Le livre
est, mais qu’est-ce qu’il n’est pas encore ?
ces
extraits inédits d’un essai à paraître,
sont en regard du travail de Jacques Dupin, lequel, avec ses amis peintres et
éditeurs, invente sans cesse l’espace même du livre, dans ses contraintes et
ses ouvertures
A Jacques Dupin
Il y aurait donc, pour commencer, une absence de noms ou une pluralité de noms,
comme pour accentuer l’abrupt de tout espace originel ; il y aurait, de
toute façon, un doute pour préciser et pour nommer, aujourd’hui, ce qu’après
les premiers peintres des grottes ou les peintres du premier art roman, ont
initié Charles Cros et Edouard Manet autour de « Le Fleuve » en 1874,
puis Stéphane Mallarmé et Edouard Manet autour du « Corbeau » d’Edgar
Poe en 1875 :
livre de peintre, livre illustré, livre
de bibliophilie, livre simultané, livre d’artiste, artist’s book, livre-objet,
livre peint, livre manuscrit-peint, livre singulier, livre exemplaire, présence
artiste, poésure et peintrie, livre de
dialogue, livre pauvre…
Pour notre part, nous nous en tenons pour l’instant à livre singulier, c’est ce nom, ce
sont ces mots qui nous semblent le plus s’exposer, donner lieu aujourd’hui à
une confrontation, à des présences singulières et extrêmes et qui reprennent,
un tant soit peu, cette pluralité de noms.
Le livre singulier a de fait un nom problématique ; ses créateurs, ses
opérateurs (l’écrivain, l’artiste, l’éditeur et le lecteur) touchent, creusent
les matières, le secret du livre, des yeux et des mains, sans que celui-ci soit
dévoilé, livré tout à fait.
Le livre singulier requiert, pour nous,
l’espace du livre, ses matières, requiert l’espace de l’écriture, des mots, de
la langue et requiert l’espace des gestes, des graphismes, des lignes, des
interlignes, du blanc, des couleurs, des odeurs, un espace pluriel, parfois
littéralement insupportable, où se tiennent les solitudes et les singularités,
à un moment donné conjuguées, de l’écrivain, de l’artiste, de l’éditeur et du lecteur, pour vivre « le véritable usage de la
parole » qu’évoque René Daumal.
…/…
Dans un paysage éditorial, pour le moins confus, contradictoire et pour le moins lui aussi problématique, le livre singulier crée le livre amont. Il retrouve les commencements du livre, les matières, premières et à venir, du livre, tout en les réinventant, il retrouve le nu et l’inconnu du livre : est-ce ce que Jean Clareboudt nomme « l’espace du peu » contre « l’anecdote volumineuse » et Alexandre Hollan « le jeûne visuel » ? Est-ce ce que Jacques Dupin appelle depuis son écriture et nomme « l’inconnu de tout lecteur » ?
A
Jacques Clerc Même si le livre a des contraintes, des
limites, visibles et tout autant invisibles, comment le refermer sur des
définitions ? A
Anik Vinay
Le livre tient à l’infini, tient l’infini. Dans ses limites et dans son
immédiateté ou sa lenteur, il est nudité et intensité : extrêmement
spirituel, mais aussi extrêmement matériel et littéral. © j.g.c., 1995-2006
Le livre singulier crée aussi le livre aval : il invente un autre commerce
du livre et d’autres pratiques de lectures.
Les profondes raisons du livre (dont le livre singulier) ne sont-elles pas de
dénoncer le fétichisme marchand ou tout autant le fétichisme esthétique.
Faisons encore la part du livre. Pourquoi le figer aujourd’hui dans une
marchandise éditoriale, le plus souvent standardisée, instrumentalisée, ou le figer encore dans un
objet d’artiste, un livre d’artiste que l’artiste, seul, vient aussi instrumentaliser.
Le livre singulier vient ouvrir autrement, énergiquement le livre. Les raisons
économiques, esthétiques, poétiques y sont autres. Chacun, de l’écrivain, de
l’artiste, de l’éditeur et du lecteur, y abstrait abruptement le livre, s’y
abstrait, empoigne le livre, le déplace, s’y déplace. Le livre singulier est
déplacé.
…/…
Le livre singulier est au premier coup d’œil un objet : papier (ou autres
matières), mots, caractères, corps, mise en page, lignes, interlignes, blanc,
couleurs, il est aussi une odeur… Mais cette présence physique va bien au-delà
et révèle d’autres enjeux, d’autres espaces et temps esthétiques et poétiques.
