Dès les premières notes du disque (si essentielles ces premières notes d’un disque !), l’auditeur est happé par la beauté du son et par le climat que crée d’emblée Aline Piboule. Un nom encore peu connu, sauf sans doute des auditeurs assidus de France Musique, puisque la pianiste a participé notamment à des émissions de Philippe Cassard. C’est ici son premier disque en tant que soliste, un vrai projet, longuement mûri et porté et qui associe, très intelligemment, Gabriel Fauré et Henri Dutilleux.
Oui sonorité magnifique, ample, profonde et en même temps comme liquide, dans ces pages de la Ballade op. 19 en fa dièse majeur, l’andante cantabile et le lento de son ouverture. Puis cet univers mystérieux et dominé par le rêve s’anime et le jeu d’Aline Piboule est toujours aussi convaincant. Ce n’est sans doute pas un hasard si dans le texte qu’elle donne dans le livret du disque, elle évoque en premier lieu la lumière : « j’ai le sentiment, écrit-elle, que Gabriel Fauré et Henri Dutilleux ont entretenu tout au long de leur vie un rapport particulier à la lumière – qu’elle soit éclatante, du midi, crue, aveuglante, qu’elle soit rasante aux larges ombres, presqu’éteinte derrière une nappe de larmes ou de brouillard, noire aux aspects romantiques, ou encore d’une tonalité chaude qui nous emplirait de calme et de sérénité. » N’est-ce pas un peu tout son programme que la pianiste expose ainsi, en variant autour de tous les aspects de la lumière, qu’elle excelle à rendre dans son jeu ? Avec une constante qu’elle n’évoque pas, la fluidité. Le jeu n’est jamais heurté, même dans ses moments d’emportement. On note une très belle présence de la main gauche, un art des transitions et des contrastes qui permet à l’interprète de passer quasi immédiatement d’un détaché percussif à un legato fondu en résonances. Aline Piboule excelle à créer des univers sonores différents sans jamais donner une impression de fragmentation grâce à un élan et une ligne tenus de bout en bout. Il y a là alliance d’une grande intelligence musicale -certainement étayé sur un univers personnel riche- et de moyens pianistiques étendus et diversifiés.
Le rapprochement des deux musiciens sonne ici comme une belle évidence et une leçon de musique ! Dans un article sur ce disque, le critique Jean-Charles Hoffelé écrit : « lorsque la dernière mesure de la Ballade [de Fauré] résonne et qu’y succède l’entre chiens et loups qui ouvre l’Allegro de la Sonate [de Dutilleux], une certaine poésie du son, du phrasé de l’harmonie, si française, résonne. » Et il y a un sentiment de continuité extraordinaire qui va bien sûr se contraster ensuite dans le développement de la musique de Dutilleux, cette œuvre dont le compositeur disait qu’elle était de transition, et dont Aline Piboule souligne la fougue tout en montrant sa solide construction, ajoutant qu’elle y entend « aux côtés d’influences très fortement françaises (mais aussi russes) une joie sensuelle de "faire sonner" le piano. » On ne cessera plus, l’oreille ainsi préparée, d’entendre les analogies entre les deux univers.
Gabriel Fauré (1845-1924), Ballade op. 19 en fa dièse majeur (version originale pour piano seul); Thème et variations, op. 73 en ut dièse mineur. Henri Dutilleux (1916-2013), Sonate pour piano. Aline Piboule, piano. Artalinna A017. Enregistrement 24 bit/96kHz, réalisé en Août 2016 à St John the Evangelist, Oxford.
Ressources (vidéo) reprises de la chaîne Youtube d’Aline Piboule :
○ Nocturne n° 7 Op 74, G. Fauré, dans le Cadre du Matin des Musiciens de Philippe Cassard sur France Musique du 16/10/13. Lien de la vidéo
○ Thème et variations de Fauré, encore, présent sur le disque, ici dans le cadre du Festival Claude Hellfer en 2015. Lien de la vidéo.
○ Sonate de Dutilleux, au même festival 2015 – lien de la vidéo
Et dans une œuvre contemporaine,
○ La Mandragore de Tristan Murail - lien de la vidéo
○ un extrait de Makrokosmos de G. Crumb, lien de la vidéo, avec une image de l’extraordinaire partition de l’œuvre. (Concert aux Bouffes du Nord en 2014).
Photo de Sabine Piboule, © Jean-Baptiste Millot