pouvait manquer de le faire</strong> un jour ou l’autre. Ce n’est pas du tout pareil pour la découverte de moi, dans le jeu nullement collectif ‘méditation’. Ce que je découvre, nulle autre personne au monde, aujourd’hui ni à aucun autre moment, ne peut le découvrir à ma place. C’est à moi seul qu’il appartient de le découvrir, c’est-à-dire aussi&nbsp;: <strong>l’assumer</strong>. Cet inconnu-là n’est pas promis à être connu, par la force des choses presque, que je prenne ou non la peine de m’y intéresser. S’il attend dans le silence le moment où il sera connu, et si parfois, quand le temps est mûr, je l’entends qui appelle, il n’y a que moi seul, l’enfant en moi, qui est appelé à le connaître. Ce n’est pas un inconnu en sursis. Bien sûr, je suis libre de suivre son appel, ou de m’y dérober, de dire ‘demain’ ou ‘un jour’. Mais c’est à moi et à nul autre que s’adresse l’appel, et nul autre que moi ne peut l’entendre, nul autre ne peut le suivre. Chaque fois que j’ai suivi cet appel, <strong>quelque chose a changé dans ‘l’entreprise’</strong>, peu ou prou. L’effet a été immédiat, et ressenti sur-le-champ comme un bienfait – parfois, comme une libération soudaine, un soulagement immense, d’un poids que je portais sans même m’en rendre compte souvent, et dont la réalité se manifeste par ce soulagement, par cette libération.&nbsp;»&nbsp;(p. 345)<br /><br /><strong>Le patron et l’ouvrier-enfant<br /></strong>Il s’agit dit-il très explicitement d’un changement dans la relation entre le patron et l’ouvrier-enfant. Dans le sens d’une clarification et d’un apaisement de cette relation. «&nbsp;Il y a une dimension dans la connaissance de soi, et dans le travail de découverte de soi, qui les distingue de toute autre connaissance et de tout autre travail. Peut-être est-ce là le ‘fruit défendu’ de l’Arbre de Connaissance.&nbsp;» (p. 346)<br /><br /><strong>De la solitude<br /></strong>«&nbsp;La <strong>méditation est une aventure solitaire.</strong> Sa nature est d’être solitaire. Non seulement le <strong>travail</strong> de la méditation est un travail solitaire – je pense que cela est vrai de tout travail de découverte, même quand il s’insère dans un travail collectif. Mais la <strong>connaissance</strong> qui naît du travail de méditation est une connaissance ‘solitaire’, une connaissance qui ne peut être <strong>partagée</strong> et encore moins ‘communiquée’&nbsp;; ou si elle peut être partagée, c’est seulement en de rares instants. C’est un travail, une connaissance qui vont à contre-courant des consensus les plus invétérés, ils inquiètent tous et chacun.&nbsp;» (p. 350)<br />→ Il n’est donc pas sain de vouloir partager cette connaissance. Entendre un certain repli actuel comme ce travail-là, autour d’une connaissance qui ne peut pas être partagée. Je l’ancre dans la formule de la Reine d’Angleterre, <em>never complain, never explain.</em> Le dialogue patron et ouvrier-enfant ne regarde que moi et pas les syndicats&nbsp;! <br />«&nbsp;Il n’y a de méditation qui ne soit solitaire. S’il y a l’ombre d’un souci d’une approbation par quiconque, d’une confirmation, d’un encouragement, il n’y a pas de travail de méditation ni découverte de soi.&nbsp;» (p. 351)&nbsp;: à bien méditer, c’est le cas de le dire&nbsp;! <br /><br /><strong>Petite note sur Grothendieck<br /></strong>Grothendieck fut un européen qui vécut longtemps apatride, et mourut français, à Lasserre, quarante ans après avoir été naturalisé. Son père, qui était russe, combattit pour la révolution, puis passa en Allemagne, puis lutta aux côtés des républicains espagnols et mourut, comme juif, à Auschwitz. Sa mère était allemande, très liée aux milieux d’extrême gauche, et, pendant la guerre, elle fut retenue avec son fils Alexandre dans des camps français, dont celui de Rieucros près de Mende. Après la Libération, Alexandre commença des études de mathématiques à Montpellier, puis fut introduit dans la communauté à Paris, où il apparut vite, parmi ses collègues émerveillés, comme l’un des plus puissants initiateurs du mouvement de création mathématique d’alors. Il obtint la médaille Fields ainsi que diverses reconnaissances internationales, et sut en faire des armes. (...) Récoltes et Semailles fut écrit entre 1983 et 1986. Cet immense ouvrage de plus de deux-mille-cinq-cents pages a pour sous-titre « réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien ».&nbsp; Grothendieck l’adressa, en « polycop », à une large centaine de personnes, qui étaient, pour la plupart, des membres de la communauté mathématique. Il ne le publia pas. Le texte circula de la main à la main, puis sur Internet, de sorte qu’un assez grand nombre de lecteurs, dont l’auteur de ces lignes, purent s’y essayer. Au vu de son importance, plusieurs personnes rêvèrent de l’éditer, mais ce n’est que très récemment, en janvier de cette année, que la collection Tel chez Gallimard a pu proposer un coffret contenant deux volumes accompagnés d’un mince cahier réunissant quelques textes courts, composés, pour la plupart, par d’éminents mathématiciens, et introduisant à ce monument.<br />Grothendieck réfléchit en profondeur sur la création d’idées mathématiques. Il oppose les chercheurs qui ne cherchent qu’à ajuster quelques « meubles » dans une « maison », à ceux, beaucoup plus rares, qui veulent édifier, comme lui, de vastes maisons. Il fait l’éloge continu de l’ampleur de point de vue contre la spécialisation. Surtout, il montre que le véritable esprit de création procède d’un regard d’enfant qui sait reconnaître la valeur de son regard et fait confiance aux puissances du rêve. Grothendieck offre ainsi de magnifiques pages sur la puissance créatrice qui l’anime, comme elle pourrait animer, selon lui, un peu n’importe qui, à condition de faire énergiquement confiance à la force des questions que l’on peut poser. Pour Grothendieck, cependant, la communauté mathématique, qui était, quand il l’a rejointe, presque un monde idéal où régnaient le respect et le désir partagé de vérité, s’est manifestement dégradée. Les mathématiciens ont perdu en humanité. Le goût des hiérarchies instituées et l’ambition priment sur le désir de voir l’harmonie puissante des idées en développement. (...) Récoltes et Semailles, avec sa symphonie de métaphores, s’inscrit parmi les grands textes étranges de la littérature, pas loin des écrits ultimes d’Antonin Artaud, tout en faisant parfois penser à Saint Simon voire à Montaigne, tant le texte s’essaie à essayer constamment des avancées. Le lecteur, parfois désorienté, parfois au bord de l’incompréhension quand il n’est pas un mathématicien, est emporté par une voix, et la force d’un style. Il y a là une continuité toujours renouvelée de l’élan créateur, une rage qui fait sens, un dur désir de durer malgré l’enterrement dont le texte, qui le dénonce, est le splendide effet. Cet ouvrage est un scandale, mais le scandale est nécessaire, et Grothendieck fait œuvre avec le temps pour la suite des temps. Il crée à coup de phrases amples un espace où penser et rêver mieux. Il nous offre de l’infini.&nbsp;» <br />→ j’ai trouvé en ligne, ici, ce <a href="https://legrandcontinent.eu/fr/2022/01/26/recoltes-et-semailles-de-linfini-disponible/">très beau topo</a> sur Grothendieck et sur <em>Récoltes et semailles.</em> (Site «&nbsp;Le Grand continent&nbsp;», auteur Yves Le Pestipon, 26 janvier 2022)<br /><br /><strong>Sur Goethe<br /></strong>Je relève dans une note de lecture d’André Hirt, cela qui s’applique ici à Goethe mais pourrait, me semble-t-il, s’appliquer aussi à Alexandre Grothendieck <br />«&nbsp;Là où cette figure de l’esprit et de la littérature acquiert sa singularité et son prestige, c’est lorsqu’elle déploie et ne cesse de relancer non seulement l’œuvre, mais d’abord son existence. Et c’est au nom de cette dernière que l’œuvre se renouvelle. Elle est à la fois l’instrument et la manifestation, doublée de sa révélation, d’une existence débordante de vitalité et d’éclat, autrement dit d’une existence de part en part positive, c’est-à-dire encore et toujours ouverte à l’expérience dans toutes ses nouveautés, en somme une existence-œuvre ou, au sens large, une vie-œuvre.&nbsp;»<br /><br /><strong>De la résilience<br /></strong>Concept galvaudé et étrillage d’André Hirt&nbsp;: «&nbsp;Songeons un instant, pour faire contraste, à cet infléchissement dont on fait aujourd’hui grand cas, qui ne correspond certainement pas à la réalité des choses, de la résilience dont on souligne la nécessité et par conséquent en quelque façon toujours l’assurance, comme si les choses pouvaient ainsi par une sorte de miracle se transformer positivement, s’élever et parvenir à la salvation grâce à la mécanique d’une sorte de matérialisation de la consolation et de la persuasion par soi-même. Déjà la réalité, et pas uniquement le réel, fera très vite comprendre à quel point, au nom de l’impossible qui est de structure, l’autosuggestion touche très vite à ses limites en particulier en laissant traîner des restes et des traces dont la puissance de métastase et de retour s’avère redoutable.&nbsp;»<br />André Hirt qui dans le cas de Goethe exclut la résilience au profit d’une «&nbsp;capacité de recommencer&nbsp;». André Hirt encore&nbsp;: «&nbsp;C’est que, prenons les choses par l’immédiateté sensible, ou l’intuition qui constitue d’une part le geste le plus spontané de Goethe et d’autre part sa méthode, si l’on peut dire, par le sensible, donc le temporel, ou encore l’occasionnel, et on pourra constater que l’événement fait que le temporel justement devient soudainement si intense (c’est le Goethe fasciné par la ‘Nouvelle’, ce genre littéraire inclus dans Wilhelm Meister, et qui se définit par le ‘récit faisant état d’un événement extraordinaire », ce qui, du reste, justifie le terme) qu’il excède sa propre temporalité, se dérobe et glisse dans une dimension sinon d’éternité du moins d’extra-temporalité.’&nbsp;»<br />Et au fond, toujours en accord avec ce que me révèle la lecture de Grothendieck&nbsp;: «&nbsp;L’origine, notait Walter Benjamin dans son livre sur <em>L’Origine du drame baroque allemand</em>, est moins ce qui se trouve dans le passé que ce qui surgit et ressurgit.&nbsp;»<br /><br /><strong>De la vieillesse<br /></strong>Encore un point sensible et superbe, à l’heure où je m’intéresse beaucoup à la création d’un Conseil national autoproclamé de la Vieillesse. Ici il s’agit de Goethe&nbsp;: «&nbsp;La vieillesse est, selon la formule extraordinaire de Goethe, à la fois claire <em>et</em> presque insondable, cette autre caractéristique de l’œuvre, ‘un retrait progressif de l’apparence’. Que signifie-t-elle exactement&nbsp;? Un mouvement vers quelque essentialité&nbsp;? Un pur et simple retrait, justement&nbsp;? Ou bien, si on la met en relation avec le style tardif, une modification de la forme, de soi, de la façon dont on s’envisage, et de l’œuvre, un effacement de la subjectivité, du premier plan qu’elle a tendance à occuper dans la création&nbsp;? Toujours est-il, et on voudrait avancer cela, qu’au lieu d’une distance prise à l’égard de soi, une objectivation en somme, qu’il s’agirait d’un rapprochement ‘de soi’, vers la seule ressemblance qui ne soit pas apparence et aussi illusion, cette ressemblance que certains ne perçoivent que sur le visage du mort.&nbsp;» (André Hirt, in <em>Poezibao&nbsp;</em>; mardi 15 février 2022)<br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>rire en retrouvant cette note dans le <em>Flotoir</em> 2006 que je suis en train de réviser&nbsp;: «&nbsp;Une naine brune<br />est une étoile qui a raté sa carrière. Sa taille insuffisante ne lui a pas permis d’allumer les réactions nucléaires qui l’auraient rendue brillante. Suis-je une naine brune&nbsp;?&nbsp;» –&nbsp; autre extrait du même <em>Flotoir</em> 2006&nbsp;: ne pas oublier de regarder, êtres et choses, d’écouter, de rêver. Simplement ne jamais se laisser prendre par la médiocrité. D’une rencontre ou d’un échange qui ne valent pas la peine (beaucoup à dire là-dessus), d’une lecture inutile, d’un il faut social et non intime – et encore&nbsp;: Repasser dans le chemin déjà emprunté du livre, s’arrêter là où l’on s’était émerveillé, interrogé, cueillir doucement ces mots-là et les transplanter dans un cahier, s’imbiber ce faisant de la langue de l’auteur qu’on ne perçoit sans doute jamais aussi bien qu’en la copiant. <br /><br /><strong>Vieux<br /></strong>Suis touchée par le scandale des Ehpad qui met en évidence la façon dont les vieux sont <em>éliminés</em>, il ne faut pas hésiter à le dire clairement, ostracisés, traités comme des objets, gommés jusqu’à plus rien. J’assiste avec intérêt à la fondation du Conseil national autoproclamé de la vieillesse, au point de proposer à cette instance naissante mes compétences de journaliste. <br />Voici ce qu’écrit sur son blog un des fondateurs du Conseil (avec Véronique Fournier) Francis Carrier, fondateur de la GreyPride&nbsp;: «&nbsp;Les vieux ce ne sont pas les autres, comme ont tendance à le croire tous ceux qui parlent au nom des vieux. Les vieux, c’est nous demain ou après-demain. [et même aujourd’hui en ce qui me concerne&nbsp;!] Mais comment s’identifier à des personnes qui représentent les contre-valeurs de notre société&nbsp;: improductifs, lents, inadaptés, laids, faibles, fragiles… Notre société a sacralisé l’efficacité, la jeunesse ou du moins son apparence, la vitesse, l’indépendance, la réussite individuelle.&nbsp;» <br />Et en effet, pour avoir regardé plusieurs émissions respectables de «&nbsp;C dans l’air&nbsp;», j’ai été choquée de ne jamais voir sur le plateau quelqu’un de vraiment âgé&nbsp;! Les vieux sont des objets, on <em>place Maman</em>&nbsp;! On parle des familles, jamais de la personne elle-même. Et quelle scène prémonitoire du scandale actuel dans le livre de Houellebecq, <em>Anéantir,</em> avec l’exfiltration quasi <em>manu militari</em>, par des activistes, du père d’un des protagonistes du livre, effroyablement traité dans un Ehpad&nbsp;! Personne ne l’a souligné, cela veut dire que les gens font sans doute semblant de lire&nbsp;! Ou bien s’en foutent éperdument. <br /><br /><strong>De l’enfance, Françoise Ascal<br /></strong>Cette réponse à Isabelle Baladine Howald dans un entretien pour <em>Poezibao</em>&nbsp;: «&nbsp;Tout, absolument tout a été pressenti, deviné, éprouvé, vécu, connu, traversé, etc., dans les sept premières années de la vie. Avec une sensibilité, une fraîcheur de premier jour que seuls de rares instants de grâce permettront de retrouver. J’ai le sentiment que le savoir acquis à cette époque s’est enfoui au fond du corps. L’exercice de la poésie a le pouvoir d’en ressaisir des fragments pour les déployer hors de la chair par l’intermédiaire du langage, mais fondamentalement les germes sont là. L’enfance d’avant la pensée est la source inépuisable. Le langage qui m’intéresse vraiment n’est qu’un outil à piéger l’amont des mots. Ce qui gît en-dessous, en-delà. Ici, je ne veux pas parler de l’inconscient, individuel ou collectif. Je cherche plutôt du côté de l’origine, du lien primordial et archaïque au vivant.&nbsp;» <br /><br /><strong>Grothendieck, fin du tome 1<br /></strong>Fini le tome 1 de Grothendieck, lecture très survolante des trois cents dernières pages, car il s’enfonce très en détail sur l’escroquerie commise par ses élèves et amis sur son œuvre. L’escamotage, l’enterrement, dit-il. Son nom qui disparaît de presque partout, des élèves à lui stigmatisés, etc. C’est travaillé très en profondeur, avec tous les détails et une grande rigueur (de mathématicien) et c’est extrêmement instructif sur le fonctionnement humain et sur le vol du travail des uns (les petits, les modestes, les sous-fifres et les sans-grades qui parfois sont immenses) par les grands (les chefs, les patrons, les gradés, les récompensés et médaillés en tous genres, qui souvent sont minables). Vaut sans doute pour tous les milieux constitués qui me semblent devoir être, par définition, des lieux où grouillent les aspects les plus moches de l’humanité. Prédation, jalousie, tricherie, tuerie parfois quand on a le pouvoir de faire ou défaire. C’est terrible et c’est microcosmes pour le grand macrocosme mondial. <br /><br /><strong>Pouvoir créateur de l’écriture<br /></strong>Grothendieck encore et encore. Je termine le volume 1. <br />«&nbsp;Le simple fait d’<strong>écrire</strong>, de <strong>nommer</strong>, de <strong>décrire</strong> – ne serait-ce d’abord que décrire des intuitions élusives ou de simples ‘soupçons’ réticents à prendre forme – a un <em>pouvoir créateur</em>. C’est là l’instrument entre tous de la passion de connaître, quand celle-ci s’investit en des choses que l’intellect peut appréhender. Dans la démarche de la découverte en ces choses-là, ce travail en est l’étape créatrice entre toutes, qui toujours précède la démonstration et nous en donne les moyens – ou pour mieux dire, sans laquelle la question de ‘démontrer’ quelque chose ne se pose même pas, avant que rien encore de ce qui touche l’essentiel n’ait été formulé et vu.&nbsp;»&nbsp;(p. 458)<br /><br /><strong>Du revers, de sa fécondité<br /></strong>«&nbsp;Quand on a compris enfin que les revers ne sont pas un outrage, souvent alors on les considère comme un prix à payer, qu’on paye en rechignant. Mais il arrive aussi qu’on comprenne que tels revers sont autre chose que des caissiers impitoyables, auxquels bon gré, mal gré il faut payer pour du bon temps qu’on a pris. Que ce sont des messagers patients et obstinés, qui sans se lasser reviennent nous apporter toujours le même message&nbsp;; un message malvenu certes et constamment refusé (...) Le jour enfin où il nous plaît d’accueillir le message, les yeux soudain s’ouvrent et voient&nbsp;: ce qui était redouté comme ‘le pire’ est une libération, une délivrance immense – et ce poids écrasant dont nous voilà soudain soulagés est cela même à quoi hier encore nous nous accrochions, comme ‘le meilleur’&nbsp;». (p. 480)<br /><br /><strong>De très belles élucidations<br /></strong>Il ne manque pas d’en faire, Grothendieck, fruits de sa méditation dont je ne connais toujours pas le <em>modus operandi</em> à ce stade de la lecture mais qui semble d’une extraordinaire fécondité. À propos d’un certain malaise sur la situation dans le milieu mathématique, il écrit&nbsp;: «&nbsp;Dans ce malaise je décerne deux composantes d’origine différente. L’une vient du ‘patron’, du ‘moi’ qui reste frustré, car il n’a su gagner à la fois sur les deux tableaux&nbsp;: participer au crédit pour un travail dont il sait qu’il y a eu une (plus ou moins large) part, et en même temps être à la hauteur d’une certaine image de marque, où figure (entre bien autres choses) l’étiquette-poncif ‘générosité’. L’autre composante vient de ‘l’enfant’, de celui en moi qui n’est pas dupe des attitudes et façades, et qui a la simplicité de sentir ce que cette situation a de faux.&nbsp;» (p. 491)<br /><br /><strong>Le conte ‘La robe de l’empereur de Chine’<br /></strong>Merveilleux conte, si profond, rapporté par Grothendieck&nbsp;: «&nbsp;‘La robe de l’empereur de Chine’, où ledit empereur, abusé par des escrocs sans scrupule et par sa propre vanité, fait annoncer qu’il paraîtra en procession solennelle avec les habits les plus fastueux que le monde ait connus, que viennent de lui préparer à grands frais des soi-disant artistes tailleurs. Et quand il paraît en procession, entouré en grande pompe par sa Cour en grands atours, par les ‘artistes’ faisant courbettes et la famille impériale au grand complet, personne ni dans la procession, ni dans le peuple rassemblé pour contempler la septième merveille, n’ose en croire le témoignage de ses yeux, et tous se font un devoir d’admirer et de renchérir sur la splendeur insurpassable de ces habits dont le voilà paré. Jusqu’à ce qu’un petit enfant qui s’était égaré dans la foule s’écrie&nbsp;: ‘Mais l’empereur il est tout nu&nbsp;!&nbsp;»&nbsp;– et alors tout à coup tout le monde comme d’une seule voix s’écrie, avec ce petit enfant&nbsp;: ‘Mais l’empereur est nu&nbsp;!’&nbsp;»&nbsp;(p. 565))<br /><br /><strong>De la découverte, loin des on-dit<br /></strong>«&nbsp;Heureusement que je ne me suis pas laissé intimider par ce genre de refrain bien connu, qui voudrait m’empêcher d’aller jusqu’au fond d’une chose (aussi loin tout au moins que je suis capable d’aller sur le moment), sous prétexte que décidément ‘ça n’en vaut pas la peine’, qu’il n’y a qu’à laisser courir… S’il m’est arrivé de découvrir des choses que je considère utiles et importantes, c’est toujours dans les moments où j’ai su ne pas écouter ce qui se présente comme la voix de la ‘raison’, voire de la ‘décence’, et suivre cette envie indécente en moi d’aller voir même ce qui est censé être ‘sans intérêt’ ou de piètre apparence, voire même foireux ou indécent.&nbsp;» (p. 624)<br /><br /><strong>Se nourrir de son vécu<br /></strong>Ce que j’aime tant chez Grothendieck c’est la manière de conter en même temps tous les avatars de son héritage dans le monde mathématique et sa recherche personnelle, de les appuyer l’une sur l’autre pour apprendre à toujours mieux se comprendre lui-même. Il s’agit pour lui «&nbsp;Se nourrir de son vécu, se laisser renouveler par lui au lieu de constamment l’éluder – [car] c’est cela, assumer pleinement sa vie. J’ai en moi ce pouvoir, libre à moi en chaque instant d’en faire usage, ou à le laisser au rancart.&nbsp;» (662)<br /><br /><strong>Lectures<br /></strong>Toujours Grothendieck&nbsp;: lecture apparemment en diagonale mais en fait très féconde, bouleversante même (qui fait beaucoup bouger de choses) de Grothendieck. Si j’ai trouvé un peu fumeuses ses considérations sur le yin et le yang, je me rends compte de plus en plus à quel point cette grille de lecture est féconde. Nombreux passages soulignés à extraire dans ce <em>Flotoi</em>r. <br />La Rochefoucauld aussi. <br />Il y a des parentés entre certaines conclusions de l’un et de l’autre, mais je sens chez Grothendieck une plus grand humanité. Lucide mais tendre, ce qui ne me semble pas toujours le cas de La Rochefoucauld. Qui vise souvent terriblement juste. <br /><br /><strong>Le yin et le yang<br /></strong>Oui c’est une assez extraordinaire grille de lecture. <br />Création&nbsp;: la part du yin et la part du yang dans la création. <br /><br /><strong>Les différents types d’incertitude<br /></strong>Entretien avec le mathématicien Ian Stewart (dans <em>Sciences et avenir</em>,) qui vient d’écrire un livre sur les différentes manières de «&nbsp;décrire, de manière lisible, informative et non technique, les nombreuses façons différentes dont les mathématiques sont désormais utilisées pour comprendre, quantifier, gérer et réduire l'incertitude. (…) Les méthodes les plus connues de ce type proviennent de la théorie des <strong>probabilités</strong> et de son cousin appliqué, les <strong>statistiques</strong>. Elles nous permettent de quantifier la probabilité ou l'improbabilité d'un événement, ce qui nous permet d'évaluer le niveau de risque qu'il implique. (…) Cependant, ce ne sont que les méthodes mathématiques les plus connues. Une autre, apparue vers 1960, est la "théorie du <strong>chaos</strong>". C'est la découverte que même lorsque nous connaissons les règles exactes auxquelles un système obéit, et lorsque ces règles sont complètement déterministes – aucun élément fortuit – l'avenir de ce système peut être imprévisible. La raison en est que dans les systèmes chaotiques, de minuscules erreurs dans les observations croissent de manière incontrôlable et détruisent la validité de la prédiction après un certain "horizon de prédiction". C'est quelques jours pour les prévisions météorologiques, des dizaines de millions d'années pour le mouvement du système solaire. Un troisième est <strong>l'incertitude irréductible de la mécanique quantique</strong>. Les physiciens ont découvert qu'à ses plus petites échelles, la matière est intrinsèquement imprévisible. Un atome radioactif se désintègre au hasard, sans avertissement. Néanmoins, il existe des régularités claires dans le monde physique à l'échelle humaine. Les éléments radioactifs ont une demi-vie bien définie – ils se désintègrent à un rythme fixe et mesurable. Le grand casse-tête est de savoir comment l'incertitude au niveau quantique peut devenir une certitude au niveau humain. En plus de mettre en place une théorie quantique standard, je discute également des spéculations récentes selon lesquelles le monde quantique pourrait ne pas être aléatoire, mais chaotique. Autrement dit, il existe des règles bien définies, mais l'état futur du système peut encore être imprévisible. C'est une question fascinante.&nbsp;»<br /><br /><strong>Grothendieck, activité physique<br /></strong>Je reviens à l’extraction des notes Grothendieck dont la lecture se révèle fondamentale pour moi et d’une fécondité extraordinaire pour la recherche. Au début du tome II de <em>Récoltes et Semailles</em>, il parle de son gendre et précise&nbsp;: «&nbsp;C’est lui qui a insisté sans se lasser sur l’importance d’une activité corporelle importante de l’ordre de quelques heures par jour, pour faire le poids en présence d’une activité intellectuelle importante. Celle-ci a tendance sinon à épuiser le corps, en tirant vers la tête l’énergie vitale disponible et en créant un fort déséquilibre yang.&nbsp;» (p. 734)<br />→ On peut même considérer qu’une certaine activité physique, par exemple la marche, peut très bien contribuer à l’activité intellectuelle et sans doute sur un autre mode que celui mis en œuvre, derrière le bureau, sur le papier ou à l’écran. Il faut laisser émerger spontanément les thèmes et on peut ensuite les travailler. <br /><br /><strong>Une boulimie véritable<br /></strong>Grothendieck parle d’une «&nbsp;espèce de boulimie dans l’activité intellectuelle qui a été une des forces dominantes dans sa vie d’adulte&nbsp;» (p. 736), point de vue que je suis complètement mais je sais aussi le revers de cette tendance et ses multiples effets néfastes, avec notamment la négligence du mouvement et le peu de contact avec les choses, voire avec les autres. Comme lui je peux dire que «&nbsp;c’est bien dans la direction ‘esprit’ que se trouvent depuis mon enfance mes investissements les plus puissants.&nbsp;» (p. 736) Mais «&nbsp;Le piège du travail intellectuel – de celui du moins qu’on poursuit avec passion, dans une matière où on finit par se sentir comme le poisson dans l’eau, à la suite d’une longue familiarité&nbsp;— c’est qu’il est si incroyablement <strong>facile</strong>. On tire, on tire, et ça vient toujours, il n’y a qu’à tirer&nbsp;; c’est à peine que parfois on a le sentiment d’un effort, d’un frottement, signe que ça résiste tant soit peu…&nbsp;» (p.738)<br />Mais «&nbsp;En un sens, cette ‘facilité’ dont je parle n’est qu’apparente. L’activité intellectuelle intense met en jeu une énergie considérable, c’est clair&nbsp;: une énergie est prise quelque part, et ‘dépensée’ dans un travail. Il semblerait que le ‘quelque part’ se situe au niveau du corps, qui ‘encaisse’ (ou plutôt ‘<strong>débourse</strong>’) comme il peut les dépenses (parfois vertigineuses) que la tête se paye sans compter. La voie normale de récupération de l’énergie fournie par le corps, est le sommeil. C’est quand la tête devient boulimique qu’elle finit par empiéter sur le sommeil, ce qui revient à bouffer un capital-énergie sans le renouveler. Le piège et le danger de la ‘facilité’ du travail intellectuel, c’est qu’elle nous incite inlassablement à franchir ce seuil, ou à rester au-delà dès lors qu’il est franchi, et que de plus ce franchissement ne se signale pas à notre attention par les signes habituels, indubitables, de la fatigue, voire, de l’épuisement.&nbsp;»&nbsp;(p. 742-743)<br />→ Et il semble bien là en effet que l’on soit dans un processus de nature boulimique, parfois incoercible, sans satiété, insensible aux signaux d’alerte corporels et psychiques. Le côté remplissage, sans doute d’un vide intense ressenti dans les profondeurs. <br /><br /><strong>De la parenté profonde<br /></strong>Bel hommage rendu par Grothendieck à un de ses maîtres, Claude Chevalley&nbsp;: «&nbsp;Si j’essaye maintenant de cerner par des mots le sens de cette parenté, ou du moins un de ses signes, il me vient ceci&nbsp;: l’un et l’autre, nous sommes ‘cavaliers seuls’ – voyageurs l’un et l’autre dans sa propre ‘aventure solitaire’.&nbsp;» (p. 745)<br />→ Éprouvé cela aussi tout au long de ma vie, attirance pour des personnalités en dehors de…, des cercles, des établissements. Incapable moi-même de m’y intégrer, toujours en marge, à la marge, entre des mondes, mon monde d’origine auquel je reste fidèle sur de très nombreux points et mes milieux de rencontre et de travail, si différents, ne serait-ce que socialement (et j’ai senti parfois que cela m’excluait)<br /><br /><strong>La vie des choses<br /></strong>David Bessis, qui m’a conduite vers <em>Récoltes et Semailles</em> (même s’il avait tendance à n’en pas recommander la lecture&nbsp;!) avait souligné cet intérêt du mathématicien pour la vie secrète des choses. «&nbsp;Cette vie profonde des choses n’a pas attendu, pour être là, que nous prenions la peine d’en prendre connaissance, écrit en effet Grothendieck —&nbsp;elle est là de tous temps, elle fait partie de leur nature intime, qu’il s’agisse d’objets mathématiques, d’une pelouse de jardin, ou de l’ensemble des forces psychiques qui agissent en telle personne à tel moment. La <strong>pensée</strong> est un instrument parmi d’autres pour nous révéler et nous permettre de sonder cette profondeur derrière la surface, cette vie secrète des choses, qui n’est «&nbsp;secrète&nbsp;» que parce que nous sommes trop paresseux pour regarder, trop inhibés pour voir. C’est un instrument qui a ses avantages, comme il a ses inconvénients et ses limites. Mais de toute façon, il est rare que la pensée soit utilisée comme instrument de découverte. Sa fonction la plus commune n’est pas de découvrir la vie secrète en nous et en les choses, mais bien plutôt de la masquer et de la figer. C’est un outil multiple-usages à la disposition à la fois de l’Enfant-ouvrier et du Patron. Dans les mains de l’un elle devient voile, apte à capter les forces de notre désir et à nous porter loin dans l’inconnu. Dans les mains de l’autre elle se fait ancre immuable, que remous ni tempêtes n’arrivent à ébranler…&nbsp;» (p. 748-749)<br /><br /><strong>Une analyse très serrée<br /></strong>Ce qui est fascinant c’est de voir Grothendieck appliquer toute sa puissance de mathématicien capable d’élaborer une idée complexe, d’aboutir à une découverte pressentie via une simple intuition de départ, appliquer donc cette puissance de sa pensée à une analyse d’un certain nombre de situations ou de comportements humains et à leurs répercussions sur chacun, sur lui-même en premier lieu et sans aucune complaisance. Il fait preuve d’une honnêteté parfois confondante notamment lorsque, ayant bien débusqué un comportement donné chez quelqu’un d’autre, il s’interroge pour savoir s’il est lui-même ou a été lui-même exempt de ce même comportement, disons par exemple une attitude cassante et déstabilisante voire humiliante vis-à-vis d’un élève. <br />Cette analyse il va la mener sans se ménager, ni les ménager, sur le couple de ses parents, se servant pour cela d’une volumineuse correspondance entre eux. Cela va lui permettre d’élaborer très finement la personnalité de chacun, et avec quelques surprises de taille. Ne devrions-nous pas tous procéder à une telle analyse sans concessions, sachant à quel point les premières années de notre vie sont cruciales pour toute la suite de notre développement et de notre manière d’être au monde, avec et parmi les autres&nbsp;? «&nbsp;Mon propos était de ‘faire connaissance’ avec mes parents. J’avais découvert l’année précédente que l’admiration que je leur avais vouée pendant toute ma vie, et qui avait fini par se figer en une sorte de piété filiale, recouvrait et maintenait une ignorance très grande à leur sujet (…), phénoménale ignorance dans laquelle il m’avait plu toute ma vie de me maintenir.&nbsp;» (p. 751)<br />→ Ce qui est passionnant aussi c’est de voir la manière dont il lit cette correspondance. Il montre bien comment lors de deux premières lectures, il passe complètement à travers ce qui, lors d’une troisième lecture, va finalement lui apparaître profondément signifiant et qui se trouve bien caché souvent dans des passages plutôt «&nbsp;obscurs.&nbsp;» Et ce ne sera pas rien que cette nouvelle lecture de la correspondance entre ses parents puisqu’il écrit&nbsp;: «&nbsp;Cette lecture a bouleversé aussitôt de fond en comble l’image que j’avais, depuis mon enfance, sur la personne de mes parents et sur ce qu’avait été leur relation à moi et à ma sœur.&nbsp;» (p. 753)<br />C’est toute la question de ces <em>messages qui font mine de ne pas dire ce qu’il y a à dire. </em>La question de comprendre ce que disent en réalité ces messages ne se pose pas tant «&nbsp;qu’on est disposé (comme je le fus la plus grande partie de ma vie) à prendre pour argent comptant et à la lettre tout ce qu’on vous dit ou écrit, et de ne chercher ni voir, en rien et chez personne, d’autres intentions que celles qui sont expressément exprimées par l’intéressé. Elle se pose par contre quand on se voit confronté à cette expression indéfinissable, que dans telle déclaration, tirade ou narration, quelque chose ‘cloche’, qu’il y a anguille sous roche, que quelque chose a ‘passé’, quelque part, qui n’est pas censé avoir été dite (qu’iriez-vous donc vous imaginer là&nbsp;!) (p.754)<br />→ Cela fait doublement mouche. 1. Prendre pour argent comptant toute parole, je dis bien toute parole d’où elle émane, parce que, il faut le reconnaître, soi-même, en principe, on ne sait pas le mensonge, la tromperie volontaire, la duperie. 2. Ignorer l’intuition, alors que c’est une faculté d’hypersensible dont je suis plutôt généreusement dotée, parce qu’au fond on ne m’a pas appris à lui faire confiance, jamais, personne, voire même qu’on m’a appris à m’en défier. Qui n’a entendu, plus ou moins, cette expression «&nbsp;tu te fais des idées&nbsp;»&nbsp;? «&nbsp;Parfois aussi c’est la perception, élémentaire et déconcertante, d’une incohérence, d’une absurdité, si énorme parfois et en même temps insaisissable en apparence, qu’elle semble défier toute formulation, aux limites qu’elle paraît être de la débilité ou du délire.&nbsp;» (p. 754)<br /><br /><strong>De la recopie<br /></strong>À verser au dossier, déjà fourni dans ce <em>Flotoir</em>, des vertus du «&nbsp;recopiage&nbsp;». Grothendieck explique comment devant certains passages particulièrement obscurs, il se livre à leur recopie&nbsp;: «&nbsp;j’ai été amené parfois à recopier, aux fins de citation, des passages plus ou moins longs, qui se distinguaient soit par une obscurité, soit parce qu’à vue de nez ils me donnaient l’impression d’être ‘importants’, pour une raison ou pour une autre. Au fil des jours et des semaines, je me suis aperçu que le simple fait de <strong>recopier</strong> <em>in extenso</em> tel passage du texte que je scrutais, modifiait de façon surprenante ma relation à ce passage, dans le sens d’une ouverture à une compréhension de son sens véritable.&nbsp;» (p. 755). C’est qu’il «&nbsp;n’y a pas de commune mesure entre la rapidité de l’œil parcourant en les lisant des lignes écrites, et celle de la main qui les transcrit mot à mot. On a beau écrire vite, le ‘facteur temps’ n’est absolument pas le même. Et je soupçonne que ce ‘facteur temps’ n’agit pas de façon purement mécanique, quantitative – ou pour mieux dire, qu’il n’est qu’un aspect d’une réalité plus délicate et plus riche. Il n’y a pas non plus de commune mesure en effet, chez moi du moins, entre l’action de l’œil qui parcourt des lignes qu’un autre a pensées et écrites, et l’acte de la main qui lettre après lettre, mot après mot réécrit ces mêmes lignes. (…) il y a une symbiose profonde entre la main et l’esprit ou la pensée&nbsp;; et au rythme même de la main qui écrit, et sans aucun propos délibéré, l’esprit ne peut s’empêcher de reformer, de repenser les mêmes mots, s’assemblant en phrases chargées de signification, et celles-ci en discours. Pour peu qu’un désir de connaître anime cette main qui reproduit des lettres, des mots et des phrases, et qu’il anime cet esprit qui, à l’unisson, les ‘reproduit’ lui aussi, à un autre niveau – sûrement cette double action crée alors un contact autrement intime entre ma personne et ce message dont je me fais le scribe-rédacteur, que l’acte, surtout passif et sans support ni trace tangible, de l’œil qui se contente de lire. Cette tâtonnante intuition va dans le sens d’une constatation de longue date – c’est que chez moi le rythme de la pensée qui travaille (qu’il s’agisse de travail mathématique ou de tout autre, y compris le travail que j’appelle ‘méditation’) est le plus souvent (sinon toujours) celui de la main qui écrit, et nullement celui de l’œil qui lit. Et la trace écrite laissée par ma main (ou parfois, par la machine à écrire manœuvrée par mes mains…), au rythme de la pensée qui progresse sans hâte et sans jamais lambiner, est le support matériel indispensable de cette pensée – à la fois sa ‘voix’, et sa ‘mémoire’.&nbsp;» (p. 755-756)<br />→ C’est exactement tout le travail du <em>Flotoir</em> depuis maintenant plus de 20 ans&nbsp;!<br /><br /><strong>Approfondissement et doute (Grothendieck)<br /></strong>«&nbsp;Et il n’y a aucune difficulté non plus à distinguer les étapes successives, les stades de décantation successifs, dans ce cheminement dont je viens de parler, à partir de cette étape ‘morte’ ou nul pressenti affleurant à la conscience ne fait encore soupçonner ‘quelque chose’, au-delà d’une certaine surface plate et amorphe que nous présentent des yeux somnolents, et qui à travers des ‘éveils’ successifs nous amène vers une appréhension de plus en plus délicate, plus intime, plus complète de ce ‘quelque chose’. Il n’est pas de nature essentiellement différente, qu’il s’agisse du cheminement dans la découverte des choses mathématiques, ou dans celle de soi et d’autrui. Le sentiment d’une <strong>progression</strong> dans une <strong>connaissance</strong>, qui s’approfondit peu à peu (fût-ce à travers une accumulation d’erreurs, patiemment, inlassablement corrigées) – ce sentiment est aussi irrécusable dans ce dernier cas comme dans l’autre. Cette <strong>assurance</strong>-là est l’une des faces d’une disposition intérieure, dont l’autre face est une <strong>ouverture au doute</strong>&nbsp;: une attitude de curiosité excluant toute crainte, vis-à-vis de ses propres erreurs, qui permet de les dépister et de les corriger constamment. La condition essentielle de cette double assise, de cette <strong>foi</strong> indispensable pour accueillir le doute comme pour découvrir, est l’absence de toute peur (qu’elle soit apparente ou cachée) au sujet de ce qui ‘sortira’ de la recherche entreprise – de toute peur, notamment, que la réalité que nous nous apprêtons à découvrir bouscule nos certitudes ou convictions, qu’elle ne désenchante nos espoirs. Une telle peur agit comme une paralysie profonde de nos facultés créatrices, de notre pouvoir de renouvellement.&nbsp;» (p. 758-759)<br />Cette peur est bien sûr «&nbsp;la grande pierre d’achoppement quand il s’agit de la découverte de soi ou d’autrui.&nbsp;»<br /><br /><strong>Le sentiment de la découverte<br /></strong>Il est irrécusable, «&nbsp;il est le reflet, au niveau des émotions, d’une perception de quelque chose qui vient de se passer – l’apparition de quelque chose de <strong>nouveau</strong> – et ce ‘quelque chose’ apparaît comme aussi tangible, aussi irrécusable (je m’excuse des répétitions&nbsp;!) que l’apparition d’un énoncé mathématique, disons, ou d’une notion ou d’une démonstration, à quoi on n’avait jamais songé avant. Il me semble d’ailleurs malaisé de distinguer ou de séparer ce sentiment qui accompagne une découverte particulière, du sentiment de progression dont j’ai parlé tantôt, lequel accompagne toute une recherche. Les découvertes ‘grandes et petites’ sont comme les <strong>paliers</strong> successifs qui matérialisent une progression, comme des <strong>seuils</strong> successifs que nous devons franchir. La progression n’est autre que cette suite de franchissements de ces seuils, d’accessions de chacun de ces paliers au suivant. Le ‘sentiment’ ou mieux, la perception qui reflète, qui restitue ce processus, est un ‘critère’ sûr, indubitable – je ne me rappelle pas qu’il m’ait jamais induit en erreur. (…) c’est surtout un <strong>guide</strong> irremplaçable dans toute vraie recherche – un guide prêt à nous informer à chaque moment (pour peu que nous prenions la peine de le consulter) si nous faisons fausse route, ou sommes sur une bonne voie. Les dispositions d’écoute vis-à-vis de ce guide sûr ne sont autre chose, il me semble, que ce qu’en un autre lieu de ma réflexion, j’ai nommé ‘rigueur’. Cette rigueur n’est pas d’essence différente, me semble-t-il, qu’il s’agisse de l’exigence dans une recherche mathématique, ou de celle dans la connaissance de soi, sans quoi il ne peut y avoir une telle connaissance.&nbsp;» (p. 759-760)<br />→ La rigueur en effet qui fait de ce parcours de Grothendieck à la recherche de lui-même et des autres, quelque chose de tellement fascinant. Il applique son esprit scientifique à la matière humaine. Il arrive à détecter les fausses routes (ce qu’on peut appeler aussi les illusions), il est doté d’une perception fine qui lui permet de repérer «&nbsp;ce qui cloche&nbsp;», en bon scientifique, il ne passe pas outre, mais il examine à fond ce qui cloche et pourquoi, et il en tire toutes les conséquences. Et il dit bien que cette rigueur pendant longtemps, il n’en a pas fait preuve en dehors du domaine mathématique, qu’il l’a découverte et apprise avec l’usage de ce qu’il appelle méditation, qui reste toujours non défini à ce stade&nbsp;! Mais sur laquelle, peut-être, il éclaire quand il écrit que «&nbsp;la ‘rigueur’ dont je parle ici est apparue dans ma vie en même temps que la méditation. Ou pour mieux dire, je ne saurais vraiment distinguer entre l’une et l’autre. Les moments de méditation dans ma vie ne sont autres que ceux où j’examine ma personne (le plus souvent à travers ma relation à autrui) dans de telles dispositions d’exigence extrême avec moi-même.&nbsp;» (p. 760)<br /><br /><strong>Du masculin du féminin du yang et du yin<br /></strong>Très honnêtement ces histoires de Yang et de Yin, lorsque j’ai commencé à les voir dans le texte de Grothendieck m’ont fait un effet peu favorable. Je me suis crue en pleine tendance <em>new age</em> au début. Grave erreur, il fallait suivre, avec rigueur, le fil de la pensée et de la construction de Grothendieck pour se rendre compte à quel point c’est fondamental d’une part et que plus pragmatiquement, c’est une formidable grille de lecture que celle de yin et du yang. Une première citation par follement claire mais très importante&nbsp;: «&nbsp;Pour des raisons qui restent encore mystérieuses pour moi, dans mon propre cas l’histoire des relations (tant conscientes qu’inconscientes) entre le moi (‘le patron’) et ‘le mâle’ et ‘le féminin’ en ma personne (aussi bien dans le ‘patron’ lui-même que dans l’‘ouvrier’, qui l’un et l’autre sont tributaires du double aspect yin-yang de toutes choses) —&nbsp;cette histoire a été plus mouvementée qu’à l’accoutumée. J’y distingue trois périodes. La dernière rejoint dans un certain sens la première, qui s’étend sur les cinq premières années de mon enfance. Cette troisième période, que je peux appeler celle de la <strong>maturité</strong>, peut être vue comme une sorte de ‘retour’ à cette enfance, ou comme de progressives retrouvailles avec l’‘<strong>état d’enfance’</strong>, avec l’harmonie des épousailles sans histoires du ‘yin’ et du ‘yang’ en mon être. Ces retrouvailles ont commencé au mois de juillet&nbsp;$1976, à l’âge de quarante-huit ans —&nbsp;l’année même où j’ai fait la découverte (trois mois plus tard) d’un pouvoir jusque-là ignoré en moi, le pouvoir de méditation.&nbsp;» (p. 787-788) <br /><br /><strong>La force créatrice<br /></strong>«&nbsp;Il se pourrait que ce qui est force créatrice en mon corps et en mon esprit, ce que j’ai appelé parfois ‘l’enfant’ ou ‘ouvrier’ en moi (par opposition au ‘patron’ qui représente la structure du moi, c’est-à-dire ce qui est conditionné en moi, la somme ou le résultat du conditionnement accumulé en ma personne) – que cette force soit plus ‘féminine’ encore que ‘virile’ (alors que par nature et nécessité elle est l’un, et l’autre). La chose importante d’ailleurs n’est pas si cette note dominante profonde en moi est ‘féminine’, ou si elle est ‘virile’. C’est plutôt, que je sache en chaque instant être moi-même, en accueillant sans réticence aussi bien les traits et les pulsions en moi par lesquels je suis ‘femme’, que ceux par lesquels je suis ‘homme’, et en leur permettant de s’exprimer librement.&nbsp;»<br /><br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-03-25T14:44:53+01:00 La voix des choses https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/03/la-voix-des-choses.html ©florence trocmé [Ces extraits sont également disponibles au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.] Extraits du Flotoir du 6 février au 15 mars 2022, première partie Le bilboquet J’ai sans doute été un peu sévère avec le livre de Marie Darrieussecq dont maints passages retiennent toute mon attention. Notamment ceux où elle analyse en profondeur cette incapacité à dormir qui lui est venu après la naissance des « bébés » (j’adore la façon dont elle parle de ses enfants). « N’étant ni archère ni particulièrement zen, je vais prendre le très modeste exemple du bilboquet. Enfant,... <p style="text-align: center;">&#0160;</p> <p style="text-align: center;"><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e1498b88200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir mars 1" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20282e1498b88200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e1498b88200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir mars 1" /></a><span style="font-family: courier new, courier; font-size: 8pt;">©florence trocmé</span></p> <p style="text-align: center;"><br /><span style="font-family: courier new, courier; font-size: 10pt;">[Ces extraits sont également disponibles au format PDF, à ouvrir d&#39;un <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942f9ea52e200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-mars-2022-premi%C3%A8re-partie.pdf" rel="noopener" target="_blank">simple clic sur ce lien.</a></span>]</span></p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: center;"><strong><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;">Extraits du <em>Flotoir</em> du 6 février au 15 mars 2022, première partie</span></strong></p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><br /><br /><strong>Le bilboquet<br /></strong>J’ai sans doute été un peu sévère avec le livre de Marie Darrieussecq dont maints passages retiennent toute mon attention. Notamment ceux où elle analyse en profondeur cette incapacité à dormir qui lui est venu après la naissance des «&#0160;bébés&#0160;» (j’adore la façon dont elle parle de ses enfants). <br />«&#0160;N’étant ni archère ni particulièrement zen, je vais prendre le très modeste exemple du bilboquet. Enfant, je ne comprenais pas comment réussir au bilboquet. Je visais. Je jetais la boule en l’air, suivais le trajet de la ficelle, tentais d’introduire la pique dans l’orifice – c’est d’ailleurs en jouant que j’ai compris, par déduction, le Grand Secret Sexuel. Mais ni vitesse, ni adresse, ni ruse, rien n’y faisait&#0160;: j’échouais. Un jour je compris qu’il ne fallait pas viser. Il ne fallait même pas vouloir viser. Pourtant, être là. Concentration sans sujet, geste impensé de la main, tête vide, yeux flous, et grand silence en soi. Au cœur de ce silence, le futur s’inscrit dans le petit objet. Ça va arriver – ça arrive. Non pas visualiser ce qui doit se produire. Non. Mais quelque chose fait brèche. Le temps se roule en boule au bout de la ficelle. Il n’y a pas de but, puisque le but est atteint. Clac.<br />Reine du Bilboquet.<br />On peut transposer au badminton. Au tennis. À des jeux plus nobles. À des enjeux plus nobles.<br />C’est facile.<br />Alors pourquoi le sommeil résiste-t-il à la reine du bilboquet&#0160;?<br />→ on peut transposer aussi au piano, je l’ai déjà écrit à propos des notes sur la virtuosité de Quignard, non pas que je prétende à la moins minuscule seconde de virtuosité, mais plutôt que je tende à une minuscule seconde d’abandon réel, où la musique m’embarque, où les doigts marchent tout seul, où ça coule de source sans que j’aie à contrôler, à surveiller (et à punir&#0160;!)&#0160;? <br /><br /><strong>Ah ce moi&#0160;! <br /></strong>Elle en connaît bien tous les tours, Marie Darrieussecq&#0160;! <br />«&#0160;Le moi petit soldat, le moi pilote, le moi pie jacasse, le moi communicant, le moi tracassier, le moi bon chien, le moi comptable, le moi conquérant, le moi soleil, le moi Pierrot lunaire, le brave moi, le pauvre moi&#0160;–&#0160;tous ces moi doivent laisser ‘quelque chose’ écrire et danser&#0160;; et peut-être, dormir.&#0160;» (p. 124)<br />«&#0160;Le moi n’est pas haïssable. Mais il peut être encombrant. Comme un meuble. L’absence à soi-même que nécessite l’écriture, y compris autobiographique, n’est pas une question de morale&#0160;; c’est plutôt une question d’ameublement. Si écrire c’est pousser le moi pour faire de la place, dormir – c’est pareil&#0160;?<br />Là où était le moi, sera le livre. Là où était le moi, le sommeil viendra. Le moi-sommeil.<br />Ça écrit. Transe légère. Par moments. Par <em>accès</em>. Souvent, je tiens encore trop à moi quand j’écris. C’est pour ça que c’est difficile. Nul besoin d’être insomniaque pour écrire. Mais il faut accepter de ne pas écrire pour qu’il y ait une phrase.<br />Il a fallu toute l’angoisse. Mais soudain, ça écrit.&#0160;»<br />→ oui, accès, par moments, souvent très bref, quand le moi se retire, un peu comme la marée, bref temps d’estran. Puis très vite reviennent les vagues du moi. <br /><br /><strong>De la nuit<br /></strong>Long passage, très émouvant, sur le Rwanda où elle s’est rendue pour travailler avec certains survivants du génocide. Mais aussi sur <em>La Disparition</em> de Perec, sur les survivants des camps&#0160;: «&#0160;‘Ce qui arriva’, c’est ainsi que Paul Celan nomme la destruction des Juifs d’Europe. Je me souviens que le sommeil est une des grandes questions de <em>La Nuit</em>, d’Elie Wiesel, et que dans la marche de la mort ‘dormir signifiait mourir’. Je me souviens que Primo Levi, dans le chapitre ‘Nos nuits’ de <em>Si c’est un homme</em>, parle de ses réveils au camp comme un cauchemar dans le cauchemar mais décrit aussi, dans un passage célèbre, cette faculté humaine ‘de se creuser un trou, de sécréter une coquille, de dresser autour de soi une fragile barrière de défense, même dans des circonstances apparemment désespérées’ Je me souviens que c’est en termes de lutte des classes que Robert Antelme évoque le sommeil dans les camps&#0160;: ‘S’ils veulent encore avoir demain de la matière à SS, il faut que nous dormions. […] Le sommeil n’exprime pas un répit, il ne signifie pas que nous sommes quittes d’une journée envers les SS, mais que nous nous préparons, par une tâche qui s’appelle sommeil, à être de plus parfaits détenus.’ Je suis face à ma bibliothèque et chaque livre ouvre sur une voix singulière, et sur une nuit singulière. Charlotte Delbo reste couchée pendant des mois après Auschwitz&#0160;: ‘J’ai gardé de ce temps des images brumeuses où pas une tache claire ne permet de distinguer le sommeil de la veille’. Aharon Appelfeld, dans <em>Le garçon qui voulait dormir</em>, dort sans cesse après la guerre&#0160;: ‘Dans mon sommeil, j’étais relié à mes parents, à la maison dans laquelle j’avais grandi, je continuais à vivre auprès d’eux, sans aucune séparation.’ Puis il évoque le suicide de son compagnon Marc, un autre survivant, qui, lui, avait totalement perdu le sommeil.<br />Les livres dans la bibliothèque sont contigus, un alignement de pages verticales qui accueillent tant de morts, chacun unique, tous les morts uniques jusque dans le sommeil, comme si les besoins de l’espèce humaine, manger, boire, dormir, restaient irréductiblement dans le <em>style</em> d’un seul homme, d’une seule femme, jusque dans la privation la plus nue.<br />Grande insomnie sur la Terre. Et dans chacune de ces coquilles, quelqu’un avec son souffle à soi.&#0160;» (p. 146)<br /><br /><strong>L’écureuil de Primo Levi<br /></strong>Magnifique histoire relatée par Marie Darrieussecq dans <em>Pas dormir</em>&#0160;: «&#0160;Primo Levi accordait plus d’importance à la vie humaine qu’à celle ‘d’un corbeau ou d’un grillon’, mais la souffrance, il la refusait pour tous. Dans <em>Le Métier des autres</em> il raconte être entré par erreur dans un laboratoire travaillant sur la privation de sommeil&#0160;: ‘L’écureuil était épuisé&#0160;: il posait lourdement ses petites pattes l’une devant l’autre sur cette route sans fin et me rappelait les rameurs des galères, et ces autres forçats de la Chine qu’on obligeait à marcher pendant des jours et des jours dans des cages du même genre, pour puiser l’eau destinée aux canaux d’irrigation. Il n’y avait personne dans le laboratoire&#0160;: j’ai tourné l’interrupteur du moteur électrique, la cage s’est immobilisée et l’écureuil s’est endormi dans l’instant. C’est donc probablement de ma faute si l’on en sait encore si peu sur le sommeil et l’insomnie’.&#0160;»<br /><br /><strong>Le pangolin de Marie Darrieussecq<br /></strong>Étonnant et très beau passage sur le pangolin, rendu tristement célèbre, il y a deux ans. Dans une grande variation sur l’animal et son sommeil, M. Darrieussecq écrit&#0160;: «&#0160;Les animaux sauvages, les rêves, et les étoiles. Ces trois choses ont un point commun&#0160;: elles existent. Un autre point commun&#0160;: on les oublie. Les rêves existent en nous. Les étoiles existent au-dessus de nous. Les animaux sauvages existent à côté de nous. On les oublie parce que notre productivité baisserait, si on prenait au sérieux la réalité des rêves. La réalité des bêtes sauvages. La réalité des étoiles. Si on cessait de les refouler (les rêves). De les manger (les animaux). De les oublier (les étoiles – le fait que nous sommes debout sur une planète moyenne dans un immense univers qui roule sans nous). Ces trois domaines (l’inconscient, la vie sauvage, et les astres) existent de la même façon&#0160;: indépendamment de notre volonté.&#0160;» (p. 155)<br /><br /><strong>Produire des associations<br /></strong>Dans une note d’André Hirt à propos d’un disque du quatuor Ragazze&#0160;: «&#0160;Au-delà même de la qualité musicale engagée et exposée, on avait reconnu un art de composer un programme, de révéler des associations et non simplement d’en produire. Des associations, oui, mais nécessaires, qui sont en réalité aussi indispensables à la lecture et à l’écoute d’une œuvre qu’elles le sont pour sa survie, son devenir et son déploiement ramifié et reflété dans l’histoire.&#0160;»<br />Et cela aussi essentiel à notre travail «&#0160;critique&#0160;» qu’il s’agisse comme ici de musique, mais aussi de littérature&#0160;: «&#0160;En matière de critique artistique, en l’occurrence musicale, la critique qu’on ne devrait pas confondre avec l’étude des œuvres, l’écoute impose, en excluant toute gesticulation rhétorique ou savante, toujours ridicule comme dans Molière, non pertinente parce qu’en définitive elle ne touche personne et ne fait passer, très momentanément, qu’un voile d’apparences, qu’on ne juge pas, parce qu’on en est incapable et que par ailleurs on se l’interdit au regard du travail investi par les artistes, en raison, essentiellement, de ce que l’écoute d’une œuvre, même complexe, n’a pas à être conditionnée par un savoir d’ordre technique. C’est là le principe non pas négatif mais très positif qui permet de soutenir le rapport à une œuvre, principe qu’on redoublera par cet autre, plus important encore, selon lequel ce qui commande l’écoute, c’est ce que nous fait une œuvre. À chacun, donc, à n’importe qui, au «&#0160;premier venu&#0160;» comme dit Baudelaire. Ce qu’une œuvre nous fait&#0160;? C’est-à-dire&#0160;? On ne s’arrêtera pas à la seule émotion, pourtant nécessaire, d’abord, mais non suffisante, sauf à tomber, comme Heidegger en avait produit l’avertissement à propos de Nietzsche et de Wagner dans le règne de l’affectivité, donc du pur vécu. Non, l’émotion est un chemin, elle conduit vers une pensée, sinon, elle ne sera jamais que flatterie flattée. (...) Car il ne suffit pas de ressentir dans le seul partage du plaisir et du déplaisir, il s’agit de percevoir, disons de capter ce qui est senti dans le ressenti, un peu comme l’événement n’est aucunement ce qui arrive, mais ce qui arrive dans ce qui arrive.&#0160;»<br /><br /><strong>Mort du père, mort de la mère<br /></strong>et cela si profond et si frappant [il parle de <em>Bartók</em>]&#0160;: «&#0160;Il savait que la mort du père signifie, dans la douleur, qu’on est passé à l’âge adulte&#0160;; il sait désormais que la mort de la mère annonce qu’on est devenu vieux.&#0160;» &#0160;<br /><br /><strong>Tendre l’arc<br /></strong>«&#0160;Il semble, à cet égard, que les Ragazze [nom du quatuor] soient parvenus à tendre l’arc entre l’Histoire et l’histoire subjective, l’une éclairant, ou bien assombrissant l’autre. Plus que jamais, dans l’écoute, on saisit à quel point cette musique des six quatuors, redoublée par celle des trois concertos pour piano qui leur correspondent strictement terme à terme, est comme issue des textes de Kafka.&#0160;» <br /><br /><strong>De la réception de la musique<br /></strong>Pensé soudain à la considérable modification des conditions de réception de la musique depuis plus d’un siècle du fait de sa reproductibilité. Benjamin y a-t-il fait allusion&#0160;? <br /><br /><strong>La Hulotte et la documentation<br /></strong>J’ai écouté avec le plus grand intérêt <a href="https://www.franceculture.fr/emissions/serie/les-50-ans-de-la-hulotte-le-journal-le-plus-lu-dans-les-terriers">deux émissions</a> consacrées à <em>La Hulotte,</em> pour les 50 ans de cette revue merveilleuse consacrée à la nature. Un petit cahier sans prétention mais très ambitieux néanmoins, qui compte pas moins de 150&#0160;000 abonnés dans 60 pays, ce qui est fou, surtout si on sait qu’il n’y a pas de vente en kiosque et pas de version numérique. <br />Les numéros sont fabriqués par une toute petite équipe, dans les Ardennes. Après le choix d’un sujet (en ce moment et pour deux numéros&#0160;: le merle), collecte de la documentation, chaque élément trouvé étant photocopié puis collé dans un cahier de 200 pages, il peut y en avoir des dizaines de ces cahiers. Pages numérotées, parfois donc jusqu’à 4000 et numéro d’ordre attribué aux éléments, page par page. Puis report de ce numéro dans un plan-notes, le but étant de pouvoir retrouver quasi tout de suite la source de tout élément repris dans le texte. C’est assez fascinant, dans son côté artisanal hyper efficace&#0160;! <br />J’ai repensé aussi à ce qu’a dit Hélène Cixous dans son séminaire, tout récemment. Elle collige dans des cahiers depuis des décennies des faits d’actualité, de société, qui lui paraissent significatifs. Elle a plus de cinquante cahiers. <br />J’éprouve toujours cette fascination des ensembles énormes, avec en toile de fond le <em>Zibaldone</em> de Leopardi, les <em>Cahiers</em> de Valéry, mais aussi toutes ces entreprises de moindre renom. Sont-elles toutes des sortes de digue contre l’oubli, comme j’aime à le penser&#0160;? <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>s’amuser à inscrire dans le journal-agenda «&#0160;lancé une lessive&#0160;», pur clin d’œil à Pierre Bergounioux en ses <em>Carnets</em> – avoir déambulé sous mon parapluie constellé de notes de Bach, <em>suites pour violoncelle seul</em>, acheté à Eisenach (poivre&#0160;: constater que tout le monde s’en fout) – puis boire dans une chope Beethoven avec un extrait de <em>l’Hymne à la joie</em>, acheté à la Maison de Beethoven à Bonn (non-poivre&#0160;! être seule chez soi et n’avoir pas à constater que tout le monde s’en fout, penser à une conversation sur le sujet de la réception de la musique avec André Hirt) – découvrir que la terre la Terre abriterait environ 73 000 espèces différentes d’arbres, dont 9 200 restent à découvrir. <br /><br /><strong>Image, regard et capital<br /></strong>Rien moins que cela, c’est une partie du titre d’Annie Le Brun dont <em>Les Lettres Françaises</em> publient une belle recension de Françoise Valon. Cela démarre fort, cet article : « De quelle colère violente, de quelle blessure à vif Annie Le Brun tire-t-elle l&#39;opiniâtreté et la détermination rigoureuse et salutaire avec laquelle elle mène la lutte contre le cœur du cyclone capitaliste dans les profondeurs de sa déshumanisation constitutive ? (...) Elle dénonce une atteinte sans précédent au réel et à sa saveur imprévisible menée avec une rapidité foudroyante sous le règne de la bienséance, de la tolérance et de la nouveauté. Que la poésie, le roman, la fiction, toutes les œuvres de l&#39;esprit qui sont les racines de la subversion puissent être à ce point traqués, caricaturés, banalisés et rendus méconnaissables y compris par leur prolifération exubérante la soulève d&#39;une brûlante indignation qui vise trois aspects majeurs de cette défiguration du sensible. D&#39;abord l&#39;appauvrissement du réel qui se cache dans la bouffissure des mots : sur le vide prolifèrent les ersatz, les mots vides de sens. (<em>Du trop de réalité</em>, 2000). Ensuite elle montre la collusion entre art et pouvoir qui récupère la révolte sous un esthétisme de pacotille et combien le «&#0160;marché de l&#39;art&#0160;» a transformé toute œuvre en marchandise (<em>Ce qui n&#39;a pas de prix</em>, 2018). Enfin elle dénonce l&#39;atteinte brutale portée à l&#39;imagination par la prolifération d&#39;images dévoyées et de stéréotypes standardisés, le recouvrement du monde sensible par le gigantesque empire des fantômes numériques.&#0160;» (<em>Les Lettres françaises</em>, janvier 2022, p. 10). <br />Ce dernier point est l’objet de l’ouvrage que publie Annie Le Brun, <em>Ceci tuera cela. Image, regard et capital,</em> en collaboration avec le plasticien Juri Armanda. Le livre dénonce l’image virtuelle comme une <em>arme de destruction massive</em> qui provoque un véritable <em>cataclysme distributif</em> qui «&#0160;change les données intimes de la perception et de la représentation&#0160;: n’existe plus que ce qui est ‘visible’, c’est-à-dire distribué médiatiquement. La galaxie Gutenberg en est pulvérisée.&#0160;» Il y avait eu le remplacement des livres de pierre, les cathédrales par le livre, il y a désormais le remplacement du livre par l’image numérique. «&#0160;Étouffée par la boulimie des images sans écho, l&#39;imagination se tarit. Elle était la faculté la plus libre, la plus légère, la plus irrévérencieuse. Mais aussi le point de naissance de l&#39;éthique par la re­présentation même de l&#39;horreur inacceptable. Sans elle s&#39;étale un cynisme réaliste, une acceptabilité croissante de la brutalité et de la violence.<br />De même que le potentiel destructeur de l&#39;atome a été utilisé pour désintégrer la matière et anéantir tout paysage, il a été recouru au pixel pour désintégrer l&#39;image et anéantir le monde de l&#39;imagination à sa source, qui ouvrait seule la voie d&#39;une libération devenue de plus en plus urgente.&#0160;»<br />→ Profonde vérité de tout cela, même si présenté ainsi cela semble un peu manichéen. Mais il y a en effet un <em>avènement triomphal de l’image carnivore</em> pour reprendre le titre de l’article. L’image qui balaie la lettre et le son, qui prime toujours sur le livre ou sur la musique. Image qui s’impose monolithiquement, même si la retouche est possible et on sait ce qu’il en est. Image reçue passivement la plupart du temps et aimée aussi pour cela, elle ne demande pas d’effort. Lire un livre, écouter une symphonie me semblent requérir plus d’effort que de s’installer devant un film. <br /><br /><strong>Pas dormir<br /></strong>Il me faut donc tempérer un peu mon jugement trop sévère (voir ci-dessus) de <em>Pas dormir</em> de Marie Darrieusecq. Je ne retire pas cette critique consistant à dire que c’est un peu un livre fourre-tout que l’on aurait aimé plus travaillé sur le plan de la forme, ce qui en aurait sans doute fait un très grand livre. Donc plus qu’un bon livre&#0160;! Mais dans ce fourre-tout, il y a des pépites, des séquences superbes. Magnifiques pages notamment sur l’extinction des espèces. De ces pages qui font beaucoup plus en quelques feuillets pour vous faire prendre conscience de la réalité que des dizaines de reportages ou d’articles scientifiques, peut-être parce qu’il y a là de l’émotion&#0160;? «&#0160;À force d’amputer nos vies d’autres vies, à force d’ôter des gestes à la danse du vivant, nous serons bientôt privés de monde. Ce sentiment pesant et diffus à la fois, c’est ‘le cœur lourd’ dont parle Élisabeth de Fontenay, c’est ‘le deuil d’une autre espèce’ dont parle Aldo Leopold. C’est le regret, ‘un énorme regret pour chaque animal mort, une sorte de deuil qui ne se termine jamais’, de la narratrice d’Olga Tokarczuk&#0160;: une insomniaque qui tente de soigner au houblon et à la valériane ce ‘deuil qui en remplace un autre constamment’. Il n’y a pas que le célèbre dodo, si ridiculisé, qui a disparu par l’action humaine… le dodo au nom de sommeil d’enfant, le dodo perdu… À notre alphabet d’animaux, il manque aussi, depuis 2006, le dauphin du Yang Tsé. Manqueront bientôt la baleine de Biscaye, le cerf-cochon d’Indonésie, le gavial du Gange, le guépard du Sahara, le léopard de l’Amour, le loup rouge de Californie, le singe muriqui du Nord amazonien, l’okapi de l’Ituri, la tortue imbriquée, et encore d’autres formes vivantes et uniques. Et le bestiaire de nos livres se réduit, et la bande-son de nos nuits s’amincit, et nous sommes comme les personnages de <em>La Disparition</em>, à ne plus savoir, hagards, ce qui nous manque. C’est un deuil phénoménal. Quelque chose en nous est mort ‘de ne pas l’avoir rencontré’&#0160;». (p. 155)<br /><br /><strong>Et puis les nuits<br /></strong>«&#0160;Et puis d’autres nuits… Tous les livres possibles, les bouts de livres, les brins de livres, les buissons et les fourrés de livres… et la pousse d’un arbre, l’arbre fertile, celui qui portera un livre… Les nuits où la forêt est un refuge proliférant – les nuits où un temps végétal, paisible, se confond avec le temps de l’écriture, ô nuits favorables… Le livre me réveille. Un bourgeon s’anime. Une branche remue. La nuit pousse. La poésie, comme le rêve, dit une vérité sauvage. Le sommeil et l’insomnie, territoires asymétriques, ouvrent leurs propres chemins. Dans la zone hypnagogique, nous écoutons avec notre peau comme les grenouilles, avec notre ligne latérale comme les requins, dans notre ventre comme les femmes enceintes. Les vibrations nous guident comme les araignées. Nous entendons les arbres. Nous quittons la ligne droite. Nous renonçons à notre excitation électrique, à notre conscience frénétique, à notre bon sens élagueur de rameaux.&#0160;» (p. 155)<br /><br /><strong>Examen de conscience ou plutôt de vision<br /></strong>J’ouvre <em>Mathematica</em>, de David Bessis<br />«&#0160;Quand nous croyons directement voir le monde en trois dimensions, nous ne faisons qu’assembler inconsciemment les images en deux dimensions fournies par nos deux yeux.&#0160;» (David Bessis, <em>Mathematica</em>, p. 133).<br />Plus loin&#0160;: «&#0160;Ce que vous voyez n’est jamais la réalité brute mais une interprétation du monde. Dit autrement, c’est une reconstruction, produite par votre mémoire et votre imagination, sur la base de signaux visuels bruts dont vous n’avez jamais directement conscience. Le jour de votre naissance, vous ne saviez pas encore voir, non pas parce que vos yeux ne fonctionnaient pas encore, mais parce que votre cerveau n’avait pas encore appris à donner du sens à l’information brute remontée par votre nerf optique. Cette même faculté de reconstruction vous permet maintenant d’imaginer des choses qui n’existent pas et d’avoir l’impression de les voir.&#0160;» (p. 136)<br />→ David Bessis prône une mise en doute un peu systématique de tout ce à quoi nous croyons, de toutes nos certitudes. Il consacre d’ailleurs des pages magnifiques à Descartes, regrettant qu’on présente aux jeunes <em>Le Discours de la méthode</em> comme un manuel de philosophie alors que lui, forçant un peu le trait mais à dessein, voudrait qu’on le considère comme un manuel de développement personnel&#0160;! <br /><br /><strong>De la conjecture<br /></strong>et comme toujours, bien préciser des points de vocabulaire. Qu’est-ce qu’une conjecture&#0160;: «&#0160;Une conjecture est un énoncé mathématique dont on pense qu’il est valide mais qu’on ne sait pas encore démontrer. Faire une conjecture, c’est sentir que quelque chose est vrai sans savoir dire pourquoi. C’est, par nature, un acte visionnaire et intuitif.&#0160;» (p. 134-135)<br />→ Dans ce livre, Bessis montre bien la différence fondamentale entre le langage mathématique et le langage ordinaire. En mathématique, un mot dit très exactement ce qu’il veut dire. «&#0160;Le piège du langage, c’est la croyance que nommer les choses suffit à les faire exister et nous dispense de l’effort de véritablement les imaginer.&#0160;» (p. 175)<br /><br /><strong>Plasticité mentale et lenteur des remaniements<br /></strong>«&#0160;Le grand oubli de notre culture et de notre éducation, c’est de nous dire que nous disposons d’une extraordinaire plasticité mentale et que notre destin dépend en très grande partie de ce que nous choisissons d’en faire. L’échec de l’enseignement des mathématiques n’est qu’une victime collatérale de cet oubli. Ceux qui n’ont pas la chance de redécouvrir accidentellement les gestes qui mettent cette plasticité au service des mathématiques sont condamnés à n’y jamais rien comprendre.&#0160;» (p. 143)<br />→ Partout David Bessis insiste sur notre plasticité mentale et sur notre capacité à nous en servir pour avancer dans notre connaissance du monde. Il souligne aussi que «&#0160;Le progrès est lent, presque imperceptible. La plasticité mentale est par nature un phénomène lent, invisible, pour lequel les progrès sont impossibles à percevoir en temps réel. La prise de conscience de ces progrès est souvent brutale, précisément parce qu’on ne les a pas vus venir&#0160;: ils se produisent à notre insu, en arrière-plan et sans effort de notre part.&#0160;» (p. 146)<br />→ C’est exactement ce que l’on ressent et sait dans tout apprentissage, je pense à deux domaines en particulier, la musique et les langues. Ah ces années mises à comprendre un peu ce que sont la mesure et le rythme en musique, ah ces listes de vocabulaire allemand apprises en pure perte apparente. Mais un jour, une constatation heureuse&#0160;: tiens, au déchiffrage, le morceau est plus en place rythmiquement dès le début&#0160;; tiens je connais ce mot, je comprends tout de suite ce qu’il veut dire, même si je n’aurais pas été capable de l’employer dans une phrase (c’est déjà ça&#0160;!). «&#0160;Tant qu’on méconnaît les lois de la plasticité mentale, on sous-estime les autres et on se sous-estime soi-même. Le propre de la plasticité mentale, c’est de transformer l’audace en compétence. Un processus lent et invisible, et dont le résultat semble impossible&#0160;: voilà la réalité biologique de nos mécanismes d’apprentissage.&#0160;» (p. 147)<br /><br /><strong>Renouer avec la capacité d’apprentissage<br /></strong>et à tout âge, jeune découragé, âge médian suroccupé à de l’inutile, personne âgée qui ne se pense plus capable&#0160;: «&#0160;Renouer avec la capacité d’apprentissage de la petite enfance, c’est cesser de croire à ces histoires absurdes de dons et de talents. C’est redevenir capable de consacrer dix ou vingt heures à quelque chose qui est peut-être impossible, et peut-être pas, sans se laisser distraire par le sentiment de sa propre nullité. C’est retrouver le goût d’observer le monde sans a priori, en tentant sa chance rien que pour voir, pour jouer, parce qu’on en a envie.&#0160;» (p. 147)<br />→ amusant souvenir d’un petit garçon très aimé disant ne pas pouvoir aller au cours de natation puisqu’il ne savait pas nager&#0160;! <br /><br /><strong>La méthode Bessis<br /></strong>Il l’expose bien au fil du livre et des chapitres, par touches et c’est très prenant&#0160;: «&#0160;c’est à vingt-cinq ans que j’ai choisi de me lancer dans une entreprise délibérée et systématique de piratage de mes facultés cognitives. Ma technique de base n’avait pas changé&#0160;: prêter attention à la dissonance entre mon intuition et la logique.&#0160;» (p. 148)<br />→ quelque chose est donné pour vrai, pour évident, mais quelque chose aussi, un presque rien parfois, un je ne sais quoi vous trouble, vous dit que ça cloche. Ne pas passer outre, surtout. Explorer et tenter de confronter ce ressenti avec la «&#0160;logique&#0160;». Qu’a fait d’autre un Galilée&#0160;? Nous avons «&#0160;la liberté de remodeler sans cesse notre façon de voir et de penser, et de construire nous-mêmes notre intelligence jour après jour.&#0160;» (p. 149)<br /><br /><strong>Tant de neurones, dans tout cerveau&#0160;! <br /></strong>«&#0160;Votre cerveau contient autant de neurones qu’il y a d’étoiles dans la Voie lactée. Chacun de ces neurones est, en moyenne, relié à des milliers d’autres neurones. Ce tissu de cent mille milliards d’interconnexions est le réseau de vos associations mentales. Sa structure est votre façon de donner un sens au flot d’information brute qui se déverse en continu dans votre cerveau. Il s’agit, littéralement, de votre vision du monde. Tout ce que vous avez vu, entendu, ressenti, imaginé ou désiré, toute votre expérience, tout ce que vous savez, tout ce qui survit dans votre mémoire, est encodé dans cet enchevêtrement. Quand votre intuition parle, c’est au nom de tout cela qu’elle s’exprime. Votre intuition sera toujours plus puissante et mieux informée que le plus sophistiqué des raisonnements langagiers. Pour autant, elle n’est pas infaillible.&#0160;»<br />Mais il ne faut «&#0160;jamais en avoir honte, dit encore David Bessis, je ne méprise pas mes erreurs, je ne les refoule pas, je ne suppose pas qu’elles trahissent mon infériorité intellectuelle ou des biais cognitifs codés en dur dans mon cerveau. Au contraire. Rien n’est plus excitant qu’une erreur grossière et flagrante&#0160;: elle est toujours le signe que je ne vois pas les choses avec le bon point de vue et qu’il est possible de mieux les voir. Quand j’arrive à mettre le doigt sur une erreur de mon intuition, je sais que mes représentations mentales sont déjà en train de se reconfigurer. Mon intuition a deux ans d’âge mental, elle n’a aucun complexe et veut toujours apprendre. Si vous arrêtez de maltraiter la vôtre, vous vous rendrez compte qu’elle est exactement comme la mienne&#0160;: elle ne demande qu’à grandir.&#0160;» (p. 160)<br /><br /><strong>Descartes donc<br /></strong>oui car Bessis, qui dresse une très belle galerie de portraits (Grothendieck, notamment, on l’a vu), s’arrête longuement sur le cas Descartes&#0160;: «&#0160;En 1637, avant de devenir une célébrité, Descartes fait paraître un récit autobiographique, <em>le Discours de la méthode</em>, où il retrace son itinéraire intellectuel. Il y révèle sa méthode de travail et raconte comment il est devenu le plus grand mathématicien de son temps. Dès les premières pages, son message est d’une clarté radicale&#0160;: il n’est pas spécialement doué,<br />(...) il a juste une manière différente de regarder les choses.&#0160;» (p. 200)&#0160;: <br />David Bessis poursuit&#0160;: «&#0160;Notre incapacité collective à lire Descartes est un phénomène extraordinaire. Nous faisons semblant de lire, nous faisons semblant de comprendre, nous faisons semblant de trouver important, mais en réalité nous refusons catégoriquement de le prendre au sérieux. (...) <em>Le Discours de la méthode</em> n’est pas un livre de théorie. C’est un témoignage personnel, où Descartes décrit un certain nombre des techniques mentales qu’il a expérimentées sur lui-même. Il affirme que ces techniques lui ont permis d’augmenter ses facultés cognitives, de gagner en assurance et de réaliser de grandes découvertes.&#0160;» (pp. 200-202) (...) «&#0160;La grande innovation de Descartes est de placer l’intuition et la subjectivité au cœur de la démarche de connaissance. Il se méfie du savoir établi et de ce qui est écrit dans les livres. Il n’accorde aucun crédit aux paroles d’autorité. Il préfère tout reconstruire par lui-même, dans sa tête. Sa méthode ressemble étrangement à celle d’Einstein (...) et de Grothendieck.&#0160;» (p. 203-204)<br /><br /><strong>Petite pique<br /></strong>lisant Descartes, David Bessis note&#0160;: «&#0160;L’instinct de dissimulation touche particulièrement les intellectuels, ceux qui jugent ‘indigne d’un savant d’avouer qu’il ignore quelque chose’. Ils masquent leurs croyances fausses sous des argumentations compliquées, ‘de telle sorte qu’ils ont fini par s’en persuader eux-mêmes, et les ont débitées comme choses avérées’&#0160;». (p. 212)<br />Très en phase avec certaines des maximes de la Rochefoucauld que je lis par ailleurs&#0160;! <br /><br /><strong>Le doute, contre le savoir officiel<br /></strong>«&#0160;En inventant le doute, Descartes se positionne contre le savoir officiel. Il vit dans un monde où la vérité est encore confondue avec l’autorité&#0160;: la vérité, c’est la tradition, c’est ce qui est écrit dans les livres. Les sciences sont encore les héritières de l’approche d’Aristote, vieille de deux&#0160;mille ans. (...) Douter, c’est renifler un raisonnement et sentir qu’il y a un truc qui ne tient pas debout. C’est s’autoriser à se dire&#0160;: ‘Vraiment&#0160;?’&#0160;» (p. 218)<br />→ Ce doute qu’il nous faudrait réapprendre, tous, plus ou moins, à l’heure où nous sommes manipulés par tant de sources malveillantes, tant de fausses nouvelles, de distorsions de la réalité, de l’histoire, etc. Au lieu de gober tout sec, douter. <br />Je me souviens très bien qu’un très jeune ami allemand, il avait 18 ans quand nous discutions et moi plus de trois fois son âge, m’avait expliqué qu’en Allemagne, dès l’école, on vous apprenait à discuter ce qui était dit, à le mettre en doute. Il m’avait aussi montré en quoi c’était un héritage de la terrible histoire des années 30-45. <br />«&#0160;Enseigner le doute cartésien est difficile car il n’est ni une connaissance, ni un mode d’argumentation, et en conséquence il est impossible à évaluer. Personne ne peut douter sur une feuille de papier. Le doute est une activité psychomotrice secrète, un geste invisible. Douter de quelque chose, c’est être capable d’imaginer un scénario, même invraisemblablement improbable, où cette chose pourrait être fausse. Descartes nous invite à appliquer le doute non seulement à ce que disent les autres, mais aussi et surtout à nos propres certitudes.