Le compositeur Miłosz Magin et le Zal
À l’affiche de ce disque flamboyant, dès sa couverture rouge orangé, rien moins que le pianiste Lucas Debargue et le violoniste Gidon Kremer alliant leurs forces pour inviter à la découverte de Miłosz Magin, non pas en tant que pianiste, grand interprète notamment de Chopin, mais en tant que compositeur.
Le musicien polonais, né en 1929 et disparu précocement en 1999, fut en effet à la fois interprète, pédagogue (professeur notamment de Jean-Marc Luisada) et compositeur. Il fut un grand interprète de l’œuvre de Chopin, son compatriote et son voisin de sépulture au cimetière du Père Lachaise ! (Il s’était fixé définitivement en France en 1960.)
Son œuvre est importante puisqu’il laisse des pièces pour piano, quatre sonates, des recueils pour jeunes pianistes, des concertos (quatre pour piano, deux pour violon, un pour violoncelle, un pour clarinette), deux symphonies, un ballet, des vocalises, des œuvres orchestrales. Elle est peu jouée et c’est à une bonne initiation panoramique et généreuse qu’invitent le violoniste et chef de la Kremerata Baltica Gidon Kremer et le pianiste Lucas Debargue. Ils l’ont placée sous le titre de Zal, mot polonais qui désigne une qualité particulière de nostalgie, « zal, disait Liszt, qui colore toujours d’un reflet tantôt argenté, tantôt ardent, tout le faisceau des ouvrages de Chopin. »
Le disque s’ouvre par un fluide et lyrique Andante pour violon et piano, où les deux instruments tissent une sorte de rêverie dans les aigus interrompue par une partie fortement rythmée et en partie staccato. Vient ensuite le Concerto n° 3 pour piano, cordes, timbales et percussion, en cinq mouvements, ouvrant et se refermant par un allegro con fuoco. Concerto brillantissime où le pianisme intense et si intelligent de Lucas Debargue fait merveille. On pense parfois au Concerto égyptien de Saint-Saëns, parfois à Bartók ou à Dvorak. Lucas Debargue est accompagné par l’ensemble Kremerata Baltica de Gidon Kremer. Cette pièce met aussi en valeur les percussions, comme d’ailleurs l’étonnant Stabat Mater, sans voix mais pour cordes et timbales qui conclut le disque.
Les deux concertos, le piano et le violon, sont séparés par des Vocalises pour violon et piano, dans des arrangements des deux interprètes. Ce sont, initialement, des mélodies écrites par Magin pour sa fille Margot.
Le concerto pour violon est qualifié de rustico. Il date de 1975. « Avec ses trois mouvements contrastés, ce premier concerto est emblématique de la veine populaire de Miłosz Magin », écrit sa fille, dans la notice du disque. Et elle précise que l’on pourra reconnaître dans le mouvement central un kujawiak, danse lente polonaise et que le final est fondée sur une danse au rythme enlevé, un oberek. Interprétation lumineuse, ample et lyrique de Kremer.
Le style du compositeur Miłosz Magin peut être qualifié de néo-romantique, mais il est aussi fortement influencé par la Pologne, ne serait-ce qu’au travers de cette notion de zal déjà évoquée. Dans un entretien publié dans le numéro de septembre de Classica, les deux interprètes soulignent qu’il fallait avoir du courage pour écrire une telle musique entre 1960 et 1980, soit « en plein Darmstadt » ! « [Miłosz Magin] a eu, poursuit Lucas Debargue, le courage de croire en ses propres croyances. Il ne correspond pas au canon des compositeurs de l’époque » (Classica, n° 235)
Ce qu’il faut retenir, en tout état de cause, c’est que l’on découvre par ce disque une musique séduisante, brillante, où se déploient de belles lignes mélodiques, un grand art de la composition et des instruments à percussion, piano bien sûr, souvent percussif, mais aussi timbales et autres percussions. Un disque offrant un vrai programme, bien composé et servi par deux grands interprètes très impliqués.
Florence Trocmé
octobre 2021
Zal, the music of Miłosz Magin, Lucas Debargue, piano, Gidon Kremer, violon, Kremerata Baltica, Sony, 2021. 76'