Rencontre avec Vénus Khoury-Ghata
J'aurais pu choisir comme
je le fais souvent, de transcrire mes notes en suivant le déroulement de la
rencontre-lecture qui s'est tenue ce mercredi 23 novembre 2005 à Paris autour
de Vénus
Khoury-Ghata dans le cadre de Le mercredi du poète.
Mais compte tenu de la
richesse des échanges et constatant qu'ils se sont articulés autour de quelques
thèmes récurrents, j'opte plutôt pour une approche thématique.
Un mot du cadre
auparavant : assemblée nombreuse et présences prestigieuses parmi lesquelles
celles de Pierre Oster et de Georges-Emmanuel Clancier. Et un coup de chapeau à
Marilyn
Hacker qui a accepté avec autant de brio que de simplicité de remplacer au
pied levé Bernard Mazo empêché par les aléas des transports d'arriver jusqu'au
François Coppée, à Duroc, lieu de la rencontre.
Après un rappel
bio-bibliographique et une courte présentation par Monique Acquaviva, Marilyn
Hacker qui a traduit Vénus Khoury-Ghata en anglais et qui la connaît très bien,
parle de la "tresse" que composent chez elle poésie et narration,
langue française et langue arabe, émotion et art dans une œuvre qui associe la mythologie, le personnel et le
politique. Marilyn Hacker dessinait ainsi presque tous les axes de la rencontre!
De l'écriture
Vénus Khoury-Ghata a en
effet livré nombre de ses vues sur l'écriture, sur sa pratique. Si elle pense
que romans et poésie ont un même noyau, elle insiste sur la différence
d'écriture de l'un et de l'autre, allant même jusqu'à dire son impuissance à
écrire ou lire des romans quand elle est dans un travail poétique. Et
paradoxalement, elle montre que la différence chez elle est surtout affaire de
rapidité et de rythme. Je dis paradoxalement car en fait c'est la poésie qui
s'écrit vite "comme le TGV, on
accroche des points du paysage" tandis que la prose serait comme "un
tortillard qui permet de saisir tous les détails". Le roman est
"l'escalade d'une montagne, un pas devant l'autre, en un effort conscient
et en plantant le drapeau en haut" tandis que "pour la poésie, je
pars du sommet, je dégringole la pente sans reprendre mon souffle et j'arrive
en bas dans un nuage de grande poussière". Et d'insister à plusieurs
reprises sur cette question du souffle dans le poème, la gestation du poème,
souffle qui ne doit pas être coupé, sous peine que l'inspiration s'arrête.
"Mes poèmes sont des serpentins" dit-elle encore, avec une même
phrase qui se déroule au fur et à mesure et le "physique écrit le poème en
même temps que la plume".
Mais qu'on ne s'y trompe
pas toutefois, si le premier jet naît ainsi, il est retravaillé
considérablement. Écrit en une coulée, le poème est emporté partout, pour le
vivre, l'expérimenter. Appris par cœur, parce que ce n'est "qu'en se le
récitant qu'on voit ce qui ne va pas". Travail intense, absorbant, qui la
coupe du monde. Notamment pour parvenir à cette simplicité dans l'écriture
qu'elle cherche. Elle décrit au passage sa manière de noter la nuit, sans
allumer pour ne pas réveiller…. la chatte et de se retrouver le matin avec des
papiers sur lesquels des mots sont écrits en très grand ! (elle a l'art de
raconter, d'intéresser et séduire son public, avec des anecdotes, souvent très
drôles, qui font un heureux contrepoint à la noirceur désespérée de nombre des
textes).
De l'enfance et du Liban
Tout le démontre, textes
lus, propos, l'œuvre a sa source et son développement dans l'enfance au Liban,
très précisément dans le village maternel "un village complètement vert,
aux maisons misérables, aux arbres majestueux (des cèdres du Liban), le village
le plus misérable du Liban Nord", où elle n'est pas retournée depuis trente
ans car il était encerclé par l'armée syrienne. Le village qui est aussi le
village natal de Khalil Gibran, occasion pour Vénus d'une très émouvante
évocation de son frère, qui pensait que si dans la maison de l'auteur de Le
prophète, où elle et lui voyaient
le lit étroit, la chaise à bascule, la bougie, la chaise à bascule bougeait c'est parce que le mort revenait. Village
des orties et des grenadiers (omniprésents dans l'œuvre), village coupé du
monde pendant cinq mois l'hiver et où les femmes généralement veuves parlent
avec les arbres (voir le recueil Elle dit), enfermées en elles-mêmes pendant des jours et des jours.
L'écrivain, qui vit en France, dit qu'elle ne sait pas raconter la France. Qu'elle puise ses sujets en Orient, à une exception près, pour son livre La Maestra écrit au Mexique. Qu'elle est influencée par la poésie arabe classique, qu'elle passait des soirées à lire, dont elle savait "des milliers par cœur".
Mais il y a bel et bien eu aussi initiation à la poésie française . Avec ce e professeur qui ne leur parle que de Rabelais pendant un an, remplacée par…. Salah Stétié qui les initie à Rimbaud, Baudelaire, Apollinaire,
Du frère
Victor, le frère, maudit
par son père, le génie peut-être, qui commence à écrire très jeune, rencontre
un certain succès au Liban, part à Paris, persuadé que là aussi il va trouver
un accueil pour sa poésie, laquelle tombe dans un silence total ce qui le
conduit à la drogue. Lorsqu'il rentre au Liban, le père ne supporte pas son
état et fait interner ce garçon dans un asile d'aliénés. Dont il tentera de
s'échapper les six premiers mois mais plus ensuite. Vénus pense qu'il a subi
là-bas non seulement des électrochocs mais très vraisemblablement une
lobotomie.
