Sur deux textes retrouvés
par P. Lefebvre et C. Righi
L’histoire débute à l’été 1899, à Stavelot. Au bas de la rue Neuve, la pension tenue par M. et Mme Joseph Constant accueille parmi ses hôtes deux étrangers de 17 et 19 ans, Albert et Wilhelm de Kostrowitzky, qui consacrent leurs journées à randonner dans la région, notamment vers Malmedy et les Hautes Fagnes[1]. Le plus âgé aime aussi se mêler à la population : il court les cabarets, assiste aux séances d’une société littéraire, bavarde avec les voisins de l’hôtel et fréquente les jeunes filles du quartier. L’une d’entre elles en particulier, Maria Dubois, a attiré son attention et il lui fait passer des madrigaux. Car Wilhelm consacre aussi beaucoup de temps à écrire, remplissant feuilles et cahiers de textes en prose, de notes et de poèmes. Une idylle se noue donc avec celle qu’il nomme maintenant Mareye. Mais l’été s’écoule et, au moment où le feuillage des aulnes de l’Amblève commence à jaunir, une lettre de sa mère le somme de la rejoindre à Paris. Hélas, l’enveloppe ne contient pas les quelque 700 francs nécessaires à payer la note présentée par M. Constant. Alors, le 5 octobre avant l’aube, Albert et Wilhelm quittent subrepticement Stavelot pour rejoindre par la forêt complice la petite gare de Roanne-Coô d’où un train les emmène vers la France.
[1]
Les nombreuses références géographiques à notre région que l’on relève dans
l’œuvre d’Apollinaire permettent de supposer les destinations de ses promenades :
Trois-Ponts, Wanne, Coo, Vielsalm, les Fonds de Quarreux, Francorchamps avec
son Eau Rouge et ses pouhons, mais aussi Malmedy, Mont, Ligneuville, Sourbrodt,
Bévercé, Rheinardstein, La Barque Michel et les Fagnes
Nous voilà en 1934. Un écrivain verviétois nommé Christian Fettweis est arrêté par la pluie dans cette même pension de la rue Neuve. Feuilletant un album de vieilles images, il découvre une carte postale qui, 35 ans plus tôt, avait été envoyée au client nommé Wilhelm de Kostrowitzky, en qui il reconnaît le véritable nom de celui qui est entre-temps devenu célèbre : Apollinaire. Ainsi le hasard vient-il de lever le mystère des textes de cet écrivain qui racontent et chantent l’Ardenne avec tant de justesse. A ce moment, tout est prêt pour que des recherches sur son séjour à Stavelot soient menées. Alors, pendant des années, on va enquêter et rassembler des documents avec un musée pour les abriter et une association pour les étudier. Et c’est ainsi que, peu à peu, cette page du passé a été partiellement reconstruite et même évoquée par plusieurs lieux commémoratifs qui l’ont glissée dans le livre de la mémoire collective de notre région[2].
Cependant, et puisque l’on cherche depuis tant d’années, on pouvait se demander, avec Michel Décaudin[3], si tout n’a pas été dit sur le séjour d’Apollinaire à Stavelot. Et bien, non. Les textes qui viennent d’être révélés par l’intermédiaire du Centre de Recherches Historiques et Environnementales de la Haute Ardenne – Nosse Vîhe Abi constituent un pas neuf et vivifiant dans la connaissance d’Apollinaire en Ardenne, une connaissance qui retrouve avec bonheur ses sources originelles. C’est dire si la découverte que nous saluons ici est de première importance. Aussi parce qu’elle rappelle que la poésie appartient à ceux qui la vivent. En effet, ces textes que nous recevons aujourd’hui ont d’abord été, pour le poète qui les offrit et pour les amoureux qui les reçurent, un moment de partage et, n’en doutons pas, un moment d’amitié et de bonheur. Et pour nous qui cherchons à comprendre – « Apprenez du nouveau, car il faut tout savoir », conseillait Apollinaire -, ils nous invitent à l’étude et à la réflexion. Puis au large partage ce que nous penserons avoir compris.
Au nom de tous les amoureux de la poésie et de sa restitution à la vie, nous remercions Marie-Claire Lejoly ainsi que Bruno Kehl, Richard Villers et tous les membres de leur association pour nous avoir mis dans la confidence de cette révélation historique qui tisse un lien nouveau et formidablement attendu avec Apollinaire et les jeunes Ardennais de l’été 1899.
