Sous ce beau titre, Le jeu des ritournelles, Aliocha Wald Lasowski propose un livre très construit autour de quatre grands couples. Quatre auteurs, associés à quatre musiciens, comme autant d’étapes dans une exploration approfondie du rapport entre la littérature, la pensée et la musique.
Ces quatre couples sont : Freud et Mozart, Gide et Chopin, Roland Barthes et Schuman, et enfin Gilles Deleuze et Ravel.
Si chacun de ces quatre grands chapitres est bien centré sur la relation de l’auteur et du musicien, de façon érudite et approfondie, mais aussi très vivante, il recèle d’innombrables digressions, toujours rattachées au thème principal, et qui donne une impression tout à fait foisonnante. Le thème de la ritournelle va être le fil conducteur de cette promenade au pays de quelques grands musiciens, compagnons de route et de travail de nos auteurs. « De sorte que nous voici à l’affût, à l’écoute de ces quatre écrivains, critiques, philosophes que sont Sigmund Freud, André Gide, Roland Barthes et Gilles Deleuze, qui entretiennent à travers la musique un rapport singulier à l’actualité de leur pensée, comme à la fluidité du temps qui passe et au souvenir qui revient. Il s’agit de les saisir dans l’aveu de cet instant musical, de ses retours en boucle, les mélodies, les ritournelles qui les habitent, entre passion et inquiétude, comme un aveu de leur part, une empreinte de leur vie, une manière pour chacun d’eux d’exister et de révéler qui il est. » (p.31)
On découvrira ainsi que si Sigmund Freud professait ne pas aimer écouter de musique, il avait en fait un rapport très ambigu avec celle-ci, une sorte d’hypersensibilité de l’écoute dont il se défendait et qui s’était fixée en passion singulière sur le Figaro de Mozart. On découvrira un André Gide auteur du livre Notes sur Chopin, célébrant Nietzsche contre Wagner et amoureux fou d’une barcarolle ou d’un impromptu qu’il interprète lui-même au piano. On suivra Roland Barthes qui malgré son insuffisance pulmonaire s’exerce à la voix et au chant et fait de Schuman son idéal et son double. Et on découvrira que le Boléro de Ravel était pour Gilles Deleuze un motif répétitif qui le réjouissait et qui le comblait au point même d’en faire le cœur de sa philosophie.
Comme l’écrit Aliocha Wald Lasowski, les musiciens ici réunis, « permettent de redécouvrir les liens de la musique avec la psychanalyse (Freud), la littérature (Gide) le langage (Barthes) et la philosophie (Deleuze). »
Et on l’a dit, loin de se cantonner à ces quatre musiciens, Aliocha Wald Lasowski saisit toutes les occasions pour varier autour de ces thèmes principaux. Il n’y a malheureusement pas d’index dans ce livre, il permettrait de découvrir le foisonnement d’auteurs et de musiciens ici invoqués.
Et c’est aussi à une sorte de convocation intime que le lecteur est invité à se rendre : « Au-delà des quatre penseurs, évoquer ainsi la musique est l’occasion aussi, pour chacun, d’interroger sa ritournelle à soi, son air intime fredonné. »
Philosophe et musicien, Aliocha Wald Lasowski livre ici un ouvrage passionnant, que l’on n’aura de cesse de rouvrir, maintes et maintes fois, pour y trouver de nouvelles pistes de réflexion et d’écoute. Toutes les pages de ce livre sont passionnantes et font songer à la manière d’André Hirt, à partir d’un point nodal, jamais perdu de vue, d’ouvrir de multiples pistes, d’inventorier d’autres aspects, d’engendrer d’innombrables mais justes correspondances. Beaucoup d’ouvrages reposent sur une, voire deux ou trois idées, ressassées jusqu’à plus soif. Bien plus rares sont ceux qui savent se concentrer sur un seul sujet mais pour en faire un prisme, une source de diffractions passionnées (et donc passionnantes !).
Florence Trocmé
Aliocha Wald Lasowski, Le Jeu des ritournelles, collection Arcade, Gallimard, 2017, 384 p., 24€.
Les lecteurs qui le souhaitent pourront retrouver plusieurs passages commentés de ce livre dans le site personnel de Florence Trocmé, le Flotoir, spécialement dans ces deux parutions : le musical et le vital, et Nymphéas de la pensée.