Clara et Robert réunis. À nouveau. Enfin. On entend Robert dans Clara et d’abord Clara dans Robert, comme si l’un composait dans et par l’autre. Déjà, l’une était la destinataire d’à peu près toute la musique de Robert, elle qui savait la jouer, techniquement certes, c’est ce que la tradition, toujours un peu paresseuse, aura retenu, mais d’abord spirituellement. Et la musique de Clara doit en effet s’entendre en son fond, issue de sa propre âme, mais une âme, comme on sait ou devrait savoir depuis Platon, voyage et tend vers d’autres âmes. Elle n’est même que ce souffle, cette aspiration en attente d’une expiration amoureuse.
On ne négligera jamais aucune des pièces de Schumann, même lorsque leur titre indique un diminutif. Il y a un tropisme vers le petit chez Schumann, vers le discret, la minutie, la tendresse, le parler doucement comme on fait le soir ou très tôt le matin dans le respect, et aussi l’appréhension de la journée qui s’ouvre. Doucement : c’est pour ne plus entendre, ou pour l’éviter, le bruit, ce qui encombre la tête jusqu’à la défoncer parfois, comme il arrivera à Robert.
La musique de Clara, ainsi que leur titre ici ne l’indique pas, est on ne peut plus sérieuse. Ce sont des mots d’amour, de ceux que chacun aimerait entendre. Ce sont des promesses, d’amour évidemment, de bonheur surtout. Elles furent tenues, et tenue à tous égards est cette musique par Martin Helmchen.
Les Chants de l’aube, Gesänge der Frühe. An Diotima, en rappel de l’Hyperion de Hölderlin. On n’écoute pas ces courtes pièces tardives de Schumann tous les jours, parce qu’elles sont éprouvantes, mystérieuses, très discrètes là aussi, mais tellement troublantes, comme peut l’être l’aube du dernier jour que l’on va vivre. Ces chants nous mettent au bord des larmes, toujours, irrésistiblement. On croit se souvenir de l’admiration que Roland Barthes portait à ces pièces. Elles sont, en effet, tellement lui. Et, de fait, tellement chacun d’entre nous.
Voici donc un très beau disque, en compagnie de manifestement un remarquable pianiste (qu’on écoute la toute première pièce des Chants de l’aube !). Toutefois, on restera réservé concernant le piano, un Fortepiano C. Bechstein, 1860, collection Chris Maene, dont on ne voit pas ce qu’il apporte à cette musique, mais dont on perçoit aussi ce dont il nous prive par rapport à Mitsuko Uchida, Maurizio Pollini ou Alfred Brendel, sans parler des versions inoubliables de Yves Nat surtout et de Wilhelm Kempf ensuite.
De même, on sera encore plus réservé s’agissant de l’absence de toute mention du nom de Clara sur la pochette ! Il faut aller au verso pour découvrir les plages 9 à 11 comportant les Soirées musicales ! On ne comprend pas…
Pour le reste, l’édition Alpha est impeccable. On lira dans le livret de belles lignes de présentation.
Le choix de André Hirt
Martin Helmchen, Piano, Schumann, Noveletten, Gesänge der Frühe, Clara Schumann, Soirées musicales, op. 6. Alpha, Outhere, 2022.