Avec mes remerciements à Olivier Goujat pour cette
proposition
L’AMOUR DANS LES RUINES
(extrait)
Avant la tombée. Ne sachant que prendre. Ou comment saisir l’air. Plus que transparent. Les mains distribuant, volant sans que rien ne traverse. Le livre fermé obstinément. Se refusant à toute entrée. Coude collé à cette table. À la seconde. Doigt troué. D’un soleil que rien ne pose. La difficulté hors du bois. Cette main qui part. Qu’on ne rattrape pas. Les revoilà. Ça tombe. On ne sait rien. Ce qui court dans l’horizon. Le café, la lèvre. Un corps surplombant le front de mer. Regardez-moi ça ! Le jeu de la canne. Jambe frappée. En attente du bois, de la pente. De ce qui les laissera à terre enfin. Le moteur n’arrête pas. Il longe l’air. Le prolonge. Le tord. Le distend. L’enfant trébuche dans les pages. Une graphie distraite. Hors des murs. Il ne sait rien donc il écrit… Bleu. La table comme objet de sensualité. Il oublie le dehors. Il recopie mêlant l’un à l’autre sans souci de la marge. Le temps s’y perd. Tout est blanc ou l’était. C’est tout. Des rires dans le mur. Les photos montent sur le mur. Les clous dispersent le bleu de la table. Retiennent les lettres. C’est une voix qui appelle au travers des murs. L’espace dépris de lui-même. On repose la main pour faire jaillir un bruit inconnu. Proche. L’air s’émeut. Légèrement adossée à la colline, à la rive. Elle cherche. Elle théâtralise quelques objets simples. Leur théâtralisation est le récit même. Le nerf absurde. Me prend entièrement. Réduit l’espace à peu de chose. Les objets cessent de se déplacer dans le regard. C’est un arrêt. Une fureur aussi qui emporte le corps. Et l’image ignore sa place. Il suffit de venir ici. De redouter l’arrivée, le parcours. De saisir par l’œil droit les gestes amoureux du travail, d’entendre une voix et une voix. L’ampleur est nulle ou inabordable. Alignement insolite. Un nom. Une peau. La traversée des livres, des carnets. Les époques de sommeil. Les générations de pierre. Nous tombons dans le présent. Il tourne le blanc. La fiction trop pauvre déploie un astre. Je tais le sort de celui qui lie la fable au monde. Les bras ployés sous le poids d’une l’histoire. Phrase à phrase. Phrase après phrase. Comme une histoire. Les jambes pendant de la chaise comme dissociées du corps. Un rétablissement le refait surgir au bord de la table. Les coudes ressaisissent leur appui. La couleur s’affronte. Rien ne tombe. Tout est vertical. Le sens fait son apparition. Des clous ! Un peu plus loin de la monnaie… Ta lettre comme un ancrage. Une façon de porter, déposer, distribuer. De soudoyer, énerver le sens jusqu’au paroxysme. Bruit d’eau. L’infini coule à portée de main. Déjà les voix, la sirène, le port s’allume comme dans un roman. Et cette voix venant de derrière la mémoire. Il se souvient du cercle, du caillou, de la jouissance. Il regarde pour ne rien voir. Le glissement du bateau dans la fenêtre. Il est une solitude qui traverse le corps. Le silence s’établit. Prend force dans le paysage. Il maintient le récit. Le ciment autour du clou. Il veille. Le temps descend. Il ne devient plus. La langue accroche. Sans partage. Un drap flotte, bat. Rien ne s’achève. La mer sépare à peine. L’équarrisseur s’assoit. Des bruits que la tête ne peut contenir. S’enfoncer dans le sommeil comme dans une terre. Une phrase pour personne. Le sommeil pour protéger l’arrêt. Pour tirer le paysage vers l’œil. La main parfois. Et l’oubli. Faire monter les dalles larges, irrégulières jusqu’à ce présent que trouve le regard. Il y aurait là une mémoire, un jeu des dates, une inscription infinie que répercute le corps dans la soif. Nous irons. La voix circule, perdue, dans les yeux, la gorge, le front… Une voix s’égare. Il parlait de l’enfance. Celle qui reste. Un peu avant la chaleur. La lettre que je lui écrivais commençait ainsi : C’est comme une perte d’équilibre. Un autre versant du sommeil. Pas de l’angoisse. Un vide non sans douceur.
Claude Royet-Journoud, Les objets contiennent l’infini, Éditions Gallimard, 1984, pp. 62-65.
fiche bio-bibliographique de Claude Royet-Journoud
index
de Poezibao
Revenir à la Une de Poezibao
Sur simple demande à [email protected],
recevez chaque jour l'anthologie permanente dans votre boîte aux lettres
électronique
Commentaires