Parsifal, « festival scénique sacré en trois actes », naît du Conte du Graal de Chrétien de Troyes, adapté par Wolfram von Eschenbach au début du XIIIe siècle. Devient Parsifal Perceval, le héros de la geste médiévale. Perceval : « celui qui traverse le val ». Une traversée : une initiation. Comment ne pas se souvenir que le verbe « einweihen » (« initier ») possède la même racine que le terme forgé par le compositeur pour désigner sa partition : « Bühnenweihfestspiel », autrement dit « festival scénique sacré »…
Qu’en est-il de ce Parsifal, dont la version de référence demeure celle enregistrée en février 2013 au Metropolitan Opera de New York, avec Jonas Kaufmann dans le rôle-titre ? Dans la grande salle Pierre Boulez, ce dimanche, la musique est nue, elle n’a pas de faire-valoir, et c’est heureux ; nous sommes ainsi loin, bien loin des gratuités du Regietheater, que le Festival de Bayreuth actuellement chérit, sous l’impulsion d’Eva et Katharina Wagner, et sous prétexte de « modernisation ». Du reste, avec Parsifal, nous ne sommes jamais orphelins, privés d’une mise en scène, quelle qu’elle soit, car musicalement, lorsque l’on regarde en détail la partition, c’est prodigieux.
Portant des voix admirables (Mikhaïl Vekua est Parsifal ; Yulia Matochkina est Kundry ; est Gurnemanz Yuri Vorobiev – et non l’inimitable René Pape – ; Yevgeny Nikitin est Klingsor ; Alexey Markov est Amfortas ; Gleb Peryazev est Titurel ; Anna Denisova, Oxana Shilova, Kira Loginova, Anastasia Kalagina, Angelina Akhmedova et Yekaterina Sergeyeva sont les Filles-fleur), l’orchestre hésite au bord de la mort, conduit par les tremblements-secousses et les bruits de gorge de l’immense Gergiev (sont admirables ses enregistrements pour le label Mariinsky). La lenteur qu’il impose à ses musiciens est remarquée (parfois conspuée). La lenteur qu’il érige est remarquable. Faite – par la grâce de la musique, ici accomplie, de Wagner – de transcendance, dans Parsifal, la mort « nous transporte dans sa douceur et sa clarté », pour reprendre la formulation de Pierre Jean Jouve. L’orchestre hésite. Au bord du silence. Et Parsifal, tel que dirigé par Gergiev, devient, heure après heure (le concert dure une éternité), une réflexion menée (non sans brio) sur le silence, – car, faut-il le rappeler ?, la musique est, seule, ce qui fait exister le silence, après qu’elle a dessiné ses contours (ses beaux contours).
Le silence est-il seulement une façon soudaine qu’ont des événements – des paysages, des visages, des faits, des chiffres, des frissons (car tout est langage) – de prendre congé de nous ? Congé après quoi nous luttons. Marchant (c’est en tout cas ce qu’il nous semble) légèrement à côté de notre (illusoire, tant être poreux est ce qui nous fonde) totalité : de notre unité dans sa richesse invariablement vivante et communicante. Si le silence est part intrinsèquement constitutive de notre être, ce n’est pas parce que nous sommes friables dans notre insondable vanité (d’être vivant et pensant) et que nous nous devons ainsi d’accueillir – bellement – le vide, offerts que nous sommes, peu à peu, à tous les vents (c’est le don que nous fait la vie, dans l’élaboration de son cours, d’être ainsi offerts ; de devenir). Tisse tisseur de vent, ainsi que le professait James Joyce dans Ulysse. Le vide habitera tous ceux qui tissent le vent. Non, si le silence est présent en nous suivant une telle floraison, et graduellement jusqu’à ce que l’ensemble (l’ensemble ?) de notre intériorité soit, au crépuscule de notre vie, ce qui fleurit si fort : ce qui fleurit en vide, en rien (le rien est sublime), – si le silence est tel, c’est parce qu’il est la part la plus précieuse (la moins atteignable) de notre humanité. En acceptant (de facto) en nous ce qui se tait, autrement dit ce qui se retire, nous nous acceptons nous-mêmes, dans notre éphémère. Dans notre beauté (tant la beauté, et le trouble qui en émane, renvoient toujours, d’une façon ou d’une autre, à l’éphémère déchirant). Et nous nous acceptons avec fierté, avec humilité (avec la fierté que chante l’humilité) : car nous savons (d’un savoir informulé) que le silence n’est pas, non, ce qui a disparu. En ayant pris congé, cela même qui est tu continue de tisser ses flammes en nous, feu paradoxal. Ce qui est tu continue de vivre, de palpiter, cœur dans l’absence (abrité par l’absence), qui nous fait ; qui nous fait nous construire, jour après jour, jusqu’au dernier instant. Le silence est cette présence sensible en retrait, qui ne se dit pas comme présence mais nous fonde, à jamais, comme présent.
Parsifal en bref
Composition : scénario esquissé en avril 1857 ; première version du livret ébauchée en 1865 ; deuxième version terminée le 23 février 1877 ; version définitive achevée le 19 avril 1877 ; première ébauche de la partition réalisée de septembre 1877 au 26 avril 1879 ; partition complète achevée le 13 janvier 1882.
Création : le 26 juillet 1882, au Festspielhaus de Bayreuth, sous la direction de Hermann Levi, par Hermann Winkelmann (Parsifal), Emil Scaria (Gurnemanz), Theodor Reichmann (Amfortas), August Kindermann (Titurel), Amalia Materna (Kundry) et Karl Hill (Klingsor).
Effectif : 3 flûtes, piccolo, 3 hautbois, cor anglais, 3 clarinettes, clarinette basse, 3 bassons, contrebasson – 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, tuba-basse – 2 timbales – 2 harpes – cordes. Musique de scène : 6 trompettes, 6 trombones – caisse claire, cloches, machine à tonnerre.
Durée : acte I, environ 110 minutes ; acte II, environ 70 minutes ; acte III, environ 80 minutes.
Matthieu Gosztola
Parsifal de Wagner (1813-1883) en version de concert à la Philharmonie de Paris le 22 septembre 2019, avec le Chœur et l’Orchestre du Mariinsky, lequel est dirigé par Valery Gergiev
photo Valentin Baranovsky