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Vienne avant la nuit – Robert Bober
Les éditions P.O.L. publient un très beau livre de Robert Bober, Vienne avant la nuit. Un livre que Robert Bober construit à partir et autour de l’image de son grand-père : « Au commencement, il y avait Wolf Leib Fränkel, mon arrière-grand-père ». Et dans la lignée, non pas génétique mais artistique, vont se dresser au fil des pages et des rues de Vienne, au fil des évocations, d’autres figures : Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Kafka, Max Ophuls, Martin Buber, mais aussi Perec, Thomas Bernhard, Celan… un obscurcissement du monde, une traversée de cette période terrible où tout allait basculer, s’anéantir. Il y a le livre, il semble y avoir aussi un film. Le livre lui est illustré et il y a sans doute autant à lire dans les images que dans le texte : remarquables portraits de ces écrivains, photos des fameux cafés de Vienne, photos anciennes qui parlent au cœur et à l’esprit d’une façon très particulière et étrange qu’il faudrait explorer. Des Unes de journaux de l’époque.
Au coeur du livre, cette histoire qui est aussi une histoire en images. Celles-ci je ne les reproduirai pas ici mais le texte de Robert Bober, oui. « Si je suis venu à Vienne, ce n'est pas seulement pour y retrouver la tombe de mon arrière-grand-père, mais aussi parce que le passé, ce passé-là surtout, a besoin de notre mémoire et les morts de notre fidélité. Alors, concerné par cette Histoire qui me touche de si près, préoccupé de ce que l'Autriche d'aujourd'hui en savait et sachant qu'à Vienne, c'est au café que se lisent les journaux, j'ai fait établir des fac-similés de ceux qui témoignaient de cette période et les ai distribués aux habitués du Café Central. Au-delà de l'importance que j'accordais à cette Histoire, je m'interrogeais aussi sur ceux qui étaient venus là prendre un petit déjeuner et les nouvelles du jour, tout en espérant les voir renouer le fil d'une Histoire qui les avait précédés. Et je ne savais pas où tout cela allait me mener.
Et puis, ce que je pressentais s'est confirmé : ces événements, les consommateurs ne semblaient en avoir qu'une idée vague, presque étrangère. Ce passé qu'il aurait fallu enseigner, une Autriche oublieuse s'était chargée de l'abolir. Et comme l'Histoire ne fut pas transmise, l'oubli a pris toute la place. Pourtant, j'aurais aimé des questions, une conversation. J'aurais aimé qu'ils en parlent, qu'ils m'en parlent, et partager ce savoir. Quelque chose, là, qui avait l'apparence de l'indifférence, m'affectait. Parce que tout de même, lire au café ce n'est pas comme lire chez soi.
J'en étais là à essayer de comprendre ces moments, filmant des visages. Et puis, il y a eu ce jeune couple qui semblait être là comme pour me consoler de ce qui m'affectait. Lui lisant, elle écoutant comme on écoute ceux qu'on aime. Il y avait quelque chose de doux dans ce moment, dans ce visage reposant sur une épaule, de doux et de paisible malgré la lecture. Ou peut-être à cause d'elle. Parce qu'elle était là comme une promesse, de ces deux matinées passées au Café Central, c'est cette image que je veux retenir. Je ne sais pas de quoi ils ont parlé plus tard, ni les jours qui ont suivi, mais j'ai repensé à Kafka et à Milena qui eux aussi "étaient si près l'un de l'autre". À Kafka qui disait, parlant de Strindberg : "Je ne le lis pas pour le lire mais pour me blottir contre sa poitrine. Il me tient comme un enfant... ".
→ Ce texte me bouleverse, l’image du jeune couple aussi. Et ne parlons pas des propos de Kafka.
Vienne encore, Schnitzler
Et ce qui est très étrange c’est que sans rien savoir encore du livre de Bober et un peu par hasard, j’avais acheté il y a quelque temps, chez un tout petit bouquiniste de la rue Blomet où j’étais entrée pour avoir vu dans sa vitrine En Miroir de Jouve, un livre de même format presque que le Bober, de conception similaire, textes et images, intitulé, Terre étrangère, Arthur Schnitzler et Arthur Schnitzler un guide pour Vienne, de Nike Wagner. Une parution Nanterre-Amandiers Beba de 1984. Terre étrangère est une tragi-comédie de Schnitzler, dont le texte français a été établie par Michel Butel avec la collaboration de Luc Bondy.
quelque part, dans cet autre livre, une citation d’Arthur Schnitzler : « quand on reprend le calendrier de l’année écoulée, on n’échappe pas au malaise de devoir se dire qu’il indique entre autre l’anniversaire futur de notre mort ».