Les textes perdus
En 1934, dans la foulée de sa découverte, Christian Fettweis fut le premier à
mener à Stavelot une enquête sur le séjour de 1899 et il en publia le résultat
dans un petit ouvrage devenu aujourd’hui très précieux : Apollinaire en
Ardenne[4].
Pour le sujet qui nous occupe, deux passages nous arrêtent plus
particulièrement. Le premier raconte sa rencontre avec « un instituteur,
alors (c’est-à-dire en 1899, ndlr) tout fraîchement sorti de l’école normale (qui)
se souvient très bien des conversations qu’il eut avec Apollinaire ». Le
témoin évoque d’abord l’intérêt du poète pour « la littérature fabuleuse,
la divination, sorcellerie et autres arts magiques », et même sa
propension « à affirmer qu’il était mage et prophète ». Ensuite,
l’instituteur montre « d’une main jalouse un album contenant des pièces
autographes où Apollinaire avait tracé à côté de sa signature un signe bizarre
en manière de svastika ». Après avoir lu les constatations de M. Kehl à
propos du carnet de poésie contenant les textes retrouvés[5], nous formulons
l’hypothèse que Christian Fettweis a vu ceux-ci, mais sans pouvoir les lire ni
les copier, et que son témoin est Antoine, le mari de Marguerite Constant.
Plus loin dans son récit, Christian Fettweis évoque
l’existence des documents abandonnés par Apollinaire dans la nuit du 4 au 5
octobre, et il écrit : « La chambre était pleine de papiers, nous
raconte une personne qui alors habitait vis-à-vis et put voir, les fenêtres
ouvertes, cette scène de désolation. Quels papiers ? Des journaux ? Des
lettres ? Non. Des « brouillons » que Guillaume écrivait les
jours de pluie ? Apollinaire aurait-il abandonné des manuscrits ? On
ne le saura jamais, car ces papiers servirent à allumer le poêle de la
cuisine ». Après la deuxième guerre mondiale, la quête se poursuit, ainsi Robert
Goffin[6] vient-il à Stavelot
afin de rencontrer la nièce de Mareye, Mme Régine Wetz. Celle-ci lui
confie que l’idylle avait laissé « un souvenir profond dans le cœur de la
Wallonne qui en parlait encore vingt ans après » et qu’elle avait conservé
tout sa vie « les centaines de poèmes qu’Apollinaire avait rimés pour
elle » puis qu’elle les avait brûlés, « quelques mois avant sa mort,
au cours d’un nettoyage ». Par ailleurs, Robert Goffin apprenant que
la famille Constant détient encore « un autographe d’Apollinaire dans un
petit carnet noir », il contacte le frère de Marguerite mais celui-ci
refuse de lui fournir le moindre renseignement. Un peu plus tard, Camille
Deleclos apporte d’autres éléments[7] : « En
quittant la Pension Constant (…), Guillaume avait abandonné un petit carnet
bourré de notes prises pendant son séjour – car il avait toujours un crayon à
la main – et « un tas de papiers » constituant les brouillons de
poèmes et d’articles. Que devinrent ces précieux documents ? D’après
certains, une partie fut utilisée par (M. Constant, ndlr) pour emballer ses
denrées diverses[8]. Mais le petit
carnet, ainsi que le reste (encore important) des écrits d’Apollinaire à
Stavelot doit toujours exister. Ils se trouvent dans les mains de la famille
Constant. » Et en ce qui concerne la destruction des poèmes offerts à Mareye,
sa version est quelque peu différente de celle enregistrée par Robert
Goffin : « C’est Irma[9] qui recueillit les
nombreux poèmes d’Apollinaire : mais malheureusement, soit par
méconnaissance de leur intérêt, soit par discrétion pour sa défunte sœur, elle
détruisit ce trésor peu avant sa propre fin, en 1942 ».
Résumons, au conditionnel : les papiers abandonnés dans la chambre
auraient été brûlés ou auraient servi à emballer de la saucisse ; les
« centaines » (?) de poèmes écrits pour Mareye auraient été
détruits en 1919 ou en 1942. Et un carnet [10] appartenant à
Apollinaire comme « un reste important » de textes seraient toujours
dans la famille Constant. Mais la preuve est maintenant faite que le carnet de
poésie et les autographes (fort probablement) aperçus par Christian Fettweis
existent bel et bien.