&#0160;» (p. 218). Car <em>le doute est une technique de clarification mentale. Elle sert à construire et non à détruire</em>.<br />«&#0160;Descartes a découvert que quand nous faisons un travail d’introspection sincère, quand nous nous mettons à l’écoute de nos dissonances cognitives, quand nous nous efforçons d’attraper nos images mentales les plus évanescentes et de mettre des mots dessus, quand nous avons le courage de regarder en face les contradictions internes de notre imaginaire, quand nous avons assez de sang-froid pour nous décentrer de nos préjugés et regarder les choses telles qu’elles sont, cela a pour effet de modifier nos représentations mentales, de les rendre plus puissantes, plus solides, plus cohérentes et plus efficaces.&#0160;» (p. 220-221)&#0160;? <br /><br /><strong>Les rêves et la transition veille-sommeil<br /></strong>Tiens, on croit revenir à Marie Darrieussecq. Mais c’est David Bessis qui dans le chapitre 16 de son livre, «&#0160;Hyperlucide&#0160;» explore la puissance du rêve. «&#0160;Les transitions entre veille et sommeil, aussi bien à l’endormissement qu’au réveil, ont depuis cette époque joué un rôle central dans mon développement intellectuel. Dans tous les projets dans lesquels je me lance, dès que ça devient un peu sérieux, quand ça commence à vraiment m’intéresser et quand je suis confronté à un véritable enjeu de compréhension et de création, ça vient occuper cet espace-là.&#0160;» (p. 243)<br />Et d’ajouter que la transcription de ses rêves a constitué le premier travail d’écriture de sa vie. Il a fait un vrai travail, volontaire, pour se souvenir de ses rêves, avec de plus en plus de détails et pour pouvoir aussi les transcrire. «&#0160;Se souvenir de ses rêves n’est pas un don qu’on reçoit à la naissance. C’est une faculté qu’on développe soi-même, par la pratique. Il existe des techniques pour débuter et des techniques pour se perfectionner. Plus on sait transcrire fidèlement ce qu’on voit, plus on voit de choses. Longtemps, j’ai gardé un carnet sur ma table de chevet, avec un stylo à l’intérieur comme marque-page, pour noter mes rêves et toutes les idées qui me venaient pendant la nuit. J’ai même appris à écrire dans le noir absolu, en aveugle. Quand je cesse de noter mes rêves, je perds très vite la faculté de m’en souvenir. Quand je me force à nouveau à les noter, même si ce n’est d’abord qu’une bribe, un mot ou deux, cette faculté revient progressivement. Il faut parfois insister pendant plusieurs semaines. Le plus difficile, c’est d’attraper un premier morceau de rêve après une longue période sans y être parvenu. À l’âge adulte, j’ai appris à mieux utiliser l’état mental très particulier qui précède l’endormissement. Plutôt que de réfléchir aux sujets qui me préoccupent, j’ai appris à tout simplement m’en imprégner. La nuance est subtile mais fondamentale. Réfléchir, c’est essayer de trouver des solutions. Ça ne marche jamais et ça empêche de dormir. S’imprégner, c’est contempler sans enjeu, de manière décentrée et désintéressée. C’est presque déjà rêver.&#0160;» (p. 245)<br />→ Il faut bien se rappeler qu’ici ce dire n’émane pas d’un mage, d’un guru, d’un medium ou d’un charlatan mais d’un excellent mathématicien qui a fait d’importantes découvertes dans ce domaine. On peut donc, je crois, s’inspirer de ce qu’il dit, en tous cas le mettre à l’épreuve. Il est né en 1971. Ancien élève de l’École normale supérieure (Ulm), David Bessis a été professeur assistant à Yale puis chercheur au CNRS. Il a créé et dirige aujourd’hui une société spécialisée en intelligence artificielle. <br /><br /><strong>Le langage<br /></strong>Bessis s’attaque aussi au langage, je l’ai déjà noté. «&#0160;Partir d’un mot de la langue courante, travailler à en solidifier la définition et se rendre compte qu’il s’agit d’une tâche impossible&#0160;: voici une expérience troublante et instructive qu’il faut avoir pris le temps de faire au moins une fois dans sa vie.&#0160;» (p. 279)<br />→ bonnes gammes pour les poètes, non&#0160;? <br />L’auteur se livre à une comparaison poussée de la langue ordinaire et du langage mathématique. Je retiens cela, qui me semble assez emblématique et de nature à faire comprendre la différence fondamentale entre les deux langues&#0160;: «&#0160;En mathématiques, les mots sont définis de manière ‘axiomatique’, c’est-à-dire via des définitions formelles qui les caractérisent entièrement. Ce sont des constructions imaginaires, parfaites et figées&#0160;: une sphère est ‘l’ensemble des points d’un espace de dimension&#0160;3 qui sont à égale distance d’un centre’. Vous n’avez pas le droit de changer quoi que ce soit. Si vous enlevez un seul point ou si vous le déplacez légèrement, ça cesse d’être une sphère.&#0160;» (p. 286)<br /><br /><strong>La Rochefoucauld<br /></strong>Jeu de dominos&#0160;: c’est une petite remarque, transitoire dans <em>L’amour la mer</em> (de Pascal Quignard) qui m’a poussé à ouvrir La Rochefoucauld. Comme Bessis à ouvrir Grothendieck ou Descartes, etc. J’adore ces passages à gué d’une œuvre à l’autre, sur la foi de la lecture en cours. <br />«&#0160;14. Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures&#0160;; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur ont fait des outrages.&#0160;»<br />→ Mise en évidence de ce dont nous avons souvent parlé avec P. Ceux à qui nous rendons ou vons rendu service, non seulement ne sont que rarement reconnaissants, mais pire bien souvent ils nous en veulent&#0160;! Il s’agit d’effacer le fait d’être redevable de quelque chose à quelqu’un et pas à son pur mérite&#0160;! <br /><br /><strong>Désintéressement, vraiment ?<br /></strong>Autre maxime qui me renvoie à tant d’expériences, notamment autour de <em>Poezibao</em>&#0160;: «&#0160;39. L&#39;intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.&#0160;» - tiens par exemple l’auteur qui meurt d’envie que le site parle de son livre et qui explique la main sur le cœur que ce n’est pas pour lui mais «&#0160;pour son éditeur&#0160;». <br /><br /><strong>Tellement drôle<br /></strong>aussi parfois, comme l’est la vérité, grinçante&#0160;: «&#0160;93. Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, pour se consoler de n&#39;être plus en état de donner de mauvais exemples.&#0160;»<br /><br /><strong>Voir le détail, Bessis ne dit pas autre chose<br /></strong>Écho à ma lecture de <em>Mathematica&#0160;:</em> «&#0160;106. Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail&#0160;; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites.&#0160;»<br />Et c’est pourquoi la critique (littéraire, musicale) est si difficile, car pour bien la construire, il faut savoir tant et tant de choses, de la discipline, de l’œuvre de l’auteur, du contexte général, etc. <br /><br /><strong>Pour les temps de logorrhée médiatique<br /></strong>«&#0160;142. Comme c&#39;est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits au contraire ont le don de beaucoup parler, et de ne rien dire.&#0160;»<br /><br /><strong>Lectures et modes de lecture<br /></strong>Lu Tarkos, David Bessis et Grothendieck.<br />De Tarkos reçu il y a deux jours un pavé, <em>Le Kilo</em>, avec tout un dossier sur une exposition au cipM montée notamment par David Christoffel. Je vais faire une semaine Tarkos dans <em>Poezibao</em>. <br />David Bessis m’intéresse toujours autant et m’aide aussi, sur le plan personnel. Croisé avec certaines maximes de la Rochefoucauld, c’est très efficace&#0160;! <br />Grothendieck, il y a des pans entiers que je ne comprends pas et pourtant j’ai un vrai plaisir de lecture à le voir expliquer ce qu’il a apporté aux mathématiques, quels champs essentiels et innombrables il a explorés, quelles notions il a créées. Je me sers un peu de wikipédia au coup par coup pour essayer de comprendre certaines choses. Et si Bessis explique bien qu’on ne doit jamais avoir honte de ne pas comprendre, je dois aussi à mon père de n’avoir aucun complexe à me lancer dans des ouvrages hors de ma portée. Il suffit d’insister, sans s’arrêter, me disait-il et tu finis toujours par comprendre quelque chose. <br /><br /><strong>Importance de la solitude<br /></strong>Bessis en avait un peu parlé, de cette solitude intérieure, nécessaire au travail créatif. Il s’en référait à Grothendieck et maintenant je retrouve cela à la source&#0160;: «&#0160;Ces années de solitude ont posé le fondement d’une confiance qui n’a jamais été ébranlée –&#0160; ni par la découverte (débarquant à Paris à l’âge de vingt ans) de toute l’étendue de mon ignorance et de l’immensité de ce qu’il me fallait apprendre, ni (plus de vingt ans plus tard) par les épisodes mouvementés de mon départ sans retour du monde mathématique, ni, en ces dernières années, par les épisodes souvent assez dingues d’un certain ‘Enterrement’ de ma personne et de mon œuvre, orchestré par mes plus proches compagnons d’antan… Pour le dire autrement&#0160;: j’ai appris, en ces années cruciales, à être seul. J’entends par là &#0160;: aborder par mes propres lumières les choses que je veux connaître, plutôt que de me fier aux idées et aux consensus, exprimés ou tacites, qui me viendraient d’un groupe plus ou moins étendu dont je me sentirais un membre, ou qui pour toute autre raison serait investi pour moi d’autorité.<br />Alexandre Grothendieck, Gallimard, <em>Récoltes et semailles</em> (Tome 1) (p. 23)<br />Et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;C’est dans cet acte de ‘passer outre’, d’être soi-même en somme et non pas simplement l’expression des consensus qui font loi, de ne pas rester enfermé à l’intérieur du cercle impératif qu’ils nous fixent – c’est avant tout dans cet acte solitaire que se trouve ‘la création’. Tout le reste vient par surcroît.&#0160;»<br /><br /><strong>A l’enfant<br /></strong>Très émouvant&#0160;: «&#0160;Si dans <em>Récoltes et semailles</em> je m’adresse à quelqu’un d’autre encore qu’à moi-même, ce n’est pas à un ‘public’. Je m’y adresse à toi qui me lis comme à une <strong>personne</strong>, et à une personne <strong>seule</strong>. C’est à celui en toi qui sait être seul, à l’enfant, que je voudrais parler, et à personne d’autre. Il est loin souvent l’enfant, je le sais bien. Il en a vu de toutes les couleurs et depuis belle lurette. Il s’est planqué Dieu sait où, et c’est pas facile, souvent, d’arriver jusqu’à lui. On jurerait qu’il est mort depuis toujours, qu’il n’a jamais existé plutôt – et pourtant, je suis sûr qu’il est là quelque part, et bien en vie. Et je sais aussi quel est le <strong>signe</strong> que je suis entendu. C’est quand, au-delà de toutes les différences de culture et de destin, ce que je dis de ma personne et de ma vie trouve en toi écho et résonance&#0160;; quand tu y retrouves aussi ta <strong>propre vie</strong>, ta propre expérience de toi-même, sous un jour peut-être auquel tu n’avais pas accordé attention jusque-là. Il ne s’agit pas d’une ‘identification’, à quelque chose ou à quelqu’un d’éloigné de toi. Mais peut-être, un peu, que tu redécouvres ta propre vie, ce qui est le plus proche de toi, à travers la redécouverte que je fais de la mienne, au fil des pages dans <em>Récoltes et semailles</em> et jusque dans ces pages que je suis en train d’écrire aujourd’hui même. (p. 25)<br /><br /><strong>Pourquoi lire un tel récit<br /></strong>«&#0160;Si un tel récit a une vertu pour autrui, c’est avant tout de le reconfronter à lui-même, à travers ce témoignage sans fard de l’expérience d’un autre. Ou aussi pour le dire autrement) d’effacer peut-être en lui (et ne serait-ce que l’espace du temps que dure une lecture) ce mépris en lequel il tient <strong>sa propre aventure</strong>, et cette ‘âme’ qui en est le passager et le capitaine…&#0160;» (p27)<br />→ c’est exactement cela un de mes plus profondes raisons de lire et de tant lire. Se découvrir et découvrir ma propre aventure, au travers de la découverte de certains autres. Rares certes mais se présentant à intervalles plus ou moins rapprochés, tout au long de la vie, dans les livres. <br /><br /><strong>Conditionnement et cécité culturelle<br /></strong>Grothendieck par de ces «&#0160;conditionnements invétérés et immémoriaux, qu’on rencontre dans tous les milieux et dans toutes les sphères de l’activité humaine, et ceci (pour autant que je sache) dans toutes les sociétés et à toutes les époques. J’ai eu occasion déjà d’y faire allusion, et je ne prétends nullement en être exempt moi-même. Comme le montrera mon témoignage, c’est le contraire qui est vrai. Il se trouve seulement qu’au niveau relativement limité d’une activité créatrice intellectuelle, j’ai été assez peu touché par ce conditionnement-là, qu’on pourrait appeler la ‘cécité culturelle’ –&#0160; l’incapacité de voir (et de se mouvoir) en dehors de l’’Univers’ fixé par la culture environnante.&#0160;» (p. 31). <br /><br /><strong>Celui qui parle<br /></strong>Il faut préciser qui est Grothendieck. Rien moins qu’un des mathématiciens les plus importants du XXème siècle. «&#0160;Au niveau quantitatif, mon travail pendant ces années de productivité intense s’est concrétisé surtout par quelques douze mille pages de publications, sous forme d’articles, de monographies ou de séminaires, et par des centaines, si ce n’est des milliers, de notions nouvelles, qui sont entrées dans le patrimoine commun, avec les noms mêmes que je leur avais donnés quand je les avais dégagées. Dans l’histoire des mathématiques, je crois bien être celui qui a introduit dans notre science le plus grand nombre de notions nouvelles, et en même temps, celui qui a été amené, par cela même, à inventer le plus grand nombre de noms nouveaux, pour exprimer ces notions avec délicatesse, et de façon aussi suggestive que je le pouvais. Ces indications toutes ‘quantitatives’ ne fournissent, certes, qu’une appréhension plus que grossière de mon œuvre, passant à côté de ce qui véritablement en fait l’âme, la vie et la vigueur. Comme je l’écrivais tantôt, ce que j’ai apporté de meilleur dans la mathématique, ce sont les ‘ points de vue’ nouveaux que j’ai su entrevoir d’abord, et ensuite dégager patiemment et développer peu ou prou.&#0160;» (p. 39)<br /><br /><strong>Trois aspects des choses de l’univers<br /></strong>«&#0160;Traditionnellement, on distingue trois types de ‘qualités’ ou d’’aspects’ des choses de l’Univers, qui soient objet de la réflexion mathématique&#0160;: ce sont le nombre, la grandeur, et la forme. On peut aussi les appeler l’aspect ‘arithmétique’, l’aspect ‘métrique’ (ou ‘analytique’), et l’aspect ‘géométrique’ des choses.&#0160;» (p. 48). <br />Et plus loin Grothendieck précise&#0160;: «&#0160;C’est dire que s’il y a une chose en mathématique qui (depuis toujours sans doute) me fascine plus que toute autre, ce n’est ni ‘le nombre’, ni ‘la grandeur’, mais toujours la forme. Et parmi les mille et un visages que choisit la forme pour se révéler à nous, celui qui m’a fasciné plus que tout autre et continue à me fasciner, c’est la structure cachée dans les choses mathématiques.&#0160;» (p. 49)<br />Cela qui ne vaut pas que pour les mathématiques mais sans doute pour la musique et la poésie<br />«&#0160;Ainsi sommes-nous amenés à constamment <strong>‘inventer’ le langage</strong> apte à exprimer de plus en plus finement la structure intime de la chose mathématique, et à ‘construire’ à l’aide de ce langage, au fur et à mesure et de toutes pièces, les ‘théories’ qui sont censées rendre compte de ce qui a été appréhendé et vu. Il y a là un mouvement de va-et-vient continuel, ininterrompu, entre l’<strong>appréhension</strong> des choses, et l’<strong>expression</strong> de ce qui est appréhendé, par un langage qui s’affine et se re-crée au fil du travail, sous la constante pression du besoin immédiat.&#0160;» (p. 49)<br /><br /><strong>La voix des choses<br /></strong>«&#0160;Ce qui fait la qualité de l’inventivité et de l’imagination du chercheur, c’est la <strong>qualité de son attention</strong>, à l’écoute de la voix des choses. Car les choses de l’Univers ne se lassent jamais de parler d’elles-mêmes et de se révéler, à celui qui se soucie d’entendre.&#0160;» (p. 50)<br />→ et si je relève si largement ces passages et si j’y suis sensible (c’est bien pour cela que je les «&#0160;extrais&#0160;», c’est qu’il est question de la créativité, de la manière de créer, du processus créatif et que cela vaut en dehors du domaine des mathématiques&#0160;! Par exemple, je pense soudain et de manière très inopinée au livre <em>Frictions </em>d’Anna Lowenhaupt Tsing, dont il a été question déjà dans ce <em>Flotoir</em> et je n’y pense pas de manière intellectuelle, je me vois transportée dans la forêt indonésienne où elle écoute si bien «&#0160;la voix des choses&#0160;» et où elle déconstruit si bien les idées toutes faites, d’où qu’elles viennent, des exploitants capitalistes de la forêt comme des écologistes&#0160;! <br />«&#0160;Friction&#0160;; disait-elle&#0160;: comment faire de l’ethnographie sans se plier aux règles de l’orthodoxie académique, sans théorie à vérifier, mais en fabulant, en rendant perceptibles des aspects de la réalité souvent considérés comme accessoires&#0160;?&#0160;»<br />Et Grothendieck de prôner quant à lui une forme d’innocence dans l’approche&#0160;: «&#0160;Dans notre connaissance des choses de l’Univers (qu’elles soient mathématiques ou autres), le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que <strong>l’innocence</strong>. C’est l’innocence originelle que nous avons tous reçue en partage à notre naissance et qui repose en chacun de nous, objet souvent de notre mépris, et de nos peurs les plus secrètes. Elle seule unit l’humilité et la hardiesse qui nous font pénétrer au cœur des choses, et qui nous permettent de laisser les choses pénétrer en nous et de nous en imprégner.&#0160;» (p. 57)<br />Viennent ensuite des pages et des pages sur les schémas, les topos, les faisceaux, le thème étale et le thème cristallin, etc. auxquelles je ne comprends strictement rien, mais cela ne me fait ni chaud ni froid et je trouve même un certain plaisir dans ces pages, comme à la découverte d’un paysage inconnu. <br />comme quand Grothendieck parle des «&#0160;premières traces de forme et de contours de ce qui n’était pas né encore et qui semblait m’appeler, pour prendre forme et s’incarner et naître… Dans le travail de découverte, cette attention intense, cette sollicitude ardente sont une force essentielle, tout comme la chaleur du soleil pour l’obscure gestation des semences enfouies dans la terre nourricière, et pour leur humble et miraculeuse éclosion à la lumière du jour.&#0160;» (p. 77)<br /><br /><strong>Grothendieck<br /></strong>Un bel <a href="https://www.larecherche.fr/math%C3%A9matiques-histoire-des-sciences-t%C3%A9moignages/ce-livre-%C3%A9t%C3%A9-une-r%C3%A9v%C3%A9lation-qui-chang%C3%A9-ma-vie">article</a> dans <em>La Recherche</em> à propos de la publication, par Gallimard, de <em>Récoltes et Semailles</em> de Grothendieck, auquel je me suis attaquée sans avoir froid aux yeux. Il est le fait d’une chercheuse en mathématiques, Leila Schneps. <br />Quelques extraits&#0160;: «&#0160;C’est en effet un livre riche, qu’il a rédigé entre 1983 et 1985. Il contient des mathématiques bien entendu, mais pas seulement. Il commence par une introduction qu’il appelle &quot;Promenade à travers une œuvre&quot;, où il décrit globalement, comme &quot;vue du ciel&quot;, la carte de toutes les mathématiques qu’il a faites. Pour les mathématiciens c’est extrêmement intéressant, car beaucoup connaissent un petit bout du travail de Grothendieck, mais dans chaque domaine où il a travaillé, il est considéré comme ayant accompli des avancées majeures. Et cela, sans cette vue d’ensemble, on ne peut pas s’en rendre compte. Après, il y a cette longue partie, qui s’intitule &quot;Fatuité et renouvellement&quot;, que j’ai lu avec beaucoup d’émotion. (...) D’abord, il décrit un monde mathématique révolu&#0160;: cette période de renouvellement des mathématiques, dans les années 1950-1960, où il a été accueilli. À cette époque, il y avait beaucoup moins de mathématiciens que maintenant [quelques centaines contre près de 6000 en France aujourd’hui dans le monde académique, NDLR]. (...) la manière dont il parle de lui-même. Je crois sincèrement qu&#39;aucun mathématicien avant lui n&#39;a jamais abordé ainsi toute la partie du métier qui n&#39;est pas faire des maths. Celle qui consiste à communiquer, à traiter, à comprendre les autres, à ouvrir les portes d’un nouveau monde. Et en même temps, il le fait avec une certaine lucidité sur lui-même, reconnaissant qu’il a pu être très sévère, cherchant à explorer le rôle de l’ego dans tout ça. À l’époque où il régnait sur la géométrie algébrique, il n’avait pas conscience que ses jugements puissent être si durs. En écrivant ce livre, il a reconnu qu’il a pu faire mal, et il le regrette vraiment. Comme si quitter le monde des maths pendant longtemps, et vivre comme il l’a fait, isolé, près de la nature, lui avait permis d’ouvrir son cœur à l’aspect humain des choses.&#0160;»<br />Ce passage aussi sur la peur, qui renvoie à tout ce que résume David Bessis dans son livre <em>Mathematica</em>&#0160;: «&#0160;Le point du livre sur lequel il revient le plus souvent et qui a sans doute eu le plus d’effet sur moi, ce sont ses discussions sur la peur. Pas la peur de quelque chose de violent, mais la peur de l’ego. Il écrit par exemple que quasiment tous les mathématiciens – et il étend cela aux scientifiques – ne sont pas les grands chercheurs qu’ils pourraient être, simplement parce qu’ils sont freinés par la peur de rater. Et la peur de rater, c’est un coup pour l’ego. Ce n&#39;est pas que l&#39;ego veut juste créer une apparence pour que les autres nous admirent&#0160;: il s&#39;agit de nous admirer nous-mêmes. Et c’est un terrible frein à la créativité. Pour Grothendieck, la créativité est naturelle à tout être humain, qui naît avec, mais elle finit quasiment toujours par être bloquée par les peurs de l’ego.&#0160;»<br /><br /><strong>Évariste Gallois, une parenté essentielle<br /></strong>Bel hommage d’Alexandre Grothendieck à Évariste Gallois, dans <em>Récoltes et semailles</em>. «&#0160;Évariste Galois. Dans sa courte et fulgurante vie, je crois discerner l’amorce d’une grande vision – celle justement des ‘épousailles du nombre et de la grandeur’, dans une vision géométrique nouvelle. J’évoque ailleurs dans <em>Récoltes et semailles</em> comment, il y a deux ans, est apparu en moi cette intuition soudaine&#0160;: que dans le travail mathématique qui à ce moment exerçait sur moi la fascination la plus puissante, j’étais en train de ‘reprendre l’héritage de Galois’. (p. 94)<br />Grothendieck parle au sujet de Galois d’une «&#0160;parenté essentielle&#0160;». Il développe l’idée qu’ils sont l’un comme l’autre des marginaux, mais qu’en fait cette parenté est plus profonde&#0160;: «&#0160;Mais au-delà de ces différences accidentelles, je crois discerner à cette ‘marginalité’ une cause commune, que je sens essentielle. Cette cause, je ne la vois pas dans des circonstances historiques, ni dans des particularités de ‘tempérament’ ou de ‘caractère’ (lesquels sont sans doute aussi différents de lui à moi qu’ils peuvent l’être d’une personne à une autre), et encore moins certes au niveau des ‘dons’ (visiblement prodigieux chez Galois, et comparativement modestes chez moi). S’il y a bien une ‘parenté essentielle’, je la vois à un niveau bien plus humble, bien plus élémentaire. (...) Le lien que je veux dire est celui d’une certaine ‘naïveté’, ou d’une ‘innocence’. (...) Elle s’exprime par une propension (souvent peu appréciée par l’entourage) à regarder les choses par ses propres yeux, plutôt qu’à travers des lunettes brevetées, gracieusement offertes par quelque groupe humain plus ou moins vaste, investi d’autorité pour une raison ou une autre. Cette ‘propension’, ou cette attitude intérieure, n’est pas le privilège d’une maturité, mais bien celui de l’enfance. C’est un don reçu en naissant, en même temps que la vie – un don humble et redoutable. Un don souvent enfoui profond, que certains ont su conserver tant soit peu, ou retrouver peut-être… On peut l’appeler aussi le don de solitude.&#0160;» (p.96)<br /><br /><strong>Un modèle mathématique pour exprimer toute la réalité physique<br /></strong>Grothendieck pose une importante question&#0160;: «&#0160;Depuis les succès de la théorie newtonienne, c’est devenu un axiome tacite du physicien qu’il existe un modèle mathématique (voire même, un modèle unique, ou ‘le modèle’ pour exprimer la réalité physique de façon parfaite, sans ‘décollement’ ni bavure. Ce consensus, qui fait loi depuis plus de deux siècles, est comme une sorte de vestige fossile de la vivante vision d’un Pythagore que ‘Tout est nombre’. Peut-être est-ce là le nouveau ‘cercle invisible’, qui a remplacé les anciens cercles métaphysiques pour limiter l’Univers du physicien (...) Pour peu qu’on veuille bien s’y arrêter ne fût-ce qu’un instant, il est bien clair pourtant que la validité de ce consensus-là n’a rien d’évident. Il y a même des raisons philosophiques très sérieuses, qui conduisent à le mettre en doute a priori, ou du moins, à prévoir à sa validité des limites très strictes. Ce serait le moment ou jamais de soumettre cet axiome à une critique serrée, et peut-être même, de ‘démontrer’, au-delà de tout doute possible, qu’il n’est pas fondé&#0160;: qu’il n’existe pas de modèle mathématique rigoureux unique, rendant compte de l’ensemble des phénomènes dits ‘physiques’ répertoriés jusqu’à présent. Une fois cernée de façon satisfaisante la notion même de ‘modèle mathématique ‘ et celle de la ‘validité’ d’un tel modèle (...) la question d’une ‘théorie unitaire’ ou tout au moins celle d’un ‘modèle optimum’ (en un sens à préciser) se trouvera enfin clairement posée. En même temps, on aura sans doute une idée plus claire aussi du degré d’arbitraire qui est attaché (par nécessité, peut-être) au choix d’un tel modèle.&#0160;» (note 71, p. 96))<br />→ degré d’arbitraire (j’ai failli écrire d’arbri-taire, les mots abri et taire errant ici), ou simplement reconduction d’une idée générale en remplacement de celle de Dieu&#0160;? <br />Grothendieck&#0160;: «&#0160;je prévois que le renouvellement attendu (s’il doit encore venir…) viendra plutôt d’un mathématicien dans l’âme, bien informé des grands problèmes de la physique, que d’un physicien. Mais surtout, il y faudra un homme ayant l’ ‘ouverture philosophique’ pour saisir le nœud du problème. Celui-ci n’est nullement de nature technique, mais bien un problème fondamental de ‘philosophie de la nature’&#0160;» (ibid.).<br /><br /><strong>Comme un sommaire<br /></strong>Dans une «&#0160;lettre&#0160;» à un destinataire qui ne me semble pas précisé, Grothendieck explicite un peu ce qu’est le livre <em>Récoltes et semailles</em>&#0160;: «&#0160;Il y a beaucoup de choses dans <em>Récoltes et semailles</em>, et les uns et les autres y verront sans doute beaucoup de choses différentes&#0160;: un <strong>voyage</strong> à la découverte d’un passé&#0160;; une <strong>méditation</strong> sur l’existence&#0160;; un <strong>tableau de</strong> <strong>mœurs</strong> d’un milieu et d’une époque (ou le tableau du glissement insidieux et implacable d’une époque à une autre…)&#0160;; une <strong>enquête</strong> (quasiment policière par moments, et en d’autres frisant le roman de cape et d’épée dans les bas-fonds de la mégapolis mathématique…)&#0160;; une vaste <strong>divagation mathématique</strong> ( qui en sèmera plus d’un…)&#0160;; un traité pratique de psychanalyse appliquée (ou, au choix, un livre de’&#0160;<strong>psychanalyse-fiction’</strong>)&#0160;; un panégyrique de la <strong>connaissance de soi</strong>&#0160;; ‘Mes <strong>confession</strong>s’&#0160;; un <strong>journal</strong> intime&#0160;; une psychologie de la <strong>découverte</strong> et de la <strong>création</strong>&#0160;; un <strong>réquisitoire</strong> (impitoyable, comme il se doit…), voire un <strong>règlement de comptes</strong> dans ‘le beau monde mathématique’ (et sans faire de cadeaux…). (p.99). <br /><br /><strong>Comme un bilan<br /></strong>Plus pour laisser ici une trace (car bien entendu je ne comprends pas vraiment de quoi il s’agit&#0160;!)&#0160;: «&#0160;Dans ces quinze ans de travail mathématique intense, avait éclos, mûri et grandi en moi une vaste <strong>vision unificatrice</strong>, s’incarnant en quelques idées-force très simples. La vision était celle d’une ‘géométrie arithmétique’, synthèse de la topologie, de la géométrie (algébrique et analytique), et de l’arithmétique, dont j’ai trouvé un premier embryon dans les conjectures de Weil. C’est elle qui a été ma principale source d’inspiration en ces années, qui pour moi sont celles surtout où j’ai dégagé les idées maîtresses de cette géométrie nouvelle, et où j’ai façonné quelques-uns de ces principaux outils.&#0160;» (p. 121) (...) <br />Puis s’interrogeant sur ce qu’est devenue son œuvre, après qu’il a quitté le monde mathématique, à l’âge de 42 ans et qu’il s’est retiré&#0160;! «&#0160;L’essentiel avait disparu – une <strong>unité</strong> qui donnait leur sens aux tâches partielles, et une <strong>chaleur</strong> aussi, je crois. Il restait un éparpillement de tâches détachées d’un tout, chacun dans son coin couvant son petit magot, ou le faisant fructifier tant bien que mal.&#0160;» (p. 106)<br /><br /><strong>Un lien profond<br /></strong>et comment ne pas le suivre (en prendre aussi pour son grade, voir là un chantier à travailler) quand il souligne, après s’être longuement arrêté sur la façon dont son travail et sa personne furent ‘enterrées’: «&#0160;le lien profond et évident entre le <strong>respect </strong>de la <strong>personne</strong>, et celui des règles éthiques élémentaires d’un art ou d’une science, qui font de son exercice autre chose qu’une ‘foire d’empoigne’, et de l’ensemble de ceux qui sont connus pour y exceller et qui y donnent le ton, autre chose qu’une ‘mafia’ sans scrupules.&#0160;» (p. 123)<br />Un peu plus loin, relevé encore car je crois que cela correspond à bien des caractéristiques de l’époque contemporaine et «&#0160;colle&#0160;» un peu trop admirablement à l’étude de maints milieux constitués (je pense forcément au milieu littéraire&#0160;! pour ne pas dire au petit monde poétique&#0160;!)&#0160;! «&#0160;Si j’essaie, en une seule formule lapidaire, de faire le bilan de ce que m’a enseigné <em>Récoltes et semailles</em> au sujet d’un certain monde qui fut le mien, un monde auquel je m’étais identifié pendant plus de vingt ans de ma vie, je dirais&#0160;: c’est un monde qui a perdu le respect.&#0160;» (p. 123)<br />Il en va au demeurant selon lui du mépris des «&#0160;processus créateurs les plus délicats, de tout ce qui est <strong>inspiration</strong>, <strong>rêve</strong>, <strong>vision</strong> (si puissantes et si fertiles soient-elles), et même (à la limite) de toute idée, si clairement conçue et formulée soit-elle&#0160;: de tout ce qui n’est écrit et <strong>publié</strong> noir sur blanc, sous forme d’énoncés purs et durs, répertoriables et répertoriés, mûrs pour les ‘banques de données’ engouffrées dans les inépuisables mémoires de nos mégaordinateurs.&#0160;» (p. 121)<br />→ André Hirt à qui j’envoie presqu’en temps réel ces relevés de lecture de <em>Récoltes et Semailles</em> souligne à quel point Grothendieck est un grand écrivain&#0160;! Qu’il a raison&#0160;! <br /><br /><strong>Le travail intérieur<br /></strong>Grothendieck encore&#0160;: «&#0160;il m’a fallu surmonter des résistances intérieures considérables, ou plutôt les faire se résorber par un travail patient, méticuleux et tenace, pour parvenir à me séparer de certaines images familières, solidement assises, d’une inertie considérable, qui depuis des décennies avaient pris chez moi (comme chez tout le monde, et chez toi aussi, sûrement) la place d’une perception directe et nuancée de la réalité&#0160;» (p. 131)<br />Et même s’il parle ici de sa prise de conscience de ce qui se passait, véritablement, dans le marigot des mathématiciens, il me semble que cette remarque vaut de manière beaucoup plus large. Qu’il faut, dans maints domaines, repérer puis essayer de se débarrasser d’images familières. D’acquis gobés tout crus sans les examiner. Immense tâche, qui requiert, oui, un travail patient méticuleux et tenace (comme celui de Descartes si bien analysé par David Bessis, dans <em>Mathematica</em>, le livre qui m’a amenée vers Grothendieck). <br /><br /><strong>Idées toutes faites<br /></strong>Et si encore une fois dans tout ce passage, il s’agit surtout de la perte d’illusions, je crois qu’on peut l’entendre aussi plus largement&#0160;: «&#0160;C’est sans amertume et sans regret que je vois se détacher de moi une à une, comme autant de poids encombrants voire écrasants, ces idées toutes faites qui m’avaient été ‘chères’, par vieille habitude et parce qu’elles étaient par là ‘depuis toujours’. Elles étaient devenues, c’est sûr, comme une seconde nature. Mais cette ‘seconde nature’ n’est pas ‘moi’. De m’en séparer morceau par morceau n’est pas un déchirement ni même une frustration, de celui qui se verrait dépouillé de choses qui ont pour lui du prix. Le ‘dépouillement’ dont je parle vient comme la récompense et le fruit d’un travail. Son signe est un soulagement immédiat et bienfaisant, une <strong>libération</strong> bienvenue.&#0160;» (p. 134)<br /><br /><strong>La pensée&#0160;? <br /></strong>Ce qui est intéressant dans le livre et dans l’histoire de David Bessis c’est qu’il a fini par quitter le monde de la recherche mathématique pour fonder une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle. Il bat en brèche les comparaisons du travail du cerveau avec un ordinateur mais il dit en revanche avoir beaucoup appris du <em>deep learning</em>, ces méthodes par lesquelles on apprend à un ordinateur sinon à penser du moins à produire des contenus déjà très élaborés sur le plan de la structure et dans l’adéquation au problème posé. Il avait d’ailleurs posé que «&#0160;Plutôt que de se représenter le cerveau comme un système de calcul, il est beaucoup plus éclairant d’y voir un système perceptif. Notre cerveau est l’organe grâce auquel nous percevons le monde.&#0160;» (p. 300)<br />«&#0160;Les mécanismes de notre intelligence sont impossibles à comprendre tant qu’on cherche à la localiser dans un endroit précis de notre cerveau. L’intelligence est ce qu’on appelle une propriété émergente&#0160;: individuellement, nos neurones sont primitifs et bornés mais collectivement, les assemblages de grandes quantités de neurones font ‘émerger’ des comportements incroyablement sophistiqués qui ne peuvent pas être attribués à un neurone plus qu’à un autre –&#0160;ce sont ces comportements de grande échelle que nous appelons intelligence.&#0160;» (p. 302)<br /><br /><strong>Petite histoire (importante) de l’IA <br /></strong>«&#0160;Frank Rosenblatt (1928-1971), l’un des pionniers de cette approche, est à l’origine de la première modélisation mathématique et informatique d’un neurone isolé. Restait à modéliser le comportement de réseaux complexes capables de simuler notre capacité de vision. La technologie a piétiné pendant des décennies et a connu plusieurs cycles d’enthousiasme et de désillusion. Trois scientifiques, Geoffrey Hinton, Yann Le Cun et Yoshua Bengio, ont continué d’y croire. L’histoire leur a donné raison. À la fin des années 2000, leurs algorithmes d’’apprentissage profond’ avaient tellement progressé qu’ils devenaient capables de résoudre des problèmes avancés de reconnaissance d’images tels que la détection de la présence d’éléphants.&#0160;»<br />Et David Bessis de poursuivre&#0160;: «&#0160;Vers 2010, quand j’ai commencé à me familiariser avec ces algorithmes, j’ai été enthousiasmé d’y découvrir une manière de décrire le processus de compréhension qui, pour la première fois, était compatible avec ce que je ressentais. La plasticité mentale, l’inévitable ambiguïté du langage humain, le rôle du temps et du tâtonnement dans le travail de clarification, l’impression d’évidence qui se dégage après coup&#0160;: ces phénomènes puissants et mystérieux qui m’avaient intrigué depuis si longtemps et dont j’ai fait le récit depuis le début ce livre devenaient d’un seul coup tangibles et concrets.&#0160;» (p. 303)<br /><br /><strong>Une clé<br /></strong>À la fin de son livre, David Bessis redonne ce conseil important&#0160;: «&#0160;la clé est de se forcer à imaginer les choses <em>alors même que nous ne les comprenons</em> <em>pas encore</em>, ce que très peu de gens s’autorisent à faire. Oui, prêter attention aux petits détails qui nous troublent est d’une importance capitale.&#0160;» (p. 329) Et encore&#0160;: «&#0160;La clé de toute cette affaire, c’est manifestement notre imagination. Nous nous méprenons depuis des millénaires sur sa nature et son rôle et, par conséquent, nous sommes incapables de véritablement la prendre au sérieux. L’imagination n’est pas une activité parasite qu’il faudrait réprimer, (...) Elle est au contraire l’activité centrale qui rend possible notre développement intellectuel.&#0160;» (p. 329)<br />Car «&#0160;L’une des grandes leçons de mon aventure, c’est que c’est seulement en faisant face à notre impression de ne rien comprendre que nous avons une chance de finir par comprendre. Il semblerait que ce soit cette perplexité-là qui mobilise le mieux nos facultés naturelles d’apprentissage.&#0160;» (p. 334)<br />Et cela si précieux pour moi&#0160;: «&#0160;je sais maintenant que ma sensibilité et ma naïveté sont mes plus puissantes armes intellectuelles.&#0160;» (p. 345)<br /><br /><strong>Poivre<br /></strong>s’agacer de cette vogue du mot <em>story</em>, alors que l’on dispose de deux mots beaux et simples «&#0160;histoire&#0160;» «&#0160; récit&#0160;» – s’étonner qu’un <a href="https://www.franceculture.fr/emissions/l-invite-e-des-matins/l-invite-des-matins-du-jeudi-10-fevrier-2022">journaliste de France Culture</a> assimile «&#0160;passionnant&#0160;» et «&#0160;divertissant&#0160;» à propos de la présentation de l’actualité (à 2’09). <br />L’actualité est une sélection<br />Importante remarque de Luc Boltanski dans cette émission, même si je me doute que ce n’est pas un scoop mais c’est important d’avoir cela en tête. L’actualité qui est proposée par les média est une sélection dans le tohu-bohu du monde, au sein des millions de millions d’évènements qui se passent à chaque seconde. <br /><em>Poezibao</em> choisit dans les milliers d’évènements concernant la poésie en France certains livres, certains auteurs, certains faits. Cela s’appelle une ligne éditoriale. Mais <em>Poezibao</em> n’est pas un organisme public, n’a aucune existence juridique et n’est subventionné par personne et ne l’a jamais été. Donc me semble-t-il est libre de sa ligne éditoriale. Et de l’évolution de celle-ci au fil du temps. <br /><br /><strong>Des manières d’un milieu<br /></strong>Voilà ce qu’écrit Grothendieck, parlant de certains collègues et d’une certaine mode qui fait que depuis son départ certains, «&#0160;d’un monde qui nous fut commun, affectent de regarder de haut ce qu’ils appellent aimablement des ‘grothendieckeries’&#0160;» (p. 174)<br />Mais il ajoute&#0160;: «&#0160;Quant aux textes de ma plume qu’une vision et une passion animent, ils ne sont pas pour ceux qu’une mode maintient et justifie dans une suffisance, les rendant insensibles aux choses qui m’enchantent. Si j’écris pour d’autres que pour moi-même, c’est pour ceux qui ne trouvent pas leur temps et leur personne trop précieux pour poursuivre sans jamais se lasser les choses évidentes que personne ne daigne voir, et pour se réjouir de l’intime beauté de chacune des choses découvertes, la distinguant de toute autre qui nous était connue dans sa propre beauté.&#0160;»<br /><br /><strong>La découverte et l’enfant<br /></strong>«&#0160;La découverte est le privilège de l’enfant. C’est du petit enfant que je veux parler, l’enfant qui n’a pas peur encore de se tromper, d’avoir l’air idiot, de ne pas faire sérieux, de ne pas faire comme tout le monde. Il n’a pas peur non plus que les choses qu’il regarde aient le mauvais goût d’être différentes de ce qu’il attend d’elles, de ce qu’elles devraient être, ou plutôt&#0160;: de ce qu’il est bien entendu qu’elles <strong>sont.</strong> Il ignore les consensus muets et sans failles qui font partie de l’air que nous respirons – celui de tous les gens sensés et bien connus comme tels. Dieu sait s’il y en a eu, des gens sensés et bien connus comme tels, depuis la nuit des âges&#0160;! Nos esprits sont saturés d’un ‘ savoir’ hétéroclite, enchevêtrement de peurs et de paresses, de fringales et d’interdits&#0160;; d’informations à tout venant et d’explications pousse-bouton – espace clos où viennent s’entasser informations, fringales et peurs sans que jamais ne s’y engouffre le vent du large. Exception faite d’un savoir-faire de routine, il semblerait que le rôle principal de ce ‘savoir’ soit d’évacuer une perception vivante, une prise de connaissance des choses de ce monde. Son effet est surtout celui d’une inertie immense, d’un poids souvent écrasant. Le petit enfant découvre le monde comme il respire – le flux et le reflux de sa respiration lui font accueillir le monde en son être délicat, et le font se projeter dans le monde qui l’accueille. L’adulte aussi découvre, en ces rares instants où il a oublié ses peurs et son savoir, quand il regarde les choses ou lui-même avec des yeux grands ouverts, avides de connaître, des yeux neufs – des yeux d’enfant.&#0160;»&#0160;(p. 197)<br />→ encore une fois si Grothendieck parle de la découverte essentiellement dans son domaine, les mathématiques et singulièrement la géométrie, ne peut-on aussi l’entendre pour toute création artistique&#0160;? On pourrait sans doute inclure ces mots dans l’anthologie des Notes sur la création que compile <em>Poezibao</em> au fil du temps&#0160;! <br />Un peu plus loin&#0160;:&#0160;«&#0160;quand je suis curieux d’une chose, mathématique ou autre, je l’<strong>interroge</strong>&#0160;»&#0160;poursuit Grothendieck. Et souvent dit-il, il s’en fait une idée, mais qui peut être fausse. Quelle chance&#0160;!&#0160;:&#0160;«&#0160;<strong>La découverte de l’erreur est un des moments cruciaux, un moment créateur entre tous, dans tout travail de découverte</strong>, qu’il s’agisse d’un travail mathématique, ou d’un travail de découverte de soi. C’est un moment où notre connaissance de la chose sondée soudain se renouvelle. <strong>Craindre l’erreur et craindre la vérité est une seule et même chose.</strong>&#0160;»&#0160;(p. 201)<br /><br /><strong>Interroger les choses passionnément<br /></strong>«&#0160;‘Chercher’ ce n’est ni plus ni moins qu’<strong>interroger</strong> les choses, passionnément – comme un enfant qui <strong>veut savoir</strong> comment lui ou sa petite sœur sont venus au monde. Que chercher et trouver, c’est-à-dire&#0160;: questionner et écouter, est la chose la plus simple, la plus spontanée du monde, dont personne au monde n’a le privilège. C’est un ‘don’ que nous avons tous reçu dès le berceau – fait pour s’exprimer et s’épanouir sous une infinité de visages, d’un moment à l’autre et d’une personne à l’autre…&#0160;» (p. 202)<br />&#0160;<br /><strong>La musique est liquide, c’est pour cela que je l’aime tant<br /></strong>Christophe Tarkos&#0160;: «&#0160;Il existe le liquide du sommeil, le liquide de l’eau, il existe d’autres<br />liquides encore.<br />Le temps se déplace&#0160;» <br />→ La musique est liquide, c’est pour cela que je l’aime tant. <br /><br /><strong>Larmes, pluie, musique, Siegfried<br /></strong>Siegfried Plümper Hüttenbrink retrouve un brouillon à moi adressé et non posté&#0160;: «&#0160;Vous parlez d&#39;un état de ravissement vécu lors d&#39;un récital de Sokolov. Cela m&#39;est arrivé il y a peu alors que j&#39;étais à attendre dans une voiture d&#39;où j&#39;apercevais la file des indésirables, faisant la queue pour se faire tester ou piquer, en vue d&#39;un sauf conduit. Pour n&#39;avoir pas à broyer du noir devant ce cirque qui n&#39;en finit plus, j&#39;ai dû mettre la radio. On entendait dans une piteuse interprétation d&#39;un certain Saraste l&#39;Adagio de la Neuvième de Beethoven, toujours autant plébiscitée pour les fins d&#39;année en Allemagne. L&#39;orchestre était plus que confus. C’est à peine si les sons ne partaient pas en fumée. Bref, une interprétation à vomir et qui ne faisait que contribuer au désarroi et à la sinistrose ambiante, qu&#39;accentuait une file d&#39;attente qui n&#39;en finissait plus devant un centre de dépistage. Tout en m&#39;appliquant&#0160; à écouter cet <em>Adagio</em> qui porte en lui un chant déployé 18 minutes durant en basse continue, et qui n&#39;est pas sans annoncer par endroits les effluves sonores mahlériennes, j&#39;eus cette sensation d&#39;apesanteur que peut procurer une écoute flottante, à perte d&#39;ouïe. Si bien qu&#39;un état de ravissement lacrymal ne tarda pas à survenir. En plein marasme, une joie inouïe à entendre et saisir quelque chose comme une matière céleste en formation et qui me devenait audible. C&#39;est un peu idiot de la définir de ‘céleste’, tout comme de parler d&#39;une musique des sphères. Toujours est-il que l’état de soudain ravissement eut lieu avec ces effluves sonores de <em>l&#39;Adagio</em> qui semblaient comme s&#39;infuser dans un ciel pluvieux et morose, et avec lequel mes larmes s&#39;égouttaient sur mes joues. Sur la radio, ce ne fut que l&#39;<em>Adagio</em> de la Neuvième qui fut retransmis. Dans une piteuse interprétation, mais qui me fit toucher au ciel, à cette matière céleste qu&#39;est la pluie, alors que j&#39;étais plongé dans le marasme ambiant à la vue d&#39;une file d&#39;attente où tout un chacun, muselé, n&#39;était plus que l&#39;ombre de lui-même. Si j&#39;essaye aujourd&#39;hui de m&#39;expliquer la nature de ce ravissement auditif, j&#39;imagine qu&#39;il est aussi en partie dû à la soudaine rencontre de mes larmes avec les gouttes d&#39;eau qui ne cessaient de tomber.&#0160;» <br /><br /><strong>Du rêve<br /></strong>Grothendieck insiste beaucoup sur l’importance du rêve et notamment dans le domaine mathématique aussi étrange que cela puisse paraître. «&#0160;Si j’ai laissé entendre tantôt que le rêve était souvent réticent à prendre forme, il s’agit là d’une apparence, qui ne touche pas vraiment au fond des choses. La ‘réticence’ viendrait plutôt de notre esprit à l’état de veille, dans son ‘assiette’ ordinaire – et encore, le terme ‘réticence’ est-il un euphémisme&#0160;! Il s’agirait plutôt d’une méfiance profonde, qui recouvre une peur ancestrale – la <strong>peur de connaître</strong>. Parlant du rêve au sens propre du terme, cette peur est d’autant plus agissante, elle fait un écran d’autant plus efficace, que le message du rêve nous touche de plus près, qu’il est lourd de la menace d’une transformation profonde de notre personne, si d’aventure il venait à être entendu.&#0160;» (p. 210)<br />Et concernant plus précisément ce qu’il appelle le rêve mathématique&#0160;: «&#0160;ce n’est certes pas que le rêve mathématique n’existerait pas ou n’existerait plus – notre science alors serait devenue stérile, ce qui n’est nullement le cas, sûrement la raison de cette absence apparente, de cette conspiration du silence, est liée de très près à cet autre consensus -– celui d’effacer soigneusement toute trace et toute mention du travail par quoi se fait la découverte et se renouvelle notre connaissance du monde. Ou plutôt, <strong>c’est un seul et même silence qui entoure et le rêve, et le travail qu’il suscite, inspire et nourrit</strong>.&#0160;» (p. 211)<br />Car, ajoute-t-il encore «&#0160;je sais bien aussi, par une expérience qui ne s’est pas démentie depuis mes premières et juvéniles amours avec la mathématique, ceci&#0160;: dans le déploiement d’une vision vaste ou profonde des choses mathématiques, c’est ce déploiement d’une vision et d’une compréhension, cette pénétration progressive, qui constamment <strong>précède</strong> la démonstration, qui la rend possible et lui donne son sens. Quand une situation, de la plus humble à la plus vaste, a été comprise dans ses aspects essentiels, la démonstration de ce qui est compris (et du reste) tombe comme un fruit mûr à point.&#0160;» (e. p. 218)<br /><br /><strong>Le monde mathématique<br /></strong>Formidable description d’un monde, ici le mathématique, mais cela vaudrait aussi bien pour le littéraire&#0160;: «&#0160;Tout un monde complexe, avec ses sociétés savantes, ses périodiques, ses rencontres, colloques, congrès, ses prima donna et ses tâcherons, sa structure de pouvoir, ses éminences grises, et la masse non moins grise des taillables et corvéables, en mal de thèse ou d’articles, et de ceux aussi, plus rares, qui sont riches en moyens et en idées et se heurtent aux portes closes, désespérant de trouver l’appui d’un de ces hommes puissants, pressés et craints qui disposent de ce pouvoir magique&#0160;: faire publier un article…&#0160;» (p. 219)<br />Dans un premier temps, tout semble idyllique dans ce monde au jeune homme. Il est bien accueilli, il est soutenu, écouté. Ce n’est que progressivement qu’il va prendre conscience de la crainte qui sévit dans le monde mathématique, découvrir le mépris qui y règne, puis ensuite l’extension exponentielle de ce monde du mépris, à partir des années 60. <br />Et cette terrible prise de conscience, bien plus tardive et qui introduit l’idée de méditation&#0160;: «&#0160;Dans une méditation d’il y a moins de cinq ans, j’ai d’ailleurs fini par me rendre compte que cette idéologie du ‘nous, les grands et nobles esprits…’, sous une forme particulièrement extrême et virulente, avait sévi en ma mère depuis son enfance, et dominé sa relation aux autres, qu’elle se plaisait à regarder du haut de sa grandeur avec une commisération souvent dédaigneuse, voire méprisante.&#0160;» (p. 233)<br />A parti de ces constats, Grothendieck a l’immense honnêteté de reconnaître que lui-même a exercé le mépris, quand il était au fait de sa notoriété. «&#0160;Un vent du mépris s’est levé je ne saurais dire quand, et souffle dans ce monde qui m’avait été cher. Il souffle, sans se soucier du ‘mérite’ ou ‘démérite’, brûlant par son haleine les humbles vocations comme les plus belles passions.&#0160;» (p. 239). Et cette merveille d’humanité&#0160;: «&#0160;Je ne songe pas, je ne songerai plus à m’indigner d’un vent qui souffle, alors que j’ai vu clairement que je ne suis pas étranger à ce vent, comme une fatuité en moi aurait bien voulu me le faire croire. Et alors même que j’y aurais été étranger, mon indignation aurait été une offrande bien dérisoire à ceux qui sont humiliés comme à ceux qui humilient, et que j’ai aimés les uns comme les autres.&#0160;» (p. 240)<br />C’est vraiment un étonnant livre que celui-là, toute une expérience humaine relatée avec tant d’intelligence et sans fards. <br /><br /><strong>Dans la récolte même amère<br /></strong>«&#0160;Et il n’y a amertume ni résignation en moi, ni apitoiement, en parlant des semailles et de la récolte. Car j’ai appris que dans la récolte même amère, il y a une chair substantielle dont il ne tient qu’à nous de nous nourrir. Quand cette substance est mangée et qu’elle est devenue part de notre chair, l’amertume a disparu, qui n’était que le signe de notre résistance devant une nourriture à nous destinée.&#0160;» (p. 240))<br /><br /><strong>Fugue<br /></strong>Le thème de la fugue qui revient, c’est la conscience qui dit je suis là, je tiens, je peux même me développer. <br /><br /><strong>Le mainstream critique<br /></strong>Un ami cher me dit tout le bien qu’il pense du livre de Pascal Quignard, <em>L’Amour la mer</em>, admiration que je partage entièrement. Je lui réponds&#0160;: «&#0160;c’est en effet un livre magnifique qui n’a pas à mon sens la réception qu’il mériterait. Mais n’est-ce pas au fond bon signe&#0160;? Je ne crois pas que le mainstream critique soit capable de détecter un vrai grand livre.&#0160;» <br /><br /><strong>Flotoir<br /></strong>J’ai repris la révision d’un ancien <em>Flotoir</em>, le 2006, après m’être aperçue par hasard que les fichiers de cette années étaient en désordre. Je termine janvier 2006, j’y ai retrouvé bien des pistes suivies, quelquefois abandonnées, des amis dont certains morts (Claude Vigée, Geneviève Pastre). Sous la plume de Geneviève Pastre, je lis ces mots qui entrent en phase avec ce qu’écrivent à la fois Alexandre Grothendieck et David Bessis&#0160;: « Je cherchais mon propre fil philosophique envers et contre tout et tous. Il n&#39;y a qu&#39;une manière de trouver sa philosophie, c&#39;est de prendre tout son temps, de ne prendre aucun chemin de traverse pour aller plus vite, de ne pas prendre le boulevard bien balisé, de savoir douter, à tous les niveaux et de bien vérifier l&#39;assise de ce qu&#39;on est en train de pressentir, de refuser l&#39;a peu-près et bien entendu d&#39;ignorer totalement tout esprit de compétition.&#0160;» (In <em>Une femme en apesanteur</em>, éditions Balland, 2002). Que je peux compléter par cette autre citation du même livre&#0160;: «&#0160;Faire prendre conscience à tout un chacun qu&#39;il a un bien précieux. C&#39;est son esprit critique. Sa capacité de douter, de se poser des questions, sans avoir peur des conséquences.&#0160;» (p. 112) <br />Cela encore, à faire revivre en soi&#0160;: « Il faut rendre l&#39;esprit actif, apte à d&#39;autres types de raisonnement et au doute, au doute joyeux et critique. Être dérouté au sens étymologique est le meilleur chemin pour un soi-même revivifié, renouvelé&#0160;» (285) <br />→ extraordinaire vitalité et jeunesse, jusqu’à la fin, de Geneviève Pastre. Relisant les extraits de ses livres ou de ses paroles notés en 2006, dans ce même <em>Flotoir</em>, je me dis qu’elle me/nous manque cruellement en ces temps souvent si bornés. <br /><br /><strong>Tristan Murail<br /></strong>C’est avec le plus grand intérêt que j’ai écouté cette série de cinq «&#0160;grands entretiens&#0160;» de France Musique avec le compositeur contemporain Tristan Murail. Attirée par sa voix, superbe. Mais aussi par la plupart des extraits de sa musique donnés au fil de ces cinq fois vingt-cinq minutes. Beaucoup de choses à explorer. J’ai noté son expérience américaine, une grande douzaine d’année à enseigner à l’université Columbia de New York, vivant d’abord avec sa famille sur le campus puis au nord, au pied des Appalaches, à la campagne, ce qui a suscité maints souvenirs de Nouvelle-Angleterre et de nos voyages dans toute cette région. Y compris les biches venant dans le jardin la nuit&#0160;! Évocation superbe d’un lac, de la pluie sur le lac...&#0160;; avec en surimpression un disque d’ambiance musicale, pluie sur un lac, grondement lointain de tonnerre et cri du plongeon arctique, alors même que j’ai vu quelques instants d’un très beau reportage sur l’île allemande d’Heligoland et le travail, là-haut, des ornithologues. J’avais remarqué qu’il y avait très peu de voix dans la musique de Murail, impression confirmée par une des dernières questions de l’excellente Corinne Schneider. Trop difficile répond Tristan Murail, comme le Quatuor à cordes qu’il vient juste d’aborder (il est né en 1947). Et je dois dire que je n’ai pas été emballée du tout par cette œuvre pour voix, clarinette, violon, etc. pourtant sur des sonnets de Pétrarque que j’aime tant&#0160;! <br /><br /><strong>Toute une chaîne<br /></strong>A environ 16’ de l’entretien n° 4, Tristan Murail décrit une sorte de chaîne qui va de la conception à la perception. Il y a d’abord l’impression ou le désir d’expression du compositeur, avec des structures formelles, des sons imaginés&#0160;; puis avec dit-il des approximations nombreuses et toutes sortes de petites trahisons par rapport à cette idée initiale, la transcription en sons électroniques ou notes sur le papier&#0160;; puis le jeu des interprètes&#0160;; puis l’acoustique du lieu où la pièce est jouée qui peut lui être favorable ou non&#0160;; puis les organes de la perception, avec leurs distorsions propres&#0160;; puis l’interprétation des perceptions par le cerveau (psycho-acoustique) et enfin la cognition&#0160;: toute une chaîne très complexe dans laquelle il s’efforce de comprendre et réduire toutes les distorsions qui peuvent se produire. <br />Et ce n’est pas un hasard (ni un hasard que cette musique m’attire), Murail parle aussi des théories du chaos et des fractales. Une de ses pièces s’appelle les attracteurs étranges&#0160;!<br />«&#0160;Parfois, un simple intervalle de deux notes peut être d’un effet beaucoup plus prodigieux qu’une architecture complexe, donnant lieu à des pages d’analyse. Il est beaucoup plus difficile pour le compositeur d’analyser, d’évaluer pourquoi tel objet musical, très simple, va produire tel effet à un moment donné. Or c’est là que tout réside en réalité.&#0160;» (Tristan Murail pour le site web Accents 2006)<br />Bel article dans <em>les Échos</em>, à l’occasion du festival Présences de Radio France qui met Murail à l’honneur&#0160;: «&#0160;Fils de poète, baigné de littérature dès son enfance, Tristan Murail se méfie pourtant des mots. Il préfère lire la poésie que de l&#39;entendre chantée car elle perd trop souvent son intelligibilité et son sens. Quant à l&#39;opéra, que tant de compositeurs considèrent comme la reconnaissance ultime, il n&#39;y songe pas&#0160;: ‘Cela ne me correspond pas.’ Cet orchestrateur fantastique dont la musique coule comme l&#39;eau la plus limpide et flotte comme l&#39;air le plus éther, préfère mener l&#39;auditeur vers des voyages imprévisibles, des terres inconnues comme dans <em>L&#39;Esprit des dunes</em> pour instruments et sons de synthèse, intégrant des sonorités de trompe, de guimbarde et de chant diphonique mongol.&#0160;»<br />Peu de voix, pas d’opéra, je suis vraiment «&#0160;sur zone&#0160;» avec ce compositeur et je m’étonne moins de cette attraction immédiate qu’exerce sa musique. Il ne me reste plus qu’à la découvrir mieux.&#0160; <br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-03-16T17:12:19+01:00 ‘Je pars en te laissant des devoirs de vacance.’ https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/02/je-pars-en-te-laissant-des-devoirs-de-vacance.html Extraits du Flotoir du 2 janvier au 2 février 2022 Image : encre de Chine, ©florence trocmé Ce texte est aussi proposé ici au format PDF à ouvrir d’un d'un simple clic sur ce lien.. Laurent Margantin et ses erres Toujours de fructueux échanges aussi avec Laurent Margantin dont j’ai lu d’une traite le très beau Erres, livre dont les poèmes datent de différentes époques, axé principalement sur les voyages, les paysages, les lieux, ceux de l’enfance (Morvan, Vosges), ceux de la jeunesse (Allemagne & Tübingen) avec les voyages (Mexique, Iles Lofoten). Une vraie réflexion poétique où l’on sent passer... <p>&#0160;</p> <p><a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942f9700e1200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir janvier 3" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e202942f9700e1200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e202942f9700e1200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir janvier 3" /></a></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><br />Extraits du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/">Flotoir</a> du 2 janvier au 2 février 2022<br />Image : encre de Chine, ©florence trocmé<br />Ce texte est aussi proposé ici au format PDF à ouvrir d’un <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202942f9700f7200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/extraits-du-flotoir-du-2-janvier-au-2-f%C3%A9vrier-2022.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span>. <br /><br /><strong>Laurent Margantin et ses erres<br /></strong>Toujours de fructueux échanges aussi avec Laurent Margantin dont j’ai lu d’une traite le très beau <em>Erres</em>, livre dont les poèmes datent de différentes époques, axé principalement sur les voyages, les paysages, les lieux, ceux de l’enfance (Morvan, Vosges), ceux de la jeunesse (Allemagne &amp; Tübingen) avec les voyages (Mexique, Iles Lofoten). Une vraie réflexion poétique où l’on sent passer les présences de Peter Handke (pages magnifiques sur l’Oise et Conflans), voire de Kenneth White, où l’on croise Van Gogh et Nietzsche et bien d’autres, nommés ou en «&#0160;bruit de fond de l’univers margantinien&#0160;». (<em>Erres</em>, éditions Tarmac). <br /><br /><strong>Michèle Métail<br /></strong>Je trouve dans <em>Madame tout le monde</em>, l’anthologie composée par Marie de Quatrebarbes pour le Corridor bleu un bel entretien mené par Emmanuèle Jawad avec Michèle Métail. <br />Michèle Métail&#0160;: «&#0160;La question de la forme est très importante dans mon travail. Elle est indissociable du contenu car elle est par elle-même signifiante. Plusieurs années sont parfois nécessaires avant de trouver la forme juste qui déclenche l&#39;écriture du texte. Ce fut le cas avec <em>La route de Cinq pieds</em>, journal de mes voyages en Chine, qui fit l&#39;objet de plusieurs versions, dont de la prose. Au final ce long poème est écrit en vers de cinq syllabes, une métrique de la poésie chinoise classique que j&#39;ai souvent traduite. Cette métrique permettait de rendre le caractère heurté des images qui se télescopaient durant les longs trajets à travers le pays. Quelque chose d&#39;analogue s&#39;est produit avec la découverte de la ville de Berlin, d&#39;abord photographiée dans les reflets visibles sur les parois vitrées des immeubles modernes. Les <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2019/11/anthologie-permanente-mich%C3%A8le-m%C3%A9tail-berlin-trois-vues-rues.html">poèmes</a> qui dialoguent avec les images reprennent le format photo des tirages&#0160;: 10 x 15, transposé en dix vers de quinze lettres chacun. Cette mesure impose une syntaxe particulière avec ruptures, cassures, de même que la ville voit ses lignes continues brisées, déformées dans les reflets. Dans ces deux cas, la forme, parfois contraignante, permet d&#39;inventer sa langue propre.&#0160;» (p. 222)<br /><br /><strong>Langue et musique électro-acoustique<br /></strong>Belle question d’Emmanuèle Jawad&#0160;: «&#0160;Les langues étrangères ont une fonction essentielle dans votre travail. La langue allemande et en particulier une enseigne en langue allemande est à l&#39;origine de <em>Compléments de noms</em>. On y note d&#39;ailleurs une séquence en langue allemande. D&#39;autre part, la musique électroacoustique occupe aussi un rôle déterminant.&#0160;» <br />Magnifique réponse de Michèle Métail qui me comble&#0160;: «&#0160;L&#39;influence de la musique électroacoustique est fondatrice. À Vienne je l’étudiais à la Hochschule für Musik alors même que j’alignais mes premiers compléments de noms. Ma méthode de travail est très proche de celle d&#39;un compositeur ou de celle d&#39;un documentariste&#0160;: rassembler des rushes à partir desquels une construction peut s&#39;ébaucher. Dans <em>Compléments de noms,</em> ce peut être un corpus de substantifs issus d&#39;un dialecte, d&#39;une langue technique, ancienne ou inventée, et qui seront ensuite introduits dans le cours du texte. Ce sont aussi les longues listes de termes portant sur une partie du corps pour les <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2019/03/anthologie-permanente-mich%C3%A8le-m%C3%A9tail-portraits-robots.html"><em>Portraits-Robots</em></a>, qu&#39;il suffit d&#39;assembler selon un critère donné. À l&#39;époque en composition électroacoustique, on coupait dans la bande magnétique pour isoler des fragments que l&#39;on assemblait ou mixait entre eux. Quant au goût des langues, il a sans doute affaire avec la sonorité, le rythme et n&#39;est donc pas éloigné de la musique. Le langage nous est inculqué par l&#39;oralité, le désir d&#39;explorer tous les substantifs dans <em>Compléments de noms</em> traduit aussi cette jubilation à passer en bouche les mots existants, à les prononcer au moins une fois dans sa vie. Les langues, au même titre que les villes, sont des constructions humaines fascinantes. Entrer dans une langue étrangère, c&#39;est pénétrer dans une mégalopole avec ses réseaux, ses correspondances, ses dédales, ses particularités. Dans <em>Compléments de noms,</em> le passage d&#39;une langue à l&#39;autre se caractérise par un changement de timbre, par la prédominance d&#39;une coloration due par exemple aux voyelles (italien) ou aux consonnes (allemand). L&#39;accumulation exacerbée d&#39;un phénomène sonore déclenche une autre perception de la langue, ce qui est proche d&#39;une orchestration musicale.&#0160;» (p. 223) <br /><br /><strong>Nombreuses techniques<br /></strong>Une autre remarque intéressante d’Emmanuèle Jawad&#0160;: «&#0160;De nombreuses recherches et procédés sont mis en œuvre dans votre travail, une écriture que vous qualifiez de ‘documentée’, différentes opérations (prélèvements, montages, listes, etc.). Vous faites usage également d&#39;une multiplicité de supports (rouleaux de papiers à dessin, photographies, expositions). Votre travail dans le livre et dans la performance établit des correspondances texte/image. Dans <em>Pierres de rêve avec paysage opposé,</em> des photographies de Taïwan s&#39;immiscent dans le texte, des photographies de miroirs de rue qui se connectent avec le texte dans son aspect également formel (alternance de textes en miroir).&#0160;»<br />→ Il a d’ailleurs été question du livre <em>Pierres de rêve</em> dans ce <em>Flotoir</em>&#0160;! Et <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/10/note-de-lecture-mich%C3%A8le-m%C3%A9tail-pierres-de-r%C3%AAve-avec-paysage-oppos%C3%A9-par-florence-trocm%C3%A9.html">dans <em>Poezibao</em>&#0160;</a>!<br /><br /><strong>Le travail du montage<br /></strong>À propos du montage, Michèle Métail explique&#0160;: «&#0160;C&#39;est tout le travail du montage. À cet égard j&#39;aime me référer à Chris Marker qui parlait de montage dialectique, ou citer cette phrase de Godard qui déclare que ‘le scénario s&#39;écrit au montage’. On accumule une somme parfois considérable de matériaux, dans laquelle il faut choisir l&#39;information qui fera sens, la mettre en relation avec une autre, multiplier les approches, aspect très artisanal de l&#39;écriture. Un livre écrit après un voyage effectué à travers la Chine en 1998, <em>Voyage au pays de Shu,</em> sur les traces du poète Lu You qui vécut au douzième siècle, est un exemple de ce type de montage. Le livre est à double entrée, un journal de voyage et une anthologie poétique. Il entrecroise des extraits du journal de voyage de Lu You écrit en 1170 et celui que j’ai écrit en parcourant le même trajet sur 3000 km durant trois mois. Le titre s’articule autour de 26 lieux, et donc 26 chapitres, au sujet desquels j’ai recueilli les poèmes composés depuis des siècles, parfois recopiés d’après des stèles. Trois approches se conjuguent pour évoquer la poésie, la Chine ancienne et contemporaine, la question du Paysage et son évolution à travers les siècles<br />→ bien sûr, <em>mutatis mutandis, </em>je me reconnais dans ce travail de montage. <br /><br /><strong>Michèle Métail et le cours du Danube<br /></strong>(Extrait du <em>Flotoir</em> de 2018, que j’ai eu envie de monter ici, à la suite de ces notes autour de Michèle Métail)&#0160;?&#0160;:<br />Pour <a href="http://poezibao.lettera.fr/poezibao/2018/07/anthologie-permanente-mich%C3%A8le-m%C3%A9tail-le-cours-du-danube-en-2888-kilom%C3%A8tres-verslinfini.html">l’anthologie permanente</a> de <em>Poezibao</em>, choix de l’incipit du livre <em>Le Cours du Danube</em> de Michèle Métail. Le poème, présenté comme infini, est construit sur un vers de 6 mots (arithmonymie&#0160;?) complément de mots les uns des autres et dont un est changé à chaque vers. <br />Exemple sur 4 mots<br />le chat de la voisine de l’étage<br />la queue du chat de la voisine<br />la couleur de la queue du chat<br />l’étrangeté de la couleur de la queue<br />C’est infini, c’est le marabout, bout de ficelle, ce serait bien l’acte d’écriture qui crée de la pensée…<br /><br /><strong>Zanzotto<br /></strong>Très belle <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/note-de-lecture-andrea-zanzotto-ha%C3%AFkus-pour-une-saisonha%C3%AFku-for-a-seasonha%C3%AFku-per-una-stagione-par-c.html">évocation</a> par Christian Travaux d’un Zanzotto quasi aphasique à la fin de sa vie, mais émettant des sortes de haïkus récemment publiés par Philippe Di Meo (La Barque). Il évoque ce chantonnement, ce bercement liés à l’enfance et qui ne sont pas sans me faire penser à la question de la ritournelle, que j’explore un peu en lisant la thèse de Maël Guesdon&#0160;: «&#0160;Un poète privé de voix, un poète qui ne parle pas et ne communique plus guère, touche soudain à ce qui est, alors, à la source de toute poésie, à ce chantonnement qui nous berce dans l’enfance, qui nous manque tant lorsque nous devenons adultes, et que nous retrouvons enfin à l’écoute chantante d’un seul vers, d’un seul poème. Le haïku est ainsi du vent, du vent tissé, où l’essentiel d’une vie se joue. Tout y doit être condensé, serré, contraint, en 3 vers, 5/7/5 syllabes, schéma qu’allonge ou que bouleverse, parfois, le poète du Piave. Et tout doit, pourtant, s’y ouvrir vers l’extérieur, vers ce dehors, que conservent en eux, submergé, retenu, caché, les haïkus. Zanzotto les perçoit dès lors – dans des métaphores magnifiques – comme des «&#0160;soupiraux d’où filtre quelque chose d’aveuglant&#0160;» (p.100), comme une «&#0160;syrinx à trois tuyaux&#0160;» (p.102), dont le noyau est de silence.&#0160;» (<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/note-de-lecture-andrea-zanzotto-ha%C3%AFkus-pour-une-saisonha%C3%AFku-for-a-seasonha%C3%AFku-per-una-stagione-par-c.html">source</a>)<br /><br /><strong>Etel Adnan<br /></strong>Lu hier soir <em>Déplacer le silence</em> d’Etel Adnan. Touchée par &#0160;l’évocation de la mer à Erquy où elle semble avoir habité plusieurs années&#0160;! Ses observations sur la marée me font penser au texte envoyé à Nadine Agostini pour sa revue<em> Bébé</em>. <br />Cela aussi&#0160;: «&#0160;je veux faire du rafting, pas seulement sur des rivières mais sur toutes les expériences, les mentales en particulier, ressentir la joie des concepts frénétiques, de leur liberté surtout. C’est fatigant d’analyser, de couper la pensée en morceaux, de scruter les évènements, tant de labeur pour des résultats médiocres. Sautons et plongeons, allons avec les vents, mouillons-nous et jusqu’à nous faire mal, donnons à la rivière Yellowstone la chance de nous malmener comme elle le fait avec les troncs d’arbres et les saumons, utilisons sa technique sur nos cerveaux endormis.&#0160;» (p. 59)<br /><br /><strong>Le temps, Handke, Wolowiec<br /></strong>Boris Wolowiec me signale nombre de nouvelles mises en ligne sur son espace d’écriture personnel, «&#0160;<a href="https://www.boriswolowiec.fr/admirations/thelonious-monk-tact-d-enthousiasme-du-coma/">Bleu nuit</a>&#0160;». Notamment, me dit-il, un texte sur Handke. Handke que j’ai eu l’impression de croiser ce matin en recopiant des textes du livre <em>Erres </em>de Laurent Margantin pour l’anthologie permanente. <br />Très belles notes de Wolowiec donc, sur Handke&#0160;: «&#0160;‘Que je me dise&#0160;: ‘j’ai le temps’, les choses prennent forme sur le champ.’ ‘Le travail comme temps libre&#0160;: un idéal que j’ai vécu malgré tout quelque fois. Maintenant enfin dans mon travail, je suis à ma place, libre, et j’ai tout le temps du monde, je suis travaillant ainsi maitre de mon temps.’<br />Handke écrit afin d’avoir lieu comme d’avoir le temps. Handke écrit afin d’avoir le temps du lieu comme d’avoir le lieu du temps. Pour Handke, l’écriture affirme ainsi la coïncidence de l’espace et du temps à savoir la forme par laquelle le temps vient autour de l’espace, le temps survient autour de l’espace, le temps survient comme aura de l’espace. ‘Je ne peux retenir les lieux que dans leur aura&#0160;: dans leur manière de temps, dans leur ‘aura’ de temps.’&#0160;» <br /><br /><strong>Écrire pour Handke, c’est tenir la langue<br /></strong>Wolowiec encore&#0160;: <br />«&#0160;Écrire pour Handke c’est tenir la langue, c’est tenir la langue debout, c’est maintenir la langue en équilibre, c’est maintenir la langue en équilibre par la lenteur. Écrire pour Handke c’est architecturer la langue par la lenteur de l’imagination. ‘Une architecture (construction) des phrases qui donnerait le vrai retentissement (accumulation, apaisement de la conscience) ce serait la véritable littérature (en me retentissant par la construction je trouve la mesure de ce temps qui fait naitre l’imagination.’&#0160;»&#0160; (<a href="https://www.boriswolowiec.fr/admirations/p-handke-poursuivre-la-phrase-du-jour/">source</a>)<br /><br /><strong>Le bien il faut le dire calmement<br /></strong>« ‘On peut écrire de façon saccadée sur le mal (à la ‘jazz’), par lui-même il est suggestif. Le bien, il faut le dire calmement.’<br />L’écriture de Handke se tient ainsi aux antipodes de celle de Céline (ou de celle de Bernhard). Plutôt que d’exciter la langue, que d’exciter musicalement la langue pour dire le mal, Handke préfère apaiser la pensée pour donner à sentir la banalité du bien, la banalité éblouissante du bien.&#0160;» <br /><br /><strong>«&#0160;Je me retentis&#0160;», Handke toujours lu par Wolowiec<br /></strong>On voudrait tout citer&#0160;: Et autant pour Peter Handke que pour Boris Wolowiec. Wolowiec ouvre Handke tout en étant complètement lui-même. C’est rare et assez fascinant. <br />« … ’en écrivant je me retentis (le retentissement est un déploiement).’<br />Pour Handke, l’écriture fait retentir l’hésitation, fait retentir l’hésitation même de la pensée. Chaque phrase de Handke survient comme le carillon de l’hésitation de la pensée. Pour Handke, l’écriture apparait ainsi comme une manière de donner un rythme à la pensée. Pour Handke écrire c’est déployer le rythme d’une hésitation, c’est déployer l’hésitation de la pensée, c’est déployer le rythme d’hésitation de la pensée et par ce déploiement essayer de sanctifier l’hésitation de la pensée comme lenteur, comme ‘sainte lenteur’. ‘Ses gestes ne deviennent vraiment les siens que lorsqu’il se met à les accomplir avec lenteur. Alors il se laisse porter par la lenteur des choses.’&#0160;» <br />→ lenteur et douceur, ne seraient-ce pas de merveilleuses résolutions, dans les différents sens du mot résolution. <br /><br /><strong>Déflagrations poétiques<br /></strong>Dans une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/note-de-lecture-dominique-fourcade-hadrien-france-lanord-sophie-pailloux-riggi-vous-mavez-fait-cherc.html">note</a> d’Alexis Pelletier sur <em>vous m’avez fait chercher</em> de Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi&#0160;: <br />«&#0160;Ces rapprochements sont donc des poèmes. Et ils donnent d’ailleurs naissance à une écriture nouvelle pour Fourcade, celle des légendes de ces poèmes d’images. <br />Un exemple peut faire comprendre ce dont il s’agit. Une double page fait voir à droite le Platane de Matisse à la villa Tériade, la légende à gauche situe ce Platane-Tériade, en rappelle la découverte avec Dominique Bozo et Brigitte Monod-Fontaine et en tire une énergie qui rejaillit sur la manière de voir l’œuvre&#0160;: «&#0160;Une dilatation à l’infini, une période qui n’a plus rien à voir avec la métrique, l’étau de l’existence se desserre, la distinction entre la vie et la mort n’a plus de sens, j’ai un appétit inextinguible pour de tels moments. Seul l’art me les procure.&#0160;» Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on est loin d’un simple cartel. La légende profite de l’image, elle en tire son énergie et donne à son tour une nouvelle énergie pour voir l’image. C’est une déflagration du sens et des sens.&#0160;»<br /><br /><strong>Trois choses pensées à propos de Dominique Fourcade<br /></strong>Trois choses pensées à la suite de la lecture approfondie et de la mise en ligne des trois notes de lecture publiées dans <em>Poezibao</em>, à la suite de la parution de <em>vous m’avez fait chercher<br /></em>Première pensée, nous avons affaire dans ce livre à des «&#0160;déflagrations poétiques&#0160;»<br />Deuxième pensée, le livre est conçu comme Dominique Fourcade a, dit-on, toujours conçu les expositions qu’il a montées, «&#0160;comme un poème&#0160;». <br />Troisième pensée&#0160;: il a constitué ainsi son atlas mnémosyne mais celui-ci est poétique plus qu’historique (merci à André Hirt qui m’a aidée à préciser ma pensée sur cette intuition mienne d’un rapprochement avec l’œuvre d’Aby Warburg.<br /><br /><strong>Anéantir<br /></strong>Eh oui, j’ai acquis et commencé le livre de Houellebecq. Aperçu hier à la TV (<em>C à vous</em>) Jean Birnbaum qui en parle plutôt bien (auteur aussi d’un fort dossier, avec long entretien, rarissime, dans le dernier <em>Monde des livres</em>). <br />J’ai lu une petite centaine de pages, peut-être et je note deux choses. La première est que je le trouve extrêmement drôle, avec un humour plutôt fin et assez corrosif qui repose surtout, c’est la deuxième chose que je retiens pour l’instant sur un sens très poussé de l’observation. Les lieux, les comportements en particulier sont décrits avec beaucoup de précision et sonnent très justes. L’intrigue m’amuse mais sans plus, encore que la description du milieu de la haute administration, ici le ministère de l’économie et la personne de Bruno Juge (aka Bruno le Maire, en partie) et son conseiller Paul Raison) renvoie à toutes sortes d’impressions, de ces impressions subliminales qu’on laisse passer sans les penser ou les formuler. On a affaire ici à une écriture qui semble dénuée d’affects, globalement plate, blanche mais avec des grumeaux d’émotion&#0160;? <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>reconnaissance toujours à Françoise Héritier pour cette belle idée&#0160;: les sels de la vie et dieu sait s’il y en a&#0160;! – trouver une si belle analogie entre une citation que fait Claude Minière d’un poème de Keats et l’adorable petit tableau de Greuze qui représente un enfant qui sort son sur son livre, appuyé sur son bras droit – laisser les lecteurs chercher la citation – s’amuser de ne pas toujours leur macher le boulot – ne pas voir la vilaine tour parisienne toute enveloppée qu’elle est de brouillard – recevoir des nouvelles sinon bonnes du moins encourageantes du séminaire d’Hélène Cixous – prendre un vrai grand plaisir à s’immerger trois jours durant dans <em>Anéantir</em> de Houellebecq – marcher dans son appartement, bien tranquille, sans masque mais avec casque, en écoutant des podcasts – se souvenir de l’époque où il n’y avait pas de Cd, pas de podcasts, que la radio avec ses horaires imposés –&#0160; entendre Bruno Mantovani, compositeur expliquer que <em>le bouddhisme en mangeant du quinoa</em> c’est pas son truc&#0160;! <br /><br /><strong>Houellebecq, donc<br /></strong>Je suis au trois quarts de ma lecture. Je ne sais pas qu’en penser, mais dois-je en penser&#0160;? Qui me le demande, personne. Ce que je sais c’est que je prends un vrai plaisir à ma lecture, plaisir simple du lire qui vous absorbe et que j’oublie trop avec mes lectures habituelles. Ah ce petit appel du livre, pendant la journée&#0160;! À quoi est-ce lié, au seul fait qu’il y a une intrigue et que la curiosité est piquée, que va-t-il se passer&#0160;? Mais j’irai plus loin en disant que la lecture de Houellebecq semble me faire quelque chose. Entendu cela dans une série bien faite de trois <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/parcours-critique">podcasts</a> de France Inter, un hors-série du «&#0160;Masque et la plum&#0160;»e, confiés à Nelly Kaprièlian, une journaliste des <em>Inrockuptibles</em>, qui revient sur toutes les émissions du <em>Masque et la plume</em> où un temps fut consacré à des livres de «&#0160;Michel&#0160;», et cela depuis les années 90&#0160;; entendu une critique dire qu’elle était sortie de la lecture d’un de ses livres, changée, différente. C’est assez passionnant, à la fois pour l’œuvre de Houellebecq mais aussi pour observer la critique s’énoncer, se faire, évoluer. Me dire que peut-être c’était cela le vrai critère, est-ce qu’un livre vous <em>fait</em> quelque chose et si oui, quoi&#0160;? <br />Les émissions soulignent bien le paradoxe Houellebecq entre une description très lucide, sans pitié, parfois quasi prophétique de notre monde et une sorte de romantisme. Quelles histoires d’amour formidables dans ce livre&#0160;! <br /><br /><strong>Ce que je cherche<br /></strong>«&#0160;Ce que je cherche&#0160;? Ni découvrir, ni cartographier, ni expliquer l’espace. À sauver quelque chose. Pas le gros monde et pas ma petite vie. Pas des idées, des sensations, des ratiocinations&#0160;: j’enregistre dans l’écriture le miracle d’une pensée en forme, improvisée dans son commerce avec les autres. Il dit que pour chacun ce qui compte peut avoir lieu. Ou qu’on peut le faire avoir lieu. L’écriture est cette liturgie.