De l’œuvre dense de Jean Grosjean, je voudrais ici retenir 30 pages, intitulées La Gloire et publiées en 1969 chez Gallimard (le poète avait alors 56 ans).
Poésie ? Théologie ? Philosophie ? Toutes trois mêlées, méditation
tout entière consacrée à la « pauvreté fondamentale » de Dieu,
à l’acte qui fonde le divin : le don, que l’on pourrait aussi
nommer : le langage.
« Il y a langage chez le dieu (…) Vivant donc est le dieu et vivant son
langage. »
Mais quel est ce Dieu, quelle est cette vie, sans commencement et sans fin,
cette essence éternelle que nous ne pouvons même concevoir ? Elle est,
nous dit Jean Grosjean, mouvement perpétuel, perpétuel détachement de soi,
arrachement, dérive. L’exil demandé à Abraham, exil qui peut-être annonçait la
diaspora de ses descendants, est le reflet de ce départ divin, de ce voyage, de
ce souffle.
« L’exode est la nature
même du dieu, (…) l’invincible usure de soi. »
Infatigable chercheur, Dieu ne se ressent, ne s’éprouve lui-même, ne se vit
comme Dieu et comme vie que dans l’évasion, dans le refus toujours présent de
sa plénitude présente. Dieu s’élance loin de sa divinité. Il se déprend, se
déracine, il est ce saut et cet adieu.
« Rien ne lie Dieu à sa perfection (…) Jamais le dieu ne sut n’être que
Dieu. Il ne cesse de se délivrer de soi autant et plus que toute vie
intense. »
Et Jean Grosjean va jusqu’à écrire : « Le dieu est un athée,
il se nie. »
Le Messie ne pouvait donc qu’advenir. Qu’est-il d’autre que la renonciation à
ce qui éloigne Dieu de l’homme ? Qu’est-il d’autre que langage, perte
renouvelée du sens et recherche jamais achevée, jamais satisfaite, du
sens ? Qu’est-il d’autre qu’attente ?
« Le dieu répond à l’âme : Je ne me trouverai qu’en toi. Je
suis en mal de toi. »
S’ouvre alors un dialogue ardent, fait de soif et de sève, fait de fièvre, de
silence fertile et de nuit éclairée. A la gloire du dieu qui s’anéantit à
Golgotha répond comme un écho vibrant la gloire de l’âme en confiance, en
partance vers le dieu.
« C’est ainsi que le dieu glorifie l’âme. Puisse-t-il faire qu’elle
ne l’ignore plus. »
Jean Grosjean est parti, il y a quelques jours. Nous reste sa parole, son chant
d’exil et d’espérance qui nous accompagne, fidèle, dans notre exil et notre quête - que nous sachions,
ou non, espérer.
©Pierre Maubé, mai 2006.
Ce texte paraîtra dans le numéro 6 de la revue Linea, dans le courant du mois de juin
sur
la disparition de Jean Grosjean
voir aussi sur Poezibao :
fiche
bio-bibliographique de Jean Grosjean et un un
extrait de son oeuvre
Commentaires