Ce que dit le cahier de Stavelot
« Témoin le plus direct des débuts littéraires »[11] d’Apollinaire,
le Cahier de Stavelot est un cahier de travail dont le jeune poète se
servit de 1898 à 1900, voire à 1901. Il est certain qu’il l’avait avec lui lors
de son séjour de 1899 et on y trouve de nombreuses références à l’Ardenne
stavelotaine, notamment des poèmes (et des essais de poèmes), des textes en
wallon, une liste d’expressions et de mots locaux,… Au temps où il se trouvait
encore dans l’appartement parisien du poète, ce document exceptionnel ne fut
montré par Mme Jacqueline Apollinaire qu’à quelques spécialistes, dont Maurice
Piron. Et encore celui-ci ne disposa-t-il que d’une après-midi pour le
parcourir. Cependant, comme il a été acquis par la Bibliothèque nationale de
France en 1993, Michel Décaudin a pu l’étudier en profondeur et son rapport [12] éclaire la
découverte des deux acrostiches[13]. Dans le Cahier
de Stavelot, on rencontre plusieurs poèmes stavelotains de ce type,
certains inachevés. Chacun livre le (ou les) prénom(s) de la (des) personne(s)
à laquelle (auxquelles) il est dédié. Trois de ces acrostiches sont
doubles ; ils mêlent les prénoms de deux sœurs (1) et de deux amoureux
(2). Passons brièvement les destinataires en revue :
- LouiseElodie. Il concerne Louise et Elodie Daron, 17 et 19 ans, qui
habitaient sur la grand-place. Comme Elodie se maria à Stavelot le 28 septembre
1899[14], on peut formuler
l’hypothèse qu’Apollinaire assista à la noce.
- MarieEmile. Deuxième acrostiche double, dédié à Marie Leroy et à Emile
Dubois, qui est l’oncle de Mareye. Mais ils se sont mariés le 11 février
1898 et M. Dethier formule l’hypothèse que le texte célèbre la noce a
posteriori.
- Maria. C’est bien sûr Mareye, la fille aînée de Léon Dubois et
de Sophie Grojean. née le 3 janvier 1881 et décédée le 9 février 1919. En 1899,
ses parents tiennent le Café des Brasseurs, place du Vinâve. [15]
- Irma. La sœur de Maria, née la 13 août 1882.
- Jeanne. L’autre sœur de Maria, née le 12 décembre 1886.
- AliceHenriette. Les sœurs Job,
qui habitaient en rue Neuve, dans la boulangerie qui faisait face à la pension
Constant. En 1899, elles ont respectivement 18 et 26 ans.
Enfin, il y a les textes qui nous occupent plus précisément.
Et d’abord Marguerite, un poème difficilement lisible, inachevé, sans
ponctuation, que Michel Décaudin transcrit comme ceci :
Mariez-vous un beau jour (tendre calme) et bleu
Amour s’en vient et vous sourit arrêtez-le
Rêvez comme rêvent toutes les jeunes filles
Grisez vos rêves verts de l’esprit des bons vers
Un jour ces frais baisers à saveur de myrtilles
Et de fraises de bois de raisins de raisins écrasés
Rimeront enivrants uniront vos deux bouches
Ils sont longs et beaux et vos farouches
Tendres comme un printemps
Et lors vous connaîtrez vous vert et blanc
Plus bas, les deux derniers vers sont apparemment modifiés
comme ceci :
Tandis qu’vous dit la Santé le bonheur
Et l’amour, lui diront « Est-il à la
Nous verrons plus loin que la version définitive est sensiblement différente.
Enfin, il y a Antoine. Michel Décaudin avait noté le
départ de ce texte :
Un jour de myrte vert il se peut qu’une fée
Non pareille en puissance et d’un iris coiffée
Tramant de longs bonheurs (…)
Puis il releva « un acrostiche sur Antoine » qu’il ne put recopier, tant son accès est difficile. Il avait probablement sous les yeux le poème AntoineMarguerite que nous connaissons aujourd’hui. Marguerite est née à Stavelot le 20 juillet 1876. Son fiancé, Antoine, instituteur, est né à Nassogne le 8 novembre 1876. En 1899, tous deux ont 23 ans et sont sur le point de se marier. Mais le départ clandestin de Guillaume et d’Albert retarde la noce, les parents de la jeune fille devant faire face à la note impayée par leur mère. Toutefois, le mariage a finalement lieu le 29 août 1900.