&#0160;» (Pierre Vinclair, in <em>l’Espace géographique</em>). <br /><br /><strong>Houellebecq et la mort du héros<br /></strong>Terminé hier soir <em>Anéantir.</em> Profondément secouée par toute la fin, qui relate les soins reçus puis la mort du héros principal, le jeune conseiller de Bruno Juge le ministre, Paul Raison. J’ai aimé dans ce livre la description de son milieu familial, la résurrection de sa relation amoureuse avec sa femme, après des années de silence et de vies parallèles et donc toute cette dernière partie. Paul apprend qu’il a un cancer de la mâchoire, le livre relate les différents RDV avec les spécialistes, tout ce qui est envisagé, le refus de Paul de l’opération, la chimiothérapie, la radiothérapie. Il y a même une allusion à Philippe Lançon. Quoique l’on pense par ailleurs de ce livre, il est difficile de lire ces cent dernières pages sans sortir très marqué par elles. Pour l’heure je suis encore sous leur coup. Je crois n’avoir jamais lu quelque chose qui confronte aussi brutalement et clairement à l’idée de la finitude et de la mort. C’est très impressionnant. <br /><br /><strong>Mantovani<br /></strong>Écoute d’entretiens avec Bruno Mantovani, compositeur contemporain. Je note «&#0160;quand vous avez des problèmes dans la vie, vous vous rapprochez instantanément des gens qui vous sont chers, eh bien les quatuors de Beethoven, c’est ça pour moi, c’est le refuge (...) C’est un peu la maison maternelle le quatuor à cordes (ajoute-t-il, après avoir cité Beethoven, Bartók<em>,</em> Ligeti, Schumann, Schubert, Mendelssohn). (émission <a href="https://is.gd/UWyuvi">Les Grands entretiens</a> de France Musique, <a href="https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/bruno-mantovani-compositeur-1-5-98334">1<sup>ère</sup> émission</a>, à 13’08). <br /><br /><strong>Des thrènes en forme de stèle<br /></strong>Intéressée par cet <a href="https://remue.net/le-monde-naturel-entretien-avec-etienne-vaunac-autour-de-son-recueil">entretien</a> que mène Sébastien Rongier avec Etienne Vaunac qui publie <em>Le Monde naturel</em> aux éditions Le Lierre embrassant la muraille&#0160;: «&#0160;<em>Le Monde naturel</em> se présente comme un ensemble de textes à la forme, effectivement, granitique. Chaque poème est une pierre tombale&#0160;: on y procède à différents services funéraires (d’êtres naturels ou humains), c’est-à-dire à des célébrations de la vie. Le choix de donner à lire, et à voir, chaque poème comme un bloc minéral, littéralement <em>lithographique</em>, est tout à fait délibéré et participe pleinement du projet du recueil. J’en profite pour saluer le travail remarquable réalisé par mon patient éditeur, Merlin Jacquet-Makowka, et son associé Constant Candelara. Je dirai que je n’écris pas une poésie stellaire, qui cherche à idéaliser l’univers matériel, mais une poésie stélaire, une poésie de stèles. Je tourne résolument mon regard du côté du bas, de la terre, de ce dont notre regard d’animal debout, projectif et rationnel, ne cesse de se reculer. Étymologiquement, c’est exactement aussi cela une stèle (stáo)&#0160;: ce qui est debout, dressé. Erectus, le corps humain est la première stèle. C’est en gardant les yeux tournés vers le sol, vers de plus en plus des détails du réel inamical (souvenons-nous de Lacan&#0160;: le réel c’est contre quoi l’on se cogne)&#0160;; c’est en laissant tomber notre regard, en ayant un regard tombal, que le monde s’élargit. Il s’agit par la poésie de se dresser aussi haut sur la pointe des pieds qu’il est possible pour se baisser vers les lieux et les êtres archaïques qui nous justifient. C’est tout le sujet de ces thrènes&#0160;: la disparition d’un monde et de ses habitants. Notre époque ne le sait que le trop bien. Pour moi, ce monde qui n’en finit pas de mourir prend la forme de la zoologie et de la botanique mais également des occupations humaines du Massif central de mon enfance, et qui sont mon monde, l’horizon chu à partir de quoi l’existence qui est la mienne aujourd’hui fait sens, ou non.&#0160;»<br />→ nous ne sommes pas loin de bien de mes univers de lecture, de photographies, mes univers à relevés et de relevés. Voire la <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/note-de-lecture-fr%C3%A9d%C3%A9rique-gu%C3%A9tat-liviani-et-christian-d%C3%A9sagulier-vherbier-par-florence-trocm%C3%A9.html">note</a> écrite sur le livre de Frédérique Guétat-Liviani et Christian Désagulier.<br />Je suis très sensible à la question de «&#0160;conservatoire&#0160;», non pas de musique (même si j’aurais adoré faire des études dans un conservatoire de musique&#0160;!) mais de lieu où l’on conserve, où l’on protège de la destruction, voire de la disparition&#0160;: conservatoire de formes, de langue et de langues, de graines, de variétés de pommes ou de tomates, etc. etc. <br />Projet vraiment pensé donc que celui d’Etienne Vaunac&#0160;: «&#0160;Dans la mesure où l’un des plus hauts sujets de la poésie est la langue, il n’est pas anodin non plus que plusieurs poèmes contiennent des références précises au vocabulaire de la typographie, renvoyant le contenu et le sens du texte à l’exercice de la présentation visuelle rectangulaire du paragraphe. Quand je parle, par exemple, des ‘découpes du monde’, il s’agit tout à la fois des marges d’un lieu géographique, des chutes d’un territoire imaginaire et des opérations de la mise en page et de la fabrication du livre (en dehors de quoi ni les premières ni les secondes n’existent vraiment). En botanique, la stèle désigne la partie centrale de la tige et des racines, celle qui irrigue la plante de sève et de vie.&#0160;» <br />Voilà qui n’est pas sans me rappeler le projet de mon <em>P’tit Bonhomme de chemin. </em>&#0160;<br /><br /><strong>Lire<br /></strong>Je lis la belle introduction à une compilation des articles que Michèle Cohen-Halimi a écrit à la demande de Claude Royet-Journoud pour <em>L’anagnoste</em> et qui parait chez Eric Pesty. <br />Je note&#0160;: «&#0160;Lire a toujours été pour moi une autorisation d&#39;absence hors du temps, hors de soi – exil, <em>ex illum</em>. Pendant des années je suis allée à la Bibliothèque nationale pour chercher ‘dehors’ un refuge ou pour entrer dans ma propre invisibilité. ‘Tu vois, aujourd&#39;hui, il n&#39;y a que des livres, des livres et des livres. C&#39;est un peu une fuite – je n&#39;ose pas beaucoup penser au monde extérieur.’ (Walter Benjamin à Gretel Karplus, 10 septembre 1935.) <br />«&#0160;Ne se pourrait-il pas que la lecture touche ce point où l&#39;espace-temps est à la fois intimité et dehors, de sorte que nous sommes en nous au-dehors, dans l&#39;intimité et l&#39;horizon intérieur de ce dehors&#0160;?&#0160;» <br />Pour mémoire (ou pas, d’ailleurs, je vais y revenir), l’anagnoste était un esclave chargé de la lecture, au temps des Romains. Belle citation de Nodier dans le TLFI&#0160;: ‘Il est vrai qu&#39;à la dernière lecture, l&#39;anagnoste accablé s&#39;endormit si profondément, qu&#39;avant qu&#39;il pût s&#39;en apercevoir, le manuscrit était consumé par la flamme. Ch. Nodier (1866)’<br />Pour en revenir à cette préface, c’est une préface de philosophe, difficile d’accès pour le lecteur ordinaire même pas tout à fait naïf, et un peu surplombante. Va-t-il de soi que Theodor Wiesengrund n’est autre qu’Adorno, certaines lettres apparemment portent encore cette seule signature, d’autres plus tardives celles d’Adorno. Il me semble qu’une petite note eut été une politesse. <br />J’ai relevé aussi cela, qui bien sûr m’intéresse dans mon projet sur la lecture&#0160;: «&#0160;Il fallait donc expulser les significations obscures et fantasmatiques de l’auteur et de l’adresse pour accéder à la lecture comme abandon actif au langage, pour entrer dans cet état intermédiaire qui met aux aguets et livre à la pleine flottaison. Il fallait se guérir des pèlerinages narcissiques (...) Il fallait enfin larguer les amarres, s’abandonner à la déambulation, au voyage, à l’exil, au jeu des trajectoires imprévues, au roulement de dés, il fallait tendre les cordages (...) Il fallait laisser le hasard et le vent prendre les voiles et ne plus garder un seul ‘je’ comme vivre de réserve. La chute complète de la pensée dans la langue était l’opération commandée.&#0160;» (p. 12). <br /><br /><strong>Marie-Christine Barrault<br /></strong>Beaucoup aimé un <a href="https://www.lemonde.fr/cinema/article/2022/01/16/marie-christine-barrault-les-morts-nous-apprennent-a-vivre_6109668_3476.html">entretien</a> avec Marie-Christine Barrault, dans <em>Le Monde</em>, dans la série, «&#0160;je ne serais pas arrivée là, si...&#0160;»<br />Enfance douloureuse, séparation des parents, une mère apparemment très peu mère et un père qui meurt quand elle a 14 ans, ce dont on la prévient brutalement «&#0160;refusant de me prévenir qu&#39;il agonisait dans un hôpital de province. C&#39;est fou quand j&#39;y repense. On m&#39;a simplement dit au téléphone&#0160;: ton père est mort, l&#39;enterrement est jeudi. Personne n&#39;a songé à me demander si j&#39;avais du chagrin, alors que j&#39;étais anéantie. Cette première confrontation avec la mort m&#39;a instantanément donné un sens de la gravité et de la profondeur de notre condition.&#0160;». Elle trouve alors refuge auprès d’une religieuse de son institution scolaire&#0160;: «&#0160;Mon réflexe, après une nuit de sanglots, a été de me précipiter à mon collège, où je suis tombée dans les bras de ma professeure de maths, une religieuse d&#39;une extrême bienveillance. C&#39;est la première personne avec qui j&#39;ai pu parler de ce décès et du mystère de la mort qui me cueillait par surprise et ne m&#39;a d&#39;ailleurs plus quittée. Pourquoi la mort&#0160;? Comment la mort&#0160;? Jusqu&#39;où la mort&#0160;? Encore aujourd&#39;hui, je reste d&#39;une curiosité folle sur ce sujet. Il m&#39;obsède mais ne m&#39;angoisse pas. Car la religieuse, ce matin de novembre 1958, m&#39;a fait cadeau d&#39;une réflexion qui est devenue MA phrase&#0160;: ‘Les vivants ferment les yeux des morts. Les morts ouvrent les yeux des vivants.’&#0160;»<br />Elle évoque ensuite la mort de Vadim&#0160;: «&#0160;J&#39;étais là à l&#39;instant où Roger Vadim [1928-2000], le grand amour de ma vie, a rendu son dernier souffle, et malgré l&#39;extrême chagrin, c&#39;était une espèce de grâce. (...) il a dit cette phrase extraordinaire&#0160;: ‘Je pars en te laissant des devoirs de vacance.’ C&#39;était, bien sûr, jouer sur le mot ‘vacance(s)’, mais pour moi c&#39;était clair&#0160;: il parlait des devoirs que m&#39;imposerait sa ‘vacance’ et le vide sidéral dans lequel il me laissait. Il m&#39;enjoignait d&#39;être digne de cet amour fou que nous avions partagé pendant douze ans. Et il me mettait au défi de vivre, travailler deux fois plus, ne jamais baisser les bras.&#0160;» <br />Et une belle petite pique pour Jean-Louis Barrault, son oncle et surtout Madeleine Renaud, à qui elle s’ouvre, tardivement, de sa vocation théâtrale. Lui&#0160;: «&#0160;tu es faite pour le théâtre comme moi pour être notaire&#0160;!&#0160;» et elle, bien pire&#0160;: «&#0160;ma petite, avec le physique que tu as, ne compte pas faire du cinéma&#0160;». Note de Marie-Christine Barrault au sujet de cette dernière&#0160;: «&#0160;systématiquement jalouse des autres actrices, elle me voyait mieux en étalagiste aux Galeries Lafayette.&#0160;» <br />Doux monde, n’est-ce pas&#0160;! Et ce qui m’enchante, c’est que devant ce double «&#0160;encouragement&#0160;», elle se dit qu’elle a Rilke, elle se souvenait de la «&#0160;nécessité&#0160;» que Rilke pointait devant le «&#0160;jeune poète&#0160;», comme le seul impératif de la vocation. «&#0160;Oui, dit-elle, c’est une nécessité. Oui je préfèrerais mourir que de ne pas faire ce métier. Ça fait cinquante-cinq ans que je l’exerce et chaque jour c’est une nécessité&#0160;». (<em>Le Monde,</em> dimanche 16 – lundi 17 janvier 2022, p. 27)<br /><br /><strong>La capacité de narration<br /></strong>Besoin de récit, de fiction.<br />Capacité de narration, je relève ces <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/conversation-critique-5-g%C3%A9rard-titus-carmel-par-marc-blanchet-et-michael-bishop.html">propos</a> de Marc Blanchet, dans <em>Poezibao</em>, dans un entretien autour de <em>Ajours</em> de Gérard Titus-Carmel&#0160;: «&#0160;Il y a quelque chose d’étonnant dans la lecture d’une image photographique, (...) c’est la capacité de narration qu’elle déploie chez un individu.&#0160;»<br />→ Pour avoir passé un long moment, tout récemment dans des photos de famille anciennes (génération de mes arrière-grands-parents maternels), je me sens très en phase avec ce mouvement qui se crée, une tentative de narration&#0160;: qui étaient-ils, que faisaient-ils à cet endroit, quel est cette scène, qui sont ces personnes secondaires non identifiés&#0160;? Tant de questions en amorce d’une narration. <br />Et contrepoint de Michaël Bishop&#0160;: «&#0160;L’image photographique, en effet, nous fait tourner en rond. ‘Petite mort’, déclare Denis Roche, disparition, semblance d’être, impossible vérité car laissant au regardeur son devenir, son implacable mouvance. Et pourtant puits de rêverie, de représentation, de re-semblance, de réflexion sur les sans doute infinis indicibles que cache toute icône.&#0160;»<br /><br /><strong>Flotoir<br /></strong>Pensé au <em>Flotoir</em> avec beaucoup de tendresse. Sa nécessité. C’est une sorte de maison pour moi et je peux m’y réfugier. Il y a la partie publique mais il y aussi la partie secrète. <br />Il est désormais couplé avec le journal-agenda, plus factuel. Je lutte certainement contre l’oubli, je l’ai toujours fait depuis que je me suis aperçue, toute jeune, qu’on pouvait tout oublier d’un livre ou d’un film. Début des listes et des enregistrements de lectures. <br /><br /><strong>La voix de Quignard et son personnage, le graveur Meaume<br /></strong>Hier en effectuant des recherches sur le personnage de Meaume (qui fait des apparitions dans le nouveau livre de Pascal Quignard, <em>L’Amour, la mer</em>, je suis tombée sur un <a href="https://www.lemonde.fr/archives/article/2000/02/04/la-ruine-dans-la-lumiere_3680044_1819218.html#xtor=AL-32280270-[mail]-[ios]">très bel article</a> de Pierre Lepape, dans <em>Le Monde</em>, en février 2000, à propos de <em>Terrasse à Rome</em> mettant en scène ce Meaume, graveur célèbre (et fictif) du XVIIème brûlé au visage à l’acide par un rival jaloux. <br />Réhabilitation peut-être du roman en premier lieu&#0160;: «&#0160;Le roman, comme la musique, est un art du temps. Quelle que soit la manière, naïve ou savante, dont il joue avec les ressources de la temporalité, avec le temps des horloges et avec le temps des corps, il s&#39;agit toujours pour lui de construire du continu avec le discontinu fondamental de nos existences. Là où la vie n&#39;offre que des instants, infiniment séparés les uns des autres - comme le sont les notes de la gamme ou les couleurs de l&#39;arc-en-ciel - le roman invente du continu, de l&#39;ininterrompu, du tissé, de la liaison. Et donc la possibilité d&#39;un sens.&#0160;» <br />Meaume donc&#0160;: «&#0160;La vie dont il est question ici, celle du graveur Geoffroy Meaume (1617-1667), est imaginaire, ce qui n&#39;a guère d&#39;importance. Les trois siècles qui nous séparent de cette période creusent une telle distance, un espace si vaste que les images qui nous en viennent, réelles ou inventées, possèdent une ancienneté et une patine semblables. Elles nous parviennent voilées, un peu perdues. Leur présence est lointaine.&#0160;»<br />Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Voilà l&#39;argument du roman, sa ligne mélodique, sa coulée profonde, son romanesque. Ils sont soulignés et appuyés par la constante présence d&#39;une voix, unique, reconnaissable entre toutes. Je dis bien une voix et pas seulement un style. Il y a des écrivains qui ont un style et qu&#39;on n&#39;entend pas. Leur parole aussi, si intéressante et prenante soit-elle, demeure au niveau des yeux qui la déroulent, aux lèvres qui la prononcent. D&#39;autres au contraire, si nombreux depuis Céline, confondent les cris, les hurlements, les véhémences, les soupirs et les pâmoisons avec le grain et la tessiture de la voix, cette marque enfouie de l&#39;identité, comme une âme dans le corps. Ils font du bruit. Quignard possède une voix&#0160;; chacune de ses lignes la fait entendre dans le silence de la lecture. Il est évidemment impossible de dire de quoi elle est faite tant elle se donne d&#39;un bloc et résonne en nous avant toute analyse. On l&#39;entend, on perçoit le souffle qui la pousse, la respiration qui la rythme, le jeu des graves et celui des aigus qui parfois se superposent et se fondent.&#0160;» <br />Je reprends encore cela qui me semble convenir aussi très bien à <em>L’Amour, la mer</em>&#0160;: «&#0160;Dans <em>Terrasse à Rome</em>, on trouvera des plages de narration traditionnelle, des descriptions de tableaux et de gravures, des dialogues érotiques, d&#39;incessants sauts chronologiques, des réflexions, des proverbes, des énumérations, des aphorismes. Mais aussi des énigmes, des obscurités, des contes, des images, des thèmes qui se faufilent entre les chapitres, comme des obsessions sourdes, des pages qui paraissent arrachées à un autre livre et qui pourtant, sans abandonner leur part de mystère, s&#39;intègrent à l&#39;harmonie de l&#39;ensemble. (...) Chacun des quarante-sept chapitres de ce roman bref et intense se présente ainsi comme une image, une eau-forte ayant sa propre composition, sa lumière qui ronge les formes, sa part d&#39;ombre et de noir d&#39;où jaillissent les modelés et les contours, sa leçon de choses, son histoire. C&#39;est le plus souvent très beau, comme une histoire dont on ne connaît ni le début ni la fin, comme un morceau de peinture détaché d&#39;un temple en ruine et dont on imagine les parties manquantes. Comme un album de gravures dont les feuillets désassemblés raconteraient certains épisodes d&#39;une vie&#0160;». <br /><br /><strong>Du fragment<br /></strong>Dans cet article Pierre Lepape en profitait pour régler son fait, à la suite de Quignard d’ailleurs, au fragment. «&#0160;Mais aucun de ces chapitres n&#39;est un fragment. Aucune de ces images, si forte, si violente ou si tendre soit-elle, ne vaut seulement pour elle-même. Il y a quelques années, Pascal Quignard a publié un petit livre qui s&#39;intitulait <em>Une gêne technique à l&#39;égard des fragments</em>. Le titre était volontairement trompeur, ou ambigu. La gêne de Quignard vis-à-vis de l&#39;écriture fragmentaire, blanche, creusée jusqu&#39;au vide de l&#39;absence de sens, est moins ‘technique’ qu&#39;elle n&#39;est esthétique - morale et philosophique, littéraire. La passion moderne pour le fragment, pour le discontinu, pour les espaces de vide laissés autour d&#39;archipels de parole est la marque d&#39;un abandon et d&#39;un renoncement&#0160;: celui, pour l&#39;écriture, de retrouver la pulsion même de la vie, son énergie, sa cohérence mystérieuse et profonde, la suite liée de ses interrogations, le soc fondamental et comme immuable de nos peurs, de nos effrois, de nos passions.&#0160;»<br />→ ce qui permet de souligner quel magnifique critique était Pierre Lepape, disparu dans le silence tout récemment, le 18 décembre 2021. Je le cite largement dans ce <em>Flotoir</em>, car cette note qui a plus de vingt ans autour de <em>Terrasse à Rome</em> me semble parfaitement d’actualité pour évoquer <em>L’Amour la mer</em>. <br /><br /><strong>Dictionnaire<br /></strong>Je ne sais s’il existe déjà, une sorte de <em>Dictionnaire amoureux</em> de Pascal Quignard serait le bienvenu et il serait sans doute énorme. On y trouverait tous ces personnes, notamment du XVIIème siècle qu’il tire de l’oubli ou qu’il crée.<br /><br /><strong>Le silence de Hatten<br /></strong>Hatten, copiste réputé, musicien silencieux, est un des principaux personnages du roman de Pascal Quignard, notamment au travers de son histoire amoureuse avec une certaine Thullyn. <br />«&#0160;Monsieur Hatten n’a plus jamais joué en public les œuvres qu’il composait lui-même après qu’il eut passé l’âge de trente ans. Il est vrai qu’il était farouche. Il ne souffrait plus d’être blessé et n’entendait plus courir le risque de l’être. Il fallait le compter au nombre de ces enfants dont la parole ne parvient pas à sortir et à pénétrer l’air. Ils restent en retrait, se méfiant de tous, ne s’exposant à aucune blessure. La parole s’est résorbée en eux. Ces enfants comptent parmi les plus beaux&#0160;: ils ont un regard immense, comme les animaux, un regard que toute la nature envahit mais point le monde. Un regard où n’affleure point le langage articulé par les groupes et suivant lequel les sexes ou les genres ou les classes ou les nations ou les règnes s’affrontent dès que la bouche s’ouvre.&#0160;» (p. 15)<br /><br /><strong>La Rochefoucauld<br /></strong>«&#0160;Le duc de La Rochefoucauld est blessé à l’œil dans les combats de rue, enclos pour six mois dans une chambre entièrement obscure, les vantaux de bois des fenêtres tenus fermés et recouverts d’épais et opaques velours. Il songe dans le noir à des phrases qui sont autant d<em>’attaca</em> qui forent l’âme. Il ramasse le secret de l’univers. Il est peut-être plus musicien encore que tous les musiciens d’alors. C’est l’oreille la plus sûre qui se soit trouvée dans la langue qu’il parle.&#0160;» (p. 42)<br /><br /><strong>De la virtuosité<br /></strong>Tout le livre est une profonde méditation sur la musique. Sur la virtuosité par exemple&#0160;: «&#0160;On peut définir le corps virtuose&#0160;: le corps qui a oublié tout écart avec lui-même&#0160;; il exprime ce qu’il sent&#0160;; le corps qui s’évade de lui-même et s’invente un double merveilleux&#0160;; le corps qui a oublié en toute bonne foi l’extrême contention que chacun de ses muscles a consentie&#0160;; il n’en a plus la mémoire&#0160;; il ne saurait même pas en rappeler les différents rouages&#0160;; tout le système des relations, des transmissions, a cessé d’être volontaire&#0160;; toute l’attention à laquelle l’âme s’était assidûment appliquée s’est résorbée sans laisser le moindre vestige ni dans le sang, ni dans les os. Ce n’est plus une masse, ni un poids, ni un mouvement&#0160;; c’est une élation pure.&#0160;» (p. 66)<br />→ La pianiste ô combien amateur ne peut qu’imaginer, faiblement, de quoi il est question au travers des quelques rarissimes moments où, à force de travail et pour quelques mesures, le contrôle cesse et où seule demeure la musique. <br /><br /><strong>Le refuge de la nuit<br /></strong>«&#0160;Jamais il n’entrait à l’intérieur des murailles des villes une fois la nuit tombée. Il avançait comme les chauves-souris volent dans le noir, qui ne se fient qu’aux murs vides où elles rebondissent sans émettre de son perceptible. Il attendait que le noir eût envahi la terre. La substance apaisante du noir, qui est tellement plus ancienne que la lumière solaire, dont la nature est uniquement audible, tranquillisait son âme.&#0160;» (p. 85)<br /><br /><strong>Les guerres religieuses<br /></strong>Tout le livre bruit de leur tragédie, de leurs horreurs&#0160;: «&#0160;En France, la nuit de la Saint-Barthélemy faisait encore trembler les songes au bout d’un siècle. En Allemagne, en Finlande, la guerre de Trente Ans avait laissé dans les collines, dans les genêts des collines, dans toutes les vignes si bien alignées sur les versants des collines, dans les forêts de pins qui les surmontent, aussi loin que les côtes des îles de la Baltique ou les campements des Samoyèdes, des anciens Saam, une odeur de fumée, d’inhumanité, qui serrait encore la gorge. Comment envisager l’art dans le chaos&#0160;? Ce qui n’est pas sublimé reste toujours aussi intense. Tel est le sauvage.&#0160;» (p. 95)<br /><br /><strong>Oui la musique<br /></strong>La musique est omniprésente à travers l’histoire de Hatten et Thullyn, lui musicien secret et copiste adulé par tous les musiciens, elle joueuse de viole, à travers Froberger, à travers d’autres noms, certains ayant bien existé, d’autres fictifs et c’est toujours jeu et délices chez Quignard de démêler la part de vérité historique et la part de reconstitution romanesque, de fiction, tant elles sont nourries d’une très intime connaissance de ce XVIIème siècle. <br />«&#0160;La musique ne parle ni elle ne signifie. Elle crypte et elle retrouve. Elle ressuscite le perdu au fond de l’ombre du crâne. Elle revient en arrière et s’élance, elle regagne, mouvement par mouvement, lentement, et brusquement rapide, tout ce qui a ému.&#0160;(...) La musique comme reconnaissance folle, extraordinairement émouvante. Comme retrouvaille bouleversante avec ce qu’on n’attendait plus de récupérer du monde d’avant le monde.&#0160;» (p. 108)<br />La musique comme reconnaissance folle, extraordinairement émouvante. Comme retrouvaille bouleversante avec ce qu’on n’attendait plus de récupérer du monde d’avant le monde.&#0160;»<br />→ En écho, pour la énième fois dans ce <em>Flotoir</em>, la citation de Jean- Luc Sarré&#0160;: «&#0160;La musique ressuscite ce qui n’a jamais été&#0160;». <br /><br /><strong>Babellutes<br /></strong>Soudain, le choc d’un livre de poésie autre, d’un livre qui m’apporte vraiment quelque chose et pas la énième mouture des mêmes obsessions égotistes. Un livre d’Aurélia Bécuwe, <em>Babeluttes</em>, qui entremêle sa propre histoire sous forme de fragments de nature poétique et des récits liés pour la plupart à ses élèves très défavorisés d’école élémentaire. Le livre est intéressant poétiquement, dans sa composition, dans cet entremêlement. Il est aussi passionnant sur le plan sociologique, le prière d’insérer évoque un livre de Bourdieu, mais c’est tellement vivant, tellement juste que l’on sent s’ouvrir tout un pan de compréhension d’un monde qu’on ignore. C’est profondément émouvant et ça laisse des traces. C’est cela que je demande aux livres. <br />J’écris une <a href="https://is.gd/HnJStJ">note</a> que je publie dans <em>Poezibao</em>. <br /><br /><strong>Svevo et l’écriture&#0160;: écrivailler quotidiennement<br /></strong>Une forte citation d’Italo Svevo, donnée par Jean-Pascal Dubost dans sa <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2022/01/lettre-%C3%A0-jacques-henri-michot-%C3%A0-propos-de-dernier-temps-par-jean-pascal-dubost.html">lettre à Jacques-Henri Michot</a>&#0160;: «&#0160;Je crois, sincèrement, qu’il n’y a pas de meilleure voie pour arriver à écrire sérieusement que d’écrivailler quotidiennement. On doit tenter de porter à la surface, du fond de son propre être, chaque jour un son, un accent, un résidu fossile ou végétal de quelque chose, qui soit ou non la pensée pure, qui soit ou non sentiment, mais bizarrerie, regret, une douleur, quelque chose de sincère, disséqué, et c’est tout, et rien de plus. Autrement on tombe facilement – le jour où on se croit autorisé à prendre la plume – dans des lieux communs, ou bien l’on déforme ce lieu propre à soi qui n’a pas été assez minutieusement examiné. En somme, hors de la plume, point de salut&#0160;», qu’on lira dans la « Chronologie » de Dernières cigarettes, traduction de Dominique Férault, aux éditions Rivages.&#0160;» <br /><br /><strong>Pascal Quignard et la mort de son frère<br /></strong>Je l’avais entendu dans les matins de France Culture, Pascal Quignard, évoquer les circonstances de l’écriture de son livre <em>L’Amour, la mer</em>. Elles furent <a href="https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/pascal-quignard-ecrivain">précisées</a> dans cette autre émission&#0160;:«&#0160;Par les temps qui courent&#0160;» : «&#0160;Dans le livre, il y a cette atmosphère triste au début, qui était celle au moment où je l’ai écrit. Mon petit frère violoncelliste et chef d’orchestre est mort pendant l’épidémie et c’est une séparation incompréhensible que la mort, lorsqu’elle touche une personne de plus jeune que soi. Toute mon enfance, j’ai joué de la musique avec lui, et il y a quelque chose qui m’a manqué dans le fait de jouer ensemble. Quand on jouait ensemble, malgré la pudeur de l’enfance, il y avait une gravité qui s’installait immédiatement. Il y a une harmonie à faire de la musique ensemble qui est une vraie grâce. Il y aussi un instant merveilleux dans la musique, celui où tout le monde se regarde, compte la musique en silence, et se prépare à attaquer. Il y a là un unisson silencieux qui est l’un mystère de la musique et qui en fait la beauté.&#0160;» (<a href="https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/pascal-quignard-ecrivain">source</a>)<br /><br /><strong>Les rêves et les poches<br /></strong>Autre extrait de l’entretien&#0160;: «&#0160;Pour guider mes jours et guider l’avenir, je préfère mille fois les rêves aux vœux. Quand les rêves sont absents, c’est très mauvais signe. La peur, et les images des rêves sont de bons conducteurs. Pour moi les livres ne sont pas des vœux, ni des désirs, et d’ailleurs, je ne sais pas comment ils commencent. Ce sont des poches, ce ne sont pas des œuvres, des choses que je fabrique, ce sont des choses qui enflent en moi et qui me saturent, comme un chant peut se saturer. Écrire, ce n’est pas un commencement, c’est plutôt une façon d’habiter.&#0160;». <br />Et cela encore&#0160;: «&#0160;La mort est une séparation incompréhensible, tout comme l’amour est une séparation incompréhensible qui réside dans la différence sexuelle&#0160;: c’est une chose à la fois difficile et merveilleuse. Le thème du livre c’est d’aimer l’incompréhensible, de ne pas en faire quelque chose d’hostile, et le besoin de sens du langage n’est pas très utile. C’est beaucoup mieux si le langage permet de déboucher sur un incompréhensible plus riche. Je crois vraiment que l’incompréhensible peut être une source de joie. Il faut aussi apprendre que ce qui fait peur, c’est ce qu’il faut suivre&#0160;: la peur n’est pas une malchance, c’est un bon signe.&#0160;». <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Bach, Bach et encore Bach véritable transfert d’énergie matinale -l’art de la fugue, les suites pour violoncelle- – l’ouverture du <em>Flotoir</em>, retour à soi et consolation, prise dans l’orbe, cocon – penser le <em>Flotoir</em> comme mon livre des livres, pour demain et pour le chemin vers la fin – faire un merveilleux <em>lapsus calami</em> à propos d’un livre sur les mathématiques, je suis sujbuguée&#0160;! - <br /><br /><strong>Monk et Wolowiec<br /></strong>Boris Wolowiec m’envoie un texte sublime autour de Thelonius Monk. <br />Grand vrac d’extraits (considérable dans le vrai <em>Flotoir</em>, coupé ici et on verra pourquoi un peu plus loin)&#0160;: <br />«&#0160;Monk joue du temps. Monk ne joue pas de la musique à l’intérieur du temps. Monk joue du temps par le geste de taire la musique, par le geste de taire la musique avec le piano, par le geste de taire la musique avec le piédestal de gravitation du piano, avec le toboggan de gravitation de piano, avec le toboggan de lave du piano, avec le toboggan de gel du piano, avec le toboggan de lave gelée du piano&#0160;».<br />*<br />«&#0160;Entre les deux mains de Monk il y a le temps. Entre les deux mains de Monk il y a la déchirure du temps, la démesure du temps, la déchirure de démesure du temps.&#0160;»<br />*<br />«&#0160;Monk joue du piano hébété par le dehors d’immensité de temps, par le dehors de préhistoire du temps, par le dehors de préhistoire immense du temps qui le possède entre ses mains, qui le possède entre la pulsation d’aimants de ses mains.&#0160;»<br />*<br />«&#0160;Monk a le commencement du temps à l’intérieur d’une main et à l’intérieur de l’autre main la fin du monde. Monk a le commencement du monde à l’intérieur d’une main et à l’intérieur de l’autre main la fin du temps.&#0160;» <br />*<br />«&#0160;Il y a ce geste prodigieux de Monk pour marquer le tempo. Monk ne frappe jamais le sol avec le pied, il préfère à la fois projeter, plonger et patiner la lévitation même de son pied au-dessus du sol. Pour Monk, marquer le tempo, c’est quelque chose comme révéler le tellurisme du vide, le séisme du vide, l’imminence de séisme du vide, l’imminence de séisme du vide entre la terre et son pied, l’imminence de séisme du vide au-dessus du sol comme au-dessous de son pied. Monk marque le tempo par le geste de patiner à la surface du vide. Pour Monk, marquer le tempo, c’est révéler la patinoire du temps, la patinoire de temps du vide même, la patinoire de vide entre la terre et son pied, c’est montrer la patinoire de lave du temps entre la terre et son pied, la patinoire de feu comme le volcan de glace entre la terre et son pied.&#0160;» <br />*<br />Chaque note de Monk apparait comme une planète. Monk ne pianote pas. Monk planète. Monk planète des notes. Monk planète des pianos de notes.&#0160;»&#0160; &#0160;<br /><br /><strong>Ce texte sur Thélonius Monk<br /></strong>Je suis subjuguée par le texte de Boris Wolowiec que je tiens pour une des choses les plus profondes que j’ai lues sur la musique. Ce que j’ai tant souhaité lire dans l’enquête menée par <em>Muzibao</em>, «&#0160;Comment l’écoutez-vous&#0160;»&#0160;!<br />J’ai tenu à lui ouvrir très largement les pages du <em>Flotoir</em> même si dans le <em>Flotoir</em> mis en ligne ne figureront que quelques-unes de ces notes. Mais je suis la grande lectrice présente et à venir du <em>Flotoir</em> où je serre mes gloses, certes, mais surtout mes trésors. <br />Et curieusement lisant ce texte fleuve ou partition sur Monk, je me dis qu’on pourrait souvent remplacer Monk par Gould&#0160;!<br />*Malheureusement je découvre, tardivement, que le <a href="https://www.boriswolowiec.fr/admirations/thelonious-monk-tact-d-enthousiasme-du-coma/">texte est en fait en ligne sur le site de Boris Wolowiec</a> depuis déjà au moins deux ans. Je ne le publierai donc pas dans <em>Muzibao</em>. Dommage.<br /><br /><strong>Mathematica<br /></strong>J’ai commencé le livre de David Bessis, <em>Mathematica.</em> Très bel exergue&#0160;: «&#0160;Prêter oreille au Rêveur en nous, c’est communiquer avec nous-mêmes, à l’encontre des barrages puissants qui voudraient à tout prix nous l’interdire.&#0160;» Alexander Grothendieck<br />Ce désir de mathématiques qui m’habite depuis si longtemps, dont je sais bien maintenant qu’il ne sera jamais comblé, ne recevra même jamais un embryon de réponse, qui m’est venu sans doute à la fois de la frustration de cet échec enfantin et adolescent et de la lecture de Jacques Roubaud. Et quand je lis ces mots&#0160;: «&#0160;Cette expérience n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’école nous enseigne. Par certains aspects, elle est une forme de voyance, de pensée extralucide. Par d’autres, elle prolonge le processus mystérieux qui, dans notre petite enfance, nous a permis d’apprendre à parler. Comprendre les mathématiques, c’est parcourir un chemin secret qui mène à notre plasticité mentale enfantine. C’est apprendre à la réactiver et à la domestiquer.&#0160;» (p. 10), je suis forcément sujbuguée. (sic). <br />Alors je m’accroche à la phrase d’Einstein disant «&#0160;«&#0160;Je n’ai aucun don particulier, je suis juste passionnément curieux.&#0160;»<br /><br /><strong>Einstein <br /></strong>Commentaires de Bessis&#0160;: 1. nous voulons savoir ce qui se passait dans la tête d’Einstein&#0160;; 2. Pour comprendre les travaux d’Einstein, le principal obstacle est le formalisme mathématique. <br />Et un peu plus loin, bien savoureux&#0160;: «&#0160;Le même réflexe qui nous fait refuser de prendre au sérieux la phrase d’Einstein nous fait refuser d’entendre ce que ce mathématicien (René Descartes) essaye de nous dire, et nous fait refuser de ranger son livre (<em>le Discours de la méthode</em>) au rayon où il aurait dû être rangé&#0160;: développement personnel.&#0160;» (p. 14)<br />Or, dit-il un peu plus loin, «&#0160;le pouvoir magique des mathématiciens ce n’est pas la logique, c’est l’intuition&#0160;» ce qui me donne un peu d’espoir, car la logique n’est pas mon fort, l’intuition sans doute un peu plus&#0160;! <br /><br /><strong>Langage mathématique et solfège. <br /></strong>Un rapprochement intéressant&#0160;: «&#0160;Pour transcrire leurs idées, les mathématiciens ont dû inventer ce langage hermétique et ces symboles indéchiffrables, tout comme les musiciens ont dû inventer cette notation musicale hermétique pour transcrire leurs compositions. Sauf que les musiciens disposent d’un énorme avantage pratique&#0160;: il leur suffit de jouer leur musique pour que tout le monde comprenne immédiatement de quoi il s’agit, sans avoir besoin de déchiffrer la partition.&#0160;» (p. 16)<br /><strong><br />Secrets des mathématiciens<br /></strong>On est d’autant plus avide de les connaître que ce monde nous est totalement fermé et qu’on ne s’en fiche pas du tout, bien au contraire&#0160;: <br />«&#0160;La pratique des mathématiques est une activité physique. Pour comprendre ce qu’on ne comprend pas, il faut effectuer dans sa tête les gestes silencieux, invisibles mais indispensables, qui permettront d’enrichir son intuition et de développer de nouvelles représentations mentales, plus profondes et plus puissantes. C’est une activité qui nous renforce et nous épanouit. Apprendre à faire des mathématiques, c’est apprendre à se servir de son corps. C’est comme apprendre à marcher, nager, danser ou faire du vélo. Ces gestes ne sont pas innés mais nous avons tous la faculté de les apprendre.&#0160;» p. 17)<br />→ Il va donc s’agir de reprogrammer notre intuition, ce qui ne concerne pas seulement les mathématiques mais toute notre intelligence (chic&#0160;!)<br />David Bessis lui-même a reçu un enseignement tout à fait traditionnel des mathématiques et n’a compris que tardivement que s’il réussissait dans ce domaine, c’est en raison de facultés propres qu’il avait développées et qui n’avaient pas grand-chose à voir avec cet enseignement formel qui en a exclu plus d’une et d’un&#0160;! «&#0160;Je fais partie de ces autodidactes paradoxaux. J’ai appris à l’école les bases des mathématiques officielles. Dans le même temps, sans personne pour me les enseigner, j’ai découvert les rudiments des mathématiques secrètes. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu conscience du rapport entre les gestes invisibles que je faisais dans ma tête, cette habitude d’utiliser mon imagination d’une façon très particulière, et mes facilités en mathématiques.&#0160;» (p. 19)<br /><br /><strong>Ars grammatica<br /></strong>Du même David Bessis, je vais chercher à la librairie <em>Ars grammatica</em> (Allia). Déconcertée par ces pages, qui ne sont que des diagrammes, à la manière du <em>mind mapping</em>...<br />Paresseuse, je vais voir sur le site de l’éditeur et comprend déjà un peu mieux&#0160;: «&#0160;<em>Ars grammatica</em> est la géographie mentale d&#39;un homme, de ses joies, de ses peurs, de ses amours. En quelques mots essentiels, David Bessis démontre la puissance évocatrice de notre langue réduite à son expression la plus pure, en amont de toute grammaire et de toute logique. Il entraîne son lecteur dans un jeu de construction intuitif et enfantin, où le sens surgit comme une évidence. Entre atlas sentimental et manuel d&#39;alchimie, <em>Ars grammatica</em> est un journal intime en kit dont le lecteur assemble lui-même les différents éléments.&#0160;»<br />Et surtout je me dis qu’il doit y avoir un rapport entre ce que je commence à entrevoir dans son livre <em>Mathematica</em> et ces diagrammes.&#0160; <br /><br /><strong>L’importance des œuvres et de leur pratique<br /></strong>J’ai failli écrire <em>de leur commerce</em>, mais peut-on encore employer, naïvement, ce mot sans risquer le malentendu&#0160;? &#0160;<br />Que dit André Hirt&#0160;: que nous pouvons nous «&#0160;appuyer sur quelques certitudes, celle des œuvres, en suivant les indications des grands musiciens qui sont aussi, on l’oublie presque toujours et partout, de très grand penseurs. Sans ces œuvres, Nietzsche y insistait, la vie et l’existence ne vaudraient guère la peine et nous n’aurions en vérité d’autre activité que celle de plaquer notre nez sur la surface des choses, comme sur une vitre.&#0160;»<br /><br /><strong>Les traces mnésiques inconscientes<br /></strong>A mettre en rapport, ô combien, avec ce que j’écoutais tout récemment, les <a href="https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-chemins-de-la-philosophie-du-jeudi-27-janvier-2022">propos de Catherine Dolto</a> interrogée sur sa pratique de l’haptonomie dans une série d’émission sur le bébé, dans l’émission philosophique du matin sur France Culture. Catherine Dolto qui a parlé de traces mnésiques inconscientes, en rapport avec la naissance, les premiers temps de l’existence. <br />Que dit André Hirt&#0160;: «&#0160;On emporte avec soi ce qui a marqué, et ce qui a marqué dans ce qui était marquant, ce qui suppose une appropriation subjective, une façon d’être modelé et formé par cette entaille en nous, alors que nous n’étions rien, parce que jusque-là notre conformation ne tenait qu’à l’hérédité, à une sorte de champ impersonnel qui forme notre fond. Or, il n’y a de subjectivité réelle que heurtée, modifiée, détournée, blessée.&#0160;»<br /><br /><strong>Tomber en enfance<br /></strong>Proche aussi de mes élucubrations et rêveries plus ou moins pensantes du moment, ces mots sur l’enfant, non pas <em>retomber</em> en enfance mais <em>tomber</em> en enfance, dit encore André Hirt dans ce beau <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2022/01/carte-blanche-%C3%A0-andr%C3%A9-hirt-la-voix-la-chute-et-la-cicatrice-robert-wyatt.html">texte sur Robert Wyatt</a> et sur sa voix que j’écoute en le lisant&#0160;: «&#0160;On dit qu’elle chante faux, que c’est faux, insupportablement faux… On comprend, mais c’est précisément tellement faux. Robert Wyatt tombe en enfance, ce qui n’est pas la même chose que retomber en enfance. Retomber est précisément le propre des hommes, des névrosés, de nous tous, par infantilisme, si moche, si désastreux. On le voit dans la colère, plus que jamais aujourd’hui, la dernière fois ce fut dans le nazisme, la rage, l’immaturité. Tout à l’inverse, tomber en enfance appartient à l’avenir, c’est rouvrir le langage, l’existence, c’est comme dit Deleuze, ‘se refaire une naissance’. Au fond, c’est ce que font tous les grands musiciens et écrivains. Cette enfance-là, devant, en avant, est elle-même un ‘monde’ vers lequel toutefois peu se dirigent. Il y faut du courage. Baudelaire&#0160;: ‘l’artiste est une enfant’. Cela sonne comme un impératif ou une condition plutôt que comme un constat.&#0160;»<br /><br /><strong>Du chantonnement<br /></strong>Celui qui hante mon enfance et me suit jusqu’à aujourd’hui. <br />André Hirt, lui encore, écrit en parlant de Robert Wyatt toujours&#0160;: «&#0160;C’est que le chantonnement est bien une sorte d’invocation, c’est la modalité musicale du regard vers le haut, c’est ce vers quoi la musique tend avec toutes ses forces. Et même, il figure, disons esquisse ce que la musique devrait rejoindre. C’est pourquoi, sous cet angle, rien n’est jamais aussi exact qu’un chantonnement, car il touche au <em>dictamen</em>, à ce qui cherche à se dire dans la modalité impérative qui est la sienne. D’où provient-il si ce n’est <em>d’avant</em> le sujet constitué. Il est la voix avant qu’elle n’exprime son désir, elle forme sa raison si l’on veut, sa tension et la pulsion qui lui a donné à la fois sa consistance et son grain.&#0160;»&#0160; <br />Cela aussi, toujours à propos de cette voix, qui me touche beaucoup, car moi aussi j’ai subi le terrible jugement du <em>chanter faux</em>&#0160;: «&#0160;elle est la voix restée dans la voix, qui y est restée bloquée et qui parvient à s’en échapper malgré tout d’une certaine manière, très fluette.&#0160;» <br /><br /><strong>Karine Miermont et Vies de forêt<br /></strong>Je poursuis ma lecture <em>enchantée</em> (le mot est approprié au livre, il y a quelque chose d’une sorte de conte intemporel ici) du livre de Karine Miermont, <em>Vies de forêt</em>. Une suite de chapitre autour d’expériences vécues dans la forêt ou tout près dans la maison des Vosges qui la jouxte. Histoire d’un chat perdu puis retrouvé, histoire de sources, histoires d’animaux sauvages et notamment magnifiques évocations de visites de cerfs (qui m’ont très fortement fait penser à M et à la forêt d’Halatte&#0160;!). <br /><br /><strong>Chant des sources&#0160;!<br /></strong>Karine Miermont demande à sa fille qui a l’oreille absolue ce qu’elle entend dans le ruisseau&#0160;; voici la réponse de la jeune fille&#0160;: «&#0160;la cascade est plus aiguë, et sonne en <em>do</em> ou <em>do dièse</em> en haut, en bas de la cascade ça sonne en <em>sol</em> ou <em>sol dièse</em>. Le ruisseau c’est <em>sol si ré do</em>, graves, aiguës, plein de notes selon que tu marches, que tu t’arrêtes, que tu te concentres sur le ruisseau plus bas ou exactement là où tu te tiens. Beaucoup de sonorités qui changent selon la distance et l’attention que tu portes à chaque endroit, comme une symphonie méga riche en sons, Wagner devait écouter les ruisseaux&#0160;!&#0160;» (p. 30)&#0160;<br /><br /><strong>Prise de conscience<br /></strong>Celle de David Bessis, vers qui je reviens (<em>Mathematica</em>), la mienne peut-être aussi&#0160;: «&#0160;Pendant très longtemps, je n’ai pas eu conscience du rapport entre les gestes invisibles que je faisais dans ma tête, cette habitude d’utiliser mon imagination d’une façon très particulière, et mes facilités en mathématiques.&#0160;» (p. 19)<br />La prise de conscience porte sur notre propre façon de penser, de réfléchir. Et sur le fait que de beaucoup de choses nous nous faisons une image mentale. Difficile de décrire cette image, de dire ce qu’elle est. Appliquant déjà la méthode de Bessis, j’ai pu l’autre jour trouver par moi-même la formule du volume du cylindre en observant ma pomme de douche (elle est cylindrique)&#0160;: surface de la base multipliée par la hauteur. En revanche, malgré de nombreux efforts, j’ai calé sur la formule du volume de la sphère, même si je me suis fait des images de l’intérieur de la boule, de l’empilement de la surface centrale. Il me faut donc, démonstration&#0160;!, avancer dans la lecture du livre. <br /><br /><strong>La seule ressource intellectuelle<br /></strong>David Bessis encore, réfléchissant à l’enseignement des mathématiques&#0160;: «&#0160;La seconde erreur que l’école a commise était de vous parler des faiblesses de l’intuition en oubliant de vous rappeler ses forces. Le message que vous avez retenu est que votre intuition est imparfaite. C’est un message important. Mais l’école a oublié de vous transmettre un message plus important encore&#0160;: votre intuition est votre plus puissante ressource intellectuelle. En un sens, elle est même votre seule ressource intellectuelle.&#0160;» (p. 36)<br /><br /><strong>Origine de ma fascination<br /></strong>«&#0160;Avant que l’école ne vienne se mêler de tout ça, avant que nos inhibitions et notre peur du jugement ne viennent s’interposer, nous avons tous connu de grandes joies mathématiques. Entre l’humanité et les mathématiques, c’est une très longue et très profonde histoire d’amour.&#0160;» (p. 50)<br />→ Elle n’est donc pas étrange cette fascination que les mathématiques exercent sur moi&#0160;! Ce pourrait être une forme de nostalgie&#0160;? <br />Il corrèle cela à la découverte des formes. Et pendant de longues pages s’amuse à réfléchir à ce qui se passe avec le bébé qui essaie d’introduire des formes dans une boîte à trous. <br />«&#0160;Comprendre une notion mathématique, c’est apprendre à voir des choses que, jusqu’alors, on ne voyait pas. C’est apprendre à les trouver évidentes. C’est élever son état de conscience.&#0160;» (p. 51)<br /><br /><strong>Sur Schubert<br /></strong>Dans <em>Diapason</em>, un bel article de Brigitte François-Sappey, dont j’extrais quelques passages&#0160;: <br />«&#0160;Cet ouvrage sera dédié à personne, sauf à ceux qui y prendront plaisir&#0160;» décida Schubert à propos de son <em>Trio op. 100</em>. Peut-on imaginer plus fine dédicace&#0160;? Mais ne suppose-t-elle pas aussi beaucoup d’amertume quant à la réception des œuvres, quand on sait que celle de Schubert de son vivant fut très limitée et surtout partielle, portant surtout sur les pièces de divertissement, certains lieder, les danses, etc. Et qu’une part essentielle de sa musique ne fut pas éditée de son vivant. <br />Brigitte François-Sappey s’attarde en premier lieu sur le lied et écrit&#0160;: «&#0160;Ce que Mozart a réalisé pour l&#39;opéra allemand, Schubert l&#39;accomplit pour le lied. Du chant de l&#39;âme germanique pour voix et pianoforte, porte-étendard de l&#39;élan patriotique, il a fait son incomparable moyen d&#39;expression, au point de presque effacer un siècle de recherches. De la chanson strophique (<em>Heidenröslein </em>/ <em>Petite rose des bruyères</em>) à la méditation métaphysique (<em>Du bist die Ruh&#39;</em> / <em>Tu es le repos</em>), de l&#39;instant fugace à la ballade dramatique (<em>Der Zwerg, Die junge Nonne, Prometheus</em>), il <em>incarne</em> tous les états d&#39;âme de l&#39;humanité. Et tous les paysages états d&#39;âme de la Nature&#0160;: diurne ou nocturne, apaisée ou déchaînée, printanière ou hivernale, où serpente le ruisseau du destin. La moitié de ces quelque six cents lieder jaillit avant les vingt ans du musicien. Le tiers publié de son vivant lui vaut sa modeste notoriété. Tôt initié à la grande poésie, il s&#39;empare à dix-sept ans de Schiller pour les ballades épiques et de Goethe (soixante et onze lieder) avec en particulier <em>Gretchen<br />am Spinnrade </em>(<em>Marguerite au rouet</em> op. 1) et <em>Erlkönig </em>(<em>Le Roi Une des aulnes</em> op. 2), scènes inoubliables car le jeune garçon ressent et sait traduire la détresse de l&#39;adolescente délaissée par Faust et l’horreur du rapt de l’enfant par la Mort.&#0160;»<br />Elle écrit aussi de fort belles choses sur l’œuvre pour piano.&#0160; «&#0160;Dans une plasticité formelle plus erratique, en clair-obscur, il s&#39;autorise des télescopages d&#39;atmosphères, des basculements harmoniques déchirants à la tierce ou au demi-ton, et un traitement inédit du bithématisme. Rétives à la combinatoire, ses mélodieuses idées musicales se prêtent idéalement à la réitération. Leur vagabondage dans un camaïeu d&#39;éclairages majeur/mineur summum de la décharge émotionnelle chez Schubert remplace souvent la dialectique conflictuelle. Emplie des rappels de ses lieder, menée au «&#0160;rythme <em>Wanderer</em>&#0160;», nonchalant ou affolé, l&#39;écriture pianistique de Schubert sonne également très orchestrale.<br />En septembre 1828, à la veille de sa disparition, il compose dans une conception psychologique et métaphysique de l&#39;art sonore trois immenses sonates (D 958-960) d&#39;une splendeur presque insoutenable. Paul Badura-Skoda parle de «&#0160;deuil immense&#0160;». La tragique <em>Sonate en ut mineur</em> permet d&#39;accéder à celle plus sereine en la majeur, quoique transpercée par le diamant noir qu&#39;est l&#39;Andantino en fa dièse mineur aux redites hypnotiques et visions hallucinées. L&#39;ultime <em>Sonate en si bémol majeur</em> atteint au sublime par sublimation de la douleur. Son thème initial, l&#39;un des plus beaux jamais trouvés, donne à entendre une déchirante résignation, tandis que, encerclé de tintements de cloches, l&#39;Andante sostenuto sonne comme un adieu avant l&#39;<em>Ewigkeit</em>, l&#39;éternité...&#0160;»<br /><br /><strong>De l’insomnie<br /></strong><em>Pas dormir</em> de Marie Darrieussecq. Premier extrait&#0160;: «&#0160;En littérature, le saint patron de l&#39;insomnie, c&#39;est Kafka&#0160;; si je pouvais prier, c&#39;est Kafka que je prierais, toute son œuvre est une longue insomnie hantée de spectres&#0160;: «&#0160;Peur de la nuit. Peur de la non-nuit (1). » Le propriétaire de l&#39;insomnie, c&#39;est Cioran&#0160;: «&#0160;Ceux qui n&#39;ont pas vécu eux-mêmes cette tragédie ne peuvent rien comprendre. L&#39;insomnie, c&#39;est la plus grande expérience qu&#39;on puisse faire dans sa vie (2). » Et le champion de l&#39;insomnie, c&#39;est Proust – dont l&#39;œuvre s&#39;ouvre par la plus célèbre des mises au lit ratées&#0160;: «&#0160;Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n&#39;avais pas le temps de me dire&#0160;: &quot;Je m&#39;endors.&quot; Et, une demi-heure après, la pensée qu&#39;il était temps de chercher le sommeil m&#39;éveillait.&#0160;»<br />1. Kafka, 18 octobre 1917, Troisième cahier in <em>Préparatifs de noce à la campagne</em> suivi de <em>Cahiers divers et feuilles volantes</em>, traduction de Marthe Robert, Folio, 1980.<br />2. E.M. Cioran, entretien avec Léo Gillet, in <em>Entretiens</em>, Gallimard, 1995. <br /><br /><strong>Mathematica<br /></strong>Je poursuis ma lecture passionnée de <em>Mathematica</em>. J’admire cette prose limpide, pas prétentieuse et l’approche très humaine de l’auteur. Il n’y est pour l’instant quasi pas question de mathématiques mais plutôt de ce qui se passe dans la tête quand on fait des mathématiques. Or ce qui se passe dans la tête quand on fait quoi que ce soit, dans la tête et dans toute la personne, voilà ce qui m’intéresse depuis toujours qu’il s’agisse de lire, d’écouter de la musique ou de marcher. <br />«&#0160;Il s’agit, littéralement, de votre vision du monde. Tout ce que vous avez vu, entendu, ressenti, imaginé ou désiré, toute votre expérience, tout ce que vous savez, tout ce qui survit dans votre mémoire, est encodé dans cet enchevêtrement. Quand votre intuition parle, c’est au nom de tout cela qu’elle s’exprime. Votre intuition sera toujours plus puissante et mieux informée que le plus sophistiqué des raisonnements langagiers. Pour autant, elle n’est pas infaillible.&#0160;»<br /><br /><strong>Vraiment la seule&#0160;? <br /></strong>«&#0160;À un niveau très profond, les mathématiques sont la seule tentative réussie de l’humanité pour parler avec précision des choses que nous ne pouvons pas pointer du doigt. C’est l’un des thèmes centraux de ce livre.&#0160;» ( p. 69)<br />→ Je me demande toutefois s’il n’y a pas un autre art qui parle avec précision des choses que l’on ne peut pas dire, c’est la musique. <br /><br /><strong>Synesthésie<br /></strong>Selon David Bessis, nous sommes tous doués de cette capacité&#0160;! Et pas seulement ceux qui sont conscients d’associer par exemple une couleur à un son. «&#0160;La faculté d’associer des sensations physiques imaginaires à des notions abstraites est appelée synesthésie. Certaines personnes voient les lettres en couleur. D’autres perçoivent les jours de la semaine comme positionnés dans l’espace autour d’eux. Une croyance répandue est que la synesthésie est un phénomène rare, associé à certains troubles mentaux. C’est en réalité un phénomène universel à la base de la cognition humaine. Voici un petit test pour savoir si vous êtes capable de synesthésie&#0160;: en regardant la suite de lettres ‘chocolat’, êtes-vous capable de ressentir un son, une couleur, une saveur&#0160;? En regardant la suite de signes «&#0160;999&#0160;999&#0160;999&#0160;», avez-vous l’impression qu’il y a quelque chose de grand&#0160;? Ce qui est rare, parce que notre culture ne nous incite pas à le faire, c’est de prendre conscience de notre faculté de synesthésie et de chercher à la développer systématiquement. La démarche mathématique est une forme de yoga mental qui vise à reprendre le contrôle sur notre faculté de synesthésie.&#0160;» (p. 71)<br /><br /><strong>Alexander Grothendieck<br /></strong>Passionnants passages dans le livre de David Bessis sur ce personnage inouï, ce mathématicien de génie, qui a tout abandonné à 42 ans pour se retirer dans une petite bicoque dans les Pyrénées. «&#0160;Il fait partie de ces rares mathématiciens –&#0160;quelques-uns dans toute l’histoire&#0160;– dont l’apport ne se limite pas à des résultats profonds ou à des théories spectaculaires. Grothendieck a inventé une manière d’appréhender les enjeux mathématiques tellement nouvelle et tellement fertile que c’est comme s’il avait changé la nature même des mathématiques.&#0160;» (p. 78)<br />Or Grothendieck n’a jamais considéré qu’il avait reçu des dons exceptionnels. «&#0160;Il ne se croit pas plus doué que les autres. Ce n’est pas de cet endroit que lui vient sa créativité hors du commun&#0160;: ‘Ce pouvoir-là n’est nullement le privilège de “dons” extraordinaires –&#0160;d’une puissance cérébrale (disons) hors du commun. […] De tels dons sont certes précieux, dignes d’envie sûrement pour celui qui (comme moi) n’a pas été comblé ainsi à sa naissance’.&#0160;Grothendieck donne une tout autre explication&#0160;: ‘Ce qui fait la qualité de l’inventivité et de l’imagination du chercheur, c’est la qualité de son attention, à l’écoute de la voix des choses.’ On croirait retrouver les paroles exactes d’Einstein, notre point de départ au début du chapitre&#0160;1&#0160;: «&#0160;Je n’ai aucun don particulier, je suis juste passionnément curieux.&#0160;» (p. 80 et 81)<br />Autre citation : «&#0160;Grothendieck, lui, a écrit un texte de plus de mille pages sur le sujet. Il y décrit avec précision ce qui se passe dans sa tête quand il fait des mathématiques. Il avoue son incapacité totale à lire le moindre texte mathématique, même simple, tant qu’il n’arrive pas à fabriquer les bonnes images dans sa tête.&#0160;» (p. 81). <br />Ce récit extraordinaire s’appelle <em>Récoltes et Semailles</em>. Le manuscrit est longtemps resté inédit. Il a circulé sous le manteau pendant plus de trente-cinq ans et il a fallu attendre 2021 pour qu’un éditeur se décide à le publier et j’ai lu hier un court compte-rendu dans le magazine Epsiloon. Cela dit David Bessis n’en conseille pas vraiment la lecture, car livre très fouillis, très compliqué, un peu fou. Après cette mise en garde, David Bessis dit qu’il y a trouvé des passages éblouissants et surtout correspondant à ce qu’il ressentait sans peut-être le formuler&#0160;: «&#0160;Plus d’une fois, je me suis arrêté dans la lecture en me disant&#0160;: Il a raison. C’est exactement ça. C’est vraiment ça, le secret. C’est vraiment comme ça que ça se passe dans la tête. C’est véritablement en faisant ces gestes mentaux très simples, ces gestes qui ont l’air innocents mais que personne ne songe à faire, que l’on devient très fort en mathématiques. Je n’ai jamais rien lu d’aussi important. Ce que raconte Grothendieck, il faudrait arriver à l’expliquer à tout le monde.&#0160;» (p. 83)<br />→ et <em>in fine</em> j’ai téléchargé le tome 1 sur ma liseuse&#0160;! Vous avez dit curieuse&#0160;? <br /><br /><strong>Retrouver l’enfant<br /></strong>Il se trouve que c’est une des dominantes de ma réflexion en cours, comme l’attestent les relevés faits dans l’article d’André Hirt (paragraphe «&#0160;tomber en enfance&#0160;» ci-dessus). Grothendieck encore&#0160;: «&#0160;Au début de son récit, c’est avec ces mots étonnants qu’il s’adresse directement à son lecteur&#0160;: ‘C’est à celui en toi qui sait être seul, à l’enfant, que je voudrais parler, et à personne d’autre.’ Pour Grothendieck, sa créativité hors du commun trouve sa source dans la proximité qu’il entretient avec l’enfant qui est en lui&#0160;: ‘Chez moi, pour des raisons que je n’ai pas songé encore à sonder, une certaine innocence a survécu.’ Il décrit cela comme un ‘don de solitude’, la capacité de se retrouver ‘seul à l’écoute des choses, intensément absorbé dans un jeu d’enfant’&#0160;». (p. 87)<br /><br /><strong>Forme radicale de curiosité et indifférence au jugement<br /></strong>«&#0160;Grothendieck est un grand yogi qui a inventé sa propre technique de méditation. Elle est centrée sur la recherche d’une forme radicale de curiosité et d’indifférence au jugement, ce que nous pourrions appeler la <em>posture du petit enfant.</em>&#0160;» (p. 88). <br />Je pense qu’en ce qui concerne la curiosité, si je peux approfondir encore et encore, j’en suis largement douée. Mais en revanche beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir, tout le chemin, pour devenir petit à petit indifférente au jugement. Grothendieck&#0160;: «&#0160;Quand je suis curieux d’une chose, mathématique ou autre, je l’interroge. Je l’interroge, sans me soucier si ma question est peut-être stupide ou si elle va paraître telle, sans qu’elle soit à tout prix mûrement pesée.&#0160;»<br />«&#0160;‘Interroger les choses’, ‘écouter la voix des choses’, ça veut dire essayer de les imaginer, examiner l’image mentale qu’on s’en fait, essayer de la solidifier, de la préciser, d’en dévoiler davantage de détails, comme quand on essaie de se souvenir d’un rêve.&#0160;» (p. 90)<br /><br /><strong>Fécondité de l’erreur<br /></strong>«&#0160;Grothendieck (...) sait que ça ne sert à rien d’accumuler des informations sur des choses qu’on n’arrive pas à voir. Au lieu de cela, il s’autorise à imaginer les choses tout de suite, sans attendre, y compris quand il sait pertinemment qu’il n’y arrivera pas et que sa façon de les imaginer sera grotesquement fausse. Il n’a aucune peur de se tromper. Il a même la certitude qu’il va se tromper et c’est exactement ce qu’il recherche.&#0160;» (p. 91)<br />«&#0160;En sortant de l’enfance, nous apprenons à craindre d’avoir l’air bêtes. Nous apprenons à avoir honte de nos erreurs. Nous apprenons à dissimuler, y compris à nos propres yeux, le fait que nous ne comprenons presque rien. Pour progresser en mathématiques, c’est ce réflexe de dissimulation qu’il faut apprendre à désactiver. Et c’est très difficile.&#0160;»p. 92)<br /><br /><strong>Notre prodigieuse plasticité mentale<br /></strong>«&#0160;Notre prodigieuse faculté d’apprentissage et d’invention trouve son origine dans notre plasticité mentale, c’est-à-dire dans notre faculté inconsciente de reconfigurer sans cesse le tissu d’associations d’images et de sensations qui, au propre comme au figuré, est la véritable structure de notre cerveau et de notre pensée. Les grands apprentissages de notre vie sont toujours des affaires de plasticité mentale. L’erreur y joue un rôle fondamental&#0160;: elle est le moteur de la plasticité. Apprendre à voir, à marcher, à se servir d’une cuillère, à faire ses lacets, à parler, à lire et à écrire, c’est toujours reconfigurer son cerveau.&#0160;» (p. 93)<br /><br /><strong>De l’écriture<br /></strong>«&#0160;Le rôle de l’écriture n’est pas de consigner les résultats d’une recherche, mais bien le processus même de la recherche.&#0160;» (p. 95, c’est une citation de Grothendieck)<br />→ J’ai annoté&#0160;: Ne pas réfléchir puis se mettre à écrire / mais écrire pour réfléchir<br />David Bessis souligne que «&#0160;La création mathématique est un constant va-et-vient entre un effort d’imagination (arriver à voir les choses) et un effort de verbalisation (arriver à mettre des mots sur ce que l’on voit).&#0160;» (p. 95)<br /><br /><strong>Autobiographique<br /></strong>Ce qui est intéressant dans le livre de Bessis, c’est qu’il mêle des éléments autobiographiques à savoir le récit de sa propre prise de conscience de ce qui se passait en lui quand il faisait des mathématiques à une foule d’exemples, d’idées et de réflexions, comme on vient de le voir avec ce très beau portrait qu’il fait d’Alexander Grothendieck. <br />Voici ce qu’il dit&#0160;: «&#0160;c’est seulement à ce moment précis de ma vie, l’année de mes dix-huit ans, dans les premiers mois de mes études de mathématiques, au moment où nous avons abordé la géométrie en dimension élevée, que j’en ai pleinement pris conscience&#0160;: certaines des notions abstraites qui m’étaient enseignées évoquaient en moi de très vagues impressions de nature plus ou moins visuelle.&#0160;» (p 120)<br />Et plus loin, ce qu’il comprend, alors qu’il est en prépa à Louis le Grand&#0160;: «&#0160;Je comprenais qu’il y avait deux façons radicalement différentes d’envisager l’enseignement que nous recevions et que ces deux approches étaient mutuellement incompatibles. La première approche consiste à traiter les mathématiques comme un savoir. (...) La seconde approche consiste à refuser d’apprendre. Elle aborde les mathématiques comme une expérience sensuelle. La seule fonction des énoncés mathématiques est de susciter des images mentales, et seules ces images mentales permettent de comprendre. Une fois qu’on a les bonnes images mentales, tout le reste devient évident.&#0160;»(p. 214)<br />(...) C’est dans ce contexte précis, quelques semaines avant mon dix-huitième anniversaire, que j’ai pris la décision la plus structurante de mon parcours scientifique et, sans doute, de ma vie tout entière&#0160;: au lieu de chasser mes idées stupides et mes pensées parasites, j’ai choisi de les accueillir. J’ai choisi de les écouter et de les prendre au sérieux.&#0160;» (p. 125)<br />Il s’agit de se mettre précise-t-il à l’écoute de la dissonance entre son intuition et la logique. <br />→ on pourrait décliner, par exemple en disant «&#0160;entre sa propre intuition et la doxa&#0160;». Ce serait très fécond. <br />Et il y a une large marge de manœuvre, c’est un apprentissage&#0160;: «&#0160;j’ai très vite su que ça marchait. Plus je réfléchissais à mes idées stupides, moins elles étaient stupides. Plus je me concentrais sur mes pensées parasites, plus elles devenaient nettes. Plus j’écoutais la dissonance entre mon intuition et la logique, plus j’étais capable de la transcrire en mots.&#0160;» (p. 126)<br /><br /><strong>Comme du jardinage<br /></strong>«&#0160;L’intuition mathématique, c’est la même intuition que celle que nous utilisons tous les jours, mais développée et solidifiée par sa confrontation avec le langage et la logique. C’est ce que notre intuition devient quand on arrête de croire qu’elle est un don du ciel et qu’on se donne les moyens de la développer systématiquement. J’ai souvent eu l’impression que le travail mathématique était une activité de jardinage. On désherbe, on plante, on taille, on arrose.&#0160;» (pp. 127-128)<br />Belle conclusion de ce chapitre 9&#0160;: «&#0160;La petite voix timide qui vous dit que vous ne comprenez pas, c’est votre intuition mathématique. Ne la confondez pas avec la grosse voix bruyante, celle qui vous dit que vous êtes nul. La petite voix essaye de vous guider. C’est elle qu’il faut écouter, avec la plus grande attention. C’est elle dont il faut prendre soin. C’est elle qu’il faut protéger, tout au long de votre vie.&#0160;» (p. 129)<br /><br /><strong>Karine Miermont et Vies de forêt<br /></strong>J’ai terminé hier le livre de Karine Miermont que j’ai décidément beaucoup aimé. Ces promenades, ces marches en forêt, une, en particulier, si belle dans la forêt en hiver. Elle emploie d’ailleurs le mot <em>marche</em> et ne veut pas dire <em>randonnée</em>. Elle sent, elle écoute, elle regarde, profondément attentive à tout l’environnement.<br />J’ai beaucoup aimé aussi cette disposition, jamais vue ou notée encore, d’un double ensemble de citations avant le texte du livre et après, comme deux piliers et ensuite sous la voûte la longue traîne, la belle marche du livre. <br />→ Oui mais&#0160;! Voulant noter les auteurs de ces exergues, je m’aperçois que mon souvenir est faux. Rien en tête du livre, mais trois citations à la fin du texte, de Shakespeare (<em>Des voix dans les arbres / des livres dans les ruisseaux / des leçons dans les pierres&#0160;!</em>) – Bergounioux – Quignard et Ponge. <br />Bon, je garde mon idée de double encadrement par exergues (ou épigraphes)&#0160;! <br /><br /><strong>De l’insomnie encore<br /></strong>Je poursuis ma lecture du livre de Marie Darrieussecq, <em>Pas dormir</em>. C’est intéressant, je trouve l’écriture un peu plate, le livre est assez fourre-tout mais riche, un peu informe, sur la question de l’insomnie. Grands insomniaques (Kafka, Proust, Pessoa, etc.) &amp; listes de somnifères. Se mêlent ici la documentation et le récit personnel avec notamment un long passage, émouvant, sur l’alcool. Tout ce que l’auteur a essayé, listes de ses expériences, listes de trucs donnés par tout le monde, des médecins en tous genres consultés, tisanes, ostéopathie crânienne, yoga nidra, acupuncture, méditation, jeûne, hypnose, tout le catalogue des trucs à la mode y passe et je ne suis pas sûre que ce soit bien passionnant. On a même droit à la <em>gravity blanket et</em> à la boîte Morphée et là on soupçonne une petite pointe d’humour et de dénonciation, précisément, de toutes ces charlataneries contemporaines. Oui, la biblio à la fin de chaque chapitre est impressionnante. Mais que se passe-t-il dans la tête de l’insomniaque&#0160;? La banalité pointe, surtout quand on lit les quelques citations, stupéfiantes elles de profondeur, de Kafka. <br /><br /><strong>La mort d’Alain Bancquart<br /></strong>Grande tristesse à l’annonce de la disparition d’Alain Bancquart. Oui j’étais un tout petit peu liée à ce musicien contemporain et surtout à son épouse, Marie-Claire Bancquart, poète, disparue elle en février 2019. J’avais assisté un jour à la création d’une œuvre d’Alain Bancquart à Radio France, un quatuor, en étant assise à côté de lui et je m’étais demandé ce qui pouvait se passer dans la tête d’un musicien qui assiste à un de ses créations&#0160;! Ce fut une très forte expérience. <br />Connaissant mon travail en cours sur Schubert, il avait trouvé pour moi et m’avait offert un livre sur le <em>Voyage d’hiver</em> que je ne parvenais pas à me procurer (<em>Wanderer</em> de Georges Leroux) et je lui avais rendu visite à cette occasion, chez lui, en mars dernier. <br />Il m’avait aussi un jour encouragé par ces mots qui ont beaucoup compté pour moi&#0160;: « Continuez l’œuvre magnifique que vous faites pour la poésie et pour la musique. Dans ce monde en perdition, vous êtes une des dernières raisons qui nous restent de croire que notre civilisation moribonde n’est pas encore morte, tout à fait. » <br />J’avais un peu travaillé avec eux deux sur la <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2010/12/marie-claire-et-alain-bancquart-une-g%C3%A9mellit%C3%A9-du-sens-du-temps-par-florence-trocm%C3%A9.html">question musique et poésie</a>, en particulier à partir d’un colloque consacré à Marie-Claire où j’avais fait une courte intervention. Et j&#39;avais assisté en 2019 à un <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2019/09/concert-lecture-marie-claire-et-alain-bancquart-toute-minute-est-premi%C3%A8re.html">concert en hommage à Marie-Claire</a>, avec des œuvres d’Alain à Reid Hall, rue de Chevreuse, à Paris.&#0160;<br />Alain a écrit un livre autobiographique,&#0160;<em>Il y a trace de nous</em>, chez Delatour France. Il est aussi l&#39;auteur de <em>Musique, habiter le temps</em>, préface de Franck Christoph Yeznikian, Symétrie, 2003. J’ai publié une <a href="https://is.gd/wP8TkI">courte note</a> sur <em>Muzibao</em>. <br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>penser voire écrire des vacheries, quel délice, tiens par exemple cette idée que les petites fleurs ne sont pas tout à fait mortes en poésie mais maintenant elles s’appellent Nature ou arbres – plonger dans un livre et tout oublier du reste, bon et moins bon – décider que désormais tout ce qui ennuie sera abandonné sur le champ, tant de choses passionnantes à découvrir –&#0160; adorer cette phrase trouvée dans une note de lecture&#0160;: la subordination se limite globalement à quelques rares relatives. <br /><br /><strong>Lettre d’un éditeur (L’éclat)<br /></strong>Je me délecte de ces mots, dans la lettre de l’éditeur bien nommé l’éclat (avec une minuscule initiale)&#0160;: <br />«&#0160;Une amitié poétique de Biagio Marin et Pier Paolo Pasolini a fait l’objet de deux beaux articles : par Isabelle Baladine Howald sur le site <a href="https://ymlpcl2.net/9c67fueweagaewmyhapaeyuafamqbe/click.php">Poezibao</a> et par René Noël, sur <a href="https://ymlpcl2.net/62110uewmaoaewmyhapaeyuadamqbe/click.php">Sitaudis</a>, et on doit se réjouir de l’existence de ces sites consacrés à la poésie, à l’heure où les pages ‘livres’ de nos journaux sont consacrées pour l’essentiel à de longs entretiens avec les grands noms de l’édition française qui s’alarment du fait que le rachat du groupe Hachette par Bolloré pourrait laminer la petite édition indépendante&#0160;! La petite édition indépendante est très touchée par les paroles des grands éditeurs et éditrices (qui se plaignaient il y a encore quelques années, qu’elle prenait trop de place sur les tables des librairies) et ne sait comment les remercier de leur ‘compassion’ commune, mais qu’ils et elles se rassurent... La petite édition indépendante ne se lamine pas&#0160;! Elle est si fine déjà, qu’elle se glisse encore sous les portes et renaît chaque fois plus nombreuse des laminages successifs de ses compatissants.&#0160;» (<a href="http://ymlp.com/zbAHHZ">source</a>)<br /><br /><strong>Arrangement floral<br /></strong>J’ai lu le livre de Muriel Claude&#0160;: beau livre, sobre, discret (immense qualité), sensible qui me fait penser un peu à la construction de mon <em>P’tit bonhomme de chemin</em>. Elle mêle des considérations intéressantes et très savantes sur l’ikebana à des poèmes entés sans doute sur des impressions d’enfance, je dis impression et pas souvenir, tant on est dans le registre de la sensation, du tactile, d’une manière très forte, avec alors une langue presque déstructurée en écho à ses ressentis très profonds et si difficiles à mettre au jour et plus encore à exprimer. Vraiment intéressant. On devine une auteur profondément humaine. (<em>Arrangement floral,</em> Flammarion)<br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-02-03T15:37:26+01:00 Par la dérive de tout ce qui rive https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2022/01/par-la-d%C3%A9rive-de-tout-ce-qui-rive.html Notes du Flotoir du 30 novembre au 28 décembre 2021 image ©florence trocmé : dialogues Flacon de sels ouvrir un nouveau flacon sans présumer de ce qu’il contiendra – tant aimer regarder passer : les avions, les bateaux sur le rhin, les trains et les si bien nommés passants : regarder passer le temps ? – penser qu’il ne faut pas venir quelque part avec les habits du déjà venu - Statistiques des sites Poezibao, le 30 novembre 2004 (17 ans aujourd’hui) – 244 pages de notes – 12 000 articles – 1000 pages vues par jour Muzibao, le 7... <p>&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e13c8c0e200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Pour flotoir du 2 janvier" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20282e13c8c0e200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e13c8c0e200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Pour flotoir du 2 janvier" /></a><br /><br /><br /><br />Notes du </strong><strong><em>Flotoir</em> du 30 novembre au 28 décembre 2021 <br /></strong>image ©florence trocmé&#0160;: dialogues<br /><strong><br /><br />Flacon de sels<br /></strong>ouvrir un nouveau flacon sans présumer de ce qu’il contiendra – tant aimer regarder passer&#0160;: les avions, les bateaux sur le rhin, les trains et les si bien nommés passants&#0160;: regarder passer le temps&#0160;? – penser qu’il ne faut pas venir quelque part avec les habits du déjà venu - <br /><br /><strong>Statistiques des sites<br /></strong><em>Poezibao</em>, le 30 novembre 2004 (17 ans aujourd’hui) – 244 pages de notes – 12&#0160;000 articles – 1000 pages vues par jour<br /><em>Muzibao</em>, le 7 décembre 2016, 4 pages de notes, 184 articles – 15 pages vues par jour<br />Le <em>Flotoir</em>, le 14 décembre 2004, 30 pages notes – 1469 articles – 51 pages vues par jour<br /><br /><strong>Jean Marc Luisada<br /></strong>Ecouté les <a href="https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/jean-marc-luisada-pianiste-1-5">entretiens</a> de France Musique avec Jean-Marc Luisada. Passionnants et atypiques.Très étonnée par sa personnalité (il parle constamment de <em>maman</em> et <em>papa</em>)... c’est très troublant, m’a fait penser à certains égards à l’élève de Nadia Boulanger, Emile Naoumoff. Nombreux points communs dans l’enfance, le rapport aux parents et aux maîtres, Mademoiselle pour Emile Naoumoff, Denise Rivière (et Marcel Ciampi) pour Luisada. Denise Rivière dont il nous apprend qu’elle appartenait à la famille des Martin du Gard. Heureuse de l’entendre parler des Thibaut, livre que j’ai tant aimé. Très beaux moments aussi autour de Paul Badura-Skoda. <br /><br /><strong>Ceux qui vivent cachés dans leur monde<br /></strong>J’aime le point de vue du photographe Alain Keler, rapporté par Fabien Ribery <a href="https://lintervalle.blog/2021/08/12/le-lied-de-lange-de-lhistoire-par-alain-keler-photographe/">dans son blog</a> <em>l’intervalle</em>&#0160;: «&#0160;Je ne me suis jamais considéré comme un artiste, écrit l’auteur du livre <em>Un voyage en hiver</em> (Les Editions de Juillet, 2021), relatant une errance de la Slovaquie à Venise. Ma conception de la photographie est différente. Elle doit être au service de ceux qui vivent cachés dans leur monde, ignorés des pouvoirs, ceux dont le quotidien est difficile, qui souffrent et luttent pour exister décemment. Un peu comme mes parents, timides acteurs de ce monde qui, par leur travail acharné, parvinrent à être respectés pour ce qu’ils étaient, de modestes artisans talentueux et honnêtes.