Comment je l’écoute.
« Dance me to the end of love » (L. Cohen)
Je ne l’ « écoute » pas. Rarement.
Mais il y a souvent de la musique dans la maison, mise par une autre main que la mienne.
S’asseoir et écouter (voire/voir les yeux fermés), je ne le fais pas. C’est impossible pour moi.
Sinon ce serait toujours la même chose, et de toute façon, c’est toujours la même chose :
les Vier letzte Lieder de Strauss chantés par Gundula Janowitz, le Requiem de Mozart de Karl Böhm, l’Adagietto de la Cinquième symphonie de Mahler, le Köln concert de Keith Jarrett, Philip Glass et ses Metamorphosis, les Tambours du Bronx, la clarinette de Yom, la trompette de Louis Armstrong, The Wall des Pink Floyd, et quelques autres mais au fond, peu.
La répétition, la hantise, l’inévitable. L’ample (Mahler, Pink Floyd), l’aérien (Mozart souvent, Chopin dans sa douceur infinie) mais aussi le brisé (Armstrong, Miles Davis), le presque brisé (Yom), la presque discordance (Strauss), la voix presque inhumaine (Aafje Heynis dans ses différents Chants), le presque même son presque répété (Glass, Jarrett), inlassablement, jusqu’à la joie (Supertramp dans The Logical songs), soit l’épure totale (Yom) soit la brutalité nette (Tambours du Bronx).
Le primitif en quelque sorte.
Ils l’ont fait, oui, ils l’ont fait, ils vont le faire, aller jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus.
Comme Bela Tarr dans Le Cheval de Turin, son écran noir, rien, rien, pas de jour à la fenêtre, le feu éteint, la lampe éteinte, rien, aucun espoir, mais il filme, il l’a fait, faire voir le noir.
Comme Beckett : « une voix dans le noir… »
Comme Giacometti avec sa tête qu’il « échouait » toujours à faire comme il la voyait.
C’est la haunting melody de Theodor Reik, sur le Shofar, cette corne de bélier ou de bouc, l’instrument si ancien du peuple hébreu, l’obsession, l’inconscient même (visant à faire entendre la voix du totem, allégorie du père tué par les fils), une chose qui bat, qui tape ou insiste, le fredon qui insiste de Pascal Quignard, le sifflement de Joséphine la Cantatrice, le grattement inconnu dans le Terrier de Kafka.
Le Shofar a trois sons, la tekîa, le Shebarim et la teria, mouvement parfois unique, parfois répété comme un souffle-son voilé qui s’exténue.
C’est un son si l’on peut dire, un son qui prend au ventre, qui réveille les larmes mais aussi une joie puissante, un son du retour à l’origine …
Je n’y pense jamais sans penser au cor de Roland à Roncevaux, son oliphant, ce cor-là en ivoire.
Un appel, un dernier son au bout du souffle à faire éclater sa veine.
C’est ce son tout à la fin de lui-même que je cherche et que je ne peux presque pas supporter d’entendre, c’est ce son qui me change en statue de sel quand je l’entends.
Me menace de disparition. Ce que je cherche et dont je me défends. Ce qui pourrait me faire mourir de joie mais mourir tout de même. « Une voix de fin silence », écrivait Roger Laporte qui écoutait la musique les yeux fermés.
Je garde les yeux ouverts, on ne sait jamais.
Persuadée qu’à la fin c’est le vent, qui n’est jamais qu’un souffle du cor d’on ne sait qui, que je veux entendre, juste le vent, les herbes qui se ploient dans son expir, les feuillages des peupliers, le ressac, la voltige de la neige.
Danse avec moi la fin de l’amour, penserai-je peut-être.
Ein Wind, comme dit Rilke. Un souffle, anima. Un son sans notes et les bords du silence.
Gustav Mahler, cité par Reik : « ce n’est pas dans les notes qu’est la part la plus importante de la musique ».
Isabelle Baladine Howald
Bibliographie :
Theodor Reik. Variations psychanalytiques autour d’un thème de Gustav Mahler, Denoël 1973.
image : un shofar du Yémen, source