→ oui ce vertige de se dire, en passant par telle ou telle date, qu’elle sera peut-être la date de notre mort. Comme telle ou telle date, franchie tant de fois dans l’insouciance par celui-ci ou celle-là, est devenue la date anniversaire de sa mort. Cette autre citation : « Qui pourrait venir à bout de ces trois idées incompréhensibles : qu’il existe, qu’il est lui et pas un autre, qu’il y a eu un temps où il n’était pas et qu’il reste un temps où il ne sera plus ?
Sibelius et le compositeur Eric Tanguy
J’ouvre un petit livre intitulé Écouter Sibelius, écrit par le compositeur Eric Tanguy en collaboration avec la journaliste Nathalie Kraft (Buchet-Chastel). Écouter Sibelius, cette douce injonction semble superflue, dit l’auteur dans sa préface et il explique ne prétendre à « rien d’autre qu’à déposer des petits cailloux blancs dans cette forêt sibélienne ». Petits cailloux blancs qui sont en fait neuf œuvres vues comme « autant de fenêtres ouvertes sur un univers uniment onirique, romantique et visionnaire. » (pp.7 et 8)
Né en 1986, Eric Tanguy est compositeur. C’est donc par le filtre de neuf œuvres qu’il va entraîner le lecteur dans cette voie d’écoute de Sibelius.
Le premier chapitre est consacré à une pièce pour violoncelle et piano que je ne connaissais pas, Malinconia, op.20. Un adagio pesante écrit alors que le 13 février 1900 la troisième fille du compositeur vient de mourir, victime d’une épidémie de typhus. Le ton d’Eric Tanguy est personnel, ce n’est pas un livre savant, ni un livre de musicologue, c’est le livre d’un musicien qui parle d’œuvres qui lui sont essentielles, qui en parle en s’impliquant, en se racontant. C’est un peu ce que je souhaiterais proposer dans plusieurs espaces du site Muzibao. Cela n’empêche pas Eric Tanguy de donner aussi les clés utiles pour comprendre l’œuvre, clés historiques et musicales. Sans jargon. De manière accessible. Il fait ici allusion à ces interprètes magnifiques que sont Truls Mørk et Jean-Yves Thibaudet. Cette interprétation semble malheureusement un peu difficile à trouver. On peut voir quelques vidéos, dont celle-ci. « Que ce chef d’œuvre soit resté méconnu en France est inexplicables, écrit Eric Tanguy, il contient en effet toutes les caractéristiques du langage de Sibelius d’un point de vue formel, mélodique et harmonique. S’y retrouvent les brisures, les ostinati, les étrangetés harmoniques et les quartes-quintes générant des moments suspendus, épurés. ». De cette œuvre Eric Tanguy dira aussi que c’est un kaléidoscope organique : « déploiement d'une tournure de pensée musicale singulière, Malinconia est aussi une œuvre horizontale : la mélodie lancinante, à l'intérieur d'une quarte, dans un ambitus très serré, est un chant étale dont l'horizon semble figé. Elle est donnée par le violoncelle, puis la pièce repart sur une cadence d'un abord lisztien du point de vue des figurations pianistiques. C'est une métaphore de l'interruption. Sans cesse est revécu le même traumatisme. Ça s'arrête, et puis ça revient. Ce qui semble disparate appartient en fait au même univers. Un kaléidoscope organique, en quelque sorte. (p.20). Je note enfin la fascination exprimée par l’auteur pour « le jeu de construction de cette pièce (…) : des morceaux qui semblent disparates s’emboîtent progressivement à la manière d’un puzzle. » (p.14)
Une esthétique des apparences – Santiago Espinosa
Je poursuis ma lecture du livre de S. Espinosa, traité des apparences. « Une esthétique des apparences tente de rendre sa juste place à l’œuvre d’art et à l’émotion très singulière qu’elle suscite ». (p.78). Page importante pour bien comprendre la démarche de l’auteur qui fait ici référence à ceux « qui croient trouver dans l’art un intérêt autre qu’artistique », ajoutant que c’est une illusion qu’il a voulu dissiper et qui est à l’origine de la plupart de ses écrits. Il pointe une « incapacité d’éprouver ce que Nathalie Sarraute appelle justement "une pure joie esthétique". Il fait aussi allusion au livre d’Hector Obalk, aimer voir. H. Obalk qui par ses commentaires des œuvres invite à « aimer voir ».
J’ajouterai volontiers que j’aimerais parfois inviter à aimer entendre. Ce serait bien, ce serait bao !