&#0160;» <br /><br /><strong>Les livres, tous les livres<br /></strong>Bien aimé aussi cette note de Christian Rosset, dans un <a href="https://diacritik.com/2021/10/27/constellation-dautomne-4-poesie-etc/">article</a> sur le Marché de la poésie, sur le site Diacritik&#0160;: «&#0160;Avoir le goût des formes brèves, des livres peu épais – on dit parfois “plaquettes”, sans que l’on sache si c’est en lien avec le beurre ou avec le sang. Aimer les pages envahies de blanc, pas nécessairement de poésie – mais c’est en ce domaine qu’on en trouve le plus. Avoir le goût d’accumuler ces petits ouvrages, parfois délicatement fabriqués à la main jusqu’à former de sacrées piles, devenues “monstres” (n’oublions pas ce titre trouvé par Jean-Pierre Faye en 1975 pour le n°23 de <em>Change</em>&#0160;: <em>Monstre poésie</em>). Adorer aussi les “pavés” débordant de matière que l’on a du mal à refermer avant de les avoir finis. Rêver que toute bibliothèque contienne des livres de formats et d’épaisseurs différents&#0160;: certains ne pesant que quelques grammes, d’autres, au contraire, intransportables – dont on demande quelle machine a bien pu les imprimer.&#0160;»<br /><br /><strong>Les songlines<br /></strong>Cet extrait des Carnets de Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;Bruce Chatwin &#0160;‘Dans le centre de l’Australie, je m’intéresse à ce qu’on appelle les ‘songlines’ ou chant des pistes. Les aborigènes australiens pensent que toute la terre est couverte de chants. C’est quelque chose que je trouve tout à fait fascinant parce que ça permet d’entrevoir comment la langue, le chant, la pensée et la poésie sont apparus à l’origine.’&#0160;»<br />Un descendant d’aborigènes&#0160;: «&#0160;Lorsqu’ils chantent, nos anciens régénèrent des lieux, tout en se régénérant eux-mêmes… Je pense que nos songlines maintiennent la terre de façon mystérieuse.&#0160;» <br /><br /><strong>Quelle richesse<br /></strong>Sur un grand fond de mélancolie, ce matin, ce bonheur en basse continue de penser à l’immense richesse qui est, en permanence, à ma portée. Celle des livres, celle de la musique et ce que je peux ramasser, comme je ramasse des brindilles ou des petites pierres, comme je photographie des lichens ou des écorces, autres trésors, dans tous les livres, même médiocres et dans toutes les musiques, même pas essentielles. Exactement comme dans une friche, un endroit laid ou abimé, on peut soudain trouver une merveille bien cachée, un caillou, une graine, un insecte. <br /><br /><strong>Tous les jours<br /></strong>Tant de choses tous les jours. Cela par exemple&#0160;: tous les jours lire deux quotidiens, et parcourir trois newsletters, deux en anglais (NY Times et Washington Post) et une en allemande (FAZ). Changer d’angle de vue, toujours. Changer de langue, aussi, le plus souvent possible. Décentrement. Décalement. Déconditionnement. <br /><br /><strong>Brice Bonfanti<br /></strong>Recevant une magnifique lettre de lui, je reprends la lecture de son <a href="https://d-fiction.fr/utopie-i-encyclopedie-de-bricoleur/"><em>Encyclopédie du bricoleur</em></a> qui complète ce qu’il me dit dans sa lettre sur la genèse du projet des <em>Chants d’Utopie</em>. Je pensais avoir fait quelques relevés dans ce texte, mais non. Alors voici&#0160;: «&#0160;Je suis un bricoleur, ramasse ce qui passe, et dans ce que je vis, et dans ce que je lis, je retiens ce qui pourrait toujours servir le mieux&#0160;: une idée poétique, une physique, une métaphysique, et une biologique, une alchimique, et une botanique, une théologique, et une politique, et cetera. Dans mon armoire corporelle s’entrepose, s’entremêle, s’entretient&#0160;: un bric à brac de mots, d’images et d’idées, qui parfois et soudain s’agglutinent en Chant, autour d’un centre. Et tout peut être recyclé. Le centré est inclus, l’excentré est exclu – ou inclus mais montré excentré. Je veux écrire de petites Épopées, une Encyclopédie de bricoleur. Y rassembler toutes les perles de ce monde, dont j’aurai eu la connaissance.&#0160;»<br />Et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;Je ne sais pas, heureusement, vers où je vais précisément. Il y a une chose ou trois choses que je sais, et que je ne sais dire en une phrase, autour desquelles, comme des pots, je tourne. Rien de programmatique, malgré un fil obsessionnel, éternel, diversifié en mille fils obsessionnels, temporaires. L’Utopie ne peut être un système à plaquer. Elle est Réel, plus réel que des faits dits réels, qu’il faut faire advenir, les yeux sérieux d’enfant qui joue.&#0160;»<br />Ce beau texte est ponctué par les photos des papiers et carnets de l’auteur. Un grand vrac d’écriture manuscrite magnifique. Comme utopique, cette survivance d’une écriture manuscrite.<br /><br /><strong>Un salutaire avertissement peut-être<br /></strong>Et voici, de nouveau dans <a href="https://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/12/03/entretien-bonfanti/">l’entretien avec Arno Bertina</a> (pour <em>en attendant Nadeau</em>), ce qui pourrait être un bon avertissement&#0160;: «&#0160;En règle générale, moins j’en sais, plus je suis libre. Quand je me documente trop, comme par exemple pour le chant du Mexique zapatiste, je suis accablé et je dois lutter pour me délivrer du savoir. L’écriture du chant XI de Sergueï ou, récemment, du chant XXVII de Dihya (nommée la Kahina par ses envahisseurs) a été fluide, jubilatoire et libre, car j’ai volontairement réduit la documentation.&#0160;» <br /><br /><strong>Lettre de Liliane Giraudon<br /></strong>Hier soir très beau mail de Liliane Giraudon, qui me parle d’endurance passionnelle pour le poème et la musique. Oui, énorme travail, mais immenses joies&#0160;! <br /><br /><strong>Nicole Lapierre, «&#0160;la recherche doit être libidinale&#0160;»<br /></strong>Écouté avec grand intérêt une série de «&#0160;A voie nue&#0160;», de France Culture avec Nicole Lapierre, philosophe et anthropologue, juive, qui a beaucoup travaillé avec Edgar Morin. <br />Je retrouve dans le <em>Flotoir</em> de 2017 que j’ai lu d’elle <em>Sauve qui peut la vie</em>. Il y est question du double suicide de sa mère et de sa sœur. Et du fait qu’elle a voulu casser cette transmission tragique. <br />Fidèle à ma technique qui est sans doute aussi une méthode de collecte, j’ai relevé cette remarque que lui fait un jour Edgar Morin&#0160;: «&#0160;la recherche doit être libidinale&#0160;». Et l’allusion à cette collection de rêve faite par Charlotte Beradt. <br /><br /><strong>Les rêves sous la dictature nazie<br /></strong>Je retrouve assez rapidement la trace de Charlotte Beradt sur internet, notamment dans un <a href="https://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=LP_374_0123&amp;download=1">article</a> de Françoise Hurstel&#0160;: «&#0160;On est au début de 1933, lorsque Charlotte Beradt fait, une fois de plus, ce rêve traumatique. Elle décide alors de recueillir des rêves qu’elle appelle ‘dictés par la dictature’. Véritables ‘sismographes’, ils sont, selon ses termes, des surfaces d’enregistrement des événements politiques. Son objectif est clair&#0160;: contribuer à l’histoire politique de la dictature en renseignant sur la manière dont les sujets sont insérés ‘comme des petites roues’ dans le mécanisme totalitaire. Pour nous, psychanalystes, mais aussi pour les historiens, ces rêves permettent de saisir de façon exemplaire dans son émergence l’entreprise d’assujettissement.&#0160;» <br />Je pense bien sûr à Victor Klemperer en lisant&#0160;: «&#0160;Témoigner de ce que fut pour elle cette période (dont elle ne dit jamais rien de personnel) qu’elle a vécue difficilement. Restée de 1933 à 1939 en Allemagne, opposante au régime et juive, elle risquait doublement sa vie ; elle était de plus consciente de faire un travail politique interdit en recueillant des rêves, car participant par là à la critique du régime. C’est pourquoi elle les codait, puis les cachait et enfin les envoyait par paquets à l’étranger.&#0160;»<br /><br /><strong>N&#39;y point penser<br /></strong>Titre pascalien pour le livre d’Yves Boudier. Magnifique titre. <em>N’y point penser</em>, citation de Pascal&#0160;: <em>Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance / ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. <br /></em>Trois termes ici, la mort, la misère, l’ignorance qui vont déterminer la construction du livre en trois parties. Ponctuées magnifiquement par les monotypes et dessins de Léa Gerchounouw. Si bien souvent on se demande le rapport entre texte et image, ici il s’agit d’un véritable duo, en particulier dans une dimension qui semble importante dans tout le livre, l’entaille, la césure. On est frappé de la récurrence des mots évoquant la coupure, la blessure, la morsure&#0160;: mordue (28), scarifiée (29), fers (30), épines (32), lames (33) affilé, pinces, griffes (34), voici quelques relevés faits dans la première séquence [mort]. Les poèmes sont très noirs, comme les images, et comportent très peu de mots. Variation autour de la mort, ou autour de <em>n’y point penser, </em>à la mort&#0160;? On ne sait. Plutôt creusement du thème, du double thème, la mort et le déni de la mort. «&#0160;Rampant-creusant dans la nasse&#0160;» (30). <em>N’y point penser</em>, croyez-vous&#0160;? semble dire Yves Boudier. On sait le grand thème du divertissement chez Pascal, on connaît ses remarques sur l’homme incapable de rester seul dans une chambre. Pas de divertissement possible ici et la solitude, assez terrifiante, assumée. Même si dans les images, on perçoit comme des percées, des ouvertures, des failles vers la lumière. «&#0160;La nuit sangle les cœurs&#0160;». <br />Parfaite économie de moyens, on n’est pas ici dans un registre de la danse macabre, ni dans une évocation baroque de la mort, ni même sur le thème des vanités (cher à Yves Boudier). Peu de mots, répartis le plus souvent en distiques distribués fer à droite et fer à gauche, peu de verbes, des images, des constats. Cette note peut-être&#0160;: «&#0160;L’intention si / fragile /// de durer / seul // quand le corps / trahit ///suspend le drame // au fil de / l’âge. (37) Les poèmes comme «&#0160;chambres / d’anoxie&#0160;» (39), où il ne reste que peu pour respirer, peu à respirer. <em>N’y point penser</em>, vraiment&#0160;? <br />Après la [mort]°, la (Misère]&#0160;: peut-on fuir «&#0160;l’acide du /jour&#0160;»&#0160;? Se détourner de «&#0160;L’agenda du / vide&#0160;»&#0160;? On remarque les coupures du vers entre le nom et son complément, comme une toute petite place, vite refusée, <em>au n’y point penser</em>&#0160;? Tout cela est-il la faute de la «&#0160;langue primitive / perte native&#0160;»&#0160;? Alors quid de l’ [ignorance]&#0160;: «&#0160;se plie se fronce / la pensée&#0160;». De nouveau, constat de l’»&#0160;Echo trahison / de l’étreinte verbale&#0160;». Y compris donc du <em>n’y point penser</em>&#0160;? Yves Boudier met le lecteur devant «&#0160;L’éclosion désormais / stérile //// d’une parole / vivante&#0160;» (67). Avec ici en filigrane une réflexion presque politique sur le temps présent.<br />C’est un livre sombre que donne ici celui qui pourtant agit, construit, défend à longueur d’année la parole vivante, celle de la poésie, celle des écrivains, au travers de toutes les missions qu’il assume bénévolement la plupart du temps. Si l’on voulait situer les échos entendus en le lisant, ce serait peut-être un peu de Claude Minière et un peu de Cédric Demongeot. Mais c’est surtout la belle voix, forte et sans concessions d’Yves Boudier. <br />Il faut souligner le très beau travail éditorial des Éditions du Paquebot, reproductions remarquables des noirs des monotypes et dessins, très belle typographie, choix des papiers. Détail concret&#0160;: le côté un peu rugueux de la couverture lorsqu’on a le livre en main et qu’on le lit, comme un rappel que <em>n’y point penser,</em> vraiment&#0160;?<br /><br /><strong>De la copie<br /></strong>Ces derniers temps, nouvelles réflexions sur la copie et la recopie. Cela fait plusieurs «&#0160;anthologies permanentes&#0160;» que je ne cède pas à la tentation du logiciel d’OCR, pour plutôt recopier à la main. Et force est, mais cela ne va-t-il pas de soi, de constater que cela permet d’entrer dans le texte d’une façon très différente. Recopier n’est pas lire, recopier peut aussi faire du bien, c’est ce que je découvre en lisant un <a href="https://www.cairn.info/revue-chimeres-2013-1-page-142.htm">article</a> de Maël Guesdon à propos de la thérapie d’un patient de Guattari&#0160;: «&#0160;Face à la ‘ritournelle’ angoissée du patient qui répète sa mésestime vis-à-vis de lui-même, Guattari propose une autre forme de répétition fondée sur la copie. L’échelle de vitesse n’est plus la même&#0160;: à la boucle de la plainte, se substitue la prise en copie d’un livre entier, travail de longue haleine intégrant dans le processus un motif exogène. ‘Il fallait trouver un troisième terme&#0160;: un contrôle qui, provisoirement, serait extérieur à lui’. <em>Le Château</em> de Kafka tient ce rôle de décentrage, sortie temporaire permettant d’inscrire la répétition dans un nouvel espace dont il ne s’agit pas en priorité d’habiter le sens, mais de reproduire la forme&#0160;: pour contrer les plaintes de R.A. qui répète ne rien comprendre à ce qu’il lit, Guattari affirme que ce qui importe est l’acte de copie lui-même et non le contenu du livre. Cette stratégie est, selon l’expression du thérapeute, ‘une feinte’ puisque le choix du texte, mêlant déterminations discursives et éléments non-discursifs, se fonde sur des ‘ressemblances entreR.A.et Kafka, tant du point de vue psychopathologique, religieux, que de l’apparence extérieure’. Le premier temps de la copie est donc mis sous le signe de la rupture, passage hors signification, pour inventer ensuite, à travers la lente progression du décalque d’un roman choisi sur des motifs analogiques, un nouveau saisissement de soi.&#0160;» (<a href="https://www.cairn.info/revue-chimeres-2013-1-page-142.htm">source</a>) <br />Et voilà de quoi justifier mon travail de copie, digne d’une moinesse&#0160;! «&#0160;Le dédoublement du texte induit par la copie a plusieurs fonctions&#0160;: il permet tout d’abord pour celui qui recopie de vivre non pas l’acte même de création, mais le déploiement du texte simultanément dans la subvocalisation et dans le geste qui l’inscrit, accentuant ainsi la processualité du livre qui s’écrit en même temps qu’il se lit. À travers son effet de ralentissement et de répétition, la copie permet une appropriation multiple du texte, la lecture s’inscrivant, par le geste, tout autant dans la pensée que dans le corps du lecteur-recopieur.&#0160;»<br />→ J’ai si souvent pensé aux musiciens comme Bach ou Mozart qui ont tant recopié d’œuvres musicales de leurs prédécesseurs, à une époque où l’idée même de «&#0160;reproductibilité technique&#0160;» n&#39;existait pas&#0160;! A tout ce qu’ils ont ainsi appris, en entrant intimement dans le processus de composition. <br /><br /><strong>Le musicien en comédien<br /></strong>Je relève cette remarque dans un très bel article d’André Hirt (<em>Muzibao</em>) consacré à un livre de Jean-Yves Clément sur Chopin et Liszt&#0160;: «&#0160;À ce propos, Nietzsche ne s’y est pas trompé (...) le musicien est devenu un comédien&#0160;: ‘L’avènement du comédien dans la musique. C’est là un événement capital, qui donne à réfléchir – et peut-être aussi à craindre… Ramené à une formule&#0160;: “Wagner et Liszt” – Jamais la sincérité des musiciens, leur “pureté” n’avait été soumise à si périlleuse épreuve. Cela crève les yeux, le grand succès, le succès de masse, n’est plus du côté des purs, il faut être comédien pour l’obtenir&#0160;! (…) Ainsi, pour le comédien, c’est l’avènement de l’âge d’or…’ (<em>Le Cas Wagner</em>, § 11). Vérité du temps, inauguration de notre temps.&#0160;»<br />L’ensemble de la note d’André est exceptionnel et nous dialoguons sur la teneur des articles de <em>Muzibao</em>. Nous sommes bien d’accord, je crois que nous ne sommes pas<em> Diapason</em> ou <em>Res musica</em>, mais que nous avons une approche spécifique de la musique, sous un angle philosophique (ou littéraire parfois) et civilisationnel. Ce que montre bien l’extrait que j’ai recopié ici, dans le <em>Flotoir</em>, mais qui concerne au fond un aspect peut-être plus superficiel évoqué dans l’article qui pose des questions très importantes. Qu’il faut <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2021/12/note-de-lecture-jean-yves-cl%C3%A9ment-chopin-et-liszt-la-magnificence-des-contraires-par-andr%C3%A9-hirt.html">lire et relire</a> donc&#0160;! <br /><br /><strong>La gravité du <em>Flotoir</em><br /></strong>Curieux ce sentiment d’une gravité du <em>Flotoir</em>, au moment même où je l’ouvre, ce que je fais un peu moins en ce moment, sans savoir pourquoi. <br /><br /><strong>Jean-Luc Sarré et André Hirt<br /></strong>Très <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2021/12/comment-l%C3%A9coutez-vous-4-andr%C3%A9-hirt.html">belle note</a> d’André Hirt sur «&#0160;comment l’écoutez-vous&#0160;»<br />Je relève en particulier cela&#0160;: «&#0160;la musique parvient à percer là où non seulement le langage verbal mais aussi la vision sont réduits à l’impuissance, au mensonge ou encore à l’idolâtrie) comme l’avait fait Vinteuil chez Proust en rouvrant, donc en enroulant le temps sur soi, ce qui en l’occurrence est la même chose. On dira que la musique et l’intériorité se nouent ensemble dans la profondeur du temps&#0160;»<br />Et je le rapproche de cette note de Jean-Luc Sarré qui m’avait tant frappé&#0160;: <br />«&#0160;Schubert. Quintette pour deux violoncelles. “La musique ressuscite ce qui n’a jamais été”<br />Est-ce la première fois qu’on enfonce mot pour mot cette porte ouverte&#0160;? Je l’ignore et comme je n’aime pas usurper, je m’offre prudemment des guillemets.&#0160;» (Jean-Luc Sarré, <em>Ainsi les jours</em>, p. 39) <br /><br /><strong>Claudio Abbado<br /></strong>J’ai fouillé dans mes textes pour retrouver les mentions d’Abbado, cherchant une image pour l’article d’André. J’ai retrouvé ce moment très émouvant où je tenais ma deuxième petite-fille qui avait alors un an et qui s’était endormie dans mes bras (une des sensations les plus fortes de toute mon existence que de très jeunes enfants s’endormant dans mes bras) tandis que je regardais sur une chaîne musicale un film où Claudio Abbado dirigeait la <em>VIIe symphonie</em> de Bruckner. <br />Et un peu plus tard, <em>Flotoir</em> de 2014 ces mots&#0160;: Hier vu un magnifique documentaire d’Arte sur Mahler (co-écrit par Catherine Sauvat, réalisation d’Andy Sommer). Avec interventions nombreuses d’Henry Louis de la Grange et de Claudio Abbado (mais aussi de Thomas Hampson, de Daniel Harding, de Boulez, qui n’est pas le plus intéressant d’ailleurs). Le plus magnifique est Abbado et le film se clôt d’une façon bouleversante qui met au bord des larmes, la fin de l’adagio de la <em>IXe symphonie</em>, suivie d’un long moment de silence, et où on voit le visage et les mains d’Abbado comme suspendus dans le vide, comme entre la vie et la mort. Aujourd’hui, alors qu’il a disparu il y a si peu de temps (ce 20 janvier 2014), ces images n’en sont que plus émouvantes. <br />Il a aussi cette expression extraordinaire pour parler d’une sonorité donnée chez Mahler&#0160;: <em>le bruit de la neige tombant sur la neige</em>.&#0160;»<br />On ne peut plus voir ce film sur Arte, en revanche <a href="https://www.youtube.com/watch?v=81AFdWXLNCU&amp;list=RDf2LLIXxWKJo&amp;index=5">quelques minutes</a> de la fin de la <em>IXeme symphonie</em> de Mahler avec ce visage extraordinaire, complètement ailleurs d’Abbado qui n’en a plus pour très longtemps à vivre. <br /><br /><strong>Tenter de démêler&#0160;: Kiefer et Celan<br /></strong>Je suis aux prises avec une problématique complexe. Je ne parviens pas à poser un jugement, c’est toujours très difficile pour moi, ici un jugement qui serait à la fois esthétique et éthique sur les travaux d’Anselm Kiefer autour de Paul Celan.<br />Historique des faits&#0160;: je me rends mercredi dernier (15 décembre 2021) à l’inauguration de l’exposition «&#0160;Anselm Kiefer pour Paul Celan&#0160;» au Grand Palais Éphémère à Paris. Je suis en avance comme d’habitude, mais on me laisse entrer, je suis seule avec les vigiles et quelques équipes de journalistes qui tournent des reportages. Je suis saisie d’emblée par le côté très impressionnant de cet immense espace où se dressent des toiles gigantesques, très sombres, très travaillées sur le plan de la matière picturale, toiles très hautes ou larges posées sur des sortes de chariots à roulettes, parfois dos à dos, deux par deux mais qui luttent avec l’environnement, la voûte du Grand Palais Éphémère, parsemée de spots lui donnant un faux air de ciel nocturne. Il y a là aussi un avion en carton ou papier maché, je ne sais, avec des pavots et des liasses de papiers brûlés, une sorte de petit blockhaus dont sortent de grandes tiges sèches de pavot, et «&#0160;L’Arsenal&#0160;», à savoir une série de hautes étagères déglinguées remplies d’objets sombres, poussiéreux et notamment de grands tiroirs remplis de cendres, de terre, de gravats, de fleurs séchées, bris de verre, une antenne de télévision, etc. Dans l’article écrit pour <em>Poezibao</em>, j’ai dit que ces étranges et assez sinistres rayonnages me rappelaient ceux vus au pied de la Frauenkirche à Dresde où étaient entreposées les pierres calcinées récupérées dans les ruines de l’église après les terribles bombardements de février 1945. <br />L’ensemble est photogénique et je fais un reportage photos avec mon petit compact expert Sony. Mais je ne peux me résigner à attendre l’entretien que doivent mener Anselm Kiefer et Chris Dercon, le commissaire de l’exposition. Je redoute à la fois que des mots soient mis sur mes impressions et un soupçon de «&#0160;mondanité&#0160;» qui me parait ici bien peu approprié. <br />Je rentre à la maison, je sors et traite mes photos et je rédige à chaud un article, plutôt élogieux, pour <em>Poezibao</em>. <br />À partir de là deux réactions contrastées&#0160;: les uns me remerciement chaudement pour cet article, les autres à demi-mots ou plus franchement m’exposent leurs réticences à propos du travail de Kiefer en général et autour de Celan en particulier. Notamment Christian Bernard et je ne trahis là aucun secret puisqu’il s’exprimera rapidement <a href="https://www.sitaudis.fr/Incitations/liberons-paul-celan-de-l-emphase-autoritaire-d-anselm-kiefer-1639831720.php">sur le site Sitaudis</a>. Titre explicite&#0160;: «&#0160;Libérons Paul Celan de l’emphase autoritaire d’Anselm Kiefer&#0160;». Christian Bernard y explique qu’il ne partage pas l’adulation des milieux artistiques pour l’artiste, qu’il range du côté des pompiers. «&#0160;Kiefer a fait son fonds de commerce de l’évocation de l’Allemagne nazie, cette Allemagne ivre de rêves de grandeur millénaire. Les tableaux de Kiefer sont hantés par ce passé ineffaçable, ils sont fascinés par les ruines incendiées de ces rêves. Et à leur tour ils usent des moyens de la fascination par la ‘grandeur’ pour imposer le respect aux regardeurs.&#0160;» Mais le nœud du problème n’est pas tout à fait là&#0160;: «&#0160;Car non content de ressasser les paysages mortifères de nos mémoires meurtries, il s’approprie benoîtement Paul Celan dont il parsème ses œuvres de vers choisis. Je n’y vois qu’une prise d’otage qui lui rallie les poètes ébaubis et les génuflecteurs de la pensée.&#0160;», ajoutant&#0160;: «&#0160;Comment ne pas voir tout ce qui oppose l’écriture de Celan à la boursouflure pathétique de Kiefer&#0160;?&#0160;»<br />Donc voilà établi le double aspect de la problématique&#0160;: il en va du jugement esthétique (art pompier, boursouflures, emphase, etc.) et du jugement éthique, concernant ce que Christian Bernard appelle «&#0160;l’indécent citationnisme&#0160;» de Kiefer. <br />Il m’est pour l’heure impossible de me déterminer. Il faudrait analyser en profondeur les impressions produites par l’exposition, reconnaître peut-être avoir été <em>fascinée </em>par cette emphase, ce climat. Se souvenir alors des mots d’André Hirt dans <em>La dernière sonate</em> sur l’opposition entre <em>éblouissement</em> et <em>fascination</em>. «&#0160;L’éblouissement provoque toujours un détournement du regard, une complexité et un élargissement de ce dernier, un espace par conséquent et une temporalité, tout comme il ouvre des perspectives en somme là où la fascination réduit le regard, le canalise (le commande) et surtout l’écrase sur deux dimensions, en soustrayant toute profondeur et tout volume à la pensée.&#0160;» <br />Il en va aussi du jugement éthique, moral. Qui est celui, tellement complexe et par lequel je me sens parfois tellement concernée, de l’appropriation. S’agit-il de donner à voir, à lire, de transmettre l’œuvre de Paul Celan&#0160;? Ou bien est-elle instrumentalisée dans le projet de Kiefer&#0160;? Il semblerait que sa sincérité ne soit en aucune façon en doute, il lit Celan depuis des décennies, vit avec son œuvre en quelque sorte. Mais fait-il un juste usage de son œuvre en l’incorporant, de force, dans ses tableaux. Dans un univers, dit Christian Bernard, qui est à l’opposé même de la démarche de Celan. En contresens. <br /><br /><strong>Kiefer, Celan, encore<br /></strong>Je transcris ici, avec son accord bien sûr, la très belle réponse qu’Anne Bernou, historienne et historienne d’art, qui a bien connu Miklos Bokor et travaillé sur son œuvre, a apportée à mon questionnement sur l’exposition d’Anselm Kiefer à Paris&#0160;: «&#0160;Je continue à penser que l&#39;exposition de Kiefer est très belle, servie certes par une scénographie impressionnante (que certains trouvent à lui reprocher), mais aussi que la plupart des toiles sont parmi les meilleures qu&#39;il ait peintes (j&#39;ai adoré &quot;Pour Mme de Staël&quot; avec comme arrière-plan l&#39;aéroport de Tempelhof). À quoi bon comme certains le font lui reprocher sa monumentalité (il a fait pire chez Gagosian et là c&#39;était vraiment du mauvais Kiefer&#0160;!) sa composition stéréotypée, sa peinture matiériste. N&#39;a-t-il pas droit à la démesure, à la récurrence dans l&#39;organisation de ses toiles, à la quête et à l&#39;emploi de matériaux d&#39;emprunt si c&#39;est là son style&#0160;? Faut-il lui reprocher d&#39;être entré au Panthéon avec ses vitrines à la mémoire de Genevoix et de Ceux de 1914 (je ne les ai toujours pas vues du reste)&#0160;? Ce serait là bien mesquin. <br />Bien sûr je comprends les réserves /tes réserves concernant l&#39;utilisation des poèmes de Celan. J&#39;avoue ne pas avoir volontairement cherché à les traduire mais ai tenu à les considérer comme un matériau faisant intrinsèquement partie du langage plastique de Kiefer, comme le sont aussi comme l&#39;on sait les séphiroths ou les composants de l&#39;alchimie. J&#39;ai tendance à penser que Kiefer vit en intimité absolue avec la poésie de Paul Celan, qu&#39;il l&#39;a &quot;assimilée&quot; de façon quasi-organique et qu&#39;il est de son droit de nous la restituer dans cette symbiose plastique qui est la sienne. <br />Je pense que le fait qu&#39;il soit un artiste allemand n&#39;est pas sans lien avec les critiques qui lui sont faites en France à propos de la soi-disant utilisation de Celan, et plus encore de la Shoah. Est-ce que ce ne sont pas les artistes allemands à s&#39;être précisément – les premiers et avec le plus d&#39;intensité – confrontés à cette page de l&#39;histoire&#0160;? Doit-on leur reprocher le courage inouï qu&#39;ils ont eu en leur temps (je pense à Baselitz et à Schoenbeck dès le tout début des années soixante) alors que l&#39;Europe entière – et ses artistes – se complaisait dans le silence&#0160;? Bien sûr ils utilisent comme moyen d&#39;expression une forme de démesure (expressionniste) mais peut-on vraiment affronter la démesure par autre chose que la démesure&#0160;? <br />L&#39;in-représentable&#0160;? Miklos [Bokor] s&#39;est toujours élevé sur une représentation littérale de la Shoah ou du moins des sévices extrêmes des camps de la mort lente, ce qui est le cas chez Music. C&#39;est tout à fait vrai. Mais la peinture de Kiefer n&#39;a rien de littéral. Avec lui, on est complètement dans le symbolique. Par ailleurs, les contradictions de Miklos (et d&#39;autres) ne sont pas à taire&#0160;; à partir de 1987, ses toiles tendront à devenir d&#39;année en année plus figuratives, de telle sorte que l&#39;in-représentable est devenu vraiment – chez lui aussi – représentable. En fait pour lui, ce qui avait été inacceptable, intolérable, c&#39;était d&#39;avoir &quot;croqué sur le vif&quot; les montagnes de cadavres de Dachau. Cela, il ne le pardonnait pas à Music.&#0160;» <br /><br /><strong>Bonheur de publier<br /></strong>Vrai bonheur avec mes publications poézibaiennes en ces temps parfois si lourds. Par exemple bonheur de publier en feuilleton un <em>Chant d’Utopie</em> inédit de Brice Bonfanti – L’utopie remède au désespoir. Ou la très belle note d’Isabelle Howald sur <em>Vous m’avez fait chercher</em> de Dominique Fourcade, Hadrien France-Lanord et Sophie Pailloux-Riggi (il me semble indispensable, même si c’est long, de citer entièrement leurs trois noms à chaque fois). <br /><br /><strong>Je ne laisserai pas qu’on me rive<br /></strong>Je ne laisserai pas qu’on me rive&#0160;: corps, sang, clan, race, classe, sexe, secte. Ce qui sépare, je<br />m’en sépare, et me répare par&#0160;: la coupure de toute coupure, la division des divisions. Je<br />me sépare de ma pente qui est même que la leur, de gauchaille et droitaille et bassaille et<br />hautaille des rives unilatérales, la valetaille des coupures divisions séparations, valetaille<br />coupée divisée séparée. Je me sépare de ma pente qui est leurre qui rive&#0160;: corps, sang,<br />clan, race, classe, sexe, secte. Je me répare&#0160;: par la dérive de tout ce qui rive, travaille à me<br />centrer, m’ouvrir, m’illimiter&#0160;; et détravaille à m’excentrer sur moi, me fermer, me limiter. <br />(<a href="https://poezibao.lettera.fr/files/brice-bonfanti-2023-chants-dutopie-quatrie%CC%80me-cycle-chant-xxxi-hypatia-alexandrie---version-6-deuxie%CC%80me-livraison.pdf">Source</a>) <br /><br /><strong>Flotoir<br /></strong>Je me demande si ma pratique du <em>Flotoir</em> n’est pas en train d’évoluer&#0160;? Ou bien est-ce un passage temporaire&#0160;? Je n’écris quasi plus dans le carnet, en lisant, le soir, ce qui était la principale source du <em>Flotoir</em>. Plutôt dans la journée, au croisement d’un fait, d’un texte, d’une œuvre qui me parlent. Ou bien pour tenter d’y voir plus clair dans une question, comme celle posée par l’exposition Anselm Kiefer pour Paul Celan. Ou bien encore sous forme de rêverie à distance autour d’un livre. Ce qu’il m’a fait et éventuellement ce qu’il me fait encore, autrement dit la trace qu’il laisse, ce qui ne va pas de soi. Beaucoup de livres, même appréciés, ne laissent pas de traces apparentes, je le constate souvent en relisant (c’est rare) de vieux Flotoirs&#0160;! <em>Ah bon j’ai lu ce livre, j’en ai pensé cela, j’avais complètement oublié&#0160;!</em> Comme je le disais sur un mode ironique à un ami l’autre jour, je m’écris le <em>Flotoir</em>. Je me le garde pour une lecture, éventuellement audio, si je n’ai plus d’yeux vaillants pour mes très vieux jours. Plus de vingt ans déjà de <em>Flotoir</em>, j’aurais le temps de voir venir la fin. <br /><br /><strong>Francis Hallé, la canopée<br /></strong>Écouté une émission de France Inter (La Terre au carré) avec <a href="https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-jeudi-02-decembre-2021">Francis Hallé</a> relatant quelques-unes des extraordinaires expériences de son radeau des cimes, cette installation incroyable posée sur le faîte des grands arbres sous les Tropiques, pour étudier la faune et la flore et la biodiversité, là-haut, qui dépasse l’entendement. A un moment donné il explique que vivre là-haut donne le sentiment de repartir loin en arrière dans la destinée humaine, à la limite de l’hominisation. Il précise qu’il n’est pas le seul à ressentir cela, même si d’autres l’expriment différemment. <br /><br /><strong>Politique et poétique<br /></strong>Profondément étonnée et touchée d’entendre dans une autre émission de la Terre au carré une femme énoncer clairement que la pensée politique peut évoluer sous l’influence de la pensée poétique. Je ne sais pas si Novalis aurait formulé les choses de la même manière, mais dans le contexte c’était frappant&#0160;: je pensais qu’il s’agissait d’un groupe de militants défendant une île dans l’estuaire de la Loire, l’île de Carnet, qui doit être transformée en zone industrielle, ‘éco-technologique’. Mais je n’ai pas retrouvé la citation, donc c’est sans doute un autre intervenant de l’émission qui a émis cette forte pensée. L’ensemble de l’émission était intéressant, avec plusieurs intervenants tous militants de la défense des écosystèmes, les uns à cause d’un projet de pont, du côté de Tours, les autres documentant la radioactivité des eaux de la Loire au pied des centrales nucléaires, etc. «&#0160;<a href="https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-du-vendredi-03-decembre-2021">Nul n’est censé ignorer la Loire&#0160;</a>»&#0160;! <br /><br /><strong>De quoi parle-t-on<br /></strong>Question essentielle posée par un <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2021/12/chronique-port%C3%A9es-musicales-schumann-autour-de-la-iiie-symphonie-par-philippe-choulet.html">article</a> de Philippe Choulet pour <em>Muzibao</em>, autour de la IIIème symphonie de Schumann&#0160;: «&#0160;Cette <em>IIIe Symphonie</em> pose trois problèmes au philosophe.<br />D’abord, le problème souligné par Marcel Proust&#0160;: «&#0160;Nous sentons dans un monde, nous pensons, nous parlons dans un autre, nous pouvons entre les deux établir une concordance mais non combler l’intervalle&#0160;» (<em>Le Côté de Guermantes</em>). C’est-à-dire&#0160;: s’il n’y a pas de “pont” possible, s’il y a toujours discontinuité entre le monde de la sensation et de la perception, et le monde de la parole et de la pensée, comment établir la liaison&#0160;: de quoi parle-t- on, que pense-t-on quand on parle (de musique), quand on pense musique ou sur la musique&#0160;?&#0160;»<br /><br /><strong>Pouls et cœur<br /></strong>Grand bonheur à publier en feuilleton un des Chants d’utopie de Brice Bonfanti. Me semble une œuvre vraiment importante à moult égards.<br />«&#0160;Le pouls pulse. Courageux pulse, cordial, cardiaque pulse, car du coeur le pouls pulse – pas<br />du cerveau, serf automate, machine aux mots. Le pouls pulse de son. Le pouls de terre<br />pulse à fond, le pouls de feu pulse d’éclairs, et le pouls d’air et d’eau pulse en l’air. Le<br />pouls du ciel pulse au tréfonds, ciel du ciel au sans-fond. Coeur et poumons sont très<br />amis, un et deux, trois amis&#0160;: tu inspires, ton pouls pulse&#0160;; tu expires, ton pouls pulse&#0160;;<br />respire et ton pouls pulse.&#0160;» <br /><br /><strong>Et cela aussi, les poèmes médiévaux<br /></strong>de Jean-Pascal Dubost, ce sont les joies du boulotbao ces découvertes de textes qui soudain éclairent un petit pan de sombre. «&#0160;Méziga, natif de Rabelaisie sans frontières et venu par momeries et par villons, qui se worry about ça, désirant compagnie françoise avec l’anglishe, ne cèderai-je pièce à ces watchdogs ni à leur compliance allumant les warnings dès que dès que, et ne serai leur follower. D’or en avant, ainsi comme tousjours jel fis, je dirai de la languenostre qu’elle est moult faite pour être switchée et mixée et molestée afin de se mouver le cul comme d’être décodée à donf autant qu’updatée par ce faire, et ce si tant et bellement. Dirai-je que dès huy, et comme onc mais nel fis, sans spoiler quoi que ce soit, je parsuivrai le job de tout mélanger, avec e-respect pour Mistress Langue, que je like, because convaincu suis que la lingua franca peut être hôte des langues barbariennes, migrantes et passagères. C’est un mien challenge. Tout est bon dans la langue. Yes&#0160;!&#0160;»<br />Ce qui n’est pas sans me faire songer à cet intérêt que je pris jadis à l’europanto de Diego Marani. &#0160;<br /><br /><strong>Glanes<br /></strong>«&#0160;On ne peut pas faire / abstraction du nom des plantes / et des règles de la graminaire, / de leurs innombrables / déclinaisons, au premier rang / desquelles, essentielles et / tangible / il y a l’inventif et le / contemplatif&#0160;»<br />Oui glane, presque de hasard, en écoutant le <em>Clavier bien tempéré,</em> la énième version que je possède, une nouvelle, récemment offerte, celle de Barenboïm. Il s’agit ici d’un très beau livre de Frédérique Guétat-Liviani et de Christian Désagulier, <em>Vherbier</em>. Textes de Christian Désagulier, compositions de Frédérique Guétat-Liviani. Magnifiques compositions, si simples et si élaborées, quelques filaments de végétaux, quelques feuilles, du papier, des traits de crayons de couleur&#0160;? Hymne à l’herbe, aux herbes&#0160;: «&#0160;il y a ‘herbe’ et «&#0160;herbe’ / aux gaines elliptiques ou / convolutées, limbes et ligules, / oreillettes variées, épis, épillet, / fleur et fleur d’herbe et des / graines qui sont des grains / contre la faim et parfois pour / la folie comme il se raconte / dans les livres d’histoire / naturelle&#0160;» Très belles «&#0160;planches&#0160;» à la manière des herbiers d’autrefois (fait-on encore des herbiers, de vrais herbiers, avec de vraies plantes collées sur du vrai papier&#0160;?). &#0160;Christian Désagulier poursuit sa pensée et sa poésie de nature encyclopédique pour le plus grand bonheur du lecteur. Cette ouverture sur le monde semble plus riche et plus propice à conduire au rêve mais aussi à la pensée que les éternelles divagations égocentrées comme nous en servent trop de poésies. <br />«&#0160;Botanophyle devenu, hâte-toi / alors d’oublier comment elles / se nomment, c’est ainsi que /les feuilles d’herbe se laissent / observer et ausculter depuis / toujours avec pudicité&#0160;» (p. 9)<br />Il est significatif d’ailleurs que Fidel Anthelme X, c’est-à-dire Frédérique Guétat-Liviani, publie en même une anthologie très émouvante et superbe de quelques textes de Pierre Garnier, sous le titre <em>La Beauté du Monde</em>. <br /><br /><strong>Jacques Roubaud<br /></strong>Menant une petite recherche sur la notion d’image-souvenir chez Roubaud, je tombe sur un bel essai de Mireille Séguy et Nathalie Koble, dont j’extrais cela&#0160;: «&#0160;Jacques Roubaud, qui se dit affecté de ‘bibliothécomanie’, se définit dans ‘le grand incendie de londres’ par le néologisme <em>homo bibliothecus</em>. La bibliothèque roubaldienne est immense, polyglotte et polymorphe. Telle qu’elle s’inscrit dans son œuvre, elle est aussi, le plus souvent, insaisissable&#0160;: si les livres qu’il a lus affleurent partout, dans tous ses textes – essais, poésies, théâtre, fictions, proses de mémoire – c’est la plupart du temps de manière instable et comme brouillée, les références d’ ‘origine’ se perdant constamment dans des effets de réécriture, de diffraction et de recyclage où le lecteur perçoit la présence insistante d’autres textes (y compris ceux de Roubaud lui-même) sans pouvoir pleinement la saisir. Cette pratique d’une intertextualité à la fois obsessionnelle et désinvolte provoque, à la lecture, une impression de ‘déjà-lu’ qui fait vaciller le texte lu, le rendant comme absent à lui-même pour être constamment hanté par d’autres. Mais l’ ‘effet de spectralité’ – pour reprendre l’expression derridienne – qui caractérise l’œuvre de Roubaud ne se résume pas à la présence-absence d’une intertextualité évanescente, aussi obsédante soit-elle. Il se fonde d’abord sur la théorie et la mise en œuvre d’une poétique mémorielle, où ce qui a disparu (ou qui est envisagé comme tel) est systématiquement réélaboré d’après mémoire.&#0160;» (<a href="https://www.fabula.org/lht/13/kobleseguy.html">source</a>)<br /><br /><strong>Homo bibliothecus et homo lisens<br /></strong>Un peu plus loin&#0160;: «&#0160;<em>Homo bibliothecus</em>&#0160;: cette définition rencontre immédiatement, lorsqu’elle apparaît, une thématique qui se trouve chez Roubaud obsessionnellement associée à la bibliothèque et aux livres qu’elle contient, celle de la disparition&#0160;: ‘je suis un spécimen de l’<em>homo</em> <em>bibliothecus</em>, écrit-il, dont on nous annonce la disparition, sous les assauts de la “réalité virtuelle”&#0160;; l’<em>homo</em> <em>lisens</em> comme l’<em>homo bibliothecus</em>, l’une de ses races, devant rejoindre l’<em>homo neandertalis </em>dans le cimetière des espèces.’ Cette disparition annoncée du livre et du lecteur serait banale si elle ne se trouvait pas associée à une réflexion d’une portée plus large et plus profonde sur la bibliothèque comme lieu d’accueil privilégié des fantômes et de leur mode de présence particulier&#0160;: une présence en absence, incertaine, évanescente ou mieux encore <em>évanouissante,</em> pour employer un néologisme cher à l’auteur. Les diverses descriptions – insistantes et répétées – qu’il fait des bibliothèques qui ont compté dans sa vie, dont il lui arrive de dresser des listes (toujours incomplètes), déclinent systématiquement les variantes de cette présence spectrale.&#0160;» (ibid.)<br /><br /><strong>Héritiers de millions de scribes<br /></strong>D’un fort <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/12/entretien-avec-marie-vrinat-nikolov-par-daniel-baric-remise-du-prix-etienne-dolet-de-traduction-de-l.html">entretien</a> mené par Daniel Baric avec Marie Vrinat-Nikolov, lors de la remise du Prix de Traduction Etienne-Dolet de la Sorbonne, je retiens cette citation de Borges, qui me semble tellement en phase, <em>mutatis mutandis</em>, avec ce <em>Flotoir</em>&#0160;: <em>«&#0160;</em>Je n&#39;écris pas, je réécris. C&#39;est ma mémoire qui produit mes phrases. J&#39;ai tellement lu et tant entendu. Je l&#39;avoue&#0160;: je me répète. Je le confirme&#0160;: je plagie. Nous sommes tous les héritiers de millions de scribes qui ont déjà écrit, longtemps avant nous, tout ce qui est essentiel. Nous sommes tous des copistes, et les histoires que nous racontons ont déjà été racontées. Il n&#39;y a dorénavant plus d&#39;idées originales.<em>&#0160;»</em> (Jorge Luis Borges.&#0160;<em>Radioscopie, dialogues avec Jacques&#0160;Chancel</em><em>, 1999, p.&#0160;74-76).<br /><br /><br /></em></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2022-01-02T11:02:14+01:00 <I>Senza attacca</I> https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/11/senza-attacca.html Extraits du Flotoir du 11 octobre au 21 novembre 2011 photo : chien perdu sans collier, ©florence trocmé Portraits de lecteurs Hier belle cueillette au square St Lambert ! Underground Railroad de Whitehead (Pulitzer), deux lecteurs différents, mais aussi un livre sur les quanta, Helgoland, un livre d’Edith Wharton, Été et un d’Echenoz, Ravel, La nuit du temps de Barjavel et Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal. Pas mal non ? j’ai fait chou blanc sur deux livres. Il me faudra rédiger ces portraits. Deux lectures atypiques Hier soir beaucoup de plaisir avec deux livres assez atypiques. Sappho, « racontée... <p>&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2026bdf01da6f200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Chien perdu sans collier " class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e2026bdf01da6f200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2026bdf01da6f200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Chien perdu sans collier " /></a><br /><br /><br /><br />Extraits du </strong><strong><em>Flotoir</em>&#0160; du 11 octobre au 21 novembre 2011<br />photo : chien perdu sans collier, ©florence trocmé<br /><br /></strong></span></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"><strong>Portraits de lecteurs</strong><br />Hier belle cueillette au square St Lambert&#0160;! <em>Underground Railroad</em> de Whitehead (Pulitzer), deux lecteurs différents, mais aussi un livre sur les quanta, <em>Helgoland</em>, un livre d’Edith Wharton, <em>Été </em>et un d’Echenoz, <em>Ravel,</em> <em>La nuit du temps</em> de Barjavel et <em>Les Impatientes</em> de Djaïli Amadou Amal. Pas mal non&#0160;? j’ai fait chou blanc sur deux livres. Il me faudra rédiger ces portraits. <br /><br /><strong>Deux lectures atypiques<br /></strong>Hier soir beaucoup de plaisir avec deux livres assez atypiques. <em>Sappho</em>, «&#0160;racontée par&#0160;» Stéphane Bouquet et Rosaire Appel, une édition de la Philharmonie de Paris et <em>Brecht &amp; Brecht</em> de Laurent Marissal. <br /><br /><strong>Sappho<br /></strong>La collection Supersoniques de la Philharmonie met en récit et en images des personnalités qui par le pouvoir des sons ont donné forme à une œuvre, un monde, une théorie, une utopie. L’évocation de Sappho a été confiée donc à Stéphane Bouquet et à l’artiste new-yorkaise Rosaire Appel. Stéphane Bouquet entraîne dans un récit très vivant, avec simplicité, faisant part de ses doutes, de ses questions, soulignant que de Sappho, on ne sait presque rien, que notre vue est sans doute faussée par le fait que nous n’avons que des fragments... etc. Très beaux dessins de Rosaire Appel. Elle explore, dit le communiqué de presse, les corrélations entre la lecture, le regard et l’écoute et dessine l’écriture et le son. Ses images sont étonnantes, on pourrait croire à des manuscrits anciens, plus ou moins marqués par le temps. <br /><br /><strong>Brecht &amp; Brecht<br /></strong>Eh oui il y a bien ici deux Brecht. Bertolt et George dont l’auteur Laurent Marissal tire le portrait (l’expression un peu familière est utilisée en toute connaissance de cause) en 22 tableaux dans un livre pour le moins atypique. Bertolt c’est bien sûr le dramaturge, metteur en scène, écrivain et poète allemand (1898-1956) – mais l’autre Brecht, George (1926-2008) est un artiste d&#39;avant-garde américain faisant partie de l’art conceptuel, mais aussi chimiste travaillant comme chercheur pour des laboratoires pharmaceutiques et comme consultant. Tout l’art de Marissal va être d’en dresser, pas à pas, des portraits conjoints, à grand renfort de citations et d’illustrations. C’est un travail hybride, peut-être un de ceux auxquels faisait allusion Alexandre Balcaen, dans cet article sur la bande dessinée, article de la <em>revue incise</em>, commenté dans le précédent <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/10/ce-qui-fabrique-compte-et-conte.html"><em>Flotoir</em></a>. <br /><br /><strong>Lecture et rythme cardiaque<br /></strong><a href="https://www.inserm.fr/actualite/la-reponse-cardiaque-a-lecoute-dun-recit-serait-predictive-de-letat-de-conscience/">Passionnant article&#0160;</a>: La réponse cardiaque à l’écoute d’un récit serait prédictive de l’état de conscience.<br />Quelques extraits de cet article. Il porte essentiellement sur la problématique de l’évaluation des états de coma, mais une partie s’intéresse aux réactions cardiaques à une lecture, chez des sujets sains. <br />«&#0160;Face à un patient atteint de troubles aigus de la conscience comme le coma, les cliniciens ont besoin d’outils d’évaluation pour prédire ses chances de récupération. En étudiant l’impact sur le corps de récits écoutés, une équipe Inserm a constaté une association entre synchronisation de la fréquence cardiaque et compréhension du texte entendu. Cette synchronisation pourrait devenir un marqueur du niveau de conscience de certains patients.&#0160;»<br />En lien avec cela&#0160;: «&#0160;En premier lieu, la fréquence cardiaque de plusieurs volontaires en bonne santé a été enregistrée pendant qu’ils écoutaient un passage de <em>Vingt mille lieues sous les mers</em> de Jules Verne. Les chercheurs ont constaté la synchronisation du rythme cardiaque de tous les participants&#0160;: la fréquence des battements de leur cœur montait ou baissait aux mêmes moments du récit. Si les participants écoutent des histoires différentes, cette synchronisation n’apparaît pas&#0160;: « Ce phénomène semble se produire uniquement quand des individus comprennent une histoire de la même façon, probablement parce que le cerveau fait des prédictions, et que cela génère des signaux similaires qui se répercutent sur la fonction cardiaque des personnes qui écoutent la même chose », explique Jacobo Sitt.&#0160;» <br /><br /><strong>Brice Bonfanti et ses chants d’utopie<br /></strong>Bel échange avec lui. Hier matin je reçois une annonce assez détaillée concernant <em>Chants d’Utopie</em>, un mail collectif mais envoyé sur deux adresses, l’Orange et la vieille Wanadoo. Compte tenu de l’allusion, pas très positive, à son livre la veille dans le <em>Flotoir</em> publié, je m’imagine un lien. Et je lui écris un petit mot. Il me répond très courtoisement et surtout agréablement, pas du tout courroucé que je n’ai pu entrer dans son livre. Me proposant aussi quelques liens de lecture vidéo pour m’aider, si j’en ai envie. Je regarde une de ces vidéos, très belle. Il lit magnifiquement et la mise en image, quasi abstraite, comme un flux, ne vient en rien contrarier la lecture. Du coup, je ressors le livre et j’entreprends la lecture. J’ai l’impression qu’il a inventé là une sorte de forme, ce <em>narrat d’utopies</em> en quelque sorte, un ou des personnages, un ou des lieux, une histoire brève, utopique. Ce qui fait du bien dans ce temps où ce sont surtout les dystopies qui dominent. Je constate que j’entre plus ou moins dans les récits en fonction de la forme qu’il choisit à chaque fois, de l’écriture qu’il adopte pour chaque chant et aussi bien sûr du «&#0160;sujet&#0160;». Avec toujours ma prédilection pour les pays du nord, ou de l’ouest. <br />J’ai pensé mais peut-être que ce rapprochement n’est pas justifié à Volodine et ses narrats, mais je connais trop mal pour affirmer quoi que ce soit mais aussi plus curieusement à Patrick Beurard-Valdoye qui conduit aussi à sa manière des chants d’utopie. Et peut-être que <em>P’tit Bonhomme de chemin </em>est aussi un chant d’utopie. <br />Extrait d’une lettre reçue hier soir&#0160;: «&#0160;Je comprends tout à fait ce que vous dites sur les univers que vous voulez connaître si d&#39;abord vous les méconnaissez. Quand je commence un chant, je ne connais pas moi-même l&#39;univers à explorer, ou alors suis en train de le connaître&#0160;; c&#39;est souvent ce désir qui crée le chant, lequel témoigne alors de l&#39;enthousiasme de la découverte. J&#39;écris peu sur ce que je connais, mais plutôt à partir de ce que je suis en train de connaître. Je retrouve l&#39;état quand, enfant, et abonné à <em>Astrapi,</em> je courais vers la boîte aux lettres dès son arrivée, pour aussitôt le lire, gourmand des nouveaux œufs de Pâques à trouver dessous les fleurs. <br />Dans votre note vous parlez de &quot;référentiels&quot;, et j&#39;ai conscience (surtout depuis qu&#39;Arno Bertina a soulevé la question de l&#39;érudition dans un entretien) de ce que cela peut produire, alors que mon rêve serait que le lecteur découvre comme moi sans référence, dans un dépaysement propre à l&#39;utopie. Je suis naïf peut-être d&#39;espérer cela. En tout cas, ce que vous dites de votre lecture de Dunand me fait comprendre que vous êtes une lectrice idéale, soigneuse&#0160;!&#0160;» <br /><br /><strong>Le Klavierpodcast d’Igor Levit<br /></strong>«&#0160;32 x Beethoven&#0160;», c’est le titre de cette remarquable <a href="https://www.br-klassik.de/themen/beethoven-bewegt/podcast/podcast-igor-levit-klavier-sonaten-beethoven-anselm-cybinski-100.html">série de podcasts</a> de la radio allemande, BR Klassik,&#0160; qui par le biais d’un dialogue entre le pianiste Igor Levit et le musicologue Anselm Cybinski, fortement appuyé sur les exemples au piano, permet de pénétrer dans les Sonates de Beethoven, une à la fois. Le podcast est en allemand. <br />J’écoute cela avec passion même si une bonne moitié m’échappe à cause de la langue. Ils parlent très vite tous les deux, font des plaisanteries. Mais c’est une très belle manière d’entrer pas à pas dans chaque sonate, et quelle admiration pour la capacité d’Igor Levit de jouer quasi n’importe quoi, sur simple suggestion ou demande de son interlocuteur (ou de lui-même quand il fait une association, une comparaison). Un peu tous les soirs, j’en suis à la «&#0160;Clair de Lune&#0160;»... je vais sortir mes partitions et je pense que je ferai une réécoute, peut-être comprendrais-je des choses que je n’ai pas comprises. J’aime beaucoup sa façon, par moments, de parler en jouant... mon éternelle question, qui pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une sorte de disputaison (autre mot à trouver) dans <em>Muzibao</em>&#0160;: «&#0160;comment, concrètement, écoutez-vous la musique&#0160;?&#0160;». <br /><br /><strong>Érudition, connaissance, <em>pulsio sciendi</em><br /></strong>Brice Bonfanti, dans un <a href="https://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/12/03/entretien-bonfanti/">entretien</a> avec Arno Bertina, pour <em>En attendant Nadeau</em>, en décembre 2019. <br />«&#0160;C’est depuis que la vie me bouscule – l’adolescence – que je lis pour tenter de comprendre. L’érudition est un effet collatéral de mon désir. C’est le désir qui est premier et me conduit vers des lectures. Et je ne fais aucun effort pour retenir quoi que ce soit&#0160;: je laisse Kalliópê, ma seule Muse, retenir ce qui lui chante, la fait chanter, et que sa volonté soit faite. C’est une érudition d’autodidacte, avec des îles, peuplées ou non, de grands déserts, des jungles riches, des jardins – à l’anglaise, jamais à la française. Je ne suis spécialiste de rien en particulier, pour ne pas m’ennuyer. Toute lecture contrainte – même par moi –, pas soutenue par le désir, la <em>libido sciendi,</em> m’est impossible.&#0160;»<br />Et cela magnifique&#0160;!&#0160;:<br />«&#0160;J’ai des périodes d’enthousiasme obsessionnel pour un thème, un domaine, un maître, pendant des semaines, des mois. Puis l’obsession me lasse, j’en change. Je suis fidèle à tous mes maîtres, mais je les multiplie. Mes maîtres me servent, mes maîtres me servent à déployer ce que je porte en moi&#0160;: mes maîtres me libèrent. Pour être libre, asymptotiquement, je veux, non pas ne pas avoir de maître, mais les multiplier, tout en gardant mon propre cap qui, lui, provient d’on ne sait où.<br />Mes lectures sont des nourritures secondaires qui à leur tour deviennent les enzymes digestives pour assimiler la nourriture première qu’est le vivre. Elles sont des morceaux de vie et de savoir humains à rassembler comme les membres d’Osiris éparpillés. Je veux tout mettre dans mes chants qui sont une Arche, ou un ogre affamé.&#0160;»<br />Cela aussi&#0160;: <br />«&#0160;J’ai trouvé pour l’instant plusieurs sources livresques de transformation du regard&#0160;: l’histoire la plus ancienne possible, l’anthropologie anarchiste, la biologie, la métaphysique, l’alchimie, entre autres. Et je ne parle pas du livre du monde, qui est hors des livres&#0160;: la nature, l’amour, la souffrance, la joie, l’angoisse, la méditation, la prière, la psychédélie, et j’en passe. Tout cela me déroute, et met à mal les habitudes des sillons toujours creusés, les circuits neuronaux toujours empruntés.&#0160;»<br />Sur sa pratique de la lecture&#0160;: <br />Et en effet, je lis peu de poésie contemporaine, mais j’en lis. Comme je lis un peu de tout, je lis peu de tout – le tout est infini. (...) il cite Manon, Ch&#39;Vavar, Albarracin, Ferdinande, Rozier, Hello, Beck, Beurard-Valdoye et ajoute «&#0160;Ça n’est pas que je néglige la poésie contemporaine, que je m’en désintéresse. C’est que j’ai le désir de me nourrir le plus possible de temps et de lieux. Et comme en utopie tous les temps sont contemporains, je n’ai pas l’impression de lire moins de poésie contemporaine que de poésie sumérienne. Pour amplifier mon moi restreint comme un moi – jusqu’à le faire éclater comme une bulle de savon –, je cherche la vision la plus ample et la plus exaltée possible. La littérature mésopotamienne date de la fin du IVe millénaire av. J.-C. J’ai donc 6 000 ans de textes à explorer, ou 300 000 de traces, que je ne peux pas sacrifier pour le seul demi-siècle dernier.&#0160;»<br />On peut écouter des «&#0160;<a href="https://soundcloud.com/user-329086825">psalmodies</a>&#0160;» sur soundcloud. <br /><br /><strong>Madame<br /></strong>Lu d’une traite l’étonnant roman de Gisèle Berkman, <em>Madame</em>, (Arléa), portrait d’une vieille femme juive riche et de sa déchéance, brossé par une figure étrange, dont on ne sait vraiment qui elle est pour cette vieille femme, hors sa cuisinière et femme de chambre. Beaucoup aimé notamment toutes les expressions qu’elle met dans la bouche de Madame et qui sont pour moi autant de réminiscences de choses entendues dans l’enfance mais que j’utilise encore volontiers aujourd’hui. <br /><br /><strong>André Hirt, la dernière Sonate<br /></strong>Très belle opposition de l’<em>éblouissement</em> et de la <em>fascination</em>&#0160;: «&#0160;L’éblouissement n’est pas la fascination&#0160;! Certes dans l’éblouissement, cette <em>Blendung</em> aurait dit Canetti, il y a un aveuglement, une vraie brûlure des yeux comme lorsqu’on se risque à regarder le soleil en face, mais il a lieu essentiellement parce que quelque chose se fait voir avec tellement d’intensité que nous nous sentons requis (...) A l’inverse de l’éblouissement qui impose une vision absolue, qui ne se laisse pas voir, la <em>fascination</em> impose une vision en se faisant absolument voir, en forçant et en <em>&#0160;fixant</em>, tout en l’épuisant, la vision. L’éblouissement provoque toujours un détournement du regard, une complexité et un élargissement de ce dernier, un espace par conséquent et une temporalité, tout comme il ouvre des perspectives en somme là où la fascination réduit le regard, le canalise (le commande) et surtout l’écrase sur deux dimensions, en soustrayant toute profondeur et tout volume à la pensée.&#0160;» André Hirt, <em>La Dernière sonate, (De l’extrême à l’humain),</em> Kimé, 2021, p. 39)<br /><br /><strong>La terrible question de la stérilité artistique<br /></strong>André Hirt&#0160;: «&#0160;Ainsi la musique a cru pouvoir opérer la ‘percée’ grâce à un retour à l&#39;archaïque et-même au primitif. Le roman <em>Le Docteur Faustus</em> dresse, on le sait, un portrait à charge du ‘<em>cercle de Kridwiss</em>’, cette réunion d’‘artistes’ pré-fascistes. Ou bien cette manière de contourner la difficulté de l&#39;inspiration, c&#39;est bien le mot, comble et satisfait le vide et l&#39;écran blanc de la représentation. Ou bien, ne pourrait-on pas trouver en matière musicale cet autre substitut de la création inspirée grâce au calcul de l’œuvre, illustré comme on sait dans le roman par le dodécaphonisme&#0160;? (À la décharge de ce dernier, il est vrai que l&#39;aspect romancé et la réalité de cette technique se superposent et parviennent dans une certaine mesure à dégager pour la musique des possibilités expressives.) Il reste que la stérilité artistique, qui est ici le sujet véritable et la question qui engage bien davantage que la seule musique, s&#39;avère être la face la plus paradoxale du désespoir. En effet, si la civilisation, la culture et en fin de compte la politique doivent faire état de leur point d&#39;aboutissement désastreux et de leur impuissance, tout ‘avenir’ étant devenu irreprésentable, n&#39;est-ce pas le propre de l&#39;art de pouvoir, pour ainsi dire à volonté, produire et créer en brisant précisément les contraintes données de la représentation&#0160;? On sait qu’il n’en fut et qu’il n’en est toujours rien. C’est pourquoi la question de l’art, ce dernier étant devenu très sérieusement problématique, ce dont tout le roman atteste, condense désormais les autres difficultés et apories et en constitue de fait la manifestation.&#0160;» (p. 43) <br /><br /><strong>L’obstination du perce-neige<br /></strong>J’ai beaucoup aimé ce journal de Françoise Ascal, <em>L’obstination du perce-neige</em>. Titre non abusif puisqu’elle supporte depuis des années de très lourdes contraintes (dialyses en particulier) dues à un grave dysfonctionnement de ses reins, d’origine héréditaire. <br /><br /><strong>Beau jugement sur Pascal Quignard<br /></strong>Je relève dans ces pages, cette note qui correspond tant à ce que je ressens moi-même&#0160;: «&#0160;Lecture de Quignard&#0160;: des pages entières à rester à l’extérieur et de soudaines zébrures qui déchirent le texte et émerveillent. Un mélange unique de froid et de feu, toujours stimulant.&#0160;»<br />Un peu plus loin elle l’épingle gentiment mais avec raison&#0160;: «&#0160;Les dernières pages du Quignard (<em>Critique du jugement</em>) me laissent perplexe. Comment peut-il se décrire en Saint Sébastien couvert de flèches par la critique, lui qui est si médiatisé et dont les inconditionnels sont nombreux, et surtout pourquoi tant de pages mettant en question la notion de jugement pour aboutir à l’impossibilité de supporter celui d’autrui sur son œuvre&#0160;? Pourquoi en être à ce point blessé&#0160;? Il revendique sa solitude, méprise la société mais s’en montre dépendant.&#0160;» (p. 62 et 63)<br /><br /><strong>Il est utile d’être paisible<br /></strong>13 mars [2016]. Conviction qu’il est utile d’être paisible, rassérénée, non seulement pour soi mais pour la communauté. Être en paix ‘profite’ à une paix plus grande. Illusion ou intuition&#0160;? principe de non-séparabilité comme en écologie&#0160;? En ce sens, malgré mon athéisme, j’ai toujours cru à l’intérêt des ordres religieux qui vivent dans le retrait. Le temps du silence contemplatif doit irriguer la terre comme l’eau de source chemine à travers des failles invisibles. Sans lui, la situation sur terre serait peut-être encore pire. Le fracas, la violence auraient le champ libre. Les îlots de calme et de silence, qu’ils soient soutenus par une foi ou non, sont des bastions de résistance, des ‘non’ à l’ordre dominant, au déferlement du rentable, du productif, du bruit et de la fureur omniprésents.&#0160;» (p. 79)<br />Quelque part elle compare la vision de la prairie, chez elle et la musique de Bach, qui l’une comme l’autre mettent de l’ordre en elle. J’écoute <em>L’Art de la Fugue</em> de Bach sous les doigts de Daniil Trifonov, une des manières les plus fortes de mettre de l’ordre dans le chaos. Françoise Ascal&#0160;: «&#0160;La paix de la prairie entre dans chacune de mes cellules. Elle met de l’ordre en moi comme le fait la musique de Bach.&#0160;» (p. 125)<br /><br /><strong>On ressemble à ce qu’on contemple<br /></strong>«&#0160;6 août [2017]. Lecture de Joël Cornuault, <em>Ce qui fait oiseau</em>. Beaucoup aimé cette notion chez lui ‘d’écarter les branches’. Oui il suffit parfois ‘d’écarter les branches’. Et aussi ‘Nos dialogue, engagés par hasard, avec des oiseaux de petite taille se prêtent admirablement à cette allègement du monde par allègement de soi. Plotin dit que l’on ressemble à ce que l’on contemple.&#0160;» (p. 127) – relire ave cette idée les propos d’André Hirt sur éblouissement et fascination. <br /><br /><strong>Conscience et présence<br /></strong>«&#0160;Beaucoup de vent. Quelques éclaircies. Suis au jardin, ouverte à ce que je reçois. Il y a toujours un don à portée de cœur (...) Ce n’est pas la conscience qu’il me faut développer, c’est la présence. Ce que je sais en conscience ne m’est pas toujours utile, tandis que la jouissance de se sentir vivant dans l’instant s’oppose aux forces négatives. <br />Tenue du journal&#0160;: ce long processus à travers une quarantaine d’années m’a permis d’en finir avec la narcissisme ‘vital’ de l’origine. Recherche qui atteste davantage des manques que d’une propension à la complaisance. Se mettre au centre parce qu’on n’existe pas, qu’on doute, qu’on n’a pas de contour, est alors manière de survivre. D’écarter la mort.&#0160;» (p. 131)<br />→ Quelle tendresse dans cette manière de voir. Regard qu’il faudrait savoir porter quand le narcissisme des autres devient insupportable. Et surtout tellement peu fécond pour la relation et l’échange en profondeur. <br /><br /><strong>Une belle conjonction<br /></strong>Et à la toute fin de cette <em>Obstination du perce-neige,</em> conjonction de deux auteurs qui m’importent particulièrement, Billeter et Valéry. + 1, Wittgenstein. «&#0160;Lecture de Jean François Billeter. ‘Le langage envoie tout de suite l’esprit dans la mauvaise direction, non celle de l’observation mais celle des mots. La difficulté est d’observer ce qui est avant le langage et de s’y tenir’ (<em>Leçons sur Tchouang Tseu</em>). C’est exactement ce qui me paralyse en ce moment, poursuit Françoise Ascal. Conscience des mots qui trahissent l’amont des mots. Rien de plus difficile que d’atteindre l’observation sans lui donner forme par les mots. Penser à Wittgenstein, cité par Billeter, qui voulait se libérer de ‘l’ensorcèlement du langage’. Penser aussi à Paul Valéry qui dans ses Cahiers note&#0160;: ‘Ce que je pense gêne ce que je vois et réciproquement.&#0160;»&#0160; (p. 135)<br /><br /><strong>Portait de lectrice quantique<br /></strong>Blonde et mince – jean et tee-shirt blanc – sont-ce des portées musicales le motif que l’on distingue sur sa poitrine&#0160;? – elle a plié le bras gauche, levé la tête un instant – lunettes de soleil bleues, bordées de vert clair en partie inférieure – petite veste nouée autour de la taille&#0160;: un assemblage de particules élémentaires, peu de matière, une immensité de vide -&#0160; <em>suis-je particules insaisissables dansant sur le vide&#0160;?</em> se pose-t-elle la question en lisant <em>Helgoland</em> de Carlo Rovelli, sous-titre ‘le sens de la mécanique quantique’. ‘Les propriétés des objets physiques ne décrivent pas l’état d’un objet isolé&#0160;: elles décrivent uniquement la manière dont il affecte d’autres objets&#0160;» (Carlo Rovelli, dans un entretien avec Giovanni Collot, Le Grand continent, 5 août 2021). <br /><br /><strong>Portait de lecteur<br /></strong>Jean et tee-shirt gris curieusement rouleauté au niveau des épaules – grandes baskets noires à longues semelles grises, mini chaussettes blanches – les cheveux sont blonds et bouclés et un petit fil d’écouteur pend de l’oreille droite – la quarantaine&#0160;? Les jambes sont croisées – le grand pied à chaussure noire bouge-t-il sur un rythme de <em>boléro&#0160;?</em> Il lit <em>Ravel</em> de Jean Echenoz. <br /><br /><strong>Brice Bonfanti<br /></strong>Je continue ma lecture des <em>Chants d’Utopie</em>. Et je reviens sur ce que j’écrivais en septembre&#0160;: «&#0160;Ces univers me sont trop étrangers. Une des constatations que je fais, un signe à la fois de maturité et de vieillissement, c’est que je ne peux plus embrasser de nouveaux champs. Tout le système référentiel de Bonfanti, très universaliste dans le temps et l’espace, je ne peux plus absorber cela. Il me faudrait un trop gros effort d’adaptation et tout un travail d’appropriation.&#0160;»<br />Soudain il me semble que c’est une grave erreur et que cette vue est un signe de vieillissement et qu’il n’est sans doute pas encore l’heure de cela, si cette heure doit jamais venir. Ce redoutable rétrécissement du champ que j’ai observé de près sur plusieurs personnes âgées de mon entourage. Mais pas chez mon père par exemple qui est resté curieux de tant de choses jusqu’à la fin. <br />Renoncer à entrer dans un univers sous prétexte qu’on ne serait plus capable de le connaître, d’en acquérir un savoir, de se familiariser avec ce monde-là, c’est une fausse piste&#0160;! Je ne suis pas obligée d’accumuler du savoir, des savoirs, mais je peux en revanche me laisser «&#0160;étranger&#0160;» par de l’inconnu. Comme dit Françoise Ascal, «&#0160;il y a toujours un don à portée de cœur&#0160;», à portée des yeux, à portée de lecture ou de parole aussi. <br /><br /><strong>Jelinek, Walser, Handke, Margantin<br /></strong>Une très belle citation d’Elfried Jelinek dans les <em>Carnets</em> de Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;Elfriede Jelinek&#0160;: ‘Walser est un de ces auteurs qui savent que tout est sombre, mais qui tentent désespérément d’orienter les choses dans un sens positif. Étrangement, il me rappelle un peu Handke à cet égard, ou plutôt c’est Handke qui me rappelle Walser. Ce sont des écrivains qui connaissent la terreur mais qui tentent désespérément de déconstruire cet effroi en positivité. C’est du moins ainsi que je comprends tous ces qualificatifs positifs chez Walser, comme quelque chose qui relève de l’autosuggestion. Tout est émouvant, agréable, merveilleux, splendide, limpide, clair… Une manière de s’assurer que le monde existe en affirmant qu’il est beau.’&#0160;» (cité dans le <em>Carnet </em>n°626). <br />→ Cette citation convoque chez Laurent Margantin trois grands auteurs, mais permet aussi de comprendre sa propre démarche et éclaire la mienne. Chez chacun, je note un don d’observation qui les tient à l’abri d’une conceptualisation excessive, si présente chez tant de contemporains. Une conceptualisation qui loin d’éclairer ce qu’il nous est donné à voir, à percevoir, le prend dans la glace, voire dans l’ambre, mais l’effet est le même&#0160;: mort, comme cet insecte découvert ces derniers jours je ne sais plus où, figé dans l’ambre depuis des centaines de milliers d’années. Terrifiant destin. <br /><br /><strong>Voyelles<br /></strong>Recopiant dans le listing des livres reçus, le nom de Cees Nooteboom, je me dis qu’il a de la chance d’avoir autant d’o, d’eau, dans son nom. <br /><br /><strong>Liberté<br /></strong>Gagner toujours plus en liberté intérieure, c’est-à-dire non seulement psychologique mais aussi liberté de penser. Commencer par prendre conscience de l’effroyable formatage quotidien en tout. <em>Fais pas ci fais pas ça</em>, chantait déjà Dutronc il y a un bail&#0160;! Aujourd’hui c’est aussi beaucoup fais comme ci, fais comme ça, fais comme moi, pense comme ça, ne dis pas ça, ne pense pas ça, sois propre sur toi, etc.<br /><br /><strong>Photo<br /></strong>Magnifique histoire rapportée par Antoine Bertot à qui j’ai fait part de la perte de mon appareil photo&#0160;: «&#0160;En matière de relation à l&#39;appareil photo, je pense souvent à Garry Winogrand qui, à la fin de sa vie, continuait de déclencher comme il l&#39;avait toujours fait, énormément, mais sans plus mettre de pellicule dans l&#39;appareil. Porter l&#39;objet, mettre l&#39;œil dans le viseur, déclencher.&#0160;»<br />→ très important pour moi dans ma réflexion en cours sur mon rapport à la photographie, les usages que j’en fais, ce qu’elle signifie pour moi, etc. <br /><br /><strong>Souvenir et image<br /></strong>Cette note extraite d’une lecture d’un livre de Stéphane Lambert sur Paul Klée&#0160;: « La chaîne montagneuse est cachée sous la brume matinale. Mon esprit la devine, force l&#39;opacité du paysage. J&#39;arrive de Zurich. La Suisse habite mon inconscient depuis mon premier souvenir. Un déjeuner sur l&#39;herbe en famille au bord de la route. Je n&#39;avais pas deux ans. L&#39;image est tenace. Y domine le vert. Le vert de la végétation au début de l&#39;été. Un écran de verdure où la présence de mes parents provient d&#39;une reconstitution de la scène après consultation de vieux albums de vacances. Au fil des années, l&#39;image originelle s&#39;est viciée de multiples débris que le temps a charriés avec lui comme une eau sale. Le souvenir est un agglomérat de souvenirs. Ce que je date d&#39;un instant précis de ma prime enfance est un matériau composite sans âge, fils emmêlés d&#39;autres fils, formant une pelote indénouable. Ces montagnes que je ne vois pas, je sais leur présence. Ce que l&#39;on nomme ‘vue’ est une reconstitution infidèle d&#39;un fragment de réalité à partir de sa perception incomplète – une production de l&#39;imaginaire et de la pensée. Pessoa&#0160;: ce que nous voyons est fait de ce que nous sommes. Un reflet déformé. L&#39;image de mon premier souvenir ne me quitte pas car celui que je suis la réanime en refusant de s&#39;en défaire – l&#39;action de voir émet autant qu&#39;elle reçoit, des informations. Qui sait si ce déjeuner dans la nature n&#39;est pas une parfaite invention de ma mémoire, alimentée par une légende familiale&#0160;? Qu&#39;aurait entrevu mon esprit si aucun atlas n&#39;avait référencé des montagnes derrière la masse nuageuse&#0160;? » (Stéphane Lambert, <em>Paul Klee jusqu&#39;au fond de l&#39;avenir</em>, Arléa, p.11-12). <br /><br /><strong>Écriture documentée<br /></strong>Je relève les explications que donne Michèle Métail dans le livre d’elle que j’aborde, <em>Le paysage après Wan Wei</em>. Elle y parle d’<em>écriture documentée</em>, ce qui bien sûr ne peut que me parler, mais fait naître aussi l’idée d’une lecture documentée. <br /><br /><strong>La lecture documentée<br /></strong>Elle est tellement facilitée par Internet depuis une vingtaine d’années&#0160;! Exemple très concret&#0160;: hier soir, dans une critique de cinéma, dans <em>Le Monde</em>, il est fait allusion aux Yéniches. Je n’avais jamais entendu parler de ce peuple semi-nomade d’Europe et en quelques minutes j’ai pu les situer à peu près et entendre parler de leur langue, qui emprunte à l’allemand. <br /><br /><strong>Morts &amp; vivants<br /></strong>Dans un beau livre, <em>Le poète est sous l’escalier</em>, Jacques Lèbre cède largement la parole à ses auteurs aimés. Il cite par exemple Jean Roudaut, in <em>Dans le temps</em> (réédité par Fario en 2016)&#0160;: «&#0160;Ce qu&#39;il y a en nous, et que nous tenons illusoirement pour nous, ce sont des voix. Les vivants sont les urnes des morts. Nos paroles sont pleines de leurs murmures. Un jour, par distraction, les vivants n&#39;entendent plus parler les morts en eux, et les tuent ainsi allègrement une nouvelle fois, plus efficacement encore que la première. Mais ils ne savent pas que c&#39;est eux-mêmes qu&#39;ainsi ils mettent en ruine.&#0160;»<br /><br /><strong>L’oubli de soi<br /></strong>Magnifique ouverture du très modeste mais fort livre de Jacques Lèbre, chez Corti, un livre qui repose sur la recherche des correspondances. En quelques lignes, sur le thème de l’oubli de soi, condition nécessaire à l’ouverture sur la vie, Philippe Jaccottet, Roberto Juarroz, Ossip Mandelstam, Jean-Pierre Richard et David Gascoyne. Mais aussi Ludwig Hohl. Magnifique relevé chez Jaccottet, dans la <em>Semaison,</em> en 1984&#0160;: «&#0160;L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte. Et du coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.&#0160;»<br />→ J’ai toujours rêvé de composer un grand opus de correspondances. Ce qu’est peut-être à sa manière le <em>Flotoir</em>, mais le jeu des correspondances n’y est pas souligné, il est latent, il est à développer, sans doute, comme un négatif. Elles s’établissent au fil du temps et je suis toujours frappée, relisant de «&#0160;vieux&#0160;» flotoirs (sans doute pas loin de 5000 pages aujourd’hui), de la récurrence des thèmes, des idées, des obsessions. Certaines que je crois toutes récentes, attestées déjà il y a près de vingt ans. <br />En écho à Jaccottet, Jacques Lèbre cite Roberto Juarroz, en sa <em>Neuvième poésie verticale</em>&#0160;: «&#0160;trop s’attacher à soi-même / c’est gaspiller la substance du monde&#0160;». <br />Le livre est de peu de pages, mais en quelques paragraphes à peine, quelle densité de réflexion et aussi, ce qui m’importe toujours tant, en tant que lectrice et en tant que passeuse, tant de pistes ouvertes, de livres à lire ou relire.<br /><br /><strong>La poésie, éconduite, égarée<br /></strong>Autre formidable citation, cette fois de Jacques Dupin, reprise par Jacques Lèbre dans ce beau jeu de ping-pong d’associations auquel il se livre (avec une érudition formidable, mais toujours discrète, comme l’homme lui-même)&#0160;: c’était dans la revue <em>Le Débat</em>&#0160;: «&#0160;La poésie, telle qu’elle est reçue, ou plutôt éconduite, égarée, perdue de vue, me suffit et me comble. Elle n’est pas, et refuse d’être, un genre littéraire, un produit culturel, une marchandise éditoriale. Elle est, par bonheur, déficitaire dans les calculs du marketing. Elle est irrécupérable par l’ordinateur de la diffusion et la herse médiatique. Elle n’a pas de rayonnement au sens où vous l’entendez car elle a renoncé, depuis le premier jour, à l’éclat public, pour l’irradiation dans le corps obscur, la déflagration invisible et les transmutations souterraines.&#0160;» (cité par Jacques Lèbre, p. 17). <br />Et Lèbre d’ajouter&#0160;: «&#0160;voilà comment des correspondance vous font entrer définitivement dans la caboche des notes, des vers, des fragments de journal ou de roman tout aussi bien. Voilà comment une lecture actuelle peut toujours vous ramener à une lecture ancienne&#0160;». <br />→ et sans doute que c’est pour moi la grande fonction du <em>Flotoir</em>, éviter l’engloutissement des lectures, des écoutes... souvent je m’imagine, très vieille, ne pouvant plus lire, écoutant le Flotoir, quelque voix plus ou moins synthétique déchiffrant pour moi le fichier numérique devenu inaccessible. Revisitant 20 ou 30 ans de lectures, de notes, de rencontres. <br /><br /><strong>Rêvoir<br /></strong>Beau chapeau d’un article de Marie Etienne dans <em>En attendant Nadeau</em> autour du livre d’Hélène Cixous <em>Rêvoir</em>&#0160;: «&#0160;Rêvoir<em>&#0160;:</em> rêv(e)oir, revoir, ré(ser)voir. Comme toujours, avec Hélène Cixous, on est à la frontière des mots, ce qui fait qu’ils communiquent. Comme des vases surréalistes, ils entretiennent des relations d’êtres parlants, vivants, ils échangent leurs pouvoirs, ils sont puissants et agissants sur la réalité.&#0160;»<br />Marie Etienne qui poursuit&#0160;: «&#0160;Les moments de la vie ne sont pas séparés, le temps n’existe pas, du moins tel qu’on l’entend, qu’on le conçoit par habitude. ‘Il n’est pas impossible d’exister sans temps.’ Les morts et les vivants continuent à se voir et même à se rêvoir, dans ce pays juste à côté, qui flotte fortement quand on le croit possible et qu’on a des antennes, un ascenseur particulier pour y descendre ou y monter. ‘L’amour garde en vie les morts, à condition bien entendu que l’amour soit de bonne qualité – surtout les chats.’» <br /><br /><strong>Michèle Métail<br /></strong>Je lis <em>Le Paysage après Wang Wei</em> et suis très intéressée par ces sortes de tableaux que construit Michèle Métail. Vers cours écrits en majuscules, peut-être à l’image des caractères chinois&#0160;? Étonnante puissance d’évocation qui pousse à s’interroger sur le rapport entre ce qu’on lit et ce qu’on projette, également sur ce que suscite ou non une «&#0160;description&#0160;». Pourquoi certaines laissent les images totalement plates, prisonnières du livre, pourquoi d’autres, et ce serait le cas de celles de Michèle Métail, si tant est qu’on puisse parler de descriptions, font littéralement lever le paysage du livre, de manière presque hallucinatoire. Presque comme des pop-up&#0160;! <br />Cette remarque de Michèle Métail sans doute déterminante pour la compréhension de sa démarche&#0160;: «&#0160;en lisant un poème de Wang Wei / on voit une peinture / en regardant une peinture de Wang Wei / on lit un poème (<em>Le paysage après Wang Wei</em>, p. 38). <br /><br /><strong>Langue et langues<br /></strong>J’aime beaucoup cette note de Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;Tu luttes. Tu luttes au quotidien. Tu luttes au quotidien contre toutes les langues du monde&#0160;: langue des journaux, langue des administrations, langue de la communication, langue de la technique, langue du savoir, langue du travail, langue de l’hyper-commerce, langue de la médecine, langue de la politique, langues pour dresser et pour contrôler, langue-vidéos, langue pour faire peur, langue des couteaux tirés, langue de la guerre, langue de l’exotisme touristique, langue de la séduction, langue de tous les narcissismes, langue de l’argent, langue des finances mondiales, langue de la vitesse et de l’aveuglement, langue du désespoir universel. Tu luttes&#0160;: en n’écoutant pas, en n’allumant pas la radio et la télévision, en éteignant l’ordinateur, en t’éloignant de tous les canaux de langues maléfiques, en faisant silence, en cherchant d’autres mots, EN ÉCRIVANT, EN ÉCRIVANT DANS TA LANGUE.&#0160;» (carnet 642) <br /><br /><strong>Croire que, s’attendre à ce que<br /></strong>Hélène Cixous dans <em>Rêvoir</em> écrit&#0160;: «&#0160;Encore cette question de croyance qui revient, comme à chaque occasion, toujours aussi scintillante, mobile, vive, élégante, brasillant de toutes ses écailles, pour remonter à la source, c’est un poisson mental qui ne connaît pas le repos, qui remonte par définition à l’origine en lançant ses petits éclairs malicieux dans le courant opaque.&#0160;» (Rêvoir, p. 15).<br />Il est tant de poissons mais aussi de poisons mentaux. Exogènes et endogènes, aspirés à l’extérieur, couvant depuis l’intérieur, l’inconscient. Les identifier, une nécessité, une avancée. Tâche sans fin. Voir la citation, ci-dessus de Laurent Margantin. Exogènes&#0160;: il y a une pollution mentale et langagière qui vient de partout. Je suis frappée par la propagation en tsunami de certains thèmes, des ravages qu’ils causent à la subtilité, à la nuance, à l’intelligence. Tout sens de la relativité spatiale et temporelle disparu. <br /><br /><strong><em>Weiterkommen<br /></em></strong>«&#0160;J’avancerai avec <em>Rêves et Animaux</em>, mes maitres d’écriture. <em>Weiterkommen</em>.&#0160;» (p. 37)<br />Mes maîtres d’écriture ne sont pas les rêves, dont je peine tant à me souvenir, pas les animaux. Plutôt les plantes parfois et surtout les livres, la forêt de pages, le bruissement qui s’en échappe. Et la musique, encore plus subtile, plus importante pour moi que tout. Quand plus rien ne me parle, elle oui, encore. Bach, toujours et encore, <em>nochmal, nochmal</em> comme dit Igor Levit. Hier des extraits du <em>Clavier bien tempéré</em> par Piotr Anderszewski. Si souvent ces derniers temps, tentative d’écouter un podcast, tenir quelques minutes, même avec les plus intéressants, puis être envahie de la sensation du <em>bla-bla-bla</em> mis en avant à juste titre par l’emblématique jeune militante de l’environnement. Et me tourner vers la musique. Bach en particulier. Sensation souvent qu’il faut <em>produire</em> de la parole. Payé pour ça. <br /><br /><strong>L’oubli<br /></strong>«&#0160;L’Oubli nous suit comme une ombre, il est sur nos traces, attendant sa proie, avec son sourire de Loup à peine dissimulé&#0160;». (p. 67)<br />Toutes mes entreprises me semblent parfois n’être qu’un pauvre mur dérisoire contre l’oubli. Elles sont autant de «&#0160;traversées esperrantes&#0160;». <br />Je note qu’Hélène Cixous, il est mieux de la lire en ouvrant le livre, un peu au hasard, par petites doses. Et pas dans la continuité. Les paragraphes sont souvent chargés à bloc et éveillent tant d’échos, de pensées, de souvenirs, qu’il faut les laisser vivre en soi, ou ici dans ce <em>Flotoir </em>(pour après, pour plus tard, pour demain peut-être, me dis-je, pensant que je me laisse faire par sa manière d’écrire à elle&#0160;!). <br /><br /><strong>Lirelire<br /></strong>«&#0160;Tous les livres que j’aurai voulu relire, c’est-à-dire lirelire compulsivement tant et tant de fois, dans lesquels je me serais jetée, précipitée irrésistiblement, comme attirée par un gouffre plein de trésors et de mauvais sorts (...) Naturellement je suis attirée par les livres qui résistent, défient impitoyablement le désir déchirant de la Lecture (...)&#0160;» et cet espoir dont elle parle que «&#0160;le radeau aura tenu sur les eaux&#0160;», ce qui ne peut que me faire penser au bien nommé <em>Flotoir. </em>(p. 125)<br /><br /><strong>Dernière lettre<br /></strong>«&#0160;On le sait, dis-je à ma fille<br />Ceux qui vont tomber dans le tonneau du néant écrivent toujours une lettre, brève ou longue, (...) ce qui est plus fort que tout c’est le courant du récit&#0160;» (p. 130)<br /><br /><strong>Le sillon fermé<br /></strong>Dans le livre <em>Les Annales de Métaclassique</em> (Métaclassique est un podcast créé par David Christoffel), évocation du phénomène du <em>sillon fermé</em> (sur un disque vinyle, le fait qu’un sillon soit fermé par une rayure, une saleté, un défaut, ce qui fait buter indéfiniment la tête de lecture à cet endroit). Ces seuls deux mots ont fait surgir un monde de souvenirs, le plus prégnant étant sans doute ce «&#0160;dans le grand ascenseur, dans le grand ascenseur, dans le grand ascenseur&#0160;», répétition vertigineuse et tellement drôle en même temps, alliage de tragique et d’humour. Qui est dans le grand ascenseur, c’est Babar, dans le grand magasin qui va s’acheter un beau costume vert, vert bien entendu, ça va de soi. Première expérience d’une sorte de répétition inattendue, mais en boucle, dont on ne peut sortir que par une action volontaire et un peu brutale, déplacer le bras du pick-up (vocabulaire de l’époque) au sillon suivant, sauter hors du grand ascenseur qui monte et descend sans cesse. Cela sans doute associé dès lors et à jamais à un autre phénomène répétitif, une personne très aimée et dépressive, qui chantonnait pendant des heures sur deux notes, en boucle. Là aussi à la fois enfermement et dispositif de secours, au bord de l’abîme. <br /><br /><strong>Coïncidence<br /></strong>Deux fois deux, dans des champs magnétiques tout proches&#0160;! <br />La première&#0160;: dans ce même livre, première transcription, l’émission initiale autour du verbe «&#0160;attaquer&#0160;». L’attaque en musique, sujet complexe et passionnant autour duquel D. Christoffel avait invité un musicien contemporain, Gilbert Nouno et un chef d’orchestre et pianiste, Clément Mao-Takacs. Dont les propos me retiennent par leur intelligence, leur ouverture et leur profondeur. Pas techniques, plutôt philosophiques et semble-t-il très informés de littérature. <br />Le lendemain, je suis en ligne le séminaire d’Hélène Cixous, à la Maison Heinrich Heine, à Paris. Derrière elle, sur l’estrade, un grand piano à queue ouvert et un jeune géant, petit catogan blond et pull rouge. Qui s’assied, esquisse le début d’une Etude de Chopin. Hélène Cixous commence son séminaire en parlant de cet «&#0160;ange musicien&#0160;», différant un peu le moment de l’appeler par son nom. Stupéfaction, il s’agit de Clément Mao-Takacs. Avec qui je prends d’ailleurs contact et espère, peut-être, de fructueux dialogues pour <em>Muzibao</em>. Il suffit de lire sa <a href="https://clementmaotakacs.com/biographie/biographie-complete/">biographie</a> pour voir quel homme passionnant il est, tellement ouvert sur tous les champs de la création, pas cantonné dans ses spécialités. <br />L’autre coïncidence est aussi liée à la musique. J’entends évoquer (mais par qui, était-ce précisément Clément Mao-Takacs lors du séminaire d’Hélène Cixous&#0160;?) ce livre, <em>Le Roman du piano</em> de Dieter Hildebrandt, que m’avait offert, il y a longtemps, Matthieu Gosztola. Que je n’avais pas encore lu. <br />Puis je me rends ce 19 novembre chez mon libraire, chercher <em>Schubert, l’ami Franz</em>, d’André Tubeuf qui vient de paraître. Discussion avec le libraire, à qui je dis «&#0160;c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de Schubert&#0160;». Et lui de me répondre «&#0160;oui, à 31 ans&#0160;». Merveilleuse surprise&#0160;! Et il ajoute qu’il a appris récemment une anecdote concernant Schubert. Que dans les deux dernières années de sa vie, il s’était passionné pour Fenimore Cooper. Comme je lui demande d’où il tient cela, il me sort un livre... <em>Le Roman du piano</em>. Fenimore Cooper qui figure bien dans la bibliographie du livre, mais sans mention de page de la citation. Il ne me reste plus qu’à lire tranquillement l’ouvrage et à chercher. <br /><br /><strong>Senza attacca<br /></strong>Belle discussion aussi dans <em>Les Annales de Métaclassique</em>. Clément Mao-Takacs&#0160;: «&#0160;Dans certaines œuvres qui commencent <em>senza attacca</em> – comme le premier volet de <em>La Mer</em> de Debussy, le premier mouvement de la <em>Quatrième symphonie</em> de Bruckner, le début de <em>L’Oiseau de feu</em> de Stravinsky –, l’auditeur est entraîné dans une sorte de spirale, il se détache peu à peu du temps et de l’espace dans lequel il a commencé à écouter, il assiste à la naissance progressive de la musique&#0160;; il écoute la musique sans pouvoir identifier ou se souvenir de l’attaque. Ici le geste de l’attaque ne s’objective pas&#0160;: il est infinitésimal au point de se confondre avec le silence. (<em>Les Annales de Métaclassique</em>, p. 18)<br />Il s’agirait de décrire très finement les sensations provoquées par la musique, comme on explore une sensation en méditant. «&#0160;Comment l’écoutez-vous&#0160;», le thème de l’enquête de <em>Muzibao</em>, serait alors le compte rendu d’une expérience. Ce que <a href="https://poezibao.lettera.fr/muzibao/2021/11/comment-l%C3%A9coutez-vous-2anne-malaprade.html">fait Anne Malaprade</a> mais d’une façon générale et non pas en écoutant une œuvre en particulier. <br />Oui en musique, comment ça commence&#0160;? Et en littérature, quel incipit, comment ça commence, comment ça démarre, ça tranche vif dans le temps et l’espace informe d’avant l’ouverture&#0160;? Et la question liée&#0160;: les débuts sont souvent très travaillés et soignés par les musiciens et les auteurs, ils sont encore exempts de toute redite et parfois participe du phénomène déceptif généré par la suite de l’œuvre. <br /><br /><strong>La timbale chez Sibelius<br /></strong>A relever, tant j’aime Sibelius... et les percussions. C. Mao Takacs dit qu’il a toujours «&#0160;été frappé par son usage de la timbale&#0160;: elle peut être un transitoire d’attaque, avec une note soulignant l’irruption d’un accord&#0160;; mais très souvent, il la fait entrer légèrement avant ou légèrement après un évènement musical. C’est dans ce léger décalage qu’il attire notre oreille, et qu’il nous fait entendre autre chose.&#0160;»<br />C&#39;est dire aussi l’importance d’écouter la musique de manière concrète, non pas avec des idées, mais avec des remarques sur l’apparition d’une voix, la récurrence d’un thème, l’entrée d’un instrument quasi soliste quelques instants, etc. Il est à mon sens très fécond en ce sens d’écouter des fugues et d’y guetter et d’en suivre le retour du ou des thèmes. <br /><br /><strong>Celan<br /></strong>Et quel bonheur à voir Clément Mao-Takacs citer Paul Celan. Il raconte que dirigeant le <em>Prélude</em> de <em>Tristan et Isolde</em> de Wagner, il pense toujours à un poème de Celan&#0160;: «&#0160;<em>Cello einsatz, von hinter dem Schmerz</em>&#0160;», c’est-à-dire «&#0160;<em>attaque de violoncelle, de[puis] derrière la douleur</em>.&#0160;» Il poursuit «&#0160;Il y a de cela chez Wagner&#0160;: il attaque dans le silence, il fend le silence, en fait, par une attaque d’une extrême douceur, mais qui va chercher tellement loin dans le processus, peut-être mémoriel, qu’elle n’attaque pas pour commencer quelque chose chronologiquement, ni pour commencer une action, mais semble plutôt, comme chez Tristan Murail ou chez Marcel Proust, la mise en branle d’un processus où l’on commence quelque chose, une quête mémorielle, pour aller vers quelque chose qui a été, qui a eu lieu avant le moment de l’attaque.&#0160;» (p. 25)<br /><br /><strong>Piano-forte<br /></strong>Toujours dans <em>Les</em> <em>Annales de Métaclassique</em> une très belle intervention de la pianiste Shani Diluka, dans une séquence autour du verbe «&#0160;Revitaliser&#0160;». David Christoffel l’interroge sur le fait qu’elle a enregistré la <em>Fantaisie en ré mineur</em> de Mozart sur un piano-forte Walter de 1790, dont Mozart lui-même possédait probablement un exemplaire et il lui demande ce que cela lui a appris de «&#0160;changer de clavier&#0160;». <br />Shani Diluka&#0160;: «&#0160;Je suis partie en quête des instruments de cette époque et cela a vraiment été un bouleversement. J&#39;en avais déjà eu une idée à travers les cours de maître de Paul Badura-Skoda et d&#39;Andreas Staier. La Fondation Royaumont a fait venir des instruments de Stein et de Walter de Prague, des fac-similés. À l’époque je n’avais pas prévu d&#39;enregistrer sur un piano-forte. Mais j&#39;ai changé d&#39;avis quand j&#39;en ai découvert la richesse sonore, la sensibilité de l&#39;échappement, la beauté des matières, et la présence de genouillères – puisqu&#39;il n&#39;y a pas de pédales mais des genouillères, ce qui ajoute à l&#39;approche de l&#39;instrument quelque chose de sensuel. Cela a été pour moi un monde sonore inouï de richesses, beaucoup plus évocateur que le piano moderne. Ceux-ci ont une sorte de brillance, d&#39;efficacité, ils sont faits pour de grandes salles. Mais à l&#39;époque de Mozart, il s&#39;agissait de salons intimes, où la moindre inflexion parvenait à l&#39;auditeur. Je me suis rendu compte aussi que sur le pianoforte, les graves étaient plus mystérieux, plus profonds, car ils sont liés à une matière vivante, le bois. Les aigus sont plus confidentiels, avec parfois des sonorités qui peuvent rappeler celles de la musique contemporaine.<br />Ce qui m&#39;a frappée, c&#39;est ce paradoxe entre une certaine matité du son, et la résonance quand même présente. Car l&#39;échappement n&#39;est pas automatiquement étouffé par les marteaux, comme c&#39;est le cas sur les pianos modernes. Cet équilibre délicat m&#39;a troublée, puisque j&#39;avais l&#39;habitude de prolonger le son par l&#39;usage de la pédale. Le son est mat et court, mais il y a une sorte de sympathie des cordes, qui crée un halo sonore – halo qui nous emmène dans des mondes mystérieux. Je me suis dit que ce serait merveilleux de partager tout cela avec les auditeurs, et que l&#39;on entende ce qu&#39;entendaient Mozart, Haydn et Beethoven.&#0160;» (p. 112)<br /><br /><strong>Poèmes<br /></strong>Particulièrement sensible aux poèmes de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/11/anthologie-permanente-cees-nooteboom-loeil-du-moine-suivi-de-adieu.html">Cees Nooteboom</a> et à ceux de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/11/anthologie-permanente-guennadi-a%C3%AFgui-toujours-plus-autrement-sur-terre.html">Aïgui Gennadi,</a> choisis pour l’anthologie poétique de <em>Poezibao</em>. D’Aiguï notamment, un poème qui m’a fait tellement penser au Voyageur d’hiver de Schubert&#0160;:<br />«&#0160;vous commencez à chanter – et moi je m’éloigne<br />peu à peu dans les neiges (comme jadis&#0160;: silhouette<br />qui se fond quelque part dans le crépuscule<br />et s’éloigne sans cesse) – et se dresse<br />là-bas – au milieu des ruines&#0160;»<br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2021-11-21T14:06:11+01:00 Ce qui fabrique, compte et conte https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/10/ce-qui-fabrique-compte-et-conte.html Extraits du Flotoir du 14 septembre au 10 octobre 2021 On peut lire aussi ces extraits au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. photo ©florence trocmé - 2021 Pierre Vinclair Extrait d’un article d’Auxeméry pour Poezibao : « Pierre Vinclair est en effet ce marcheur qui parcourt le monde et se pose le temps de réfléchir. Le mot est à prendre au sens propre : renvoyer les rayons qu’envoie une source lumineuse, ce qui implique intégration et donc méditation, puis rétablissement des ondes reçues, et devenir ainsi source à son tour. Pierre Vinclair se pose pour... <p>&#0160;</p> <p><strong> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20278804f8b8f200d-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Flotoir du 10 octobre" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20278804f8b8f200d img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20278804f8b8f200d-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Flotoir du 10 octobre" /></a><br /></strong><br /><br /></p> <p class="MsoNormal blockquote" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;">Extraits du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/">Flotoir</a> du 14 septembre au 10 octobre 2021<br />On peut lire aussi ces extraits au format PDF, <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e2026bdef7adfc200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-dimanche-10-octobre-2021.pdf">à ouvrir d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br />photo ©florence trocmé - 2021<br /><br /><br /><strong>Pierre Vinclair<br /></strong>Extrait d’un article d’Auxeméry pour <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a>&#0160;: «&#0160;Pierre Vinclair est en effet ce marcheur qui parcourt le monde et se pose le temps de réfléchir. Le mot est à prendre au sens propre&#0160;: renvoyer les rayons qu’envoie une source lumineuse, ce qui implique intégration et donc méditation, puis rétablissement des ondes reçues, et devenir ainsi source à son tour. Pierre Vinclair se pose pour inspection là où le réel l’invite, et le réel l’invite toujours&#0160;: il y a complicité entre ce marcheur &amp; les lieux qu’il investit. Pierre Vinclair marche donc en ces lieux d’élection, là où la vie l’a fait se rendre&#0160;: ce verbe aussi fait déjà signe – on se rend lorsqu’on part, &amp; l’on se rend aussi lorsqu’on devient, &amp; qu’on accepte ce qui advient là où l’on s’est rendu. Il marche, en main le carnet jaune, orange ou de toute autre couleur pourvu qu’il soit ouvert à la traversée du réel, le temps, bref, de la pause, &amp; des mots alors traversent l’espace où Pierre Vinclair pose ses pas, l’œil en éveil permanent, la pensée attentive à sa propre naissance, mais encore peu soucieuse de ses suites. «&#0160;<br /><br /><strong>Passions<br /></strong>Parcouru la préface de Jean-Pierre Lemaire à <em>Représentation de la Croix</em> de Giovannoni Raboni (le Bruit du temps), préface où il évoque les drames du Moyen-Âge, et dit qu’à part les textes lus lors des Rameaux et de la Semaine Sainte, nous ne sommes plus confrontés à cette histoire-là. C’est faire l’impasse sur l’essentiel&#0160;! Pour moi cela qui, seul, suscite l’émotion la plus intense, en dehors de toute croyance&#0160;: les deux Passions de Bach, la St Matthieu et la St Jean. Là s’anime le peuple, sa versatilité, sa vindicte, là les attitudes des apôtres tellement incarnées dans la musique dans toute leur subtilité. <br /><br /><strong>Les mots, oui<br /></strong>«&#0160;Cherche des livres où le sol du langage aux racines infiniment ramifiées est creusé, exploré – non pas ‘l’arbre’ en général mais telle espèce contenant un univers de mots méconnus ou oubliés – l’arbre, non cet arbre te parle alors, riche en sensations véhiculées, exprimées par les mots – et ainsi les oiseaux, les fleurs, les roches, etc. – un univers infini de mots et donc de formes, de rythme, créant des images&#0160;» (Laurent Margantin, Carnets du nouveau jour, n°595)<br />Et dans le n° 600&#0160;: «&#0160;Encore une fois, ces lignes de Peter Handke, essentielles à mes yeux&#0160;: ‘Il me semble que c’est aujourd’hui seulement, alors que la fin du monde nous menace, que nous sommes libres de parler la langue du monde, du soleil, des fleurs, des oiseaux, de l’air (c’est <em>ça</em>, la littérature).’&#0160;»<br /><br /><strong>Utopies<br /></strong>Lu hier soir deux livres portant Utopie dans leur titre, celui de Wolowiec et celui de Bonfanti. Emballée par le premier, je n’ai su entrer dans le second. Ces univers me sont trop étrangers. Une des constatations que je fais, signe à la fois de maturité et de vieillissement, c’est que je ne peux plus embrasser de nouveaux champs. Et cela même alors que me taraude sans cesse mon insatiable curiosité du monde. Tout le système référentiel de Bonfanti, très universaliste dans le temps et l’espace, me dépasse. Il me faudrait un trop gros effort d’adaptation et tout un travail d’appropriation. Or, je suis centrée sur autre chose. <br /><br /><strong>Revue Incise<br /></strong>Je lis la <em>Revue Incise</em>, le numéro 8 (Revue fait partie du titre). Je la trouve passionnante, très diverse, intelligente et stimulante. J’y découvre en premier lieu une réflexion de William Carlos Williams sur Gertrude Stein (un <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/09/notes-sur-la-cr%C3%A9ation-william-carlos-williams-le-travail-de-gertrude-stein.html">extrait</a> publié dans les notes sur la création de <em>Poezibao</em>). Ce texte est accompagné de «&#0160;Miss Furr et Miss Skeene&#0160;» de Gertrude Stein elle-même, qui fait comprendre en profondeur le propos de Williams. <br /><br /><strong>Sur la bande dessinée<br /></strong>Un autre article m’a retenue, pourtant sur un sujet qui est très éloigné de mes préoccupations et de mon champ d’exploration habituels et il a su m’y ouvrir. Il propose d’abord une sorte de vue générale sur la chaîne du livre, très utile pour moi. Et de sa logique, très capitalistique. J’y découvre cette règle du 7 / 2/ 1 (pour dix livres produits, sept sont déficitaires, deux atteignent l’équilibre, un seul génère des bénéfices suffisants pour amortir le déficit cumulé des sept premiers). C’est un peu terrible mais cela fait comprendre bien des choses. L’auteur de l’article, Alexandre Balcaen, précise d’ailleurs qu’aujourd’hui les éditeurs appliquent plutôt le ratio de 15 / 4 / 1 qui nécessite un raccourcissement de la durée de représentation d’une nouveauté en librairie. Bref, tout cela pour en arriver au domaine de la bande dessinée, pour dénoncer son grand conservatisme et pour proposer une alternative, la création d’une maison d’édition baptisée Adverse. «&#0160;Probablement du fait d’un refoulement, en résistance à l’indécidabilité de son caractère, la bande dessinée est l’un des champs artistiques les plus réactionnaires qui soient&#0160;», assène Balcaen qui dénonce la vision «&#0160;terriblement contractée, réductrice&#0160;» de la plupart de ses acteurs. «&#0160;Alors que d’innombrables réalisations artistiques indéterminées mobilisent précisément l’outillage de la fabrique d’effets sensibles et cognitifs de la bande dessinée – association, voire confusion, du texte et de l’image, recours à la suite visuelle, figuration d’éléments multipolarisés, agencement de cadres en abîme, engagement corporel et sensoriel du ‘lecteur’ dans l’acte de compulsation, etc. -, la bande dessinée, en tant que secteur éditorial, reste impuissante à admettre tout autre régime d’articulations que la sainte-trinité ‘case-planche-récit’.&#0160;» (<em>Revue Incise</em> n°8, p. 37)<br /><br /><strong>Architecture<br /></strong>Toujours dans la <em>Revue Incise</em>, un grand article sur l’architecture, un peu longuet, mais qui attire l’attention sur le phénomène de la résille. <em>Revue Incise</em> s’est créée autour de la notion de critique avec l’ambition de susciter une écriture soucieuse d’éclairer l’époque, de la provoquer. Ici elle a sollicité Clara Baudy, architecte qui a intitulé son texte «&#0160;dessiner une fenêtre, un tourment conceptuel&#0160;». Elle se concentre donc sur la résille en architecture, précisant qu’elle «&#0160;pense à ces formes d’emballage du bâtiment, ouvrages souvent métalliques et à mailles perforées ou tressées, qui recouvrent un bâtiment en entier – comme une sorte de manteau de moucharabieh mais ostentatoirement ‘contemporain’. Chacun en a forcément déjà croisé sur sa route, du Mucem à Marseille au ministère de la Culture à Paris&#0160;». (p. 52) Eh oui, en effet et c’est toujours formidable quand un texte, livre ou article, vient focaliser l’attention sur quelque chose qui a eu une effet quasi subliminal sur la conscience, sans qu’on l’élabore&#0160;! <br /><br /><strong>Assez exemplaire<br /></strong>De plus <em>Revue incise</em> prend la peine d’introduire chaque contribution et d’en justifier le choix. Ce n’est pas si fréquent, trop de revues juxtaposant des propositions sans articulation et même parfois sans identification bien claire de l’auteur. Donnant l’impression d’un grand fourre-tout où l’on a copié/monté à la queue-leu-leu les propositions, sollicitées ou non, au fur et à mesure de leur arrivée. Or il me semble qu’une bonne revue c’est aussi un vrai projet éditorial, assumé. <br /><br /><strong>Longueur d’onde<br /></strong>Au risque de m’attirer des foudres, je trouve comme une longueur d’onde commune à trois textes traversés aujourd’hui&#0160;: Boris Wolowiec, Gertrude Stein et Milène Tournier. <br /><br /><strong>Leur quatre mains, les Kurtág<br /></strong>André Bernold (in <em>J’écris à quelqu’un</em>, éditions Fage) sur György et Marta Kurtág jouant à quatre mains des transcriptions de Bach. Eux dont j’ai eu, longtemps (mais pourquoi l’ai-je désépinglé&#0160;???&#0160;!!!!) un tirage photocopié d’une photo où on les voit de dos, à un petit piano droit. Ces transcriptions, souvent mêlées aux Játékok du compositeur que j’ai tant écouté, subjuguée. C’est dire si cette page me touche et pourquoi je la serre ici. <br /><em>An Györgi und Márta Kurtág</em>,<em><br />aus der Tiefe – auferstanden<br />aus tiefer Not&#0160;: überwunden<br />in ewiger Dankbarkeit...<br /></em>Jamais personne d’autre ne m’a donné à ce point, lorsque Kurtág joue l’une de ses transcriptions d’un choral de Bach à quatre mains avec sa femme aussi vieille que lui* sans presque bouger les doigts, à la zen, le sentiment d’être en présence de la musique faite homme&#0160;; personne sauf Pandit Ram Narayan, qui avait cette même présence puissamment démonique, et sans doute Glenn Gould. Quand Márta et György Kurtág jouent Bach, ce qui arrive à peu près tous les deux, trois ans, à guichets fermés, à Carnegie Hall ou dernièrement, le 12 septembre 2012, à la Cité de la Musique, un concert <em>in memoriam </em>pour l’amie que nous avions en commun (Haydée Charbagi, celle dont il m’a annoncé la mort par téléphone) – alors, quand Márta et György Kurtág jouent Bach, leurs mains conjointes bougent à peine, comme dit, mais c’est un chant qui s’élève d’une telle puissance, qui parle si clair le refus absolu de la mort, avec une netteté contrapunctique, un défi résolu à tout ce qui dans le monde est informe, grotesque, mauvais, à perte de vue infiniment salopé&#0160;; un chant qui donne tellement l’idée de ce que c’est vraiment que la ‘souveraineté’ selon Bataille, mais seulement lorsqu’on est un très grand artiste&#0160;; alors, à ce point, Bach est lui-même présent physiquement et confondu dans les humbles quatre mains de ces deux-là vieillis ensemble dans l’ascèse et la plus inflexible discipline&#0160;; alors les larmes montent aux yeux de tous ceux qui sont là&#0160;; alors on pleure, on ne peut que pleurer. Des profondeurs – ressuscité&#0160;; de la détresse profonde&#0160;: surmontée...**&#0160;» (p. 50)<br />*[Marta est morte en 2019)<br />**[Ces mots traduisent la dédicace] <br /><a href="https://www.youtube.com/watch?v=Z8lTh58jhA8">Une courte vidéo, Budapest, 2015</a> &#0160;- <a href="https://www.youtube.com/watch?v=O85lwrca-_c">Vidéo des Kurtág jouant une transcription de György de l’Actus tragicus de Bach</a>– ou celle-ci, plus complète&#0160;: György Kurtág: <a href="https://www.youtube.com/watch?v=Fz3lthBbyK0">Játékok and Bach transcriptions - selection (György &amp; Márta Kurtág, 1993)</a> <br /><br /><strong>Que sont les Játékok<br /></strong>Une présentation par Kurtág lui-même&#0160;: <br />«&#0160;L’idée de composer Játékok a été suggérée par des enfants jouant spontanément, des enfants pour qui le piano signifie encore un jouet. Ils l’expérimentent, le caressent, l’attaquent et y passent leurs doigts. Ils accumulent des sons apparemment déconnectés, et si cela arrive pour éveiller leur instinct musical, ils recherchent consciemment certaines des harmonies trouvées par hasard et les répètent sans cesse. Ainsi, cette série ne fournit pas de tuteur, et ne constitue pas non plus un simple recueil de morceaux. Elle est peut-être destinée à l’expérimentation et non à l’apprentissage du &quot;piano&quot;. Le plaisir de jouer, la joie du mouvement - un mouvement audacieux et si nécessaire rapide sur tout le clavier dès les premières leçons au lieu du tâtonnement maladroit pour les touches et du comptage des rythmes - toutes ces idées assez vagues sont à l’origine de la création de cette collection. Jouer, c’est juste jouer.&#0160;»<br /><br /><strong>Giuseppe Penone<br /></strong>Dans le beau magazine de la BnF, <em>Chroniques,</em> la présentation d’une future exposition de l’artiste Giuseppe Penone et un court entretien avec lui et Jean-Christophe Bailly. (On peut <a href="http://chroniques.bnf.fr/pdf/Chroniques_92.pdf">télécharger ce très beau numéro)</a><br />Présentation de l’exposition&#0160;: «&#0160;La BnF accueille Giuseppe Penone, figure majeure de l’art contemporain dont le travail interroge la relation de l’homme avec la nature depuis ses premières œuvres dans les années 1960. Carte blanche a été donnée à l’artiste italien pour une exposition qui invite à découvrir un aspect peu connu de ses créations, autour du temps, de l’empreinte et de la mémoire, en écho aux collections patrimoniales et aux missions de la BnF. Des pièces inédites et monumentales côtoient dessins, photographies, livres de bibliophilie et livres d’artistes, ainsi qu’une série de dix-huit gravures récemment créées par l’artiste, qui en a fait don à la Bibliothèque.&#0160; L’occasion pour le visiteur d’appréhender les liens intimes que Giuseppe Penone a tissés avec l’écriture et l’imaginaire du livre.&#0160;»<br /><br /><strong>L’imaginaire du livre <br /></strong>«&#0160;Plongée dans l’intimité de la pensée et de la création, l’exposition met en lumière l’importance, dans la démarche de Penone, de l’écriture et de l’imaginaire du livre saisi dans ses dimensions tant matérielle qu’intellectuelle. Avec des œuvres telles que <em>Propagazione</em> et <em>Verde del Bosco</em>, elle propose une lecture vivifiée de son travail historique autour du toucher, de l’empreinte digitale ou encore du frottage. Elle présente aussi un ensemble de pièces inédites issues de sa recherche récente autour de l’empreinte et de la lecture&#0160;: les saisissantes peintures-sculptures de la série <em>Leaves of grass</em>, inspirées par la couverture de percaline verte de la première édition du recueil de poèmes de Walt Whitman. Au moyen de milliers d’empreintes de ses doigts trempés dans la peinture à l’huile, l’artiste convoque le souvenir du poète et de tous les lecteurs qui ont tenu le livre entre leurs mains.&#0160;» (Chroniques, n° 92, p. 7)<br /><br /><strong>La Dormance<br /></strong>Même source, cette belle remarque de Jean-Christophe Bailly&#0160;: «&#0160;Cela me fait penser à ce que les botanistes appellent la dormance, cet état des semences qui peuvent être à la fois vivantes et non-actives, parfois pendant des siècles&#0160;! toutes leurs actions, leurs développements futurs sont déjà là et leur inertie n’en est pas une, c’est en fait un devenir. Une graine, c’est même, d’une certaine façon, une explosion en devenir&#0160;! C’est la même chose pour le cerveau. Il est en sommeil et soudain quelque chose l’atteint et le réveille, exactement comme la lumière pour la graine. Cette similarité n’est pas allégorique, c’est un mode de fonctionnement.&#0160;» (p. 9). <br />→ et bien sûr, se souvenir du <em>Dormans</em> de Marie Etienne, retrouver ce que <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2017/02/conjonctions.html">j’en écrivais en 2017</a> dans ce <em>Flotoir</em> mais aussi cette <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2006/02/dormans_de_mari.html">note de lecture</a> que j’écrivis en 2006&#0160;: «&#0160;Alors on va vers le livre, on franchit le seuil, bleu - importants les mots seuil et bleu - et on se perd. On avance à tâtons, il y a de l’étrange là, on est saisi de vertige, où suis-je, qui me parle, d’où, de quoi au juste, le sens apparaît/disparaît, il y a une sorte de fantôme en permanence qui erre autour de la lecture, fantôme d’un autre monde, fantômes sans doute des morts, présence chimérique de l’enfant qu’on fut, que fut l’auteur, figures spectrales du rêve, des rêves, qui s’emboîtent et se déboîtent.&#0160;»<br />→ note ultérieure&#0160;: Le palmier dattier (<em>Phoenix dactylifera</em>) est l’un des plus anciens arbres fruitiers cultivés au monde. Selon certaines études, la plante aurait été travaillée pour la première fois en Mésopotamie et dans le golfe Arabe supérieur il y a environ 7 000 ans. Une fois la région dominée par les Romains, les dattes de Judée prisées pour leur douceur et leurs propriétés médicinales se sont ensuite rapidement exportées dans tout l’empire.<br />La culture des palmiers dattiers s’est ensuite poursuivie pendant les périodes de domination byzantine et arabe avant de finalement s’éteindre au cours du 19e siècle d’après les récits historiques. Néanmoins, c’était sans compter sur la science&#0160;!<br />Entre les années 1963 et 1991, plusieurs graines ont en effet été découvertes dans des grottes et dans un ancien palais construit par le roi Hérode le Grand, au 1er siècle av. J.-C.. Les datations au radiocarbone ont alors permis de constater que la grande majorité de ces graines étaient vieilles d’environ 2 000 ans. Les conditions chaudes et sèches du désert de Judée ont probablement favorisé leur conservation.<br />En 2005, la chercheuse Sarah Sallon et son équipe du Centre de recherche en médecine naturelle Louis L Borick, à Jérusalem, ont alors entrepris de faire germer l’une de ces graines, vieille de 1 900 ans. Ce fut un succès.&#0160;» (<a href="https://sciencepost.fr/des-palmiers-ont-ete-cultives-a-partir-de-graines-vieilles-de-2000-ans/">source</a>)<br /><br /><strong>Le toucher<br /></strong>Giuseppe Penone&#0160;: «&#0160;Mon intérêt pour le toucher trouve ses racines dans les débuts de mon travail, au cours des années 1960. Cette époque a été marquée par le désir de beaucoup de créateurs de remettre en cause les conventions de l’expression artistique. Le toucher était pour moi le sens qui pouvait adhérer le plus fortement à la réalité, annuler les conventions.&#0160;» Et Jean-Christophe Bailly d’ajouter&#0160;: «&#0160;Ce point de vue sur le toucher incite à repenser l’importance de la surface. Pour le sens commun, la surface est considérée comme ce qui masque la profondeur. Or, pour Giuseppe Penone, la surface constitue, bien au contraire, le mode d’apparition de la profondeur. Ainsi la peau est avant tout une interface entre le dedans et le dehors. Grâce au toucher, notre sens le plus matériel, longtemps méprisé comme un peu vulgaire, nous avons un contact direct avec le monde. <br /><br /><strong>Sur le livre<br /></strong>«&#0160;Le livre, c’est d’abord pour moi un objet physique, proche de notre corps, qui ressemble à une main qui se ferme et qui s’ouvre. Lorsque nous touchons un livre, nous laissons sur lui une empreinte, et des parcelles de sa matière se déposent sur nos mains, puis se disséminent dans l’espace.&#0160;» (p. 10)<br /><br /><strong>Novalis<br /></strong>En conclusion de ce bel article, Bailly cite Novalis&#0160;: «&#0160;J’appelle nature la communauté merveilleuse où nous introduit notre corps.&#0160;»<br /><br /><strong>Flacons de sel<br /></strong>Cette dame qui s’appelait Évêque de son nom de naissance et qui a épousé un Mr Goupillon – cet ami du quartier qui ressemble de plus en plus au Baudelaire de la photo de 1862 de Nadar – cet habitant de l’immeuble, parti depuis longtemps, -était-il syrien&#0160;?- qui ressemblait tant à Kafka – penser que j’aimerais cohabiter avec un sosie de Valéry ou de Rilke, pour le bonheur de les voir surgir à l’improviste au hasard d’une rencontre – imaginer qu’en fait ils surgissent bel et bien, spectralement.<br /><br /><strong>Baudelaire, photo<br /></strong>Toujours dans <em>Chroniques</em> un bel article sur «&#0160;Baudelaire, la modernité mélancolique&#0160;» avec des remarques intéressantes sur sa conception de la photographie. «&#0160;A rebours d’une conception classique qui fait d’elle ce qui donne présence aux choses absentes, ce qui en tient lieu, l’image est ce qui avive le sentiment de l’absence des choses&#0160;: fugitive, spectrale, fantomatique, elle est l’apparence de la disparition. <br />→ magnifique formule que cette <em>apparence de la disparition</em>. <br />«&#0160;L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuit&#0160;» a écrit Baudelaire dans «&#0160;Crépuscule du matin.&#0160;» <br />C’est le régime spectral de l’image. <br />Je note aussi cela&#0160;: «&#0160;L’exercice de l’autoportrait est sans doute l’exercice mélancolique par excellence&#0160;: le moi s’y dédouble entre sujet et objet et éprouve, dans le mouvement même par lequel il cherche à se saisir, la distance insurmontable de l’un à l’autre, leur impossible coïncidence dans une identité stable, fatalement compromise par cette tension mélancolique essentielle qu’est celle ‘de la vaporisation et de la centralisation du Moi’ (<em>Mon cœur mis à nu</em>). Article de Jean-Marc Chatelain, <em>Chroniques</em> n° 92 page 14. <br /><br /><strong>Boris Wolowiec<br /></strong>Oui il y avait ces deux livres qui portaient Utopie dans leur titre, mais c’est dans celui de Boris Wolowiec que je glisse ou me glisse littéralement, avec le sentiment très étrange d’entrer dans un monde connu, mien déjà en quelque sorte, un lieu familier. Avec un sentiment de plaisir et de reconnaissance, dans les deux sens du mot. <em>Tournures de l’utopie</em>, chez Laurent Albarracin, de plus en plus magnifique éditeur, avec des livres importants et une très belle qualité éditoriale. «&#0160;Avant de m’asseoir à ma table de travail, je me lave le visage à l’eau froide, j’ouvre et ferme quelques portes de la maison afin que les trajectoires de l’air et les flux de la poussière soient favorables à mon âme. Pour travailler, je m’habille presque toujours avec les mêmes vêtements, un short beige très léger, un tee-shirt blanc et un pull vert bouteille avec un liseré rouge autour du cou. Avant de m’asseoir, j’ajuste toujours mon slip et mon short sur mes hanches et je commence à travailler.&#0160;»<br />→ dans ce texte, je vais rencontrer l’auteur, plus directement que dans ses livres précédemment lus. Non pas qu’il se mette en scène, mais il est partie intégrante, concrètement, de son texte. Et j’aime beaucoup cette présence, car c’en est une&#0160;: «&#0160;Se mettre au travail. Attendre son tour. Se mettre au travail comme attendre son tour. Se mettre au tour comme attendre son travail&#0160;». Ici on reconnait plus sans doute la patte et la pâte de Wolowiec. Un peu plus loin «&#0160;Avoir un cœur d’escalier c’est-à-dire se mettre au travail. Avoir un cœur d’escalier c’est-à-dire commencer à travailler. Avoir un cœur d’escalier c’est-à-dire souder l’usage du ciel comme commencer à travailler, comme commencer à travailler comme quoi&#0160;». (p. 12)<br /><br /><strong>La chair a lieu, mais la pensée&#0160;? <br /></strong>«&#0160;La chair a lieu. Le problème reste de savoir si la pensée a lieu. Le problème reste de savoir si le sentiment a lieu. Le problème reste de savoir si la pensée a lieu uniquement à l’instant où elle n’est pas ma pensée, ou si elle a lieu uniquement quand elle est ma pensée. Et savoir si la pensée a le même lieu lorsqu’elle est dite ou non, lorsque je dis la pensée ou je ne dis pas la pensée, lorsque l’autre dit la pensée ou l’autre ne dit pas la pensée, lorsque je sens la pensée ou je ne sens pas la pensée, lorsque je dis la pensée et je sens la pensée, lorsque je dis la pensée sans la sentir, lorsque je sens la pensée sans la dire, lorsque je ne dis pas la pensée et je ne sens pas la pensée. Et savoir encore si la pensée a des lieux différents selon qu’elle montre l’âme ou qu’elle révèle l’esprit, selon qu’elle déclare un sentiment ou qu’elle détruit un sentiment. Où se trouve la pensée&#0160;? Où se trouve le sentiment&#0160;? La pensée se trouve-t-elle à l’intérieur du sentiment&#0160;? Le sentiment se trouve-t-il à l’intérieur de la pensée&#0160;? La pensée se trouve-t-elle à l’intérieur du sentiment qui se trouve à l’intérieur du corps&#0160;? La pensée se trouve-t-elle à l’intérieur du sentiment qui se trouve entre les corps&#0160;? Le sentiment se trouve-t-il à l’intérieur de la pensée qui se trouve à l’intérieur du corps&#0160;? Le sentiment se trouve-t-il à l’intérieur de la pensée qui se trouve entre les corps&#0160;? La pensée se trouve-t-elle à l’intérieur des corps qui se trouvent à l’intérieur des sentiments&#0160;? La pensée se trouve-t-elle à l’intérieur des corps qui se trouvent entre les sentiments&#0160;? Où se trouve la pensée&#0160;? Une seule chose apparaît certaine, une seule chose apparaît évidente&#0160;: le corps ne se trouve pas à l’intérieur de la pensée.&#0160;» (p. 14)<br /><br /><strong>Rester seul<br /></strong>«&#0160;Il apparaît bienfaisant de rester seul. Apparaître seul apaise. Apparaître seul pendant plusieurs jours apaise. Apparaître seul pendant plusieurs jours apaise l’âme. Apparaître seul pendant plusieurs jours apaise la mosaïque de l’âme, la mosaïque de sentiments de l’âme.&#0160;» (p. 18)<br />→ la réitération de la formulation est comme un foret qui s’enfonce, qui creuse. Elle permet d’éprouver la formule, de lui faire rendre gorge et parfois l’âme. C’est sans concessions mais parfois il sort de l’inédit, de l’inouï du fait de cette reprise comme martelée, rythmée. Un peu comme les coups que l’on donne sur une conduite pour savoir s’il y a encore quelqu’un de vivant en dessous, en bas, de l’autre côté. C’est en tous cas l’impression que cela produit et la lecture de Wolowiec est sans doute beaucoup une affaire d’impression sur soi, d’effet du texte, une fois qu’on a admis qu’il ne fallait pas l’aborder, la plupart du temps, avec les critères habituels ou avec les seuls critères habituels. <br /><br /><strong>Sur le livre<br /></strong>Ce paragraphe très important à mon sens, qu’il faudrait longuement ressasser (il faut ressasser Wolowiec)&#0160;: «&#0160;Où se trouve un livre&#0160;? Où le livre a-t-il lieu&#0160;? Le livre a-t-il lieu devant celui qui l’écrit ou devant celui qui le lit&#0160;? Le livre a-t-il lieu derrière celui qui l’écrit ou derrière celui qui le lit&#0160;? Le livre a-t-il lieu autour de celui qui l’écrit ou autour celui qui le lit&#0160;? Le livre a lieu où il se trouve. Le livre a lieu où celui qui l’écrit le trouve. Le livre a lieu où celui qui le lit le trouve. Le livre a lieu où il se perd. Le livre a lieu où celui qui l’écrit le perd. Le livre a lieu où celui qui le lit le perd. Le livre a lieu où il se trouve comme il se perd. Le livre a lieu où celui qui l’écrit le trouve et celui qui le lit le perd. Le livre a lieu où celui qui l’écrit le perd et où celui qui le lit le trouve.&#0160;» (p. 20)<br /><br /><strong>De la clandestinité<br /></strong>«&#0160;Il y a une volupté étrange à exister comme un écrivain clandestin. Il y a une volupté étrange à écrire de manière clandestine. Il y a une volupté étrange à écrire chaque jour une œuvre sans jamais être reconnu en tant qu’écrivain. Il y a une volupté étrange à écrire une œuvre sans jamais vendre le moindre livre. Il y a une volupté étrange à écrire sans jamais recevoir d’argent en échange de ce geste d’écrire. Il y a une volupté étrange à écrire à destination du vide, à destination du vide qui attend à l’intérieur des autres hommes, à destination des multiples formes du vide qui dorment à l’intérieur des autres hommes, à destination du magma de vide qui dort abstrait à l’intérieur des autres hommes.&#0160;» (p. 21)<br />→ Oserais-je dire que je ressens cette volupté, que j’ai cette expérience. Depuis toujours. Écrire chaque jour une œuvre sans jamais être reconnu en tant qu’écrivain...<br /><br /><strong>La nature et l’art<br /></strong>Chez Fabien Ribery, <a href="https://lintervalle.blog/2021/09/20/litinerance-comme-atelier-par-fabrice-gygi-artiste-suisse/">note</a> sur l’artiste Fabrice Gygi et son livre au beau titre, <em>Ubique fabrica</em>. <br />«&#0160;Il n’y a surtout pas concurrence entre l’art et la nature naturante, mais complémentarité, propositions de dialogues, échanges de formes.<br />L’un connaît la ligne droite, l’autre non, c’est la démocratie du vivant, la rencontre de l’esprit humain et du génie de la matière.<br />L’un connaît les tables d’étude, l’autre invente spontanément son organisation sensible. <br />(...) En son petit livre de photographies d’ateliers, de paysages, d’objets et de peintures, Fabrice Gygi nous fait pénétrer dans son beau bricolage existentiel fait de tissages et d’échappées.&#0160;»<br />A propos de Fabrice Gygi, <em>Ubique fabrica</em>, texte de Viviane Vandelli, conception graphique Schaffer Sahli (Genève), Editions Macula, 2021, 208 pages <br />→ bien aimé ses petites boîtes et pochettes zip en plastique qui m’ont fait penser au matériel de mes collectes. Tenté hier une nature morte à même le sol du square, faute d’avoir eu avec moi une petite pochette, et ce fut raté, malgré une tentative de disposition.<br /><br /><strong>Malherbologie<br /></strong>Longtemps que j’avais envie de suivre un MOOC (cours en ligne gratuit) mais c’est celui de Tela Botanica qui a emporté le morceau, je me suis inscrite. 5 séquences de deux vidéos chacune, environ 2 heures de travail par semaine. Sur le thème des herbes folles, celles du champ cultivé, celles des rues, un sujet qui m’a toujours intéressée. J’ai suivi les vidéos proposées pour cette première semaine, imprimé le cours et les fiches des 5 plantes en vedette dans cette première série, la véronique de Perse, le Gaillet gratteron, la stellaire intermédiaire, la fausse roquette (j’adore la vraie&#0160;!) et la renoncule des champs. Rien que pour le vocabulaire, la botanique et l’entomologie me font rêver. Et quand on pense que la discipline qui s’occupe de ces «&#0160;mauvaises herbes&#0160;» s’appelle la malherbologie.<br /><br /><strong>Les phrases<br /></strong>Je reviens aux <em>Tournures de l’utopie</em> de B. Wolowiec. <br />«&#0160;Heureusement que ça a une bouche délicate. <br />Heureusement que ça a une bouche délicate, des millions d’années perdues.<br />Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent. <br />Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent des millions d’années perdues. <br />Heureusement que ça a une bouche délicate, le ciel abrupt est allé prendre un bain.<br />Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent, le ciel abrupt est allé prendre un bain. <br />Heureusement que ça a une bouche délicate, les phrases viennent comme j’entends le bruit du vent des millions d’années perdues (...)<br />→ et continue le texte sur deux ou trois pages, longueur plutôt importante chez l’auteur et dans ce livre. J’aime cette conjonction de phrases, bruit du vent et années perdues. <br /><br /><strong>Lire des livres en même temps<br /></strong>Cette séquence, choisie pour l’anthologie permanente de <em>Poezibao</em> et que je vais aussi inscrire dans mon projet «&#0160;Lire&#0160;». Boris Wolowiec&#0160;: <br />«&#0160;Je me souviens avec précision qu’il y a des livres que j’ai lus en même temps et qui composent ainsi un livre unique. Par exemple <em>Jacques le Fataliste</em> de Diderot et <em>Alice au pays des merveilles</em> de Lewis Carroll,<em> La caverne céleste</em> de Patrick Grainville et <em>Molloy</em> de Samuel Beckett, <em>Le Maître du Haut Château</em> de Philip K. Dick et <em>Le Mythe d’Icare</em> d’André Comte-Sponville. Il y a aussi des livres que nous lisons en des temps différents et qui provoquent cependant en nous l’impression d’être des jumeaux ou des sosies. Par exemple <em>Madame Bovary</em> de Flaubert et <em>Lolita</em> de Nabokov. Il y a enfin des écrivains aux caractéristiques physiques semblables et qui ont malgré tout des styles intégralement différents. Par exemple Gombrowicz et Proust asthmatiques l’un et l’autre – Gombrowicz qui étrangle les métaphores dans l’œuf, qui assassine les métaphores à mains nues et Proust qui noue, loue et love les métaphores avec des gants.<br />*<br />Les jours comme les nuits où je lisais en même temps <em>Jacques le Fataliste</em> et <em>Alice au pays des merveilles</em>, je ne dormais quasiment pas, seulement une à deux heures par nuit. J’avais la sensation d’évoluer à l’intérieur d’un espace d’anamorphose semblable au rêve. Je me souviens qu’un matin en arrivant au lycée Douanier Rousseau à Laval, je marchais dans la cour et j’ai vu au loin deux jeunes filles qui étaient mes élèves. Elles se trouvaient à plusieurs dizaines de mètres. Ce matin-là il y avait beaucoup de vent. Pendant qu’elles se tenaient ainsi au loin j’entendais malgré tout avec une netteté incroyable chacune de leurs paroles. Je marchais vers elles et elles marchaient vers moi et plus nous nous rapprochions ainsi moins j’entendais ce qu’elles disaient. Ce matin-là le vent avait métamorphosé une conversation de Diderot en une scénographie paradoxale de Lewis Carroll. Et à l’instant où nous nous sommes croisés, je les ai vues me dire bonjour sans les entendre.&#0160;» (p. 37)<br /><br /><strong>Le hasard<br /></strong>«&#0160;Il est inutile de nier le hasard. Il est inutile de transgresser le hasard à travers le sens. Il apparaît simplement nécessaire de répondre au hasard, de répondre au hasard par l’affirmation d’une règle du jeu c’est-à-dire par l’affirmation d’une forme.&#0160;» (p. 47)<br />→ Ce petit paragraphe me semble dire l’approche, la démarche (et je pense aussi fortement ici à Philippe Jaffeux et à son <em>hasart</em>). Il y a les récurrences&#0160;: «&#0160;souder le ciel&#0160;», «&#0160;avoir besoin de l’herbe des coïncidences&#0160;». Quelles rôles jouent-elles dans la dynamique interne du texte et/ou de la pensée&#0160;? Leitmotiv.&#0160;? Tirent et poussent, conduisent l’électricité, ressassement en forme de pierre de gué pour relancer le mouvement (il y a du ricochet chez Wolowiec jusque dans son nom, le W est une forme à ricochet par excellence). <br /><br /><strong>Le spin<br /></strong>«&#0160;Celui qui écrit sait le spin de chaque phrase et le spin de chaque lettre, malgré tout celui qui écrit méprise le spin des mots. Celui qui écrit sait combien de fois une phrase tourne sur elle-même avant de reposer à l’intérieur d’une forme exacte. Celui qui écrit sait combien de fois il apparaît nécessaire de répéter une phrase afin qu’elle donne à sentir une forme de sommeil exact, afin qu’elle donne à sentir une forme de sommeil exact à la chute immortelle du destin.&#0160;» (p. 50)<br />→ petite recherche sur le spin&#0160;: «&#0160;Le spin (/spin/) est, en physique quantique, une des propriétés internes des particules, au même titre que la masse ou la charge électrique. Comme d’autres observables quantiques, sa mesure donne des valeurs discrètes et est soumise au principe d’incertitude. C’est la seule observable quantique qui ne présente pas d’équivalent classique, contrairement, par exemple, à la position, l’impulsion ou l’énergie d’une particule.&#0160;» (<a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Spin">source</a>)<br />Et comme j’ai l’idée de quelque chose qui tourne, je poursuis ma recherche et trouve en effet&#0160;: «&#0160;Mise en évidence au cours des années 1920 pour l’électron, cette grandeur a reçu en anglais la dénomination de spin, exprimant le tournoiement et provenant de la désignation anglaise de la quenouille d’une fileuse au rouet. Ce mot provient en fait du latin spina, «&#0160;épine&#0160;», en raison de la forme de la quenouille. Il est dommage qu’aucun équivalent français n’ait été proposé. Les possibilités ne manquaient pourtant pas&#0160;: le tournis, la volte ou la pirouette de l’électron... Voilà qui aurait eu du charme&#0160;!&#0160;» (<a href="https://www.pourlascience.fr/sd/physique-particules/quest-donc-le-spin-9532.php">Pour la Science</a>)<br />Pour Wolowiec, je me propose de lire le texte en lui imprimant mentalement un mouvement de rotation. Est-ce possible&#0160;? «&#0160;Les phrases se trouvent à l’instant où les hommes tournent sur eux-mêmes autour d’eux-mêmes. Les phrases se trouvent à l’instant où la maison tourne à l’intérieur d’elle-même autour d’elle-même. Les phrases se trouvent et reposent comme ça à l’instant où l’homme tourne autour de la maison comme la maison tourne autour de l’homme.&#0160;» (p. 55) <br /><br /><strong>Et voilà des chansons<br /></strong>Grande surprise à trouver dans ce livre de Boris Wolowiec, après les titres de livres, une longue, longue liste de chansons. Il y en a qu’il connaît intégralement par cœur, quelques-unes et celles dont il sait des fragments seulement. Brel, Brassens, Ferré, Montand, Barbara, Nougaro, Gainsbourg et bien d’autres, la liste est longue. &#0160;<br />→ Découverte d’un autre Wolowiec, plus proche peut-être, un peu facétieux. Je n’aurais jamais pensé que BW me ferait écouter Vincent Delerm et c’est pourtant ce que j’ai fait avec <em>Les Filles de 1973</em>, dont j’ignorais tout&#0160;!!!! (Ah Katia Bocage et Fabienne Lesage&#0160;! <br />Wolowiec&#0160;: «&#0160;je me souviens de mon émotion la première fois que j’ai entendu la chanson de Vincent Delerm <em>Les Filles de 1973</em> à l’intérieur du kiosque à journaux de la gare de Troyes. Ce que je trouve beau surtout à l’intérieur de cette chanson c’est le jeu avec les nombres. La chanson de V. Delerm révèle en effet qu’il y a une forme allusive de l’âge. Elias Canetti avait eu l’idée d’un monde où les hommes ont deux âges, un âge naturel et un âge rituel.&#0160; (...) Delerm révèle un monde où les femmes ont trois âges, voire même quatre. (...) A l’intérieur de la voix d’un homme se mélangent les âges du temps.&#0160;»<br /><br /><strong>Et Rilke<br /></strong>Eh bien j’y retourne, en ouvrant le volumineux volume de la Correspondance, des extraits traduits là aussi par Philippe Jaccottet (avec Blaise Briod et Pierre Klossowski), qui a donc fait un immense travail de traduction autour de l’œuvre de Rilke. Extraits de différentes correspondances, présentés en ordre chronologique. Avec un exergue une belle remarque, un peu précieuse, d’Éric Kassner&#0160;: «&#0160;On dirait volontiers qu’ici, l’œuvre et la correspondance sont comme le vêtement et sa doublure&#0160;; mais celle-ci est d’une étoffe si précieuse que quelqu’un pourrait être tenté, un jour, de porter le vêtement retourné.&#0160;». Cela commence en fanfare avec la relation d’une des deux visites à Tolstoï (en compagnie de Lou)&#0160;: «&#0160;Nous parlons de tout. Mais les mots, au lieu de passer devant les choses, à leur surface, pénètrent derrière elles, dans l’obscur. La valeur profonde de chacun d’eux n’est pas sa couleur dans la lumière, mais le sentiment qu’il provient des sombres secrets dont nous vivons tous.&#0160;» (Rainer Maria Rilke, <em>œuvre 3, Correspondance</em>, Seuil, 1976, p 13)<br /><br /><strong>La plupart des gens<br /></strong>«&#0160;La plupart des gens ignorent que le monde est beau et que les plus petites choses, la moindre fleur, une pierre, une écorce, une feuille de bouleau, manifestent une splendeur. (...) Le petit est aussi peu petit que le grand est grande. Une grande beauté éternelle imprègne le monde tout entier, équitablement répartie sur les petites choses et les grandes. (p. 18)<br /><br /><strong>La main à plumes<br /></strong>Cela arrive parfois&#0160;! Rainer écrit à Clara, sa femme&#0160;: «&#0160;Aujourd’hui je n’ai pas la main à plume&#0160;». Comment dirions-nous, <em>les doigts à clavier</em>. Plus matérialiste&#0160;! (p. 23)<br /><br /><strong>André Bernold et la musique<br /></strong>Comme les grands mélancoliques, André Bernold aime profondément la musique, en vit même semble-t-il parfois. «&#0160;Mélancolie est le nom divin sur l’autel duquel – car un simple nom peut s’être vu dresser des autels, c’est le cas de celui-là – ma vie entière, toute entière, a été consumée en holocauste (brûle-tout) (...) Il n’existe plus ou moins qu’un remède empirique connu. Il s’agit d’une recette de bonne femme dont la qualité de la préparation varie selon la saison. ça s’appelle musique. Et personnellement, je recommande tout particulièrement la musique ‘religieuse’, messes, requiems, motets, cantates, etc. Sans fausse honte, c’est celle dont l’action est la plus efficace. Vieux secrets de fabrication. Millénaires. Dans la musique religieuse, j’isolerais encore celle des XVIe et XVIIe siècle<br />Je dois à André Bernold trois découvertes, le disque Zeichen in Himmel d’Erlebach dont il a été question plus haut, des pièces de Louis Couperin jouées au piano par Pierre Chalmeau et enfin <em>Meslanges pour la chapelle d’un prince</em> d’Etienne Moulinié (1599-1676). En revanche, je n’ai pas aimé particulièrement le <em>Diluvio</em> de Falvetti. Même (ou peut-être parce que&#0160;!) Bernold dit «&#0160;qu’il peut tutoyer Haendel&#0160;».<br /><br /><strong>Étranges calculs (Boris Wolowiec)<br /></strong>Étranges calculs auxquels se livre Boris Wolowiec, cherchant à définir le «&#0160;quantum d’un individu&#0160;». Il propose avec Gombrowicz que «&#0160;si je suis un parmi deux milliards ce n’est pas la même chose que si je suis un parmi deux cent-mille&#0160;». Il s’interroge aussi sur le nombre d’autres êtres humains à qui il adresse des sentiments, «&#0160;le nombre d’autres êtres humains qui comptent pour lui comme le dit bizarrement la langue française&#0160;». (p. 74)<br /><br /><strong>Le cinéma (Boris Wolowiec)<br /></strong>«&#0160;Le cinéma affirme une manière de tourner le monde, une manière de tourner la présence du monde, une manière de tourner le silence du monde. Le cinéma s’exclame silence, ça tourne&#0160;! Les phrases apparaissent aussi comme une manière de tourner le monde. Le style invente des figures qui surviennent comme des tournures de langage, des tournures de langage en notre faveur. Le tour du monde, la tournure des choses, la tournure des évènements, la tournure des phrases. Montrer le tour du monde par la tournure des phrases. Montrer le tour des phrases par la tournure du monde.&#0160;» (p. 78). <br />→ Variation, méditation, divagation, ce serait au fond cela pour moi, Boris Wolowiec, ici autour de «&#0160;tourner&#0160;», via les films mais auparavant les chansons, le football, avec la notion de spin. L’axe c’est tourner, l’axe tourne. Et les objets et sujets s’y agglutinent. Il est aussi un fin analyste de cinéma, pas critique, analyste. Belle note sur Melville par exemple&#0160;: «&#0160;Un des problèmes fondamentaux des films de Melville, c’est en effet de savoir comment transformer l’espace fermé en espace ouvert – comment s’évader – et de savoir aussi comment transformer un espace ouvert en espace fermé – comment se cacher.&#0160;» (p. 84)&#0160;? <br /><br /><strong>Ces tournures de l’utopie<br /></strong>Très intéressant de voir comment Wolowiec progresse, par sa phrase foret, sa phrase qui tourne, à la fois creusant (foret), à la fois tournant (tour de potier). Elle évide et elle sculpte-dresse. <br /><br /><strong>De la déduction<br /></strong>«&#0160;Comment une pensée en suit-elle une autre&#0160;? Comment une chose en suit-elle une autre&#0160;? Comment une phrase en suit-elle une autre&#0160;? La suite des choses, des évènements, des sentiments, des phrases n’a aucun sens. Malgré tout la suite des choses des évènements, des sentiments, des phrases a une forme.&#0160;» (p. 91)<br />Pas de sens (n’en suis pas sûre, pas de sens apparent, sans doute, souvent, mais beaucoup de sens latent, subliminal, caché, refoulé. Mais ici me retient surtout l’idée «&#0160; pas de sens, mais une forme&#0160;». Une forme qui elle a un sens. C’est tout le jeu des associations, un des fondements de toutes les thérapies contemporaines. <br /><br /><strong>Pour Philippe Grand<br /></strong>Pensé à lui en lisant chez Boris Wolowiec&#0160;: «&#0160;Le crâne phrase&#0160;» (p. 93) et un peu plus loin, «&#0160;devenir le derviche tourneur de l’évidence&#0160;» (p. 95). De nouveau cette notion de tourner, ici à la limite de la transe. <br /><br /><strong>Du voyage... autour de sa chambre&#0160;!<br /></strong>«&#0160;Je n’ai jamais mis les pieds en Pologne, cependant j’y ai souvent posé la tête. La Pologne c’est le pays où j’ai souvent posé la tête sans y avoir jamais mis les pieds. La Pologne c’est mon oreiller. La Pologne c’est mon oreiller d’utopie. La Pologne c’est le trempoline de ma tête (...)&#0160;» (p. 100)<br />→ quel est, quels sont, les pays où je n’ai jamais mis les pieds, où je ne les mettrai jamais pour certains en tous cas mais où je pose souvent ma tête. Sans dommage, ce qui ne serait pas le cas si j’y posais le pied, puisqu’il s’agit souvent de contrées très septentrionales. L’Islande, le Cap Nord, le cercle polaire, les pôles. <br /><br /><strong>Françoise Ascal<br /></strong>En exergue de la semaine et de la journée, ces mots de Françoise Ascal, que je viens de recopier pour l’anthologie permanente de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a>&#0160;: <br />«&#0160;Maison grande ouverte sur la chaleur de l’après-midi. Exactement ce que j’attendais, espérais. La petite table violette dans la prairie. Je lis <em>Brouillons</em> de l’américaine Rachel Blau du Plessis. Excitant. <br />Une écriture «&#0160;dans l’alarme&#0160;», écrit Auxeméry. Elle use d’un néologisme&#0160;: ‘l’angage&#0160;», un compose de langage frappé du sceau de l’angoisse. <br />Je penche de plus en plus souvent du côté de la contemplation. Regarder la beauté encore possible du monde, l’énigme du phénomène vie. Je suis en vie. La vie coule dans mon corps et je la loue, je l’accepte avec son lot de douleurs. J’entends la rivière. Les oiseaux. Les insectes. L’herbe est haute. La lumière joue différemment qu’en été après les foins. Écouter / voir du fond de «&#0160;l’âme&#0160;». J’ose ce mot malgré ce qu’il traîne. Je ne trouve aucun équivalent. Ces journées me lavent. Je ne cherche pas l’enfant que je fus ici. Je cherche le suspend. L’abandon de moi-même. Une forme de dissolution&#0160;? <br />Je rejoins une place à ma mesure, une place qu’on reconnaît, dans l’empreinte de laquelle on peut se glisser, se laisser désarmer. Ici cesse le combat. Et les ombres s’allongent vers la terre qui les boit. Les ombres elles-mêmes se reposent dans le bercement du soir, couleur lilas. <br />Inutile de chercher les raisons qui produisent cet état. Vivre, aimer, suffisent. <br />Françoise Ascal, <em>L’Obstination du perce-neige</em>, encres de Jérôme Vinçon, coll. Approches &amp; Rencontres, Al Manar, 2020, 140 p., 17€, p. 45<br />J’ai beaucoup aimé aussi le dernier poème de son tout récent livre, <em>Brumes</em>, chez Aencrages &amp; Co<br />«&#0160;adore la surface mouvante des choses<br />adore les formes les sons les mots<br />le ruissellement sans fin<br />tout ce qui court<br />sur la peau fine du monde //<br />lieu de la plus grande profondeur&#0160;»<br /><br /><strong>De la lecture<br /></strong>Début d’une note de lecture d’Anne Malaprade<br />«&#0160;Marie Étienne emprunte à Clarice Lispector le titre magnifique de son dernier ouvrage. Cet ‘inaccessible’ polysémique, il peut renvoyer à la littérature, à la langue, à l’émotion, ou encore à l’écriture, à l’autre, à l’humain. Soit à tout ce que le critique écrivain, l’ami lecteur, l’écouteur amoureux cherchent et n’atteignent jamais lorsque, réfugiés depuis un ‘abri’ abstrait qui est ici le fait même de lire, ils tentent d’entrer dans un livre qui les emporte parfois au-delà d’eux-mêmes, loin de leurs propres représentations. ‘Inaccessible’ qualifié de ‘bleu’, parce que toute lecture est un déplacement vers un ailleurs qui nous rapproche du ciel aussi bien que de la peinture. Espace coloré et insaisissable, matériel et spirituel tout à la fois, horizon lointain dans lequel on est pourtant toujours déjà plus ou moins enveloppé. Moi, lecteur, je participe du même ‘bleu’ que de celui du livre dans lequel je vis et respire. Et ce bleu est un souffle autant qu’un climat, un lieu autant qu’un espace, un ici et déjà un ailleurs.&#0160;»<br /><br /><strong>Novalis<br /></strong>Alors même que je m’apprêtais à me consacrer au <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/">Flotoir</a>, relire, publier ce que je peux publier, je découvre cette <a href="https://www.lesauterhin.eu/du-nombre-a-lincalculable-a-partir-dun-poeme-de-novalis/">communication</a> de Bernard Umbrecht en son «&#0160;Saute-Rhin&#0160;». Il cite ce poème de Novalis&#0160;:<br />Wenn nicht mehr Zahlen und Figuren<br />Sind Schlüssel aller Kreaturen,<br />Wenn die so singen, oder küssen,<br />Mehr als die Tiefgelehrten wissen,<br />Wenn sich die Welt ins freie Leben<br />Und in die Welt wird zurückbegeben,<br />Wenn dann sich wieder Licht und Schatten<br />Zu echter Klarheit wieder gatten,<br />Und man in Märchen und Gedichten<br />Erkennt die wahren Weltgeschichten,<br />Dann fliegt vor einem geheimen Wort<br />Das ganze verkehrte Wesen fort.<br />/<br />Quand ce ne seront plus les nombres et les figures<br />Qui fourniront la clef de toutes créatures,<br />Quand ceux-là qui chantent ou embrassent<br />Seront plus savants que les grands docteurs,<br />Quand le monde sera revenu<br />Dans la vie libre et rendu dans le monde,<br />Et que s’épouseront, pour éclairer vraiment,<br />De nouveau la lumière et l’ombre,<br />Et que l’on connaîtra dans contes et poèmes<br />Les éternelles histoires du monde<br />Alors il suffira d’un seul mot mystérieux <br />Pour que s’envole tout le faux ordre des choses<br />(Traduit de l’allemand par Jean- Pierre Lefebvre . <em>Anthologie bilingue de la poésie allemande.</em> Éditions Gallimard. La Pléiade. 1993)<br />Il propose aussi deux autres traductions que je laisse découvrir dans son <a href="https://www.lesauterhin.eu/du-nombre-a-lincalculable-a-partir-dun-poeme-de-novalis/">article</a>. <br />Je relève cette autre citation&#0160;: <br />«&#0160;Le monde antique inclinait sur sa fin. Les jardins de délices de la jeune lignée défleurissaient&#0160;; – plus haut, cet espace vacant désert, les hommes qui grandissaient loin de l’esprit d’enfance aspiraient à l’atteindre. Les dieux et leur cortège s’en étaient allés.<br />La Nature était là, solitaire et sans vie. Par des chaînes de fer, le nombre aride et la mesure austère la tenaient entravée. En ruine, poussière et vent au creux des mots obscurs, avait déchu l’immense épanouissement de la vie&#0160;»<br />(Novalis&#0160;: Hymnes à la nuit dans Novalis, les Disciples de Saïs, Hymnes à la nuit, Chants religieux. NRF Gallimard. Pp 132-133) <br />L’article s’appuie aussi sur une bien intéressante communication de Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;La poésie et l’art en général ne sont pas la négation de la raison, mais plutôt ce que les romantiques aiment appeler sa «&#0160;potentialisation&#0160;», son ouverture infinie à ce qui, dans la nature même, la dépasse en force et en ingéniosité. Comme le roman suppose le savoir scientifique, l’art romantique englobe toutes les autres disciplines, dont les sciences, car la connaissance de l’infinie complexité de l’esprit et du monde ne peut être qu’une connaissance symbolique. Loin de vouloir opposer les différentes facultés humaines, ce qui le distingue à la fois des Lumières et du surréalisme, le romantisme allemand et Novalis en son cœur affirment leur possible harmonisation.&#0160;»<br />(Laurent Margantin&#0160;: <a href="https://www.larevuedesressources.org/des-galets-du-lot-a-la-pierre-infinie,872.html">Des galets du Lot à la pierre infinie / André Breton et la «&#0160;minéralogie visionnaire&#0160;» de Novalis</a>)<br /><br /><strong>Un espace Schengen poétique<br /></strong>Dans ce remarquable <a href="https://www.lesauterhin.eu/du-nombre-a-lincalculable-a-partir-dun-poeme-de-novalis/">article</a>, Bernard Umbrecht cite encore Alexander Kluge et cette idée à laquelle je ne peux que souscrire&#0160;! (mais que lui discute en partie)&#0160;: <br />«&#0160;Le monde comme construction abstraite mathématisée doit être rendu à la vie, à l’intuition, à l’imaginaire, au désir. Réouvert face à sa fermeture dans la globalisation immonde de la gouvernementalité algorithmique. Cette dernière est définie par Antoinette Rouvroy et Thomas Berns comme une forme de totalisation, de clôture du ‘réel’ statistique sur lui-même . ‘J’ai souvent pensé qu’il serait conforme à l’esprit européen et plausible aux yeux d’Ulysse, le héros de l’Odyssée, que la société française et celle de l’Allemagne, ancrée dans la Mitteleuropa, mettent en commun leur expérience des trois cents dernières années pour former ensemble un anti-algorithme à opposer aux algorithmes de la Silicon Valley. L’avenir, je crois, pourrait en prendre la belle habitude en permettant aux histoires d’aller et venir entre les deux rives du Rhin&#0160;: un espace Schengen poétique’.&#0160;» (Alexander Kluge) <br /><br /><strong>Claudel, le calcul et au-delà du calcul<br /></strong>Toujours dans ce même <a href="https://www.lesauterhin.eu/du-nombre-a-lincalculable-a-partir-dun-poeme-de-novalis/">article</a>, dont la complexité me dépasse, mais qui m’accroche tout au long de mon parcours de lecture, je relève encore cela&#0160;: «&#0160;Lors de son audition au Sénat en mars 2020, Bernard Stiegler avait déclaré&#0160;: ‘Je m’intéresse de près à l’intelligence artificielle. Parfois, ce qu’on appelle ainsi n’est que de l’algorithmique ou de la data économie. La question fondamentale est celle du rôle des calculs. Comment inscrire l’expérience de l’incalculable en calculant&#0160;? Je cite souvent Paul Claudel&#0160;: ‘Il faut qu’il y ait dans le poème un nombre tel qu’il empêche de compter’. Les grands artistes ou grands penseurs savent toujours calculer au-delà du calcul. Tous les compositeurs font du calcul, mais si leur musique est musicale, c’est parce que quelque chose va au-delà du calcul. C’est vrai aussi pour le médecin’&#0160;». (<a href="https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200302/cult.html">Source</a>)<br /><br /><strong>Ce qui fabrique, compte et conte<br /></strong>«&#0160;Stiegler fait remarquer que même dans le don et le potlatch, il y a du calcul. Et que&#0160;: ‘le problème est de préserver, au-delà de ces calculs, la part du feu, et ce que Bataille appelle le somptuaire, qui est aussi ce que j’ai appelé, dans un livre dont c’est le titre, <em>ce qui fait que la vie mérite d’être vécue.</em> Ce qui fait que la vie mérite d’être vécue, c’est ce qui n’a pas de prix et n’est pas calculable. Si l’entreprise et la société industrielle ne sont pas capables de sacrifier à cette valeur inestimable, elles s’effondreront.’ Le Maître, dans <em>Les disciples à Saïs</em> de Novalis, dit que la <em>poiesis</em> de la nature telle qu’il la concevait devait se réaliser ‘dans l’atelier de l’ouvrier [ou de l’artisan] et de l’artiste, et là où les hommes sont en relations et ont à lutter de mille manières avec la Nature, dans les travaux des champs, des mines et ceux de la navigation, dans l’élevage des bestiaux et dans beaucoup d’autres métiers’. Mais l’atelier a disparu avec l’industrialisation, l’automatisation et la prolétarisation. Et la perte des savoir-faire transférés à la machine. Bernard Stiegler, dans <em>Le nouveau conflit des facultés et des fonctions dans l’Anthropocène</em>, propose de nouer autour des doigts (digits) de l’exosomatisation digitale «&#0160;ce qui fabrique, compte et conte&#0160;». (<a href="https://www.lesauterhin.eu/du-nombre-a-lincalculable-a-partir-dun-poeme-de-novalis/">source</a>)<br />→ Magnifique formule qui prend en compte tous les aspects. Notamment dans la poésie, sans doute. <br /><br /><strong>Parle, une fois par jour, avec un inconnu<br /></strong>Et justement Laurent Margantin et l’envoi, chaque semaine, des feuillets de son carnet. Ce matin&#0160;: «&#0160;Encore une fois&#0160;: se taire – laisser venir les mots – les mots du silence (aujourd’hui et tous les jours de vie restants).<br />Cesare Pavese&#0160;: ‘La poésie consiste à donner à la page ce très simple frémissement que donne la réalité.’<br />Les feuilles de bananier penchées, couchées sur d’autres feuilles qui, elles, sont dressées&#0160;: la communauté des feuilles de bananier.<br />Toujours cette recherche du coin secret&#0160;; de l’abri, du refuge (ce carnet en est un).&#0160;» <br />Et chez lui aussi, cette idée&#0160;: «&#0160;parle, une fois par jour, avec un inconnu&#0160;». L’autre jour, je me suis adressée à cette femme qui avait pris dans la petite boîte à livre près de l’école d’une petite fille très aimée, un livre que je venais d’y déposer. Le dialogue ne s’est pas vraiment établi, elle avait l’air gêné. Je ne dis pas ici le titre du livre, qui était un excellent livre, mais dont j’ai la version originale et que par conséquent je ne pouvais pas garder. <br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2021-10-10T17:45:03+02:00 Reconnaissance de dette https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/09/reconnaissance-de-dette.html Extraits du Flotoir du jeudi 19 août 2021 au dimanche 12 septembre 2021. On peut lire aussi ces extraits au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. photo ©florence trocmé - 2021 Pyrocumulonimbus J’apprends ce terme concernant les nuages de la bouche de Jean Jouzel. Le pyrocumulus, « cumulus flammagenitus selon le nouvel Atlas international des nuages de 2017, est un nuage de la famille des cumulus qui se forment au-dessus d’une source de chaleur intense. Il se forme en général lors de feux de forêts ou d’éruptions volcaniques mais peut également se développer au-dessus de cheminées... <p>&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e120f77b200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Pour flotoir 13 septembre 2021" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20282e120f77b200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e120f77b200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Pour flotoir 13 septembre 2021" /></a><br /><br /><br />Extraits du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a> du jeudi 19 août 2021 au dimanche 12 septembre 2021.<br />On peut lire aussi ces extraits au format PDF, <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e20282e120fa0d200b img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/extraits-du-flotoir-du-jeudi-19-ao%C3%BBt-2021-au-dimanche-12-septembre-2021.bon.pdf" rel="noopener" target="_blank">à ouvrir d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br />photo ©florence trocmé - 2021<br /><br /><br /><strong>Pyrocumulonimbus<br /></strong>J’apprends ce terme concernant les nuages de la bouche de Jean Jouzel. Le pyrocumulus, «&#0160;<em>cumulus flammagenitus</em> selon le nouvel <a href="https://cloudatlas.wmo.int/fr/home.html"><em>Atlas international des nuages</em></a> de 2017, est un nuage de la famille des cumulus qui se forment au-dessus d’une source de chaleur intense. Il se forme en général lors de feux de forêts ou d’éruptions volcaniques mais peut également se développer au-dessus de cheminées industrielles ou autres sources de chaleur et de particules fines. La dynamique de formation n’est pas différente des autres nuages convectifs, la source de chaleur servant à déstabiliser l’atmosphère. Selon les conditions de stabilité et d’humidité disponibles, on peut retrouver des pyrocumulus <em>humilis, mediocris, congestus</em> ou même des pyrocumulonimbus.&#0160;» <br /><br /><strong>Des occurrences<br /></strong>Lisant le livre d’Yves Citton sur <em>l’écologie de l’attention</em>, j’apprends l’existence d’un outil que je ne connaissais pas, le «&#0160;Google Books Ngram Viewer&#0160;», qui permet de repérer l’occurrence d’un mot ou d’une notion dans tout le corpus numérisé par Google. L’auteur a effectué une recherche portant sur l’économie de l’attention, en français et en anglais et c’est très intéressant. Il montre ainsi que l’attention à l’attention (!) n’est pas du tout une nouveauté des dernières décennies. Et il cite de manière amusante Charles Tiphaigne de la Roche qui déjà en 1760 disait&#0160;: «&#0160;Tout le monde s’est mis à écrire et vous trouverez plus aisément un auteur qu’un lecteur&#0160;» (Cité in Yves Citton, <em>Pour une écologie de l’attention</em>, p. 37)<br /><br /><strong>Trois niveaux<br /></strong>Yves Citton va se pencher sur la question de l’attention à trois niveaux, l’attention collective, l’attention conjointe et l’attention individuante. Cette distinction articule la construction du livre en différentes parties. <br /><br /><strong>L’attention individuante<br /></strong>Concernant cette attention individuante, ces mots&#0160;: «&#0160;Les enseignements passionnants délivrés par la neurobiologie de l’attention méritent d’être resitués dans le millefeuille des régimes superposés qui structurent nos sensibilités et nos désensibilisations. La nano-économie intracérébrale de l’attention, modélisée en termes de zones, de synapses, d’influx et de neurotransmetteurs, ne prend son sens que recadrée à l’intérieur de la microéconomie des petits groupes au sein desquels nous évoluons quotidiennement (famille, bureau, entreprise) et de la macroéconomie des grands flux médiatiques emportant nos consciences dans leurs envoûtements. Au sein du double cadre fourni, d’abord, par ce à quoi <em>nous </em>prêtons attention collectivement, ensuite, par ce à quoi <em>tu </em>prêtes une attention conjointe à la mienne, il importe au plus haut point de comprendre dans quelle mesure – et surtout comment <em>– </em><em>je </em>peux réorienter l’attention qui dirige mon devenir.