Antoine Émaz, une écriture au bord du silence.
Le
n° 33 (octobre 2006) de la revue NU (e), coordonné par Philippe Grosos, est
consacré à Antoine Émaz. Deux entretiens (avec Monique Gallarotti-Crivelli et
avec P. Grosos), deux études (P. Grosos, Philippe Met) permettent d’entrer un
peu dans l’atelier d’écriture d’Antoine Émaz et de suivre son parcours.
S’ajoutent des poèmes en forme (James Sacré) ou non de portrait (Bernard
Vargaftig, Emmanuel Laugier, Antonio Rodriguez, Jean-Pascal Dubost,
Jean-Patrice Courtois), gravures et gouaches de Monique Tello. Une
bibliographie et des photographies (M. Gallarotti-Crivelli) complètent cet
ensemble. Les lectures de l’œuvre et les entretiens sont nourris par les 9
poèmes qu’a donnés Antoine Émaz.
L’écriture d’Antoine Émaz est sans doute toujours « au bord du silence » ; cependant comme l’écrivait Beckett (cher à A. Émaz), « il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire » (L’innommable). Il faut tenir : « C’est manifester qu’on est encore vivant avec la langue et le dire dans cette société. Dire qu’il y a d’autres espaces possibles et les maintenir. J’aime le verbe « tenir » puisque la vie te caillasse plus qu’elle ne t’apporte de belles choses. Alors, écrire comme une forme de maintien. Tenir et se tenir, les deux ! » (A. Émaz, p. 22). Résistance dont André du Bouchet a donné un exemple, notamment par son attention au peu, aux choses minuscules ; si Antoine Émaz s’en distingue nettement, c’est qu’il est, lui, sédentaire, du côté du sable, de la terre, et du Bouchet dans la marche, cherchant le ciel.
La vie caillasse... Antoine Émaz ne se veut pas poète "engagé", la poésie ne peut se confondre avec l’action pour changer – un peu – le cours des choses, mais ses recueils, souvent perçus sombres sinon nihilistes, ne sont pas indifférents à l’Histoire, aux tensions et aux luttes dans la société. À leur manière : sa poésie est fondée sur les éléments du réel, quels qu’ils soient, le prunus du petit jardin ou l’odeur du potage poireaux-carottes. On pense à Reverdy, qu’Antoine Émaz cite volontiers. Ajoutons que cette poésie fondée sur l’expérience n’est pas une poésie du je : le je s’efface dans le poème, devenant on pour que lecteur puisse s’emparer du texte et lire je, parce qu’il s’agit toujours de « faire circuler l’émotion ».
C’est bien l’émotion, le choc du réel qui suscite l’écriture. Quelques phrases, quelques vers, trois mots notés dans le carnet fourre-tout qui seront parfois repris sans changement, plus souvent réduits, gommés. Donc pas d’écriture automatique, les proses ou les vers naissent toujours du réel, mais sans parti pris théorique préalable : « J’avance aveugle, mais il faut, au bout, que j’arrive quelque part, et que je puisse voir le trajet ». Il y a chaque fois nécessité du vif, de la tension dans cette poésie du vivre.
D’autres thèmes sont abordés, notamment celui de la réception de l’œuvre et, par ailleurs, de l’attachement d’Antoine Émaz à la publication chez de "petits" éditeurs (Tarabuste, Deyrolle, Le Temps qu’il fait, Le dé bleu, etc.). Le choix se justifie évidemment par la relation de confiance qui s’établit entre l’auteur et l’éditeur, mais aussi contre la logique jamais démentie des grandes maisons de rentabilité maximale, sans souci de promouvoir la poésie qui se fait. Le choix devient, clairement, une question de morale.
On retiendra encore dans ce numéro de NU(e) les remarques de P. Grosos sur la place du végétal dans les recueils, qui conclut : « La poésie est l’énoncé du besoin, et non du désir, demeurerait-il désir par-delà sa réalisation. Nous ne désirons pas les plantes. Elles s’imposent à nous comme ce dont nous avons besoin, poétiquement besoin, pour être ce que nous sommes. » Quant aux analyses de P. Met, elles portent sur l’esthétique de la banalité et l’attention d’Antoine Émaz aux « voix émanant d’autrui dans un contexte qui ne soit pas de simple interlocution, mais d’écoute alentour, au quotidien. [...] Le spectre acoustique ou vocal est certes d’une grande amplitude, mais c’est toujours [...] des (points) limites de la langue et de la voix qu’il s’agit en définitive. » Parcours passionnant : le chant (Kathleen Ferrier), le cri, le babil – le fragment de conversation noté et restitué –, l’aphasie, qui débouche sur une opposition entre style et voix : « Le style est du côté de la reproduction ; je deviens visible parce que je me répète. La voix est du côté de l’ouvert ; elle ne sait où elle va [...]. Si le style est du côté d’un livre, voire de quelques livres, la voix prend rendez-vous avec l’ensemble du travail réussi ou échoué, imprévisible ».
©Tristan Hordé
On ne peut conclure sans proposer un des poèmes d’Antoine Émaz
publiés dans NU(e) (page 38) :
Calme
la lumière tourne
lente
c’est un jardin l’hiver
en fin d’après-midi
la maison calme
Il faudrait que les mots ne fassent pas plus de bruit que les choses qu’on les
entende à peine dire la table l’herbe le verre de vin comme une vaguelette une
ride de son sur la vie silencieuse quasi rien
le frigo vibre
entre vert et jaune
la glycine hésite
pour son restant de feuilles
tout se tient
et tremble
Note
bio-bibliographique
recension de De l’air
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