Dossier Max Jacob
(dossier composé par Tristan Hordé)
1. Ce qu’ils en ont dit (Leiris,
Cadou, Apollinaire, etc.
2. Biographie et bibliographie
3. textes
- Ce qu’ils ont dit de Max Jacob
Autoportrait
Elles sentent le tabac !
Elles sont trop petites, trop larges, dures, aux ongles minuscules et rognés,
mais elles portent une très belle émeraude et un saphir. J’ai sur des poignets
en cellular (mode 1910) des sélénites. Je suis petit, chauve, rasé, blanc, 50
ans, à peine voûté ; j’ai un gros front bête ridé, un grand pardessus
noir, un col rabattu et une petite cravate d’instituteur. Sabots ! Voilà
pour l’élégance. En voyage, j’ai un air d’évêque ou d’Américain ; ici,
l’air d’un paysan, d’un vieux cabotin en casquette, avec, vaguement, une
ressemblance avec Baudelaire ou Marcel Schwob. En réalité je suis
indéfinissable : une bonne personne bavarde, méchante en paroles
vengeresses, commère. [...]
Lettre du 4 mars 1927, de
Saint-Benoît-sur-Loire, à Yvon Belaval, dans Yvon Belaval, La rencontre
avec Max Jacob, Vrin, 1974, p. 16.
L’on a souvent répété que Max Jacob était bon. Oui certes, il fut bon, très
bon, mais il faut ajouter que cette bonté fut si entière qu’elle le portait à
se montrer impitoyable dès qu’il s’agissait d’atteintes à la forme, la belle
forme que de son art prestigieux ne définit aucune loi. Il fallait faire comme
lui : de la poésie pure et innocente avec ce qui bouge simplement dans la
vie. Rester attentif, modeste et blanc. Les syllabes lancées en l’air, si
l’astre qui vous guide est vigilant, retombent et marchent. Abolir l’orgueil,
aimer ce qui est aimable, croire, croître. C’est cette simplicité qui l’a fait
inimitable. Mais c’est surtout la religion, cette foi intrépide et ferme, cette
pratique, cette solitude heureuse. Ainsi bonté ne s’appelait plus bonté si elle
se dépensait à rebours des intentions. Je me rappelle un jeune homme, 6, rue
Gabrielle, qui était venu le trouver pour lui soumettre des rimes inspirés par
des sujets tels que la politique. « Fermons la fenêtre, avait dit Max, je vais vous plonger un poignard dans le
cœur. »
Il lui démontra que sa chose
était exécrable, qu’il valait mieux ne pas faire de poésie que d’en faire de
pareille, qu’il y avait peut-être là les éléments de quelque chose, mais qu’il
fallait abolir ceci, abolir cela, et donner de l’importance au contraire à ce
qui avait été aboli qui était probablement l’essentiel tout près. Donc, savoir
discerner l’essentiel au lieu de le fouler, première chose. Ensuite la poésie
c’est vivre. On ne l’a pas sans un élémentaire savoir qui n’est ni plus ni
moins que le savoir-vivre. Cela on l’apprend s’il vous fait défaut.
Ce discours était long et cruel.
Je ne savais où me mettre. Ce jeune, à sa place, je l’eusse éconduit décemment.
Lui, ne voulait pas. Il le voulait dépecer. C’était la forme que revêtait ce
jour-là son immense bonté. Dieu sait si maintenant je l’approuve.
Charles Albert Cingria, dans La Parisienne, n° 4, 1953,
repris dans Ouvres complètes, tome X, édition L’Âge d’Homme et Mermoz,
s. d., p. 201.
On verra à travers ces pages trop
courtes que l’auteur du Cabinet noir,[ …] habillé en gros velours à
côtes des charpentiers, entre la salamandre rétive et les imprécations
circonstanciées de son hôtesse, malgré l’ennui, l’indigence et le fatalité
abattus sur lui, que cet homme étonnant, plus mal connu que méconnu, conservait
toute son estime et toute son attention aux piétinements de ses cadets. Toute
sa science, tout son amour, sa parfaite connaissance des hommes et des livres
étaient mis courageusement à leur disposition. Il s’évertuait avec patience à
les remettre en selle, à leur faire voir, par-delà les paysages inconstants de
l’art, la maisonnette aux tuiles rouges, dont Jean-Jacques s’était plu à
peindre en vert les contrevents. Ai-je voulu dire le bonheur ? En tout
cas, celui de produire, d’accréditer un peu plus la beauté, d’ajouter quelques
onces d’eau douce à cet océan de détresse où la jeunesse se débat.
René Guy Cadou, Esthétique de Max Jacob,
Seghers,1956, p. 15-16.
Max Jacob a écrit toute sa vie ce
que d’autres poètes bouffons, depuis l’origine des sociétés, ont parlé à haute
voix. Les Fous plus sages que le sage, les amuseurs plus graves que les graves,
les tresseurs de fatrasies et les vielleux de galimatias, les tourneurs de
complaintes et les railleurs macaroniques, les imitateurs insolents et les
derviches moqueurs, c’est presque toujours dans les marges de la société, dans
les « mauvais lieux », de la cour des miracles au Théâtre de la
Foire, du cabaret au music-hall, qu’ils ont tendu le fil du funambule où ils
miment, en jouant à trébucher, la démarche des grands, la marche de chacun, et
la chute de tous. Max Jacob fait faire son entrée moderne dans les lettres
imprimées à une grande tradition orale. Le clown blanc au maillot rose se mue
en écrivain. La littérature parlée, ou le livre du colporteur, l’almanach des
calembredaines et de satire sociale deviennent la littérature tout court.
Claude Roy, Préface aux Ballades,
Gallimard, 1970, p. 9.
