(à l’occasion de la sortie du disque et d’un concert gratuit, le 10 décembre 2016, en l’Église Saint Paul à Strasbourg.)
C’est un récent article de Bruno Serrou qui a attiré mon attention sur l’œuvre d’Hugues Dufourt, Burning Bright, commande des Percussions de Strasbourg, pour leur cinquantième anniversaire. J’ai pu l’écouter via mon abonnement streaming et j’ai également trouvé cette vidéo, qui me semble importante, parce qu’il est bon de voir comment cette musique inouïe est produite, par quels gestes, avec quels instruments.
Je cite Bruno Serrou : « Quarante ans après le magistral Erewhon (1977), Hugues Dufourt (né en 1943) se plonge de nouveau dans la percussion pour lui consacrer une œuvre de très grande dimension, intitulée Burning Bright, une heure cinq de pure magie sonore composée pour le cinquantième anniversaire des Percussions de Strasbourg, commanditaires et créateurs d’Erewhon. Le titre du disque est tiré du premier vers d’un poème de William Blake, The Tyger. « Tyger, Tyger, burning bright / In the forest of the night / What immortal hand or eye, / Could frame thy fearful symmetry ? » (« Tigre, tigre, ton éclair luit / Dans les forêts de la nuit / Quelle main, quel œil immortels / purent créer ton effrayante symétrie ? »).
Écoute
A mon sens, il est bon de visionner en premier lieu les 10 minutes de vidéo disponibles qui donnent une bonne idée de l’instrumentarium extraordinaire à la tête duquel se trouvent les six musiciens percussionnistes de Strasbourg. Des instruments à gratter, à frotter, à faire vibrer, instruments à toucher, à caresser, à heurter, et quasi tous producteurs de résonances. Peu de frappes directes.
Hugues Dufourt donne quelques clés pour appréhender cette œuvre nouvelle sur laquelle il travaille depuis 2010 : réflexions autour du geste (tailler, assembler, déplacer et briser), sur les modes de jeu, sur les associations instrumentales et la substance sonore. À ces objectifs théoriques correspondent des objectifs artistiques qui combinent essence de la percussion, temporalité, essence de la composition et esthétique.
Avec ce dernier point, Hugues Dufourt définit en quelque sorte le contour de son projet : « L’esthétique récente a souvent pris l’entropie pour un principe libérateur, alors qu’elle ne faisait que consentir à la pulsion de mort et sombrer dans un univers anomique et dépressif. Le propre de la percussion est au contraire de tirer son pouvoir d’émergence de son exploration des profondeurs. » (source)
Le disque : Hugues Dufourt (né en 1943) : Burning Bright pour six percussionnistes. Les Percussions de Strasbourg. 1 CD Percussions de Strasbourg. Enregistré en mars 2016 au Théâtre de Hautepierre à Strasbourg. Texte français/anglais. Durée : 65′.
La vidéo, durée 11’47’’
D’autres ressources en ligne :
Un article de Michèle Tosi chez ResMusica.
Un entretien avec Hugues Dufourt à propos de Burning Bright (Vidéo, 6’54’’). Cet entretien porte en particulier sur la composition lumineuse d’Enrico Bagnoli qui a été conçue en même temps que la musique pour ses représentations publiques. Et dont Hugues Dufourt a tenu compte dans son propre travail d’écriture musicale.
Une belle biographie d’Hugues Dufourt sur le site des éditions Lemoine : « Hugues Dufourt privilégie les continuités et les lentes transformations d'un discours musical qui n'est que rarement interrompu. Il conçoit des formes par évolution de masses et travaille sur les notions de seuils, d'oscillations, d'interférences et de processus orientés. Pionnier du mouvement spectral, il lui accorde toutefois une définition plus large, cherchant à mettre en valeur l'instabilité que le timbre introduit dans l'orchestration. Sa musique repose sur une richesse de constellations sonores et harmoniques et s'appuie sur une dialectique du timbre et du temps. Il puise une partie de son inspiration dans l'art pictural, dont il retient essentiellement le rôle de la couleur, des matières et de la lumière (Dawn flight, quatuor à cordes créé en 2008 à Musica, Le Cyprès blanc et L'Origine du monde, créés à Musica 2004). »
Citations :
→ « Burning Bright" (2014) est surtout « frotté », envoûtant, mystérieux : une sorte de description sonore du silence d'avant les hommes, créateurs de netteté, où ne regnaient que « les fluides et les gaz », écrit Dufourt, un monde sans "contours ni clôtures". Cela enfle, cela fuit, cela disparait, réapparait autrement par nappes colorées. »
Absolument splendide. (Jacques Drillon, L'Obs, n°2710 du 13/10/2016)
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→ « Douze parties sans coutures pour une pièce d'un seul tenant, dotées de titres (vertical, suspendu, tourbillons, lointains) qui évacuent toute référence aux instruments comme à leurs matériaux. Exit les sections "peaux", "métaux" et "bois" qui ont eu naguère leur heure de gloire, car les familles sont ici constamment recomposées au profit d'un nuancier incroyablement vaste. Une hydre à six têtes et douze bras assemble les timbres dont les identités individuelles s'effacent dans une matière en transformation constante - procédé cher à Dufourt quand il compose pour orchestre. Le jeu collectif des fluides et des dynamiques prend le dessus sur le combat de forces antagonistes attendu. » (Pierre Rigaudière, Diapason, oct 2016)
Le point de vue de Muzibao : une œuvre envoûtante, qu’il faut laisser agir. Une œuvre de musique contemporaine, mais largement accessible et qui ouvre un univers sonore d’une richesse inouïe. Une forte expérience sonore et musicale. Visionner la vidéo permet de découvrir quelques gestes très particuliers, comme la mise en rotation des cimbales (premières secondes) ou la frappe d’un dome en plexiglas qui flotte sur l’eau (9’57’’). Ensuite, il faut sans doute fermer les yeux, entrer dans chaque son, l’accompagner dans sa résonance et dans l’alliage de sa résonance propre avec les autres résonances.