Elle a très longtemps
pensé que son frère écrivait au travers d'elle, qu'elle écrivait pour continuer
son travail, se disant même avant de prendre la plume (elle aime penser que
c'est avec sa plume à lui qu'elle a écrit ses premiers poèmes et elle est sûre
qu'elle les a écrits dans son cahier à lui) "Allons-y Victor". C'est
aussi la raison pour laquelle elle a choisi, comme lui, le français
Frère qu'elle évoquera
encore une fois, en même temps que sa mère, pour cet étrange dialogue qu'ils
entretinrent à la fin de la vie de Victor, alors que l'asile détruit par les
bombes de la guerre l'avait rendu à sa mère, après 28 ans d'internement,
dialogue dont Vénus dit qu'il était à la fois "tragique et à mourir de
rire"
"Est-ce mon frère
qui me dicte ? Il est mort il y a longtemps".
La mère joue en effet
aussi un rôle très important, dans toute l'œuvre. Elle revient sans cesse et
l'évocation des disparus semble ici une façon de leur rendre la vie
"j'attends des mots et j'entends des sanglots" entend-t-on dans un
des extraits de La Maison au bord des larmes
De la lecture en public
Il faut le dire, Vénus
Khoury-Ghata est une admirable lectrice. Elle invoque la tradition de la poésie
arabe et son art de dire. Elle raconte aussi qu'à ses débuts, elle n'osait, ne
savait pas lire et que c'est Catherine
Sellers, amie et témoin à son mariage, qui lui a appris à lire en public.
Exercice que Vénus pratique partout donnant par exemple l'an dernier plus de
trente deux lectures dans trente deux villes étrangères, Beyrouth, neuf villes
allemandes, Tanger, Téhéran. C'est fascinant de la voir lire. Elle dit comme si
elle écrivait en lisant, comme partie dans le temps passé ; on dirait que
lisant elle relit et relie ; elle est
complètement absorbée dans son texte, qu'elle connaît en partie par cœur, elle
porte le livre mais s'en détache constamment, il y a dans sa façon de prononcer
quelque chose d'à la fois très vivant et en même temps d'incantatoire, un peu
comme une mélopée, phrases portées conduites à leur terme par la voix qui
retombe à peine à la fin des périodes. C'est très beau, très prenant. La poésie
dit-elle "est ce qui coule comme un torrent, comme les cascades de mon
village. petit village plein de cascades". Quelqu'un le soulignera, il y a
là une voix faite de plein de voix (tout parle ici, le chat, le cerisier, tout
devient voix
De la narration et du rythme
La narration est le fil
central, le fil conducteur, on s'en rend beaucoup mieux compte après avoir
entendu les extraits lus. Qu'il s'agisse du récit Une maison au bord des larmes, qu'il s'agisse des poèmes de Quelle
est la nuit parmi les nuits, le
dernier recueil de poèmes, le texte narre, raconte, avance. Le poète est la
porte-parole des "gens qui vivent à ras de terre, ras de
nature", "je pose mes pieds
sur le quotidien pour sauter très haut". Elle conte à la manière de ces
hakawati, les conteurs arabes des souks qui répètent apparemment la même
histoire mais la font varier en fonction de ce que manifeste le public.
Georges-Emmanuel Clancier compare d'ailleurs Vénus à Shéhérazade, insistant sur
ce qu'elle apporte à la poésie française qui depuis Mallarmé s'est plutôt
tournée vers des formes très décantées, tandis que des écrivains francophones
comme Schéhadé ou elle, pratiquant souvent une forme de surréalisme naturel,
avec un humour tragique qui a peu d'équivalent, constituent un grand apport
pour la langue française. Notamment par la proximité du banal et du
fantastique. (Et Vénus de dire aussi l'influence de GE Clancier sur elle et
notamment de son livre Oscillante parole qui l'a incitée à "être plus moderne").
Amusante allusion aussi à
sa façon de travailler ses romans, qu'elle dit se forcer un peu à écrire parce
qu'elle a envie de conquérir un public plus large que celui qu'elle atteint par
la poésie "dès que j'allume la machine, les personnages arrivent,
dialoguent, nous discutons". Allusion aussi aux rencontres que suscite le
roman "tout un peuple vient s'ajouter à vous".
Mais si la narration est
une des clés de l'œuvre, le rythme est essentiel aussi : "le poème, il n'est pas question d'y
réfléchir. Je ne suis pas un poète intellectuel, je suis un poète
pulsionnel" ajoutant "c'est le rythme qui me donne le choix des mots
plus que la pensée. Je ne pense pas quand j'écris, ce sont les mots qui
choisissent d'autres mots pour dire" dans une sorte de grande liberté qui
transparaît dans tous les textes "rien ne me freine quand j'écris"
©florence trocmé
Une bonne nouvelle pour terminer, Actes Sud aurait
enfin réédité l'Anthologie personnelle de Vénus Khoury-Gata et
elle devrait être bientôt à nouveau disponible.
photos ©florence trocmé, de haut en bas
1. Les mains de Vénus Khoury-Ghata
2. De gauche à droite, Marilyn Hacker, Vénus Khoury Ghata, Monique Acquaviva, Jean-Paul Giraux
3. Marilyn Hacker et Vénus Khoury-Ghata
4. Vénus Khoury-Ghata
5. Georges-Emmanuel Clancier



Rédigé par : myriade | samedi 26 novembre 2005 à 11h10
Rédigé par : Ellise | vendredi 25 novembre 2005 à 12h32