La pauvre vieille
Enfant, j’avais peur d’elle,
avec son bol de thé, toute affairée au
coin de l’âtre
dans son cocon de châles, de haillons,
« Dieu nous prenne en pitié,
Go
ndeanidh Dia trocaire ar a anam »
Et le fauteuil allait et venait,
berçant son masque de poupée sous les
solives noires.
« Génies d’Irlande et génies
d’Écosse
ont combattu sur la colline toute la
nuit,
au petit jour la source était de sang.
Sur la colline est enterrée la reine
morte.
Près du calvaire saint Patrick a passé,
la marque de son pied est gravée pour
toujours
à l’endroit même où il priait. »
Et les yeux embués des souvenirs d’un
peuple,
à ses lèvres durcies quelques miettes
de pain brun,
elle empestait je ne sais quelle odeur
de chanvre ;
tout le jour, tandis qu’elle avançait
vers la mort entre légendes et prières,
un petit paysan, dans son enclos de
bois, l’épiait.
« La mère McGurren avait le
mauvais œil,
elle a dit des prières sur la vache
noire
et la vache est tombée raide morte.
De la clôture, elle a maudit les Clarke
et depuis lors ils n’ont pas eu un jour
de bon,
vaches malades, blé pourri, le dernier
fils étrange. »
Et ne demeure du disque usé, lourd de
légendes,
que ce grattement, cette voix qui
s’essouffle,
rien qu’une prophétie secouant de vieux
os.
Le grand âge n’est pas sagesse ni
vertu,
bien qu’il puisse y prétendre
avec ses litanies dressées contre la
mort.
Aux cimes de l’été, par les moissons
brûlantes, j’ai couru
jusqu’aux signes runiques de la tombe.
Gorgée d’herbe, la source épanchait une
eau rouge
qui n’était pas du sang mais une
rouille lente.
Sous les rinceaux de la pierre
gardienne
Quelle reine illusoire gisait en
cendres ?
John Montague, Terres empoisonnées, dans La
langue greffée, traduction par Claude Esteban pour ce poème, collection L’extrême contemporain, éditions Belin,
1988, p. 22-25.
John Montague, Poisoned Lands, 1961.
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Sean Bhean Bhocht
As a child I was frightened by her
Busy with her bowl of tea in a farmhouse chimney corner,
Wrapped in a cocoon of rags and shawls.
« The Lord have mercy on him,
Go ndeanaich Dia trocaire
ar a anam »
She rocked and crooned,
A doll’s head mouthing under stained rafters.
« The fairies of Ireland and the fairies of Scotland
Fought on that hill all night
And in the morning the well ran blood.
The dead queen was buried on that hill.
St. Patrick passed by the cross :
There is the mark of a footprint forever
Where he stood to pray. »
Eyes rheumy with racial memory,
Fragments of bread soaked in brown tea
And eased between shrunken gums.
Her clothes stank like summer flax :
Watched all day as she swayed
Towards death between memories and prayers
By a farmer’ child in a rough play-box.
« Mrs. McGurren had the evil eye,
She prayed prayers on the black cow :
It dropped there and died,
Dropped dead in its tracks.
She stood on the mearing and cursed the Clarkes :
They never had a good day since,
Fluke and bad crops and a child born strange. »
In the groove a running-down record,
Heavy with local history :
Only the scratching now, the labouring breath,
Prophecy rattling aged bones.
Age is neither knowledge nor authority,
Though it may claim both,
Weaving a litany of legends
against death.
But in high summer as the hills burned with corn
I strode through golden light
To the secret spirals of the burial stone :
The grass-choked well ran sluggish red —
Not with blood but ferrous rust —
But beneath the whorls of the guardian stone
What illusive queen lay dust ?
John Montague, Terres empoisonnées, dans La langue greffée, traduction par Claude
Esteban pour ce poème, collection L’extrême
contemporain, éditions Belin, 1988, p. 22-25.
John Montague, Poisoned Lands, 1961.
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