Et cette remarque encore : « il y a plus en art à apprendre de l’analyse des effets que de la connaissance des causes ». Donc, non pas d’où cela vient, c’est à dire une démarche interprétative, au risque de recomposer une réalité étrangère à la nature de l’œuvre mais plutôt qu’est-ce que cela fait à celui qui regarde, écoute. Eric Tanguy dans son livre sur Sibelius écrit (p. 17) que l’écoute de Sibelius modifie.
Il y a dans cette manière de voir, ou d’écouter, identification d’émotions uniques, exemplaires, qu’on ne peut comparer à aucune autre. « Ce qui fait pour moi de Mozart un compositeur hors pair, c’est sa musique, qui ne ressemble à aucune autre, ni à aucune forme de penser ni de faire de l’art, que je reconnais à la première mesure parce qu’elle n’exprime rien que le style unique de Mozart (…) sa musique me procure une émotion d’une inégalable puissance que je ne peux transposer sur aucune autre expérience. (p.81)
« L’art n’exprime pas autre chose que lui-même, l’émotion qu’il éveille est une émotion esthétique parce qu’elle est le produit d’une idée artistique. » (81)
La musique – Lorand Gaspar
Transmise par Marc Dugardin, cette belle citation de Lorand Gaspar : « La musique des grands musiciens ne vise pas une fonction ou une glande, elle habite et ordonne à sa manière la totalité de notre corps pensant – comme si elle avait trouvé quelque loi fondamentale de notre vie, de notre organisation – l’ouvrant à ce qui au-dedans comme au-dehors le déborde, et c’est le même "mouvement" ». (Lorand Gaspar, Apprentissage).
Jean-François Billeter & Auxeméry
Bel écho aux notes récentes de ce Flotoir autour des deux livres de Jean-François Billeter que celui offert par Auxeméry pour Poezibao : « Le temps est le corps de notre corps pensant, de notre être-au-monde sensible. Nous baignons dans l’amnios fluant de nos jours, qui nous nourrit dans nos travaux, et apporte à ceux-ci la matière qui les fonde et les entretient. Qui nous enrichit de nous-mêmes, jusqu’au terme. Le passé (sans retour possible, mais toujours actif dans la mémoire), le présent (sans plus de substance, car privé d’une présence réelle), l’avenir (sans autre à-venir qu’une fin des jours, après l’accomplissement des travaux) – le rapport entre les trois axes d’une existence, voilà l’équation qu’aborde Jean-François Billeter dans cette double publication, Une rencontre à Pékin, qui constitue le récit de son arrivée en Chine dans les années 60, à l’époque où il entreprenait ses études et cherchait encore sa voie définitive, dans des circonstances où les destinées individuelles ne pouvaient que croiser la grande Histoire, et Une autre Aurélia, qui fait état de son tourment après la disparition de son épouse chinoise, qui fut la compagne de toute une vie, depuis cette arrivée en Chine. »
Karelia – Tanguy & Sibelius
Belles pages dans le petit livre d’Éric Tanguy sur Karelia de Sibelius. Avec des éléments sur l’histoire de la Carélie, territoire perpétuellement déchiré entre la Russie, la Suède
Imprégnation - Sibelius encore
Dans ce même livre, Écouter Sibelius, magnifique méditation autour du Quatuor Voces intimae. « Quand on apprend le finnois, on doit en apprendre par cœur les règles, les cas et les déclinaisons, au risque sinon de s’y perdre complètement. Il en est de même pour Voces intimae : il faut s’imprégner de chaque élément mélodique, de chacune des transformations, digressions, réitérations, pour en saisir les ramifications et le contenu musical. »
→ ne tient-on pas là une méthode ? Une méthode d’apprentissage des langues et de la musique ? Pour les langues comme pour la musique, s’imprégner des éléments (mélodiques surtout). Comme le disent certains traducteurs, vivre avec le texte, avec les tournures, les expressions, les mises en œuvre, les ressasser, presqu’en tâche de fond. Se les incorporer, avec douceur et assiduité. Laisser se faire le travail intime, laisse se construire les voces intimae. La résultante, la fusion de cette musique-là avec son histoire propre, sa réceptivité propre, son contexte (époque et culture).
Les éléments obsessionnels – Sibelius & Tanguy
« La texture, c’est tout ce qui est au deuxième plan, dit encore Eric Tanguy à propos du quatuor n°4 de Sibelius, et qui construit le plus souvent le fil conducteur des œuvres de Sibelius, comme les éléments motoriques, obsessionnels, en doubles croches, croches, triolets. Peut-être est-ce cela les voix intimes, ces voix sous-jacentes présentes en permanence. Intimae en latin désigne ce qui est profond. » (p.67)
→ cette page me touche et me donne des clés pour comprendre cette passion que je peux avoir pour certaines textures musicales : « éléments motoriques, obsessionnels ». Comme le cœur qui bat, envers et contre tout.
