Parmi les hétéronymes de
Fernando Pessoa (voir la note bio-bibliographique)*, il y a Alberto Caeiro, le
prosaïque heureux, poète de l’évidence et du ravissement qu’elle produit et
Ricardo Reis, latiniste, médecin, nourri de culture antique, poète de la réalité
évanescente, de l’instant fugitif et du destin inexorable. C’est à eux que
Fernando Pessoa attribue ses Poèmes
païens qui font l’objet d’une édition en poche dans la nouvelle et très
belle collection Points qui vient de
proposer rien moins qu’un Paul Celan (La
Rose de Personne dans la traduction de Martine Broda et en édition bilingue)
et un Antoine Émaz (une anthologie de poèmes 1990-1997 établie par
François-Marie Deyrolle et publiée sous le titre de Caisse Claire, aux côtés de
ce Pessoa.
Le
plaisir, oui, mais lentement
Lydia : le sort n’est point favorable à celui
Qui le lui arrache des mains.
Ravissons furtifs du monde verger
Les fruits à marauder.
N’éveillons point, là même où elle dort, l’Erynnie
Dont tout plaisir s’aigrit.
Comme un ruisselet, passants silencieux,
Jouissons en secret.
Le sort est envieux, Lydia. Faisons silence.
••••
Je n’arrive pas à comprendre comment on peut trouver un couchant triste.
À moins que ce ne soit parce qu’un couchant n’est pas une aurore.
Mais s’il est un couchant, comment pourrait-il bien être une aurore ?
••••
Je ne suis pas pressé. Pressé pour quoi ?
La lune et le soleil ne sont pas pressés : ils sont exacts.
Être pressé, c’est croire que l’on passe devant ses jambes
Ou bien qu’en s’élançant on passe par-dessus son ombre.
Non, je ne suis pas pressé.
Si je tends le bras, j’arrive exactement là où mon bras arrive.
Pas même un centimètre de plus.
Je touche là où je touche, non là où je pense.
Je ne peux m’asseoir que là où je suis.
Et cela fait rire comme toutes les vérités absolument véritables,
Mais ce qui fait rire pour de bon c’est que nous autres nous pensons toujours à
autre chose
Et sommes en vadrouille loin d’un corps.
Fernando Pessoa, Poèmes païens de Alberto Caeiro et Ricardo Reis, traductions
du portugais de Michel Chandeigne, Patrick Quillier et M.A. Camara Manuel,
présentation de M/ Aliete Galhoz, P. Quillier et J.A. Seabra. Poésie / Points, 2007, p. 151, 102, 94
*Bio-bibliographie,
extrait
1, extrait
2, extrait
3
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