C’était le mardi 7 juin, une lecture. A la librairie Village Voice, rue Princesse, à Paris. Je m’y suis rendue pour mon plaisir. Plaisir de retrouver des amies chères, plaisir d’entendre cette langue anglaise que j’aime – surtout quand elle énonce de la poésie.
Mais sans idée de faire quoi que ce soit pour Poezibao puisque je savais que les
textes qui allaient être lus n’étaient pas traduits en français, et qu’il
s’agissait d’un travail en cours, un « work in progress : Tsunami Notebook – What Has Not Fallen
de Margo Berdeshevsky.
Tsunami Notebook,
titre du recueil, avait éveillé bien sûr le souvenir de ces images, de ces
articles, de ces scénarios d’effroi qui s’étaient inscrits en moi…..
Et puis Margo a commencé à parler. Des circonstances, du
contexte de son travail, qu’elle a résumés dans la courte introduction de son
recueil.
Mais ce qu’il me faut expliquer avant tout, c’est le choc
provoqué par cette lecture : la force des mots, celle des images aussi
puisque Margo Berdeshevsky est aussi une grande photographe et qu’elle a laissé
défiler sur son ordinateur portable, le temps où elle lisait, les photos prises
là-bas. Bouleversantes.
S’est alors imposée à moi la nécessité de faire connaître
aux lecteurs de Poezibao quelque
chose de ce travail. D’organiser avec l’aide des amies présentes et qualifiées
pour cela la traduction d’au moins un ou deux poèmes du Tsunami Notebook. Et de demander à Margo de me donner une de ses
photos pour accompagner cet article.
Margo à Aceh
Margo a une très grande amie –elle la décrit comme une Filipina-Chinese-German-Irish dragon lady ,
comprenez une forte tête aux ascendances multiples, qu’elle a connue il y a 25
ans alors qu’elle vivait à Hawaï, et à laquelle elle eut un jour à annoncer,
elle-même, que sa petite sœur venait de mourir. Ce jour-là, Robin Lim s’est
jetée dans ses bras en pleurant puis elle l’a regardée et lui a dit « tu
es maintenant ma sœur ».
Sage-femme, cette amie a fondé à Bali une clinique qui pratique
l’accouchement naturel. Peu après le tsunami, elle a décidé de se rendre à Aceh
(Sumatra) où elle a installé une sorte de dispensaire pour tenter de soigner,
aider, panser les blessures physiques et psychiques. Et elle a appelé Margo à
Paris en lui demandant de venir l’aider. Celle-ci est arrivée là-bas, quatre
mois environ après la vague dévastatrice et a passé plusieurs semaines à
écouter, faire des massages, soigner, écrire et photographier. Pour porter
témoignage.
Les poèmes qu’elle a écrits mêlent intimement le désastre et
le renouveau, la mort et la vie, la putréfaction et la floraison, la plainte et
le chant des oiseaux, l’espoir mais aussi les menaces de guerre. Ces poèmes
sont la preuve que la poésie peut (et doit) rendre compte de la vie telle
qu’elle est, du monde tel qu’il va, du deuil, de la destruction, de
l’injustice ; qu’elle seule peut-être peut approcher l’inimaginable,
l’inconcevable, ce qui pourtant a été vécu par des centaines de milliers
d’êtres qui ont été touchés par « ce qui s’est annoncé si
doucement »…..
Je propose aujourd’hui un poème du Tsunami Notebook traduit par Béatrice Simon et moi-même, avec
l’assistance de Margo Berdeshevsky. L’anthologie permanente de Poezibao proposera un autre poème un peu
plus tard. D’autres textes ou peut-être les mêmes seront publiés en revue….en
attendant l’édition du livre et, je l’espère infiniment, sa traduction complète
en français avec les photos de Margo Berdeshevsky. Des photos qui à la manière
des poèmes savent sonder l’immensité du malheur en évitant totalement l’écueil,
si facile et tellement irrespectueux, du sordide spectaculaire.
