Cœur, corps, cri,
trois mots forts, associés à poésie.
Pour titrer cette collection de sept contributions et d’une série de textes de
poètes sous la direction de Montserrat Prudon.
Pluralité qui reflète celle des approches, qui fait toute la
richesse de ce livre qui s’intéresse à la poésie sonore et / ou visuelle ou
encore dite d’action. Il faut aussi en situer le contexte : il émane d’une équipe internationale de recherche,
Traverses, qui œuvre au sein du département d’études hispaniques de la faculté
Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et qui est rattachée à l’école doctorale d’Henri
Meschonnic « pratique et théorie du sens ». Cette équipe de
recherche, il faut le souligner parce que c’est rare, est résolument ouverte
aux artistes, aux créateurs, toutes spécialités confondues. Il s’agit de
traverser le champ de la création pour explorer le plus largement possible les « interférences
des codes de création ». Y collaborent donc des universitaires, mais aussi
des poètes, des artistes, des performeurs, des musiciens.
Préambule un peu long pour entrer dans le vif d’un recueil
qui dit « la présence du poète dans la cité » et qui va « du texte
énoncé ou proféré à l’écrit puis à la performance et à l’installation »,
en « nommant différentes créations issues de codes multiples et venant de
territoires différents » puisqu’à la variété des types de création s’ajoute
une vraie ouverture géographique et linguistique (catalan, espagnol, français
ou portugais). Les créations ici explorées utilisent divers médias, du livre au
corps, de l’écrit au signe ou à l’objet. Tout souci de chronologie est
volontairement écarté et le très contemporain se mêle à une réflexion sur la
démarche de Saint Jean de la Croix. Il s’agit de montrer la « porosité »
des genres et de faire « éclater les frontières ».
Construit en deux séquences, l’ouvrage propose sept études
et « une moisson de textes originaux offerte par les poètes, compagnons de
route de cette réflexion traversière »
Le voyage commence, à tout seigneur tout honneur, par une
exploration du monde du poète Pierre Albert-Birot, grâce à une étude d’Arlette
Albert-Birot sur les tentatives du poète de s’affranchir du mot, jugé trop
lourd pour rendre compte du quasi l’indicible poétique. Illustrée de nombreux
exemple, le texte se penche sur le travail de la lettre et du son. Puis Gérard
Dessons aborde les rapports du cri et du poème, notamment au travers de l’œuvre
d’Artaud et introduit la notion de « criée du poème », pour désigner « le
moment où la parole devient événement ». De poésies sonores, avec retour
sur Pierre Albert-Birot il est encore question dans la contribution de Guilhem
Fabre qui évoque également les figures de François Dufrêne et de Henri Chopin. La
traversée suivante entraîne le lecteur sur les pas de Juan de la Cruz (Saint
Jean de la Croix, mais hélas, le livre ne propose pas de traduction pour les
nombreux extraits en espagnol, ce qui est frustrant pour le lecteur non
hispanophone). D’autant que Montserrat Prudon dans sa belle étude autour des
actions poétiques de Bartolomé Ferrando, interroge le peu d’intérêt manifesté
en France pour ces courants de poésie sonore et gestuelle et se demande si l’Espagne
ne serait pas « le vivier, la pépinière, sinon le berceau de cette
modalité poétique de l’extrême contemporain ». Elle pointe aussi, notion
particulièrement intéressante, « la constante contamination des genres »
et c’est bien elle que l’on retrouve dans le dernier article, signé Jacques
Terassa, remarquable balade dans une installation de l’artiste Jaume Plensa,
montage de clepsydres faites de cymbales, suspendues par des fils dans l’obscurité
presque totale et de récipients de cuivre portant des aphorismes de Blake :
« c’est le rêve ou la métaphore qui prend forme » .
Après la réflexion théorique, les textes originaux signés de
figures reconnues du monde de la poésie sonore, Julien Blaine, Bernard
Heidsieck, Joël Hubaut, Serge Pey, Esther Ferrer.
Les deux grands mérites de ce livre pour l’amateur de poésie : une ouverture sur les courants de la poésie sonore et la découverte d’œuvres qui sont à la limite du territoire de la poésie, comme celle de Jaume Plensa.
sous la direction de Montserrat Prudon
Mandala, 2006. isbn 2-9522889-0-9 – 22 €
Rédigé par : Alain Marc | mardi 12 septembre 2006 à 16h47