Les lecteurs de
Libération ou de Télérama, chaque mois ceux du Matricule
des anges, se réjouissent (on l’espère !) des portraits d’écrivains
presque toujours inattendus, à côté,
que fournit Olivier Roller : visages ou attitudes que l’on s’essaie,
vainement, à mettre en relation avec les textes que l’on a lus. C’est que le
regard du photographe met en lumière quelque chose de la personne qui
n’apparaît pas au lecteur et, très souvent, qui échappe également au
« modèle ». FACE[S] réunit
des portraits de romanciers et, nombreux, de poètes (Stéphane Bouquet,
Jean-Marie Espitallier, Raymond Federman, Christian Garcin, Marcel Moreau,
Christian Prigent, Nathalie Quintane, Jacques Roubaud, Christophe Tarkos, pour
retenir l’ordre alphabétique) ; portrait unique ou diptyque, toujours
accompagné d’un commentaire de l’intéressé. L’ensemble est suivi d’un entretien
de Catherine Flohic avec Olivier Roller qui explicite sa manière de travailler,
sa volonté de « sortir du portrait
traditionnel », de ne pas s’en tenir aux codes acceptés (lisses) de la
représentation. Voilà un livre riche d’enseignements qui interroge la façon
dont la société impose, à un moment donné, une image de l’écrivain :
«Les gens ont une image de l’écrivain
qui lui-même s’imagine ce à quoi doit ressembler un écrivain. Ma question
est: qu’est-ce qui se passe quand on montre l’écrivain comme un homme,
simplement?».
Ce qui se
passe ? C’est l’idée même de représentation qui bouge, ce que les
écrivains justement perçoivent devant l’image que leur propose Olivier
Roller. Rares sont les
"modèles" qui se reconnaissent et plusieurs affirment nettement, comme Christian Garcin,
« Je ne connais pas ce type »
ou Cécile Guilbert « Je ne sais pas
qui est cette fille sur la photo », et sous forme d’une « chanson grotesque » Jean-Michel
Espitallier devant sa « tête à
flash » : « Je ne suis pas
celui dont j’ai l’air / Je n’ai pas l’air de ce que je suis ». Visage,
corps sont autres en effet que ceux imaginés, ou transformés pour être
socialement valorisés. On (Nicole Caligaris) ne s’étonne pas trop de son
absence sur l’image : « Je ne
me suis rien. Et ça me plaît de me voir comme une autre, soulagée de moi,
déposée, incompréhensible », on (Jacques Roubaud) voit devant son
portrait « le sous-directeur du
pénitencier de l’Alabama qui vient d’apprendre que la promotion qu’il attend
depuis trente ans vient une fois de plus de lui être refusée ». Pour
un autre (Stéphane Bouquet), la photographie ne peut être que le prétexte à un
bref récit en prose et vers où vient se placer un visage « exposé des années dans les rues, protégé de
ses meilleures crèmes ».
Et que
reconnaît-on si l’on accepte l’image de soi ainsi offerte ? Nathalie
Quintane, s’adressant au lecteur qui regarde son portrait, affirme être « telle à peu près que tu me verrais si
d’aventure tu me croisais allant chercher mon pain » – mais que
verrait donc alors le lecteur ? Évidemment une image tronquée, partielle,
fausse, qu’il est préférable d’abandonner : « tu n’as qu’à regarder les autres ». Ce que met en évidence la
photographie d’Olivier Roller, c’est sans doute pour la plupart d’entre nous
l’ignorance que l’on a de sa propre image, et « c’est de l’autre, pour reprendre une formule de Lacan, que nous
recevons notre message sous sa forme inversée » (Pierre Bergounioux).
Il n’est d’ailleurs pas aisé d’accepter l’image que donne de soi la
photographie, quelle qu’elle soit – c’est pourquoi beaucoup de gens refusent
d’être photographiés. Ce qu’écrit Christian Prigent ne concerne pas qu’un
écrivain : comment « supporter
de soi, une image vraisemblable – quand, à côté, on écrit, qu’on œuvre à sa
sortie de l’inhabitable soi pour se faire un autre nom et un autre visage que
ceux qu’inventèrent à l’usage du monde la dictée génétique et l’habitus social »
(Christian Prigent).
FACE[S] n’est donc pas qu’un recueil de
photographies. Olivier Roller met au jour l’obscur en nous, « tout ce qui se passe en moi et que personne
ne peut voir » constate Raymond Federman, et pour d’autres ce qui est
plus enfoui sans doute, la folie : pour Hubert Lucot, « la folie puiserait ses racines dans le
questionnement de l’identité : « qui suis-je ? » devenant
« je suis fou »… puis « je suis un de ces fous, quand des
semaines et des mois après, d’autres
portraiturés me rejoignent (par exemple, Christian Prigent) ».
©Tristan Hordé, pour Poezibao
Olivier
Roller, FACE[S], photographies,
Argol, 2007.