Un livre est d’autant plus intéressant qu’il nous amène à reconsidérer ce dont il parle. Et c’est encore plus évident s’agissant d’un ouvrage portant sur un musicien. Ainsi, et disons les choses de la manière la plus naïve, c’est-à-dire élémentaire (l’auteur évoque heureusement un « étonnement » et une « idiotie » au titre de méthode d’écoute), qui soit, on croyait bien connaître la musique de Bartók puisqu’on la fréquente, certes seulement en amateur, en auditeur, depuis des décennies, mais lui conférer, comme dans ce livre, alors qu’on n'en avait pas idée jusque-là, un angle de vue qui est en même temps un angle d’écoute si original, et inversement, s’est révélé enthousiasmant. On ne peut jamais dire, sur le ton de l’évidence, qu’une œuvre est nouvelle à chaque écoute. Car en l’occurrence, l’écoute est fléchée, non pas à vrai dire imposée, mais indiquée, comme prise par la main et accompagnée selon les habitudes de chacun ou les préjugés qui la guident.
Le texte de Peter Szendy propose de « raconter » Bela Bartók et ne propose, ce faisant, aucune thèse sur Bartók. Il en profile seulement, mais c’est beaucoup, c’est tellement, une perspective qui, nécessairement, car sinon les choses ne tiendraient pas ensemble, a dû être originellement la sienne. Il s’agit des nuages, « les nuages, les merveilleux nuages » dont parle ailleurs Baudelaire. Le nuage constitue du reste, et dans l’absolu peut être, la meilleure « image » qu’on puisse donner de la musique se faisant, comme celle qu’on écoute et davantage encore celle dont se souvient, à savoir une forme qui ne se survit pas, qui est en mouvement et dont l’aboutissement, si l’on peut dire les choses ainsi, ne possède pas réellement de sens.
Si les nuages forment le cadre, s’ils sont aussi bien au-dehors, objectifs ou objectivés, que par conséquent aussi dedans (Barbe-Bleue demande comme Béla Bartók, les deux BB : « Où est la scène : dehors ou dedans ? »), ils ne constituent pas à eux seuls les images – puisque le livre comme l’œuvre de Bartók se soutient d’images, de ces images qui furent déjà celles de Debussy –, puisqu’on rencontre également celle de l’escargot, cet animal qui enroule à la fois l’espace, la spirale, et le temps, la lenteur, celle de l’eau dans la Cantata profana, en compagnie de celle de la chasse, de la course dont la technique de la fugue, si vaillamment travaillée par Bartók, surtout dans le début stupéfiant de la Musique pour cordes, percussions et célesta.
D’où provient la musique ? C’est au fond la question qui est posée. Et elle n’est pas d’ordre psychologique, ni technique, ni d’abord métaphysique, pas davantage théologique, mais naturelle, au sens le plus commun mais aussi le plus fort du terme. Ainsi, s’agissant de « la musique paysanne » dont chacun a eu connaissance à propos du musicien hongrois : s’agit-il de partir en quête d’ « authenticité » ? Ça n’est pas certain du tout, même si Bartók aura collationné ce qu’il pouvait en sillonnant son pays avec un appareil qui s’efforçait de graver les chants et toute cette musique qui, fatalement, allaient se perdre. Bartók n’était-il pas plutôt à la recherche d’une « source » et plus précisément de « formes » dans la nature ? Et voici que l’on regarde les nuages et qu’on se met à étudier la formation des formes.
La musique acquiert, trouve et retrouve par ce biais sa plasticité, celle de « l’élasticité du temps » (par « décalage », « avance » et « retard » comme pour un escargot justement) dont il est fait mention dans l’ouvrage. En combinant tous ces facteurs, on pourra réécouter les Microscosmes, au passage si bien nommés, qui « traitent » en effet dans chacune de leurs pièces d’un « monde », mais aussi et d’abord de l’univers de l’enfance. Ce sont aussi des nuages qui nous viennent de loin, de la « source pure » et du « dehors ».
Et puis, dans et à travers les nuages, portés par eux, viennent les oiseaux, trois concertos pour piano, inouïs, avec leurs tons, leurs sons comme des claquements d’aile. On sait alors que Béla Bartók voyage avec eux, car c’est en leur compagnie qu’il a, léger comme il était, su combiner en lui le dedans et le dehors, le désir et son accomplissement, la terre et le ciel, l’humain et l’animal.
© André Hirt
13 avr. 22
Béla Bartók raconté par Peter Szendy & Anri Sala, Editions de la Philharmonie, 2022, 13€
À l’écoute, Musique pour cordes, percussions et célesta À noter la parution conjointe d’un autre ouvrage dans la même collection « Supersoniques », dont l’originalité de la maquette est de proposer un texte « raconté » par un auteur et par un artiste, consacré à Liszt :
Franz Liszt raconté par Emmanuelle Pireyre et Anna Katharina Scheidegger.