Première lecture
Une lecture d’ensemble des acrostiches stavelotains permet de situer les jeunes
filles qui entourent Apollinaire pendant son séjour : toutes habitent au
centre de la ville et, si l’on excepte la plus jeune, Jeanne Dubois qui n’a que
13 ans, elles ont entre 17 et 26 ans. On sait que ce groupe d’amies fut séduit
par l’arrivée dans leur univers d’un jeune étranger mystérieux mais charmant et
disert : aux belles soirées d’été, lors des réunions de voisinage,
« il éblouissait quelques jeunes auditrices » par ses propos et
« plus d’une (était) subjuguée par (ses) mots d’ironique magicien »,
écrit Christian Fettweis. On imagine aisément Apollinaire répondre aux demandes
des demoiselles et des jeunes couples, s’exécutant avec générosité à la manière
du poète Adrien Blandignère, qu’il rencontra dans son enfance, et qui vivait
« chichement du produit des acrostiches qu’il faisait dans les cafés[16] » Rien ne
nous permet cependant de penser qu’Apollinaire se faisait payer, même si nous
savons de manière certaine qu’il était particulièrement désargenté et
misérablement vêtu. A cette époque, Stavelot n’est pas particulièrement
fréquentée par les touristes étrangers, poètes de surcroît : il est
évident qu’il n’est pas passé inaperçu.
Les acrostiches qu’Apollinaire dédie à ses jeunes amies mériteraient sans doute
une étude particulière ; retenons qu’il a pour chacune des vers
aimables : Jeanne est jolie, obéissante et studieuse ; les yeux
d’Irma sont des myrtilles et sa bouche ressemble à une airelle alors que
le nez d’Elodie et le teint de Louise sont parfaits. Les poèmes qu’il destine à
Maria, son « aimée adorée », semblent ceux que l’on écrit en fin
d’amour : il ne sait quoi lui écrire, il n’ose espérer, son cœur est las,
il rêve, il souffre, il réclame un baiser et, pourquoi pas, une dernière
promenade « tous deux seuls dans les bois ».
Intéressons-nous maintenant aux deux acrostiches nouveaux. Voici Marguerite :
Mariez-vous un
beau jour tendre et calme et bleu.
Amour s’en vient et vous sourit : arrêtez-le !
Rêvez comme rêvent toutes les jeunes filles ;
Grisez vos rêves verts de l’espoir des baisers ;
Un jour ces frais baisers à saveur de myrtilles
Et de fraises de bois, de raisins écrasés,
Ravis et ravissants uniront Vos deux bouches,
Ils seront longs et beaux et vos lèvres farouches.
Tandis qu’Il vous dira la beauté, le bonheur
Et l’amour lui diront : « On prétend qu’on en meurt… »
Le texte a pour sujet les promesses du mariage. Les impératifs
des quatre premiers vers traduisent les encouragements du poète à la jeune
fille : décidez d’aimer, lui conseille-t-il (notons qu’il la vouvoie). Mais il
faut attendre, le jour des noces est toujours trop lointain. Que faire alors,
sinon rêver au bonheur promis et à son épanouissement, quand Marguerite sera
libre d’offrir ses lèvres à des baisers qui auront le goût des fruits sauvages,
dont ces myrtilles qu’Apollinaire évoque dans de nombreux textes écrits en
Ardenne. A propos des deux derniers vers (sur lesquels, comme on l’a lu plus
haut, le poète a hésité), on notera que le pronom « Il » pourrait désigner
Antoine, le fiancé qui, célébrant alors la beauté de Marguerite, serait averti
d’un danger : on peut mourir d’aimer.
Mais, dans l’imaginaire apollinarien, d’autres menaces pèsent sur les amoureux,
comme on peut le lire dans le deuxième texte, AntoineMarguerite :
Au jour du myrte
vert il se peut qu’une fée
Non pareille en puissance et d’un iris coiffée,
Tramant de longs bonheurs ou bien de longs malheurs,
Oyant parler de vous, vienne, quêtant l’aumône ;
Il se peut qu’elle soit ou méchante ou très bonne,
Nycère et Carabosse font verser des pleurs,
Esinère et Lorie ont de douces mains belles,
Morgane est décevante. Oh ! ne refusez rien
A la fée : votre amour elle pourrait bien
Rogner, très irritée, hélas ! ses blanches ailes ;
Gémissant, sans regard, il n’aurait qu’à mourir.
