Dans son essai Le Jeu des ritournelles (1) sur lequel Muzibao reviendra, Aliocha Wald Lasowski consacre tout un chapitre à Gide. Gide et Chopin plus précisément.
Dans ce chapitre il évoque les Notes sur Chopin (2) écrites par André Gide.
Voici un extrait de ces Notes sur Chopin, extrait qui tourne autour du premier prélude de Chopin (Préludes op. 28). Dans ce passage André Gide s’en prend, non sans véhémence, aux pianistes virtuoses, qui selon lui dénaturent totalement l’œuvre.
« Est-il vraisemblable, je vous le demande, qu’au seuil de ce cahier, dans le plus limpide des tons, Chopin ait souhaité une manifestation si troublée ? Songez à la première Étude, en ut majeur également, si sereine. Songez aux deux Préludes en ut majeur du Clavecin bien tempéré ; quelle pureté, quel calme ; quelle évidente proposition tranquille. Songez aux préludes de Bach pour orgue, dans le même ton ; à leur extraordinaire caractère d’introït. Et je ne prétends nullement assimiler ce Prélude de Chopin à ceux de Bach. Mais il me plaît pourtant d’y voir, en tête du cahier, une sorte de fronton très simple, d’invitation. Comme le premier prélude du Clavecin de Bach, il offre d’abord une très pure phrase, qui ne se développera pleinement qu’après une première reprise d’haleine. Un premier élan forme une boucle parfaite, de quatre mesures dans Bach, de huit mesures dans Chopin, pour revenir au point de départ ; puis repart à neuf pour une palme plus complète dont le premier départ n’indiquait que la possibilité. Arriver à faire de cette offrande exquise quelque chose de chaotique, c’est un tour de force à quoi réussit le virtuose, et qui me plonge dans la stupeur. Ce morceau, bien au contraire, doit être joué tout aisément ; on n’y doit sentir nulle contention, nul effort. Il sied de ne pas abandonner le chant discret à la seule partie haute des deux derniers doigts de la main, qui ne font que doubler à l’unisson le chant de la partie médiane que Chopin a eu soin d’indiquer "tenu" ; indication qui, bien souvent, n’est pas observée, qui pourtant est des plus importantes. Oui, ce morceau n’est tout entier que comme une belle vague tranquille (en dépit de l’agitato que d’ordinaire on pousse jusqu’à la tempête), précédée d’une autre vague plus petite, et tout vient s’achever sur un remous tendrement exténué. »
L’écouter par Grigory Sokolov :
lien de la vidéo, durée : 0’46
Est-ce ainsi que l’entendait Gide ?
On peut aussi écouter l’intégrale des 24 préludes de Chopin dans une interprétation live de Raphaël Blechacz (avec partition déroulante).
1. Aliocha Wald Lasowski, Le Jeu des ritournelles, Arcades, Gallimard, 2017, 384 p.,24€
2. André Gide, Notes sur Chopin, avant-propos de Michael Levinas, 184 p. Gallimard, 13,90, aussi disponible au format epub ou mobi (9,99€). On peut feuilleter ici le début du livre, c'est-à-dire essentiellement l’avant-propos du pianiste et compositeur Michael Levinas.
La première parution de ce texte de Gide remonte à 1931.