Repartons de la fin, d’une fin, celle de la grandiose réussite de la formation du Trio avec piano dans la musique de jazz, depuis au moins Duke Ellington avec Charlie Mingus et Max Roach, jusqu’à Keith Jarrett avec Gary Peacock et Jack DeJohnette, en passant par Oscar Peterson, bien sûr, et le disque fameux de Sonny Clark accompagné par Paul Chambers et Phily Joe Jones. Toutes ces réussites seraient à revoir, à réécouter, à redécouvrir. C’est formidable. Et cette musique, loin d’appartenir au passé, possède des ressources dont il conviendrait toujours de s’inspirer.
Mais on revient toujours aux Trios pour piano de Haydn, incomparables d’inventivité, et auxquels le Beaux-Arts Trio a rendu justice en leur dressant une statue, ainsi qu’aux Trios de Beethoven dont certains fouillent les arcanes les plus reculés de la pensée. Les deux que nous possédons de Schubert ont pour leur part constitué notre imaginaire, à la fois romantique et fantastique (y compris cinématographique grâce à Barry Lyndon de Kubrick). Toutes ces œuvres sont devant nous parce qu’elles demeurent étranges, fascinantes et si singulières, obsessionnelles comme tout ce qui est grand.
Or, c’est le propre de cette formation, celle du Trio, qui est singulière. Le soliste, le pianiste, par exemple, mais déjà le violoncelle ou le violon chez Bach sont dans leur individualité des substituts de l’orchestre, au point que si ce dernier n’est pas en quelque façon entendu dans le jeu du soliste, l’exécution et l’interprétation sont manqués. Le quatuor à cordes, qui a connu une fortune bien plus grande, possède quant à lui, dans sa structure équilibrée, une sorte d’orchestralité, si l’on peut s’autoriser un tel terme, qui lui confère une réserve de conversation infinie. Le Trio avec piano (contrairement au Trio à cordes, homogène mais comme en retrait, loin d’ailleurs d’être inintéressante comme on entend dans celui, magistral, de Schoenberg datant de l’après dernière guerre, comme on entend également dans le très émouvant Divertimento KV 563 de Mozart) possède quelque chose de déséquilibré, de toujours chancelant, ce trait apparaissant avec une très grande évidence dans le Trio de Ravel, si terrible, si enténébré par la guerre comme d’ailleurs toute l’œuvre du compositeur qui trouve là et acquiert du même coup, bien avant qu’elle soit achevée, sa grandeur définitive. Cette formation en triangulation laisse toujours derrière elle une impression de météore, de singularité absolument irréductible, de rareté même, en tout cas de fragilité. Une musique, en effet, des météores, venue des météores.
À vrai dire, le genre du Trio rassemble des solitudes. C’est un partage dans le double et contradictoire sens du terme que l’on peut retrouver dans l’amour même… Son espace est celui du drame alors que celui du quatuor relèverait davantage de l’épique et du récit, pour commencer chez Haydn. Car dans le Trio une solitude s’installe toujours, se fait sentir. Elle se remarque à l’autonomie ou l’autonomisation des parties, ce dont les interventions jazzistiques improvisées sont la meilleure manifestation et illustration. Avec davantage d’évidence, on sent glisser cette solitude d’instrument à instrument, parfois dans le jeu à trois lorsque deux instruments relèguent un peu le troisième dans l’ombre, tout cela faisant parfois songer à un jeu de l’amour, de la jalousie et de la réconciliation. Et, sur un plan plus général qui fournit également un autre angle, si l’on veut forcer le trait, on dira que le plan du quatuor est métaphysique là où celui du Trio est existentiel.
C’est ce dont témoignent en particulier les Trios de Beethoven, surtout les plus connus comme L’Archiduc ou celui des Esprits, et davantage bien sûr les deux de Schubert. Le Trio de Beethoven présenté ici dans un son très inouï, on hésite en effet entre le velouté, l’étouffé ou le retenu, amené au jour par l’ensemble Marie-Soldat (Cecilia Bernardini au violon, Keiko Shichijo au pianoforte et Markus van den Munckhof au violoncelle), montre à partition ouverte et comme projetée une intériorité qui fait contraste avec la fureur tragique de la plus grande partie de la V° Symphonie qui lui est pourtant contemporaine. Dans l’op. 70 n°2, on sent des brisures, des fêlures, des discontinuités en tout cas qui font entendre, c’est-à-dire entrevoir un Beethoven dont le commun n’avait pas idée. On a parlé de son étouffé, ainsi le violoncelle dans le 3° mouvement, méditatif et troublé, et on en prend la mesure dans l’intériorisation toujours en chemin dans cette œuvre, comme si le musicien avait décidé de rentrer définitivement en lui-même.
Ce grand art de la subtilité, loin des chemins battus, trouve à s’exprimer sans la moindre réserve possible dans le Trio op. 100 de Schubert qui fait état d’une de ces longues errances dont Schubert rappelle sans cesse la douleur, les moments de sursaut malgré tout, l’effondrement imminent toujours, seulement recouvert, pour bien faire et sauver les apparences, par quelque artifice, celui en particulier de couper court à l’effusion et de terminer ce qui ne saurait être achevé. Dans cette œuvre également les Marie-Soldat parviennent à tirer, grâce aux instruments d’époques dit-on, mais surtout grâce à leur palette, une expression d’une couleur très originale, mais jamais hors-sujet ou exagérées par un pathos inutile à l’égard d’une souffrance réelle et à laquelle, Schubert, c’est bien cela, cherche à conférer un sens à une époque où commença la nôtre et qui n’en contient plus nulle part. On apprendra, définitivement cette fois-ci, que Schubert lui aussi a ses « divines longueurs ». Et contrairement aux habitudes d’aujourd’hui où la tendance prime de tout raccourcir sauf ce qui l’exigerait, le Trio Marie-Soldat que l’on salue et remercie, ne serait-ce que pour cela au-delà du bonheur d’écoute, nous fait entendre la partition originale de l’œuvre bien plus longue et développée, signe même que cette formation a compris, c’est très rare, la nature de l’œuvre de Schubert (ainsi les moments de reprise, ainsi les glissandis hors de mode, proprement vertigineux, tragiques et désespérés, dans l’Andante con moto) celle de la désorientation existentielle dans laquelle il aura malgré tout trouvé la force de nous accompagner et d’être notre confident.
Le choix de André Hirt ©
Trio Marie- Soldat, Beethoven, Piano Trio, op.70, n°2 & Schubert, Piano Trio, op. 100, Outhere Music, Linn, 2021.