Schumann, Horowitz
Je sors assez bouleversée de la rediffusion du dernier concert à Vienne d’Horowitz, en 1987 (Arte). Il y a l’admiration bien sûr, pour la prodigieuse habileté des mains, les gestes inouïs, que j’apprécie à ma très modeste place de pianiste amateur. Mais il y a aussi ce qu’il a donné à voir, à la toute fin des Scènes d’enfants de Schumann, un visage et un regard complètement absorbé et ailleurs, qui remue jusqu’au tréfonds de l’âme. Et qui me fait songer à cette autre « fin », Abbado laissant la 9ème de Mahler disparaître dans le néant, baguette repliée sur le cœur, ailleurs lui aussi. Ou bien encore à ce que j’entends dans l’interprétation de l’Oiseau prophète, de Schumann toujours, par Clara Haskil. Le voile qui se déchire sur un autre monde.
Et j’entends cette phrase d’André Hirt, dans ce qui sera sa dernière chronique sur le site Le Strass de la philosophie : « La musique est originellement en partance, portant comme un Wanderer (un voyageur) sous son bras son objet. Plus originellement encore, faire de la musique, écrire de la musique, la composer, certes, mais d’abord chanter, tambouriner, souffler dans la tige d’un végétal, parler d’une certaine manière furent et sont toujours les manières dont l’existence se joue elle-même, dont elle se représente les origines et les pertes autant que les projections, aspirations et désirs. »
→ dans ces Scènes d’enfants jouées par Horowitz, il y avait tout cela, les origines et les pertes, l’enfance et la mort, la présence et l’adieu, l’au-revoir peut-être.
→ et se souvenir de Jean-Luc Sarré : « La musique ressuscite ce qui n’a jamais été ».
La musique, l’adieu (André Hirt)
« La musique n’est pas d’essence proprement humaine, elle fend plutôt l’essence de l’existence et en exprime la césure. Sa présence en nous, au sein de la différence que nous éprouvons dans notre être, et sa présence parmi nous, là où nous pouvons l’entendre, dans la nostalgie et l’espérance, nous fait pressentir sa loi, à défaut de son identité, à savoir qu’elle dit non seulement l’Adieu, mais qu’elle est l’Adieu, nécessairement. » (Sur le site remarquable, Strass de la philosophie, de Jean-Clet Martin)
Ondulatoire ou vibratoire (André Hirt)
« Cette aura de l’existence qu’il faut accorder à la musique, en son annonciation comme dans son départ, a pour présence, c’est-à-dire pour modalité de mouvement de la manifestation la teneur ondulatoire ou vibratoire de ce qu’il faut bien nommer une lumière, aussi faible et chancelante soit-elle. » (ibid)
Journaux de lecture de Pierre Vinclair
Je lis, hautement intéressée, tant la démarche recouvre nombre de mes préoccupations et questions, les « journaux de lecture » que Pierre Vinclair publie sur son site. Le plus récent, autour d’Opéradiques, de Philippe Beck. Il s’agit, en gros, d’explorer la manière de s’y prendre avec un texte qui semble à première vue incompréhensible. C’est tout une réflexion, très féconde, sur la question de l’illisibilité, des références, du traitement poétique, etc.
« Dans ces billets, dit Pierre Vinclair, j’essaie de prendre au sérieux – en espérant la déconstruire – l’objection (de sens commun ?) selon laquelle le poème contemporain n’est pas compréhensible. » (voir ici) ? Noter aussi que le premier feuilleton de cette série a porté sur Hölderlin au mirador d’Ivar Ch’Vavar.
Legato nerveux (Claude Minière)
« Il faut un long apprentissage du legato nerveux des pensées et des sensations. » (Grand Poème Prose, p. 85)
→ C’est sans doute là que tout se joue, dans ce legato des pensées et des sensations, un véritable art. Avec prééminence du sensible sur l’intellect.
Un présent
Claude Minière toujours : « L'enthousiasme, les paroles ailées, l’esprit de décision, ils s’entretiennent dans les lettres [...] L’incarnation nous fait un présent. »
→ Évidente et magnifique polysémie de cette dernière phrase, qui en devient presque vertigineuse. À chaque instant donné, le seul présent, celui qui se vit et passe instantanément. Mais quel cadeau !
Beaucoup d’élan à recueillir dans ce livre, en ces temps où la chape de plomb du négatif, de la dépression, de l’impuissance pèse de plus en plus lourd. J’aime trouver là les mots de ferveur, d’enthousiasme, de plénitude, et sous la plume de quelqu’un qui est tout sauf un naïf. Et qui sait aussi parfaitement rendre compte de la noirceur du monde et des hommes.
