Jean-Pascal Dubost a présenté le livre d'Armelle Leclercq, Pataquès, au Pannonica (Maison de la Poésie de Nantes), ce 7 mars 2007. Il a bien voulu me confier pour Poezibao cette introduction. Je donnerai prochainement deux ou trois extraits de ce livre dans l'anthologie permanente.
À ce jour, Armelle Leclercq n’a publié qu’un seul livre, Pataquès, en 2005, aux éditions Comp’Act, et une toute mince plaquette, Éclaboussures en bord de mer en 2006.
Sa formation intellectuelle l’a menée à fréquenter les textes anciens, ceux du Moyen Age, et fréquenter les textes de cette période, c’est remonter le cours de la langue française, s’approcher de ses sources, goûter, par le savoir, ses saveurs.
Et lire Pataquès, sous-titré "Belleville-Le Caire", c’est réapprendre la saveur de la nôtre langue, c’est entr’entendre du beau monde dans la voix de la poète, de la lyrique et de l’épique médiévales à William Cliff, quand le poème montre son respect pour la tradition métrique et pour le chant, en passant par Corbière et Laforgue, quand l’argot ou le parler populaire désaccordent irrévéremment, par Baudelaire, quand les poèmes sont saynètes urbaines, par la poésie arabe, pour les références à sa lyrique, par Raymond Queneau, grand adepte du pataquès et du parler populaire.
Ça polyphone.
Pataquès nous suggère, à travers des snap-shots du quotidien, de prêter l’oreille au monde tout à l’environ. Mêlant le savant langage de ses lectures au parler populaire de ses attentions auditives (édonc ça dissone un chouïa itou), l’arabe au français, Armelle Leclercq veut aussi faire entendre dans la métaphore de l’écart géographique et culturel – les poèmes sont localisés à Belleville et au Caire – ces liaisons imparfaites qui se font entre gens de culture diamétralement opposée. Il y a dans ce livre une intention politique, une poète au cœur de la cité.
Le mot « pataquès », je le rappelle, désigne ce qu’on appelle une liaison vicieuse, un « t » final se substituant à un « s », genre « c’est pas-t-à moi », ou un « z » ajouté pour éviter un hiatus, genre « c’est sain-z-et-sauf que le maire rejoignit ses invités » (Raymond Queneau), c’est une liaison « mal-t-à-propos ». Son origine est une imitation comique de la faute de liaison « je ne sais pas-t-à qui est-ce ». Je laisse chacun s’interroger sur les multiples portes qu’ouvre ce mot-titre.
Ce que j’aime, dans cette poésie, outre son métissage, ses niveaux de langue, son érudition, son mixing de mots, c’est la discrétion derrière un humour jaune tantôt grinçant d’une poète inquiète de sa place dans le monde et consciente du danger d’absorption par une langue appauvrie par la norme sociale visant à assujettir chacun dans une langue sécuritaire et protectionniste. Quelle langue parlera-t-on ? Le franco-franco-français ? Ce serait bien triste… Il faut ouvrir sa langue au monde, nous dit Armelle Leclercq.
©Jean-Pascal Dubost