La jeune fille et la mort*
A la mémoire de Monique Antelme
Je n’ai jamais parlé de Schubert avec Monique. Je n’ai jamais effleuré avec elle le bruit que fait la musique quand elle se pose sur notre oreille. Je n’ai parlé avec elle ni de Schubert, ni de Beethoven, ni de Schönberg, ni d’Ella Fitzgerald, ni de Serge Gainsbourg, ni de Dalida ou des Beatles. J’ignore qu’elle était sa chanson préférée et si elle en avait une. J’ignore même si elle écoutait de la musique. Ce que je sais avec certitude, c’est qu’elle m’écoutait moi. Elle tendait son ouïe bienveillante vers mes gestes, mes paroles, mon regard, comme pour capter une sonorité que j’aurais laissé échapper. Cela pouvait durer des heures. Elle m’enveloppait de son écoute et de sa voix à la fois énergique, presque survoltée, et tendre, si tendre. Je me lovais dedans comme l’enfant qui se réfugie dans la crypte du temps. J’écoutais battre un cœur dont je devinais les épreuves qu’il avait endurées. La musique à l’épreuve, à l’épreuve du cœur qui endure. L’écoute endure le cœur à l’épreuve. L’écoute est l’endurance du cœur qui sait qu’un jour il cessera de battre. J’écoutais Monique par-delà les mots qui sortaient de sa bouche. J’écoutais le timbre d’une existence inouïe : la sienne.
Comment écoutez-vous la musique ? Je ne saurais dire pourquoi en recevant cette invitation par email à me pencher sur ma propre écoute de la musique, c’est à Monique que j’ai pensé. A Monique et à Schubert. Elle, Monique, la jeune fille à rides ; lui, Schubert, le Quatuor n°14 en ré mineur D. 810, qui s’élève, sublime, au travers les âges. Une musique où chaque note meure dans une autre, ou chaque son étire le temps jusqu’à épuisement, ou chaque rythme déchire le ciel. J’ai pensé à ce qu’elle m’aurait dit : « Elle est pour toi, Danielle, cette question. Tu vas répondre, n’est-ce pas ». « Oui Monique, je vais répondre. » J’aurais peut-être ajouté d’une voix à peine audible :« Il est pour toi, Monique, ce quatuor à cordes. »
Comment l’écoutez-vous ? Quoi ? La musique. Comment voulez-vous que je l’écoute, comme un air de Rimbaud, voyons :
« Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’éternité. »
Oui, c’est comme ça que j’écoute la musique, comme une « mer allée », une « âme sentinelle », qui « murmure l’aveu ». Les vers du poème de Rimbaud, L’Éternité, semblent tenir la main du Quatuor de Schubert, La jeune fille et la mort. Le titre en allemand est plus saisissant : Der Tod und das Mädchen. La langue cogne là où la vie/la mort s’identifie dans une même harmonie. Je passe du quatuor au Lied et du Lied je reviens au quatuor. L’un l’autre se nomme Der Tod und das Mädchen. La musique est sœur de la jeunesse et de la mort, de toute éternité. Mon écoute de la musique est une affaire de mains. Dans l’une, je tiens le poème ; dans l’autre, je recueille l’impulsion mélodique de la phrase schubertienne. Et je pleure.
Comment écoutez-vous la musique ? Une question mienne, plus mienne que ma propre intimité. Est-ce que je sais, moi, comment j’écoute la musique ? Avec les larmes, avec les rires, avec les pieds, avec les mains et avec le corps. Mais l’oreille de Monique ne me lâche pas. Impossible de me rétracter, de répondre poliment que l’écoute est subjective et que par conséquent elle est irréductible à l’expérience. Il faudrait donc choisir une expérience d’écoute parmi toutes celles qu’il m’a été donné de faire. Je pourrais répondre par une dérobade : est-ce moi qui écoute la musique ou la musique qui attend que je l’écoute ? Pour l’heure, je sais juste que cette question a la forme d’une énigme, que tout ce que je pourrais en dire est une traduction bégayante de cette énigme, trop profonde, trop joyeuse et trop grave à la fois pour que je la saisisse d’une seule oreille.
