La Nouvelle Revue Française publie en son numéro 581 d’avril 2007 un
hommage à Jean Grosjean dont Tristan Hordé propose ici une lecture :
Les vrais textes
sont ceux qui nous font survivre à l’usure quotidienne. Ils transforment la
mort de chaque jour en cette vie qu’on lui arrache
(J. Grosjean, Ce qu’on ne
sait pas ne nuit pas", dans NRF, « Vie
ou survie de la littérature », octobre 1970)
Vingt écrivains rendent hommage au grand poète et traducteur qu’était
Jean Grosjean, disparu en avril 2006. Quand on cherche des lignes de force dans
son œuvre trop peu connue, il faut dire avec Gérard Bocholier qu’elle « nous ramène toujours à l’inévitable
disparition des choses, au fatal déclin de tout ». Si l’on tente de
qualifier l’homme, il faut retenir qu’il était d’une extrême discrétion,
« plus discret et solitaire et
silencieux qu’une graminée au bord de la route » (Guy Goffette). Tous
les témoignages réunis dans cette livraison de la NRF insistent sur son extrême
curiosité, sur son attention à autrui, sa générosité : prêt à donner ce
qu’il savait. Tous aussi présentent un Jean Grosjean malicieux, à l’esprit vif,
dont les digressions étaient de passionnants détours qui le ramenaient toujours
à ce qui le préoccupait.
Ancien prêtre, connaisseur en soldats de plomb (comme Réda), membre du
Comité de lecture de Gallimard, ce marcheur infatigable était aussi un savant,
qui lisait le grec, l’hébreu, l’araméen, le syriaque, qui commentait
inlassablement les Évangiles. Connaisseur du Moyen Orient, il traduisait le
Coran et l’Ancien Testament et, dans cette tâche, il privilégiait le
vocabulaire le plus simple, refusait la métaphore, montrant son goût de
l’ellipse : ses traductions sont un éloge de la vivacité et de la nudité.
Mais sa quête de Dieu défait l’idée qu’un poète empli par les textes sacrés ne
puisse être apprécié par un athée : « paradoxe de toute poésie filée sur une trame de croyance religieuse
sans pour autant tourner à la prière : elle rappelle, elle maintient la
croyance, mais comme tout art, elle en laïcise les actants. » (Hédi
Kaddour).
Jean Grosjean était, plus que tout, poète, hors des modes, à côté, la poésie n’étant jamais pour
lui simple jeu de langage. Jacques Réda insiste sur la « limpidité mélancolique » de sa
métrique et réfléchit à la « poétique
de Dieu » qui lui est propre. Constatant qu’il y a « autant de poétiques de Dieu […] qu’il y
a de poètes », il conclut : « Cette
identité de Dieu et de son langage, qui le dépossède de soi, n’est-ce pas ce
qu’a toujours observé (modestement ou pas) dans son domaine chaque
poète ? ». Belle invitation à lire ou relire une œuvre riche, non
d’un "croyant" mais d’un écrivain. On peut commencer par les recueils
rassemblés en un volume dans la collection Poésie/Gallimard (La Gloire précédé d’Apocalypse, d’Hiver et d’Élégies), poursuivre avec Cantilènes (1998) et, pour les récits, Clausewitz, pour les traductions, L’Évangile selon Jean.
©Tristan Hordé pour Poezibao
« Hommage à Jean Grosjean (1912-2006) » dans La Nouvelle Revue Française, n° 581, avril 2007.
Jean Grosjean dans Poezibao :
Bio-bibliographie
de Jean Grosjean, sa
mort, extrait
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