<br />Voilà l’objet de l’attention individuante, telle que nos expériences esthétiques en fournissent à la fois un modèle réduit et une épreuve grandeur nature, une occasion d’exercice pratique et de réflexion critique. Savoir choisir ses aliénations et ses envoûtements, savoir construire des vacuoles de silence capables de nous protéger de la communication incessante qui nous surcharge d’informations écrasantes, savoir habiter l’intermittence entre hyper-focalisation et hypo-focalisation – voilà ce que les expériences esthétiques (musicales, cinéphiliques, théâtrales, littéraires ou vidéoludiques) peuvent nous aider à faire de notre attention, puisque l’attention est tout autant quelque chose que l’on <em>fait </em>(par soi-même) que quelque chose que l’on <em>prête </em>(à autrui). (p. 48)<br /><br /><strong>Une ligne inerte<br /></strong>Déployant le beau terme d’<em>écologie de l’attention, </em>Yves Citton interroge Ngram Viewer, en 2014 (date de la rédaction du livre) et il n’y a pas une seule occurrence. Je m’amuse à refaire le test en 2021 et découvre une occurrence unique. «&#0160;Faire décoller cette ligne encore inerte, écrivait-il en 2014, relève pourtant d’une nécessité urgente et constitue l’une des ambitions de ce bref essai&#0160;». Il y a donc encore du chemin à parcourir. En revanche, autre test, une recherche Google, en ce jour, renvoie 22&#0160;700 résultats. Ça bouge, Yves Citton&#0160;! Il s’agit de sortir d’une <em>économisation de l’attention</em>, que l’on peut synthétiser dans la fameuse formule d’un ancien patron de télévision «&#0160;vendre du temps de cerveau&#0160;» à une célèbre marque de soda. <br /><br /><strong>Reconnaissance de dette<br /></strong>Magnifique relevé de la photographe Jacqueline Salmon de tout ce qu’elle doit à tant d’artistes. Ma liste serait forcément très différente, mais je ne résiste pas au plaisir de transcrire ici la sienne, pour ce qu’elle est, une véritable, humaine et profonde <em>reconnaissance de dette</em>&#0160;: «&#0160;Ainsi je dois, affirme Jacqueline Salmon, à Jean Louis Schefer de tenter des photographies ouvertes à fort contenu sémantique, à Andreï Tarkovski une obsession pour les miroirs de l’eau dans les lieux construits, à Kazimir Malevitch une jouissance à capter un carré noir ou un carré blanc sur fond blanc, à Pina Bausch de voir les animaux dans des espaces improbables, à Giorgio De Chirico la prise en compte des perspectives et de leur symbolisme, à John Cage des compositions par touches minimales, à Antoni Tapies de barrer de signes noirs des premiers plans, à François Morrelet d’affiner l’adjacence de formes, à John Constable et à Eugène Boudin mon intérêt pour les nuages, à Hubert Damisch les sols en damier et à Johannes Vermeer les perspectives emboîtées, aux costumes de la Rome antique l’esthétique des drapés, à Lawrence Wiener les installations d’objets alignés, à Goethe une fascination pour les réalisations des apprentis sorciers du nucléaire, à Jean-Louis Garnell les photographies de désordres, à Edgar Poe la vie propre des ombres, à Bachelard la poétique des espaces, à la peinture chinoise l’intérêt du vide et des flux et à l’histoire de ma vie peut-être un intérêt pour ce qui est cassé…&#0160;» (<a href="https://lintervalle.blog/2021/08/19/soi-meme-toujours-autre-par-jacqueline-salmon-photographe/">source</a>, une fois encore le site de Fabien Ribery&#0160;!)<br />Je note cela aussi, auquel je suis très sensible&#0160;: «&#0160;Jacqueline Salmon questionne à la façon d’un herbier expérimental géant la notion de choses vues, mais aussi celle de feuilles, au sens botanique comme au sens littéraire, tout en évoquant par elles l’origine <em>végétale</em> de la photographie (<em>The Pencil of Nature</em>).&#0160;»<br /><br /><strong>Parler allemand<br /></strong>Laurent Margantin dans ses <em>Carnets</em>&#0160;: «&#0160;Tout seul, je parle allemand à voix haute, et j’ai aussitôt le sentiment de ‘parler vraiment’, comme si, parlant français, j’étais loin de toute véritable parole. En un instant, je retrouve une langue qui n’est pas celle de l’enfance, de la famille, du passé le plus lointain et le plus enfoui, une langue où aucun mot n’est hérité, chargé de tant d’émotions et de pensées fantomatiques. Ai-je le sentiment de retrouver ainsi la parole parce que je parle en toute liberté, parce que cette langue est, pour moi, celle de la liberté (liberté aussi d’hésiter, de buter sur des mots, d’en découvrir de nouveaux, et même de ne pas savoir dire, de chercher et chercher encore, toujours en terre inconnue)&#0160;? <br />→ L’allemand est sa langue d’apprentissage, sa langue de travail (enseignement et traduction), ce n’est pas le cas pour moi, mais c’est une langue avec laquelle j’ai toute une histoire, bien particulière et que je devrais peut-être plus souvent parler dans mon for intérieur&#0160;! Et pourquoi ce qui soudain s’impose est «&#0160;Ich bin der Schneider Kakadu&#0160;», en fait un thème tiré d’une sorte de jeu chanté comique mais dont Beethoven a repris le thème pour des <a href="https://www.youtube.com/watch?v=3drlEa82KM0">variations pour piano</a>. Que j’écoute par trois ensembles qui ont bercé mes jours de jeunesse&#0160;: <a href="https://www.youtube.com/watch?v=3drlEa82KM0">Barenboïm/Du Pré/Zukerman</a> puis <a href="https://www.youtube.com/watch?v=XpV_XTEVOiQ">Stern/Istomin/Rose</a>. <br /><br /><strong>Comme des portraits de lecteur&#0160;! <br /></strong>«&#0160;Dans le métro, ils sont tous plongés / dans leurs journaux&#0160;; / étudiants de l’actualité, à coup sûr&#0160;: / La guerre du Vietnam, la crise au Moyen-Orient, les conflits entre les Russes et les Chinois / Mais quand la rame arrive à la station du champ de courses, / jeunes et vieux se précipitent au-dehors&#0160;; / ils étudiaient juste les pronostics du tiercé, visiblement // Mais pas tous&#0160;: / un homme reste assis, /crayon en main, / plongé dans ses réflexions - / il fait des mots croisés.&#0160;» <br />Charles Reznikoff, <em>A la source du vivre et du voir</em>, traduction André Markowicz, Editions Unes, 2021, p. 20. <br /><br /><strong>Le terrible<br /></strong>Retour aux Cahiers de Malte et ces mots qui résonnent dur dans le terrible contexte actuel&#0160;: «&#0160;L’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. Tu le respires avec sa transparence&#0160;; et il se condense en toi, durcit, prend des formes pointues et géométriques entre tes organes&#0160;; car tous les tourments et toutes les tortures accomplis sur les places de grève, dans les chambres de la question, dans les maisons de fous, dans les salles d’opération, sous les arcs des ponts en arrière-automne&#0160;: tous et toutes sont d’une opiniâtre indélébilité, tous subsistent et s’accrochent, jaloux de tout ce qui est, à leur effrayante réalité. Les hommes voudraient pouvoir en oublier beaucoup&#0160;; leur sommeil lime doucement ces sillons du cerveau, mais des rêves le repoussent et en retracent le dessin.&#0160;» (op. cit. p. 70)<br />→ ce qui est très curieux c’est qu’ailleurs dans le récit, le narrateur fait part d’une terrible phobie de sa mère pour les épingles.<br /><br /><strong>Beethoven<br /></strong>À verser au dossier «&#0160;Rilke et la musique&#0160;» (qui n’existe pas encore en réalité&#0160;!), le passage des <em>Cahiers de Malte</em> sur les deux masques, celui dit de <em>l’inconnue de la Seine</em> et le masque mortuaire de Beethoven&#0160;: «&#0160;L’autre visage qui sait. Ce dur nœud de sens tendus à se rompre. Cette implacable condensation d’une musique qui sans cesse voudrait s’échapper.&#0160;» Et là on pense à la lutte presque corps à corps de Rilke lui-même avec ses <em>Élégies</em>.... «&#0160;Le visage de celui à qui Dieu a fermé l’ouïe pour qu’il n’y ait plus de sons hors les siens&#0160;; pour qu’il ne soit pas égaré par le trouble éphémère des bruits&#0160;». Puis cette critique qui elle aussi résonne fort alors que je suis en train de lire, effarée, les démonstrations d’Yves Citton dans son livre sur l’attention, je vais y revenir. «&#0160;Car à présent qui te retirera des oreilles cupides&#0160;? Qui les chassera hors des salles de concert, ces vénaux dont l’ouïe stérile se prostitue et ne reçoit jamais (...) Mais si jamais, maître, un chaste à l’oreille vierge était étendu contre ton son&#0160;: il mourrait de félicité, ou il concevrait l’infini, et son cerveau fécondé éclaterait de trop de naissance.&#0160;» N’était-ce pas cela que redoutait Rilke et qui l’a tenu loin de la musique, dont on a pourtant l’intuition qu’elle eût été un art essentiel pour lui. Il avait une très juste perception des effets de la perception, tout Malte le crie dans chacun de ses tableaux. Je crains que les 500 romans de la rentrée fassent toujours bien pâle figure auprès de cette prose-là. Qui n’a pas pris une ride en plus de cent ans et qui plus est, semble d’une modernité étonnante. <br /><br /><strong>De la célébrité<br /></strong>Pages aussi importantes sur la célébrité et sa capacité de tuer toute création véritable. Là aussi, après avoir lu les longues descriptions d’Yves Citton sur le fait qu’aujourd’hui «&#0160;exister c’est être perçu&#0160;», comment ne pas être impressionnée par les remarques presque prophétiques de Rilke&#0160;: «&#0160;La gloire, cette démolition publique d’un qui devient et dans le chantier duquel la foule fait irruption en déplaçant les pierres. (...) Ne demande à personne de parler de toi, même pas avec dédain. Et si le temps passe et que tu t’aperçois que ton nom circule parmi les hommes, n’en fais pas plus de cas que de tout ce que tu trouves dans leur bouche.&#0160;» (p. 75-76)<br />→ je pense aussi à l’autre envers de la célébrité, qui fait que certains s’approprient tel ou tel artiste et tendent à en déposséder les autres. Gardiens du temple, exécuteurs testamentaires symboliques, ils empêchent les autres d’approcher. Soit en leur faisant sentir leur illégitimité à le faire, soit en excluant toute vue autre que la leur. Je pense ici à Celan, à Walter Benjamin. Et avec bonheur à Rilke, qui est si peu à la mode parmi les grands «&#0160;intellectuels&#0160;». <br />Vue très dure du cirque littéraire, en une page qui semble être un portrait d’Ibsen&#0160;: «&#0160;Ô toi le plus solitaire, à l’écart de tous, combien vite ils t’ont rejoint, en se servant de ta gloire&#0160;! Eux qui, si récemment encore, étaient contre toi de fond en comble, voici qu’ils te traitent comme leur égal. Et ils portent tes mots avec eux, dans les cages de leur présomption, et ils les montrent sur les places, et les excitent un peu, du haut de leur sécurité&#0160;: tous tes fauves enchaînés. Que t’importait qu’une femme restât ou partît, que le vertige saisît quelqu’un et la folie quelque autre, que les morts fussent vivants et que les vivants pussent sembler morts&#0160;; que t’importait tout cela&#0160;? Tout cela était si naturel pour toi&#0160;; tu le franchissais comme on traverse un vestibule, sans s’arrêter. Mais tu t’attardais et te baissais, là où notre devenir bout, se précipite et change de couleur&#0160;: au dedans. En un tréfonds où personne n’avait jamais pénétré, une porte s’était ouverte devant toi, et voici que tu étais près des cornues, sous les reflets de la flamme. Là où tu n’emmenas jamais personne, méfiant, c’est là que tu t’assis et que tu discernas des différences. Et c’est là – parce que c’était la force de ton sang de révéler, et non pas de former ni de dire – que tu pris cette décision inouïe de grossir à toi seul ce fait tout menu, et que tu ne distinguais d’abord qu’au fond de tes éprouvettes, de telle sorte qu’il apparût à des milliers d’hommes, immense devant nous. Et ton théâtre fut.&#0160;» (ibid., p. 76)<br /><br /><strong>De la lecture<br /></strong>«&#0160;Mademoiselle était assise à côté de moi, un peu en retrait et elle lisait. Elle était très loin quand elle lisait, et je ne sais pas si c’était dans son livre&#0160;; elle pouvait lire, de longues heures durant, elle tournait rarement les pages et j’avais l’impression que sous ses yeux les pages devenaient sans cesse plus pleines, comme si son regard y faisait naître des mots nouveaux, certains mots dont elle avait besoin et qui n’étaient pas là.&#0160;» (ibid., p. 84)<br /><br /><strong>Destinées à un seul<br /></strong>«&#0160;Je me revois couché dans mon petit lit-cage, ne dormant pas, pressentant confusément qu’ainsi serait la vie&#0160;: pleine de choses tout étranges, destinées à un seul et qui ne se laissent pas dire.&#0160;» (p. 87)<br />En une poignée de mots, résurrection de cette expérience enfantine si profonde et si vite enfouie du <em>pourquoi</em>&#0160;? Rilke a pensé, écrit, vécu le <em>pourquoi</em> jusqu’au bout. Presque tous nous l’oublions dès que possible pour arriver à vivre, tant mal que bien. <br /><br /><strong>Sur la digitalisation<br /></strong>Preuve de la modernité de Rilke, je ne sens aucun hiatus en ouvrant, quelques minutes après avoir fermé les <em>Cahiers de Malte</em>, <em>Pour une écologie de l’attention</em>, ce livre d’Yves Citton pourtant consacré en partie à des faits qui n’ont aujourd’hui que quelques années de vie, voire moins. <br />Il conduit toute une réflexion pour moi très féconde sur la digitalisation. «&#0160;Aussi haute que soit la définition d’une image numérique, aussi raffinée que soit la carte son d’un ordinateur, couleurs et sons se réduisent aujourd’hui à des unités d’échantillonnages, standardisées, prédéterminées, par le système de digitalisation sur lequel repose le fonctionnement de l’appareil utilisé. On peut parler de grammatisation, avec Sylvain Auroux et Bernard Stiegler pour désigner cette <em>réduction du continuum sensoriel sur lequel porte notre attention à des unités discrètes susceptibles de manipulations logiques.&#0160;»<br /></em>Ce qui force à s’interroger d’un peu plus près et pas forcément sous l’angle technique sur ce que l’on fait avec les images que nous prenons, avec les sons enregistrés. D’où peut-être ce besoin de prendre les photos au format RAW, c’est-à-dire brut, même si ce ne sont que des «&#0160;unités discrètes&#0160;». Mais celles-là, il me revient à moi de les manipuler et pas à l’instance qui a décidé qu’on pouvait se passer de cette énième nuance de rouge ou de cet harmonique à la limite de l’audible. <br /><br /><strong>La source du vivre et du voir<br /></strong>Très beau livre que celui de Charles Reznikoff, <em>A la source du vivre et du voir</em>, dans une traduction d’André Markowicz, paru chez Unes. Une longue traversée de la vie de Reznikoff, les années d’enfance dans les quartiers juifs de New York, l’antisémitisme terrible qui régnait et s’exprimait sans contraintes là-bas à l’époque, y compris par des agressions physiques, les années de formation, les parents, les grands-parents. Tout coule de source, fluide et puissant en même temps, en un beau vers libre. Il y a d’ailleurs toute une séquence où Reznikoff s’exprime sur ce vers&#0160;: «&#0160;j’étais rongé par une lassitude secrète / du mètre et des strophes régulières / qui m’étaient devenues trop fades. Les rimes et lignes lisses / me semblaient affectées, un accent faux sur les mots et les syllabes - /&#0160;». Il parle ensuite du «&#0160;tout nouveau vers que certains Américains commençaient à écrire – / après le ‘vers libre’ français peut-être, / ou les rythmes irréguliers de Walt Whitman, /la traduction anglaise de la Bible hébraïque / et, bien avant encore, le vers brut des Anglo-Saxons – / m’avaient paru, comme je les avais découverts / justes&#0160;: / pas découpés selon un modèle, aussi brillant soit-il / pas destinés à remplir des moules tout prêts&#0160;; / mais des mots et des phrases qui coulent comme la pensée.&#0160;» (p. 126). Il se met donc à écrire selon ce nouveau modèle mais est confronté au jugement très dur d’un ami et consent qu’il écrit «&#0160;des vers à la va comme je te pousse.&#0160;». Or à présent, dit-il «&#0160;je voyais que je pouvais utiliser la machinerie très coûteuse / qui m’avait demandé quatre ans de labeur sur le droit / et dont je pensais qu’elle était inutile pour mon écriture&#0160;: décortiquer les phrases pour voir leur sens exact, / soupeser les mots pour ne garder que ceux qui avaient de l’importance pour mon propos / et rejeter les autres comme des coquilles vides.&#0160;»<br /><strong><br />En allemand, trois mots pour l’attention<br /></strong>Poursuite de la lecture de l’édifiant <em>Pour une écologie de l’attention d’Yves</em> Citton&#0160;: «&#0160;Ces inégalités opposent des riches et des pauvres qui ne sont plus (seulement) définis en termes de revenus monétaires mais d’attention, déclinée selon les trois nuances qu’en propose l’allemand – <em>Zuwendung</em>&#0160;: dans quelle direction s’oriente notre regard&#0160;? <em>Aufmerksamkeit</em>&#0160;: de qui remarque-t-on la présence et l’existence&#0160;? <em>Beachtung</em>&#0160;: aux besoins et aux prises de parole de qui accorde-t-on de la considération&#0160;?<br />→ et je me souviens de l’insistance sur «&#0160;les attentions&#0160;» dans les propos de m. Et son art des attentions, le tout petit geste au bon moment qui atteste d’une vraie considération pour la personne et d’une vraie prise en compte de ce qu’elle vit, joyeux ou surtout triste, à ce moment-là. Avec tout ce vocabulaire, <em>les petites attentions qui touchent</em>. Et qui sont en général tellement liées au préalable de <em>faire attention</em> à la personne en question. Si je ne sais rien d’elle, par indifférence, si ses désirs et ses habitudes me sont inconnues, comment avoir une juste attention pour elle&#0160;?<br /><br /><strong>Un véritable écrasement des nuances<br /></strong>«&#0160;La numérisation n’opère donc pas seulement une grammatisation du continuum sensoriel (réduit à des échantillons plus ou moins nuancés de la réalité représentée). Elle participe aussi toujours d’une procédure de PROGRAMMATION<strong>, </strong>c’est-à-dire <em>d</em><em>’</em><em>un protocole qui, en régissant la saisie du continuum concret en données abstraites, pré-paramètre matériellement (et non seulement culturellement) notre perception de la réalité. </em>Autrement dit&#0160;: toute grammatisation implique une certaine grammaire qui s’impose à travers elle. Telle est l’intuition fondamentale qui anime toute la pensée de Vilém Flusser, dont nous commençons à peine à prendre la mesure&#0160;: la programmation de nos perceptions par nos appareillages techniques induit nécessairement la programmation de nos comportements, du fait du pré-paramétrage de notre attention. La numérisation de notre attention soumet celle-ci à des effets de programmation inhérents aux vecteurs qui lui permettent de circuler plus rapidement, plus largement, plus intensément que jamais. Le passage par ces vecteurs impose – de façon rigidement mécanique et non plus seulement de façon souplement culturelle – la soumission à certains protocoles qui en sont la condition d’accès. (...) La sélection d’un certain taux d’échantillonnage (généralement conditionné par des calculs économiques orientés par le profit marchand) induit mécaniquement l’effacement de certaines nuances considérées comme négligeables – par qui&#0160;? au nom de quoi&#0160;? en fonction de quelles pertinences&#0160;? de quelles sensibilités&#0160;?&#0160;» (p. 128)<br /><br /><strong>Tout sur Page Rank<br /></strong>Très fine et édifiante analyse du fonctionnement du système Page Rank du célèbre moteur de recherche, qui permet de sortir en premier d’une liste parfois très longue les résultats soi-disant les plus pertinents en regard de la recherche effectuée. En fait le système «&#0160;ne trouve ce que nous cherchons que parce qu’il aligne notre attention individuelle sur les orientations dominantes de notre attention collective.&#0160;» De sorte que ce «&#0160;formidable condensateur d’attention collective repose sur une dynamique de convergence des regards qui répandue de façon monopolistique sur toute la surface du globe risque fort de ressembler au grégarisme mimétique d’un banc de poissons&#0160;»&#0160;! (p. 134 et 135). <br /><br /><strong>Du rating au ranking<br /></strong>Bien désolée de devoir utiliser ces mots dans ce <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a>&#0160;! Je regrette d’ailleurs un peu qu’ici Yves Citton qui est professeur de littérature et média à Paris 8 adopte si massivement le langage très économique, bourré de mots anglais, de ses sources. J’eus aimé qu’il surplombe son sujet d’un cran de plus (excellente synthèse, très claire et puissante) en la traduisant dans une langue plus agréable à lire. Il citera d’ailleurs un peu plus loin mon cher et indispensable Paul Valéry. Qui en ses <em>Cahiers</em> n’est pas toujours très clair et limpide, mais qui n’utilise pas d’anglicismes, à ma connaissance. <br />Mais allons-y pour le <em>rating</em> et le <em>ranking</em>&#0160;! Il y aurait quatre modèles de valorisation&#0160;: l’économie des références bibliographiques régissant le monde universitaire, l’économie de l’attention reconfigurée par internet, l’économie du prestige organisant le monde de l’art et l’économie du crédit qu’administrent les agences de notation&#0160;: «&#0160;Ces quatre modèles sont le lieu d’une rivalité entre deux types d’opérations qu’il convient de distinguer soigneusement. Au sein des mondes universitaires, artistiques et financiers, c’est encore la pratique du <em>rating </em>(notation) qui semble dominer, c’est-à-dire ‘la position le long d’une échelle de valeurs déterminée par un système d’évaluations subjectives, basées sur la reconnaissance, la confiance et le soutien de personnes avec qui un complexe réseau de relations a été établi&#0160;». <br />Disons, pour donner un exemple que si <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a> établit par des notes de lecture que tel livre est important ou de qualité, on est dans une logique de<em> rating</em>. <br />En revanche «&#0160;PageRank illustre au contraire une logique de <em>ranking</em> (classement), c’est-à-dire une position dans une certaine hiérarchie, attribuée selon une procédure objective, une méthode, un algorithme. Dans la plupart des domaines, l’attention machinisée -électrifiée, numérisée- tend à se substituer à l’attention humaine, essentiellement pour des raisons de coûts&#0160;: tout est fait pour nous pousser du rating vers le ranking.&#0160;» <br />Si je comprends bien et si je reprends mon exemple d’un choix de lecture, au lieu de suivre le conseil de quelqu’un en qui j’ai confiance, je vais me voir suggérer fortement, pour des raisons souvent très matérialistes, tel ou tel ouvrage, dont l’éditeur aura éventuellement payé le moteur de recherche pour qu’il apparaisse dans les premiers résultats. Il y a classement à la fois par une logique globalisante et matérialiste mais aussi potentiellement orientée vers un profit. <br /><br /><strong>L’attention est vecteur<br /></strong>Un peu d’air avec Paul Valéry cité p. 143&#0160;: «&#0160;l’attention est vecteur et potentiel&#0160;». C’est nous dit Yves Citton une poussée, un prolongement, une direction de l’effort, elle est «&#0160;bien moins une réalité (comptable) qu’un ‘potentiel’ (imprédictible). (...) l’attention tend vers quelque chose, elle appelle à une sortie de soi, à un élargissement des horizons.&#0160;» (p. 144)<br />→ Recopiant, non sans difficulté, ces extraits du livre d’Yves Citton, je me demande ce que je «&#0160;fish&#0160;» là&#0160;! Mais en réalité je pense que c’est essentiel d’essayer de se rendre compte de ce que les puissances économiques, voire politiques, sont susceptibles d’utiliser, dans les outils contemporains, pour infléchir, gauchir, manipuler notre pensée, nos désirs, nos choix. C’est la recherche d’une forme de lucidité, difficile, complexe, mais nécessaire, même à peine formée et informée. <br /><br /><strong>Des rencontres<br /></strong>«&#0160;Ce furent, certes, des heures qu’on ne saurait dire perdues, enrichies qu’elles étaient par la sollicitude de ces êtres de grande qualité&#0160;; manquait seulement cette vibration qui se prolonge au-delà de l’instant vécu&#0160;». <br />→ Toujours cette acuité de Rilke à sentir puis exprimer ce qu’il peut ressentir. Et elle est tellement juste cette remarque sur le sillage, l’impression que peut laisser toute rencontre. La plupart d’entre nous captons très bien ces ondes mais la plupart du temps nous les ignorons, par manque d’attention à nous-mêmes ou parce qu’il serait gênant d’explorer véritablement ces ressentis. Alors même qu’ils nous informent en profondeur sur la nature de nos relations. Acuité de Rilke déjà toute formée alors qu’il est encore tout jeune puisque cette remarque est tirée du journal florentin, écrit à la toute fin du siècle, entre 1898 et 1900 alors donc que le poète, né en 1875, n’a pas encore 25 ans. (<em>Journaux de jeunesse</em>, Seuil, 1989, traduction de Philippe Jaccottet, p. 13)<br /><br /><strong>Sur la musique<br /></strong>Encore un extrait à verser au dossier des relations complexes de Rilke et la musique. Toujours dans ce journal florentin, il note&#0160;: «&#0160;Celui qui parle d’art entend par là, nécessairement, les arts&#0160;; car ils sont les modes d’expression d’une seule et même langue. Seule la musique refuse de s’inscrire dans cette réflexion d’ensemble. Je n’ai jamais trouvé le chemin pour l’approcher. Je crois néanmoins que sa situation est essentiellement différente de celle des autres arts. Le compositeur n’a pas à intégrer ses aveux dans le quotidien. Il dispense, dans la délivrance des sons, des possibilités endormies, que seul celui qui détient la formule magique peut réveiller pour en tirer de la joie et une fête. Il y a pourtant, dans cet art-là précisément, une foule de révélations complémentaires. Je pense souvent qu’il est présent dans tous les autres arts, dont les œuvres nous l’offrent de façon plus secrète. De fait&#0160;: l’état d’âme que suscite un tableau ou un poème ressemble à plus d’un égard à un lied. Le temps viendra où je pourrai parler de cela aussi. Car je chercherai la musique. Mais je le sens&#0160;: il faut se laisser mûrir, ne rien précipiter, ne pas rêvasser. Toute clarté succède à toute nuit comme une aube.&#0160;» (ibid. p. 32)<br />→ ici en revanche on sent que la pensée est encore peu affermie, peu précise. On a le sentiment que Rilke tâtonne, alors qu’il écrit ce journal florentin lors d’un séjour à Florence essentiellement pour Lou Andreas-Salomé qu’il avait connue très peu de temps auparavant<br /><br /><strong>Méthode<br /></strong>Il tâtonne peut-être mais dès le début, il creuse&#0160;: «&#0160;Le chemin qui mène à la vraie valeur de tout œuvre passe par la solitude. S’enfermer avec un livre, un tableau, un lied, deux à trois jours, étudier son style de vie et observer ses singularités, entrer dans sa familiarité, mériter sa foi et vivre avec lui quelque chose&#0160;: une souffrance, un rêve, un désir.&#0160;» (ibid. p. 36)<br /><br /><strong>Les irremplaçables résonances affectives<br /></strong>Yves Citton, dans la seconde grande partie de son livre <em>Pour une écologie de l’attention</em> se penche sur ce qu’il appelle <em>l’attention conjointe</em>. On change donc de focale, après le champ large, qu’il imagine «&#0160;depuis Saturne&#0160;» de toute la première partie consacrée à l’attention collective. Il étudie notamment cette action conjointe par le biais de deux situations particulières, la situation d’enseignement et le spectacle vivant. Et il s’attache à démontrer à quel point, dans un cas comme dans l’autre, la présence des protagonistes est déterminante pour la vraie transmission. Belle étude des Mooc, ces cours en ligne, présentés parfois comme la panacée pour l’enseignement, puisqu’ils permettant à un grand professeur d’université de faire cours pour un jeune étudiant africain plus ou moins isolé. Oui mais&#0160;! Conclusion de Citton&#0160;: «&#0160;seule l’interaction présentielle unissant en direct des corps résonnants peut optimiser la pratique pédagogique&#0160;». C’est sans appel, comme la démonstration qui est faite. «&#0160;Les meilleurs Moocs peuvent donc rendre des services admirables&#0160;: s’ils sont bien réalisés, ils peuvent contribuer à donner à certains savoirs et à certains gestes de recherche une diffusion absolument inédite et proprement réjouissante. Ils ne sauraient toutefois pas davantage <em>se substituer</em> à l’enseignement présentiel qu’une photographie ou une vidéo de pizza ne peuvent se substituer à la pizza elle-même aux yeux d’un affamé. En plus d’informations et de méthodes de recherche, nous avons tous faim des irremplaçables résonances affectives que seul peut apporter un écosystème d’attention réciproque vécu dans l’immédiateté de la co-présence.&#0160;» (p. 175)<br /><br /><strong>Comme un arpent de terre<br /></strong>La correspondance de Lou Andreas-Salomé et Rilke commence par les lettres d’amour qu’ils échangèrent lors de leur rencontre. Il y aurait ensuite un grand blanc dans la correspondance, de leur fait. Des lettres détruites. Mais après leur séparation amoureuse une nouvelle ère s’ouvre, celle d’une profonde relation. Elle lui écrit ainsi en 1903&#0160;: «&#0160;Cette chose ‘la plus réelle’ dont tu écrivais récemment que tu aimerais t’y raccrocher quand tes angoisses intérieures te vident de toute autre impression et semblent te livrer à l’inconnu – cette unique chose réelle, tu l’as déjà en toi, cachée comme une graine, et c’est pourquoi tu ne t’en rends pas compte encore. Tu la possèdes, parce que tu es devenu comme un arpent de terre où tout ce qui tombe, seraient-ce les moindres débris, les pires échecs, la laideur et les déchets, doit subir l’élaboration unifiante qui en fera l’aliment de cette graine.&#0160;» (p. 71)<br />Tout créateur n’est-il pas d’abord un arpent de terre, à préparer, à amender, à travailler, bref tous les verbes qui caractérisent le travail de la terre pour la rendre plus propice à recevoir les graines et il est bon ici de voir qu’au fond Lou, qui était psychanalyste il ne faut pas l’oublier, ne sépare pas le <em>bon grain de l’ivraie. </em>Écologiste avant l’heure&#0160;!<br /><br /><strong>Comme un oiseau dans le désert<br /></strong>Et elles sont reçues et lues et relues les lettres de Lou. Rilke&#0160;: «&#0160;Depuis je l’ai relue souvent, tout en marchant dans le jardin, et chaque fois je l’ai ressentie comme quelque chose de nouveau, d’inespéré, d’extraordinairement généreux. C’est ainsi que les oiseaux venaient apporter du pain à ceux qui vivaient au désert&#0160;; peut-être se nourrissaient-ils d’eux-mêmes, de la profondeur de leur détresse et de leur solitude, mais ils ne le savaient pas jusqu’à ce que l’oiseau survînt avec ce petit pain, tel le signe extérieur de la nourriture intérieure dont ils vivaient...&#0160;» (p. 72)<br /><br /><strong>Trop profond&#0160;? <br /></strong>«&#0160;Il me semble que ce que je ressens réellement tombe trop profond, tombe, tombe pendant des années en moi, au point qu’à la fin je n’ai plus la force de l’en extraire&#0160;: j’erre, anxieux, avec mes profondeurs surchargées, sans jamais les atteindre. Je sais bien que l’impatience est préjudiciable à tous les processus de transformations qui s’accomplissent dans l’ombre, comme dans le trésor des cœurs&#0160;; et que la patience contient tout&#0160;: humilité, force et mesure.&#0160;» (p. 72)<br />→ Il faut ici se souvenir qu’à la fin de sa vie, traduisant Valéry et son <em>patience, patience, patience...</em> il écrira, lui, quatre fois le mot <em>Gedulden</em>&#0160;! <br />Mais il est loin d’être tiré d’affaire&#0160;! «&#0160;Que doit faire quelqu’un qui comprend si mal la vie, qui est obligé de subir, de constater que sa volonté propre est toujours plus faible qu’une autre grande volonté dans le courant de laquelle il lui arrive d’être entraîné comme un objet&#0160;? Que doit faire quelqu’un, Lou, devant qui les livres qu’il voudrait lire ne s’ouvrent pas autrement que de lourdes portes que la première rafale referme&#0160;? Que doit faire quelqu’un pour qui les êtres sont aussi pesants que les livres, aussi étrangers et superflus, parce qu’il ne peut trouver en eux ce dont il a besoin, parce qu’incapable de choisir en eux, il accueille à la fois ce qu’ils ont d’essentiel et de fortuit, dont il lui faut aussi porter la charge Que doit-il faire Lou&#0160;? Doit-il rester absolument solitaire et s’habituer à vivre avec les choses, qui lui sont plus semblables et ne lui imposent aucun fardeau&#0160;?&#0160;» (p. 73).<br /><br /><strong>L’importance du <em>Rodin<br /></em></strong>«&#0160;Désormais, je comprends tout. Grâce à ton <em>Rodin</em>.&#0160;» lui écrit-elle un peu plus tard. «&#0160;Pendant cette ‘période Rodin’ où tu t’es senti ‘un peu préservé par cette immense rencontre’, tu as consacré tes forces de <em>créateur</em> à reconstituer la création d’un autre. Une fois sorti de là, tu es resté imprégné des suggestions reçues et rendues par toi si bien qu’elles semblent tiennes&#0160;; tu as tout regardé, étrangement, avec les yeux de Rodin, braqués sur le détail à la fois physique et psychique, en concentrant toute ton énergie sur l’éloquence de la ‘physis’, alors que rien de tout cela ne pouvait trouver son moyen d’expression parfaitement adéquat dans ton instrument, la poésie (...) ce travail sur Rodin (...) son dévouement même comportait une part de refoulement et un constant brassage d’éléments personnels qui, ne pouvant épuiser leur résonnance dans ce livre, devaient continuer à vibrer dans une sorte de vide, du fait qu’ils étaient sous l’emprise de ce thème tout en lui restant extérieurs.&#0160;» <br />Quelle superbe exégèse et quel encouragement aussi pour tous ceux qui font un détour par l’œuvre des autres pour tenter de découvrir leur propre chemin&#0160;! A tout créateur, ne faudrait-il pas suggérer de lire, outre les <em>Lettres à un jeune poète</em>, de lui, Rainer, ces lettres de Lou, dans leur correspondance. <br /><br /><strong>Se dévouer à son contraire<br /></strong>Et elle revient à la charge, Lou, disant que la force du <em>Rodin</em> de Rilke tient aussi «&#0160;au fait que tu t’es dévoué à ton contraire, à ton complément, à la personnification d’un rêve, que tu t’es donné comme une épouse. Je ne puis l’exprimer autrement, ce livre a quelque chose d’un mariage-, d’un saint dialogue, une façon d’être accueilli dans ce que l’on n’était pas, mais que l’on est, mystérieusement, devenu. (...) Ta suggestibilité (qui comporte à la fois ta puissance et ton impuissance) apparaît ici comme une force qui s’est dépassée elle-même en te subordonnant profondément, longuement, patiemment, à ce qui t’était difficile et opposé (...) je crois que de telles expériences font toucher du doigt les limites des possibilités humaines&#0160;: on fait alors, pour soi, l’épreuve ce que <em>l’on est</em>.&#0160;» <br />Et de façon très prémonitoire, quand on pense à la genèse des <em>Élégies de Duino</em>, elle ajoute&#0160;: «&#0160;Il faudra peut-être des années avant que ne s’élèvent en toi, tels des souvenirs et grâce à ces heures, ces réalisations suprêmes de ton être où se manifestera la profonde logique qui lie l’homme et l’artiste, la vie et le rêve.&#0160;»<br />Et sa bouleversante conclusion&#0160;: «&#0160;Quant à moi, je suis certaine désormais de ce que tu es&#0160;; et c’est bien ce que ce livre comporte de plus personnel pour moi&#0160;: que je nous crois alliés dans les graves mystères de la vie et de la mort, unis dans l’élément éternel qui lie les humains entre eux. Désormais, tu peux compter sur moi.&#0160;» (pp. 81 et 82)<br /><br /><strong>Curieuse transition<br /></strong>Ou pas tant que cela&#0160;? Oui si l’on considère que je quitte la belle langue de Jaccottet en sa traduction pour la langue si lourde et difficile d’Yves Citton dans <em>Pour une écologie de l’attention</em>, bourrée de références et d’anglicismes. Mais il dit des choses bien importantes&#0160;! À propos du <em>care</em>, par exemple dont il analyse les trois injonctions. «&#0160;L’éthique du <em>care</em> suggère au moins trois injonctions (...) Le souci relationnel débouche d’abord sur un effort concret d’écoute attentionnée (...) en tant que sollicitude, le <em>care</em> assure le passage de la sensibilité attentive à l’action attentionnée. Il s’agit de suspendre tout jugement surplombant sur la valeur (la légitimité, la rationalité, l’insignifiance ou la mièvrerie) d’un souci, d’une demande ou d’une récrimination. (...) Le souci relationnel invite ensuite à valoriser un soin pluraliste&#0160;: <em>tu t’efforceras d’autant plus de valoriser une sensibilité qu’elle t’est étrangère et originellement incompréhensible</em>. (...) Les deux injonctions précédentes reposent en réalité sur une troisième, plus fondamentale, qui exige de la part de chaque membre actif d’un collectif, envers tous les autres, une certaine avance de confiance.&#0160;» pp. 199 et 200)<br /><br /><strong>L’attention flottante<br /></strong>De belles pages dans ce livre sur l’attention flottante, avec évocation bien sûr de l’origine de ce concept dans la psychanalyse mais soulignant qu’il est «&#0160;d’une portée considérable bien au-delà des divans&#0160;». Car partout «&#0160;des désirs inconscients hantent nos paroles à l’état spectral&#0160;». «&#0160;L’attention flottante consiste essentiellement à suspendre les contraintes traditionnelles du raisonnement pour se laisser porter par des effets de résonance&#0160;». <br />C’est pourquoi aussi je prône la possibilité d’une <em>lecture flottante</em>, qui ne s’attache pas au strict contenu du texte, mais laisse la pensée errer à sa surface, pour entendre ce qu’il dit au-delà ou en -dessous de lui-même apparent. <br /><br /><strong>Le flâneur<br /></strong>Dans ce livre encore une belle citation sur le flâneur, empruntée à André Carpentier et qui me fait songer, sans doute à tort me diraient les spécialistes, à Walter Benjamin&#0160;: «&#0160;L’approche du flâneur consiste ainsi à se présenter en être parmi les êtres tout en maintenant une vigilance flottante quant aux choses du quotidien. J’entends un genre de vigilance qui suspend la pensée programmée et qui rend le flâneur disponible au monde ambiant, généralement sans les ressources de l’analyse spécialisée, juste en se mettant en présence des choses et en laissant œuvrer la sensation.&#0160;»<br />→ se mettre en présence des choses, des paysages et laisser <em>œuvrer la sensation</em>, c’est aussi un magnifique conseil au photographe. <br />«&#0160;Cela exige une forme de détachement proche du lâcher-prise, doublée d’une mise à nu des sens, ordinairement la vue et l’ouïe en premier. Certes, le flâneur n’est jamais parfaitement détaché de toute visée exploratoire, mais il refuse d’y sacrifier sa liberté de musarder.&#0160;» (cité p. 204)<br /><br /><strong>Renaud Ego<br /></strong>J’ouvre <em>Vous êtes ici</em>, livre pour lequel Véronique Pittolo m’avait donné une <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/07/note-de-lecture-renaud-ego-vous-%C3%AAtes-ici-par-v%C3%A9ronique-pittolo.html">belle note de lecture</a>. J’avais aussi à l’époque sondé le livre et choisi de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/07/anthologie-permanente-renaud-ego-vous-%C3%AAtes-ci.html">substantiels extraits</a> pour l’anthologie permanente. <br />Suis-je obsédée par Rilke (oui, c’est évident&#0160;!) mais il me semble trouver dans le propos liminaire et dans le premier poème des échos de Rilke et notamment du <em>Weltinnenraum</em> qui suppose de très profondes et singulières interactions entre le monde intérieur et l’univers extérieur. «&#0160;Parler, écrire sont des actes traversés par cette conscience originaire d’un dehors que chacun de nos sens inspire pour en faire la touffeur de ce que nous appelons une intériorité. Nous sommes à l’intérieur de l’extérieur sans que nous abandonne l’intuition que nous pourrions être la source de ce dehors, ou encore, que nous pourrions le mettre au-dedans de nous au terme d’un renversement prodigieux&#0160;» (Renaud Ego, <em>Vous êtes ici</em>, 2021, Le Castor astral). <br />Je constate au demeurant que Rilke est l’un de ceux qu’Ego cite en fin de livre. <br />«&#0160;Aussi, du dedans dévêtus / rejaillir dans ce don de la pensée&#0160;: / le possible même impossible / – car divaguer est sans limites / Aussi, infimes et aptes à l’infini / je suis, nous sommes plus vastes / d’imaginer, de nous imaginer, / de bondir hors des faits (p. 12)<br />Bondir hors des faits, convoquer la terre entière, aucune tour d’ivoire ni aucun solipsisme, ici mais une traversée permanente des frontières entre dedans et dehors. «&#0160;Si je suis une personne c’est dans ce corps / qui se disperse et se dépose ailleurs, / que je sois le passant pour un autre passant / ou la pensée de qui me pense et ne m’en dit rien. (p. 13)<br /><br /><strong>Le ballet d’étourneaux<br /></strong>Superbes images aussi en cette errance intime&#0160;: «&#0160;ce ballet d’étourneaux /dans le ciel du Néguev au crépuscule / voiles voltes et volutes d’une exactitude folle / à se voler ainsi dans les plumes // un rêve de vagues parcourant ce froissement d’ailes / qui a tant d’un babil qu’on l’appelle murmure&#0160;» (p. 17)<br /><br /><strong>Être personne<br /></strong>Formule qui me fait songer au début de <em>P’tit Bonhomme de chemin (Né de personne, fils de rien et de rienne)&#0160;: </em>«&#0160;être personne, défendre / ce qu’il nous reste de secret / et sur lui faire la nuit.&#0160;» <em><br />Être personne</em> au deux sens du mot <em>absence</em> et <em>présence</em> pour mieux percevoir peut-être «&#0160;cette magie des voix fantômes à travers le temps&#0160;». Tout cet été solitaire, avec Rilke et Schubert, à les écouter. <br /><br /><strong>Espace et temps<br /></strong>Aimer aussi les relations de balades de Renaud Ego via Google Earth. Je me sers souvent de G. Maps, mais oublie G. Earth qui est au fond plus poétique, avec sa manière de partir de l’espace pour pointer le lieu demandé, manière très bien relatée par Ego&#0160;: «&#0160;J’entre dans la barre de menus les mots / ‘Brandberg Moutain&#0160;&#0160;&#0160; Erongo&#0160;&#0160; Namibia’/ je presse la touche <em>Enter</em> / et la terre se met en branle / une folle vitesse je survole / la Méditerranée le Sahel l’Afrique noire / puis nouvelle chute à travers le ciel / et dans une nuée de pixels / éclats soudain d’un cristal / la montagne brûlée. <br /><br /><strong>Tant de voix<br /></strong>«&#0160;Tant de voix font toute voix / chaque mot finement / et depuis si longtemps tressé / de souffles chargés de tant de vies / sinon ne serait pas son esprit, / spectre d’où venu vers où volant / serait-ce cela le sens du mot / ‘âme’ ou son idée / pour désigner ce qui perdure / de l’un à l’autre va, / car prendre la parole / est prendre le large / qui en elle est sans fin&#0160;» (p. 27). <br /><br /><strong>Warburg et Oraibi<br /></strong>Sans G. Earth, cette fois, je quitte la Namibie et Renaud Ego et survole l’Atlantique pour retrouver Pierre Parlant, dans l’ouest américain, sur les traces d’Aby Warburg qui s’est rendu chez les Hopis au printemps 1896. Troisième volet d’une trilogie commencée avec Nietzsche à Nice, poursuivie avec Pontormo en Toscane. <br />Pierre Parlant, ou son narrateur, suit les traces de Warburg en séjournant au Nouveau Mexique et en Arizona à l’été 2010 et il va traverser d’interminables paysages à bord d’une voiture louée à Santa Fé. «&#0160;Se rêvant au service d’un sismographe intime, l’œil mien, œil du présent, n’accroche rien ni n’enregistre&#0160;; organe encore, il ne procède pas, ne se rebiffe pas, s’égare donc, s’en tient à ce qui le frappe – sténopé ordinaire de la boîte à sujet – et qui se perd déjà.&#0160;» (Pierre Parlant, <em>Une cause dansée, Warburg à Oraibi</em>, Nous, 2021, p. 18)<br />Terrible question&#0160;: «&#0160;à qui cet usufruit du vide&#0160;?&#0160;», vide tangible, tellement éprouvé qu’il suinte de ces pages&#0160;: «&#0160;Intéressant la <em>pluie</em>, autrement dit la vie elle-même dans son projet de parvenir et de persévérer, cette question-là complique mon affaire en retardant un ciel dont l’apparence me semble jeune comme jamais&#0160;; – vous avez tort de vous tracasser, chuchote Warburg, soyez tranquille, la <em>mesa</em> vous attend, tout va bien.&#0160;» (p. 27)<br /><br /><strong>Du message, de ce que l’on envoie, à qui que ce soit<br /></strong>«&#0160;On ne sait jamais ce que ça donne lorsqu’on envoie quoi que ce soit à qui que ce soit&#0160;; déposé, engourdi, pacifié sous l’action accroupie, le message se ramasse, sera lu, telle est mon hypothèse, mais reçu&#0160;? qui le sait&#0160;? fatigué de jouer la montre, il finira sûrement par se laisser approcher, cils privés, yeux fendus, luisant orvet de cotonnade posé à même le sol&#0160;: maïs, pêches, piments – oh, le vide dans la main&#0160;!&#0160;» (p. 33)<br /><br /><strong>Lire<br /></strong>Dans le livre d’Yves Citton (<em>Pour une écologie de l’attention</em>), je relève cette citation d’un article de Frédéric Kaplan, dans un livre qui s’appelle <em>Le lecteur à l’œuvre</em> (Michel Jeanneret et Frédéric Kaplan (dir.), Genève, Infolio, 2013)&#0160;: «&#0160;Il y a une famille de comportements qui extérieurement ressemblent à ce que communément nous appelons ‘lire’, mais qui en fait, lorsqu’on les analyse du point de vue du geste attentionnel, se révèlent extrêmement différents. Nous ne ‘lisons’ pas un magazine comme nous ‘lisons’ un roman, un mode d’emploi comme un dictionnaire ou, en l’occurrence ici, un manuel de cours et les annotations qui l’entourent. Dans chacun des cas, nos yeux font des danses bien différentes.&#0160;»<br />→ Il y a aussi les manières de lire propres à chacun. Une telle me dit commencer par lire tout le hors texte, la table des matières, les préfaces et postfaces. Tel autre au contraire se plonge directement dans le texte, se gardant de toute impression préalable quitte à éplucher ensuite tout le hors-texte. Et on peut lire un magazine comme on lit un cours, tout dépend de l’intention qui préside à la lecture. Le chercheur en sciences politiques lit le magazine sans doute comme il lit les mémoires de tel ministre ou député&#0160;! Et le sociologue des romans comme il lit des études scientifiques<br /><br /><strong>Flaubert<br /></strong>«&#0160;Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps&#0160;» écrivait-il dans une lettre de 1845 à Alfred Poitevin (cité par Y. Citton p. 240). <br />→ <em>je me souviens de</em> mon expérience à <em>Maison &amp; Jardin </em>où mon patron mettait un malin plaisir à me refiler les sujets d’enquête les plus rébarbatifs, voilages ou pompes à chaleur. Mais chaque fois, à bien étudier ces sujets et à faire les bonnes rencontres, je finissais par les trouver passionnants. <br /><br /><strong>Rilke, Rodin, Lou Andreas-Salomé<br /></strong>Les lettres de 1903 continuent de tourner autour de Rodin et du <em>Rodin</em> de Rilke (que j’ai cherché hier sans succès chez un libraire d’occasion rencontré sur mon chemin, après être allée acheter dans une librairie un peu éloignée de chez moi cette <em>Correspondance</em> que je lis pour l’instant dans un exemplaire de bibliothèque. J’entends encore le libraire antiquaire quand je lui ai demandé s’il avait des livres de Rilke «&#0160;Ah, Rainer Maria Rilke&#0160;» me répondit-il d’un air entendu. Il n’avait que <em>Malte </em>dans une édition de poche (pas si mal, car il avait assez peu de livres). <br />De Lou à Rainer, le 10 août 1903&#0160;: «&#0160;Rodin a pu devoir se battre avec telle ou telle difficulté quand son matériau lui résistait. Si étrange que cela paraisse&#0160;: pour le poète, la réussite technique, entendue comme la maîtrise des choses, dépend avant tout de l’état de son âme, autrement dit de l’état de son atelier et de ses outils. S’il donne vraiment, loyalement sa vie à l’art – alors pour l’amour de son art, il aura donné vie à des œuvres nombreuses. Il aura travaillé, jour et nuit, pour que cessent d’errer en lui des fantômes agités et despotiques, pour que le silence s’y fasse, accueillant la présence de ses <em>choses</em>.&#0160;» (p. 91)<br /><br /><strong>Renaud Ego et la grande chaîne humaine<br /></strong>Belle «&#0160;utopie&#0160;» dans <em>Vous êtes ici</em> de Renaud Ego, qui lui fait imaginer et conduire dans ses pages une immense chaîne humaine, partie d’une banale conversation à Lisbonne, en 2027, entre deux jeunes hommes, dans le café même où se rendait Pessoa. «&#0160;Un cordon d’hommes et de femmes / d’on on ne sait combien de milliers de kilomètres / un phénomène qui enroula sa traîne / de poudre d’artifice autour de la terre (...) «&#0160;Elle traversa le Portugal et l’Espagne par des routes / de poussière et d’oliviers / remonta jusqu’à Port-Bou / et de là, sortilège des seuils, déclamation pyrénéenne / en avant&#0160;! en avant&#0160;&#0160;&#0160; route&#0160;! elle bifurqua (...) (p. 64-65)<br />«&#0160;L’imaginaire est irréfutable et cela suffit à mon espoir&#0160;» écrit un peu plus loin Renaud Ego. Et c’est bien une sorte d’imaginaire utopique qui s’ose et qui se lève petit à petit au fil des pages.<br /><br /><strong>Baladine et les livres<br /></strong>Écouté hier la quatrième et dernière émission de Qwert, l’émission littéraire de la RTS, consacré à Rilke et titré «&#0160;<a href="https://www.rts.ch/play/radio/qwertz/audio/rilke-et-les-livres-44-les-livres-pour-baladine?id=12317052">Baladine et les livres&#0160;</a>». Entretien avec le patron de la fondation Bodmer, Jacques Berchtold, la fondation ayant reçu tout un fond Baladine Klossowka, alias Merline, alias Mouky, mère de Pierre Klossowski et de Balthus, que Rilke rencontre en 1919. Ils échangèrent une belle correspondance en français. Cette correspondance a duré de 1919 à 1926 et comporte environ 270 lettres d’elle et 230 de lui. Ces lettres étaient souvent accompagnées de livres. C’est Pierre Klossowski qui a pensé à la fondation Bodmer et qui lui a fait don des livres et des lettres. Ce fond a été complété ensuite notamment via des items ayant appartenu à Stefan Zweig, notamment les manuscrits autographes des <em>Sonnets à Orphée</em> et des <em>Élégies</em>. Un livre est à signaler particulièrement, le n° 1 du tirage de tête des <em>Élégies</em> que Rilke offre à Baladine, avec un poème autographe, une 11<sup>ème</sup> Élégie en somme, «&#0160;Balançoire du cœur...&#0160;» qui est magnifiquement lue dans l’émission «&#0160;Tendre c’est cela qui compte entre les extrémités de la forme qui s’inverse.&#0160;»<br />Ils lisaient aussi ensemble à haute voix, il en a déjà été question dans ce <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a>. Et nombre de livre portent des annotations qui se réfèrent à un moment, à un lieu où se firent ces lectures. Il semblerait qu’ils éprouvaient une vraie complicité à lire ensemble et à conforter les sentiments qui naissaient de la lecture en commun. Rilke joignait souvent quelque chose de végétal à ses lettres, une feuille, une fleur, séchée ou en train de sécher, «&#0160;message amoureux non-linguistique soigneusement conservés&#0160;» dit encore Jacques Berchtold. Qui laisse entendre qu’il pourrait y avoir en Suisse une très grande exposition pour le centenaire de la mort de Rilke, en décembre 1926. <br /><br /><strong>Un récit<br /></strong>Rilke dans les <em>Cahiers de Malte</em> conte l’histoire de la mort de Félix Arvers&#0160;: Il était à l’hôpital et mourait et la religieuse croyant que tout était fini ‘cria très fort un ordre quelconque (...) C’était une nonne illettrée et assez simple&#0160;; elle n’avait jamais écrit le mot ‘corridor’ qu’à cet instant elle ne put éviter&#0160;; il arriva ainsi qu’elle dit ‘collidor’ par qu’elle croyait qu’il fallait prononcer ainsi. Alors Arvers repoussa la mort. Il lui semblait nécessaire d’éclaircir d’abord ceci. Il devint tout à fait lucide et lui expliqua qu’il fallait dire ‘corridor’. Puis il mourut. C’était un poète, et il haïssait l’à peu près&#0160;; ou, peut-être, la vérité lui importait-elle seule&#0160;; ou encore il était fâché de devoir emporter comme dernière impression que le monde continuait à vivre si négligemment.&#0160;» <br />→ curieusement tout ce passage me semble avoir embarrassé le traducteur, Maurice Betz, un peu maladroit alors qu’il ne l’est pratiquement jamais&#0160;! Il faudrait aller voir comment d’autres traducteurs s’en tirent. (p. 148)<br /><br /><strong>Autour de Denis Roche et aussi bien au-delà<br /></strong>J’ouvre un des derniers envois de l’Atelier contemporain, <em>Marabout de Roche</em> de Karine Miermont. Magnifique boulot de cet éditeur, François-Marie Deyrolle, jusqu’en ses envois de service de presse, un paquet impeccable, des livres bien emballés, respectés <em>de facto</em> depuis le début jusqu’à la fin de la chaîne. <br />Je vais prendre un plaisir intense à cette lecture et y faire de nombreuses découvertes. <br /><br /><strong>Un lieu d’abord<br /></strong>Je découvre un lieu extraordinaire d’abord, dont j’ignorais tout, la Fabrique. Jacques Henric écrit <a href="https://www.artpress.com/2015/09/09/denis-roche/">sur le site d’Artpress&#0160;</a>: «&#0160;1980. Aventure de la Fabrique. Une ancienne marbrerie dans le 12<sup>e</sup> arrondissement de Paris, où nous nous installons, Catherine Millet et moi, avec un groupe d’amis, dont Paule Thévenin, Claire Paulhan, Bernard et Martine Dufour. Denis Roche et Françoise Peyrot sont, avec Catherine et moi, les premiers à occuper les lieux.&#0160;» Jacques Henric qui conclue ainsi «&#0160;Ce mardi 2015, de retour du Père Lachaise, j’ouvre au hasard un livre de Denis. Je lis&#0160;: ‘Je frappais sur les touches sans savoir où les mots atterrissaient. J’étais le vent et j’étais le soleil&#0160;: ce que j’écrivais, c’était le bruit et c’était la lumière.’&#0160;». Mots que je vais retrouver dans le livre de Karine Miermont.<br />Car il se trouve que Karine Miermont et son compagnon emménagent à leur tour à la Fabrique. En 1996, alors que les autres habitants sont donc présents depuis seize ans. Elle décrit les lieux et cette grande cour où souvent se rencontrent et se parlent les uns et les autres. «&#0160;Le voisinage incite à l’échange, prêt, don, troc, attention&#0160;» et l’on verra que si elle ne fut pas intime de Denis Roche et de Françoise, ni des cinq fils de la maison, elle eut de nombreux échanges avec eux. Et tout le livre, qui va procéder par éclats et aperçus, selon le modèle du Marabout (marabout, bout de ficelle, selle de cheval, etc.) est parcouru, traversé par les livres, étayé sur les livres de Denis Roche, ses photos et ses textes. <br /><br /><strong>L’esperluette<br /></strong>«&#0160;Denis &amp; Françoise comme une entité, deux êtres liés comme la ligature &amp; que Denis a souvent utilisée dans ses textes et jusque dans sa collection, l’esperluette ou <em>ampersand </em>‘in english’ mais c’est la même chose, pas tout à fait une lettre pas tout à fait une image, une sorte d’idéogramme, une lettre-signe dont se servaient les copistes au Moyen-Âge, dont se sert beaucoup le poète William Blake&#0160;» (Karine Miermont, <em>Marabout de roche</em>, l’Atelier contemporain, 2021, p. 19) <br />→ L’esperluette qui fit sa vraie apparition dans ma vie du temps de <em>Maison &amp; Jardin</em>, il y a des décennies. Signe dont je ne connaissais alors pas le nom, et je me souviens de nos conversations autour de lui. Belle remarque de Karine Miermont qu’il ne s’agit ni vraiment d’une lettre, ni vraiment d’une image. Et cela correspondait bien au magazine <em>Maison &amp; Jardin</em> qui publiait des reportages sur des intérieurs ou des jardins somptueux en général. &amp; moi, à <em>Maison &amp; Jardin</em>, je m’occupais essentiellement des textes&#0160;! <br /><br /><strong>Les boîtes<br /></strong>Elle évoque plusieurs fois ce qu’elle distinguait dans l’appartement de Denis Roche, à la Fabrique, toutes sortes de boîtes. Il s’agissait en fait de petites boites, toutes semblables, achetées chez... Deyrolle (nom et famille de l’éditeur du livre&#0160;!) qui étaient comme des petits tombeaux pour chaque année, collection de menus objets en tous genres qui avaient eu une histoire cette année-là, un ticket de cinéma, un menu objet, etc.&#0160;: «&#0160;Lui accroche sur les murs de sa maison ces boîtes au format similaire, longues de cinquante centimètres, large de quarante et profonde de cinq. Il ne chasse ni les papillons ni les scarabées. Il chasse des choses pour les retenir et retenir en elles des moments ou des êtres et ainsi qu’il en reste quelque chose&#0160;: des fragments de vie en forme de choses agencées en une composition étudiée pour être regardée. Quelques choses plutôt que rien.&#0160;» (p. 22)<br />→ c’est une très belle idée qui me fait songer à celle que j’ai eue, récente&#0160;: composer de temps à autre des petites natures mortes après une balade&#0160;: une mini branche avec des lichens, des feuilles séchées, une petite pierre, un peu de terre ou de sable, des herbes... <br /><br /><strong>Les merles<br /></strong>Beau passage sur les merles, qui me fait songer à Franck Venaille, avec qui j’eus peut-être cet unique échange, Franck Venaille mon voisin, à quelques centaines de mètres et qui déplorait ne plus entendre les merles dans notre quartier. Pourtant bien revenus ces dernières années dans le dit quartier. Profonde justesse de ce passage sur l’effet très particulier du chant du merle&#0160;: «&#0160;Quand nous arrivâmes au printemps 1996, les merles chantaient le matin au lever du jour, ce chant qui module en de multiples notes et rythmes, ce chant sublime que les merles produisent malgré tout, malgré tout le tintamarre des voitures, des autobus, de tous les engins à moteur qui parcourent les rues de la ville au moins dix-huit sur vingt-quatre. Ce chant qui tout à coup se détache quand presqu’aucun bruit de la ville ne le noie, très tôt le matin, ou dans une pause de la circulation des véhicules, ou bien au fond d’un passage ou au bout de l’enfilade de plusieurs immeubles comme à la Fabrique.&#0160;» (p. 43)<br />→ ce chant du merle, têtu et comme évident, en dépit de tout le vacarme. Si puissant alors qu’il est émis par un si petit corps. <em>Turdus merula</em> pèse en moyenne 100 grammes. <br /><br /><strong>Poète non merci, écriture et écrivain<br /></strong>C’est aussi l’émouvante histoire d’une rencontre et d’une sorte de cohabitation que conte ici Karine Miermont. «&#0160;‘Il n’y a pas de raison de s’appesantir quand le monde est en perpétuel devenir&#0160;: des têtes de mort et des cœurs...’ écrit-il toujours dans <em>Le Boîtier de mélancolie</em>, je me rends compte en le disant et en l’écrivant que sa phrase avant les deux points non seulement fait rimer <em>devenir</em> et <em>appesantir</em>, mais fait balancer deux fois douze temps, deux fois un alexandrin, je souris, je pense à Denis qui n’aimait pas les vers académiques, le carcan, toute cette poésie trop cadrée et policée, tout ce rythme prévisible bien agencé bien rangé rassurant, tous ces mots et ces images attendus beaux, non merci. De la poésie, il voulait conserver le chant, les rythmes, les syncopes, la vitesse, les contrastes de vitesse, la recherche de l’aventure et de la beauté malgré la mort voire à cause d’elle. Mais poète non merci, écriture et écrivain. Pourtant ici ou là, des phrases versifiées, je souris, je pleure aussi (à cause de ce sourire, parce que le sourire convoque la présence de Denis, parce que je suis en train d’écrire à mon petit bureau dans un coin tout en haut sous le toit de la Fabrique, en face du toit de sa maison et qu’il est encore difficile de comprendre que Denis n’est vraiment plus là et plus jamais ne le sera).&#0160;» (p. 47)<br /><br /><strong>Irving Penn et Denis Roche<br /></strong>Belle évocation encore autour d’un texte de Roche, une monographie des natures mortes d’Irving Penn. Roche y parle de l’atelier d’Irving Penn et du sien «&#0160;de la recherche d’Irving Penn et de la sienne qui sont très différentes, opposées même, mais il ne le dit pas comme ça. Il le dit doucement, à sa manière, par démonstrative, pas critique littéraire ou photographique, pas grand photographe parlant d’un grand photographe, il le dit en marchant, en regardant le ciel, tel jour, tel temps, tel ciel, en s’asseyant sur un banc ou à son bureau mais toujours en regardant dehors, l’inverse du lieu clos de l’atelier de Penn où celui-ci peut certes déployer ‘une vision somptueuse et magique pour tous, bienfaisante et ludique’ mais dont Denis Roche n’oublie pas qu’elle est au service d’une société qui glorifie les objets pour les vendre, et que cette glorification exclue tout ce qui est sale et mortel, autrement dit une bonne partie de l’atelier du réel, si l’on peut dire, <em>studio naturel</em> écrit Denis Roche, atelier ou studio dans lequel mélancolie, équivoque, sexe, absurdité, vieillissement, douleur, agonie et mort sont inlassablement convoqués. Denis Roche se souvient tout le temps qu’il va mourir, Irving Penn fait tout pour l’oublier.&#0160;» (p. 48)<br />→ ce qui me fait penser à une photographe entraperçue hier à la TV qui photographie... le compost. «&#0160;“ma première idée tournait autour de la cosmologie, le compost comme univers. Mais les premières photos n’étaient guère concluantes&#0160;: tout était sombre et triste, manquant de contraste et de lumière. Je tente alors une nouvelle approche, comme si les débris organiques du jardin avaient été déposés sur une table lumineuse. J’inverse simplement les noirs et blancs, tout en défendant les couleurs”. Le résultat se révèle très graphique, presque onirique. On ne réalise pas immédiatement que ces entrelacs de végétaux sont des débris jonchant un sol originellement noir, et non des buissons lumineux, à la fois étranges et familiers. Rachel Lévy raconte que “l’inversion de l’ombre et la lumière évoque le renouveau (la lumière, c’est la vie) et l’essence-même du compost&#0160;: ce qui va se décomposer est aussi nourriture et source de renaissance.&#0160;»<br />→ et voilà comme quelques minutes à peine d’un travail intéressant sont sauvegardés grâce à un autre travail, comment celui de Rachel Lévy dont j’ignorais même le nom que <a href="https://www.pariscotejardin.fr/2019/03/fertile-exposition-de-photographies-de-rachel-levy/">j’ai trouvé très vite en ligne</a> avec la requête «&#0160;personne qui photographie le compost&#0160;»&#0160;! m’est revenu à l’esprit et se trouve ainsi sauvegardé dans ce lieu de toutes mes sauvegardes, le <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a>, grâce à Karine Miermont et Denis Roche parlant du travail d’Irving Penn qui exclut le sale et la mort. «&#0160;Les choses de la vie nous laissent des traces sur le visage. Les fleurs, c’est pareil&#0160;», <a href="https://youtu.be/DPi0WpTzh7I">dit-elle</a>. <br /><br /><strong>Autre chose que de la littérature j’espère<br /></strong>Une petite phrase de Denis Roche à Karine Miermont&#0160;: «&#0160;que lis-tu en ce moment&#0160;? Autre chose que de la littérature j’espère.&#0160;» <br />Elle est comme un leitmotiv, ou un fil conducteur (petite variante entre fil et motif à mon avis) qui réapparait régulièrement dans le livre <em>Marabout de Roche</em>. Une question que Karine Miermont ne comprend pas bien, pendant des années, mais elle a toujours eu une attitude très discrète vis-à-vis de Denis Roche, elle ne veut pas lui poser de questions. Alors elle la reprend régulièrement cette question, à la lumière de ce qu’elle découvre aussi dans l’œuvre de Roche qu’elle explore très à fond, lit et relit, dont elle retranscrit des pages entières....<br />Et p. 114, un début de réponse&#0160;: «&#0160;Pas que de la littérature&#0160;: écho peut-être à une façon de voix et de faire, en décloisonnant les disciplines, en considérant l’art comme la question centrale et donc le fait d’écrire ou de photographier comme exactement la même chose. Mais oui, <em>pas que de la littérature</em>, c’est ça aussi&#0160;: désacralisation et ouverture maximale des yeux et des oreille, décloisonnement, décrassage constant. Mon voisin est un artiste, et un révolutionnaire.&#0160;» <br />→Comme je souscris à ce point de vue et notamment sur la question du décrassage. Ne pas s’enfermer dans un champ clos, celui de la littérature, pire celui d’une certaine littérature, d’une partie bien délimitée de la poésie. Je ne sais pas lire des BD, c’est dommage, mais je sais lire de la science, de la botanique, des biographies, des essais, des correspondances, des langues étrangères, un peu... <br /><br /><strong>Un extraordinaire rituel<br /></strong>Et puis il y a <em>Mille retours</em>, le dernier texte, prévu pour le catalogue de l’exposition de Montpellier, <em>Photolalies</em>, en novembre 2015, texte lu une bonne dizaine de fois, écrit Karine Miermont durant les cinq années qui la séparent de 2015. «&#0160;Alors je l’écoute, le flux du texte, les voix des uns et des autres, Denis Roche ou les dix-huit autres noms, regarder et parler du temps comme un espace, des flux et des rythmes mouvementés de l’eau, de la succession des générations qui se transmettent des signes comme des serrures et des clés, des fées et de la solitude, des cris des êtres ou des choses, du sommeil, de la mort, du corps des femmes, d’un rêve d’une écriture idéale, du poète et du peintre qui se reconnaissent, du ‘squelette chanteur de la phrase’, du son et de la vibration d’une femme, du temps enfui des enfants, du cri des vaches et de celui de l’engoulevent, d’un cercueil, du monde comme amour comme peau comme litanie et mort, d’un endroit en Chine, de ‘survivre est un triomphe suffisant’, d’un homme qui entreprend sa mort comme le bourdon à l’automne, d’un faiseur de métaphores imprudent, des ‘pensées qui sécrètent de la chaux’, de l’écriture comme ‘fracas’ et ‘venue’ et ‘beauté’ dans le silence, de l’allusion comme jeu, de l’attente et de la contemplation, des couleurs inattendues, du sexe comme le lien le plus complet, de la musique et de la mort, d’une marche saccadée, de la peinture et la musique encore, de la lumière ‘au cœur de la nuit’, de se souvenir. / Une sorte d’autoportrait.&#0160;» (p. 123)<br />→ et c’est bien pourquoi j’ai tenu à la serrer dans son intégralité cette belle évocation dans mon <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a>, ma réserve générale.<br /><br /><strong>Une litanie <br /></strong>Dans ces pages aussi, l’évocation de ce rite Dogon pour célébrer un mort «&#0160;Dans ce but, l’officiant (...) chante une longue litanie, sous forme psalmodiée, qui consiste à énumérer en boucle tous les lieux qui ont vu passer le mort pendant sa vie (...) comme un lent, magnifique et interminable piétinement.&#0160;»&#0160; (p. 125) <br />→ et cela m’a fait penser à une autre litanie, celle qui court tout le long des pages de mon <em>P’tit Bonhomme de chemin </em>et qui égrène tous les lieux que traverse le tout jeune héros du livre de Jules Verne. <br /><br /><strong>Mille retours et photolalie<br /></strong>Ce texte, écrit encore Karine Miermont, introduction donc au catalogue de l’exposition «&#0160;Photolalies&#0160;», «&#0160;il le nomme <em>Mille retours</em> en pensant peut-être d’abord aux photographies dont il est question dans cette exposition et son catalogue, et pas seulement comme des endroits ou en référence au chant dogon pour le mort qu’il va devenir, il le titre <em>mille retours</em> aussi sûrement parce que de <em>retour</em> il est question dans son expérience de la photographie, dans ses autoportraits au déclencheur à retardement qu’il décrit comme un ‘aller-retour dans la chambre blanche’ parce qu’il va et vient dans l’espace et le temps de la photographie. <em>Retour</em> aussi, peut-être, parce qu’il conçoit la photographie comme du réel pris et repris, capturé, redoublé, répété, reflété, réfléchi, pensé. <em>Retour</em> comme sa façon très particulière de faire de la photographie, une façon <em>littéraire</em>, plusieurs couches, plusieurs plans, plusieurs sens, ça parle et ça se tait, ça se regarde et ça se lit. <em>Retour</em> comme revenir parce que la photographie a capturé du temps, et qu’ainsi on peut y revenir. (...) C’est <em>Photolalies, 1964-2010</em> qui a été choisi pour titre de l’exposition et du catalogue. <em>Photolalie</em>, mot inventé par Denis Roche, composé comme un mot savant, comme <em>écholalie, glossolalie, dactylolalie. </em>(...) L’autre texte d’introduction, celui écrit par Gilles Mora qui est le commissaire de l’exposition, définit <em>photolalie</em> comme répétition des lieux et des personnages, comme variations multiples du temps.&#0160;» (p. 126)<br />Et Denis Roche écrit&#0160;: «&#0160;J’appelle <em>photolalie</em> cet écho muet, ce murmure de conversation tue qui surgit entre deux photographies, très au-delà du simple vis-à-vis thématique ou graphique.&#0160;»<br />Un très beau livre. <br /><br /><strong>Une note sur le livre de Karine Miermont<br /></strong>Et du coup, j’ai écrit une note pour <em>Poezibao</em>, que l’on peut <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/08/note-de-lecture-karine-miermont-marabout-de-rochepar-florence-trocm%C3%A9.html">lire ici</a>. &#0160;<br /><br /><strong>Jean-Luc Nancy<br /></strong>Dans les <em>Carnets</em> de Laurent Margantin une très belle citation de Jean-Luc Nancy qui vient de disparaître. Ce pourrait être mon hommage à cet écrivain que je connais peu&#0160;: «&#0160;Jean-Luc Nancy&#0160;: ‘Il y a une action qui certes est toujours ‘véritable’ et que nous méprisons souvent&#0160;: c’est l’action d’exister, simplement de sortir de l’eau, de la terre ou du ventre, simplement de vivre d’une vie disons plus que végétative (mais le végétal lui-même vit en sortant de sa propre immédiateté, de sa graine ou de son spore). Tous les humains le savent et le désirent. Tous veulent trouver pour chacun et tous non pas la signification mais la saveur (le ‘sens’) d’exister. Qui comporte essentiellement un élan, une tension, une avancée – bien sûr vers des saveurs, senteurs, sentiments qui peuvent être d’une extraordinaire complexité et dont toujours s’éloigne ce qui serait un état, une satisfaction (‘assez’, c’est fini, c’est fait). Nous savons très bien cela, sans quoi nous ne vivrions même pas. Nous ne dépasserions pas quelques mois, une année au plus. Car déjà pour marcher, puis pour parler – et je ne prends que des manifestations très visibles – il faut un désir et un effort, il faut s’ex-poser, exister. Ça, ça se passe tout le temps. Et toujours à plusieurs. Et ces plusieurs sont eux-mêmes toujours déjà dans un ensemble plus vaste, dans une ou plusieurs ‘communes’&#0160;: ils ont des représentations, des sensations, des émotions toujours au moins en partie partagées. Et des idées, des visées, des modèles. Là-dedans, il y a de tout. Il peut y avoir du destructeur, du crédule, du borné autant que de l’aimant, du désirant, du pensant. Si nous tentions de repartir de là&#0160;? qu’est-ce donc qui donne ‘sens’ aux vies sans avoir forme de Dieu, de Savoir ou de Gloire&#0160;? Et pourquoi, et comment tant d’existences existent sans exiger de grandes et grosses références&#0160;? Ce n’est pas absence d’ambition, c’est aussi bien absence d’illusion. Si on travaillait un peu à partir de là&#0160;?’&#0160;» (Cité in <em>Carnets</em> de Laurent Margantin, n° 587)<br /><br /><strong>Rodin vu par Rilke<br /></strong>Rodin a donc eu une importance décisive pour Rilke, qui l’a fréquenté et bien connu puisqu’il a occupé quelque temps une fonction de secrétaire auprès de lui, en charge surtout de sa correspondance. Dans une lettre d’août 1903 à Lou, il écrit&#0160;: «&#0160;Il est un des vivants majeurs, un signe qui dépasse son époque, un exemple exceptionnel, un miracle de loin visible – et pourtant ce n’est qu’un vieil homme indiciblement seul, seul au sein d’une grande vieillesse. Vois&#0160;: il n’ a rien perdu, il a rassemblé et accumulé autour de lui une longue vie durant, il n’a rien laissé dans le vague, il a tout réalisé&#0160;: de la fuite d’un sentiment effrayé, des décombres d’un rêve, d’un simple germe d’intuition, il a fait des choses et les a dressées autour de lui, des choses et des choses&#0160;; ainsi a grandi autour de lui une réalité, une immense famille silencieuse de choses qui l’ont lié à d’autres et de plus anciennes, au point que lui-même semble issu d’une dynastie de grandes choses&#0160;: de là son calme et sa patience, son âge stable, sans angoisse, sa supériorité sur les autres hommes qui sont beaucoup trop mobiles, trop chancelants, trop occupés à jouer avec les équilibres au sein desquels, presqu’inconsciemment, il repose.&#0160;» (p. 92)<br /><br /><strong>La leçon de Rodin<br /></strong>En 1903, Rilke est encore très jeune (28 ans) et se cherche. Dans cette même lettre il précise la portée de sa rencontre avec Rodin «&#0160;il m’apparaît manifeste que je dois effectivement suivre Rodin&#0160;: non pas en transformant mon travail dans l’esprit de la sculpture, mais en organisant de l’intérieur le processus de la création. Je dois apprendre de lui non pas à modeler des formes, mais à me concentrer profondément en vue de ces formes. C’est à travailler que je dois apprendre, à travailler, Lou, cela me manque tant. <em>Il faut toujours travailler – toujours</em> m’a-t-il dit une fois que je lui parlais des abîmes d’angoisse qui se creusent entre mes bons jours. (p. 93)<br />Et il a bien conscience Rilke de l’importance de ce travail de concentration&#0160;: «&#0160;Et qu’il m’en coûte de m’accrocher à l’essentiel&#0160;! Toutes les petites choses de la vie de tous les jours interviennent aussitôt, les soucis d’argent, des ennuis et des incidents insignifiants, les portes, les odeurs, les heures qui sonnent toujours pour vous donner des ordres – tout cela prend la parole sans le moindre égard, avec l’indiscrète volubilité du quotidien (...) tout me traverse au galop, l’essentiel et le plus accessoire, sans que se forme jamais en moi un noyau, un point fixe&#0160;: je ne suis que le lieu d’une succession de rencontres intérieures, simple passage et non maison&#0160;! Et j’aimerais me retirer d’une manière ou d’une autre plus profondément en moi, dans ce cloître en moi où pendent les grandes cloches. (p. 94)<br />Et toujours dans cette même lettre essentielle, sur laquelle on pourrait méditer pendant des heures&#0160;: «&#0160;D’une façon ou d’une autre, je dois moi aussi découvrir le plus petit élément, la cellule de mon art, le moyen tangible, immatériel, de tout représenter. Alors, la conscience forte et claire de l’énorme travail me courberait de force sur lui&#0160;». <br /><br /><strong>Les petites choses<br /></strong>Belle remarque sur l’importance des petites choses. Elles me sont si chères ces petites choses, pour une double raison sans doute&#0160;: elles ne m’écrasent pas et personne ne les remarque. Ce fut tout le bonheur de ces natures mortes photographiques toutes simples faites en Bretagne. Ramasser quelques «&#0160;petites choses&#0160;» dans le jardin, une feuille, un petit lichen arraché à un tronc de bouleau, une touffe de mousse, une herbe, puis les disposer sur une simple feuille de papier blanc. Ne rien conserver de tout cela, sauf la trace photographique.&#0160; «&#0160;C’est pourquoi je me propose toujours de voir, de regarder mieux, plus patiemment, d’apprendre à m’absorber dans la contemplation des petites choses que j’ai souvent négligées, comme autant de spectacles. Dans l’inapparent, les lois jouent plus naïvement, parce qu’elles se croient inobservées, seules avec les choses. Dans les petites choses, la loi est grande, elle en déborde et en jaillit de toutes parts.&#0160;» (p. 96)<br />→ oui, toute cette lettre d’août 1923 est essentielle, c’est un véritable vadémécum pour qui tente à sa petite mesure de créer quelque petite chose<br /><br /><strong>Pierre Vinclair et la vie du poème<br /></strong>Le livre de Pierre Vinclair, <em>Vie du poème</em>, est passionnant. C’est une sorte de retour en arrière, très concret, très vivant, sur sa pratique de la poésie. Et pour avoir suivi un peu son parcours depuis nos premiers contacts autour de <em>Poezibao</em> et de son livre <em>Barbares</em> en 2005, j’ai aimé le voir retracer ces grandes étapes, ponctuées souvent de parution de textes dans le site, repris ensuite dans des livres. <br />Du début j’ai surtout retenu ce jeu entre le carnet et ce qu’il appelle le travail de dressage, ce va et vient entre la notation sur le vif, permanente, omniprésente, vrai réflexe conditionné, quelques lignes ou mots, germes d’un futur poème. «&#0160;La plupart des gens ont de leur langue une connaissance, grammaire, lexique, qui le rendrait plus proches (du seul point de vue technique) de Balzac que n’importe quel musicien du dimanche de Beethoven. Eh bien, ils n’écrivent pas&#0160;: ils laissent leurs sensations, leurs jeux de mots, leurs troubles – tout ce qu’ils ont de plus précieux assurément – se dissoudre dans le néant. (...) Car écrire signifie d’abord noter ce qui nous vient. (p. 13)<br /><br /><strong>De la poésie, disponibilité au dehors et à la langue<br /></strong>Tout simplement au fond&#0160;: «&#0160;Quant à la poésie, on ne comprend pas je crois ce que c’est si l’on a en tête une seule chose. Car c’en est deux&#0160;: deux formes de disponibilité. La première, <em>au réel</em>, implique déjà un luxe (car il ne faut avoir ni faim, ni froid (...)) pour s’intéresser aux images que déclenchent en nous les mots de la dictée (...), mais sa difficulté est nulle&#0160;: la pensée c’est tout-à-l’égout, suffit de collecter les eaux usées des mots. La seconde, <em>aux possibilités de langue</em>, distingue un poème de la prose du monde. Toutes les postures et toutes les querelles de postures, les mythes (l’inspiration ou le génie) et les forfanteries, les expérimentations vides et la poésie du dimanche, naissent de l’oubli de l’une de ces deux composantes&#0160;: la poésie est disponibilité au dehors, et à la langue.&#0160;» (p. 13)<br />«&#0160;Un poète est un homme, une femme, faisant usage de carnets.&#0160;» (p. 14)&#0160;: pas besoin de compétence, dit Pierre Vinclair, pour cela&#0160;: «&#0160;le dispositif main-carnet n’est qu’une sorte de transistor à même de capter les voix qui parlent, en permanence, dans notre esprit, ou d’aider à les décoller de la surface des choses comme des lichens qu’on aurait arrachés aux arbres.&#0160;»<br />«&#0160;Alors qu’on écrit n’importe où (...) des flèches de vers soudain volent à toute vitesse, décochées depuis la jungle du réel pour exiger qu’on les décharge à la surface du carnet&#0160;». Origine du futur poème. Et voilà donc l’écrivain à la tête d’un «&#0160;tas de notes brouillonnes qu’il faut laver, retourner, réduire et augmenter, dresser – et c’est cela qu’on fait à sa table de travail.&#0160;»<br />→ Pierre Vinclair donne ici l’impression d’inviter le lecteur dans son atelier. J’ai souvent pensé en le lisant à la rubrique de <em>Poezibao</em>, «&#0160;<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/chantiers-de-po%C3%A8mes/">Chantier de poèmes&#0160;</a>», où quelques-uns, rares, se sont essayés à montrer comment ils travaillent un poème (Claude Minière, Ariane Dreyfus et... Pierre Vinclair en particulier). <br />Alors, certes, quand on passe <em>ex abrupto</em> de la lettre à Lou de Rilke, en 1903, à toute cette cuisine ouverte en toute honnêteté et simplicité par Pierre Vinclair, on peut avoir l’impression d’une déperdition. Je crois qu’il faut aller au-delà et comprendre que tous deux, à leur manière, parlent de la même chose et notamment de l’indispensable lien (atomique fort&#0160;!) entre une certaine appréhension du <em>réel</em> même si ce dernier est si difficile pour ne pas dire impossible à définir et un travail technique et artistique sur le matériau. <br /><br /><strong>N’importe quoi&#0160;? <br /></strong>«&#0160;Alors le poème est-il le lieu où l’on peut noter <em>n’importe quoi&#0160;</em>? La seule chose qui transmue cette contingence radicale de l’expérience en nécessité, c’est le <em>projet</em>, je veux dire une idée (de séquences, de livre ou de cycle) qui, orientant la prise anarchique des notes, finit par les prédéterminer suffisamment pour qu’elles éclosent comme déjà-achevées (...)La ‘nécessité’, c’est le projet qui taraude la notation.