Porto, une après-midi de l'été 2005, dans la belle librairie Lello ... Au riche rayon de poésie, un
petit livre récent attire mon attention : discret, racé, il rassemble vingt
poèmes courts. Cela paraît écrit dans une langue (que je comprends si peu)
simple et rigoureuse. Il est d'une jeune personne :, née dans le quartier de la
Maia, sur la rive gauche du Douro, à Porto même, en 1985. Isabel étudie le
droit dans cette ville. En 2004, elle a été choisie pour participer à une
anthologie, « Poésie à table ». La même année, elle publie O tempo mais puro, « Le temps plus
pur » aux éditions Cosmorama, à Porto toujours. C'est le livre que j'ai
sous les yeux : un livre juvénile, grave et doux, où vingt poèmes méditatifs et
emplis d'échos jouent sur les déplacements quotidiens en autobus, en train –
dans ce milieu urbain. Jouent aussi sur l'équivalence, propre à la langue
portugaise, des saisons et des gares (estaçaões).
Or on ne peut traverser Porto, en effet, sans emprunter ses ponts : c'est
pourquoi en filigrane du poème se devine une pensée douloureuse pour ceux-là,
qu'un autre pont en amont de la même rivière n'a pas portés. Il s'agit
évidemment de la terrible catastrophe de Entre Os Rios, sur le moyen Douro,
dans laquelle, le 4 mars 2001, 59 personnes ont péri : il était 21 heures quand
le pont s'effondra. L'autocar revenait d'une excursion dans les amandiers en
fleurs. Il faut dire que cet événement, dont le souvenir est périodiquement
réactivé par les découvertes macabres et les péripéties judiciaires qui s'en
sont suivies, est au Portugal dans tous les esprits. Le pont est aujourd'hui
recontruit, et l'endroit, magnifique, est devenu un lieu de pélerinage
spontané, où l'on se recueille à l'occasion des sorties dominicales.
Annabella de Almeida
a bien voulu traduire ce livre. En voici les quatre premiers poèmes.
Jean-Marie
Perret
*
Tu poussas une
chaise et tu m'expliquas l'alphabet.
Un jour ce fut le secret passage des volcans à la lumière et d'autres étoiles,
le feu se répandant aux fenêtres dans la rue la nuit et les mains presque
vulnérables à l'incendie.
*
Après ce furent
les lieux qui en nous touchant
emprisonnent pour toujours
le silence
le corps
l'horizon
la pudeur
des secrets comme des poèmes que nous récitons en omettant
des lettres, certaines allusions du naufrage.
*
Alors nous
comprenons tout, nous fermons les yeux mais
nous comprenons tout
parce que nous serrons la mer entre les doigts
quand s'illuminent les fontaines des villes
dans nos yeux, parce que
s'allument les cigarettes si nous demandons au café quelque chose tellement
banal, les liquides la proximité des constellations illuminent
la beauté des choses qui peuvent être dites
présence, peut-être la dernière
Tu avances une chaise, tu souris
et moi je ne sais pas avec quelles lettres te dire que la tendresse est pure
nicotine.
*
Joins aux mains
tous les fleuves, c'est uniquement
la force des courants, le jour
s'infiltrant pur dans les abîmes
Te dire : c'est de cette matière
le temps plus pur.
©Jean-Marie
Perret et Annabella de Almeida pour les traductions
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