Max Jacob situe toute littérature
– et la sienne – dans l’ensemble de notre vie. Il apprécie le littérateur et
l’artiste : mais il y a aussi l’avocat, l’abbé, le concierge, la
demoiselle professeur au lycée de Cherbourg, le conseiller municipal, le
policier, le marin, le maroquinier, l’employé de l’entrepôt Voltaire, tous les
personnages de ses romans, du Cinématoma, du Cabinet noir. Il
sait que la sensibilité de l’art n’est pas la seule, ni peut-être la plus
humaine. Nul ne l’a plus vive que lui, qui « trempe son roseau dans le
sang de son cœur ».
Yvon Belaval, Préface à : Le Laboratoire central,
Poésie/Gallimard, 1980, p. 28.
Max Jacob (essai d’un portrait)
(sur Le Cornet à dés)
Dans Le Cornet à dés, Max
Jacob a donné son livre le plus important jusqu’ici. Son inspiration y est
variée à l’infini, depuis l’ironie jusqu’au lyrisme, qui se mêlent de façon
inattendue dans ces poèmes en prose. Peu d’auteurs ont plus que Max Jacob de la
liberté vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres. Cela lui permet de disposer d’une
somptueuse fantaisie où tout trouve sa place, sauf la tristesse et la
désespérance.
Apollinaire, dans Œuvres complètes en prose, Pléiade, tome
II, p. 1409-1410.
« Tout ce qui existe est
situé. » Phrase liminaire de la préface très classique qu’en 1916 Max
Jacob écrivait pour Le Cornet à dés [...]. Prendre au mot Max Jacob et
tenter de le situer, lui, classique par sa maîtrise de la langue, la limpidité
de son style et sa volonté rarement démentie d’organiser le texte en une claire
composition, mais romantique par le baroque d’une invention qui va du plus
grave au plus burlesque, l’appel fréquent à l’expérience vécue (fût-ce dans la
vie seconde d’un rêve ou d’une rêverie), la profondeur viscérale du sentiment
et l’ouverture sans réticence aux grands aveux, situer cet homme aux facettes
si nombreuses, mais chez qui le souci artiste, les abandons passionnés et le
désir primordial de vraie vie apparaissent finalement fondus en une
bouleversante unité, est une tâche épineuse pour l’essayiste quel qu’il soit et
pire encore, cela va sans dire, pour celui qui ne dispose que de quelques
pages.
Michel Leiris, « Tout ce qui existe est situé »,
dans Zébrages, Gallimard, Folio-essais, 1992, p. 119-120.
Max Jacob, ou la grâce. Si la
poésie dit quelque chose à l’homme – quelque chose que ne lui disent pas le
roman, ni la philosophie – ce doit être ceci : que tout soit nouveau.
C’est à cela, il me semble, que
l’on reconnaît le poète, à cet appétit démesuré de nouveau, jusqu’à l’ivresse,
jusqu’à la folie parfois. Alors ce n’est pas affaire de quelques
adjectifs, ni recherche de quelques impressions particulières sur l’esprit du
lecteur, mais désir de changer le monde, et pour cela de changer le langage, de
se changer tout entier, de se retourner. Au plus profond, il y a ce désir,
comme un qui perdrait son enveloppe humaine et revêtirait la parure de l’ange,
ou comme un qui se perdrait dans le gouffre de sa propre géhenne. Le chamane,
au moment de l’extase, entend venir vers lui les esprits, dans un bruit de
galop, dans une rumeur inconnue qui l’angoisse et le ravit. Puis, le moment
venu, il se sépare de lui-même, il prend son vol au-dessus du monde.
Max Jacob appartient à cette
famille d’hommes, Apollinaire, Desnos, Artaud, Joë Bousquet, pour qui
l’expression poétique n’est pas celle d’un moment, mais de toute la vie. Elle
délivre dans la souffrance et dans la joie un secret fermé au cœur, un secret
qui est toute leur raison d’être. Écrire, alors, c’est tenter
d’ »extérioriser », comme le dit Max Jacob, tenter de rendre visible
ce secret, pour le partager. Cette poésie est incantatoire et divinatoire, elle
est débordement sur le futur.
J. M. G. Le Clézio, Préface de Derniers poèmes en vers et
en prose, Poésie/Gallimard, 1982, p. 7-8.
Les premières consignes
concernant la poésie moderne dans l’Art poétique signalent ce dont il
faut se débarrasser : « l’idée » qui « doit se faire
excuser », mais également « suppression de l’âme, du cœur,
etc. ou admis en cas de nécessité absolue », puis « suppression dans
toute poésie (même moderne) du style critique cérébral, philosophique,
journalistique », enfin « ne pas stigmatiser les hommes, les
mœurs ». Pourtant Jacob utilise ces styles, mais détournés de leur
fonction originelle, pour les métamorphoser en moyens poétiques. Ici, il refuse
toute préoccupation étrangère à la construction du poème, tout message au
service duquel serait la poésie. L’anti-conformisme du Cornet à dés a
frappé les contemporains. [...] Il est vrai que le poème en prose apparaît l’expression
la plus adéquate et la manifestation la plus poussée de son esthétique. Ces
courts textes devaient plus que tout autre heurter les habitudes, ne répondant
à aucun des critères anciens. Ni « paraboles baudelairiennes ou
mallarméennes », ni récits hallucinatoires à la manière de Rimbaud, ils
présentent un monde autarcique, « situé », dira l’auteur, de façon à
ménager l’éloignement nécessaire pour que le lecteur se sente attiré hors de
son univers.
Christine Van Rogger-Andreucci, Max Jacob acrobate absolu,
Champ Vallon, 1993, p. 52.
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