Le temps de l’enfance fut celui où la musique prit domicile chez moi. Je l’entendais partout, toujours, sans discontinuer, comme la rumeur familière des choses qui vous sourient et accueillent vos émotions. Il m’arrivait même de lui parler, de dire à telle ou telle phrase d’une symphonie ou d’un concerto « C’est beau ce que tu fais », ou alors, « Ce passage-là, je n’aime pas du tout ». Je répondais à une sollicitation qui de toute évidence m’était adressée. Il n’y avait aucun doute, la musique me parlait et je me devais de lui répondre. Je l’écoutais comme le nom propre de tout ce qui existe, vit et respire. J’étais tour à tour une amie de Mozart, de Monteverdi, de Stravinsky, de Bach. Je me souviens d’un soir où mon père écoutait, assis près d’un poêle à charbon, Le lac des cygnes de Tchaïkovski. A l’époque, mes parents achetaient des disques noirs en vinyle dit « 33 tours », que l’on déposait méticuleusement sur un phonographe, plutôt un « tourne-disque », pour le dire selon l’expression plus adéquate. Ce petit appareil avait le génie de reproduire le son de manière mécanique. Avec Thomas Edison, le phonographe à cylindre avait déjà permis de graver les sons. Et voilà maintenant que le tourne-disque les restituait comme par miracle à nos oreilles. La mienne absorbait la moindre fréquence, le moindre frémissement mélodique, la moindre modulation. L’écoute de la musique est captive, otage, de ce qui vient à elle. La musique est plus forte que l’écoute. C’est d’ailleurs pourquoi l’écoute est infinie, illimitée, inépuisée. Cette musique m’envoûtait et enchantait mon ouïe. Je restais assise, silencieuse, près de mon père. C’est à peine si je ne retenais pas mon souffle. Écouter de la musique requiert une forme de solennité, une prosternation intérieure, quelque chose comme une vibration religieuse, ou un état de transe, qui ne se revendique d’aucun dieu. Elle requiert aussi une audace dès lors qu’il s’agit de laisser entrer dans la cavité auditive cette chose étonnamment puissante et charismatique qui vient sans crier garde, y compris lorsque l’écoute est volontaire, désirée, préparée. Même le silence autour de nous se taisait. Un silence mutique. Et puis voilà que les cygnes de Tchaïkovski battaient des ailes, frôlaient mon tympan, dansaient autour de ma chaise. La musique en personne était entrée dans la pièce et plus rien ne pouvait l’arrêter.
Plus tard, à la fin des années soixante, j’ai vu Maïa Plissetskaïa, la sublime ballerine russe, danser le Lac des cygnes. Un spectacle d’une beauté inouïe qui eut sur mon écoute un impact définitif. Les bras et les jambes de Maïa Plissetskaïa ondulaient au rythme de la mélodie et de ses ponctuations qui se déployaient dans un espace vide, dans un jeu d’ombres et de lumières traversant la scène. Une femme-cygne ; une femme-son. Un égarement pour l’écoute qui fit ce jour-là l’expérience d’une synesthésie singulière à la musique : qu’est-ce qu’on écoute quand on regarde, quand le corps se fait musique et que la musique se fait danse ? On appelle cela un ballet. C’est si réducteur et prosaïque. Pas pour cette musique, pas elle, quelle que soit ce qui est écrit sur la partition. L’écoute est plus forte que les catégories dans lesquelles on enferme les genres, les répertoires et les formes musicale. Arrivée à la mort du cygne, je sanglotai. Le cygne mourrait dans la musique et moi je l’écoutais mourir en voyant les bras de Maïa Plissetskaïa se refermer sur une cadence parfaite. La musique mourait dans mon écoute. Un trauma effroyablement poétique. L’obsession de ce qui revient. L’extinction du son et du geste est certes de nature acoustique, mais c’est aussi et prioritairement le lieu de l’écoute, là où la survie de chaque son, de chaque harmonie, de chaque mélodie, de chaque timbre est une lutte pour ne pas mourir sans laisser de trace. Lui faut-il renaître ? Oui, l’écoute est renaissance, et peut-être même prophétie et résurrection !
Il existe une entente tacite, un lien ténu et presque inaudible entre mon écoute de La jeune fille et la mort et Le lac des cygnes. Une communauté d’expression, par-delà les différences qui séparent Schubert de Tchaïkovski. La jeune fille meure, le cygne meure, et Monique sourit : « Alors Danielle, as-tu répondu à la question ? ».
Danielle Cohen-Levinas
Paris le 5 février 2022
*Ce texte est un extrait d’un récit qui porte le même titre (à paraître)
source de l’image : Maïa Plissetskaïa dans Le Lac des Cygnes