Parce
que
C’était du temps des jours couleur de chiffres,
des bavures d’encre sur les bras couleur d’iris
et d’orage, de marques au fer. Des jours où, petite,
je croyais qu’on pouvait être matricule de naissance.
Où des étoiles égrenaient le silence d’une voie claire
et constante. Où des souvenirs émanaient de nulle part :
Gedenkst du ? Souviens-toi ? Il était socialiste
avant la guerre. Gey shopyn. Allez… Des jours d’histoires
de la Torah, du chandelier de Shabbat (seul survivant).
Pourquoi ? Parce que notre esprit est terre cultivée.
Des bonbonnières cristallines roses et bleues. Des porcelaines.
Des Champs-Élysées (croûte achetée après mûre réflexion)
aux personnages à peine brossés. Des sablés du boulanger casher.
Des verres de thé très fort qu’éclaircissaient des rondelles
de citron. Des cadences bibliques à
donner le vertige.
Pendant la prière tu dois remuer les lèvres. Pourquoi ?
Parce que Dieu doit entendre chaque mot.
Tu dois te balancer d’arrière en avant, osciller.
Pourquoi ? Parce que l’esprit de l’homme brûle
en chandelle. Il fallait courir à
Yizko, l’office des morts,
d’où l’on faisait sortir les enfants en ordre et en silence.
Pourquoi ? Parce qu’y est demandée l’intercession des défunts.
Précoces, les cerisiers en fleurs pelotaient la clôture des pavillons.
Les crocus crevaient la dernière neige où des ectoplasmes
de pas révélaient la trace de ceux qui ont vécu
là auparavant, quand on sait qu’on occupe leur place.
La voix de mes parents, de leurs amis, résonnait
de langues dures comme fer, tendres comme chair.
Des rafales de conversation percutaient les vitres :
Je l’ai connu au camp, in lager.
Prosze Pani, vous reprendrez bien du gâteau, Madame ?
Bardzo ladny. Excellent.
Il avait l’air polonais, c’est pourquoi il s’en est sorti.
Belle Robe ! To jest piekna, Pani Regina. Sheyn.
Elle courait d’une planque à l’autre. C’est pour ça qu’elle a si peur.
Dizekuje bardzo. A sheyman dank. Thank you very much.
Ce qui m’échappe encore, c’est le
simultané :
la beauté ourlée d’horreur, le quotidien
manteau doublé, d’extraordinaire. C’est le miroitement
des lacs, le velouté des arbres sur le parcours des wagons
à bestiaux de Drancy à Auschwitz. Dans le convoi 23
une jeune déportée avait exactement le même nom que moi,
mais parlait une autre langue. Convoi. J’ai cherché
dans le dictionnaire : Transport protégé par une escorte.
Force de protection. Il y avait
l’opale de ciels
nacrés comme des coquilles d’huîtres,
de nuages en bancs de naissain.
Certains enfants n’étaient que des matricules. Pourquoi ?
Parce qu’ils étaient trop jeunes
pour dire leur nom. Pourquoi ?
Parce que la lumière perçait
entre les barreaux des sièges dans la bibliothèque.
Parce que la lumière était.
Yerra Sugarman, Forms
of Gone, The Sheep Meadow Press, New York, 2002, p.
5
Traduction inédite ©Jean Migrenne, 2006
A propos
du traducteur, Jean Migrenne que je remercie chaleureusement d'avoir accepté de traduire ce poème de Yerra Sugarman, pour Poezibao.
Because
There were days the color of numbers, of runny ink
marks on the arms, the color of iris and storm,
of cattle brand. When I was small,
I thought some people come numbered.
There was the silent ticking of stars, their clear
constant trails, memories floating up from nowhere:
Gedenkst du?
Remember? He was a socialist
before the war. Gey shoyn. Go on…There were stories
from the Torah, a Sabbath candelabra (the one thing saved).
Why? Because our
minds are like planted fields.
Candy dishes of crystal, rose and blue, bone china,
a bad painting of the Champs Élysées (purchased with care)
the people in it just a few quick brushstrokes. Kosher
bakery cookies, tea served in glass cups, its darkness lightened
by wheels of lemon. There were the swirling rhythms
of the Bible. When
you pray you should move
your lips. Why? Because God must
hear
each word. You should shuckle back
and forth,
sway. Why? Because the spirit of
man
is a candle. There was the rush to Yizkor services
when children were hushed and filed out of the sanctuary.
Why? Because the
dead are asked to intercede.
Early cherry blossoms pawed the suburban fences.
Crocuses speared through late snow where we found ghost
boot-holes, paths that made you know
someone had lived before and now you were taking
their place. The voices of my parents and their friends
hard as iron, soft as pulp. The languages
they spoke pellets of hail against a window.
I met him in the
camp, in lager.
Prosze Pani, please Madam, take
more cake.
Bardzo ladny. Very good.
He looked like a Pole, that’s how
he survived.
Beautiful dress! To jest piekna,
Pani Regina. Sheyn.
She ran from one hiding place to
another. That’s why she’s so nervous.
Dziekuje bardzo. A sheyem dank.
Thank you very much.
What I still don’t understand—the simultaneity:
beauty fringing horror, the everyday
lined like a coat with the fabric of the extraordinary. A glitter
of lakes, the plush of trees alongside the route of freight trains
from Drancy to Auschwitz. On Deportation Convoy 23,
there was a girl with my name, my name exactly,
just another language. Convoy, I look up
the meaning: To
accompany on the way
for protection. A protecting force. There were skies
opalescent as the insides of oyster shells, clouds
like schools of newly hatched fish.
Some of the
children were listed only by number. Why?
Because the
infants were too young
to say their names. Why? Because there was light
reaching through the ribs of the library chairs.
Because there was light.
Yerra Sugarman, Forms
of Gone, The Sheep
Meadow Press, New York, 2002, p. 5.
Yerra
Sugarman dans Poezibao :
Fiche
bio-bibliographique extrait
1 À Miklós Radnóti, extrait
2

Rédigé par : lheurebleue | lundi 06 février 2006 à 09h41