J’écrivais l’autre jour que toute musique est berceuse. Généralisation un peu hâtive et surtout trop subjective. Que je devrais plutôt formuler ainsi : toute musique qui me touche a quelque chose d’une berceuse, un mouvement, une oscillation, un ostinato, une pulsion qui évoque le bercement. Et que dire de cette violente émotion, en entendant l’autre jour dans un concert d’orgue une berceuse de Louis Vierne, construite sur le thème de dodo l’enfant do.
Cette émotion je la retrouve dans l’œuvre que j’écoute en transcrivant ces notes, une méditation sur les œuvres du peintre Twombly par Franck Yeznikian, qui vient de me proposer un bel hommage à un de ses maîtres récemment disparu, Klaus Huber.
Une figure rythmique - Schubert
Dans le livre (en anglais) de Ian Bostridge sur le Voyage d’hiver, un chapitre plus technique en apparence mais qui pose de bonnes questions sur l’interprétation. Il s’agit de la manière de jouer une certaine figure rythmique au début du 5ème Lied, Wasserflut : en gros un triolet dans la main droite contre une croche pointée et double croche dans la main gauche. Doit-on jouer la double croche en même temps que la dernière note du triolet ou pas ? Bostridge analyse avec beaucoup de rigueur tous les éléments de la discussion, depuis les manuscrits de Schubert et leur niveau de précision jusqu’aux choix des interprètes modernes, Gérald Moore ou Alfred Brendel par exemple. Cela pourrait paraître trop pointu, cela ne l’est en rien, par la méthode et en ce que cela montre qu’il faut faire preuve d’une certaine humilité quant aux manières de comprendre les textes.
→ ces figures m’ont toujours passionnée et troublée, sans parler de leur difficulté, parfois, d’exécution. Quand un temps, dans une mesure, comprend un nombre inégal de notes dans chaque main : par exemple en effet un triolet de croches (3 notes) à la main droite contre deux croches (2 notes) à la main gauche. C’est déstabilisant et c’est bien là souvent l’effet recherché par le musicien, cette petite inégalité rythmique qui peut être profondément expressive.
Dans le train – Victor Segalen
Dans le train, vers la Suisse, pour la journée, paysages de soleil levant et de brume. J’ouvre le livre de Jean-Luc Coatalem, Mes pas vont ailleurs. Une évocation de Victor Segalen. Magnifique début qui est en fait la fin de Segalen. Sa mort dans les bois de Huelgoat dans le Finistère. Avec cette citation d’Hamlet : « The readiness is all », « l’essentiel c’est d’être prêt ». Segalen n’a que 40 ans, il part dans les bois et on le retrouvera mort, une blessure au talon sans que l’on sache s’il s’agit d’un accident, une branche coupante ayant entaillé sa peau à l’endroit d’une artère, ou d’un suicide déguisé. Segalen que Coatalem porte en lui depuis l’adolescence et à qui il dédie un vrai livre d’amour, infiniment touchant par la manière dont il montre comment un artiste peut nous devenir essentiel, ami intérieur, part de nous-mêmes sans lequel peut-être nous ne saurions vivre.
