Rappel du principe de cette rubrique "Lectures augmentées" : un passage de livre, la musique à laquelle il se réfère. Ici quelques pages du livre Les Amis secrets de Marc Blanchet, dédiées aux Cinq mouvements pour quatuor à cordes op.5 d'Anton Webern.
« Quelques coups d'archets — quelques notes dans lesquelles se coule une vision de l'humain : le début des Cinq mouvements pour quatuor à cordes opus 5 d'Anton Webern est une sorte d'entrée religieuse en solitude où chaque note voisine comme une cellule de moine avec sa suivante, où les accords bâtissent le lieu de ce retrait. Une urgence se fait cependant vite sentir, mélodie saccadée de salon viennois, comme une mode — un monde ? — à fuir ou à parfaire. Cette solitude qui trouve dans le frottement de l'archet, lent ou sec, de quoi assouvir sa nature, isole l'auditeur devant l'instant, et confie à lui seul, dans ce dénuement, la possibilité de ressentir une pensée musicale défaite de ses habitudes, et de son cortège de séduction. Jusqu'à la dernière note, cette avancée en soubresauts courbe le dos, avance, se dérobe, se donne, s'écarte — avant de s'allonger sur les dalles de la cellule et de sentir enfin le souffle du divin. Le second mouvement pourrait enseigner le don des larmes si une pudeur n'en retenait l'expression et ne cherchait à relever l'homme dans sa solitude pour des gestes purs, désintéressés de toute possession. À nouveau une voix sombre se fait entendre, comme un étirement qui cherche une autre issue, ou quelqu'un qui révélerait sa douleur à une assemblée paisible. L'instrument entraîne doucement dans cette formulation difficile ses semblables, unissant ces différents corps jusqu'à ce que l'ouïe ne puisse prétendre les distinguer, admettre comme seule réalité l'émergence d'un visage — qui n'apparaîtra pas. En l'espace de quatre-vingt-dix secondes environ, ce mouvement raconte que derrière l'aveu s'accomplit un désir de transparence, et que seule une parole survenue au-dessus d'harmoniques garantit le lien et la différence entre l'individu et la communauté. Cette rupture s'affirme dans le passage suivant, violence véritable mais hors des formes habituelles, ne déployant aucune ambiance pour amener à la blessure : seulement quarante secondes pour montrer qu'un corps impossible est un corps d'où la pensée s'échappe et où triomphe l'absence. La suite semble obéir à ce sentiment : un léger marasme s'écoule quelques instants, puis une mélodie désincarnée remue à l'intérieur comme un animal marin difficile à distinguer, avant que le temps s'égrène en pizzicati et que la nostalgie apparaisse dans une sensation d'essoufflement. L'esquisse s'emplit de couleurs puis appelle soudain la nuit. Un solo commence le dernier des mouvements : encore un solitaire qui sait convier à lui ses semblables, qui passent un habit de cordes finement tressés sur sa nudité. Quelque chose de propre à la nature de cordes se fait entendre : une tension, trop forte pour ne pas montrer la déchirure à quiconque tente de se confronter à l'écriture d'un quatuor, mais aussi ce temps révolu dont essaie d'émerger la musique d'Anton Webern, cherchant une pertinence nouvelle avec le paradoxe d'y parvenir tout de suite. Ce cinquième mouvement est le plus long : comme si son développement naissait des précédents, qu'il en poursuivait l'esprit comme en redécouvrait les traces. Il se déploie jusqu'à s'iriser, en gardant une tenue, en distinguant dans sa blancheur les moindres signes, en épurant le silence au fur et à mesure de son avancée. Les cordes dialoguent davantage, grondent parfois - d'un commun accord - puis se transforment en un déferlement d'une brièveté aussi troublante qu'intense, immédiatement ressaisie, s'écoulant à nouveau avec une majesté inconnue, jusqu'à célébrer leur évanouissement en un son continu. »
Marc Blanchet, Les Amis secrets, José Corti, 2005, pp. 175 à 177.
Vidéo, avec partition. Lien de la vidéo, durée : 12'34
Anton Webern (1883-1945), Cinq mouvements pour quatuor à cordes opus 5. Quatuor Julliard
1. Heftig bewegt : 0,08
2. Sehr langsam : 2.39
3. Sehr bewegt : 5.32
4. Seht langsam : 6.16
5. In zarter Bewegung : 8.09