&#0160;» (p. 26)<br />Tout cela ancré profondément, avec justesse, dans l’expérience de Pierre Vinclair et notamment ses très nombreuses séjours à l’étranger (Japon, Chine, Singapour, Angleterre et aujourd’hui Suisse). Qui lui permettent un contact direct avec un réel différent, troublant et incompréhensible parfois, qui appelle la saisie, un peu sans doute comme on photographie plus spontanément ce qui nous semble ‘exotique’ que notre très banal quotidien. <br /><strong><br />Photographie et poésie<br /></strong>Et curieusement, lisant Pierre Vinclair, m’est souvent venue l’idée de la photographie. Il est vrai que je suis dans l’aura de la lecture du livre de Karine Miermont sur Denis Roche, photographe-écrivain s’il en est et qui a beaucoup réfléchi et écrit sur poésie et photographie. <br /><br /><strong>Dressage<br /></strong>Sous ce titre un peu étrange, en ce qu’il évoque à la fois le monde animal et le monde culinaire, Pierre Vinclair analyse la suite de son travail poétique, à partir du carnet, de son brouillamini foisonnant et informel. Et à l’inverse de cette écriture dans le carnet, «&#0160;le dressage du texte demande une longue plage calme de temps devant soi. Il se déroule dans le silence, en pleine concentration, dans un état d’attention aiguë, d’extrême disponibilité aux propriétés de la langue et aux évènements de langage que l’on traite comme s’ils avaient lieu dans une espèce d’espace à l’intérieur duquel on pourrait aussi se promener, s’approcher, observer– tordre, couper, tirer la langue&#0160;»&#0160;? (p. 36)<br /><br /><strong>Le narratif, l’épopée<br /></strong>Vient ensuite toute une analyse de la recherche et du travail de très nombreuses années, fondés en quelque sorte sur une double lecture, en 2006 de l’<em>Odyssée</em> d’Homère et du <em>Paterson</em> de William Carlos Williams. Il s’agissait là, de manière bien sûr très différente «&#0160;d’articuler le lyrique au prosaïque, le vers au récit et le quotidien à l’épiphanie&#0160;». D’où ce projet d’écrire une <em>épopée de l’absence de monde.&#0160;» <br /></em>Il faut lire tout le développement de Pierre Vinclair autour de ce projet un peu fou, la reprise des études, la rédaction d’une thèse, la traduction du <em>Kojiki</em> japonais.... toutes étapes relayées en partie au demeurant dans <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a>. Le livre est construit sur le principe des âges de la vie, Enfance, Adolescence, Maturité (il manque bien sûr la Vieillesse&#0160;! petite saillie qui me permet aussi de dire que le livre ne se prend pas au sérieux, il est très concret, très honnête, me semble très juste comme ton avec de nombreux traits d’humour qui allègent le propos qui n’est jamais lourd ni pédant, même s’il est précis et parfois technique). La vieillesse quand même un peu&#0160;? (Pierre Vinclair n’a pas encore quarante ans&#0160;!)&#0160;:«&#0160;Le poème enfant (né dans le carnet, dressé, intégré à un ensemble), adolescent (se retournant contre un modèle, piquant sa crise, se demandant à quoi il sert), adulte (ayant fait l’expérience du corps à corps, ayant eu des enfants) entre maintenant dans le grand âge. Il est très fatigué. Ne va-t-il pas bientôt mourir&#0160;? (p. 173).<br /><br /><strong>Sincérité<br /></strong>Et je ne referme pas le livre de Pierre Vinclair sans relever cette superbe citation de Louis Zukofsky, donnée page 120&#0160;: «&#0160;Lorsqu’il y a sincérité les formes apparaissent concomitamment aux combinaisons verbales, et juste avant (s’il y a continuité) une figure musicale achevée, une structure, une mélodie ou une forme. L’écriture a alors lieu. Elle consiste dans le fait de voir en détail, non d’avoir un mirage, de penser en détail avec les choses telles qu’elles existent, et de les diriger au long d’une ligne de mélodie.&#0160;» <br />Je relève aussi cette petite leçon d’histoire bienvenue&#0160;: «&#0160;Si le modernisme peut apparaître comme un courant, avec son histoire, française (de Mallarmé à Apollinaire et Reverdy, puis la deuxième vague qui fait l’objet d’Un nouveau monde. Poésies en France 1960¬2010, l’anthologie monumentale d’Yves di Manno et Isabelle Garron) ou américaine — celle des poètes nés dans les années 1870 à 1890 (Gertrude Stein, Wallace Stevens, Ezra Pound, William Carlos Wil¬liams, Marianne Moore, T. S. Eliot, e. e. cummings), puis une bataille de succession parmi ceux nés dans la génération suivante : les objectivistes (Oppen et Zukofsky), les confessionnalistes (Robert Lowell, John Berryman, Anne Sexton, Sylvia Plath), la San Francisco Renaissance (Rexroth, Spicer), les Beat (Ginsberg, Kerouac, Corso), Black Moutain College (Olson, Creeley), enfin l’école de New York (O’hara, Ashbery, Berrigan) – son héritage consiste essentiellement en un point, qui empêche de le restreindre à un courant, à savoir : le refus de faire du poème une activité séparée de la vie, qui consisterait, comme de la broderie, à orner par un recours à une rhétorique traditionnelle élaborée (avec ses rimes, ses strophes, etc.) des discours idéalistes ou édifiants. Mis à l’endroit, cette définition négative devient : le modernisme est une tentative de rendre compte de la vie par l’exploration formelle.&#0160;» (p. 178) <br /><br /><strong>Rilke et le calme travail quotidien<br /></strong>Plus tard, mais toujours en 1903, Rilke s’installe à Rome et il écrit à Lou&#0160;: «&#0160;Ainsi commence mon hiver romain&#0160;: j’essaierai de voir beaucoup, j’irai lire dans les bibliothèques&#0160;; puis, quand il commencera à faire un peu plus clair en moi, je bougerai le moins possible de la maison, me rassemblant autour du meilleur de ce que je n’ai pas encore perdu. Car mon temps et mes forces, dans mon état, ne peuvent se fixer qu’une tâche, une seule&#0160;: découvrir le chemin du calme travail quotidien où je trouverai un logis plus sûr et plus stable que dans le monde incertain, maladif, qui, derrière moi, s’écroule et, devant moi, n’est pas&#0160;» (p. 108)<br />Terrible combat que le sien comme il lui écrit encore un peu plus tard&#0160;: «&#0160;Mon combat, Lou, et mon risque consistent en ceci que je ne puis devenir réel, qu’il y a toujours d’autres choses pour me nier, d’autres évènements plus réels que moi pour me traverser, comme si je n’avais pas d’existence. (...) C’est dans mes jours de travail seulement (si rares) que je deviens réel, que j’existe, que j’occupe de la place comme une chose, pesant, m’étendant et tombant jusqu’à ce qu’une main vienne me recueillir&#0160;» (p. 112 et 113))<br />«&#0160;M’en tenir à mon travail et lui réserver, à lui, <em>seul</em>, toute ma confiance, voilà ce que m’enseigne, avec la patience, son grand et généreux exemple.&#0160;» (p. 143) dira encore en 1904 Rilke à Lou, à propos de Rodin. <br /><br /><strong>La vie<br /></strong>«&#0160;Apprendre comment naît la vie, comment elle agit dans les plus petits organismes, comment elle se ramifie et se déploie, comment elle fleurit et porte&#0160;: tel est mon désir. Me lier plus étroitement par une telle participation, à la réalité qui si souvent me nie, - <em>être là</em>, non seulement selon une sensibilité, mais selon un savoir, inlassablement, voilà, je crois, ce dont j’ai besoin pour me sentir plus sûr, moins apatride.&#0160;» (p. 145)<br /><br /><strong>L’absolue loyauté<br /></strong>«&#0160;L’absolue loyauté humaine est encore plus importante en art qu’à l’égard du prochain&#0160;: sans elle, on perdrait ce refuge intérieur&#0160;» écrit Lou, en juin 1909, après avoir lu les poèmes de Rilke. <br /><br /><br />©florence trocmé, 2021<br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2021-09-14T10:05:46+02:00 La chouette et le sphinx https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/08/la-chouette-et-le-sphinx.html Extraits du Flotoir du 5 au 18 août 2021 On peut lire ces pages au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. Photo Louis Paul-Dauphin Rilke et Rodin Il y eut Lou Andreas-Salomé, il y aura Rodin, que l’on peut considérer l’un et l’autre comme les révélateurs de la vocation artistique profonde de Rilke. « Ce que Rilke voit dans l’œuvre de Rodin, défiant le temps comme une cathédrale, c’est le modèle même de ce qu’il devrait faire avec les mots, de ce qu’il n’a pas sur faire jusqu’à présent : transformer l’angoisse en choses d’art, en... <p>&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2026bdeeae06e200c-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="Photo_2021-08-23_111038" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e2026bdeeae06e200c img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e2026bdeeae06e200c-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="Photo_2021-08-23_111038" /></a><br /><br /><br />Extraits du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a> du 5 au 18 août 2021<br />On peut lire ces pages au format PDF, à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e202788042c1d4200d img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/flotoir-du-5-au-18-ao%C3%BBt-2021.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br />Photo Louis Paul-Dauphin<br /><br /><strong>Rilke et Rodin<br /></strong>Il y eut Lou Andreas-Salomé, il y aura Rodin, que l’on peut considérer l’un et l’autre comme les révélateurs de la vocation artistique profonde de Rilke. «&#0160;Ce que Rilke voit dans l’œuvre de Rodin, défiant le temps comme une cathédrale, c’est le modèle même de ce qu’il devrait faire avec les mots, de ce qu’il n’a pas sur faire jusqu’à présent&#0160;: transformer l’angoisse en <em>choses</em> d’art, en statues, en tableaux, en poèmes. Or, il ne peut espérer y parvenir, et Rodin le lui dit expressément, que par le <em>métier</em>, par une transformation radicale de sa méthode de travail (...) L’exemple de Rodin, c’est le travail sans relâche, à tout moment, c’est la patience de l’artisan.&#0160;» (Philippe Jaccottet, <em>Rilke</em>, p.58)<br />Or, hier, dans le podcast d’une émission de la RTS sur les bibliothèques de Rilke, cette remarque&#0160;: Valéry rend visite à Rilke à Muzot, c’est une révélation pour Rilke que l’œuvre de Valéry, il abandonne la traduction des Sonnets de Michel-Ange pour se consacrer à des traductions de Valéry, y compris un récit intitulé <em>Tante Berthe</em>, qui sera son dernier vrai écrit (Tante Berthe qui est en réalité Berthe Morisot). Or traduisant le «&#0160;Patience, patience, patience, dans l’azur&#0160;» de Valéry, Rilke ajoutera un «&#0160;patience&#0160;» supplémentaire, <em>Gedulden, Gedulden, Gedulden,/ Gedulden unter dem Blau&#0160;!</em>&#0160;»<br />Cela encore sur le chemin du créateur, dans une lettre à son épouse Clara&#0160;: «&#0160;Pas plus qu’un choix ne lui est permis, il n’est loisible au créateur de se détourner d’aucune existence&#0160;; un seul refus, à quelque moment que ce soit, le prive de l’état de grâce.&#0160;»<br />Vient le temps des <em>Nouveaux poèmes</em>. «&#0160;<em>Faire des choses avec l’angoisse</em>, transmuer l’angoisse en choses qui soient <em>sorties du temps et confiées à l’espace</em> comme les sculptures de Rodin, c’est à quoi Rilke s’est essayé dans les <em>Nouveaux poèmes</em>&#0160;», poursuit Philippe Jaccottet, déroulant le fil de l’apprentissage créateur de Rilke. <br /><br /><strong>Se situer dans le personnage<br /></strong>Rilke qui écrit qu’à un moment donné son désarroi quant à Malte est venu de ce qu’il ne s’était «&#0160;pas situé en ce personnage auquel rien ne manquait que mon pouvoir de l’ordonner et de le rassembler, que mon cœur, afin qu’il heurtât comme un battant la cloche de cette existence où les harmoniques d’une fêlure qui veut guérir en moi résonnent avec tous les Ave Maria et tous les Kyrie du ciel.&#0160;» (Lettre à Clara, septembre 1908). <br />Il s’agit aussi dit Rilke à propos de Malte de «&#0160;rendre plus saisissable une vie qui se dérobe sans cesse dans l’inconsistance.&#0160;» (73) «&#0160;le jeune Malte a besoin de se rendre saisissable sa vie qui se retire dans l’invisible, au moyen de figures et d’images&#0160;; il les trouve tantôt dans ses propres souvenirs d’enfance, tantôt dans son univers parisien, tantôt dans les réminiscences de ses lectures&#0160;». Et Jaccottet de recenser ce que contient la <em>forme admirablement souple des Cahiers.&#0160;:</em> «&#0160;Les scènes parisiennes, vécues, douloureusement subies au moment de la rédaction du livre (...) les souvenirs d’enfance, imaginaires ou réels, enfin les riches méditations inspirées par les lieux (le théâtre d’Orange, les Baux, les Alyscamps), par des personnages historiques ou légendaires, par des œuvres d’art (la Tapisserie de la Dame à la licorne&#0160;» ...<br />Ces <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em> sont «&#0160;pour une part, la plus puissante, un livre de <em>hantises</em>.&#0160;» (74)<br /><br /><strong>Les morts sur pied<br /></strong>J’ai souvent évoqué ces êtres que l’on peut croiser parfois, ici ou là et dont on a l’impression qu’ils sont déjà morts, mais comme de vieux arbres, encore sur pied. Rilke «&#0160;leur propre mort pend en eux comme un fruit / vert, amer, et qui ne mûrit pas.&#0160;»<br />Or, ce soir, dans une annonce de décès dans Le Monde, cette citation de Rilke&#0160;: «&#0160;O Seigneur / donne à chacun sa propre mort / la mort issue de cette vie où il trouva / l’amour, le sens, et la détresse.&#0160;»<br /><br /><strong>Relevés Rilke<br /></strong>Oui relevés encore dans la <a href="https://www.rts.ch/play/radio/qwertz/audio/rilke-et-les-livres-24-la-derniere-bibliotheque?id=12316972">seconde des émissions</a> de la RTS, sur le thème «&#0160;Rilke et les livres&#0160;», avec Brigitte Duvillard, la directrice de la Fondation Rilke à Sierre. Il est question de la dernière bibliothèque de Rilke, celle qu’il fait installer dans sa pièce de travail à Muzot, soin confié à un menuisier ébéniste qui lui construira aussi l’indispensable pupitre sur lequel écrire debout, comme toujours. Cette bibliothèque fut essentiellement francophone. Rilke fut ainsi parmi les premiers à lire Proust. Il aimait traduire, être confronté à d’autres langues, lire dans différentes langues. Ses livres fourmillent d’anecdotes car il y inscrit volontiers, pour chaque exemplaire, où il l’a acheté, quand il l’a lu, s’il en a lu des extraits et à qui et où. Dans l’un d’eux&#0160;: «&#0160;Lu à Mouky en partie à notre place favorite, au-dessus de Miège, dans la forêt.&#0160;» (Mouky n’est autre que Baladine Klossowska, alias Merline, mère de Pierre Klossowski et de Balthus). <br />Brigitte Duvillard raconte aussi la visite de Valéry à Muzot en 1924 et le fait que Rilke planta ensuite un saule dans le jardin, en souvenir de cette visite. <br />Je note enfin que Rilke est allé à Morges, chez le dramaturge René Morax, auteur du texte de l’Oratorio <em>Le Roi David</em> d’Honegger. <br />Dernière note ici&#0160;: Rilke parlait de son travail comme d’un <em>jardinage intérieur</em>. Si l’on suit cette métaphore il s’agit de planter, mais aussi d’arracher, d’amender la terre, de nettoyer, d’entretenir, de protéger des maladies, des intempéries, etc. <br /><br /><strong>Écouter la lumière<br /></strong>Un titre qui ne peut que me fasciner. Chapeau de l’article «&#0160;En faisant varier périodiquement la lumière éclairant un milieu matériel, on engendre l’émission d’ondes acoustiques. Découvert à la fin du XIXe siècle, cet effet trouve des applications très modernes.&#0160;» Site <em>Pour la Science</em>. Introduction de l’article (le reste sur abonnement seulement)&#0160;: «&#0160;Éclairée par une lumière modulée en intensité, une simple lame de verre recouverte de noir de fumée peut émettre un son audible&#0160;! C’est l’effet photoacoustique, mis en évidence vers 1880 par l’ingénieur d’origine écossaise Alexander Graham Bell, l’inventeur le plus célèbre du téléphone&#0160;: une partie de l’énergie lumineuse absorbée par l’échantillon illuminé y est convertie en énergie acoustique. Ce n’est pas qu’une curiosité de laboratoire&#0160;: depuis la fin des années 1970, avec le développement des microphones et de sources lumineuses accordables en fréquence, cet effet a suscité de multiples applications allant de la détection de gaz à l’état de traces à l’imagerie médicale à haute résolution. <br /><br /><strong>Les Élégies de Duino<br /></strong>J’ai reçu à l’instant les <em>Élégies de Duino</em>, via Momox/Rakuten, traduction Philippe Jaccottet, édition bilingue. Le paquet a été posté à Leipzig. Ville de l’éditeur historique de Rilke, Insel Verlag&#0160;! <br />«&#0160;Insel est une maison d’édition allemande fondée en 1901 à Leipzig par Alfred Walter Heymel. La maison s’appela d’abord Die Insel (L’Île) puis Inselverlag. Elle a déménagé en 2010 à Berlin.<br />Elle a été dirigée de 1905 à 1950 par Anton Kippenberg.&#0160;» <br />Mais l’éditeur de cette version des <em>Élégies de Duino</em> est suisse, c’est La Dogana, superbe maison d’édition. A qui je dois un petit livre qui m’accompagne aussi constamment, celui du <em>Voyage d’Hiver </em>de Schubert (les textes, allemand, en français dans une traduction de Frédéric Wandelère, et le disque, Michel Dalberto, piano et Stefan Genz, baryton.) <br /><br /><strong>La poésie<br /></strong>Je glane avec reconnaissance cette note de Jerome Rothenberg dans les <em>Carnets</em> de Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;Car il devrait être évident aujourd’hui que la poésie relève moins de la littérature que d’un processus de pensée et d’émotion – de leur mise en forme et de leur énonciation au plan sensible. Les conditions qu’affrontent ces définitions sont les conditions mêmes de la poésie.&#0160;»<br /><br /><strong>Schubert<br /></strong>Alfred Brendel, propos d’une des dernières sonates de Schubert&#0160;: «&#0160;Schubert demeure lointain et c’est cette qualité étrange que l’on trouve dans les dernières œuvres mais c’est le compositeur le plus immédiatement émouvant de tous. Il vous émeut aussi avec ce froid des danses de la mort mais aussi avec quelque chose comme la chaleur et la protection de la mort, son appel à se rendre, ses chants de sirène.&#0160;»<br />Émission les Trésors de France Musique du mardi 3 août 2021, reprise d’une archive, Schubert vu par Alfred Brendel (1997). <a href="https://www.francemusique.fr/emissions/les-tresors-de-france-musique/schubert-vu-par-alfred-brendel-une-archive-de-1997-1ere-partie-97166">Première émission</a> – <a href="https://www.francemusique.fr/emissions/les-tresors-de-france-musique/schubert-vu-par-alfred-brendel-une-archive-de-1997-2eme-partie-97092">deuxième émission</a><br /><br /><strong>Rilke - Monographie<br /></strong>Ce matin, je reçois une «&#0160;suggestion d’achat&#0160;» de <em>Rilke - Monographie</em>, de Philippe Jaccottet. Vérification faite, cette édition récente, en collection Points, n’est rien d’autre que la reprise du petit <em>Rilke</em> que je suis en train de lire, paru dans la collection Ecrivains de toujours chez Seghers, livre qui n’est petit que par la taille, c’est un grand bouquin, d’une pénétration, d’un savoir et d’une finesse immenses. Pas un truc torché avec trois anecdotes à la noix. J’ai presque envie de recopier chaque page et surtout chaque citation, en général tellement forte et bienvenue. <br /><br /><strong>Retour à Rilke<br /></strong>Et à la monographie de Philippe Jaccottet, dans sa version originale. En tête du chapitre «&#0160;L’Espace angélique&#0160;», cette citation&#0160;: «&#0160;Le monde vu non plus de l’homme mais en l’ange est peut-être ma vraie tâche.&#0160;»<br /><br /><strong>Apprendre à voir<br /></strong>Cité par Jaccottet, repris dans la Pléiade, cet extrait du début des <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em>&#0160;: «&#0160;J’apprends à voir. Je ne sais pas à quoi cela tient, mais tout pénètre plus profondément en moi, sans s’arrêter à l’endroit où d’ordinaire tout s’arrêtait. J’ai un intérieur, que j’ignorais. Tout y entre désormais. Je ne sais pas ce qui s’y passe.&#0160;» (Pléiade, 431)<br />Il écrit à Lou&#0160;: «&#0160;Ces <em>Cahiers</em> seuls m’ont enfin permis d’être pris dans le courant qui m’entraînera loin au-delà&#0160;». <br />→ je me souhaite la même chose, <em>mutatis mutandis</em>, à partir de <em>P’tit Bonhomme de chemin</em>.<br /><br /><strong>Transposition<br /></strong>Rilke, d’une lettre à Benvenuta&#0160;: «&#0160;Transpose cela seulement une seconde dans l’invisible, le sensible, l’âme&#0160;». Il lui écrit cela à propos d’une sorte d’acte manqué avec une photo de son père, qu’il a soigneusement fait encadrer mais qu’il abime d’un coup de chiffon maladroit. Lettre citée par Philippe Jaccottet, p. 90<br /><br /><strong>Mais Lou<br /></strong>En réponse à une lettre terrible de désespoir de Rilke, après l’échec de sa relation avec Benvenuta (la musicienne Magda von Hattingberg, qui lui avait écrit pour la première fois en janvier 1914), Lou lui écrit&#0160;: «&#0160;La manière dont tu ressuscites ceci dans tes paroles, c’est exactement, ô exactement l’ancienne, l’intègre puissance qui donne vie à ce qui est mort&#0160;». <br /><br /><strong>Duino<br /></strong>C’est l’époque, janvier 1912, où vont surgir, à Duino, les premières <em>Élégies</em>&#0160;: «&#0160;Qui si je criais m’entendrait donc, parmi / la cohorte des anges&#0160;? Et supposé même que l’un d’entre eux / me prit soudain contre son cœur, je périrais / du poids de sa présence. Car le Beau n’est rien / que le commencement du Terrible/ <br />Jaccottet écrit qu’avec ces textes Rilke accède et nous fait accéder au «&#0160;monde du temps plein opposé à celui du temps mesuré, au monde du mouvement pur (c’est-à-dire sans objet) et à l’échange heureux entre le dedans et le dehors.&#0160;» (98)<br />Il évoque la notion de <em>Weltinnenraum<br /></em><br /><strong>Le chant de l’oiseau<br /></strong>«&#0160;En janvier ou février 1913, à Ronda, il note dans son journal deux textes essentiels (<em>Erlebnis 1 et 2</em>, dans l’édition française <em>Aventure 1 et 2</em>), relation de deux expériences complémentaires dont l’une remonte à l’hiver 1912 à Duino, l’autre au séjour de Capri en 1907, et qui toutes deux saisissent le moment mystérieux où naît ce que Rilke appellera le <em>Weltinnenraum</em> (espace intérieur du monde), qui est à la fois monde intériorisé et moi extériorisé, où s’abolissent les limites fatales entre dedans et dehors&#0160;: «&#0160;Il se souvint de l’heure passée dans cet autre jardin, dans le Sud (à Capri)&#0160;: un cri d’oiseau était là soudain, accordé au-dehors et en lui-même&#0160;; c’est-à-dire qu’il ne se réfracta pas aux limites du corps, qu’il concilia les deux directions en un espace ininterrompu où, mystérieusement protégée, ne persista qu’une tache de la plus pure, de la plus profonde conscience. Il avait alors fermé les yeux pour qu’une aussi noble expérience ne fût point dérangée par les contours de son corps, et l’infini le submergea de toute part avec une telle intimité qu’il put croire sentir dans sa poitrine le poids léger des étoiles qui venaient de se lever.&#0160;» Jaccottet&#0160;: «&#0160;le chant de l’oiseau, comme d’autres signes encore, ouvre l’espace total, transparent, qu’il appellera bientôt ‘L’Ouvert’, un espace aussi intact que l’intérieur d’une rose, un espace angélique.&#0160;» (100-101). <br /><br /><strong>Les anges<br /></strong>Dans la généalogies des anges rilkéens, ceux des Noëls de l’enfance et celui, du temps de Rodin, de la cathédrale de Chartres, L’Ange au méridien. Il y a une analogie entre l’ange, l’oiseau et le poète. Cette notation aussi, importante, autour d’un ange du Greco «&#0160;L’ange chez lui n’est pas anthropomorphe... son essence est fluide, il est le flux qui passe à travers les deux royaumes.&#0160;»<br />→ Très important pour moi cette notion de fluidité, et de flux. Pris conscience encore récemmentque je suis une femme du flux, que je peux écrire dans le flux de la vie, de ce qui se vit. <br /><br /><strong>La chouette et le sphinx<br /></strong>Et puis il y a cette autre Erlebnis, cette autre expérience fondamentale et tellement saisissante, la nuit de Rilke près du Sphinx de Gizeh. «&#0160;J’ai passé presque toute une nuit devant le grand Sphinx, comme rejeté à ses pieds par ma vie. Si je n’ai pas encore trouvé le chemin de la musique, je connais les bruits, et il m’en est advenu un des plus étranges&#0160;» raconte-t-il à Benvenuta&#0160;: «&#0160;Vous savez sans doute qu’il est difficile d’être seul en ce lieu-là, devenu vraiment un lieu commun où l’on traine en troupeaux les étrangers les plus superflus&#0160;». Divers petits stratagèmes et le voilà seul près du Sphinx&#0160;: «&#0160;L’obscurité me préservait d’être vu, je l’avais attendue dans le désert&#0160;; puis je m’en revins lentement dans le dos du Sphinx, et calculai que derrière la pyramide la plus proche, violemment embrasée par le couchant, la lune déjà devait se lever&#0160;; car c’était la pleine lune. Quand je l’eus enfin dépassée, non seulement celle-ci était déjà assez haut dans le ciel, mais elle répandait un tel flot de lumière que je dus me protéger les yeux de la main pour trouver mon chemin entre les éboulis et les fouilles – La partie postérieure du corps du Sphinx ne dépasse guère le niveau du sable, qui l’a plus d’une fois recouverte depuis les premiers déblaiements&#0160;; et l’on s’est contenté de le maintenir dégagé sur sa face antérieure jusqu’aux pattes, de sorte que le terrain creusé là descend vers lui en forme de demi-entonnoir. C’est sur ce plan oblique, face à l’immense monument, que je me cherchai une place et restai étendu, enveloppé dans mon manteau, à la fois effrayé et infiniment intéressé&#0160;; je ne sais si je fus jamais aussi pleinement conscient de mon existence qu’en ces heures nocturnes où elle perdait toute valeur&#0160;: qu’était-elle, en effet, en face de tout cela&#0160;? Le plan où elle se déroulait s’était effacé dans l’ombre, tout ce qui est existence et monde se situait sur une scène plus haute, où une constellation et un dieu demeuraient face à face, en silence. Vous vous souviendrez sans doute d’avoir éprouvé que la vue d’un paysage, de la mer, de la nuit agrandie d’astres nous persuade de l’existence de rapports et d’ententes dont nous serions incapables de mesurer l’étendue&#0160;; c’était cela même que je ressentais au plus haut point, là se dressait un monument orienté sur le ciel, auquel les siècles n’avaient infligé que des dommages insignifiants, et le tout à fait inouï était que cette chose portât des traits humains (les traits si familiers pour nous d’un visage humain), et que ceux-ci, dans son élévation, lui suffisent. Ah, chère amie, je me disais&#0160;: cela, cela que nous remettons tour à tour entre nos mains et celles du Destin, doit tout de même pouvoir signifier une grandeur, si sa forme peut tenir dans pareil entourage. Ce visage avait adopté les habitudes de l’espace du monde, certaines parties de son regard et de son sourire étaient détruites, mais le lever et le coucher des ciels avaient inscrit sur son miroir des sentiments capables de surmonter. Je fermais les yeux de temps en temps et, quoique le cœur me battît, je me reprochais de ne pas le ressentir encore assez&#0160;: ne devais-je pas atteindre des régions de stupeur encore inexplorées en moi&#0160;? je me disais&#0160;: imagine que l’on t’ait transporté ici les yeux bandés et déposé brusquement dans cette fraîcheur profonde et presque sans vent, que tu ne saches pas où tu es et que tu ouvres les yeux... Et quand je les ouvrais réellement, mon Dieu, il fallait un moment pour qu’ils surmontent cela, saisissent cet être, réalisent la bouche, la joue, le front sur lesquels la lumière et l’ombre lunaires passaient d’expression en expression. Que de fois déjà mon regard avait essayé cette joue en détail&#0160;; elle s’arrondissait là-haut si lentement qu’on aurait dit qu’il y avait place, dans cet espace, pour plus de distances que dans le nôtre. Comme je la contemplais de nouveau, je me trouvai soudain, inopinément, introduit dans sa confiance, je pus la saisir, l’éprouver dans la plénitude de sa rondeur. Je ne compris qu’un instant après ce qui s’était passé. Ceci&#0160;: de sous le bord de la coiffe royale, une chouette s’était envolée et lentement, ineffablement sensible à l’ouïe dans la pure profondeur de la nuit, avait effleuré de son tendre vol le visage&#0160;; et maintenant sur mon ouïe que des heures de silence nocturne avaient rendue parfaitement limpide, le contour de cette joue, comme par un miracle, était inscrit.&#0160;»<br />Jaccottet&#0160;: «&#0160;transfert entre les sens créant un réseau serré où l’âme se laisse prendre&#0160;». <br />Rilke&#0160;: «&#0160;Pensées de nuit, puisées en lointaine expérience, / que l’enfant questionnant traversait déjà sans bruit, / lentement ma pensée vous hausse – et tout en haut, / la forte preuve doucement vous accueille.&#0160;» (pp. 105 à 107). <br /><br /><strong>Rilke et la musique<br /></strong>Dans le livre de Philippe Jaccottet, allusion à une visite à Romain Rolland qui joue à Rilke un extrait d’une messe grégorienne qui le retourne complètement. Je trouve un bel article en ligne, sur ce rapport dont Jean-Yves Masson parle bien aussi dans la postface de <em>Chant Eloigné</em>. Extrait de cet <a href="https://journals.openedition.org/germanica/1510">article</a> de Fabrice Malkani dans la revue <em>Germanica</em>, en 2005&#0160;: «&#0160;Au cours de la rencontre de 1913 entre Rilke et Romain Rolland, ce dernier joue une mélodie de printemps extraite d’une messe grégorienne, qui émeut le poète à tel point que l’écrivain français lui en envoie dès le lendemain une copie que Rilke à son tour adresse à la princesse de Thurn und Taxis afin de lui faire partager son émotion. Or Rilke avait découvert le chant grégorien à Paris en 1907, à Notre-Dame. Il y voyait une traduction directe des sentiments vécus, correspondant à ses yeux à la transposition de la réalité effectuée dans le geste du peintre. Le 3 novembre 1909, il écrit à Clara que Rodin possède à présent un phonographe et quelques disques ‘avec de vieux chants grégoriens que personne n’aime et qu’en dehors du vendeur seul le pape possède.’ Et il décrit ensuite la voix qui sort en criant, en pleurant, ‘comme le vent issu d’une fugue du monde’. &#0160;À la suite de l’audition du disque chez Rodin, Rilke dit, en français, une phrase qui plut au sculpteur, qui la répéta&#0160;: ‘C’est large comme le silence’. Cette remarque illustre le statut particulier de la musique qui pour Rilke, comme le silence, englobe et surplombe le monde. La parole, et singulièrement la parole poétique, est une manière de structurer le silence.&#0160;»<br /><br /><strong>Une transmutation<br /></strong>Appel un peu désespéré de Rilke, pendant la guerre&#0160;: «&#0160;Notre métier a-t-il un autre but que de susciter, sous une forme pure, grande et libre les occasions de transmutation&#0160;? L’avons donc nous fait si mal, si à moitié, de façon si peu convaincue et convaincante&#0160;? Voilà ce qui est souffrance, question. (op. cité, p. 120).<br /><br /><strong>La familiarité avec la mort<br /></strong>Dans une lettre à la Comtesse Stauffenberg&#0160;: «&#0160;fortifier la familiarité avec la mort à partir des joies et des splendeurs les plus profondes de la vie&#0160;; refaire d’elle, qui ne fut jamais une étrangère, pour notre connaissance et notre sensibilité, la complice de tout ce qui vit.&#0160;» (ibid. 121)<br />Philippe Jaccottet a une admirable connaissance de la correspondance immense de Rilke. Ce <em>Rilke</em> de Jaccottet est une pure merveille, un travail exemplaire, pas hagiographique, fondé sur les textes et quels textes&#0160;! et sur sa connaissance notamment de la correspondance. Et sans doute, même s’il est discret là-dessus, sur sa connaissance de la langue allemande. J’ai téléchargé sur ma petite liseuse l’intégrale de l’œuvre poétique et en prose en allemand, je peux donc aller lire un peu les originaux, à partir des ouvrages en français. <br /><br /><strong>Même si s’éteignent les lampes<br /></strong><em>«&#0160;Même si s’éteignent les lampes, même si<br />l’on me dit&#0160;: c’est la fin – même si, de la scène<br />le vide vient à moi dans le gris courant d’air,<br />même si nul de mes silencieux ancêtres<br />n’est plus assis auprès de moi, aucune femme, <br />même pas le garçon à l’œil brun qui louchait&#0160;: <br />je resterai. Il y a toujours à voir<br /></em>Car rester, regarder, pense-t-il, pourrait être la dernière chance de forcer l’ange (si lointain, depuis si longtemps) à revenir, pour animer, sur la scène intérieure, la marionnette <em>au visage d’apparence</em> dont il avait pu trouver l’antécédent chez Kleist, ou chez Kassner), c’est-à-dire de rapprocher la pure intériorité de la pure extériorité, afin que <em>se rassemble ce que nous ne cessons / de diviser en étant là</em>. (Mais l’ange est-il un être que l’on puisse contraindre&#0160;?) Et le pensée de la division entraînant celle de la plénitude, l’image de l’enfance comme d’un intervalle <em>content de la durée</em> revient&#0160;; et Rilke, renonçant à la peindre dans son secret, s’étonne par-dessus tout qu’elel puisse <em>toute la mort, encore avant la vie, si / doucement la contenir, sans s’irriter</em>...&#0160;» (ibid. 134)<br /><br /><strong>Ce revirement de toutes les forces<br /></strong>«&#0160;Ce revirement de toutes les forces, ce changement de direction d’âme ne se fait jamais sans mainte crise.&#0160;» (137)<br /><br /><strong>Revue *, Mathieu Nuss<br /></strong>Décidément beaucoup de belles choses dans cette publication. J’ai relevé notamment hier les contributions de Mathieu Nuss et de Gérard Cartier. <br />Mathieu Nuss offre de très belles variations autour d’un vers d’un poème de Rückert mis en musique par Gustav Mahler dans ses «&#0160;Rückert Lieder&#0160;»&#0160;: <em>Ich bin der Welt abhanden gekommen</em>. Traduction proposée par Wikipédia&#0160;: «&#0160;<em>Je suis coupé du monde /Dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps. / Depuis longtemps, il n’a plus rien entendu de moi. / Il peut bien penser que je suis mort&#0160;!<br /></em>et le texte se termine sur ces mots&#0160;: <em>Je suis mort au tumulte du monde et repose dans mon tranquille domaine. Je vis seul dans mon ciel, dans mon amour. Dans mon chant</em>.&#0160;»<br />Incipit&#0160;: «&#0160;Par des kilomètres de vasière, quoi fuit sous le coup lointain de semonce, mais qui n’a pas eu – comme grain de pollen – ce grand art de l’esquive&#0160;? Des fruits auraient décroché du compotier, un lièvre par la fenêtre au même instant retrouvé son terrier creusé dans l’âge de bronze // Mars et novembre stoïques dans chacune des deux paumes de l’idiot. Qui pèsent leur poids gras de terre.&#0160;»<br /><br /><strong>Revue *, Gérard Cartier<br /></strong>Beaucoup aimé aussi les poèmes donnés à la revue par Gérard Cartier, pièces d’un grand projet semble-t-il, donc j’ai lu quelques extraits sur les réseaux sociaux, <em>Le Voyage intérieur.</em> Une série de poèmes dédiés à un lieu (identifié par ses coordonnées géographiques). Je retiens cela, qui sans doute éclaire bien le projet&#0160;: «&#0160;il n’est / d’autre géographie que celle sensitive / que l’on porte avec soi&#0160;&#0160;&#0160;&#0160;&#0160; d’autre voyage / qu’intérieur&#0160;&#0160;&#0160;&#0160;&#0160;&#0160; connaissance naturelle&#0160;» (<em>Revue *</em> 2021, p. 160). Le poème dont sont extraits ces vers s’intitule «&#0160;Les arcades (Louhans)&#0160;» et sous le poème, on peut lire (46° 37’45, 6’’ N – 5°13’19,8’’ E) (On s’amuse à chercher en ligne, non sans mal, à retrouver Louhans avec ces chiffres&#0160;!)<br />Gérard Cartier étant aussi historien, notamment des grandes expéditions, les poèmes fourmillent d’allusion, comme ici ce «&#0160;Transport exceptionnel Zarafa sur les routes / du royaume restauré.... long périple / par les déserts rouges du Kordofan&#0160;» allusion à une girafe offerte à Charles X par Méhémet Ali au début du XIXe siècle, appelée «&#0160;Zarafa&#0160;» a posteriori.&#0160;! <br />Le voyage intérieur du poète, nourri de voyages réels et de beaucoup de récits de voyage vient ainsi susciter le voyage intérieur du lecteur. <br />Quelques recherches sur ce projet&#0160;: Présentation du livre par l’auteur :<br />«&#0160;Les enfants de la IIIe République ont appris à lire dans <em>Le Tour de la France par deux Enfants</em>, le manuel de lecture d’Augustine Fouillet, alias G. Bruno (pseudonyme choisi en hommage au philosophe italien du prophétique <em>Banquet des cendres</em>, qui mourut en 1600 sur les bûchers de l’Inquisition). On y voit deux orphelins lorrains quitter leur village, passer clandestinement la frontière (Alsace et Lorraine étaient alors rattachés à l’Allemagne) et faire un tour de leur pays perdu à la recherche de leur famille, prétexte à un cours global où sont présentés la géographie et l’économie, l’Histoire, les Grands Hommes et l’Histoire naturelle. Près d’un siècle et demi plus tard, dans le contexte des débats sur « l’identité française », l’écrivain et géographe Jean-Christophe Bailly publiait <em>Le Dépaysement</em>, recueils de récits qui avait pour objet de dessiner le portrait de la France contemporaine : il y prélève des éclats de réalité pour montrer la grande diversité de notre pays.<br />Le <em>Voyage intérieur</em> s’inspire de ces deux exemples, sous la forme d’un recueil de poèmes. Il commence à Phalsbourg, le village lorrain d’où sont partis André et Julien, les deux enfants de G. Bruno, et se développe en une longue (et triple) spirale qui aboutit place du Châtelet, à Paris, au Zimmer, sous le portrait d’Anne Brochet. Entre-temps, on aura traversé la plupart des régions françaises et fait quelques incursions dans les pays limitrophes, car un pays est aussi fait de ses voisinages, occasions de poèmes en langue étrangère – certaines langues intérieures sont aussi évoquées : francique, arpitan, provençal, basque, etc., arabe, argot et même braille… Tentative de restitution totale de la réalité contemporaine en 365 poèmes. J’ai publié cette <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/08/anthologie-permanente-g%C3%A9rard-cartier-le-voyage-int%C3%A9rieur.html">présentation et des extraits du livre</a> dans <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a>. <br /><br /><strong>Un bien d’utilité esthétique, psychique, politique <br /></strong>Grande reconnaissance à cette «&#0160;simple lectrice et grande amateur de poésie&#0160;» qui m’écrit&#0160;: «&#0160;je vous remercie simplement d’avoir créé <em>Poezibao</em>. C’est un bien d’utilité esthétique, psychique, politique ... et qui m’est devenu indispensable.&#0160;» <br /><br /><strong>Retour à Rilke, Les Élégies de Duino<br /></strong>Nécessaire de faire des pauses entre les innombrables moments-Rilke et surtout de ne pas négliger les autres lectures&#0160;! <br />Cette belle idée, p. 151 du livre de Philippe Jaccottet, que les <em>Élégies</em> peuvent être envisagées comme des peintures. Je ne les ai pas encore vraiment abordées, préférant continuer à tourner par cercles concentriques autour de ce cœur absolu de l’œuvre. Mais j’ai bien reçu hier la traduction de Philippe Jaccottet, publié dans un beau livre par La Dogana. <br />«&#0160;Questions, vœux, suppositions, doutes&#0160;: dans l’ensemble des <em>Élégies</em> prédomine le mode subjonctif, le mode du possible, c’est-à-dire à la fois l’incertitude et l’ouverture. Même des affirmations plus fermes, ces espèces de sentences qu’on y rencontre parfois (<em>Car demeurer n’est nulle part</em> – <em>Être ici est splendeur</em> – <em>Hostilité nous est le plus proche</em>) doivent être entendues comme des nœuds, ou des haltes à l’intérieur de ce mouvement, de ces flottements qu’impose l’incertitude fondamentale. Ce mouvement avait commencé, la voix des <em>Élégies</em> s’était élevée à la fois parce qu’une distance douloureuse était vécue entre l’homme et l’ange, et parce que cette distance, si grande fût-elle, n’empêchait pas, malgré tout, que l’ange ne fût quelquefois entrevu dans son insoutenable éclat&#0160;; donc, à cause de ce <em>presque</em> qui revient si souvent sous la plume du poète, non comme un maniérisme, mais comme ce qui traduit et réserve la dernière chance de l’humain. Une distance <em>presque</em> infranchissable. Ainsi, le doute sur notre réalité et l’espoir d’affermir celle-ci, étroitement mêlés, commandent la forme ambiguë, parfois même évasive ou contradictoire, d’une œuvre qui, plus nette, serait moins véridique. Il ne faut donc pas y chercher le discours soutenu, centré sur un sentiment, une scène, une histoire, qui caractérise l’ancienne élégie, et même des œuvres comme le <em>Retour</em> ou <em>Stutgardt </em>chez Hölderlin. Envisagées comme des peintures, les Élégies de Duino offrent des perspectives libres, changeantes, souvent rompues&#0160;; mais on les trahira un peu moins en les comparant à des ‘fantaisies’, au sens musical du mot (et toute frivolité exclue de son sens), chacune ayant sa tonalité, son rythme, son mode, les unes exposant presque tous les thèmes qu’entraîne le mouvement de l’ensemble, d’autres se concentrant sur un seul&#0160;; les unes, comme la <em>Huitième</em>, jouant sur un registre unique, d’autres, la <em>Neuvième</em> surtout, embrassant de grands intervalles.(op. cité, 151).<br /><br /><strong>Chaque vers<br /></strong>Cette affirmation de Rilke comme quoi chaque vers ne peut être qu’un produit d’une somme d’expériences vécues. (152)<br />On est bien sur «&#0160;la voie, où lui-même s’était engagé et dont il n’avait jamais dévié, celle de la transfiguration du monde, de l’intériorisation progressive des choses périssables dans la parole.&#0160;» (156)<br />«&#0160;Tels nous vivons, à chaque pas prenant congé&#0160;»<br /><br /><strong>Si Rilke ne s’est pas effondré<br /></strong>«&#0160;Si Rilke ne s’est pas effondré, alors qu’il l’aurait pu si souvent, s’il n’avait pas à chercher remède hors de lui, dans la psychanalyse, la morale, la politique ou la religion, c’est qu’il pouvait écrire de telles lignes&#0160;; c’est-à-dire constater une évidence qui semble suffire à rendre la vie impossible ou vaine et <em>en même temps, </em>par <em>l</em><em>’</em><em>image </em>qui la saisit, l’inscrire sans l’effacer ni la tourner – dans une immensité qui la change, dans une figure qui l’apaise&#0160;; c’est-à-dire maintenir l’homme et le monde <em>saufs. </em>Cette expérience ne peut être prouvée, ni formulée&#0160;; elle ne peut qu’être intimement revécue (par le lecteur). La poésie finalement est cette possibilité d’insérer la plainte dans une totalité qui la résorbe. Ce qui est <em>victoire </em>dans les <em>Élégies, </em>ce qui répond à l’angoisse, ce qui permet de dire (au moins un instant, au sein d’un mouvement plus incertain)&#0160;: <em>Être ici est splendeur, </em>c’est que la parole poétique soit demeurée ou redevenue possible à travers les épreuves, ce chant qui est par essence l’inscription du vécu dans la totalité augurée. Le poète serait-il donc seul sauvé&#0160;? La voie de Rilke serait-elle donc en effet pur esthétisme&#0160;? Nullement. Mais, à travers tous les doutes, le rôle du poète (admirablement défini dans la parabole ‘égyptienne’ de 1912 où le poète est assimilé au chanteur qui rythme le mouvement des rameurs sur le Nil&#0160;: <em>En lui l</em><em>’</em><em>élan de notre embarcation et la force de qui venait à notre rencontre s</em><em>’</em><em>équilibraient sans cesse - parfois il y avait un excédent&#0160;: alors il chantait. La barque surmontait la résistance&#0160;; mais lui, le magicien, il transformait l</em><em>’</em><em>insurmontable en une suite de longues notes flottantes, qui n</em><em>’</em><em>étaient ni d</em><em>’</em><em>ici ni d</em><em>’</em><em>ailleurs, et que chacun accueillait. Tandis que son entourage ne cessait de s</em><em>’</em><em>en prendre à l</em><em>’</em><em>immédiat et au palpable, et de le surmonter, sa voix entretenait le rapport avec ce qu</em><em>’</em><em>il y avait de plus lointain et nous y accrochait jusqu</em><em>’</em><em>à ce que nous fussions entraînés</em>) se trouve justifié comme le rôle de celui qui rappelle et maintient – en restant lui-même dans une mesure variable hors de la vie ou de l’action – en ne vivant pas (ou <em>vivant à demi), </em>chaque fois qu’il écrit, cette possibilité, cette appréhension, cette chance d’équilibre et de complétude qu’il oppose aux puissances du vide.&#0160;»<br />Sur cette conclusion, je referme le livre de Philippe Jaccottet, <em>Rilke</em>, me sentant merveilleusement introduite à l’œuvre même du poète. <br /><br /><strong>Roberto Calasso<br /></strong>Je transcris ici cet extrait d’un article d’Antoine Gallimard de <em>Livres Hebdo</em> que m’a envoyé Isabelle. Il est paru à la suite de la disparition de l’écrivain et éditeur italien Roberto Calasso.<br />«&#0160;Dans l’une de ses mémorables méditations sur les mythes, Roberto Calasso expliquait que Cadmos le Phénicien avait semé l’alphabet afin qu’à défaut de vivre avec les dieux, les hommes sachent en désigner les reflets et s’attachent à en former les simulacres. Le don des langues est un don du ciel&#0160;; et les mythologies en sont l’accomplissement le plus achevé. De sorte que pour notre si cher et savant ami, dont la disparition nous attriste profondément et crée un terrible vide dans la communauté des éditeurs et intellectuels européens, il y avait quelque chose d’indissociable entre la civilisation de l’écrit et de l’imprimé et celle du sacré, du divin. Sa crainte, bien entendu, était que le déclin de l’une aille de pair avec l’effacement de l’autre, au profit d’une société unidimensionnelle, n’ayant d’autre horizon qu’elle-même, atone et inconsistante, techniciste et consommatrice.&#0160;»<br />Je relève aussi&#0160;: «&#0160;En mille lieux de nos héritages culturels et linguistiques, sans primauté accordée à ce patrimoine littéraire occidental qu’il avait parcouru de part en part, Roberto Calasso était allé chercher ces marques de l’invisible qui ont formé l’esprit des hommes et de leurs sociétés. Mais l’érudit qu’il était ne cachait pas son inquiétude à l’égard des temps présents, de cet &quot;<em>innommable contemporain</em>&quot;&#0160;fruit d’une très longue histoire de sécularisation qui avait vu l’homme moderne peu à peu se conformer à ce que la société, et uniquement la société, attendait de lui. Dans ces circonstances, il en était lui-même venu à se demander s’il ne fallait pas &quot;<em>pour la pensée une période de dissimulation, de vie clandestine et camouflée, d’où s’apprêter à resurgir, [le temps] de reconnaître les puissances dont on parle, avant même de les nommer et de hasarder à théoriser le monde</em>&quot;.&#0160;Il fallait semer à nouveau l’alphabet. (...) L’informe était toujours, pour lui, le visage de la culture éteinte, dominée par la tyrannie de l’actuel – entre conformité et uniformité.&#0160;»<br />Cela encore que je pourrais appliquer, mutatis mutandis à mon travail de <a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/"><em>Poezibao</em></a>&#0160;: «&#0160;Tu nous disais, cher Roberto, qu’une vie sans histoire – et donc sans littérature ni mythologie – ne méritait pas d’être vécue. L’incarnation était pour toi un roman, une épopée. Aussi servir la cause des livres dans la dimension la plus artisanale et concrète de nos métiers, sans distinguer par principe entre ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, fut pour toi une manière de sacerdoce, une façon d’entretenir le feu sacré transmis par nos pairs.&#0160;»<br /><br /><strong>Photographie<br /></strong>D’une note d’Antoine Bertot à propos d’un livre du photographe Arnaud Claass&#0160;: «&#0160;Arnaud Claass met ainsi à l’essai les images et ne néglige aucune œuvre. Il leur fait face et tente de nommer ce qui s’y passe, qu’elles l’émeuvent ou non&#0160;: ‘M’apprêtant à découvrir une exposition ou un livre, j’aime l’idée de me préparer à une confrontation. J’espère en sortir non seulement convaincu, mais littéralement <em>vaincu </em>[...]. Et si je suis &quot;défait&quot;, ce ne doit pas être par la simple reconnaissance d’une maîtrise. J’ai besoin de sentir que le photographe ou l’artiste navigue à vue entre la maîtrise de son médium et l’impossibilité de le juguler – qu’il <em>joue avec l’impossibilité de maîtriser les significations’</em>. Un goût s’affirme donc&#0160;: la photographie n’a pas à réaliser une <em>intention </em>préalable à la prise de vue, mais à suivre une <em>intuition</em> qui laisse place à ‘la <em>possibilité d’une exception’</em>. Contre la photographie à programme ou à projet, simple symbolisation, militantisme ou ‘élaboration scénique et photographique terriblement hypercalculée’, Claass cherche au contraire dans les œuvres une ‘déviation salutaire’, une ‘étrangeté radicale’. L’affaire de la photographie n’est pas de confirmer le regard et le sens des choses, plutôt de faire effleurer ‘la tranquille insondabilité de tout’, de ‘récapituler le monde. Littéralement&#0160;: de le <em>reprendre au début</em>’. L’exigence est grande, dans un contexte social et artistique qui a tendance à valoriser l’affirmation d’un message ou d’une identité souvent illusoirement définie&#0160;: l’image doit précisément nous déposséder, nous rapprocher de notre ignorance, du silence pourtant expressif des choses. Là naissent l’émotion et la beauté, par cette tension proprement photographique&#0160;: ‘clarifier en dissimulant’, nous ramener au plus concret, où le langage et les idées défaillent.&#0160;»<br /><br /><strong>De la photo des disparus<br /></strong>Arnaud Claass&#0160;: «&#0160;À ce moment, la peur à nouveau que l’acuité de son visage dans ma mémoire commence à faiblir, comme si quelque chose en moi entamait un processus d’immunisation contre un souvenir trop précis qui pourrait provoquer une situation critique. Plus généralement, face à ce problème de tactique mémorielle, je suis pris entre l’authenticité des images-souvenirs mentales (peu fiables mais bouleversantes) et la vérité des photographies-souvenirs (précises mais restreintes)&#0160;». <br /><br /><strong>Descartes et Minière<br /></strong>Beau livre tout en fragments et éclats de Claude Minière sur René Descartes. J’extrais cette citation&#0160;: «&#0160;Mais à suivre ses travaux, ses recherches, sa plume, on ne peut qu’être ému par l’insistance constante de ses efforts pour <em>distinguer</em>.&#0160;: distinguer une pensée d’une autre, distinguer la forme des objets, des comètes, des sources de la logique, distinguer la raison des sentiments, distinguer (contempler) le <em>vrai</em>. Descartes est obstiné. Il n’ose pas prononcer le mot d’’infini’.&#0160;» (Claude Minière, <em>Comment peut-on être cartésien&#0160;?</em> Tituli, 2021). <br />→ Oui on est ému comme le dit Claude Minière qui donne ici une image très sensible et très humaine de Descartes. A contrario de toutes les «&#0160;impressions&#0160;» plus ou moins fondées que l’on peut en avoir. <br />Et devant cette obstination de Descartes, cette faculté de penser à contre-courant, j’ai souvent retrouvé des traits de celui qui viendrait bien plus tard, Rilke. <br /><br /><strong>Sommeil, hypersomnie, léthargie...<br /></strong>Merveilleux passage d’une lettre de Rilke à Marie von Thurn und Taxis. Il se dit affecté d’une envie irrésistible de dormir et lui écrit&#0160;: «&#0160;Comme certains illusionnistes arrivent à tirer d’interminables rubans de leur bouche, moi je tire de mes paupières à demi-closes des rubans interminables de sommeil en plein jour&#0160;; à peine suis-je au bout de l’un, que déjà un autre se présente en gris ou en lilas, et me voici tout enveloppé de ces rubans de sommeil lentement formés, si bien que je vis dans une sorte de pelote, qui, à chaque effort pour m’en sortir, davantage se resserre.&#0160;» (94)<br /><br /><strong>Le non-travail<br /></strong>En août 1912, il lui écrit encore cela&#0160;: «&#0160;C’est peut-être lorsque je me propose de ne rien faire du tout, que je parviens le plus sûrement aux conditions réelles, à la sorte de température dans laquelle tout le travail stagnant, bloqué en moi devient liquide, fluide, spirituel.&#0160;»<br />→ Toute cette vie, entraperçue assez largement par les multiples et denses correspondances est une extraordinaire démonstration, étude même, de la nature du travail créatif. Les stases, les blocages, la stérilité de longue durée, Rilke aura tout connu, en aura terriblement souffert, mais comme le disait Minière de Descartes, il est obstiné, il ne dévie pas de sa route. Il travaille absolument sans cesse, même quand cela ne semble pas déboucher sur ce qu’il espère et attend. Qui finit souvent par lui être comme donné (mais c’est tout sauf cela) dans d’impressionnantes épiphanies comme ce fut le cas pour les <em>Élégies</em> de Duino. Les premières à Duino, en janvier/février 1912. Puis une immense ornière, un calvaire souvent pour lui et l’irruption en un laps de temps très resserré, début 1922 des autres <em>Élégies</em>, venant donner toute sa dimension au cycle, des <em>Sonnets à Orphée</em> et même semble-t-il d’un texte rare et moins connu <em>La lettre d’un jeune ouvrier</em>. <br /><br /><strong>Le raccourci<br /></strong>Chez Rilke on a parfois le sentiment que tout, même la plus petite lettre, est riche d’enseignements. Tellement en accord avec cela par exemple&#0160;: «&#0160;Presque rien ne se peut obtenir en art sans la rigueur du <em>raccourci.</em>&#0160;» <br />→ Depuis l’enfance je souffre de la longueur excessive qui altère tant d’expériences et j’ai toujours pensé qu’il était préférable d’abréger une visite au risque qu’on vous regrette plutôt que de susciter le terrible «&#0160;mais quand donc va-t-il s’en aller&#0160;?&#0160;». Ce dernier désir, signe en général d’une déperdition de l’intérêt de la rencontre. Si on est complètement capté, passionné, ce n’est pas trop long, c’est le cas de quelques livres, de quelques films. Mais tant et tant s’éternisent, tirant à la ligne, dans une répétition bien lourde et peu féconde. <br />Cela dit je pense que la notion de <em>raccourci</em> chez Rilke est bien plus complexe. Il ne s’agit sans doute pas que de longueur au sens presque trivial mais aussi de condensation, de concentration. <br />Je peux ajouter que dans cette lettre à Marie von Thurn, Rilke partait de son expérience de lecture de du tome III de <em>Jean-Christophe</em> de Romain Rolland<br /><br /><strong>Et justement, Romain Rolland et la musique<br /></strong>Car je trouve dans les lettres à Marie de nouveau l’épisode évoqué par Philippe Jaccottet. Le voici. Rilke rend visite à Romain Rolland&#0160;: «&#0160;Nous en vînmes à discuter musique&#0160;; sur son <em>pianino</em> s’étalait une série de petits cahiers noirs, remplis, comme il me le fit voir, de signes musicaux délicatement tracés de sa main, d’une légèreté presque japonaise&#0160;; il plaça un de ces cahiers sur le pupitre pour me jour un morceau de musique antique, une <em>Épitaphe</em>, d’une lamentation compensée par sa propre grandeur. Puis une mélodie printanière émanant d’une Messe grégorienne, morceau aussi bref, aussi univocal, ignorant toute exagération, mais sachant ramener quelque chose d’absolument infini à une mesure apaisée, pleine.&#0160;» (p. 149). <br /><br /><strong>Quel portrait magnifique<br /></strong>A Marie encore, il fait un portrait merveilleux de Lou Andréas Salomé. «&#0160;J’ai été huit jours à Göttingen chez Lou Andreas-Salomé (...) Que de sublimités cette femme sait percevoir&#0160;; comme elle s’entend à ramener tout ce que les livres et les êtres lui apportent, au moment voulu, à la compréhension la plus sereine, comme elle sait comprendre, aimer et se mouvoir sans crainte dans les plus ardents mystères qui, sans lui nuire en rien, la font rayonner elle-même de la plus pure lueur de feu (...) je n’ai connu personne qui ait toujours eu la vie de son côté avec autant d’assurance, qui soit capable de discerner dans les choses les plus douces comme les plus terribles la puissance unique qui se dissimule, mais qui, même lorsqu’elle tue, veut encore donner.&#0160;» (p. 158)<br /><br /><strong>Mais elle aussi<br /></strong>Et par chance, il y a dans ce livre de correspondance (Albin Michel, 1960), quelques lettres de Marie von Thurn und Taxis. Quelle belle correspondante, libre, passionnée par ce qu’il lui écrit, mais aussi très personnelle, souvent très drôle, et très fine. Elle conseille ainsi son cher <em>Dottor Serafico</em>&#0160;: «&#0160;D.S., vous êtes un instrument qui s’accorde toujours de soi-même, gardez-vous d’y toucher avec trop de violence. Cela se fera spontanément.&#0160;»<br />→ Tellement important, l’accord. Et quelle forte idée que celle que l’on s’accorde en réalité soi-même, souvent par tâtonnements, comme l’accordeur qui joue les quintes jusqu’à ce qu’il entende que c’est «&#0160;juste&#0160;». Et c’est tout en finesse et douceur qu’il tourne tout doucement la clef d’accordage qui augmente ou diminue très légèrement la tension des cordes. <br /><br /><strong>Modiano, Rilke<br /></strong>Belle préface de Patrick Modiano à l’édition en Points des <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em>&#0160;: «&#0160;Nous sommes sans doute injustes mais nous nous expliquons mal certains dédoublements&#0160;: comment peut-on écrire <em>Tête d’or</em>, tout en menant une carrière diplomatique&#0160;? Être le poète d’<em>Anabase</em> et dans le même temps le secrétaire du Quai d’Orsay. Quelquefois il ne faut rien donner à César, mais tout à Dieu. Rilke, lui, n’était que Rilke&#0160;». À propos de Paris dans ces<em> Cahiers</em>&#0160;: «&#0160;Paris y joue un grand rôle et la découverte de cette ville a libéré chez Rilke, avec la brutalité d’une déchirure, le flot des souvenirs et des angoisses. Dans la mystérieuse tapisserie que composent les <em>Cahiers</em>, où les motifs s’entremêlent et se succèdent les paysages comme sur les pièces de dentelles que Malte déroulait avec sa mère, Paris est en arrière-plan.&#0160;»<br /><br /><strong>Secrète inquiétude<br /></strong>Modiano cite Zweig «&#0160;autrichien et européen comme Rilke. Il se suicida en 1942 parce qu’il ne supportait plus d’assister de loin au naufrage d’un monde. Voici ce qu’il écrit au sujet de Rilke&#0160;: ‘Il me paraît toujours merveilleux que nous ayons eu, au temps de notre jeunesse, d’aussi purs poètes. Mais je me le demande avec une secrète inquiétude&#0160;: des âmes aussi totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles possibles à notre époque, avec les conditions nouvelles de notre existence, qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs profondes retraites&#0160;?’. La constellation Rilke est une constellation d’étoiles mortes mais dont nous recevons encore la lumière pourvu que nous fassions silence autour de nous et que nous fermions les yeux. Et cette lumière, nous la recevons comme une consolation mais aussi comme un remords.&#0160;»<br /><br /><strong>Sa mort comme un noyau<br /></strong>Je reprends en français et en partie en allemand la lecture des <em>Carnets de Malte Laurids Brigge</em> et je suis confondue par la force de ce texte, sa modernité, alors qu’il a été écrit il y a plus de cent ans, ses visions extraordinaires de Paris, ses scènes quasi mythiques comme la mort du grand-père, qui dure deux mois...&#0160;: «&#0160;Jadis l’on savait, ou peut-être s’en doutait-on seulement, que l’on contenait sa mort comme le fruit son noyau.&#0160;»<br /><br /><strong>André Trocmé<br /></strong>J’ai lu en trois jours, presque d’une traite, les <em>Mémoires</em> d’André Trocmé parues chez Labor &amp; Fides. Le Pasteur André Trocmé (1901-1971), qui est un grand-oncle de F., est un personnage très singulier connu surtout pour avoir su fédérer autour de lui les villageois du Chambon-sur-Lignon, qui abritèrent et sauvèrent ainsi sans doute plus de mille enfants juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. André Trocmé et sa femme Magda sont comptés parmi les Justes et nous avons pu voir leur arbre sur la colline de Yad Vashem à Jérusalem. Mais sa vie ne se résume pas qu’à cela, même si, en fait, ce qu’il a fait pendant la guerre est en totale cohérence avec ce qu’il était. Le livre commence par un tableau saisissant de son enfance, dans un milieu protestant austère, à Saint Quentin dans le nord de la France. Tout cela me touche bien sûr pour des raisons familiales. André perd sa mère à 10 ans dans un accident de voiture provoqué par son père. Ce père s’était remarié après la disparition de sa première femme (arrière-grand-mère de F.) avec une femme allemande, qui fut la mère d’André et de son frère Pierre. Très tôt André a développé en même temps qu’un redoutable manque de confiance en lui-même une conviction religieuse très profonde et un vrai pacifisme. Ce qui fait, chose suffisamment rare pour être soulignée, qu’il a toujours tenté de mettre en cohérence ses convictions et ses actes, fut-ce au prix de sa vie. Il faut bien se rendre compte qu’il a traversé deux guerres. Lors de la première il était très jeune (il est né en 1901) mais il en subit les affres, les conséquences sur ses proches, les drames, les destructions, les privations. Il fait ensuite une sorte de service militaire en temps qu’objecteur de conscience, alors que ce statut n’existait pas. Toute sa vie, il prônera la réconciliation entre les peuples, en particulier allemand et français, un profond pacifisme, le refus de la guerre. Ce qui m’a paru tragique dans ce livre qui se lit comme un roman, très vivant, c’est ce qu’il a trouvé de manière systématique en face de son idéalisme, de son romantisme aussi, de son sens et sa soif d’absolu&#0160;: tout l’éventail de l’insuffisance humaine, depuis la petite mesquinerie jalouse jusqu’à la pire cruauté, depuis la lâcheté ordinaire jusqu’à la trahison et la délation, depuis l’égoïsme limité jusqu’à la totale indifférence au sort d’autrui. Il s’est constamment heurté à cela pendant les soixante-dix ans de sa vie. Et il ne le cache en rien, ce qui fait que l’on sort éprouvée de cette lecture et qu’il faut se rappeler ce qu’il a vraiment fait, envers et contre tout et que bien entendu, il ne met pas du tout en avant. <br /><br /><strong>La caisse d’élargissement<br /></strong>Arrivant à Paris, à 19 ans, André Trocmé est pris en charge par son demi-frère Robert, beaucoup plus âgé que lui. Extraordinaire passage du livre&#0160;: «&#0160;Robert s’aperçut que Pierre et moi ne savions pas nous raser, que nous étions habillés à 17 et 19 ans comme des petits réfugiés miteux. Il découvrit aussi que nous étions, littérairement, musicalement et artistiquement, incultes. Il fit alors quelque chose d’extraordinaire, selon les standards Trocmé&#0160;: il fonda la ‘Caisse d’Élargissement’&#0160;: ‘Achetez les livres dont vous avez <em>envie</em>, nous dit-il. Pas des livres de travail, mais des romans&#0160;; allez au concert, au théâtre. Prévenez-moi chaque fois que la caisse sera vide. Je la remplirai aussitôt.’ Imaginez-vous&#0160;! En quelques minutes, Robert nous avait révélé des choses que nous ignorions totalement&#0160;: 1) Il y a, dans la vie, des valeurs à côté du devoir strict&#0160;; 2) On peut lire pour s’amuser. 3) Quand on s’amuse, on apprend tout seul. 4) Il y a la beauté.&#0160;» (p. 72)<br /><br /><strong>Retour à Malte<br /></strong>Les <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em> où je relis le fameux passage sur la poésie, le vers, le poème&#0160;: «&#0160;Des vers signifient si peu quand on les écrit jeune. On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant&#0160;; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, les sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs, eux-mêmes ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distingue plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. (trad. de Maurice Betz). <br />→ Ici le mot employé par Rilke pour expérience est <em>Erfahrung.</em> «&#0160;Denn Verse sind nicht (...) Gefühle, (...) es sind Erfahrungen.&#0160;»<br /><br /><strong>Claude Vigée<br /></strong><em>La Revue alsacienne de Littérature</em> publie un beau dossier autour de Claude Vigée, qui fait partie de tous les grands disparus de ces deux dernières années. <br />Belle page de Freddy Raphaël à la fois sur l’héritage de l’enfance et sur la langue. «&#0160;Pour Claude Vigée, c’est dans l’enfance, au commencement d’une vie, que les gens, les mots et les choses acquièrent ‘une acuité de sens, une intensité de présence, un rayonnement interne’. En absorbant les mots de ses proches, l’enfant se construit lui-même. Il découvre et accepte l’autre, dans sa proximité mais aussi dans sa différence&#0160;; il recueille au plus profond de lui-même ‘la terre, le vent, l’eau, le ciel, la forêt, la pierre ou la brique des maisons, le pain, les fleurs, les fruits, les animaux’. C’est en les nommant qu’il les reçoit en partage, que se structure ‘en chaque personne le visage innombrable mais défini de son propre univers’. Lorsque Claude entreprit de restituer le monde évanoui de son enfance, les mots d’autrefois furent ses outils. ‘À mesure que mon âme se mettait à vibrer, comme jadis, au contact de leur musique fugace&#0160;; le miracle, s’il eut lieu, est dû à l’écoute de la mélodie quotidienne enfouie au cœur de ces paroles.’ C’est ‘l’idée musicale’ qui le guide. ‘L’échelle sonore du langage’ est au cœur du kaléidoscope du monde bariolé de son adolescence.<br />Des perceptions et des paroles subsistent en nous depuis nos expériences premières. Leur ‘survivance obstinée’ montre combien elles ont contribué à façonner notre personnalité d’adulte. Pour Claude Vigée, ‘la révélation de la réalité du monde, comme celle de l’âme singulière qui la percevait pour la première fois’, s’est effectuée à travers le double héritage du dialecte et du yidish-alsacien. (<em>Revue Alsacienne de Littérature,</em> n° 135, p. 21)<br />Cette citation de Vigée lui-même, qui me semble si rilkéenne&#0160;: «&#0160;toute la difficulté consiste pour nous à passer du surgissement brut du temps et de l’espace peuplés de réalités concrètes à ce qui semble en être le pauvre décalque verbal. Comment limiter l’immensité exacte du cosmos visible à ce monde oral en miniature, défaillant, grimaçant, caricatural qu’est celui des mots.&#0160;»<br /><br /><strong>Rilke à Marie Taxis<br /></strong>Et puis soudain, de nouveau, une lettre de Rilke à Marie Taxis, depuis Vienne, en juillet 1915. Tellement immense, tellement profonde, tellement juste. «&#0160;Tant que la destruction est dans le monde, qui donc a le droit de respirer, de tenir quelque chose pour assuré, pour épargné, pour sauf&#0160;? Dans la vie personnelle, comme d’une manière générale, ce n’est qu’abandon, que sacrifice de toute possession&#0160;; mais à quel prix&#0160;? À quel prix, si seulement cette question ne se posait pas, qui ne jetterait loin de soi ce qui est sien, et ne ferait fi de sa propre personne, pourvu qu’il pût comprendre, pressentir que quelque chose, appelé à survivre, a besoin de ces renoncements comme d’autant de soubassements pour continuer à s’élever. Nous autres, quelques-uns d’entre nous, éprouvons depuis longtemps des Continuités qui n’ont rien de commun avec le déroulement de l’Histoire&#0160;; mais par-delà ce genre de destinées même, ce-qui-fut-jadis et ce-qui-est-à-venir sauront se rejoindre et s’entendre, mais nous autres, coincés entre Hier et Demain, serons-nous jamais admis à participer de nouveau ingénument, paisiblement, sereinement au survol des correspondances sublimes&#0160;? Ou bien apeurés, resterons-nous en deçà accablés et marqués du sceau d’une époque, dépositaires d’inoubliables faits isolés, complices autant de la grandeur que de ce-qui-n’est-que-pure-horreur, usés par tant d’endurance et d’efforts fournis –&#0160;; et plus tard, comme nous apprenons à le faire maintenant, ne continuerons-nous pas à ajourner toute compréhension, à tenir l’humain pour inextricable, à considérer l’Histoire comme une forêt vierge dont nous n’arrivons jamais à atteindre le sol, parce qu’elle s’élève sans fin sur des stratifications innombrables, telle une apparition sur le dos du déclin&#0160;? (p. 202)<br />→ oui tellement juste, fort et profond alors que je viens de terminer les <em>Mémoires</em> d’André Trocmé avec un grand sentiment de tristesse et que le pire éclot partout dans le monde, sur fond d’obscurantisme et de catastrophes. Que presque tout ce que je lis me parait faible et banal et pas de nature surtout à apporter le moindre espoir. Alors que Rilke, qui pourtant n’a rien de gai, qui est souvent très sombre, voire qui se «&#0160;plaint&#0160;» beaucoup dans sa correspondance, dès que j’ouvre le moindre livre de lui m’apporte quelque chose qui va au-delà du désespoir. Et je ne pense pas que ce soit dû seulement à «&#0160;cette part de médecin au-dedans de [lui]-même dont [il n’a] jamais cessé de suivre la trace&#0160;» (202).<br />Certaines époques nous dit Rilke, parlant de 1915, «&#0160;se joue[nt] à un endroit non encore repéré du spectre, en un ultra-rouge, qui dépasse nos sens.&#0160;»<br /><br /><strong>Sur le Wozzeck de Büchner<br /></strong>Très belle note de Rilke à Marie von Thurn und Taxis sur une représentation de <em>Wozzeck</em> au théâtre&#0160;: «&#0160;Lisez-vous encore et quoi&#0160;? Pour ma part j’étais absorbé dans Hermann Keyserling, en outre dans Strindberg (celui de <em>La Sonate des Spectres</em>, œuvre inouïe, que l’on a jouée ici de manière bouleversante) l’événement le plus décisif au théâtre, en même temps que le <em>Wozzek</em> de Georg Büchner, que le Hoftheater a produit généreusement avant les vacances. Cette œuvre prodigieuse, écrite il y a plus de quatre-vingts ans – (G. Büchner était le frère, mort prématurément, du célèbre Ludwig Büchner), – n’a pour action que le destin d’un simple soldat (vers 1848) qui poignarde sa bien-aimée infidèle&#0160;; mais sa puissante évocation montre comment la grandeur de l’être entoure même une existence aussi infime que celui d’un conscrit, Wozzek, pour laquelle le simple uniforme de fantassin semble encore trop large et trop voyant&#0160;; comment Wozzek ne peut empêcher qu’aux abords de son âme ensommeillée, tantôt là, tantôt ici, derrière et devant elle, des horizons s’ouvrent pour se perdre dans le violent, le monstrueux et l’infini&#0160;; spectacle sans pareil que celui de cet homme maltraité, vêtu de son bourgeron, au centre de l’univers, malgré lui, dans le rapport infini des astres. Voilà du théâtre, voilà ce que pourrait être le théâtre.&#0160;» (203)<br />→ amusant aussi de voir comment la «&#0160;célébrité&#0160;» s’est inversée, nous ne savons plus trop me semble-t-il qui était Ludwig Büchner, philosophe et naturaliste allemand alors que son frère (1813-1837) est aujourd’hui au centre de la scène et pas seulement théâtrale&#0160;! <br /><br /><strong>Ce point unique, vieux-testamentaire<br /></strong>Encore une page essentielle de Rilke, toujours dans sa correspondance avec Marie Taxis&#0160;: «&#0160;Il eut suffit de quelques années de moins, – et dans mon cœur qui n’était pas pareillement ruiné, j’aurais peut-être pu susciter des phénomènes qui eussent subsisté même à l’encontre d’une pareille époque, une disposition d’âme telle que celle du <em>Livre d’heures</em>, assez puissante pour opposer au purement incompréhensible, ce qui par sa nature dépasse tout entendement. Car qu’est-ce que je cherche donc, sinon ce point unique, vieux-testamentaire, où le terrible coïncide avec le suprême, et quant à pouvoir le révéler maintenant, -voilà qui équivaudrait à l’élévation d’un ostensoir au-dessus de tous ceux qui sont tombés et qui ne cessent de ressusciter à nouveau. Car, encore que nul n’ose l’admettre ouvertement, ce seraient des consolations qui feraient défaut, de grandes inépuisables consolations dont j’ai souvent ressenti la possibilité au fond de mon cœur, presqu’effrayé de les contenir, elles qui sont sans limites dans un contenant aussi étroit que je le suis. Il est en effet certain que la plus divine consolation est contenue dans l’humain même, nous ne saurions que faire de la consolation d’un Dieu&#0160;; mais il faudrait que notre œil se fît un peu plus voyant, notre oreille un peu plus attentive, que la saveur d’un fruit nous pénétrât avec plus de perfection, que nous fussions à même de supporter davantage d’odeur, et que dans le toucher comme au moment d’être touchés nous-mêmes, nous fussions davantage présents dans l’esprit et moins oublieux&#0160;: aussitôt nous trouverions des consolations dans nos expériences immédiates, des consolations qui seraient plus persuasives et plus vraies que tout souffrance susceptible de jamais nous ébranler&#0160;» et un peu plus loin «&#0160;nous vivons, comme leur appartenant, au sein des fluides les plus formidables, souvent il m’arrive de me retourner, me demandant quelle force passe peut-être à l’instant derrière moi&#0160;; forces à l’œuvre, chacune à son œuvre et la voie de maintes d’entre elles nous mène par le milieu du cœur.&#0160;» (208)<br />Dans une lettre de novembre 2015, Rilke dit aussi à sa chère Princesse&#0160;: «&#0160;Souvent il me semble que tout ce que l’on a vécu antérieurement, on eût dû le vivre plus parfaitement pour en épuiser l’expérience, comme si dans l’impatience de l’expérience prochaine et immédiatement prochaine, ou dans l’avidité de se sentir soi-même, on ne l’eût jamais consommé entièrement et qu’au moment de prendre, on eût à peu près laissé l’essentiel dans l’écorce&#0160;». (215)<br /><br /><strong>L’intérieur d’une rose<br /></strong>Une allusion aux roses qui semble revenir souvent chez Rilke qui leur a consacré un petit livre (livre que je possède lui aussi dans une édition ancienne, 1944, avec vignettes de Jean Lombard, reliée par M.) «&#0160;Je lisais donc, plein de recueillement et de pure attention en esprit, dehors dans le parc&#0160;; tout y était à l’unisson avec moi, une de ces heures nullement élaborées mais pour ainsi dire laissées vides, comme s’il appartenait aux choses de se réunir pour constituer de l’espace, un espace aussi intact que l’intérieur d’une rose, un espace angélique, dans lequel on se tient paisible.&#0160;» (216)<br /><br /><strong>Tout à son travail<br /></strong>Ce souhait, alors qu’il est entre deux conseils de révision&#0160;: «&#0160;Me laisser à mon travail, particulièrement maintenant que le goût m’en est justement revenu&#0160;; personne ne songera à m’en faire grief, j’entends personne de ceux qui connaissent ma dépendance par rapport à ce travail, et qui comprennent qu’<em>en lui </em>je suis une Puissance et une Splendeur, alors qu’hors de ce travail, je ne suis pas même l’ombre d’une force.&#0160;» (p. 217)<br /><br /><strong>Les lettres de Marie von Thurn ou Taxis<br /></strong>La correspondance avec elle, publié par Albin Michel, comporte donc bien aussi de ses lettres à elle, en moins grand nombre que celle de Rilke, mais c’est une joie de la lire. Elle est intéressante, profonde et souvent drôle, très princesse mais en même temps humaine. Et cela permet de se faire une idée plus précise de l’une des grandes interlocutrices de Rilke. Le 14 avril 1918, elle lui écrit une lettre très amusante, très riche et consciente de l’aspect un peu particulier de sa missive, elle la résume elle-même de façon très vivante&#0160;:&#0160;«&#0160;Serafico, avez-vous jamais reçu une lettre aussi insensée que celle-là – des larmes et des rires, Bach et Lully, des reines frelon et des cerisiers en fleur, des rêves et des oies stupides, Leonardo et Saint François&#0160;? Tout cela pêle-mêle, et cependant rien d’autre que la vie merveilleuse, délicieuse et pleine de mystère... Est-ce que notre Seigneur Dieu (et il ne manquait plus que celui-là) trouvera jamais quelqu’un d’autre qui <em>saurait apprécier ses œuvres comme moi&#0160;</em>? Je pense qu’il aurait beaucoup à déplorer ma perte, ce qui sans doute ne lui arrive que rarement à l’égard d’une fille d’Eve, depuis le pénible Intermezzo au Paradis...&#0160;»&#0160;(p. 276). Elle avait en effet dans cette longue lettre parlé de son mari jouant du violon, ou ramassant une chose étrange sur le sol, près de la fenêtre, un «&#0160;objet tout à fait sombre presqu’aussi gros que le point&#0160;»&#0160;et c’etait une «&#0160;reine frelon&#0160;». Et elle avait ajouté&#0160;: «&#0160;&#0160;Naturellement, Alex, vrai Yoghi, qui ne détruit jamais une bête, ramasse avec les plus grandes précautions sa Majesté ailée, et l’approche de la fenêtre&#0160;; encore ne voulut-elle pas du tout s’envoler&#0160; – On pourrait faire de l’incident un <em>fioretto di S. Francesco ‘Come frate Alessio diede la libertà a suor Ape.’&#0160;» </em>(p. 276). <br /><br /><strong>La question cruciale de l’attention<br /></strong>J’ouvre le livre d’Yves Citton, <em>Pour une écologie de l’attention.</em> Un livre de poche, Essais Points, que je n’aurais sans doute pas acheté si sa couverture n’avait su précisément <em>capter mon attention</em> alors que j’étais venue à la librairie avec une petite fille très aimée pour lui acheter un livre (c’est un rituel, chaque fois qu’un des petits enfants très aimés vient à la maison&#0160;!). Sur cette couverture, le détail d’une toile de Jérôme Bosch, <em>L’Escamoteur (ou le magicien)</em> 1475-1480. Le cadrage de la couverture du livre ne montre pas l’escamoteur mais les spectateurs. Dont l’un, manifestement, subjugué par le spectacle (donc attention captée) est en train de se faire voler sa bourse&#0160;! (J’ai trouvé un long article tout à fait documenté sur cette toile et ses curieux personnages <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Escamoteur">ici</a>). Le livre d’Yves Citton ouvre sur une autre scène, il est dans les rues d’Avignon, au moment du festival et abordé ou sollicité par les innombrables acteurs du festival off. Il souligne ainsi, de manière concrète, d’emblée le thème de cette première partie, le côté pléthorique de l’offre culturelle aujourd’hui. «&#0160;Alors que nos analyses économiques se sont focalisées, depuis trois siècles, sur la croissance de nos forces productives, elles doivent apprendre à tenir mieux compte de ce deuxième niveau – encore largement inaperçu – que constituent nos capacités de réception, dont notre attention est le facteur principal.&#0160;» Et de préciser que c’est à ce deuxième niveau qu’est consacré le livre. <br /><br /><strong>Jadis mais aussi il y a si peu<br /></strong>Grand flash-back de Citton&#0160;: «&#0160;Au Moyen-âge, outre le fait que l’alphabétisation relevait de l’exception, un moine n’avait à sa disposition que quelques centaines, ou au mieux quelques milliers d’ouvrages. La production de chacun exigeait des semaines et des mois de travail. L’immense majorité de la population n’était exposée qu’à un nombre très limité de discours (le prêche hebdomadaire), d’images (les fresques et les tableaux religieux) et de spectacles (les Passions, les jongleurs, les musiciens itinérants.