Utilement, donnez, c’est ce que je veux dire,
Et redonnez toujours quand vous verrez souffrir.
Relisez-moi souvent, si vous pouvez me lire,
Il n’est pas écrit ici qu’un souhait de bonheur.
Tous mes vers seront bons si chacun vous inspire
Et la vertu si rare et le bien et l’honneur.
Nous constatons d’abord que le premier mot du premier vers a
été modifié dans la version définitive : le « Un » du Cahier
de Stavelot est devenu « Au », modification tout à fait
compréhensible voulue par la contrainte de l’acrostiche débutant par le prénom
« Antoine ». Si, dans sa forme, le poème ne révèle rien de
particulier (17 alexandrins formant une seule strophe), il nous apparaît
très abouti dans son contenu, révélant des allusions directes ou indirectes au
merveilleux, au pouvoir surnaturel, thème fondateur dans l’œuvre
apollinarienne. Ainsi, plusieurs figures féminines féeriques sont évoquées, comme
Carabosse, la fée bossue, vieille, laide, terrifiante et malfaisante de La
Belle au Bois dormant[17].
Quant à Morgane « la décevante », ce personnage au rôle ambigu de la
légende arthurienne, elle est également citée dans un autre poème en
préparation dans le Cahier de Stavelot (folio 18 recto) comme « fée
experte en cet art venu de Moriane qu’on nomme nécromance et qu’aime le
Malin »[18]. De nombreux
spécialistes ont reconnu la grande force des légendes moyenâgeuses dans l’œuvre
d’Apollinaire ; on notera à ce sujet la forme verbale « oyant »,
déjà vieillie au 17e siècle, et dont l’usage renforce le lien du poème
avec le merveilleux médiéval, encore présent dans une puissance féerique bien
réelle : coiffée d’un iris, symbole du pouvoir, une fée, le jour du
mariage, viendra peut-être solliciter les amants. Le poète les encourage à ne
rien refuser à cette inconnue car elle peut être bienfaisante (la vie alors
sera faite de « longs bonheurs ») ou maléfique (de « longs malheurs »
feront « verser des pleurs »). Il faudra alors craindre la mort de
leur amour.
Le poème est placé sous le symbole du myrte vert, une allusion qui n’est pas
anodine : arbuste méditerranéen, le myrte représente l’amour par le fait
que les Anciens le consacraient à Vénus ; il peut encore désigner le sexe
féminin. Si l’expression « myrte vert » se retrouve aussi chez le
poète Gérard de Nerval[19], Apollinaire
associe à nouveau mariage et myrte dans un poème d’Alcools intitulé La
maison des morts : « Ni le temps ni l’absence / Ne nous feront
oublier nos promesses / Et un jour nous aurons une belle noce / Des touffes de
myrte / A nos vêtements et dans nos cheveux (…) ». Les derniers vers de AntoineMarguerite
nous font comprendre que le poète (les occurrences de la première personne
l’attestent) attribue une grande valeur à son poème qui devient une sorte de
talisman sacré, un précieux cadeau en tout cas qu’il offre aux fiancés et qui
est bien plus qu’un simple vœu de bonheur dû aux circonstances. Le poète est un
initié qui perçoit le surnaturel et avertit les amants, souhaitant que ses vers
soient conservés aussi précieusement qu’un objet magique et souvent relus afin
qu’ils les « incantent » tout au long de leur vie à deux. Ainsi ce
« talisman » les protégera-t-il des pouvoirs malfaisants des fées. [20] Guillaume qui,
rappelons-le, n’a que 19 ans au moment de l’écriture, fait preuve d’une grande
maturité lorsqu’il évoque le mariage mais il endosse aussi son rôle de «
mage et prophète » : son poème est une mise en garde contre tous les
maléfices qui peuvent tuer l’amour.
Cependant, à côté des thèmes apollinariens de l’amour – ce mot n’occupe-t-il
par la position centrale dans l’acrostiche ? –, de la souffrance et de la
mort de l’amour, on retiendra aussi cette idée généreuse qui l’achève : il
faut partager le bonheur. « Ne refusez rien, donnez, redonnez » à
ceux qui souffrent conseille-t-il à Antoine et à Marguerite. Ainsi, par la
pratique de la vertu, du bien et de l’honneur, pourront-ils eux aussi
influencer le destin du poème dont tous les vers rayonneront.