Coatalem nous apprend que Segalen était doué pour la musique « au point de composer » et qu’il était sujet à des synesthésies. (p.25). Je note aussi le parti choisi par l’auteur : s’adresser à Segalen, en lui disant vous : « tant attendu après des années de mariage, puis prématuré, montrant des difficultés respiratoires, à l'évidence "pas comme les autres", vous deviendrez un garçon suractif, maigrelet et totalement myope, doué pour le dessin, la musique, au point de composer. Un tempérament nerveux et dépressif, qui jurait dans cette maison fade à un étage, murs gris et fenêtres rares, du quartier ouvrier de Saint-Martin, l'ancien "Brest annexion". D'une "intelligence rare", hypersensible, sujet à des synesthésies, associations innées des sens – "personnellement, je colore nettement les tonalités musicales, et trois voyelles". Très tôt, la mélancolie fut l'une de vos compagnes. Comme le désir d'agir à votre guise. "Enfant, je ne cessai de protester." Vous rêvez beaucoup et lisez autant pour échapper à cette vie étriquée, toute tracée, cet ennui poisseux qui empoisonne. Vous avez aussi des frénésies de bicyclette et de chemins de traverse. L'engin vous ouvre champs, forêts, pointes et isthmes. Sans lui, petit cheval de fer, vous seriez mort, étouffé… »
Une œuvre essentiellement posthume - Segalen
Jean-Luc Coatalem écrit encore : « Vos cantines sont encore grosses de projets, d'esquisses, de pièces entamées. La quasi-totalité de votre travail sera posthume – à croire que le maître d'œuvre avait déserté, appelé chaque fois par plus urgent, plus vital. Un an et demi avant votre mort, vous aviez évalué votre situation avec dérision, assurant posséder la matière dans vos cartons aux rubans lamaïques ou dans vos boîtiers aux étuis de soie bleu floral pour faire "trois drames, dix romans, quatre essais, deux théories du monde, une poétique, une exotique, une esthétique, un traité des Au-delà, un répertoire général des choses inconnues", et plus de quatre mille articles. "J'ai accumulé des projets, et des projets, et pas un n'est fermé..." De ce massif de mots, vous n'aurez détaché que trois opus : Les Immémoriaux (1907), roman tahitien publié sous pseudonyme, Stèles (1912 et 1914), Peintures (1916), auxquels s'ajoutent, entre 1902 et 1917, une demi-douzaine d'essais pour des revues. » (p.34)
→ Jean-Luc Coatalem excelle à distiller toute l’information puisée aux meilleurs sources sur Segalen dans le fil d’un récit vivant, émouvant, dans lequel lui-même s’implique largement.
Il explique aussi au lecteur que l’écrivain a changé l’orthographe et la prononciation de son nom, « abandonnant phonétiquement le Ségalen (dit à la française, Ségalin) pour un Segalen (sans accent, dit à la bretonne, en accentuant la dernière syllabe : Segalène).
Une histoire à la première personne – Segalen & Coatalem
Je note que ces derniers mois, qu’il s’agisse d’écrivains ou de musiciens, je lis de nombreux livres construits autour d’une figure, formule tarabiscotée qui m’est indispensable pour éviter le mot biographie. Je peux évoquer par exemple l’approche d’Arvo Pärt par Julien Teyssandier, celle d’Emily Dickinson par Susan Howe, le livre de Paul Greveillac autour d’Alfred Schnittke, ce dialogue rêvé avec Segalen de Jean-Luc Coatalem. M’intéressent hautement les différentes stratégies mises en œuvre par les auteurs pour parler de l’artiste de leur choix, tout en s’impliquant plus ou moins. Comme si on avait en fait deux récits biographiques entremêlés. Où la subjectivité est plus ou moins présente, de fortement assumée par exemple chez Teyssandier ou Coatalem à infiniment plus distanciée chez Howe.
Voici donc que Jean-Luc Coatalem raconte sa première rencontre avec Segalen dans une librairie d’occasion et que cette librairie je la connais bien (troisième niveau d’imbrication !) : « Je vous ai aperçu pour la première fois, Victor, et c’était il y a longtemps, plus de trente ans, dans une boîte à soldes de la librairie Le Pont traversé, rue de Vaugirard, à Paris » et j’apprends dans la foulée que « la caisse vernie appartenait à l’écrivain-libraire Marcel Béalu – un proche de Jean Paulhan. » (p.49)
Expériences de lecture – Segalen
J’évoquais un peu plus haut la nécessaire imprégnation par tous les éléments d’un texte, d’une œuvre musicale. Cette nécessité se ferait-elle jour aussi pour lire Segalen. Lisant ses livres, les uns après les autres, Jean-Luc Coatalem écrit : « à chaque fois, vous vous révéliez farouche, déconcertant. Pas facile ! S’il est des écrivains dont l’œuvre est immédiate et consolante, il fallait, vous, vous conquérir pour que vous soyez moins rétif – à croire que vous entendiez défier votre lecteur. Ne jamais tenter de vous circonscrire, non, mais au contraire adopter une approche buissonnière, marcher à votre pas, se laisser aller à l’éventuel…"ceci est une œuvre réciproque" annonciez-vous dans Peintures. »
→ n’a-t-on pas ici une magnifique méthode de lecture ? ne pas circonscrire, donc ne pas enfermer dans des préjugés, de la référence, de la comparaison, lire buissonnier, libre, non contraint, en se laissant imprégner. La lecture flottante au fond. Segalen pensait que son livre trouverait en chacun « son retentissement et sa valeur ».