« Les cris assagis de l’écrit, les rites d’écriture, ce qui pousse ainsi toujours plus avant, pas à pas, pourquoi ? Pour apprendre. Pour tourner entre les doigts, en boucles accroche-cœur, en tourbillons, en vent de sable, à pleins et déliés la plénitude et ses libérations. La ferveur ! Pour savoir depuis Ève et Adam le fabuleux trajet. « (94)
Et en coda : « Je chante sans raisons apparentes [...] je réponds oui à des instants miraculeux qui font la vraie chaire inoubliable de l’existence ; j’ouis, je ouïe. [...] le plaisir bondissant d’attaquer une pensée, qui m’est venue et prometteuse, irrespectueuse… »
Avec cette note importante pour mieux comprendre le projet : « Je vous livres les informations en temps réel ». (103)
→ présent et présent ! Qui donne envie de répondre : « présent ». Au livre mais aussi à la vie.
La vie moins une minute (Marie de Quatrebarbes)
Tel est le titre du livre de Marie de Quatrebarbes récemment paru chez Lanskine. Ce livre procure à première lecture un grand sentiment, un peu paradoxal, d’étrangeté familière. Comme si se mêlaient là du langage enfantin, des propos d’adolescence, des matériaux droits sortis de l’inconscient, du rêve sans doute. Un matériau très mélangé qu’on ne peut « fixer »
Il y a comme des airs, fredonnements d’enfants, bribes de chansons ou de comptines, avec un évident travail sur la rythmique si particulière de ce répertoire-là, la comptine, la chanson enfantine. Avec aussi, comme explicité, l’arrière-fond souvent érotique de ces chansons en apparence très innocentes (comme les contes). Il y a du sauts et gambades, du patchwork, du démontage, du montage, une approche essentiellement sensible et sensuelle sans doute entée sur cette masse informe des sensations qui traversent le petit enfant et qu’il ne peut éclaircir faute de mots pour le faire. Mais ces mots souvent corrompent ces sensations, on ne le sait que trop, ils les figent, les enferment et le travail de Marie de Quatrebarbes semblerait de passer la barrière qu’ils constituent. Pour cela elle mêle les registres, recourt volontiers à l’argot le plus cru, merde, enculer, etc. Il y a un immense élan dans cette poésie, une véritable énergie, qui ramasse dans son grand balaiement tout ce qui traîne. Parce que rien n’est anodin, tout parle et fait signe. Écoutant Mozart en écrivant, je songe soudain aux lettres de ce musicien, si facétieuses et irrespectueuses de tout. On serait un peu dans cet univers-là ici. Mais pas d’angélisme non plus, c’est une poésie informée qui semble parfois charrier en douce toute la poésie : on sent passer ici ou là Rimbaud, Apollinaire, Breton, Cendrars peut-être. Il y aurait ainsi une sorte d’hybridation permanente, des greffons partout, des boutures. Une intimité avec un monde de sensations non hiérarchisées, non jugées. Acceptées, regardées, exprimées comme on exprime le jus d’un citron (et parfois ça agace les dents !). « J’exagère toujours les coups de dents / je ponds entre les lignes / m’affaire ailleurs et puis tout le temps / j’exagère souvent. » (p. 25). Le monde animal est proche aussi : « on était des animaux et on ne le savait pas » ou bien ces quelques vers formidables sur l’araignée : « les araignées tissent des rêves fantômes / il faut bien qu’elles se nourrissent / qu’on ne leur reproche pas la beauté de leur toile / l’expérience d’y être pris n’est pas regrettable / et quand elle s’y emmêle les pédales, la bête est risible. » Cette araignée fait songer soudain à une autre analogie, avec, peut-être, l’univers de Louise Bourgeois. Il y a bien ici une « conscience aigüe de ses sensations », une expérience concrète, sensitive et sensuelle, j’y reviendrai, du monde. Une véritable coagulation entre des sensations sans doute parfois débordantes et les mots convoqués non pour les dompter mais pour en jouir mieux encore, avec les ressources neuves de l’adulte. « Dans les livres en train de s’écrire, sur la paume de la main / Doudou met des chausson-lunes pour jumper l’escabeau / elle grille sa clope au milieu des fées cordeaux / et ronge son frein qui rime avec l’essence. » et de dire, haut et clair dans le même poème « j’ai fait tomber ma pudeur aux oubliettes. »
C’est une véritable voix qu’on entend ici, très singulière, in-ouïe, en fait. Avec sa rythmique très prégnante et particulière, rapide, directe, ses interjections, peuh, clac, ouste, son langage parlé et son argot, un incroyable méli-mélo fortement tenu.
Le livre se compose de trois parties : « ça caille les belettes », « looping » et « sinon violette », aux titres bien emblématiques de la manière de faire de Marie de Quatrebarbes, désinvolture et gravité, humour et tendresse.
Et comment ne pas souscrire à cette assertion : « il n’y a pas de critère autre que la musique » (34) qui atteste bien de l’importance de cette dimension. Cette poésie vient réveiller des rythmes enfouis au fond de soi, des petits lambeaux cadencés toujours agissant à notre insu. Qui pourraient bien être une part de notre impulsion à vivre.
