« CARESSER TA LUMIÈRE »
Il y a eu, à quelque temps d’ici, traduit de l’espagnol par Jacques Ancet, la publication d’un recueil de poèmes d’Antonio Gamoneda, intitulé Clarté sans repos. Une poésie cruelle, sans concession, marquée par l’obsession de la vieillesse et de la mort. Tenaillé par les images de violence qui ont hanté son enfer, Antonio Gamoneda écrit, page cinquante-trois de la section « L’Oubli vient » :
« A
présent
ma passion est l’indifférence.
J’écoute
des dents invisibles dans le bois. »
Pourtant, quelques mois à peine
après la publication de Clarté sans repos,
paraît le petit opus Cecilia. Un
recueil de trente poèmes inspirés par la naissance de Cecilia, sa petite-fille.
Avec la venue au monde de Cecilia, le poète retrouve une part de lumière.
Lumière vive qui passe de l’enfant au vieillard, pénètre dans ses veines et se
fond sous sa peau, le rendant à la vie. Certes, le poète n’a pas oublié de
quelles horreurs a été tissée sa vie antérieure, lui qui écrit (Cecilia, page
27) :
« J’ai vu les yeux des tourterelles rougis par la colère,
je sais que dans le laurier habite l’acide prussique
et que ses fruits immobilisent le cœur des oiseaux. »
Non, le poète n’est pas dupe. Il garde présents à la mémoire les mensonges qui ont tissé le monde et l’ont durablement meurtri.
Pourtant, avec la venue au monde de Cecilia, les yeux du vieil homme blessé à mort, soudain s’ouvrent. Sur de menus espoirs. Et le mensonge même se fait « lumineux ». C’est par l’enfant, grâce au pouvoir créateur qui est le sien, que le poète est sauvé de son désespoir. « Tu as dessiné le monde dans un mensonge lumineux ». Avec la venue au monde de Cecilia, Gamoneda renoue avec une autre lumière, qui donne forme à l’invisible. Cet invisible, jusqu’alors très douloureux parce que lié à l’agonie – « il n’y a plus que des visages invisibles » – , se mue peu à peu, au contact charnel de l’enfant, joue et mains, cheveux, effleurement de mots, en une force créatrice qui ranime le poète et lui insuffle la chaleur de la vie. Au bord de l’émerveillement, Gamoneda découvre l’art d’aimer. Et renoue avec la parole poétique des origines. Celle-là même, peut-être, de « l’enfant ébloui qu’il fut ». Et « se comprend par delà le langage de la communication courante parce que son réalisme est d’une autre nature ». C’est que, naturellement poète, Cecilia donne à son grand-père une leçon de création poétique : « tu parles d’une fleur invisible/de ta langue traversée par une ignorance lumineuse », écrit le poète, subjugué par les pouvoirs innocents de l’enfant. Au fil des poèmes, Cecilia incarne ce miracle de tous les instants, celle par qui le poète se guérit de ses maux sans fond : « tu es ma maladie et tu me sauves ». Le chagrin de l’enfant, « ces pétales d’ombre sur son visage », le poète les fait siens. Au même titre que ses cheveux ou que ses mains. Ou que son babil.
Entre dialogue et confidence, le recueil Cecilia apparaît comme le volet lumineux de Clarté sans repos. Peut-être ne s’agit-il là, dans la brièveté de cet opus, que d’une infime « parenthèse » dans l’œuvre de Gamoneda. Mais une parenthèse heureuse qui se vit au cœur de l’impitoyable vieillesse. Et même si Cecilia est « l’ultime fleur », celle qui surgit devant l’abîme, elle est cette force qui maintient, pour quelque temps encore, celui qui s’en va vers la mort. Dans la lumière.
©Angèle Paoli
Angèle
Paoli est l’éditrice de la revue Terres de Femmes
Antonio Gamoneda, Cecilia, Editions Lettres vives, Collection «
Terre de poésie » dirigée par Claire Tiévant, Castellare-di-Casinca
(Haute-Corse), 2006. Traduit de l'espagnol par Jacques Ancet.
Antonio Gamoneda dans Poezibao :
Bio-bibliographie
d'Antonio Gamoneda
prix
européen de littérature 2006,
extrait
1,
recension
de Clarté sans repos
Antonio Gamoneda, lauréat des Prix Reine Sofia et
Cervantès
Jacques Ancet dans Poezibao
Bio-bibliographie
de Jacques Ancet,
extrait
1, extrait
2, extrait
3, extrait 4 (Diptyque
avec une ombre) extrait 5,
un texte de Jacques Ancet sur La
dernière phrase,
fiche lecture de la Dernière Phrase,
le blog de Jacques Ancet,
voir les Cartes
blanches
Un texte de Jacques Ancet sur Antonio Gamoneda
Rédigé par : Gaudin Rémi | mardi 23 janvier 2007 à 14h04