Figure tutélaire et invisible – Jean-Luc Coatalem
Cet aveu de Coatalem, si prenant : « Depuis, vous ne m'avez plus quitté. Comme dans cette nouvelle de Joseph Conrad, où un commandant trouve sur le pont de son navire un fugitif qui lui ressemble, qu'il finit par cacher dans sa cabine, sauver parce qu'il est en fuite, mais que personne ne voit à part lui, vous êtes devenu un compagnon fidèle mais invisible. Vous m'aurez accompagné partout. Allié substantiel, comme disait René Char. Ami considérable. J'aimais votre dualité : homme d'action férocement agité sur le terrain puis patient orfèvre des mots, reclus dans vos cabinets de travail. Un aventurier lettré et cannibale. Usant de ce qu'il faut pour ériger son œuvre : du secret, de l'obstination, des kilomètres et des milles, de l'angoisse. Que disiez-vous, si haut et si fort ? Qu'il n'y avait de Réel sans Imaginaire, et vice versa. » (p.58)
L’or du temps, Breton & Segalen
Oui vous disiez, écrit Coatalem à Segalen « qu'il n'y avait de Réel sans Imaginaire, et vice versa. Que ce dernier accordait sa profondeur au premier, d'un coup plus dynamique, vécu, chantant, chanté. Qu'il fallait grappiller la pépite de l'instant – "l'or du temps" d'André Breton –, mais que chaque équipée dépendait du voyageur, tel un médium ou un sourcier – "ceux qui savent voir ont accès dans l'espace magique", répéterez-vous. Tant pis pour les borgnes et les malentendants ! Il fallait "être au monde", sujet au désir qui, telle une puissance débordante, vous emportait ailleurs, vous donnait de l'expansion, puissant oxygène. Le voyage devenait alors une euphorie, un allègement, qui aurait à voir avec l'enfance où rien ne pèse, quand tout est envoûté. La souveraineté d'un temps profus et retrouvé. » (p.58)
→ et quelle écriture remarquable que celle de Jean-Luc Coatalem ! Il suffit par ailleurs de lire sa notice sur Wikipedia pour comprendre ce qui le lie et le relie à Segalen ! Un véritable faisceau de raisons qui font que la découverte du Pont traversé fut tout sauf un hasard.
Nietzsche
Étrange comme je ne cesse de croiser Nietzsche. Tout à l’heure en lisant la fiche Wikipédia de Clément Rosset ; tous ces jours derniers en discutant avec Auxeméry de ce livre sur Nietzsche, par Paul Valéry, à paraître en novembre aux éditions de La Coopérative. Et ici encore, avec Segalen dont J.-L. Coatalem dit qu’il est un nietzschéen convaincu.
Je m’amuse aussi de lire tous les sujets d’intérêt de Segalen, trois cents sujets, dit le livre « le taoïsme, les hydravions, la calligraphie, le sérum Quinton, le subconscient, le bouddhisme, la photographie, les phénomènes psychiques, l’opéra, les automobiles, etc. » (p.59)
Une petite fratrie de ségalénistes et Jean Roudaut
« Au début des années 80, il y avait une petite fratrie de ségalénistes, héritiers d’Henry Bouillier dont le travail minutieux de déchiffreur reste indépassé ». Parmi eux, Jean Roudaut, ce qui vaut au lecteur de belles pages sur une visite à ce dernier, en Bretagne.
En Allemagne
En Allemagne, je suis sans cesse confrontée à des traces. Je me souviens si bien de ma première rencontre, un vrai choc, avec les Stolpersteine (obstacles, pierres d’achoppement), à Cologne. Ces petits carrés de cuivre insérés dans la chaussée, devant les maisons où vécurent des Juifs, gravés d’un nom, d’une date de naissance et de la date de la mort ou de la disparition, avec le nom du camp d’extermination. Une toute petite chose matérielle, si l’on y songe, pour ces vies parties en fumée, mais une trace durable, profonde, quelque chose sur quoi buter pendant des décennies. Et cet été, ces deux sites si différends mais qui renvoient à la même Histoire, Prora sur l’île de Rügen, la « colonie de vacances » des plus collectivistes imaginée par les Nazis pour leurs personnels et Bergen Belsen.
Internet et la littérature
L’éditeur Jean Boîte annonce la publication de L'écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith à paraitre en janvier 2018 dans une traduction de François Bon. Je lis dans la présentation du livre : « Dans la seconde moitié du XIXè siècle, l’apparition de la photographie bouleverse les modes de représentation du réel. Bousculée dans sa pratique, la peinture va chercher et trouver de nouveaux territoires d’expression, et ainsi renouveler son langage.
Pour Kenneth Goldsmith, il en va ainsi du texte au XXIème siècle : l’environnement digital et les pratiques contemporaines d’écriture et de lecture ont profondément bouleversé la littérature et notre rapport au texte.