Le livre singulier vit plus abruptement, plus originellement contrastes et
contraintes, et va vers une autre créativité. Le livre singulier est un livre
dès l’origine. Il ne répète pas, ni n’imite inutilement le livre, il le
commence.
Il n’y a pas d’espace, ni de temps anecdotiques pour le livre singulier. Qu’il
soit unique ou multiple, il commence le livre, il commence le regard.
…/…
Le livre singulier vient donc comme un
commencement dans une production de livres qui est à saturation. Il détourne
ainsi le principe d’accumulation inutile de livres. « A quoi bon
d’innombrables livres » disait déjà Sénèque.
Lecteur, nous avons donc « la société du spectacle », dénoncée par
Guy Debord, et en particulier, la société du spectacle du livre. Le commerce
s’y vit à très court terme, les prises de risques sont faibles. Lecteur, nous vivons, aujourd’hui dans une
confusion extrême. Le livre singulier nous arrive, comme nous arrivent sans
retard des « millions de romans pour rien, de confessions
stéréotypées », c’est un commerce qui porte l’aliénation à son
comble ». Ce sont des mots d’Yves Bonnefoy.
D’un côté, des livres de solitudes artisanales - de haute singularité -
attentives qui inventent leur lecteur. Jean-Paul Michel parle à juste titre de
« l’invention du lecteur ».
D’un autre côté, au même moment, des livres jetables, qui n’existent que comme
labels éditoriaux, hâtifs justificatifs de tirages.
Dans le livre singulier, le lecteur s’invente autrement, dans un autre espace,
un autre temps, un autre silence. Le lecteur habite poétiquement le livre, par
l’énergie silencieuse de sa lecture, décisive et critique, qu’il sait apporter,
à un moment donné, au livre: par le commencement, par le faire.
… /…
Il nous plaît d’être lecteur pour le livre inhabituel, singulier, déplacé,
autant que pour le livre attendu, habituel, placé (cf. placement. n.m. écon. Action de placer de l’argent placement liquide ou à court terme).
« Qui ouvre le livre ouvre le monde » dit Henri Maldiney, poursuivant
le travail de Stéphane Mallarmé. Dans les limites du livre, dans le connu, il y
a des perspectives d’inconnu, d’à-venir.
Cela se fait, incroyablement, au moment donné où le livre singulier retrouve
l’histoire du livre : tablettes d’argile, parchemins, arbre/bois,
cuir/vélin, livres rouleaux, enluminures, papier, nouvelles matières,
techniques ou technologies…
Le livre singulier réinvente la nécessité même du livre, de son nécessaire
creusement, lorsqu’il va à la rencontre de son épure, de sa pauvreté, de son
histoire et son à-venir, ouverts. Le
livre ne se nommerait alors que de son propre creusement et de sa propre
pauvreté : le livre le livre.
Parcourant le livre singulier, nous pouvons nous poser deux questions. Que nous
reste-t-il du livre ? Le livre est,
mais qu’est-ce qu’il n’est pas encore ?
Qui ouvre le livre ouvre un monde. Le sien, l’autre. Rien encore, tout déjà.
Ouvert ou même dans le pli des pages, le livre singulier n’est pas un repli sur
soi, un lieu de gestes stéréotypés, un objet de représentation, une perte répétée d’espace et de temps, une
perte inavouée de silence, un désintérêt, même apparent, du monde. Le livre prend son doute et sa
source en lui-même, il s’origine. Que nous reste-t-il du livre ? Le livre est, mais qu’est-ce
qu’il n’est pas encore ? Le livre, le livre.
… / …
Avec l’écrivain l’artiste, l’éditeur, le lecteur, le livre n’a de cesse de se
mettre en jeu, se mettre en question(s), reprendre l’espace et le temps.
Ce livre-là, et pas là – il bouge tout ce qu’il touche et traverse -, nous
tenons à le nommer, dans son lieu, ses limites et son hors-lieu, dans son
utopie, dans son temps, son éphémère et sa durée : le livre le livre.
Ce livre-là a ceci de précis : il n’a de cesse de revenir sur son nom
singulier.
Objet, espace, temps, plié, déplié, singulier, il traverse le monde.
Ce livre-là est au fond inattendu, il accompagne l’attente vide, orpheline que
nous devons avoir de tout livre, il accompagne l’attention, l’intensité sur la
page, même seule, même vide de tout
signe.
