On ne dira jamais assez le magnifique travail
de passeur que faisait la petite collection Orphée / La
Différence, en raison en particulier de son ouverture sur des poésies
étrangères très peu publiées en France. On trouve encore chez certains
libraires d’occasion les livres de cette collection, souvent à des prix de
l’ordre de 2 € l’exemplaire.
Tableau d’une arrivée de
l’automne
J’ai vu le lagopède et le faucon, bel et fier oiseau,
intelligente image royale d’un dieu animal,
j’ai vu un jeune cheval, un poulain au front étoilé
qui jouait dans la prairie de fragile tréflée,
la crinière claquante, claquante,
époustouflante bannière de liesse et de liberté,
et au-dessus de tout cela les oiseaux, servants du dieu aérien, maillaient
leur vibrant filet.
Et alors
le vent s’écroula
la neige tomba à travers les espaces,
la source s’enfuit L’écho du matin
se glaça à l’air comme pour l’oiseau stupéfait
son cri rentré aux yeux.
La nouvelle anticipée a couru le long des froids méridiens,
l’hiver a déployé ses ailes sur le toit de ma demeure
comme un grand cygne égaré qu’on abat.
Et la frange de la froidure a submergé le paysage en fleur
et ouvert comme un couteau la gorge sonore de l’automne ;
en ont tourbillonné des feuilles sèches,
chacune marquée du brillant poinçon de la mort,
en a déboulé un escadron entier, destriers cuirassés,
armures fracassantes, piques et lances en garde,
toutes forgées dans le soleil d’un clin d’œil,
les fanfares dernières sonneries du soleil,
les flèches ses derniers élancements, elle s’embrasaient
et charbonnaient tout à la fois.
Et ainsi mourut l’automne, jaune et vert,
fendu comme une prime olive amère,
privé de la pleine maturité et de l’intelligence, dédié à la mort,
l’automne, défilé de fanions et drapeaux, forêt d’exclamations,
jaunes clairons du soleil, cœur mature des saisons,
tente ronde emplie de mots à recoins,
chacun contient la maison des échos, froide à présent, froide,
la basse cabane humide, à la porte embrumée,
dans la brume un craquement de charrette vide
sur le chemin par-delà les granges vides.
Eeva-Liisa Manner, p. 63 et 65, Le Rêve, l’ombre et la vision, choix, traduction du finnois et présentation de Jean-Jacques Lamiche, Orphée / La Différence, 1994.
« De ma vie je fais un poème, du poème une vie »
Eeva-Lisa Manner est née le 5 décembre 1921 à Helsinki. Son
enfance se déroule à Vyborg, dans l’Est du pays, dans la maison de ses
grands-parents qu’elle doit fuir lors de bombardements en 1939. Elle publie en
1954 un roman autobiographique La fille sur le quai du ciel. Auparavant avaient
paru deux livres de poèmes élégiaques qu’elle reniera par la suite. Son premier
grand livre de poésie est Ce voyage, publié en 1956 qui fait d’elle une figure
marquante des Modernistes finnois des années 50. Elle séjourne souvent en Espagne
et publie Chants Orphiques en 1960, Ainsi changèrent les saisons en 1964,
Pierre gravée en 1966, en 1968 deux livres écrits en réaction aux évènements de
Prague, Si le chagrin fumait et Fahrenheit 121. En 1971, paraît Fuyez, esquifs
aux voiles légères, en 1972 un roman poétique Gare à vous, les vainqueurs et en
1977, Eaux mortes. Elle est également auteur de pièces de théâtre et de
dramatiques radiophoniques. Enfin il faut signaler son importante œuvre de
traduction (Shakespeare, Büchner, Andersen, Hesse, Kafka, T.S. Eliot.
En 1980 (révision 1988), elle publie Poèmes, version
autorisée de son travail poétique
Elle est morte le 7 juillet 1995.
Une présentation de la littérature finlandaise et une autre
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