La musique existe ! Encore ! Ce dont personne ne doute, à tort pourtant au regard de ce qui se présente le plus souvent, médiatiquement s’entend, sous ce nom. On veut dire la musique élaborée, pensée, interprétée, de surcroît portée par un, non plusieurs orchestres, en un seul disque dont on se demande, en effet, comment cela est encore possible. Ce disque existe, c’est celui-là.
On n’en finirait pas de s’attarder sur les interprètes, sur les différents chefs, les solistes dont les noms figurent sur la pochette. Et on ne peut que remercier Klarthe records d’avoir accordé sa confiance à l’important compositeur Olivier Calmel, aux œuvres concertantes présentées ici, des concertos pour violoncelle, pour saxophone alto, piano, pour quintette à vent et pour un quatuor à cors.
Par « existence » de la musique, que veut-on dire qui soit autre que d’humeur ? Ceci, que l’époque est à l’amusicalité, autrement dit à la saturation de l’espace sonore, social, politique, existentiel et intime. À l’indifférenciation sonore, si l’on préfère, pour en rester à un trait majeur. À l’inverse, le silence, cette essence active de la musique, semble être devenu insupportable. À chaque fois unique, la naissance de la musique rendait possible un monde et peut, à l’écoute de ces œuvres, la relancer, encore.
Ainsi, on ne résiste pas à l’apparition d’un violoncelle dans Rite of peace, la première œuvre proposée, depuis qu’on y a entendu, à la fin du Docteur Faustus de Thomas Mann l’espoir dans la musique, comme on devrait, avec Viktor Klemperer se soucier et se soutenir d’un « espoir dans la langue », elle qui s’est perdue, qu’on a effondrée il y aura bientôt un siècle avant que, pour finir, on n’y détruise la vérité qu’elle porte pourtant, aujourd’hui, maintenant, sous nos yeux, dans une indifférence à peine relative. C’est ainsi que les choses se poursuivent néanmoins dans la musique et le poème, c’est-à-dire, Dieu merci, mais sans remerciement à quelque dieu. Autrement dit, pour se raccrocher encore à la langue, au sens que la musique seule indique au-delà du concevable, on va à la rencontre des poètes, des peintres et des musiciens pour ouvrir cet espace, qui n’est plus, et c’est cela qui est nouveau, qui creuse un abîme pour toute pensée, de mémoire, comme l’art a longtemps cru, mais d’avenir presqu’inconcevable. Et c’est cette dimension soustraite à la représentation que parfois des musiques ouvrent et explorent pour qu’une liberté accède à son frayage, en nous devançant (« la poésie est en avant », n’est-ce pas ?).
De l’orchestre stravinskien au Big Band de George Russel et de Gil Evans, Olivier Calmel traverse toute une histoire de la musique, la reprend en effet et la relance. On reste admiratif devant la qualité de la composition, de l’orchestration et de l’espace et du temps laissés à l’improvisation. Les différents orchestres qui sont convoqués, au sens strict de ce terme, rappellent leur provenance, leur germination dans la danse, une chorégraphie qui deviendra le concerto, à la fois guerrière et érotique (danser avec, autour, être serrés contre ou bien opposés dans la lutte, en défiance très souvent comme devant l’œil d’un taureau – l’orchestre et le piano, l’orchestre et l’instrument soliste …). On entend ainsi les talons frapper le sol, l’énergie vitale circuler, s’étendre, se tendre, se rompre aussi. La beauté y prend ses contours et ses couleurs d’intensité.
Si l’on cherche à aller un peu plus loin que ce que le mot très laid de groove laisse entendre et surtout voir, toutes ces réalités qui trouvent si loin leurs racines dans la pulsation vitale forment une chorégraphie, on le sait, mais dans le son plus avant, ce qu’on remarque moins, alors même que le son est de fait une projection, autrement dit une image très spéciale, au-delà même de ce qu’on nomme une image sonore, comme celle qu’une explosion atomique a produite en laissant derrière elle une ombre, une image encore de ce qu’il y a de plus intérieur et peu représentable, à savoir la poussée d’exister, ou l’existence elle-même comme poussée.
Et puis, on comprend à quel point le son musical rappelle sa propre histoire et appelle le film (car la musique elle-même est un film très étonnant, celui qui passe à côté des images qui composent la représentation, le film de ce dont on se souvient à peine, parfois un peu et soudainement beaucoup, le film de ce qu’on n’a jamais vu et qui s’avère si réel).
Il y a, à l’évidence, beaucoup de science dans ces œuvres qui forment une récapitulation de la musique, de l’archaïque jusqu’aux terreurs modernes que cherchent à illustrer les passages récités de Lovecraft. Chaque musique, et cela entre pour une part active dans ses conditions de possibilité, est une récapitulation, depuis les cavernes jusqu’aux écrans, depuis les sons que renvoient toutes sortes de matières jusqu’à ceux des instruments. Les différents concertos explorent la palette des états de la sensibilité. Et on avouera qu’on est surtout envoûté par les cors dans Call of Cthulhu (la dernière fois, c’était dans l’écoute à nouveau du Freischütz de Weber et comme très souvent dans les musiques pour cet instrument de Schumann, ces pièces et cet opéra qui plongent dans le fantastique – à ce propos, et ce serait la seule réserve, on est peu sensible, mais surtout pas convaincu de sa pertinence, à la nécessité d’adjoindre à la musique un texte récité qui ne l’éclaire en rien et ne lui apporte surtout aucune dimension d’intensification, d’autant plus qu’il est assez faible au regard de ce qu’on pourrait lire dans Hoffmann ou dans Villiers de l’Isle Adam).
© André Hirt
Une présentation du disque :
Olivier Calmel, Rites, Œuvres concertantes, Klarthe records.