L’écrivain, l’artiste, l’éditeur, le lecteur y viennent, souvent y naissent sur
ses bords intérieurs, sur sa passion des limites, mais sans les passer ;
ils mettent à nu les mouvements du livre, ses accords, ses ruptures, ils
mettent à nu une immédiateté, une instantanéité du livre, ils mettent aussi à
nu sa durée.
Ce livre-là, il lui suffit d’être nommé par un lecteur, à nouveau nommé par un lecteur, encore un autre
lecteur ; puis… il faut poursuivre.
Ce livre-là, avec l’écrivain, l’artiste, l’éditeur, le lecteur, est tout de
même étroitement seul, immensément seul, à se nommer : livre. Le lecteur - et l’écrivain,
l’artiste, l’éditeur en sont tout d’abord et aussi lecteurs - le répète à l’état nu, hors toute imitation, le
poursuit, le creuse et l’ouvre, non en surface, mais dans sa profondeur. Tout
cela manque trop souvent au livre.
Ce livre-là, avec l’écrivain, l’artiste, l’éditeur, le lecteur, vient dans tout
ce qui lui manque, dans tout ce que nous oublions de lui.
Pourquoi ne pas se rappeler ces mots de Joë Bousquet « le monde est
l’image d’un autre monde » ?
En les décalant un peu : « le livre est l’image d’un autre
livre ». Incessamment, inéluctablement. Se répétant infiniment, sans
s’imiter. Le livre le livre, avec
l’écrivain, l’artiste, l’éditeur, le lecteur, n’en finit pas, ne peut pas en
finir, il est le lieu et la ligne d’erre en lui-même : de l’incessante et
inéluctable naissance, d’une fin impossible.
Ce livre-là, et pas là au fond, touche à l’impossible, à l’insupportable, au
singulier, il ne se nomme qu’en reprenant son nom impossible, insupportable, au
singulier.
… / …
Le livre se tient à l’infini : il est présent, il est le présent du
non-représenté.
Le livre se tient à l’infini. Le livre est déposé, un instant, sous les yeux,
entre les mains, sur une table, sur un paysage, ailleurs. Il est dans ses
limites et il est ailleurs, touchant déjà l’air et l’infini. Il pousse déjà un
autre livre. Il est irrémédiablement empoigné, « emporté » hors de lui
Le livre tient à l’infini. Il finit par retourner ses matières, son silence, sa
profondeur. Il saute aux yeux comme aux mains, retournant tout lecteur qui
advient, et l’écrivain, l’ artiste ou l’éditeur peut être ce lecteur qui
advient. Le livre est là : dans son poudroiement, sa pulvérisation.
Le livre tient à l’infini. Accord ou désaccord, dialogue ou confrontation, le
livre, dans ses limites, hors de ses
limites, porte dans son dos un tranchant, une violence nue, possible, première.
Jean Gabriel Cosculluela
Note de l’auteur : dans l’amitié du livre, ces extraits inédits d’un essai à
paraître, sont en regard du travail de Jacques Dupin, lequel, avec ses amis
peintres et éditeurs, invente sans cesse l’espace même du livre, dans ses
contraintes et ses ouvertures : « L’Epervier »
avec Alberto Giacometti (GLM, 1960), « La
Nuit grandissante » avec
Antoni Tàpies (Erker-Press, 1968), « Proximité
du murmure » avec Raul Ubac
(Maeght, 1971), « L’Issue dérobée »
avec Joan Miro (Maeght, 1974), « Histoire
de la lumière » avec Jean Capdeville (Brandes, 1982), « Le Désœuvrement » avec Raquel
(Orange Export Ltd, 1982), « De
singes et de mouches » avec Pierre Alechinsky (Fata Morgana, 1983),
« Les Mères » avec Eduardo
Chillida (Fata Morgana, 1986), « Chanfrein »
(Brandes, 1990), « Matière du souffle »
avec Antoni Tàpies (T & Daniel Lelong, 1991), « Tramontane » avec Jacques Capdeville (Etant donnés, 1994),
« Nacelle » avec Jan Voss
(Daniel Lelong, 1995), « Impromptu »
avec José Marie Sicilia (Michael Woolworth, 1995), « Nuit de la couleur » avec Raquel (Cahiers de laSéranne, 1995),
« Miro firebird » avec
Antoni Tàpies, James Brown, Jean Capdeville (Daniel Lelong, 1998), « Combe obscure » avec Jean
Capdeville (Ecarts, 1999), « Résiste à l’absence » avec
Valérie-Catherine Richez (Galerie Remarque, 2005)