Catherine Righi
Patrice Lefebvre
Décembre 2006
Article paru dans le numéro 94 de la revue trimestrielle
« Mémoires des Hautes Ardennes »
On peut se procurer ce numéro 94 (stock limité, prix 5 euros plus frais
d’envois 3,5 euros) de la revue qui publie pour la première fois ces poèmes
inconnus jusqu’à ce jour.
Il suffit de s’adresser à
Kehl Bruno
Président du CHREHA
Chemin du Vieux Moulins, 13
B-4950 Waime
003280678491
[email protected]
2]
Songeons par exemple au monument de Bernister, que nous évoquerons dans la
suite à donner à cet article. Les lecteurs qui voudraient obtenir plus de
détails sur ce séjour peuvent se procurer la brochure Je voudrais, fille de
l’Amblève, t’aimer un jour…, Promenade littéraire à Stavelot en compagnie de
Guillaume Apollinaire, auprès de l’Office du Tourisme de Stavelot.
[3]
Professeur émérite à La Sorbonne Nouvelle, grand spécialiste de l’œuvre
d’Apollinaire, Michel Décaudin, décédé il y a peu, était Citoyen d’Honneur de La ville de Stavelot.
[4]
Librairie Henriquez, Bruxelles, 1934.
[5] Ce carnet à fermoir de 12x13 cm contient encore 24 pages (certaines ont été arrachées). Il est identifié par la mention « Marguerite Constant de Stavelot ». Des poèmes copiés par ses amies portent les dates « 22/07/1897 », « 30/07/98 », « 02/02/1898 » et « 18 août 1898 ». Les deux textes d’Apollinaire ne sont pas datés et semblent avoir été notés à des moments différents : l’un est écrit à l’encre noire, l’autre à l’encre bleue. De plus, ils ne se suivent pas dans le cahier ; apparemment, le poète a choisi au hasard des pages restées vierges. Après le dernier vers, il a inscrit le paraphe « GA » et dessiné une figure circulaire.
[6] Apollinaire à Stavelot, in Entrer en Poésie, A l’enseigne du chat qui pêche, Gand, 1948.
[7] Apollinaire à Stavelot, in Revue générale belge, août 1952.
[8] M. Constant était aussi charcutier.
[9] L’une des sœurs de Maria.
[10] Peut-être y a-t-il confusion entre le carnet de poésie de Marguerite et celui qu’aurait abandonné Apollinaire. Car celui-ci a probablement préparé son départ et on imagine mal qu’il ait oublié un document important.
[11] Maurice Piron, Guillaume Apollinaire et l’Ardenne, Ed. Jacques Antoine, 1975, p.47
[12] Michel Décaudin, Autour de Stavelot, Deux cahiers et un agenda, Tiré à part de Que vlo-ve ?, 24e année, 3e série, n°21, janvier – mars 1996.
[13] Il s’agit d’un poème dont les initiales des vers, lues verticalement, forment un mot.
[14] Ces renseignements d’état civil et ceux qui suivent ont été recueillis et publiés par M. Gilbert Dethier dans Que vlo-ve ?, 28e année, 4e série, n°9, janvier – mars 2000. La découverte de l’acrostiche AntoineMarguerite permet de corriger l’une des hypothèses de sa recherche : l’Antoine de « l’acrostiche illisible » n’est pas, comme il le pensait, le frère de Mareye.
[15] Rappelons que, dans l’oeuvre d’Apollinaire, Maria Dubois est encore l’objet des poèmes suivants : Ma chérie, Mareï, Mareye et Mi crapaute ou Mareye (un acrostiche en wallon), De plus, elle est citée dans La colombe poignardée et le jet d’eau.
[16] In Fettweis, Apollinaire en Ardenne, op.cit.
[17] Carabosse apparaît également dans un poème plus tardif, Les sept épées, publié dans le recueil Alcools.
[18] Morgane est citée dans Merlin et la vieille femme, un autre texte d’Alcools.
[19] « Le pâle hortensia s’unit au myrte vert », peut-on lire dans le poème Myrto.
[20]
Plus tard, pendant La Grande Guerre, Apollinaire attribuait semblable pouvoir
magique aux poèmes que lui envoyait sa marraine de guerre et qui le
protégeaient de la mort « … il relit éperdument / Les quatre vers
dictés par elle / Qu’il est brûlant le talisman (…) »