Internet et l’environnement numérique présentent aux auteurs et aux lecteurs de nouveaux défis et de nouveaux outils pour repenser la créativité, l’autorité de l’auteur et notre relation avec la langue. Confrontée à une quantité inédite de textes et de langages, toute une nouvelle production considérée comme ne relevant pas de la littérature : le traitement de texte, les e-mails, les messages courts et la pratique des réseaux sociaux, nous ouvrent la possibilité d’aller au-delà de la création de nouveaux textes et de gérer, d’analyser, de s’approprier et de reconstituer ceux qui existent déjà. ».
→ A suivre donc !
Segalen et Maurice Roy
Avancée dans le très beau livre de Jean-Luc Coatalem sur Segalen. Il consacre plusieurs pages à un étonnant portrait de ce personnage étrange et sulfureux, Maurice Roy, qui allait servir de modèle à Segalen pour son Simon Leys.
Je note aussi au fil des pages cette sentence qui résonne encore plus fort aujourd’hui qu’en ce temps-là : « Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre ».
Puis Jean-Luc Coatalem va évoquer les grands voyages de Segalen, la Chine puis Papeete, Tahiti… « pénétrer l’inconnu, galoper hors les cartes. Non pas voyager mais explorer. Vous acharner dans le Réel. » (159)
Une rencontre avec Clément Rosset et Santiago Espinosa
Lecture, le mercredi 18 octobre, à la librairie Tschann à Paris de Clément Rosset et de Santiago Espinosa, qui publient chacun un livre chez Encre Marine. C’est d’ailleurs Jacques Neyme, le directeur éditorial d’Encre Marine qui assurait la présentation des auteurs. Intitulé Esquisse biographique le livre signé Clément Rosset est en fait un livre d’entretiens avec Santiago Espinosa. Un livre où le philosophe, peu familier de l’exercice, aborde certains faits personnels, mais des faits qui ont eu une signification pour son travail philosophique.
Les deux maçons – Clément Rosset
Telle cette double histoire de maçons, à Majorque. Le premier maçon est un danseur hors-pair de cette danse pratiquée un peu partout en Espagne, la jota. Danse qui se caractérise, explique Clément Rosset, par des sauts qui donnent l’impression que le danseur s’envole, des sauts dans l’espace. Cette danse-là, il la vit exécutée pour la première fois alors qu’il avait sans doute quatorze ans. Et elle lui donna alors, de manière puissante et caractéristique, fondatrice en fait, un sentiment de profonde jubilation. À peu près à la même époque, toujours à Majorque, c’est à un fait tragique qu’il fut confronté, et qui met en scène aussi un maçon. Le jeune adolescent passe sous un échafaudage, dans la rue et voit soudain s’écraser à côté de lui un homme tombé de cet échafaudage même. Un maçon. Qui meurt sur le coup. Aujourd’hui, ce double évènement, la jubilation devant la danse et l’effroi ressenti devant ce terrible accident, semble à Clément Rosset profondément significatif de toute ce que sa philosophie allait développer autour de l’idée de la joie tragique. La joie qui est la seule à assumer totalement le tragique.
Silesius et la rose
Cité par Jacques Neyme, pendant la soirée, le distique célèbre de Silesius :
Die Ros' ist ohn' Warum, sie blühet weil sie blühet,
Sie ach't nicht ihrer selbst, fragt nicht, ob man sie siehet. (I, 289)
La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit."
Terrible déclin
Bien sûr on avait constaté ce peu de petites bestioles écrasées sur les parebrises, bien trop propres après mille kilomètres sur autoroute, mais de là à découvrir que « en moins de trois décennies, les populations d'insectes ont probablement chuté de près de 80 % en Europe. » ! C'est ce que suggère une étude internationale publiée mercredi 18 octobre par la revue PLoS One, analysant des données de captures d'insectes réalisées depuis 1989 en Allemagne. L’article précise : « cet effondrement rapide de l'entomofaune, préviennent en effet les chercheurs, a un impact de grande magnitude sur l'ensemble des écosystèmes - les insectes formant l'un des socles de la chaîne alimentaire. » (in Le Monde daté du jeudi 19 octobre 2017)
De la lecture – Jean Ristat & Anne Portugal
Deux belles réflexions autour de la lecture. Jean Ristat, pour les notes sur la création de Poezibao : « « Il faut chercher la voix d'un écrivain dans ses textes : cela suppose sans aucun doute une attention extrême, voire un recueillement, qui nous rend alors disponibles, à l'écoute : un état de vacance en quelque sorte. Je veux parler ici de la liberté d'esprit sans laquelle il n'y a pas de lecture possible. Il y a des livres muets. Oublions-les tranquillement. Il y a ceux dont la voix n'est pas encore placée, avec les hauts et les bas de la mue. Gardons un œil sur leur auteur en attendant les ouvrages qui vont suivre... Et puis un jour vous ouvrez un roman, un recueil de poèmes... et soudain vous entendez une voix qui ne ressemble à aucune autre. »
→ C’est aussi une très belle méthode d’évaluation pour ceux qui sont confrontés à une quantité importante de livres, critiques, libraires, Poezibao !!! Souvent ce sentiment d’entendre quelque chose qu’on n’a pas encore entendu ou au moins pas entendu de cette façon-là.
