
Je remercie vivement Jean-Baptiste Para qui m’a proposé cette traduction encore inédite d’un poème de Lucio Mariani
SUR UNE LECTURE DE POÈMES EN PRISON
à Giuseppe Gioacchino Belli
Le mois de mai était de retour à Rome. Sur les pentes escarpées de la
colline
on voyait des touffes de menthe et de chicorée. La rousserolle effarvate
se balançait hardiment dans la roselière au bord du ruisseau
et improvisait son parcours joyeux sur l’échine du jardin.
Du Janicule à la Lungara, le soleil s’engageait
dans une course contre les tuiles blondes pour inonder
d’urgente lumière le kiosque à journaux et le pavé.
Il marchait sur le côté de la rue
dessiné par un tranchant d’ombre exact, prenant garde
aux folies d’un chat devant un sac abandonné.
C’était l’après-midi en son moment de paix.
On n’entendait que les bruits de la campagne urbaine.
Lecteur passionné de poètes
c’est ici qu’il devait exercer son art.
Il franchit la porte des destins déchus
pour rencontrer les reliquats inquiets des frères pris
dans les quartiers du mal.
C’étaient les jugés, les bannis, les Autres
entassés et reclus dans le ventre du bâtiment
qu’un cacique à l’ironie mauvaise
voua naguère à la Reine des Cieux1.
Entre les murs blancs un long couloir
le propulsa sur une estrade.
Ils étaient nombreux à l’attendre, le regard fiché en terre.
Ils étaient nombreux, tous semblables
et ne
paraissant plus espérer aucun geste
qui ne fût geste d’affront. Douloureuses
des minutes passèrent pendant lesquelles il ne vit rien.
Soudain il empoigna d’une main ferme le pupitre
et devant les gardiens frappés de stupeur
il répandit sur ce peuple de loques
les épisodes d’une grande poésie2.
Il lut les mots élémentaires et violents
de l’aède qui affronte Dieu,
parle de la vie et de la mort,
de l’âme et du moi, d’ardeur charnelle
et de la métaphysique des fautes
qui ne connaissent jamais de fin.
Le chant prit son envol et lubrifiant déjà
les gonds de l’entendement chez ceux qui l’écoutaient,
il défit les nœuds
changea les regards et les visages peu à peu attentifs
dérouta les menaces du sort
et les quintes de toux des sceptiques — effigies arrimées
tout entières au passé — , caressa leurs esprits
en les rappelant à une même expérience de vie
et ouvrit les volets du printemps
au plein vent des sourires.
C’était le finale,
un peu de lumière du mai romain
s’engouffra dans les geôles bouleversées.
Puis il s’enfuit très loin
Lucio Mariani, traduction inédite de Jean-Baptiste Para
1.Regina Coeli est le nom d’un ancien couvent devenu en 1881 la
principale prison de Rome. Situé via della Lungara, dans le quartier de Trastevere,
cet édifice de sinistre réputation a vu croupir de nombreux opposants
politiques sous le fascisme. Le pape Jean-Paul II y a célébré en l’an 2000 le
« jubilé des prisons ». (N.d.T.)
2. Des sonnets de Giuseppe Gioacchino
Belli (1791-1863), célèbre poète en dialecte romain, furent lus ce jour-là. (N.d.T.)
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