Je continue la publication des réponses les plus détaillées ou significatives à l'enquête de Poezibao (voir tous les liens en bas de note). Voici celle de Sylvie Fabre G.
La question de l’écriture des femmes, de sa
singularité, et de la place qu’on lui accorde dans la production poétique me
taraude depuis l'époque de Sorcières* où nous en débattions dans les réunions
de la revue et les groupes-femmes. C’est une chance que vous la reposiez car
les réponses apportées ne sont jamais définitives. Je vais essayer maintenant
d'en parler à partir de ma propre expérience.
Le milieu de la poésie, contrairement
à celui des romans, est surtout
masculin, les poètes et les éditeurs sont en majorité des hommes et, parmi ces
derniers, certains semblent convaincus qu'il n’y a pas, ou si peu que ce n’est
même pas la peine d’en parler, de femmes-poètes de qualité. Il existe parfois
chez eux et chez d’autres cet a-priori : une femme ne peut pas être un
grand écrivain... Au Marché de la poésie, il y a quelques années, j'ai même
entendu soutenir par l’un des plus éminents qu’il n’existait pas actuellement
de poète-femme intéressante, du moins dans la francophonie. Comment expliquer de
telles affirmations ?
Jean-Pierre Sintive, qui n'est pas du
tout misogyne, reconnaissait n'avoir que quelques femmes dans son catalogue des
Editions Unes quand il m'a publiée et lorsque je lui ai demandé pourquoi il m'a
répondu sur la qualité des manuscrits reçus et son propre étonnement. Louis
Dubost m’a avoué sa fierté d'avoir découvert pas mal de femmes poètes... Mais
aucun des deux n’a répondu à la question d’une spécificité de l’écriture des
femmes.
Les lectures m’ont apporté d’autres
interrogations. J’ai découvert les réactions surprenantes de
spectateurs-lecteurs s’émouvant qu'une femme puisse écrire une poésie du sens
et du sensible, métaphysique et à portée universelle ; quelques-uns sont
venus me féliciter comme si j'étais un phénomène ! Cela m’est arrivé plusieurs
fois ces dernières années! La poésie
féminine est toujours suspectée de sentimentalisme, de plat quotidien, de
mièvrerie... Dans les rencontres, on me pose régulièrement la question
de l’existence d’une écriture féminine. On ne demande pas aux poètes masculins
si leur poésie est masculine, elle a déjà sa légitimité en soi !
Tout cela est complexe et s’explique
par l’histoire de la femme, par l’image que chacun s’en fait, par le genre de
parole qu’on lui a accordé pendant des siècles. Le temps consacré à la création, quand il est possible, et même encore
aujourd’hui, est vécu le plus souvent,
par les femmes elles-mêmes et par leur entourage, comme du temps volé à la
famille ou à la société. Ce n’est pas le cas pour les hommes à qui on reconnaît
d’emblée la puissance de création et la place du créateur. Dans ces conditions, il est normal, pour
revenir à votre question, qu’il y ait encore peu de femmes poètes de très
grande stature. Elles sont au début de leur prise de parole poétique et
autre. Il faut leur donner le temps de laisser leur nom dans la
littérature en espérant que celle-ci continue à vivre et que leur
voix ne soit pas encore, ou de nouveau, étouffée...
Le monde économique, politique,
artistique, philosophique a toujours été fait par les hommes. Pendant des
siècles, on a systématiquement empêché les femmes d'être éduquées autrement que
pour satisfaire certaines fonctions biologiques ou occuper certains rôles
sociaux, on leur a refusé de travailler, de s'instruire, de voter, de parler,
de penser, de peindre, de sculpter, d'écrire et de publier. Il est normal qu'on
en trouve peu dans les anthologies littéraires ou artistiques et dans les
catalogues des maisons d'édition. Les choses commencent à changer en Occident
depuis les années soixante environ mais les femmes sont encore partagées entre
le désir d'avoir des enfants, les tâches ménagères, la nécessité de travailler
pour une indépendance financière ; elles manquent de temps et les choix
qu'on leur propose sont souvent impossibles à faire.
Pour ma part j'ai voulu avoir des
enfants, m'en occuper vraiment, j'ai dû travailler à plein temps et forcément
j'ai aménagé l'espace de la création en fonction de tous ces impératifs.
Pendant l'enfance de mes enfants, le premier maternage, j'ai écrit mais d'une
façon solitaire et souterraine. Le fait que j'écrive n'était pas pris en compte
par mon entourage, avoir une chambre à soi ne va pas de soi et les résistances
intérieures et extérieures sont grandes encore, j'ai donc attendu pour envoyer
mes recueils d'avoir quarante ans; avant j'ai publié en revues, - merveille de Sorcières
qui accueillait la parole des femmes ! - , et en anthologies mais je n'avais
pas le temps, la force aussi sans doute d'affronter le parcours éditorial. Un
jour, plusieurs manuscrits terminés, les enfants grandis, j'ai senti que
c'était possible, nécessaire, vital même et j'ai envoyé L'Autre Lumière
aux éditions Unes car j'avais lu A. Pizarnik dans cette édition. J'ai eu
beaucoup de chance avec Jean-Pierre Sintive, éditeur merveilleux qui m’a donné
confiance par son absolue confiance en mon écriture. Plus tard sont venus
Thierry Renard, Louis Dubost, Claude Rouquet et maintenant Jean Princivalle si accueillant.
L'histoire bouge, celle de la poésie
des femmes a commencé il y a longtemps avec les grandes voix qui nous arrivent du passé. Elle sera encore longue avant qu'on accède à l'absence totale
des préjugés et qu'on entende la voix
des femmes aussi fort que celle des hommes. Quant à la question de la spécificité
de leur parole et de leur écriture, je
répondrai en disant que tous nous parlons et écrivons, traversés par un destin
collectif et personnel, avec notre part charnelle et spirituelle, notre sexe,
notre origine, notre culture et notre histoire petite et grande, avec et dans
le bruissement du monde et de ses langues, mais aussi au-delà dans cet
invisible qui fonde notre visible. Chaque voix poétique , homme ou femme
qu'importe, est différente et irremplaçable, chaque poète apporte sa pierre à
l'édifice humain.
Il y a et il y aura, de plus en plus
nombreuses, de grandes poètes-femmes si nous parvenons à gagner notre liberté,
notre vérité et notre reconnaissance d’être et de langage. Je l’espère car la
poésie œuvre pour cet avenir et nous déborde.
©Sylvie Fabre G.
*Ndlr : revue
Sylvie Fabre G. dans Poezibao :
note
bio-bibliographique, extrait
1, extrait
2, extrait
3, extrait
4, fiche
de lecture de Quelque chose, quelqu'un, carte
blanche à Pourquoi écrire, extrait
5, carte
blanche, Une tâche terrestre, la poésie
de Fabio Scotto, extrait
5
Enquête de Poezibao : La
place des femmes poètes 1 : présentation ; La
place des femmes poètes 2 : liste de toutes les poètes cités, volet
1 : stature, statut, statue, De la
méthode (publier les réponses), les réponses : Marie-Claire
Bancquart, Dominique
Dussidour, Marie-Florence
Ehret, Anne
Mounic,
Rédigé par : Pierre Maubé | lundi 02 octobre 2006 à 14h51