De la peau et des ouvertures (Marie de Quatrebarbes)
Tout un programme peut-être dans ce vers de Marie de Quatrebarbes : « mon visage existe / il n’est rien que de la peau et des ouvertures ». (54). Interface sensible, porosité extrême au monde. Tout est appréhendé ainsi, par le corps, qui perçoit et laisse pénétrer. Et toujours cette impression que des temporalités différentes sont liées ensemble, constituent d’une façon presqu’hallucinatoire un nouveau corpus.
Avec cette prééminence sensuelle et sexuelle, affirmée constamment, mais presque sur le ton parfois des provocations d’adolescente, en une approche impliquée et passionnée. « le monde est sexe si j’avais su ». (p. 88) : « plus que toxique, la situation / plus que vénéneuse : intarissable / mon corps ébranlé venant à bout / petite glissante, roule ta bosse / on s’en fiche d’être décente / vis ta vie à petits bouillons [...] (p. 89).
Il y a ici une destruction subtile car très informée des codes, en une tentative passionnante de création d’un autre langage, d’une autre poésie. Oui « on s’en fiche d’être décente », on dit les choses telles qu’elles se formulent si souvent dans le for intérieur, si loin de la correction hypocrite recommandée aujourd’hui et qui masque si mal la violence des affects qui nous traversent tous.
Contre les machines à décerveler
Parlons-en des affects, avec l’intéressant livre de Philippe De Georges dont j’ai déjà rendu compte ici, Les mères douloureuses. Après avoir fait le récit détaillé de trois cas, présenté trois figures féminines très diversement (insister sur ce mot) douloureuses, l’auteur ouvre une partie plus théorique, mais toujours parfaitement accessible, sans aucun jargon et surtout va se livrer à un beau plaidoyer pour la psychanalyse, opposée ici à l’approche épidémiologique et scientifique de la psychiatrie d’inspiration contemporaine (et américaine, façon DSM, le fameux « manuel diagnostique et statistiques des troubles mentaux !). Qui n’aurait de cesse que de classer, et surtout de normaliser, de rendre apte, au mépris de l’entière, irréfragable singularité de toute personne humaine. L’auteur montre bien qu’avec ces programmes de recherche-là : « il ne s’agit plus de “surveiller et punir” mais de suspecter et contrôler sans cesse. » Et de citer ces enfants de deux ou trois ans déjà étiquetés et dûment drogués : « ce qui ne peut nous échapper, c’est la puissance de feu formidable des deux lobbies qui nous préparent cet avenir radieux : l’empire pharmaceutique apporte l’argent, l’université, la matière grise ». Et il ajoute : « disons-le aussi clairement et simplement que possible, la psychanalyse se tient à rebours de cette pensée du soupçon et de la menace » car « l’expérience accumulée par la psychanalyse comme par la diversité et la richesse infinie des existences humaines montrent que le lien causal linéaire ne convient pas pour le comportement des hommes : il y a au contraire rupture entre la cause et l’effet. Le hasard des situations concrètes bouleverse les prévisions et le choix de chaque sujet multiplie les réponses possibles." » (p. 110)
Il note aussi que « chacun de nous a une place, bien avant de naître, dans le discours qui se transmet en amont de lui et le désir de ceux qui le précèdent. C’est ce qui fait de la vie de chaque personne un condensé anthropologique. Chaque moment crucial est le croisement entre des relations qui s’établissent dans l’instant, l’ici et maintenant, et une chaîne où cheminent tous les mots qui ordonnent notre rapport à la vie et au désir. On pourrait le dire autrement : l’inconscient est transindividuel. ». Il faut donc « rejeter la tentation de cette fausse science qui se veut prédictive et ne peut que renforcer l’aliénation dont souffrent les sujets » (111)
→ et lisant ces mots, je pense à ce terrible article lu dans la Quinzaine Littéraire, (n° 1118) compte rendu, par Georges-Arthur Goldschmidt du livre de Götz Aly, Les anormaux ou l’archipel de l’euthanasie, livre d’histoire qui relate la terrible affaire de l’extermination systématique par les nazis de tous les handicapés, anormaux, malades mentaux, la destruction de ces vies « considérées comme lebensunwertes Leben (vies indignes d’ être vécues). »
Terrifiants ravage de la norme et de ce qu’à la fin de son livre Philippe De Georges appelle l’enfer des déterminations.
Et aujourd’hui, dit De Georges, « rien ne justifie d’écouter le détail du récit du patient [...] il suffit de poser un diagnostic à l’aide d’une grille statistiquement établie. »
→ grille !, oui, grille d’enfermement.
Et l’auteur de parler de ces logiciels que l’on vient de mettre au point et qui permettent au patient de s’auto-diagnostiquer ! Il apprendra ainsi à « gérer » son trouble. Et à rebours de cette tendance de fond, voilà dit-il ce qu’apportent les psychanalystes : ils « font partie de ces grains de sable qui grippent les machines à décerveler » (p. 123)