Jean-Claude Pennetier au Théâtre des Champs-Élysées, le vendredi 24 mai 2019.
Magnifique deuxième partie (bis compris) consacrée à Fauré, où a sobrement brillé le récitaliste Jean-Claude Pennetier. Partie au cours de laquelle il a interprété « un florilège d’œuvres de la première manière (op. 37 et 41), de la deuxième (op. 73), et de la dernière (op. 103, 105, 107) ; au centre, les Variations font écho à l’op. 109. » À l’instar des deux sonates de Beethoven (n° 30 op. 109 en mi majeur – 1820 – et op. 101 en la majeur – 1816 –) interprétées en première partie (interprétation qui, trop « scolaire » et parfois très légèrement approximative, ne nous a guère convaincu), ces œuvres ont en commun, ainsi que le note le philosophe Ariel Suhamy, « la tendresse interrogative du ton, combinée avec l’opulence contrapunctique de l’écriture. C’est le paradoxe de la "force douce", ressort selon Jankélévitch du charme fauréen. Le compositeur conduit ses thèmes d’une main ferme et gantée de velours jusque dans les tonalités les plus lointaines, comme pour passer en douce la frontière qui sépare les vivants et les morts. »
Ce vendredi 24 mai, Jean-Claude Pennetier nous a fait songer, tout au long de la seconde partie de son récital, à Lu Ji. Et, près de deux heures après que nous ayons quitté le concert, une fois revenu dans la douceur confondante de la nuit, sous des draps qui sont comme une remémoration de la caresse à venir du matin, il nous a pris l’envie de relire la contribution d’Inger Christensen dans le numéro d’Europe (de mars 2002) consacré à « l’ardeur du poème » : « C’est – écrit Christensen – chez Lu Ji, dans son Ars poetica, que j’ai trouvé la soie. Il naquit en Chine, en l’an 261 après Jésus-Christ. Il fut exécuté à l’âge de 42 ans, en 303. Militaire de haut rang comme ses ancêtres, il fut exécuté sans hésitation après avoir perdu, dans une bataille féroce au bord du Yangzi jiang, tant de soldats que leurs cadavres barraient l’eau du fleuve. Il avait passé dix ans de sa courte vie en exil, absorbé par ses études. Il laissa trois cents poèmes et essais, entre autres le petit livre sur l’art poétique où j’ai trouvé la soie. "Dans un mètre de soie on trouve l’espace infini." Ainsi écrit Lu Ji. Il écrit le mot chinois pour soie, le calligraphie avec son pinceau, sans doute comme tant de fois auparavant sur de la soie justement. J’ai l’impression de le voir assis là, le pinceau humide mais encore en suspens, à l’écoute de lui-même tandis que la seule chose visible à son regard introverti est la soie, l’espace infini et vide, sans limites, d’où naît la perspective au moment même où il soulève réellement le pinceau et écrit le mot soie. Lu Ji l’a sans doute su car toute sa vie, il a connu la soie. Sa famille était très riche et possédait de grandes plantations de riz et des bois de mûriers le long de l’embouchure du fleuve Yangzi, et des bois de bambous dans les collines au bord du lac Hangzou. Il a bien sûr aisément pu écrire le mot soie sur de la soie sans penser au bombyx du mûrier ; mais il y a songé maintes fois, peut-être surtout à sa larve, le ver à soie, qui mange les feuilles du mûrier, et à son cocon dans lequel elle se change en chrysalide. Le cocon est assez enchevêtré à la surface, à l’intérieur il est plutôt parcheminé, la couche du milieu est la plus fine pour la production de soie, mais elle constitue un seul fil de soie long d’environ 4 000 mètres. Alors Lu Ji n’a peut-être jamais pu écrire le mot soie sans penser à ces 4 000 mètres de fil de soie à l’intérieur de chaque cocon. Été après été il a vu comment, par milliers, les vers à soie dans les bois de mûriers ont transformé leurs minuscules bouchées de feuilles de mûrier en langes de fils de soie apparemment infinis. Apparemment infinis ou infinis ? »
Plénitude. Recueillement. Tant il est vrai qu’il n’est de plénitude que dans le recueillement. Jean-Claude Pennetier travaille, dans Fauré – hormis dans les passages, fort peu nombreux, férocement fortissimo – la rotondité du son. Comme, exactement comme un artisan sculpterait de minuscules cocons de soie qu’il fixerait ensuite, un à un, mais sans gêner le balancement qui ne pourrait que naître de cette fixation (ressac de nos émotions oblige), au fil de nos rêves. Notre collier de rêves.
Fil qui (s’il nous prenait l’envie de nourrir cette envie incompréhensible, puis de lui donner corps), une fois débarrassé de ses perles de mercure (comment les saisir ?), adopterait un mouvement, prendrait une allure qui le ferait toucher les bords d’un pays de notre psyché. Une contrée un tantinet sauvage. Pas tout à fait explorée. Pas tout à fait inexplorée.
Matthieu Gosztola
source de l’image, photo de Jean-Marc Gourdon