On s’interroge et on se demande ce qui peut bien encore pousser de très grands musiciens à remettre sur le métier des pièces aussi fréquentées et aussi prestigieuses que les opus 106 et 111 de Beethoven. Certains de ces pianistes, en dehors de leur programmation dans les récitals, les enregistrent même plusieurs fois au cours de leur vie. Certes, on n’ignore pas que le travail de l’interprétation, le travail, on veut dire, on aimerait dire de la pensée de l’œuvre, est en lui-même infini, mais tout de même ! Qu’y aurait-il donc encore à ajouter, aussi brillant musicien qu’on soit, aux versions de Schnabel, Elly Ney, Serkin, Brendel, Uchida, Sokolov et, selon les préférences qu’on avouera, Arrau surtout, la première version de Kovacevich et la seconde, elle aussi très récente, de Pollini ?
Et voici que nous vient ce disque d’Angela Hewitt ! La première impression est très curieuse, par exemple l’entame de la sonate Hammerklavier, généralement jouée de manière tonitruante comme on croit qu’il se doit s’agissant de Beethoven, est presque discrète. On tend l’oreille. Et puis on écoute. On se dit que Beethoven a par ce biais quelque chose à nous confier, qu’il n’est pas celui qu’on croit, le musicien du pathos et de la démonstration héroïque. On aime cette idée et on désire la partager.
Concernant l’opus 111, qu’on écoute depuis des décennies et qu’on avait découvert grâce à un disque de Schnabel, on a commencé sans le savoir par la bonne école, Dieu merci, et après tant et tant d’écoutes et de versions différentes, le temps aura fait son travail de sélection. En l’occurrence, les versions trop tapageuses se voient exclues, car devenues insupportables et inaudibles au regard de ce que l’Histoire est devenue, les mièvres également en raison du contresens commis dans l’Arietta qu’on ne confondra pas, tout respect gardé, avec du Chopin. De même, les accélérations et les rubatos excessifs sont rejetés par l’oreille. On ne s’ôte pourtant pas de l’idée que si le temps opère ainsi une sélection, façonne les capacités d’audition et s’érige en travailleur de la mémoire, il lui arrive également de remonter son cours, de proposer à nouveau un disque qu’on avait oublié et qu’on vient de redécouvrir parce qu’il est tombé par terre alors qu’on en cherchait un autre comme s’il s’adressait depuis un jadis négligé à nous, demandait, exigeait ou suppliait d’être entendu comme le fait dans le psychisme un souvenir ou plus violemment dans sa vérité un élément refoulé.
Ce qu’on entend grâce à Angela Hewitt est pourtant nouveau, très récent, même si on suppose que le travail sur ces pièces majestueuses remonte à loin, comme il se doit d’ailleurs puisque le temps possède cette autre vertu de consolider les choses comme les affects ou les idées, pour le meilleur, heureusement, parfois aussi pour le pire. En l’occurrence, nous pouvons écouter le meilleur, techniquement évidemment, avec cette main gauche d’une très grande clarté, qui atteint sa plénitude dans la force à la fin du premier mouvement de l’opus 111, qui accompagne si bien le chant comme au début de son Arietta, qui confère sans faiblir une consistance et pour tout dire une colonne vertébrale à la pensée qui s’exprime dans cette musique. Voilà ce qui caractérise cette version : une clarté dans le jeu comme dans la compréhension de l’œuvre, une clarté qui ne fait pas contraste avec l’émotion, mais qui s’unit affectueusement à elle. Elle ne se lance pas dans l’élément sonore avec les préjugés courants sur Beethoven, encore une fois s’agissant de cette héroïsation mal placée, franchement inadéquate à la pensée en question.
En même temps que la gravité sans pathos audible dans la lenteur conférée au premier mouvement de l’opus 111 grâce à une assez extraordinaire profondeur de piano, il s’agit donc d’une expression de l’œuvre pleine d’humanité, dès lors qu’on est capable d’entendre par ce terme et à travers lui la musique qui la porte non pas une quelconque philanthropie niaise, ou un humanisme qui le serait tout autant, mais la capacité de se mettre à la hauteur de n’importe quel homme ou bien, comme disait Baudelaire, du « premier venu ». Cette proximité prend toutes ses distances avec l’héroïsme. Et l’héroïsme, en poésie comme en musique, apparaît toujours au moins grandiloquent, donc dérisoire à l’égard de la réalité elle-même, si ce n’est ridicule. Cette dimension de la musique est au fond très nouvelle. Beethoven aura ainsi inauguré les Temps modernes qui sont ceux de la prose, disait Hegel, c’est vrai, mais à l’intérieur si désolant de cette dernière la musique comme la poésie, et la philosophie elle-même auront dû et su trouver de nouvelles nappes de sens, puisque les significations avancées avec force par les religions ne peuvent plus, sérieusement parlant, avoir la moindre pertinence.