©florence trocmé
PLUS QUE DES ILOTS
Là où l’eau court sous les tombes,
la femme lave les taches du monde vivant
Là où chante l’oiseau vert, lui qui a connu
la saison des orchidées en
fleurs.
Questionne-moi sur les bouchées de gingembre. Questionne-moi
sur la nuit, qui apprit le pardon.
ou
du laid au beau le passage.
Nous n’avons pas de perchoir, ni éphémère, ni majestueux.
Plus que des îlots . A notre oreille, le sang de
l’aube.
Il y a les hurlements des coqs , qui rivalisent.
Le bruit des aiguilles dans les tissus de chair.
Il y a une vérité des faits. Il y a
des sauveteurs. Il y a de tout petits dragons, babillant dans
les arbres
encore debout. Et la chaleur tournant à
la pluie.
Le sable des chagrins, maudissant ceux qui prêchent la
soumission.
Il y a un autre enfant, en train de naître, qui fend
d’autres
eaux. Un autre nuage gris et doré. Un autre sac de riz,
adoucissement de la faim
La paix a-t-elle autant de sang qu’un corps. Dis ?
Dis combien de temps , avant un champ ?
Margo
Berdeshevsky, Tsunami Notebook, What Has
Not Fallen, inédit, traduction de Béatrice Simon, Florence Trocmé et Margo
Berdeshevsky.
MERE ISLANDS
Where water runs beneath the
graves,
she washes stains of living.
Where the green bird sings, who
knew
the time of orchids, opening.
Ask me about mouths of ginger. Ask
about night, that learned
forgiving.
or
ugly to beautiful changing.
We have no roost, mortal, and
majestic.
Are mere islands . In our ears, the blood of dawn.
There are cock screams , competing.
The sound of stitches in the cloths of flesh.
What can be learned from
angels ? Ask me.
There are skeletal hands , that want to write.
There is a truth of what has
happened. There are
helpers. Are small dragons,
baby-voiced in the trees
that are left. There is heat turning to rain.
The sands of sorrows, cursing the
religions of
surrender.
There is another child, being born,
anyway, tearing
another
tide. Another grey and golden cloud. Another bag of rice,
hunger's softening.
Does peace have as much blood as a
body ? Ask.
Ask how long will it take , for a field?
Margo
Berdeshevsky, Tsunami Notebook, What Has
Not Fallen, inédit
Poète et photographe, Margo Berdeshevsky, née à New York,
vit à Paris et à Hawaï. Ses
textes ont été publiés dans les revues Chelsea, Nimrod, Poetry International,
The Literary Review, Frank, Indiana
Review, Van Gogh's Ear, Runes, Rattapallax, ACM, Southern California Anthology,
Many Mountains Moving, 100 Poets
Against the War, Pharos, Short Fuse, Bamboo Ridge, Tears in the Fence, Upstairs
at Duroc.. Elle a également été professeur de poésie dans le programme,
A Poet in the Schools, à Hawaï, pendant de très nombreuses années
A signaler trois expositions récentes de ses collages et
oeuvres graphiques, Au Pacific Center of Photography de Hawaï, à la Galerie
Etienne de Causans à Paris et en 2001 à la librairie Galerie Racine, toujours à
Paris.
Elle a traduit et interviewé la
star du hip-hop français, MC Solaar.
Parmi ses autres publications, ses photographies illustrent
le livre, Cuba Satisima, chez
Descartes et Cie.. Après un recueil encore inédit, ButA Passage In Wilderness, elle travaille actuellement au Tsunami Notebook, What Has Not Fallen,
avec des photos et des textes réalisés à la suite d’un séjour humanitaire à
Aceh au printemps 2005.
Elle est titulaire de très nombreux prix, deux nominations
au prix Pushcart, le Chelsea Award, le Robert H.Winner Award from the Poetry
Society of America, honorable mention
in the Pablo Neruda Award, a place in the Ann Stanford Awards, Border's Books/
Honolulu Magazine Grand Prize for Fiction.


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