Muzibao propose à celles et ceux qui le désirent de commenter à leur manière, dans la forme qui sera la leur, le propos de Ludwig Wittgenstein qui suit et qui a déjà fait l’objet d’une publication sur le site, ne serait-ce qu’en en corrigeant la traduction. Toutes les propositions de qualités sont les bienvenues, y compris celles émanant de vos connaissances ou personnes amies dont je ne possède pas l’adresse.
Réfléchis à ceci, que plutôt qu’en une pierre tu sois métamorphosé en un gramophone.
(Denk Dir, statt in einen Steinen würdest Du in ein Gramophon verwandelt.)
Ludwig Wittgenstein,Betrachtungen zur Musik, [considérations sur la musique], Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 2022, s. 38.
Muzibao a commencé la série des publications par un extrait d’un texte que je viens de consacrer à cette phrase de Wittgenstein.
André Hirt
Aujourd’hui, troisième contribution, celle d’Alexis Pelletier
Pierre ou gramophone, c’est la question
Est-ce que ce n’est pas à faire pleurer les pierres ? C’est Golaud, meurtrier, qui parle au début du dernier acte de Pelléas et Mélisande, pièce de Maeterlinck, adaptée par Debussy. Cette phrase, c’est à l’enregistrement que je dois de pouvoir la convoquer dans ma vie, avec toute la concentration – textuelle et musicale – qu’elle donne : l’image d’Orphée et ses variations qui sont presque toutes l’histoire du poème, toute l’histoire de l’opéra aussi. L’orchestre en suspens pour accompagner Golaud.
Et voilà, je peux imaginer que des pierres pleurent. Si je dois être un « gramophone », il me faut imaginer que l’objet puisse pleurer, qu’en d’autres termes, il ait une âme… Cela ne m’avance pas beaucoup d’être dans le pas de Lamartine.
Et pourtant, le Verwandelt de la phrase m’attire énormément, dans le chemin qui sous-tend ce verbe. Qu’est-ce que cette métamorphose en chemin, ce voyage métamorphosant ? Il y a une fascination, plus ancienne encore que la lamartinienne ; une fascination pour le voyage ou l’errance. Et ces deux derniers mots renvoient au Juif errant, à Wilhelm Müller et Franz Schubert ou à Kerouac : quelques figures parmi d’autres entendues – à défaut certainement – dans le verbe de Wittgenstein, dans sa proposition que je ne comprends pas bien.
Fascination et rejet instantané également. Le gramophone et toutes les formes de reproduction sonore mécanisent les affects par l’idée même de la répétition, à tel point que je peux devenir chef d’orchestre d’une version du Sacre du printemps, celle de Bernstein, dans l’instant de ces mots, à la tête du Philharmonique d’Israël, avec une justesse parfois problématique et une énergie saisissante, peut-être inégalable… Rien que cela : Leonard Bernstein c’est moi, comme d’aucun Madame Bovary !
Il y a une démesure de l’enregistrement, de la captation. Et nul besoin de convoquer la figure de Celibidache pour en être persuadé.
Mais surtout, il y a une sorte d’incondition humaine dans le devenir-gramophone. Les oreilles ne se ferment pas. Quignard l’a montré. Et j’ai besoin de choisir le moment où j’écoute, le moment où je ne fais qu’entendre. Et surtout, à défaut de fermer les oreilles, je veux pouvoir choisir de ne rien entendre et de ne rien diffuser. Les pierres ne choisissent pas d’entendre Orphée, mais elles pleurent. Les pierres ne diffusent rien. Je ne sais pas ce que le gramophone entend de ce qu’il diffuse. Mais je sais qu’il ne choisit pas de diffuser ce qu’il diffuse. Son pavillon est donc aussi ouvert à la haine de la musique.
Je veux pouvoir disposer de mon silence.
Alexis Pelletier
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Anne Malaprade
Alexis Bernaut
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