Outre le fait de publier ce beau texte, dur, de Nicole
Malinconi, deux visées dans ce choix : attirer l’attention sur le tout
nouveau numéro de la revue Action
Poétique dont Alain
Helissen vient de donner une recension à Poezibao et s’opposer tranquillement mais
farouchement à la conception du livre comme une marchandise (et donc un déchet
potentiel) en ces temps de Foire de Francfort et de batailles de droits.
Le déshonneur des livres
C’est le premier jour des vacances. Dans la rue du lycée, on
a installé un containeur, juste sous les fenêtres des classes. Une énorme
caisse métallique, comme dans les chantiers de démolition, pour les gravats. On
passe devant ; on a l’attention attirée parce que hier le conteneur n’était
pas là ; puis, on voit le contenu ; les livres entassés pêle-mêle
jusqu’à former un tas plus élevé que le rebord du conteneur : plusieurs
milliers.
On s’arrête ; on regarde mieux, pour être sûr, les livres amoncelés dans
la benne à déchets, devenus déchets. Le voisin regarde lui aussi, du pas de sa
porte ; il dit qu’on les a balancés des fenêtres du haut, il y a une heure
ou deux.
On s’approche. Ce sont des livres d’il y a longtemps, la plupart ; reliés,
portant même des dates d’avant-guerre, certains ; avec de l’annoté, du
souligné ; avec parfois un nom inscrit sur la première page ou l’année d’une
classe ; c’est comme du vivant jeté là. Dans la chute, certains se sont
cassés ou décousus.
On cherche de qui ils sont ; on trouve dans cette
poubelle les noms de William Shakespeare, Gustave Flaubert, Emily Brontë.
Alors, on se met à remuer le tas, comme pris d’une urgence ; on fouille, on
devient même quelques-uns à s’appuyer sur le bord du conteneur et à chercher,
partagés entre désolation et surprise ; on en retire du chaos autant qu’on
peut, ceux qu’on voulait lire depuis longtemps et qu’on avait oubliés, ou que l’on
retrouve, ou que l’on donnera. Ça redevient des livres ; on en fait une
pile bien droite que l’on emporte comme une aubaine, avant qu’il pleuve, avant
que les intempéries les réduisent en détritus, en matière sans nom, désormais
méconnue, destruction terrible qui en rappelle une autre, par le feu, celle-là.
Nicole Malinconi, in Action Poétique, n° 185, p. 36.
Nicole
Malinconi (1946) vit à Namur. Elle y travaille à la Maison de la Poésie et
au Musée Félicien Rops. Elle a publié notamment
Hôpital silence, récit, Editions de Minuit, 1985 ; rééd. Labor, coll.
Espace Nord, 1996 (préface de Marguerite Duras), Nous deux, récit,
Editions Les Éperonniers, 1993 ; rééd. Labor, coll. Espace Nord, 2002. (Prix
Rossel), Da solo, récit, Editions Les Éperonniers, 1997 ; rééd. Labor,
coll. Espace Nord, 2002. ,Rien ou presque, brèves, Editions Éperonniers,
1997. (Prix Lucien Malpertuis de l'Académie Royale de Langue française et Prix
triennal de la Ville de Tournai), A l'étranger, récit, Labor, rééd. 2005
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