Approche très pertinente
pour le sujet couvert par ce livre, le dialogue poétique franco-américain dans
les cent cinquante dernières années : scruter ce sujet par le biais des revues
littéraires des deux côtés de l'Atlantique.
Intitulé donc en hommage à une célèbre revue française Poésies
des deux mondes, le travail de
Béatrice Mousli et Guy Bennett couvre la période 1850-2004 et s'articule en six
grandes périodes.
Ce sont d'abord les Premiers échanges (1850-1900), avec un certain déséquilibre dans
ces échanges puisque à l'époque l'Amérique est surtout soucieuse de se
démarquer de la tutelle culturelle de l'Angleterre alors qu'en France la
critique mais surtout les poètes montrent un certain intérêt pour la poésie
américaine et tout particulièrement pour Edgar Poe et Walt Whitman (C'est le
cas on le sait de Baudelaire et de Laforgue). Il serait trop long dans cet
article de citer toutes les revues présentées (et je regrette d'ailleurs
vivement l'absence de tout index en fin de livre, à une époque où il est devenu
plus facile d'établir de tels outils. Manquent ainsi cruellement un index des
revues citées et peut-être plus encore un index des poètes cités). Mais chaque
période est l'occasion de présenter quelques-unes des plus intéressantes avec
très souvent à l'appui la reproduction en pleine page d'une de leurs
couvertures (là aussi petit défaut éditorial, il manque une table des
illustrations car même si la plupart du temps, la couverture de la revue parle
pour elle-même, il arrive aussi que pour telle ou telle illustration le lecteur
reste le bec dans l'eau !)
Voici ensuite l'axe Paris-New York (1900-1920), avec un intérêt nouveau de
nombreux Américains pour ce qui se passe à Paris, à partir notamment d'une
exposition à l'Armory Show (Matisse, Picabia, Duchamp) et du travail du
photographe Stieglitz. Le livre consacre plusieurs pages passionnantes à
l'action de ce dernier au travers de la revue 291 (qui deviendra par la suite 391).
A la période suivante, 1920-1930, les échanges se multiplient car de nombreux
artistes américains viennent en Europe ou y vivent, tels Ezra Pound qui
s'installe à Londres puis à Paris, villes à partir desquelles il va écrire des
Lettres pour la revue Poetry. Passent bien sûr dans ces pages les figures de Gertrude Stein, de James Joyce,
de Sylvia Beach (et dans une moindre mesure d'Adrienne Monnier) ; ce courant
d'intérêt devait aboutir à la
publication de l'Anthologie de la Nouvelle poésie américaine de Philippe Soupault publiée en 1928. Pour chaque
période sont étudiées les revues françaises, les revues américaines et dans
cette section également les "revues expatriées", revues américaines
publiées en Europe.
Puis ce sont les années 1930-1950 et leurs Nouvelles traversées. La plupart des expatriés sont rentrés chez eux
et luttent pour gagner leur vie. Très mauvaise période pour les revues. En
France survivent les institutionnelles Nouvelle Revue Française ou Mercure de France. Même situation aux États-Unis. Mais il faut
noter le cas d'Europe, créée en 1923 et exemple même de la revue engagée et aussi de nouveau
l'action de Philippe Soupault qui se rendit aux États-Unis en 1934 et écrivit
alors un très important article où il tentait de définir les tendances de la
poésie américaine. Traversée des années de guerre avec l'action de Pierre
Seghers qui fonde une revue de "poètes-soldats" intitulée Poètes
casqués 39 dont le second fut
consacré au poète américain Alan Seeger tué au front en 1916.
Dans les années 50-70 il s'agit de Rattraper le présent : le nombre de traductions de poésies
contemporaines françaises ou américaines progresse constamment. Et en 1956
paraît une nouvelle anthologie importante, L'anthologie de la poésie américaine
des origines à nos jours, par
Alain Bosquet, 72 poètes classés en 6 sections. C'est aussi le moment de la
naissance de nombreuses revues qui ont pour caractéristique de vouloir publier
de la poésie en traduction : en France Action Poétique, aux États-Unis, Origin, Caterpillar et The fifties
Le livre clôt ce panorama par la période qui va de 1970 à 2004 marquée par le
très vif intérêt que se manifestent mutuellement les poésies des deux mondes :
nombreuses traductions en revues des deux côtés de l'Atlantique, plusieurs
anthologies de qualité, des sites Internet aujourd'hui, etc. Et de nouveau
comme pour chaque chapitre de ce livre, une belle balade au travers du
foisonnement des revues littéraires en une lecture très agréable car rythmée
par les couvertures des dites revues.
Mais…. car il y a un "mais" et de taille. Il semble en effet que pour
ce dernier chapitre, la vue soit partielle sinon partiale. Autrement dit, un
angle a été nettement privilégié autour des tendances les plus contemporaines
de la poésie américaine, dont en France plusieurs groupes actifs assurent une
sorte de promotion, tels Un bureau sur l'Atlantique ou Double Change. Qui font, on le sait, un remarquable travail, notamment par le biais de
traductions collectives et d'éditions. Mais se trouvent ainsi passés sous
silence de multiples échanges permis notamment par le travail de traductrice
d'une Claire Malroux (Adrienne Rich, C.K. Williams, Derek Walcott (Prix Nobel
de littérature !), Charles Simic, Anne Carson, Marilyn Hacker), d'un Jean
Migrenne (Rita Dove, James Emmanuel, August Kleinzahler (parmi beaucoup
d'autres), les très nombreuses traductions de l'américain vers le français
publiées par exemple dans le Nouveau Recueil (Rich, Bishop), dans Siècle 21 (Hayden Carruth,
Marie Ponsot, Lawrence Joseph traduits par Jean Guiloineau, Catherine Pierre,
etc.) ou dans Europe avec un numéro spécial Poésie américaine contemporaine en 2004 (Marie Ponsot, W.S. Merwin, Yerra
Sugarman, etc.). Oublier aussi le travail inlassable de passeur de la poésie
française accompli par une Marilyn Hacker qui a publié maintes et maintes
traductions de Guy Goffette, Vénus Khoury-Ghata, Hédi Kaddour Claire Malroux et
de bien d'autres (en particulier dans The Paris Review, The New Yorker, American Poetry Review)
Après le panorama brossé
à grands traits, les auteurs ont eu l'idée de demander à une vingtaine de traducteurs de répondre à un
questionnaire sur leurs choix, leurs pratiques, le croisement éventuel entre
leur propre travail poétique et les œuvres qu'ils traduisent. Parmi toutes ces
interventions, plus ou moins approfondies, celles de Auxeméry, Jacques Roubaud,
Pierre Joris, Michel Deguy, Norma Cole ou Cole Swensen. Et la quasi unanimité
des réponses à la question : pourquoi traduire ? Pour mieux lire, disent-elles
et disent-ils tous….
C'est donc un livre passionnant qui propose une très belle promenade au travers
des plus belles revues littéraires françaises et américaines mais qui laissent
le lecteur un peu frustré à la fois en raison de l'absence de quelques outils
simples pour s'y repérer mieux encore et surtout à cause du caractère incomplet
du dernier chapitre.
©florence trocmé
Béatrice Mousli & Guy Bennett
Poésies des deux mondes
un dialogue franco-américain à travers les revues 1850-2004
Ent'revues, 2004
cet article est initialement paru sur le site fabula.org, qui après réception du livre avait bien voulu me le confier pour recension.
Rédigé par : Florence Trocmé | vendredi 13 janvier 2006 à 12h31
Rédigé par : Florence Trocmé | jeudi 12 janvier 2006 à 15h58