&#0160;» (p. 20) <br />→ je pense à la difficulté à simplement imaginer, beaucoup plus proche de nous, vingt premières années du vingtième siècle, un Rilke qui ne pouvait accéder à la musique que par le concert (qu’il n’aimait pas) ou grâce à des musiciens venant jouer chez lui, pour lui. La musique, il fallait alors que quelqu’un la jouât, pour qu’il puisse l’entendre (puisque lui ne la jouait pas). Se souvenir encore, moins loin dans le temps, de la rareté des disques, de leur prix et des appareils pour les écouter. Plus près encore, la démarche obligée à la médiathèque spécialisée, pas toute proche, aux heures assez rares où elle était ouverte, pour trouver tel ou tel disque de musique contemporaine. Et aujourd’hui, oui, une offre non seulement pléthorique mais immédiatement accessible en un ou deux clics de souris (n’est-on pas dans une sorte de grenier miraculeux&#0160;?). <br />→ nous ne pensons sans doute pas assez cette véritable révolution de l’accès aux biens culturels&#0160;; qui est un vrai changement de paradigme. <br />D’où l’étude du caractère somme toute limité de nos ressources attentionnelles et la naissance de toute une économie mais aussi toute une écologie de l’attention. Incluant sans doute aussi ses «&#0160;troubles&#0160;». <br /><br /><strong>Les cailloux-têtes<br /></strong>Grâce à une correspondante qui se souvient de mes cailloux-têtes, je suis orientée vers cette présentation d’un livre de Thomas Lavachery, <a href="https://esperluete.be/index.php/catalogue-2/auteurs/lavachery-thomas/le-cercle-detail">ici présenté</a><em>.</em><br /><em>«&#0160;</em><em>Quand septembre arriva, il avait fait plusieurs découvertes. Caillou-chevreau, caillou-pipe, caillou-pied, caillou-diable... Les pièces commençaient à s’accumuler, et cela d’autant plus sûrement que son œil s’aiguisait. Sans le vouloir, il se mit à repérer des formes dans les nuages, les nœuds des arbres, les feuillages et les ombres... Son cerveau devenait une machine à voir les images fortuites. Le caillou-baleine, ramassé au bord d’un ruisseau, était sans conteste son chef-d’œuvre.&#0160;» <br /><br /></em><strong>Le tigre<br /></strong>De nouveau une fort belle note de Fabien Ribery sur son site «&#0160;L’intervalle&#0160;». Il y rend compte d’un livre de Yannick Le Marec, paru chez Arléa, <em>Constellation du tigre</em>. &#0160;Quelques relevés de mots que je voudrais garder par devers moi&#0160;: &#0160;«&#0160;Je ne connais pas toute l’œuvre du Nantais Yannick Le Marec, auteur en 2017 d’un très beau dialogue avec le photographe Thierry Girard intitulé<em> Dans l’épaisseur du paysage </em>(Editions Loco), mais <em>Constellation du tigre</em>, que publie Anne Bourguignon dans la collection «&#0160;La Rencontre&#0160;» chez Arléa, m’apparaît comme sa véritable entrée en littérature. Un cap a été franchi, une voix s’est affermie, une pensée s’est élaborée, dans le sillage et la fraternité d’avec celles de Walter Benjamin, W.G. Sebald, Jean-Christophe Bailly et Muriel Pic, soit la capacité à tenir le fil d’une idée ne cessant d’en appeler d’autres et de créer de nouvelles images, d’aller par rebonds et répons, en faisant venir à soi l’ensemble de la bibliothèque et du créé.&#0160;»<br />→ Je retiens bien sûr «&#0160;la capacité à tenir le fil d’une idée&#0160;» et «&#0160;faire venir à soi l’ensemble de la bibliothèque et du créé&#0160;». Même si ce dernier point me semble bien utopique. On peut remplacer l’ensemble par «&#0160;une partie significative&#0160;», peut-être, en ne pensant pas tant ampleur que pertinence&#0160;? Et &#0160;«&#0160;Par rebonds et répons&#0160;», le principe même sans doute du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/">Flotoir</a> qui n’est pas un principe mais l’expérience de ce qui est vécu, au jour le jour. <br />Je ne développe pas ici le thème tigre, mais reprend cette citation de l’auteur du livre chroniqué, Yannick Le Marec&#0160;: «&#0160;Pourquoi écrire&#0160;? ‘S’il n’est plus possible et même plus tolérable d’approcher les animaux sauvages, tant notre présence leur est mortifère, si l’expérience du vivant nous est à terme interdite, il reste à faire la liste des archives à notre disposition et le récit de la lente détérioration du monde.’&#0160;» <br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2021-08-23T11:18:49+02:00 "Laissez mûrir chaque impression" https://poezibao.lettera.fr/flotoir/2021/08/laissez-m%C3%BBrir-chaque-impression.html Extraits du Flotoir du 25 juillet au 5 août 2021 On peut lire ces pages au format PDF, à ouvrir d'un simple clic sur ce lien. photo © florence trocmé, 2021, "autres collectes" Montaigne, l’exemplaire de Bordeaux Dans Pourquoi lire ? Joëlle Szac qui est partie du système de marges et de commentaires de commentaires de commentaires du Talmud, fait allusion à ce qu’on appelle l’exemplaire de Bordeaux des Essais de Montaigne : « L’auteur et le commentateur, qui durant certaines phases du travail coïncident, se complètent comme se complètent un texte et ses marges. L’auteur Montaigne devenu lecteur a... <p>&#0160;</p> <p class="blockquote MsoNormal" style="line-height: 125%; margin-left: 40px; margin-right: 40px; text-align: justify;"><span style="font-size: 12pt; line-height: 125%; font-family: &#39;Garamond&#39;,&#39;serif&#39;;"> <a class="asset-img-link" href="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e11997e0200b-popup" onclick="window.open( this.href, &#39;_blank&#39;, &#39;width=640,height=480,scrollbars=no,resizable=no,toolbar=no,directories=no,location=no,menubar=no,status=no,left=0,top=0&#39; ); return false"><img alt="DSC05481" class="asset asset-image at-xid-6a00d8345238fe69e20282e11997e0200b img-responsive" src="https://poezibao.lettera.fr/.a/6a00d8345238fe69e20282e11997e0200b-600wi" style="width: 600px; display: block; margin-left: auto; margin-right: auto; 3px 15px 5px 5px; border: 1px solid #969696; box-shadow: 8px 8px 12px #aaa;" title="DSC05481" /></a><br /><br /><br /><br />Extraits du <a href="https://poezibao.lettera.fr/flotoir/"><em>Flotoir</em></a> du 25 juillet au 5 août 2021<br />On peut lire ces pages au format PDF, à ouvrir <span class="asset asset-generic at-xid-6a00d8345238fe69e2026bdee94058200c img-responsive"><a href="https://poezibao.lettera.fr/files/extraits-du-flotoir-du-25-juillet-au-5-ao%C3%BBt-2021.pdf" rel="noopener" target="_blank">d&#39;un simple clic sur ce lien.</a></span><br />photo © florence trocmé, 2021, &quot;autres collectes&quot;<br /><br /><br /><strong>Montaigne, l’exemplaire de Bordeaux<br /></strong>Dans <em>Pourquoi lire&#0160;?</em> Joëlle Szac qui est partie du système de marges et de commentaires de commentaires de commentaires du Talmud, fait allusion à ce qu’on appelle l’exemplaire de Bordeaux des <em>Essais</em> de Montaigne&#0160;: «&#0160;L’auteur et le commentateur, qui durant certaines phases du travail coïncident, se complètent comme se complètent un texte et ses marges. L’auteur Montaigne devenu lecteur a passé ses quatre dernières années à ‘augmenter’ l’édition de 1588 de ses <em>Essais</em> jusqu’à leur ajouter un bon tiers, et aurait sans doute continué s’il était resté en vie. Il a saturé d’une écriture minuscule les marges d’un exemplaire imprimé, appelé depuis ‘exemplaire de Bordeaux’. On y trouve des notes, des corrections, des ajouts, un très grand nombre de citations.<br />Il s’adonnait à l’art des ‘allongeails’, désignant par ce terme le développement particulièrement conséquent d’une partie de son texte initial. Il comparait son œuvre à un enfant qui grandit et qui ‘acquiert des forces chemin faisant’&#0160;; ce demi-vers de Virgile, ‘<em>viresque acquierit eundo’</em> [‘<em>et elle acquiert des forces en allant</em>’], est inscrit sur la page de titre de l’exemplaire annoté.&#0160;» (p. 216)<br /><br /><strong>Rilke, Correspondance avec Marie de la Tour et Taxis<br /></strong>Je commence la lecture de la correspondance avec Marie Thurn und Taxis, qui démarre en 1909 et qui semble s’achever en 1922 alors que j’ai l’impression d’avoir vu citer des échanges avec Marie dans les années 20/26 qui sont celles de la correspondance avec Anita Forer&#0160;???? Mon édition, Albin Michel, 1960, traduction de Pierre Klossowki. Étonnant de voir la qualité des traducteurs de Rilke, au tout début&#0160;: Jaccottet, Lorand Gaspar, Maurice Betz, Klossowski. <br />Découvert aussi que Rilke comme Valéry était fervent de Léonard de Vinci. <br /><br /><strong>Walser, cité par Laurent Margantin<br /></strong>« Dans sa chambre de la Croix-Bleue, Walser se consacre entièrement à une écriture nouvelle, fragmentaire, mais ouverte à ‘l’imprévu’ qui le fascine chez Stendhal. »<br /><br /><strong>Rilke, la nuit<br /></strong>Un très bel article de Bernard Böchenstein à partir de deux lettres écrites à Capri par Rilke et adressées à Clara en 1907 et une autre écrite en 1914. <br />Ce passage sur la nuit, si fort&#0160;: «&#0160;C’est déjà la nuit, la nuit quand le vent plein d’espace/nous tourmente la face&#0160;» que nous trouvons dans la première <em>Élégie de Duino</em> – &#39;des voix, des voix&#39;, &#39;l’appel gigantesque&#39;, &#39;la nouvelle ininterrompue&#39;. Cette &#39;émission continue d’un son&#39;, comme si la nature elle-même faisait y entendre sa voix que rien n’aurait jamais interrompue, et qui ne connaît pas la contingence du temps, ce son continu, d’une puissance magique d’envoûtement, bien antérieur à l’homme et dans lequel est sensible une monotonie sacrée et, primitive, c’est à n’en point douter pour Rilke la &#39;langue de l’Être&#39;. Tout ce qui pourrait – et ne serait-ce que de manière éloignée – rappeler la voix humaine (rires), est immédiatement renvoyé, par procédé de comparaison avec le feu ou la nuit, dans le domaine de l’élémentaire ; toute possibilité de rapport avec l’humain est ainsi coupée net. Ce qui reste visible (&#39;routes, murs, maisons&#39;) ne se déduit que du &#39;clair de lune&#39; et des &#39;ombres lunaires&#39; ainsi la finalité réelle des choses est-elle abandonnée au vent, à la nuit, aux sons de l’univers. Le poème le plus extraordinaire, né à Capri sous cette même constellation, s’intitule le <em>Chant de la mer</em>&#0160;:<br />Souffle ancestral de la mer,<br />Vent de mer la nuit&#0160;:<br />Tu ne viens à personne&#0160;;<br />Si quelqu’un veille<br />Il lui faudra voir comment<br />Te surmonter&#0160;:<br />Souffle ancestral de la mer<br />Qui ne semble souffler<br />Que pour la roche originelle,<br />Pur espace,<br />Surgissant impétueux de très loin...&#0160;» <em>(Europe</em>, n° 719 de mars 1989, p 51)<br /><br /><strong>Le rôle des lettres<br /></strong>Attitude complexe de Rilke envers les autres, pas coupé d’eux, souvent en lien épistolaire très fort, y compris avec sa femme, mais vivant très rarement avec eux, la plupart du temps en fuite pour trouver la solitude indispensable à la création. Jean-Paul Corsetti toujours dans ce même numéro 719 d’<em>Europe</em> analyse finement le rôle des lettres dans la construction de ce lien social&#0160;: «&#0160;C’est surtout dans l’acte d’écriture en tant qu’il est confronté au monde de la réalité que le poète doit trouver un exutoire salutaire, propre à épuiser toute affectation risquant de trahir le verbe substantiel destiné à l’avènement poétique. Rilke aura sans doute réussi à assumer cette discipline dans la pratique de l’épistole, s’astreignant à maintenir le contact indispensable avec l’extérieur. Ces lettres, loin d’interférer avec l’œuvre poétique, constituent un terreau où le partage a lieu entre l’instant rare, sensible aux voix souterraines, et le temps où la vie affective et émotionnelle prend racine et s’épanouit. Aussi diverse soit-elle quant à ses destinataires et à ses intentions contextuelles, la lettre exprime la germination de l’œuvre et en livre les phases successives d’épuration. L’exemple le plus lumineux apparaît dans la longue correspondance que le poète entretiendra avec Lou Andréas-Salomé de 1896 à 1926. À son habitude, Rilke procède à de longues exégèses quant à son travail d’écriture et aux liens que ce dernier tisse avec son univers intime&#0160;: la ‘psychagogue’ parvient à le dissuader de suivre une analyse car, comme le souligne Pierre Klossowski, les forces obscures qui obsèdent Rilke ‘constituaient l’unique source de guérison autant que de la création du poète’. De sorte que le dédoublement dangereux qui guette sans cesse l’équilibre fragile de l’écrivain se transportera positivement dans l’œuvre et ne la niera pas, travaillant à son élaboration comme une véritable thérapie, là où la hantise devient créatrice. Les lettres reflètent ainsi les coulisses de l’acte poétique, elles en éclairent l’accouchement parfois douloureux et violent.&#0160;» (63)<br /><br /><strong>Flacon de sels<br /></strong>Laurent Margantin m’offre le bonheur d’une substantielle citation de <em>P’tit Bonhomme de chemin </em>dans ses <em>Carnets du Nouveau jour/3</em> (p. 90). <br /><br /><strong>Du mot graminée<br /></strong>Je comprends l’émotion de ce mot. Cela comme un petit portrait i.m.M&#0160;: «&#0160;Graminée, aux petites feuilles vertes devenues presque beiges en séchant, presque translucides&#0160;: continue sa vie autrement, transformée en une image&#0160;?&#0160;» (Carnets du nouveau jour<em>, 94)<br /><br /></em><strong>Ilse Aichinger<br /></strong>Citée par Laurent Margantin&#0160;: «&#0160;Ce qui importe, c’est de savoir être au monde en restant tranquille et de continuer à observer en prenant une note de temps en temps, une note sur les traces du monde pour le voir d’un œil neuf sans le figer.&#0160;» (94)<br /><br /><strong>Armand Dupuy et la peinture<br /></strong>Très beau livre d’Armand Dupuy, déjà évoqué. Quelques aléas de lecture, un bon début, puis un échec, puis de nouveau prise par cette lecture. Fortement. Livre sur son étrange rapport à la peinture avec ses nœuds principaux, depuis une première tentative avortée dans l’enfance jusqu’au fameux m2 qui deviendra(it) m3. Le principe&#0160;: ajouter jour après jour une nouvelle couche de peinture sur une toile de 1 m sur 1 m. Envisager le jour lointain où du fait de ces couches la toile va commencer à prendre du volume. Jusqu’au terme hypothétique où elle formerait un cube. Dans lequel on pourrait alors pratiquer des coupes quasi histologiques. Il y a aussi tout le thème du bleu, avec Van Gogh et Buraglio mais dont la genèse vient des paquets de cigarettes Gauloises du père. Un père qui avait annoncé cesser de fumer mais n’en fit rien et qui semait à l’insu de tous les petites boules bleues très serrés des paquets terminés. Vrais cailloux de Petit Poucet pour son fils pour refaire le chemin à l’envers. Il y a là une forme d’exploration sans merci, impressionnante et forte. Et la création, ce qui au fond est très rare (chez moi en tous cas) de deux images quasi archétypiques&#0160;: le m3 de peinture et les boules bleues. «&#0160;Pourtant, une dernière fois, j’avais renoncé. Non plus par découragement, par lassitude ou par dépit, mais parce que cela devenait l’aboutissement logique, le seul possible. Ne trouvant plus satisfaction dans la perspective du cube peint, dans le miroitement des tranches virtuelles qu’il serait possible d’en tirer, un jour ou l’autre, mais davantage à ne faire que les manipuler en moi, j’avais conclu que la meilleure façon de peindre encore, de peindre bien, avec une satisfaction suffisante qui jamais ne parvint à m’exonérer du doute pour autant, c’était de ne plus le faire. Après les multiples contraintes – la bête, le mètre carré, le support unique, les recouvrements – j’ajoutais une ultime restriction&#0160;: il fallait que le tableau ne soit plus que mental. Ce n’était donc pas tout à fait renoncer, ce n’était pas ne pas peindre, parce qu’il ne s’agissait pas d’un geste empêché, d’un élan retenu, c’était plutôt férocement <em>papeindre</em>, avec la conscience acharnée de le faire, détestant la peinture – cela pouvait-il être autre chose&#0160;? – pour l’exercer plus intimement&#0160;» (Van Goch, Buraglio, mon père et les autres, L’Atelier contemporain, p. 95). Bernard Noël ne lui avait-il pas écrit un jour&#0160;: «&#0160;vous détestez la peinture pour l’exercer plus intimement, pour la peindre en vous et non plus hors de vous.&#0160;»&#0160;? (Armand Dupuy, <em>Van Gogh, Buraglio, mon père et les autres,</em> Atelier contemporain)<br /><br /><strong>Rilke, correspondance avec Marie T&amp;T<br /></strong>Je lis avec le plus grand intérêt la correspondance entre Marie von Thurn und Taxis et Rilke (Albin Michel, 1960). «&#0160;Je suis souvent en pensée auprès de vous quant aux choses graves&#0160;: il faut qu’elles aient leur temps&#0160;; patience, courage&#0160;; tandis qu’on n’aperçoit aucune issue, et qu’on les suppose dans une absolue inertie, elles se stimulent elles-mêmes peut-être, en quelque lieu secret, et déjà elles sont tout autres. Ne l’ai-je pas bien souvent éprouvé dans mon propre travail&#0160;? Aussi bien je ne cesse pas de penser que lorsque c’est d’une manière si peu appréhendée et purement imposée qu’une adversité nous attend, elle ne saurait être sans un certain rapport avec les ressources de notre cœur&#0160;; elle apporte sa mesure, dut-elle nous contraindre à accepter une unité nouvelle. Courage, patience&#0160;; je me le répète aussi chaque jour. J’ai une peine indescriptible à me concentrer spirituellement, ce qui sans doute est dû, en partie, à des raisons physiques, et probablement imputable, dans une faible mesure, au climat, à ses sautes d’humeur (l’unique chose qui ne me fasse pas de bien ici).&#0160;» (68)<br />Plus loin il écrit encore à sa Princesse&#0160;: «&#0160;La dernière fois je vous avais déjà parlé de la peine que j’ai à me concentrer, ce qui peu à peu est devenu une véritable croix, développée juste au croisement du spirituel et du corporel, rendant l’un et l’autre inaccessibles, me vouant à une inquiétude telle que j’en désespérais presque dans le silence&#0160;» et il parle alors d’un projet de déplacement de Duino où il se trouve à Venise mais concède «&#0160;sachant jusqu’à quel degré le moindre déplacement est capable de désaxer ma constellation intérieure.&#0160;»<br /><br /><strong>Son approche de Goethe<br /></strong>Bien instructif aussi ce qu’il dit de son approche retardée de Goethe. Un retrait important levé par la lecture de lettres, tiens, tiens&#0160;: «&#0160;je me suis plu à tromper ou plutôt à nourrir ma nostalgie par la lecture de Goethe&#0160;; c’est dans un état de tension tout à fait nouveau et à la faveur de toutes sortes de compréhensions singulières que j’ai lu tout d’une traite son <em>Voyage en Italie</em>, <em>la Campagne de France</em>, le <em>Siège de Mayence,</em> et me voilà presque affligé de ne pouvoir continuer ainsi de suite. J’ai pu y glaner des choses miraculeuses et en partie secourables, peu importe si c’est à tort ou raison. Depuis la découverte des lettres de Goethe à Auguste de Stolberg, l’interdit est levé et cette grande figure commence à agir sur moi pour ainsi dire au rebours du genre qui me la rendait inaccessible jusqu’alors. Il est si étrange de voir que chaque chose en somme ne vient qu’à son heure, sans se laisser forcer auparavant, mais une fois le moment venu elle ne saurait être différée. J’en suis stupéfait. D’ailleurs, voyez à l’occasion parmi ses poèmes, son <em>Voyage dans le Harz en hiver</em> (dans les œuvres complètes d’ici il figure au second tome) ; je le découvrais seulement maintenant par hasard, sans doute vous est-il familier depuis longtemps – peut-être ne serez-vous pas moins surprise, à le relire, du comportement de ce poème, qui va fort loin tant au point de vue de la conception que de la liberté d’expression, et qui se soutient d’une façon sublime. (Il faut se méfier bien entendu du commentaire qu’en a donné le vieux Goethe).&#0160;»<br /><br /><strong>Le voyage d’hiver<br /></strong>Faisant une recherche sur ce poème de Goethe, je tombe (de nouveau&#0160;?) sur un intéressant <a href="https://journals.openedition.org/narratologie/6493">texte</a> d’Etienne Barilier dont j’extrais cela&#0160;: «&#0160;Après tout, c’est bien une déception amoureuse (ou plutôt une infinie désillusion) qui dessine la toile de fond blafarde des poèmes de Wilhelm Müller.&#0160;». Je retiens surtout <em>infinie désillusion</em> et <em>toile de fond blafarde</em>. Cela aussi&#0160;: «&#0160;De vrais événements impliqueraient une temporalité qui progresse, des hauts et des bas, des heurs et des malheurs. Or le personnage de Müller, et bien plus encore celui de Schubert, ne connaissent de temporalité que circulaire, tournant sur elle-même comme la roue de la vielle. <em>Le Voyage d’hiver</em>, ce piétinement halluciné, ne mène même pas à la mort, parce qu’il est la mort vécue, la célébration angoissée et résignée du néant du cœur.&#0160;»<br /><br /><strong>Alors le Harz en hiver&#0160;?</strong> <br />«&#0160;Près de quarante ans après Schubert, un autre grand musicien écrivit son ‘voyage d’hiver’. Il s’agit de Brahms, et de sa <em>Rhapsodie pour alto et orchestre</em>, composée sur un poème de Goethe qui s’intitule <em>Voyage dans le Harz en hiver</em>. Pour comprendre l’histoire et le sens la <em>Rhapsodie pour alto</em>, il nous faut évoquer les circonstances de la rédaction du <em>Harzreise im Winter</em>. Car ce poème est en lui-même, et de façon très précise, une tentative de guérir le mal romantique. On sait les ravages causés par <em>Werther</em>. En 1777, trois ans après la parution de l’ouvrage, un certain Plessing, jeune philosophe et historien des religions, est tellement bouleversé par le roman qu’il écrit à Goethe son désespoir. Étrange idée, d’en appeler à un auteur pour guérir les blessures qu’il a causées&#0160;! Réaction plus étrange encore, mais bien significative, de la part de Goethe, qui ne répond pas à la lettre, mais saute sur son cheval pour se rendre chez Plessing, après un long ‘voyage d’hiver’ dans les mythiques montagnes du Harz.&#0160;»<br />Et concernant la <em>Rhapsodie</em>, cela&#0160;: «&#0160;Rarement une composition musicale aura si profondément dit la détresse, et la gravité de la détresse, avec des accents orchestraux qui souvent préfigurent Mahler. Et c’est peut-être la seule œuvre de l’histoire musicale dont le premier mot proféré soit&#0160;: <em>aber</em>. La raison matérielle de cette violente étrangeté est simple&#0160;: Brahms ne met pas en musique tout le poème de Goethe, il ne le prend qu’à mi-chemin. La raison spirituelle&#0160;? Ce ‘mais’ inaugural, après une introduction orchestrale profondément tragique, dit à lui seul toutes les entraves, tous les obstacles, toute la négativité du monde. Cependant, la dernière strophe apporte un éclairage nouveau. Le voyage de désolation s’achève dans une douceur religieuse et réconciliée qui n’est pas sans rappeler les œuvres les plus mystiques d’un certain Schumann, et notamment ses <em>Scènes de Faust</em>. Oui, Goethe répond à Goethe, et le Faust sauvé répond au Faust désespéré&#0160;: c’est le terme heureux du «&#0160;voyage d’hiver&#0160;» brahmsien, mais son bonheur n’appartient plus à cette vie.&#0160;» (<a href="https://journals.openedition.org/narratologie/6493">source</a>) <br /><br /><strong>Du critique<br /></strong>Sur le blog de Fabien Ribery, article sur la sortie en français de <em>Le métier d’écrivain</em> d’Herman Hesse&#0160;: «&#0160;Bien plus rare encore, selon Hesse, que le poète-né, le critique-né est cet être rare capable, non de cultiver le ressentiment, ou le jugement de dédain, mais de comprendre les phénomènes intellectuels de son époque, de les inscrire dans des généalogies, d’entrevoir des continuités là où l’écrivain peine parfois à se lire lui-même, d’accueillir le travail de l’autre avec amour d’abord, plus qu’avec scepticisme. <br /><br /><strong>Les deux Requiem<br /></strong>Rilke a écrit deux <em>Requiem</em> et ils sont au cœur de la contribution de Françoise Han dans le numéro d’<em>Europe</em>. Le premier de ces <em>Requiem</em> fut écrit pour Paula Modersohn-Becker, morte après un accouchement à 31 ans. Je revois ce visage, peut-être un autoportrait, dans la petite vitrine du musée de Brême. Ce fut aussi la première occurrence de son nom en moi. «&#0160;Plainte et réquisitoire qui se croit un droit de possession sur la femme&#0160;; qui a substitué à celle-ci, peintre fortement habitée par son art, la mort étrangère des accouchées, à sa liberté de créer et de grandir dans son œuvre vers une mort qui lui appartînt&#0160;». Elle était la sœur de Clara, l’épouse de Rilke. Ce premier <em>Requiem</em> fut écrit en 1908 tout comme le second pour le Comte Wolf von Kalckreuth. Françoise Han rappelle que Philippe Jaccottet les considérait comme deux des plus beaux poèmes de Rilke. <br /><br /><strong>Rilke et Paris<br /></strong>Puis Jacques Dugast détaille le rapport pour le moins ambivalent que Rilke entretint avec Paris. Je relève deux extraits de lettres. Le premier sur la Seine «&#0160;ce long fleuve miroitant, vivant, où tout le gris des choses se fait humide, liquide et dont tout ce qui scintille nourrit l’éclat&#0160;» (cité p. 76) ou encore&#0160;: «&#0160;Il reste encore manifeste à mes yeux que Paris est un paysage, même le cœur de Paris est un paysage, avec au-dessus de lui non pas un ciel de ville (un succédané de ciel), mais les admirables ciels du monde, les plus libres, les plus ouverts, les ciels de Saint Louis et de Jeanne d’Arc, vivants, complices et doux dans la lumière, éveillés dans le vent, des ciels inspirés, des ciels de gloire et de souvenir, des ciels de victoire auxquels nulle autre ville ne peut se référer.&#0160;» (lettre du 12 novembre 1925 à la Comtesse Sizzo-Noris Crouy, citée p. 81)<br />Et sur l’importance initiale de Paris&#0160;: «&#0160;L’analyse des références à Paris dispersées dans la Correspondance des années postérieures à la guerre montre que Rilke percevait la ville des <em>Cahiers de Malte</em> comme le lieu désigné d’une épreuve de type initiatique. Cette cité, et elle seule, a permis à Rainer Maria d’approcher la limite ultime de l’être, limite vers laquelle l’acte poétique orient le poète dans un engagement total, point où se résolvent les données les plus contradictoires, où la détresse se transfigure en extase, la nostalgie en espérance, où les séparations entre le rêve et l’état de veille, la vie et la mort même, ne trouvent plus de sens.&#0160;»(p. 82)<br /><br /><strong>Parmi les hommes qui lisent<br /></strong>«&#0160;Ah&#0160;! Qu’il fait bon être parmi les hommes qui lisent&#0160;! Pourquoi ne sont-ils pas toujours ainsi&#0160;? écrira-t-il dans les <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em> (cité p. 81)<br /><br /><strong>«&#0160;Mais cette fois, je serai écrit&#0160;»<br /></strong>«&#0160;Le temps de l’autre explication va venir, où les mots se dénoueront, où chaque signification se défera comme un nuage et s’abattra comme de la pluie. Malgré ma peur je suis pourtant pareil à quelqu’un qui se tient devant de grandes choses, et je me souviens que, autrefois, je sentais en moi des lueurs semblables lorsque j’allais écrire. Mais cette fois-ci, je serai écrit. Je suis l’impression qui va se transposer.&#0160;»<br />→ Extraordinaire vision, proposée dans les <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em> et citée par Jacques Dugast p. 84, in <em>Europe</em>. <br /><em><br /></em><strong>Exploration rilkéenne. <br /></strong>J’ai poursuivi hier mon exploration rilkéenne. Continué à lire ce beau numéro d’<em>Europe</em> de 1989.<br />De belles choses sur les <em>Sonnets à Orphée</em><br />«&#0160;Le fait même de se taire / fut commencement neuf, signe et métamorphose&#0160;» (I,1, traduction Maurice Regnaut) «&#0160;<em>Doch selbst in der Verschweigung/ging neuer Anfang, Wink und Wandlung vor</em>&#0160;». <br />Ou encore&#0160;: <br />«&#0160;Les horloges d’un pas menu, régulier / à côté de notre vrai jour vont leur allure (I,12), traduction Charles Dobzynski)&#0160;: «&#0160;<em>Und mit kleinen Schritten gehn dit Uhren / neben unserm eigentlich Tag.</em>&#0160;»<br />Charles Dobzynski qui donne une contribution au numéro d’<em>Europe</em> sur les <em>Sonnets à Orphée</em>. Écrits semble-t-il à la mémoire d’une toute jeune femme morte à l’âge de 19 ans, Véra Ouckama-Knoop. Ces <em>Sonnets</em> nés comme un ouragan, avec dans leur sillage les dernières <em>Élégies de Duino</em>. Dont il est dit que c’est un tournant de la modernité «&#0160;tant ici la pensée, dans les complexité de ses tourments, de ses ruptures, de ses exaltations, de ses interrogations parfois désespérées, s’y accorde la liberté d’un souverain lyrisme (...) inventant sa propre architecture discursive(...) <em>Les Élégies,</em> bruissantes comme une forêt d’interrogations et d’intranquillité&#0160;: ‘qui si je criais, m’entendrait donc / parmi la cohorte des anges&#0160;?’&#0160;»&#0160; (<em>Elégie</em>, 1).&#0160;»<br /><br /><strong>Les horloges d’un pas menu<br /></strong>Elles m’ont fait fortement penser au Pont Mirabeau d’Apollinaire (à peu près contemporain&#0160;? première parution en 1912)&#0160;: «&#0160;Vienne la nuit sonne l’heure / les jours s’en vont je demeure<br /><br /><strong>Dans l’hystérie d’un monde<br /></strong>«&#0160;Dans l’hystérie d’un monde qui nous contraint aux dispositifs de contrôle, au flux médiatique ininterrompu, sachant que l’ordinateur sait de moi ce que j’ignore de lui, il m’analyse, me collecte, me transforme en données, ce livre interroge la manière dont nous pourrions nous affranchir des éléments toxiques, retrouver une virginité du regard, au moment où nous basculons dans un système orwellien (scannés, répertoriés, flashés). La société googlisée propose comme seule variable d’ajustement de nos vies une vision de canapé (confinée). Le regard est ce qui n’attend pas, et seule la langue du poème permet de ménager une pause, une stase, un repère. (Extrait d’une note de lecture de Véronique Pittolo du livre de Renaud Ego, <em>Vous êtes ici.</em>) <br /><br /><strong>Rilke et la musique<br /></strong>Hier écoute d’une bonne émission de la « Compagnie des Auteurs » de France Culture consacrée à Rilke, en quatre épisodes. Le premier, dialogue avec la biographe de Rilke, Catherine Sauvat ne m’avait pas vraiment retenue. Tout autre chose avec Jean-Yves Masson qui entraîne l’auditeur à un niveau de profondeur sans pareil. Il est interrogé à partir de son livre <em>Le Chant éloigné</em>, où il a rassemblé et traduit les textes de Rilke sur la musique&#0160;; et j’ai retrouvé dans sa postface la plupart de ses propos dans l’émission. Il réfute l’idée du biographe le plus connu de Rilke, Wolfgang Leppmann, comme quoi Rilke n’aimait pas la musique. <em>Les Sonnets à Orphée</em> lui semblent entièrement composés autour de la musique, bien au contraire. En revanche on peut penser que la musique aurait fait peur à Rilke, pour lui c’est un art effrayant, qui rejoint le chant des anges. Elle lui fait peur aussi comme art du temps, qui atteste de la fluidité et du passage irrémédiable du temps, la <em>Verganglichkeit</em>. Le concert, qu’il n’aimait pas (il détestait notamment les applaudissements et j’ai trop souffert de l’hystérie bruyante des fins de concert pour ne pas être en plein accord avec ce rejet) ne se reproduira jamais. Il vit à l’aube de l’invention du phonographe et il s’y serait possiblement intéressé. <br />Jean-Yves Masson raconte que Rilke a beaucoup parlé avec Wanda Landowska, la grande claveciniste, qui aurait souvent joué pour lui seul, chez elle. Il en viendra à une approche plus facile de la musique quand il comprendra que la musique c’est aussi de l’espace. Parmi les musiciens qui ont approché l’œuvre de Rilke, il faut compter Dutilleux, avec un poème sur le gong, dans <em>Correspondances </em>et surtout Philippe Fénelon dans <em>Dix-huit madrigaux</em> et dans son <em>Quatrième quatuor avec voix.</em> <br />Beaucoup d’autres points de vue intéressants dans cette émission, sur la question de la religion, JY Masson ne pensant pas que Rilke était athée, sur la figure de l’ange si mystérieuse, autosuffisante, sur l’influence d’Hölderlin (Duino a eu lieu, pense-t-il, en raison du choc d’Hölderlin qui était pour ainsi dire inconnu à son époque en Allemagne et dont il fut un des tout premiers lecteurs&#0160;! <em>Les Élégies de Duino </em>seraient comme un répons à Hölderlin. Et la voix entendu à Duino, qui donne le début de la première Elégie, c’est l’ange mais c’est aussi Hölderlin.)<br /><br /><strong>Un dédale aux cloisons d’air et de temps. <br /></strong>Ouvert le livre de Jean-Pierre Burgart ainsi titré. Auteur que je ne connaissais pas, qui est aussi peintre, qui est né en 1933 et qui est le fils non reconnu de Marcel Pagnol. Sa mère&#0160;: l’actrice Orane Demazis. C’est un livre de considérations. Diverses. Beaucoup de choses au début sur son enfance, un père qui ne le reconnait pas, mais qui est toutefois présent par intermittences, une mère qui ne l’a sans doute jamais aimé. Mais aussi sur le mariage (y compris celui dit <em>pour tous</em>), la filiation, la langue et notamment les aberrations de la langue inclusive. <br />Je relève cette belle note sur le peintre Hélion&#0160;: «&#0160;En 1960, nous avons, Hélion et moi, fait un manuscrit. J’avais écrit mes textes sur la moitié de grandes feuilles d’Arches, l’autre moitié étant réservée à la peinture. Hélion fit, en une journée, dehors, sur la côte ouest de Belle-Île, près de Domois, plusieurs aquarelles. Il y avait du vent, les feuilles menaçaient à tout moment de s’envoler&#0160;; Hélion, à mon émerveillement, utilisait le vent pour guider la couleur liquide sur le papier, lui faire peindre les vagues et l’écume – dialogues de la mer et du vent. Le vent ayant renversé son godet d’eau, nous sommes allés en demander à François Maspero, dont la maison se trouvait à deux ou trois cents mètres.&#0160;»&#0160; (p.31)<br />Et apparemment c’est quelqu’un pour qui la musique compte et qui s’y connait. Cela me fait toujours tellement de bien. «&#0160;Pour le botaniste, <em>tilleul</em> et <em>Lindenbaum</em> sont le même arbre, et rien d’autre&#0160;; pour moi, <em>Lindenbaum</em> c’est aussi <em>Die Winterreise</em> et <em>tilleul</em> une tisane un peu fade. Au cours d’un entretien à la radio Clarisse Herrenschmidt et Heinz Wismann notent que, parlant, nous mâchons les mots, nous les mastiquons, et qu’ils ont leur saveur particulière&#0160;; c’est ainsi que <em>Lindenbaum</em> et <em>tilleul</em> n’ont pas le même goût&#0160;» (47) <br /><br /><strong>Rilke<br /></strong>Pêche aux livres aujourd’hui. J’ai commandé un vieil exemplaire moche du petit livre de Philippe Jaccottet, <em>Rilke par lui-même</em> chez Recyclivres (Plus tard, après réception&#0160;: il n’est pas moche du tout&#0160;!). Puis je suis passée à la bibliothèque. J’ai trouvé là le petit livre de Lou Andréas Salomé sur Rilke, chez Maren Sell et <em>Les Journaux de jeunesse</em> au Seuil. Puis j’ai cherché, trouvé et retenu, en Réserve centrale, le tome 3 des œuvres parues au Seuil sur la correspondance, la correspondance avec Lou et de nouveau le petit Jaccottet. Je vais m’en tenir là pour l’instant, j’ai bien assez de richesse pour explorer tranquillement ce monde. <br /><br /><strong>Le deuil<br /></strong>Magnifique incipit du livre <em>Rainer Maria Rilke</em> de Lou Andréas Salomé (Maren Sell, 1989)&#0160;: «&#0160;Un deuil ne se borne pas, comme on le dit souvent, à envahir les sentiments&#0160;; il consiste plutôt en une fréquentation ininterrompue du disparu, comme si ce dernier devenait plus proche. Car la mort ne le rend pas seulement invisible&#0160;: elle le rend aussi plus accessible à notre regard. Elle nous le vole, mais elle le complète également d’une manière inédite. Dès le moment qui fige pour nos yeux ces contours mouvants qui traduisaient l’action et les changements constants d’une physionomie, celle-ci nous révèle souvent pour la première fois sa quintessence, l’élément que le déroulement de l’existence ne nous donnait pas le loisir de percevoir totalement. Et cette nouvelle connaissance prend la forme d’une expérience spontanément partagée comme au temps du contact personnel, elle ne résulte pas d’un effort de pensée délibéré, animé par le désir de célébrer le défunt ou de trouver consolation. Cette appropriation passionnée, cette découverte pour la première fois possible, nulle diversion, nulle autre impression de notre vie ne peut la détourner de son cours, il suffit d’écouter le message qui nous parvient de ces lèvres muettes&#0160;: ‘Écoute ce vent qui souffle&#0160;! la nouvelle ininterrompue qui se forme dans le silence’&#0160;» et un peu plus loin&#0160;: «&#0160;De leur vivant, nous distinguons mal ceux auxquels nous sommes unis avec le plus d’éclat – d’un éclat qui ne peut cesser de rayonner. Il y a une part de notre amour qui reste enfermé dans le cercueil, celle que nous pleurons et dont la perte nous endeuille le plus&#0160;; et l’autre, qui continue à vivre et à réagir à tout ce qui nous arrive, en dialogue, une part qui semble toujours sur le point de redevenir réalité, parce qu’elle touche à ce qui nous réunit éternellement avec la vie et la mort.&#0160;» (p. 11)<br /><br /><strong>Sources Rilke<br /></strong>Dévoré le petit livre de Lou Andréas Salomé sur Rilke, quelle finesse d’analyse, quelle ouverture, quelle profondeur et quelle qualité de jugement. Sans aucune amertume alors qu’elle a sûrement eu à souffrir de lui, dans leur relation. Mais ils ont su s’accompagner toute la vie, après leur passion amoureuse. C’est remarquable. Il faut dire que l’on est en présence de deux des plus belles et fortes personnalités de cette époque. <br />À propos de ce que Rodin a apporté à Rilke et qui fut essentiel pour son propre art, elle écrit&#0160;: «&#0160;Effectivement, il reçut une ‘éducation de l’expression’ qui fit de lui un maître de son art&#0160;: au romantique effrayé par le réel, au confident et intime de la réalité, avait désormais succédé un grand passionné de l’objectivité, qui n’entendait puiser que dans la réalité même l’accomplissement poétique de l’objet par l’expression. Mais il se heurtait à un fait qui transformait ce cheminement essentiel et nécessaire en un parcours dangereux&#0160;: l’opposition de deux domaines de l’art, qui pouvait le conduire aux plus graves confusions. Car cette ‘disponibilité’ du matériau plastique, qui garantit au sculpteur la régularité de son travail, au-delà même des sautes d’inspiration, n’est donnée que parce que quelque chose est là qui parle aux sens. Au lieu de cela, le poète n’a que le mot – chose bien éloignée de la réalité qu’appréhendent les sens, simple signe, instrument de la compréhension logique et pratique. Il lui faut d’abord en faire le matériau dans lequel peut s’accomplir la poésie. L’état d’alerte des sens qui permettait à Rilke d’observer par exemple la panthère du Jardin des Plantes ou une plante du Luxembourg durant des jours, des mois, ne pouvait que dégager le <em>théâtre</em> de ce nouveau comportement d’objectivité, et objectif voulait dire ici&#0160;: capable d’une empathie encore plus profonde, pénétrant bien au-delà de toutes les couches du sentiment, au point de dépasser même le niveau du face-à-face chargé d’émotion, et de faire en sorte que le mot, signe extérieur, devienne la chose à dire elle-même, se fasse <em>invocation</em>, <em>création</em>. Bien des années plus tard, Rilke cherche encore à s’expliquer ainsi certaines échecs lourds de conséquences. Il écrit en 1914 (Paris, 26 juin)&#0160;: ‘Il me vient à l’esprit qu’une appropriation spirituelle du monde passant exclusivement par l’œil, comme c’était le cas chez moi, serait moins préjudiciable au sculpteur ou au peintre, chez qui elle trouve un assouvissement plus tangible, dans des résultats plus matériels’&#0160;». (Lou Andréas-Salomé, <em>Rainer Marie Rilke</em>, Maren Sell).<br />Et on ne peut pas s’empêcher de penser à ce qu’aurait pu lui apporter la musique, mais dont on a vu qu’elle l’effrayait et qu’il l’a abordée avec beaucoup de précaution&#0160;; il a été aussi tenu sans doute à l’écart d’elle par sa détestation du concert à une époque où la reproduction de la musique naissait à peine. <br /><br /><strong>André Boucourechliev<br /></strong>Aimé retrouver cette allusion à André Boucourechliev qui m’a beaucoup retenue quand j’étais jeune et avide de connaissances sur la musique contemporaine, si difficile d’accès alors... il était passionnant. Un des rares disques de musique contemporaine que j’avais acheté fut d’ailleurs ses <em>Archipels</em>. <br />Jean-Pierre Burgart&#0160;: «&#0160;André Boucourechliev savait parler de la musique – ou faut-il dire ‘parler musique’ - et enseigner sans imposer. C’est ainsi qu’il faisait entendre et rendait sensible dans le premier mouvement du XIVe quatuor de Beethoven, le sens poétique de la forme fuguée qui le sous-tend. Où l’érudit se bornerait à analyser la fugue, sujet, contre-sujet, reprise à la dominante, etc., André montrait qu’ici, le fugato sert à disséminer à travers le tissu musical une blessure du temps, l’accent sforzando marqué à la deuxième mesure, qui se trouve ainsi répercuté de voix en voix&#0160;; que la forme parle, qu’elle est émotion et poésie&#0160;; il montrait, faisait entendre, dans <em>Cloches à travers les feuilles</em> l’irisation, la couleur naissant de la superposition de couches musicales qui se meuvent à des vitesses différentes. Ces leçons cherchaient à éveiller chez l’auditeur une nouvelle façon, active et libre, d’écouter la musique. André parlait de la musique en musicien et cherchait à susciter le musicien en son auditeur&#0160;; c’est à ce musicien qu’il s’adressait, et non à un consommateur de culture. Mais il est vrai qu’il y a des gens qui préfèrent lire un commentaire ou une exégèse plutôt qu’un poème, et même qui ne peuvent lire un poème que comme s’il était l’illustration ou le prétexte de l’exégèse. Leur chanteur est Fischer-Dieskau, qui, d’un timbre unique, d’un souffle inépuisable, d’un contrôle absolu, d’une technique incomparable, chantait le lied comme un agrégé (voire un docteur, <em>summa cum laude</em>). Mais peut-être, après le nazisme, la langue allemande ne pouvait-elle plus être chantée avec la même sincérité, la même innocence, la même simplicité qu’avant&#0160;? Autrefois, mettons il y a soixante ans, écoutant Mozart par Bruno Walter ou Fritz Busch, les quatuors de Beethoven par le quatuor Busch, Schubert et Schumann par Heinrich Schlusnuss, Elisabeth Schumann, Lotte Lehmann, Peter Anders ou Karl Erb, il me semblait que ces musiques appartenaient à la même ère que leurs interprètes et que ma propre vie&#0160;; qu’il y avait continuité et non rupture d’elles à nous. Les interprétations évoluaient, mais elles se prolongeaient. En écoutant Gustav Walter (né en 1834, créateur du <em>Rinaldo </em>de Brahms en 1868, il a enregistré <em>Am Meer</em> en 1904), on pouvait penser que son chant n’était pas si éloigné de celui de Vogl, et que Slezak, Tauber (qui, hélas, n’a enregistré qu’une partie du <em>Voyage d’hiver</em>) et d’autres aussi, s’inscrivaient à la suite, pour ainsi dire ‘naturellement’. Mais la rupture avait eu lieu – et sans doute après le nazisme a-t-il fallu désinfecter la langue allemande, et l’interprétation de la musique allemande – et européenne. Prendre ses distances. ‘Déconstuire’ pour, peut-être, reconstruire. <em>Atemwende</em>. C’est ainsi que la musicologie s’est emparée de la musique, et, en un certain sens, m’en a dépossédé. Les interprétations dites ‘historiquement informées’ me paraissent assez souvent – pas toujours – factices, voulues, sectaires. Je continue à entendre comme un des plus beaux enregistrements de madrigaux de Monteverdi celui de Nadia Boulanger.&#0160;»<br />→ Et découverte pour moi de cet aspect de la vie de Nadia Boulanger, toujours campée en professeur magnifique au milieu d’un aéropage de futures célébrités&#0160;: «&#0160;Dans les années 1930, la pianiste et pédagogue Nadia Boulanger est la grande organisatrice des concerts de la mécène Marguerite de Polignac. Cette dernière est aussi chanteuse et participe aux concerts avec d’autres interprètes, professionnels et amateurs. En 1937, ce groupe hétéroclite enregistre un certain nombre d’œuvres données lors de ces salons de musique, et notamment des <em>Madrigaux</em> de Claudio Monteverdi...&#0160;» (<a href="https://www.francemusique.fr/emissions/disques-de-legende/nadia-boulanger-et-monteverdi-madrigaux-et-airs-profanes-77040">source</a>)<br /><br /><strong>La tour dont les grandes cloches<br /></strong>«&#0160;J’ai été la tour dont les grandes cloches commencent à sonner&#0160;: la même vibration intérieure, le même ébranlement jusqu’aux fondations, le même déploiement d’ondes autour de moi.&#0160;» (Rilke, lettre à Lou, Worpswede, 19 mai 1905, in <em>Rainer Maria Rilke</em>, p. 51)<br /><br /><strong>Lou Andreas-Salomé et Rilke<br /></strong>J’ai donc été éblouie et profondément bouleversée par le livre que Lou Andreas-Salomé a consacré à <em>Rainer Marie Rilke</em>, sous ce titre, chez Maren Sell. D’une intelligence de l’autre, d’une profondeur, d’une justesse de vue, sans aucune interprétations psychanalytiques. <br /><br /><strong>L’art a ceci de terrible<br /></strong>«&#0160;L’art a ceci de terrible que plus on progresse, plus il vous impose une tâche extrême, à peu près impossible. (Lettre de 1911, cité p. 60) <br /><br /><strong>La prémonition des profondes souffrances de notre temps<br /></strong>«&#0160;Car à travers les tourments intimes qu’il avait vécus durant des années, il avait eu la prémonition des profondes souffrances de notre temps. Celles-ci, par-delà les différences d’opinions et de patrie, ne signifiaient-elles pas avant tout une prise de conscience bouleversante de ce que nous sommes, nous autres humains&#0160;? Une prise de conscience pour chacun, pris individuellement, personnellement, dans tous les peuples, quelque éloigné et déchargé de toute responsabilité qu’il ait pu se sentir, dans sa pensée et dans son action, face à ces événements. Comprendre ce que nous sommes, nous autres humains, à qui pareille chose peut arriver, rassemble les victimes et les responsables, interpelle chacun, oblige tout le monde indifféremment à prendre sur ses épaules une part du poids qui pèse sur la conscience commune, humilie et clarifie notre naïve autosatisfaction, réduisant notre contentement de nous-mêmes à un minimum bien proche d’entamer le nerf même de la vie. Or lui justement, depuis bien longtemps, s’était initié à cette sombre connaissance de la nature humaine à travers son exigence d’incarnation créatrice de ses visions, une exigence qui l’avait entraîné jusqu’à des profondeurs qui restent habituellement hors de portée. Lui justement avait cherché à franchir les frontières du possible humain et avait pénétré jusqu’à l’extrême bord de ce gouffre. On pourrait dire que son silence même avait été sur ce point éloquent.&#0160;» (p. 65 – Lou qui écrit en 1927, après la mort de Rilke)<br />Elle ajoute un peu plus loin&#0160;: «&#0160;A travers les trous et les lambeaux de son propre déchirement se dévoilait une intériorité grandiose qui galvanisait et subjuguait.&#0160;» (p. 66)<br /><br /><strong>Le métier réside-t-il dans la langue&#0160;?<br /></strong>Elle cite une de ses lettres, comme tout au long de cette évocation, qui mêle des souvenirs de leurs rencontres, mais jamais intimes, jamais anecdotiques non plus et des extraits des lettres qu’il lui écrivait&#0160;: «&#0160;Le métier réside-t-il peut-être dans la langue elle-même, dans une conscience plus aigüe de sa vie et de son vouloir interne, de son évolution, de son passé&#0160;? ... Réside-t-il dans quelque matière particulière, dûment héritée et enrichie&#0160;? ... Mais [...] tout ce dont j’ai hérité doit m’être suspect, et ce que j’ai acquis est si peu de chose&#0160;» (août 1903, p. 67). <br /><br /><strong>Le silence profond des jours de travail<br /></strong>«&#0160;Son besoin de créer et sa lucidité intellectuelle, toujours à se dresser l’un contre l’autre, ne faisaient cependant qu’un en lui, constituaient une seule et même condition humaine nostalgique de synthèse intérieure ne désirant rien d’autre que de maintenir cette synthèse à chaque instant. ‘Je sais que je ne peux pas amputer ma vie des destins qui font un avec elle&#0160;; mais je dois trouver la force de la hisser tout entière, telle quelle, avec tout le reste, jusqu’à la sérénité, à la solitude, au silence profond des jours de travail&#0160;: là seulement me sera donné tout ce que tu m’as promis’&#0160;». (août 1903 encore)<br /><br /><strong>L’irruption des </strong><strong><em>Élégies</em><br /></strong>Elle raconte la manière dont les <em>Élégies</em> se sont enfin imposées à lui, comme elles lui ont été données en quelques jours, avec les <em>Sonnets à Orphée</em>&#0160;: «&#0160;Les années qui passent – et puis on dirait que c’est l’affaire d’un jour, l’inspiration subite d’une seule journée. En février 1922 jaillirent les fragments des<em> Élégies</em>, en même temps que les <em>Sonnets à Orphée</em>, en métal incandescent et bientôt la grande cloche prit forme et tinta... il paraissait dressé dans la tempête. Comme des cris dans le vent, ses paroles clamaient l’évènement&#0160;: ‘Lou, chère Lou..., samedi 11 février [1922], à six heures, je pose la plume, achevée la dernière <em>Élégie</em>, la dixième [...] Songe&#0160;! J’ai pu tenir jusque-là, envers et contre tout. Miracle. Grâce. – Tout cela en quelques jours. Ce fut un ouragan [...] Tout ce qui était en moi fibre, tissu, bâti a craqué, a plié. (...) Qu’est-ce que le temps&#0160;? – <em>Quand</em> est le présent&#0160;? À travers tant d’années il a sauté avec tout son bonheur dans mon sentiment grand ouvert. Maintenant je me <em>sais</em> à nouveau. C’était bien comme une mutilation de mon cœur que les <em>Élégies </em>ne fussent pas là. Elles sont. Elles sont&#0160;! Je suis sorti et j’ai caressé comme un grand vieil animal le petit Muzot [la demeure où il résidait] qui m’a préservé, qui m’a, enfin, <em>accordé</em> cela’&#0160;» (p. 81)<br />→ il faut se souvenir que les premières <em>Élégies</em> lui avaient été <em>données</em> à Duino, dix ans auparavant et qu’ensuite, il a connu une véritable impuissance à les continuer, les compléter. Jusqu’à ce mois de février 1922. <br /><br /><strong>Mais on ne peut se recueillir sur la tombe de Rilke sans<br /></strong>«&#0160;Mais, écrit encore Lou Andreas-Salomé, on ne peut se recueillir sur la tombe de Rilke sans s’avouer avec un certain effroi que nous vivons en compagnie de ce que nous appelons l’art en toute ignorance et légèreté&#0160;; sans nous soucier de tels aspects. On pourrait presque dire que notre attitude la plus courante envers l’art nous prédispose très peu à les prendre en considération. Comme si notre habituelle hypocrisie, notre rhétorique et notre refus de regarder notre intériorité en face se trouvaient ici mis à nu de la manière la plus complète et la plus évidente. Comme si, dans notre relation avec l’art, il ne s’agissait que d’une fréquentation innocente et sans conséquences. Bien sûr, nous plaçons toujours l’art à la première place, voire au centre de notre admiration, et nous mesurons la valeur des gens à leur connaissance de l’art et à leur sensibilité envers lui, nous apprenons à nos enfants à s’incliner devant lui, bien avant qu’ils se forment leur propre jugement, et pourtant tout cela ne compte guère. Nous faisons comme si nous nous souciions du ‘vrai’, du ‘grand art’, en éliminant strictement le simple ‘message’ ou le ‘pur divertissement’&#0160;; nous nous voulons fort cultivés pour explorer les règles auxquelles obéissent les formes et pour comprendre le métier de l’artiste&#0160;; nous contestons hautement qu’une longue ligne droite conduise de l’art à la vie – car nous voulons maintenir un partage solennel entre les deux sphères&#0160;: d’un côté, l’art, et de l’autre, ce qui n’en est pas. Ainsi faisons-nous, mais en assignant à l’art cette position périlleuse, nous veillons à notre propre confort, nous évitons d’avoir à craindre des conséquences imprévues et bouleversantes. Par conséquent, l’art devient étranger à la vie, une chose qui s’apprend, qui sied à certaines classes et à certains milieux, comme un supplément de plaisir qui leur est réservé, comme une jouissance raffinée en regard des joies du commun. A cette attitude, même la révélation qui nous est faite parfois des catastrophes qui entourent la création et le créateur ne change rien. Bien sûr, il arrive que nous nous sentions bouleversés, par-delà les conventions et la bonne éducation&#0160;; de tels chocs éprouvés au contact de l’art peuvent influencer les jeunes gens de façon décisive. Mais là, justement, à l’endroit où pourrait commencer un processus de révision intérieure, se révèle de la manière la plus significative le malentendu fondamental de toute notre relation avec l’art. Car c’est l’art lui-même qui devrait revendiquer la position de la ‘normalité’ face à la vie au lieu de rester à l’écart, participer sans crainte au mouvement qui anime toute l’existence, et se fondre organiquement dans la vie de notre intériorité&#0160;: s’avouer que, des impulsions les plus élémentaires de l’imagination jusqu’à son accomplissement le plus mûr dans l’œuvre, l’art émane de la même nature humaine dont il accentue et rend même possible l’unité. Mais si ce n’est pas le cas, on peut véritablement se demander si l’effet profond de l’art sur la jeunesse et la formation du caractère est souhaitable, car les chocs qu’il produit dilapident prématurément des forces dont la vie aura besoin plus tard et qu’elle trouvera dépensées à mauvais escient. Alors, l’art n’est que suggestion, diversion, affaiblissement, une mauvaise tentation qui mériterait à certains égards d’être appelée un ‘vice’ ou une ‘débauche’. Si ces mots résonnent bizarrement à nos oreilles, si nous ne percevons en eux que des invectives sans âme ni esprit qui nous mettent dans la position condamnable d’un moralisateur, cela montre seulement à quel point nos instincts sont déréglés, et combien nous écoutons peu la voix de notre propre vie.&#0160;» (98 à 100)<br /><br /><strong>Une existence d’imagination<br /></strong>«&#0160;Il existe cependant une autre attitude face à ces choses-là. On la trouve loin en deçà de tout art et des élaborations compliquées de l’imagination&#0160;: dans le fait même que chacun de nous, de la plus commune à la plus élevée de ses expériences, de ses pensées les plus distinctes à ses nuits les plus peuplées de rêves, mène une existence d’imagination. Plus nous nous écartons du contrôle de la conscience claire, plus nous nous plongeons dans l’obscurité de l’âme, et plus c’est le cas&#0160;; nous pouvons nous en persuader en écoutant le poète qui nous habite, le poète qui est en chacun de nous. Celui-ci, à vrai dire, ne veut pas sortir du centre de son activité, il ne se tapit que plus profondément dans le noir quand on veut mettre la main sur lui, et c’est dans le secret de son action qu’il se cache le plus efficacement. Entre l’intelligence que nous cultivons à bon droit en nous, et le fond sur lequel reposent tous les êtres vivants privés de cette intelligence, c’est lui seul qui permet que les passerelles ne s’effondrent pas, et sans même y prêter garde, nous passons et repassons sur ces passerelles. Et cette part de talent créateur dans la nature humaine n’appartient pas qu’aux individus bien portants&#0160;; elle se maintient jusque dans les situations les plus dégradantes, où les faiblesses mentales semblent nous arracher à nous-mêmes, nous égarer dans des pulsions aveugles, dont seule une clarification parfaitement consciente peut nous aider à sortir. C’est justement dans de telles situations qu’il nous arrive, emportés dans le gouffre, d’emprunter les chemins que suit l’artiste lorsqu’il extrait son œuvre des profondeurs et l’amène à la conscience. Comme si, dans cette plongée la plus profonde qu’un homme puisse faire en l’homme, il croisait le chemin sur lequel tâtonne le malade mental englouti dans les mêmes fonds, qui cherche sa route en plein désarroi. Les ondes chargées de pressentiments qui peuvent vibrer de l’un à l’autre en de telles rencontres, le bien portant qui chemine sur les sentiers de la raison ne peut en avoir nulle notion&#0160;; mais une telle expérience peut sembler délicieuse au créateur lui-même, plus stimulante que tous les applaudissements des connaisseurs et des gens du métier&#0160;; je n’en veux prendre pour témoin que le poète, une dernière fois. Peut-être lui souvint-il ce jour-là de son ancien désir de devenir médecin, guérisseur et secoureur, comme pour s’assurer ainsi du secours qu’il pourrait s’apporter à lui-même. Comme je lui avais parlé d’un malade qui, sans avoir été en aucune façon initié à l’art, avait trouvé dans les<em> Élégies</em> sa première raison d’espérer, et s’était senti reconnu avec une clarté indescriptible, éprouvant avec espoir le sentiment de pénétrer dans l’ordre et la sérénité, je reçus cette réponse (du château de Muzot, en 1924, le mardi de Pâques)&#0160;:<br />‘Ma chère, chère Lou,<br />Comment te dire les grandes, les puissantes Pâques que je dois à ta lettre [...]&#0160;? Quand je t’aurai narré l’histoire de mon dernier hiver, alors tu verras combien il est merveilleux que tu aies pu me raconter cela, maintenant, de tes patients&#0160;: je relis sans cesse, y puisant une assurance inexprimable.’ <br />L’‘assurance’ ne lui est donnée que par le détour de ceux qui la puisent chez lui. Cela ne signifie pas un intérêt tourné vers les autres, de l’ordre de la compassion, de la modestie, de l’orgueil ou du mépris. Il n’exprime rien d’autre que la jubilation qu’il éprouvait en me parlant des <em>Élégies</em>&#0160;: ‘Elles sont. Elles sont&#0160;!’ Pour lui qui se sentait brisé par ce travail de création et qui, à ce moment précis, ressentait douloureusement sa propre précarité – prix à payer pour le succès de l’être – il ne pouvait y avoir de confirmation plus forte de l’existence des <em>Élégies</em> que le spectacle d’êtres brisés qui revenaient à l’existence grâce à elles.&#0160;»(101 et 102)<br /><br /><strong>Lectures du soir<br /></strong>Hier soir successivement un ou deux chapitres des <em>Lettres à un jeune poète</em>, dans l’édition Grasset de 1937, traduction de Bernard Grasset. Puis un peu du <em>Comment peut-on être cartésien</em> de Claude Minière et enfin une ou deux contributions encore dans le numéro Rilke d’<em>Europe </em>de 1989. Hier aussi le beau petit livre de Christian Ducos, <em>Triptyque 4</em>. Magnifique édition. Trois dessins à l’encre de Chine, trois feuillets pliés en trois (superbe papier Tintoretto 140 g)&#0160;: «&#0160;nous rebâtissons sans cesse les murs / de notre absence de prison&#0160;». <br /><br /><strong>De la critique<br /></strong>Je retrouve l’excellent conseil de Rilke à son jeune poète et le transcrit une fois de plus, dans cette autre traduction&#0160;: «&#0160;Ici je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d’ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l’esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d’habiles jeux verbaux&#0160;; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c’est opinion contraire. Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude&#0160;; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elle. Donnez toujours raison à votre sentiment à <em>vous</em> contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions. Eussiez-vous-même tort, le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être, et ne peut souffrir ni pression, ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter&#0160;: tout est là.&#0160;» (p. 33 dans cette édition). <br /><br /><strong>Laisser mûrir chaque impression<br /></strong>«&#0160;Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de naissance d’une nouvelle clarté&#0160;». <br /><br /><strong>Marge et solitude<br /></strong>Toujours dans les Lettres à Kappus, Rilke écrit&#0160;: «&#0160;Vous dites que vos proches vous sont lointains&#0160;; c’est qu’il se fait un espace autour de vous. Si tout ce qui est proche vous semble loin, c’est que cet espace touche les étoiles, qu’il est déjà très étendu. Réjouissez-vous de votre marche en avant, personne ne peut vous y suivre. Soyez bon envers ceux qui restent en arrière, sûr de vous et tranquille en face d’eux. Ne les tourmentez pas avec vos doutes. Ne les effrayez pas par votre foi, votre enthousiasme&#0160;: ils ne pourraient comprendre. Cherchez à communier avec eux dans le simple et dans le fidèle.&#0160;» <br /><br /><strong>Le chien<br /></strong>Comment écrire quoi que ce soit sur ce chien hurlant si longuement dans la nuit, il y a de cela trois soirs. Cette plainte terrible dans le silence de la ville déserte. Ces pleurs de chien dans Paris désert. «&#0160;Qui si je criais...&#0160;?&#0160;». Blessé, abandonné, mourant de faim ou de soif, près d’un mourant&#0160;? On ne sait. Cela a fini par cesser. <br /><br /><strong>Herman Hesse<br /></strong>Je me suis précipitée sur un petit bouquin d’Herman Hesse (<em>Le métier d’écrivain</em>) à la suite de la lecture d’une note critique, en ligne (un peu de prudence et de retenue serait une bonne chose de temps en temps&#0160;!). J’ai d’abord été très déçue, car ce sont, me semble-t-il un peu des fonds de tiroir comme en proposent beaucoup d’éditeurs, sous un titre générique et un petit format pas cher. Cela aide sûrement leur trésorerie. Mais je relève tout de même au fil de ces pages souvent très banales des choses qui me parlent. Alors, petit relevé&#0160;: <br />«&#0160;Être écrivain, c’est être lecteur. Lecteur des autres, lecteur de soi, lecteur de tout&#0160;: des ouvrages des hommes comme des œuvres de la nature.<br />J’aime bien aussi l’idée que les livres de Novalis ou de Hölderlin, sont des <em>Seelenbiographie</em>n, des <em>biographies de l’âme</em>. <br />Long développement sur classicisme et romantisme, dont j’extrais cela&#0160;: <br />«&#0160;La grande vague romantique, qui précède de peu en Allemagne la fin du XVIIIe&#0160;siècle, n’est toujours pas complètement retombée. Nietzsche, au moins, est encore un vrai rejeton du romantisme. Mais l’époque romantique proprement dite s’est refermée à la fin des années quarante, lorsque le romantisme allemand a perdu le contact avec son temps en soutenant la cause réactionnaire. Toutefois, l’effet de ce fleuve puissant qui s’est déversé sur l’Allemagne avec le mouvement romantique n’a pas fini de se faire sentir, loin de là.&#0160;»<br /><br /><strong>Hesse, encore, écriture et nature<br /></strong>Et un long passage relevé ce matin et qui m’a fait penser à Rilke&#0160;: <br />«&#0160;Mais l’homme n’a pas le monopole de l’écriture. On peut très bien écrire sans mains, sans plume, sans pinceau, sans papier ni parchemin. Le vent, la mer, le fleuve et le torrent écrivent. Les animaux écrivent. La terre écrit quand elle plisse le front quelque part et barre ainsi la route à un fleuve, balaie une ville ou un bout de montagne. Pourtant, seul l’esprit humain est capable et désireux de considérer comme un écrit, donc comme un esprit objectivé, tout ce que produisent des forces apparemment aveugles, cela ne fait aucun doute. Depuis la délicate empreinte que laisse l’oiseau de Mörike jusqu’au cours du Nil ou de l’Amazone, jusqu’aux glissements du glacier dont les formes figées ne changent qu’avec une infinie lenteur, nous pouvons percevoir tout processus naturel comme un écrit, une expression, un poème, un drame, une épopée. C’est ce que font naturellement les gens pieux, les enfants, les poètes et les vrais savants, tous les serviteurs de ce que Stifter a nommé la ‘douce loi’. Ils ne cherchent pas à exploiter la nature ou à la violer, comme le font les maîtres et les puissants. Ils n’adorent pas non plus avec effroi ses forces titanesques. Ils voudraient voir, reconnaître, s’étonner, comprendre, aimer. Qu’un poète rende hommage dans ses hymnes aux Alpes et à l’océan, qu’un entomologiste observe au microscope le réseau de lignes cristallines sur les ailes du plus petit Greta Oto, c’est toujours le même instinct et la même tentative de rapprocher, comme frère et sœur, l’esprit et la nature. Il y a toujours derrière, inconsciemment ou non, comme une espèce de foi, comme une espèce d’idée de Dieu&#0160;: on suppose que l’Univers entier est porté et dirigé par un esprit, un dieu, un cerveau semblable au nôtre. Les serviteurs de la ‘douce loi’ chérissent et s’approprient le monde sensible en le considérant comme un écrit, une manifestation de l’esprit. Qu’ils s’imaginent ou non que cet esprit universel est créé à leur image, peu importe.&#0160;»<br />&#0160;<br /><strong>De la lecture et de la citation<br /></strong>Je n’avais pas encore relevé ces citations de l’amusant petit livre d’Olivier Haralambon, <em>Comment lire des livres qu’on ne comprend pas&#0160;?</em> (Premier parallèle, 2021)<br />À propos des annotations, soulignements dans le texte&#0160;: «&#0160;sortes de résidus cartographiques, ou traces laissées par le mouvement de saisie du texte, ils finissent par entoiler de grandes surfaces et compromettent les relectures futures – idéalement, il est bon de disposer toujours du texte vierge.&#0160;» - «&#0160;Bien lire – lire dur – exige de prendre des notes, d’écrire ses remarques et ses réflexions sur un support à part. Bien sûr, les gloses personnelles ne viendront que tardivement, puisqu’elles supposent l’authentique compréhension d’un propos que, de prime abord, on peine à déchiffrer. C’est pourquoi on commencera par recopier des locutions, des fragments de phrases et des passages entiers. Surtout, se fier à son envie. Se laisser percuter.&#0160;»<br /><br /><strong>De la copie manuscrite<br /></strong>«&#0160;On ne consacre jamais à lire, même attentivement, la lenteur dans laquelle nous installe la copie manuscrite. L’action de recopier peut donc servir à éclairer le sens, faire office d’exercice de déchiffrement&#0160;: calligraphiant une lettre après l’autre on refait le chemin, on marche dans les pas de l’auteur, comme au ralenti, image après image.&#0160;»<br />→ Ne pas toujours succomber à la facilité offerte par le logiciel OCR. Parfois prendre le temps et la peine de vraiment recopier. Toujours penser à ceux qui autrefois, faute de moyens de reproduction, n’avaient que cette possibilité, recopier, pour garder quelque chose d’un texte, d’une musique, qu’ils ne pouvaient garder par devers eux. Penser aussi au fait que cela aidait grandement la mémoire à engranger ce qui était recopié, patiemment. Donc découpé en phrases, transcrites en prenant du temps. <br />Car «&#0160;Quel que soit le livre, quels qu’en soient la forme, le style, la langue ou l’époque, on n’aura pas véritablement lu sans prélever au fil des pages, et donc sans les recopier de sa plus belle écriture, quelques passages saillants ou emblématiques. Sans y mettre toute l’application qu’on avait à six ans, le front collé au cahier. Même une fois presbyte, on reste très proche de ce qu’on écrit.&#0160;» <br /><br /><strong>Le mauvais lecteur<br /></strong>Il y a aussi cet autre livre, dont la lecture traverse les jours, en pointillé, de temps en temps qui dit que «&#0160;le mauvais lecteur est souvent celui qui, agité de passions hors de contrôle, n’a aucun tabou face aux autres ou face aux textes, de sorte qu’il en extrait des textes fantômes absolument inattendus.&#0160;». Et d’emblée on se range parmi les mauvais lecteurs&#0160;! (Maxime Decout, <em>Éloge du mauvais lecteur</em>). <br /><br /><strong>Retour à Rilke<br /></strong>Entendu une émission de la RTS (Radio télévision suisse) sur Rilke et les livres. <a href="https://pages.rts.ch/espace-2/programmes/qwertz/12316875-rilke-et-les-livres-14-la-bibliotheque-nomade-08-07-2021.html?anchor=12316874#12316874">Première émission «&#0160;la bibliothèque nomade&#0160;»</a>, qui montre que Rilke, faute de lieu fixe, n’eut jamais véritablement de bibliothèque et qu’il n’était pas tellement attaché à la possession des livres. Cette belle expression&#0160;: «&#0160;il pâturait dans le Wörterbuch des frères Grimm.&#0160;» (le fameux dictionnaire des Frères Grimm). <br /><br /><strong>Les lecteurs à la bibliothèque<br /></strong>Quelques belles lectures dans l’émission, notamment un texte extrait des <em>Cahiers de Malte Laurids Brigge</em>, une scène à la Bibliothèque Nationale, où Rilke a passé beaucoup de temps&#0160;: «&#0160;Je suis assis et je lis un poète. Il y a beaucoup de gens dans la salle, mais on ne les sent pas. Ils sont dans les livres. Parfois, ils remuent entre les pages, comme des gens qui dorment et se retournent entre deux rêves. Ah, qu’il est bon tout de même d’être parmi des gens qui lisent&#0160;! Pourquoi ne sont-ils pas toujours ainsi&#0160;? Vous pouvez aller vers l’un d’entre eux et le toucher légèrement&#0160;: il ne sent rien. Et si, en se levant, on bouscule un peu un voisin et on s’excuse, il penche la tête du côté où il entend votre voix, son visage se tourne vers vous et ne vous voit pas, et ses cheveux sont comme les cheveux d’un dormeur.&#0160;»<br /><br /><strong>Alejandra Pizarnik<br /></strong>Deux magnifiques citations du <em>Journal de jeunesse</em> d’Alejandra Pizarnik, proposées par Ludovic Degroote pour les «&#0160;<a href="https://poezibao.lettera.fr/poezibao/2021/08/notes-sur-la-cr%C3%A9ation-alejandra-pizarnik-journal-premiers-cahiers-1954-1960.html">Notes sur la création&#0160;</a>» (rubrique essentielle de <em>Poezibao</em> et bien trop peu alimentée). <br />Dimanche 24 novembre 1957<br />«&#0160;Découragée par ma poésie. Des avortements, rien d’autre. Maintenant je sais que chaque poème doit venir d’un scandale absolu dans le sang. On ne peut pas écrire avec l’imagination seule, ni avec l’intellect seul&#0160;; il faut que le sexe et l’enfance et le cœur et les grandes peurs et les idées et la soif et la peur à nouveau travaillent à l’unisson quand je me penche sur la page, quand je me dépeins sur le papier et essaye de nommer et de me nommer. À part ça, je n’oublie pas ce qui a trait au langage, à l’expression, etc., domaines dans lesquels je me sens une parfaite intruse.&#0160;»<br />Samedi 1<sup>er</sup> février 1958<br />«&#0160;La poésie n’est pas un artisanat et n’a rien à voir avec ça. Mais pour transcender le langage, je dois d’abord le faire mien. En réalité, c’est un peu stupide de parler de poésie&#0160;: soit on en écrit, soit on en lit. Le reste n’a pas d’importance. Même si je voudrais bien posséder quelques petites vérités littéraires, je me sentirais plus sûre de moi si j’en possédais. Pour commencer, voici une énigme&#0160;: pourquoi est-ce que j’aime lire la poésie lumineuse, claire, mais exècre presque l’obscure, l’hermétique, quand je participe moi – dans ma besogne poétique – des deux&#0160;? Et si c’était parce que je ne fais pas l’effort de comprendre les textes obscurs&#0160;? Cela donnerait l’explication exacte à cette manie de me lier à des gens dont les processus intérieurs sont plus simples que les miens. Ou du moins, à ce qu’il me semble. Mais, Alejandra, dans le fond des fonds, qu’est-ce qui est clair et qu’est-ce qui est obscur&#0160;?&#0160;» <br />Alejandra Pizarnik, <em>Journal</em>, <em>Premiers cahiers 1954-1960</em>, trad. et postface de Clément Bondu, 368 p., Ypsilon éditeur, 2021.<br />→ Si proche de Rilke, dans le début de la première citation, Rilke qu’elle lisait beaucoup me dit Ludovic Degroote.<br /><br /><strong>Lectures<br /></strong><em>Revue *</em>&#0160;: Lu cette revue hier. J’ai été retenue par les textes très particuliers d’une auteur que je ne connais pas du tout, Juliette Sarkadi. <br />Je lis aussi le <em>Comment peut-on être cartésien</em> de Claude Minière. J’aime ce livre, qui approche de la personnalité et de la pensée de Descartes, par touches. Il fait de Descartes une figure très attachante. <br />Et puis commencé <em>le Rilke par lui-même</em> de Philippe Jaccottet, trouvé sur Recyclivres et reçu rapidement. L’état était dit <em>acceptable</em>, il est bien mieux que cela.<br /><br /><strong>Le ciel<br /></strong>Dans la <em>revue *</em> j’ai été retenue aussi par un grand texte de Christian Doumet&#0160;: «&#0160;Notes sur le bleu du ciel, par temps de confinement&#0160;», en trois parties, ‘Trois regards sur les nuages’, ‘Maintenant, l’horizon de la catastrophe’ et ‘Ciel premier’. <br />«&#0160;Apprentissage d’étendues sans limite, de matières impalpables, de toute lumière et de toute nuance, qui fut sans doute l’épreuve de connaissance la plus complexe et la plus décisive de notre vie, puisqu’elle contenait toutes les autres en puissance.&#0160;» (<em>Revue *,</em> 2021, p. 21) «&#0160;Tandis que, plus tard, s’édifiaient d’autres connaissances, toutes plus articulées entre elles, et enchaînées à quelque utilité plus ou moins oiseuse, nous avons donc laissé se remiser au fond de nous la première toile céleste, ses bleus, ses gris, ses ardoises, ses cobalts, ses noirs, son embrasure sans limite et son mutisme.&#0160;» (22). Et «&#0160;tandis que de toutes parts le langage commençait à imposer ses mises en ordre, un désordre incompréhensible régnait là-haut&#0160;». <br />Quelques rares témoins, nous dit encore Christian Doumet «&#0160;conservent le souvenir de cette inquiétude et de cet enchantement&#0160;». Et de citer Senancour qui «&#0160;a lié les confins de la pensée à la contemplation du ciel.&#0160;» Il rapproche la scène décrite par Senancour du fameux tableau de Caspar David Friedrich, dont nous parlions récemment avec F. à qui j’avais donné à lire le beau petit livre de Carus, <em>Voyage à Rügen sur les traces de CD Friedrich</em>. Christian Doumet fait remarquer que nous ne savons rien de ce voyageur-là (pas grand-chose non plus n’est-ce pas du voyageur d’hiver&#0160;?). «&#0160;Centré sur cet homme pensif, le tableau devient tout entier une <em>peinture de pensée</em>. «&#0160;Représenter la pensée – <em>Gemüt </em>dit Friedrich, – est un défi que les peintres ont souvent cherché à relever.&#0160;»<br />Je note aussi cela&#0160;: «&#0160;La contemplation du ciel enseigne cette incertitude entre fusion et exclusion cosmiques. <em>Hypérion</em> [Hölderlin] peint un héros déchiré par l’amour et la séparation, la communion et la solitude, l’effusion et le désespoir&#0160;; à l’horizon de ces péripéties, antérieure et les enveloppant toutes, se tient une Nature appelée et distante dont l’éther est l’emblème omniprésent. Il fallait que des cieux fût effacée toute signification théologique pour qu’advienne une telle conscience. Ceux que contemplent Oberman, le voyageur de Friedrich et Hypérion, comme ceux encore qu’à la même époque peint Turner, ne sont qu’une masse vaporeuse où le corps d’un sujet humain a désormais pour tâche de trouver sa place&#0160;; mais les dieux y ont laissé des traces en souvenir de leur récent éloignement. Ainsi, la majuscule au mot Nature, dans les textes cités comme dans tant d’autres.&#0160;» <br />Et Doumet de conclure cette première partie avec cette intéressante remarque que nous n’avons pas «&#0160;rompu avec cette majuscule&#0160;». (25)<br />Puis le temps du confinement fait avancer la réflexion et montre que la «&#0160;fiction céleste&#0160;» est désormais barrée par l’horizon temporel d’une «&#0160;catastrophe mal imaginable&#0160;» mais déjà présente dans le vocabulaire, dans tous les langues&#0160;: «&#0160;<em>effet de serre... Greenhouse effect ... Treibhauseffekt ... Effetto serra ...</em>.&#0160;»&#0160;: «&#0160;Pour la première fois peut-être, nous récitons à propos de la nue des choses qui la dépriment – et nous affectent d’autant. Il faudrait une énorme force poétique pour revitaliser notre relation au ciel, une énergie <em>bachelardienne.</em>&#0160;» (29)<br /><br /><strong>Rilke par Jaccottet<br /></strong>J’ouvre donc le petit Rilke proposé par Philippe Jaccottet, en 1970, dans la collection Ecrivains de toujours de Seghers&#0160;! «&#0160;Rilke par lui-même. Cela ne signifie pas&#0160;: chercher l’homme derrière l’œuvre, encore moins y flairer tout ce qui le rend semblable au commun des hommes. Néanmoins, cette formule prend ici un sens particulièrement plein. Non seulement Rilke s’est beaucoup dit ou peint mais on est tenté d’affirmer qu’il s’est fait lui-même en faisant son œuvre, qu’il s’est à la fois accompli, absorbé, effacé dans son œuvre.&#0160;» (Introduction, p. 5). Jaccottet explique qu’il tente dans ce livre d’approcher cette «&#0160;œuvre singulière, complexe, parfois ambiguë&#0160;» en «&#0160;épousant son mouvement et en écartant de cette approche, dans la mesure du possible, aussi bien les traits légendaires que les interprétations systématiques&#0160;». Et de citer Musil qui a écrit&#0160;: «&#0160;Il ne fut pas une sommité d’aujourd’hui, mais l’une de ces hauteurs de l’esprit sur lesquelles le destin de l’esprit avance de siècle en siècle.&#0160;». <br />Le livre débute par l’évocation de l’enfance de Rilke, ses parents, leur mésentente, la mère qui le couve et qui ne s’est jamais défait de l’image de la petite fille première née et aussitôt disparue&#0160;; les terribles années au collège militaire. Mais il montre bien le double aspect de cette enfance, son côté sombre bien sûr, «&#0160;néanmoins, il y a quelque chose dans l’enfance, parce qu’elle ne <em>distingue</em> pas exagérément, parce qu’elle est encore presque pleine, presque entière, qui est plus proche de la sphère parfaite de l’être dont la naissance nous expulse. (25)<br /><br /><strong>Ce qui le révélait<br /></strong>«&#0160;Certes, Rilke n’avait pas vraiment vu ni compris la Russie, il en avait saisi, intuitivement, certaines aspects. Comme ce fut toujours le cas dans ses rencontres avec les livres, les œuvres d’art, les paysages et, dans une certaine mesure, les êtres, il n’en avait accueilli, mais passionnément, que ce qui révélait, précisait certains mouvements essentiels de sa propre nature&#0160;; il y avait trouvé ces correspondances qui le fortifiaient (...) Au moins autant qu’il s’est <em>fait</em>, dans un mélange spontané d’activité et de passivité, Rilke s’est <em>laissé faire</em>, s’est laissé former par ce qui convenait au meilleur de lui-même, en refusant obstinément ce qui l’eût déformé.&#0160;» (34)<br /><br /><strong>Les deux immobilités, Rilke et Hölderlin<br /></strong>«&#0160;Pour Rilke comme naguère pour Hölderlin, il y a une bonne et une mauvaise immobilité, un mouvement bon et un autre mauvais. La mauvaise immobilité, c’est le figement des définitions, des doctrines, des dogmes (par quoi le Divin se corrompt)&#0160;; le mauvais mouvement, c’est la hâte, l’agitation vaine, la dispersion qui égarent loin de son centre l’homme moderne. La bonne immobilité, c’est la patience, l’attente, l’ouverture, le bon mouvement, ou le mouvement <em>pur</em>, c’est l’élan désintéressé, sans but (Rilke dira plus tard le <em>risque</em>) qui met en rapport le proche et le lointain.&#0160;» (41)<br /><br /><br /><br /><br /></span></p> Bribes de Flotoir Florence Trocmé 2021-08-17T16:39:47+02:00