L’opus 111 comme au demeurant ce mouvement lent de la Hammerklavier donnent l’occasion d’entendre ce qu’on peut appeler un inexpressif, l’« expression » de cet inexpressif. Par ce dernier terme, bien paradoxal il est vrai sous divers aspects, on comprendra au moins ici d’abord quelque chose qu’on n’aura jamais entendu, quelque chose d’inconcevable, mais ensuite comme une vérité enfin dite et qui ne pouvait se faire entendre par le truchement des moyens employés jusqu’ici. Une vérité, une percée, une brèche opérée, que ce soit dans l’existence, dans l’Histoire ou dans un problème exigent toujours une tonalité inouïe dans une « langue » nouvelle grâce à laquelle ce qui paraissait impossible s’inverse en son contraire. Autrement dit, le silence a trouvé son ton, le son qu’il rend en propre.
La sonate Hammerklavier comme la sonate opus 111 forment chacune une sorte d’abrégé de l’œuvre de Beethoven. Elles commencent, on se fonde ici sur le ressenti partagé, comme une tragédie, un coup de semonce, une frappe du destin, dans l’héroïsme en effet le plus évident. Mais ce temps, cette séquence musicale ne durent guère. Seule la IX° symphonie fera exception en introduisant apparemment la promesse de l’humanisme à venir, alors qu’il est porté dans « l’hymne à la joie » par des allures martiales, une confusion, des déchirures vocales qui sont autant de manifestations de l’effondrement historique fatale de cette idée. Il y a dans la symphonie ce 3° mouvement dont on retrouve l’allure dans le 3° mouvement de la Hammerklavier, il y aura cette Arietta de l’opus 111 qui énoncent tout autre chose, de bien plus modeste, de bien plus profond et qui ne se paie plus ni de mots ni de notes.
Car il est bien difficile et pour le moins compliqué de parvenir à combiner clarté et émotion. C’est ce résultat que l’on peut entendre sous les doigts d’Angela Hewitt, même au début de la fugue si complexe du dernier mouvement de la Hammerklavier qui est généralement rendue avec confusion et comme un bloc sonore obscur. On est à l’écoute d’un poème d’expression méditative, parfois même, au creux des phrases, de façon discrètement interrogative – on le perçoit davantage encore dans l’Arietta de l’opus 111. Cette interrogation, au demeurant, sied parfaitement à ce dernier mouvement, à l’Arietta, en ce qu’elle s’arrête devant un horizon dont l’inconnu forme la couleur, étalée ici dans un gris non pas triste ou morbide, mais comme un film du passé qui demande à être revivifié et coloré pour l’avenir. Dans cette œuvre, on perçoit de tous ses sens, alors même que tout demeure indéterminé, à la fois non figuré et en même temps si précis, on ne sait vraiment pas comment dire sauf qu’on comprend qu’il s’agit en l’occurrence de la substance même de cette musique et de ce qui ne peut se dire qu’en musique, une transcendance qu’on peut dire immanente, une présence à venir en somme, un avenir d’humanité qui serait tout autre que celui proposé par la IX° symphonie avec ses allures martiales, ses turqueries et ses cris.
Un « paysage négatif » pour utiliser l’expression du peintre romantique Carus se laisse entrevoir par ce biais, un « chant de la terre » aussi, de même qu’un Abschied (un adieu) déjà annoncé dans le mouvement lent de l’opus 106 et longuement, douloureusement mais aussi sereinement pour finir accordé à la fin de l’Arietta. L’essence de la musique est cet Adieu, mais à la condition de sentir et de ressentir qu’il y là, au creux de ces notes, une percée qui s’ouvre et qui donne sur une lumière qu’on n’a jamais vue et qu’un peintre se damnerait s’il lui était autorisé de la rendre.
Cette clarté, si peu démonstrative, presque naturelle, comme si cette musique tellement élaborée et singulière devenait sous ces doigts-là naturelle n’apparaît jamais autant, architecturalement parlant, que par le biais des deux mains parfaitement disjointes d’Angela Hewitt, mais en correspondance dans les moments les plus délicats ou les plus sonores de ces deux œuvres. Loin donc de tout méli-mélo, cette exécution n’exclut pas, c’est même le contraire, des ressorts pulsionnels, des élans et toute une palette expressive. En définitive, l’émotion claire, à la fin presque diaphane l’emporte non seulement sur les improvisations bâclées dans l’abord des œuvres, mais également sur l’intellectualité sèche qui est aujourd’hui fréquemment de mise.
© André Hirt
Beethoven, Piano sonatas, op. 106 Hammerklavier – op. 111, Angela Hewitt, Hyperion, 2022
On écoutera Angela Hewitt dans une autre Arietta, l’aria des Variations Goldberg de Bach (source : Youtube). On prendra la mesure du contraste avec les fureurs actuelles :
On pourra suivre un développement concernant l’opus 111de Beethoven dans l’ouvrage de André Hirt, La Dernière sonate (De l’extrême à l’humain), Paris, Kimé, 2021.
Dans Muzibao, on peut trouver de André Hirt un ensemble de textes sur Beethoven dans le cadre des Chroniques du 20. Il suffit de taper le nom de l’auteur sur le site pour y accéder.