Les Indes galantes de Rameau à Bastille (du 26 septembre au 15 octobre 2019)
« [L]a voix montait, pleine de soupirs, nuancée ; stentorienne, nourrie, éclatante, glorieuse », écrit James Joyce dans Ulysse (traduction d’Auguste Morel, revue par Valery Larbaud, Stuart Gilbert et l’auteur). Mais le chant est, avec Jean-Philippe Rameau (empruntons à André Tubeuf quelques-uns de ses mots), « présent non point [seulement] dans chaque ligne tendue et tenue, dans la mélodie, évidence bénie ; mais dans chaque son déjà, comme si la fonction du moindre son, son âme essentielle, était de se faire chantant ; de nous faire signe, de nous éveiller par le chant. »
Rameau, dans ses écrits théoriques, n’a cessé de répéter, rappelle Starobinski dans Les Enchanteresses, que la « "loi de génération harmonique", produite par la vibration du corps sonore, était le secret fondamental du cosmos d’où dérivaient les proportions géométriques régissant les lois de toute la nature. » Et le critique d’ajouter, dans La séduction des origines : « La musique, on l’avait cru parfois au Moyen Âge, peut éveiller en nous le souvenir de l’éternité, ranimer l’image obscurcie du paradis et de la lumière originelle. Plus elle s’approche de la perfection dont elle est capable, et mieux elle portera en elle la trace de la plénitude de l’origine, et de cette "harmonie des sphères" qui traduisent la plénitude en un accord parfait. Toute musique aurait donc pour pôle d’attraction l’éternité intemporelle, le point divin immobile, la note unique autour de laquelle tournent les cercles adorants. Et la musique, si elle est mue par l’amour, se joint aux cercles adorants dans un temps où présent, passé et futur tendent à confondre leurs limites pour accéder au nunc stans, à l’immuable Maintenant. »
L’immuable Maintenant… « Je tiens la mise en scène pour un art qui, quelles que soient son évolution et ses différentes pratiques, doit résonner au présent », assène Ivo van Hove face à Frédéric Maurin (Actes Sud Papiers, collection Mettre en scène, 2014). Avant d’ajouter (nous soulignons) : « Les œuvres que je mets en scène, peu importe de quand elles datent, je les traite donc comme s’il s’agissait d’œuvres contemporaines, comme si elles venaient d’être écrites. Elles doivent parler au public d’aujourd’hui et avec les moyens d’aujourd’hui. D’où le refus de la littéralité historique et, assez souvent, le recours à la technologie. Cependant, la transposition n’est pas une fin en soi, mais le moyen de retrouver l’acuité, la puissance, la nouveauté de l’origine. Mettre en scène une pièce du passé implique de recréer la déflagration qu’ont ressentie les spectateurs le soir de la première. » Clément Cogitore a parfaitement retenu cette « leçon ». Comme en témoignent, d’éclatante manière – fonctionnant par tableaux pour être proches de Castellucci, et donnant corps à l’imaginaire post-apocalyptique auquel nous a habitué le cinéma hollywoodien, et s’autorisant des incursions dans l’univers fantasmé de la mode, de ses inaccessibles défilés, et épousant, autant que l’enfance et ses jeux (Un, deux, trois, soleil !), le fantasmagorique propre à Versailles… –, ses Indes Galantes, qui interrogent – avec la fougue et le souci de bien faire de la jeunesse, longuement salués par le public* mais vilipendés par la critique qui y a vu ou un étalage de gratuités ou une façon de donner corps au tape-à-l’œil – la manière dont peuvent résonner, aujourd’hui (à savoir dans nos vies soumises à l’impératif du temps bref, rythmé Instagram), les mots du livret de Louis Fuzelie : « Sur ces bords, une âme enflammée partage ses vœux […] ». Loin du faste du Palais Garnier, dont témoigne par exemple le film de Jacob Sutton, mais sans atteindre jamais l’extravagance rousseauiste, bon enfant, de la mise en scène de Laura Scozzi au Grand-Théâtre de Bordeaux en février 2014, Clément Cogitore, s’intéressant principalement à la pluralité intrinsèquement constitutive du hip hop (du breakdance au popping), a eu la bonne idée de faire du krump le cœur vivant de la musique de Rameau. Cœur qui bat à la fin de l’emblématique opéra-ballet. Cœur qui bat si rapidement, – et nous donne, à chaque fois, des frissons. Car ce cœur, s’il bat, certes, pour que vive Rameau, bat pour que ce soit nous qui ressentions. Cœur qui bat imparfaitement : arythmie libératrice, sœur du travail d’Édouard Lock, le classicisme en moins ; le plaisir en plus, semblable, en tout point, à ce débordement construit – délivré autant que retenu – auquel les rappeurs – se livrant au freestyle – donnent corps, avec une rapidité confinant à l’extase. Cœur qui bat tout au long du court-métrage qui, rappelons-le, fut à l’origine de la volonté de l’Opéra de Paris de confier à Clément Cogitore cette mise en scène. Le krump ? Une danse née à la fin des années 1990 dans les ghettos noirs de Los Angeles. Après les émeutes qui ont suivi la mort de Rodney King, quand la répression de la police était si soutenue que plus aucune violence n’était devenue possible, les gamins des ghettos – résilience semblable à celle qu’a mise, dans les gestes de peindre et de dessiner, Jean-Michel Basquiat – se sont mis à danser, pour exprimer cette violence. Et, l’exprimant, ils l’ont dépassée.
L’on pourra reprocher à Clément Cogitore de ne pas faire se lever tout au long de sa mise en scène, comme formes dénaturant le brouillard, l’émotion, – ainsi qu’y parvint, superbement, à l’Opéra de Lille, Rodelinda de Haendel, Jean Bellorini (mise en scène) et Emmanuelle Haïm (direction d’orchestre) –, mais sa lecture des Indes Galantes a l’indéniable mérite de nous rendre la musique de Rameau plus actuelle que ne le serait une dépêche AFP.
* Pour avoir assisté à plusieurs représentations, je puis dire que cela s’est produit à chaque fois.
Matthieu Gosztola