Et dans le Monde des livres, (daté du 20 octobre 2017) un bel article de Céline Minard sur Anne Portugal, où je relève : « Ça fait longtemps que je lis Anne Portugal, depuis son Fichier, paru chez Chandeigne en 1992. Ça fait longtemps et, pour autant, je ne fais aucun progrès. Il existe bien des plaisirs de lecture. On peut s'installer dans un texte comme dans des charentaises, reprendre l'histoire où elle en était avec un soupir d'aise, retrouver un monde, pas trop inconnu, pas trop prévisible, qui nous réserve des lieux et des situations inattendus mais reconnaissables, on peut s'y sentir presque chez soi, et c'est un plaisir non négligeable. On peut aussi tenter de s'installer comme d'habitude et comprendre assez vite qu'on a pris place sur un siège éjectable (Bessette, Sarraute). Et, parfois, on peut savoir dès la première page qu'on n'est pas du tout chez soi, que le monde dans la langue s'est complètement déplacé, et qu'on ne sait pas lire, pas tourner les pages, pas lier les mots. Paradoxalement, cette sensation - ne pas savoir lire - fait partie de mes plus belles expériences de lecture (Danielewski, Russell Hoban). Avec Anne Portugal, je ne suis jamais déçue. Dès que le sens apparaît, elle le brouille, dès qu'une image fait surface, elle la coule ou la piège, elle l'inverse. Avec une précision et une économie redoutables. Les mots sont simples, les évocations immédiates, mais rien n'est correct et surtout pas l'usage. ». Quant au titre de l’article, il est parlant, lui aussi : « court-circuiter la séduction ». Intention pertinente en une époque où tout est fait pour la susciter cette séduction, de manière ouverte ou dissimulée. Pas uniquement dans le domaine marchand, mais aussi dans celui de la culture.
L’artisan en estampage – Victor Segalen
Pour avoir pratiqué quelque chose de lointainement approchant, dans ma jeunesse, je suis fascinée par l’évocation, par Victor Segalen, de cet artisan de l’estampage. Jean-Luc Coatalem détaille les bagages et le matériel préparés pour l’expédition chinoise de 1914 : « deux tonnes de bagages et de matériel, sept charrettes à deux mules, si chevaux "mobiles et résistants", trois cavaliers européens et dix-sept assistants (porteurs, palefreniers, cuisinier et professeur de chinois) composent l’équipage. Auxquels s’ajoute un artisan en estampages payé au rendement (de grands papiers tamponnés à l’encre noire et rouge sur les pierres set les inscriptions qui empliront vos fontes puis décoreront votre bureau) ».
→ Je rêve de cet homme plaçant ses grandes feuilles de papier sur les bas-reliefs ou les inscriptions pour les y reporter. Je me documente : « L’estampage chinois est la reproduction par frottis sur un papier spécial d’une œuvre qui primitivement n’était pas destinée à cet usage : bas-relief funéraire, inscription gravée dans la pierre (copies anciennes de peintures au trait disparues). Mais les stèles portant les calligraphies de classiques chinois étaient conçues pour l'estampage. L’estampage est une technique de reproduction qui est l’une des raisons d’être de la stèle. Celle-ci conserve le texte original mais l’estampage permet de transmettre et diffuser le texte sous forme d’une calligraphie artistique : une feuille de papier est appliquée à l’aide d’une brosse humide, afin d’épouser la gravure dans ses moindres détails. On tamponne ensuite la surface redevenue sèche avec de l’encre : les parties qui ont épousé les creux de la gravure apparaîtront en blanc sur fond noir. La forêt de stèles, ou musée Beilin de Xi'an (musée célèbre de cette ville), est le centre chinois de cette activité qui remonte au IIIe siècle. » (source et exemple)
Il faut enfin ajouter que c’est au cours de cette expédition que Victor Segalen, qui fit là un travail scientifique remarquable, découvrit le tombeau du premier empereur chinois, Qin Shi Huangdi (221-210 av. J.-C).