Pour Sylvie et son voyage dans le Pays de la Glace
En Islande, Iceland, le pays de la glace, de la lumière et des ténèbres des failles rocheuses, on ne trouve pas d’arbre, encore moins de tilleul (le Lindenbaum) auprès duquel se tenir. Son ombre, son odeur, sa manière de faire écho au vent recueillent ce que le romantisme allemand figure de plus concret et fait entendre, au cœur de Winterreise, le Voyage d’hiver, le Lied de Schubert. Mais il y a, encore, un arbre qui accueille la plainte et abrite la consolation. En revanche, dans le pays de la glace dont Jules Verne a exploré, dans un autre voyage, le cœur en descendant jusqu’au centre de la terre, on ne croit voir que désolation, une étendue à perte de vue que le regard devine et dans laquelle il est toutefois appelé au-delà des brisures qu’inscrivent les montagnes en à-pic comme pour scander la monotonie du paysage. Et c’est alors que du silence fracassant du vent, des nuages et de la glace
se lèvent des voix, des figures étranges qu’on hallucine seulement parce qu’elles font signe depuis une réalité, celle d’une terre des dieux et de l’éternité, dans un pays qui n’est autre que le gardien de la Terre. Car ici, les dieux sont chez eux et ils n’accueillent les hommes qu’à la condition de pouvoir dormir ou se réunir en paix. La Terre, nue, est sacrée, c’est ce que l’on comprend.
Voici donc le pays du solide, du gelé, de l’immobilité. Le temps s’y est arrêté, il se retourne quasiment sur lui-même pour se figer dans l’éternité. Lorsque celle-ci sort d’elle-même et se déroule, c’est avec la violence des volcans. Schubert et Schumann, autour du tilleul, pouvaient rêver dans l’infini, l’islandais Thorsteinson devait un demi-siècle plus tard, dans son propre cycle de Lieder, son Liederkreis à lui, en parcourir également l’immensité, dans un tout autre lieu cette fois-ci, à l’extrême opposé de celui de Schumann. Le son, l’écho, le texte ne sont plus du tout les mêmes, et pourtant Schumann et Thorsteinson se répondent et s’entendent l’un l’autre écouter le son que rend le Monde dans ses figures contrastées, ici le paysage avec ses arbres et ses fleurs, là la Terre à vif, ici les ombres étranges que fait la lune, là les elfes qui nous fixent d’un regard incompréhensible, ici la venue magique du printemps, sa légèreté, là la lourdeur, le poids incommensurable d’une saison unique dont on attend avec impatience juste le bref sourire d’un printemps sans véritable fleur. Mais dans l’écho si clair que se renvoient les deux musiques, celle de Schumann et celle de Thorsteinson, on perçoit un accord, une atmosphère ou une Stimmung sinon semblables du moins analogues : les blessures, les attentes, les craintes, le désir de paix, la demande commune que la vie soit plus accueillante et l’existence plus simple, en un mot la libération de ce que le long hiver avait retenu.
Et l’on se surprend à entendre dans ces répons un Liederkreis d’aujourd’hui, alors que la terre s’effondre, que l’infini s’est écroulé dans sa finité. Et c’est cela, cette projection vers notre présent que l’on perçoit si bien en écoutant entre les deux Liederkreis de Schumann proposés ici celui de Thorsteinson. Il y a une profondeur de Thorsteinson (1870-1962), il sait que son pays a pour surface les rejets de la profondeur, il sait qu’ici le ciel et le paysage ne sont pas faits pour l’homme, mais il ressent une émotion à dire cela dont il tire la réalité de la beauté. Le chant de Schumann (1810-1856), en revanche, est encore celui de l’homme, depuis l’homme. Celui de Thorsteinson vient de la Terre, il ne fait que traverser l’homme. Il est peu original, on en conviendra, mais il contient une puissance émotionnelle incontestable. Tout, dans ce chant, est droit, direct là où celui de Schumann est complexe, sans cesse réinventé. Et pourtant, ces trois Liederkreis s’enchaînent, ils sont presque d’une seule coulée. Avec Thorsteinson, quasi contemporain de Richard Strauss, le romantisme allemand vient du XX° siècle jusque dans notre présent et en révèle la douleur.
Les interprètes de ce très beau disque, à écouter tout l’hiver, et à nouveau, tout autrement, au printemps, sont remarquables de naturel. Car voilà le ton. La diction de Andri Bjorn Robertsson n’est jamais surfaite ou affectée comme on entend trop souvent et qui fait fuir. Rien n’y est forcé, la confidence est la tonalité de fond. Astridur Alda Sigurdardottir sait se glisser au piano dans les sinuosités de Schumann, elle sait aussi rendre musicalement, c’est une gageure, les lourdeurs de la glace et des montagnes qui se tiennent dans la musique de Thorsteinson. Et puis, les deux interprètent nous révèlent, peu importe son importance ou son statut, ce compositeur dont ils ont fait un confident que Schumann aurait si volontiers accueilli.
© André Hirt 2021
Thorsteinson & Schumann. Andri Björn Robertsson & Astridur Alada Sigurdardottir, outhere music Fuga libera 2021.
Schumann, Liederkreis op. 24, Arni Thorsteinson, 7 Lieder, Schumann, Liederkreis op. 39.
À écouter, c’est magnifique : un extrait du disque