Peut-on introduire à la poésie en universitaire? La question
est peut-être moins incongrue qu’il n’y paraît. Certes, nombre d’universitaires
ont produit de la réflexion sur la poésie et sont aussi poètes : Maulpoix,
Doumet, Pinson, Deguy, Meschonnic pour ne citer que les noms qui surgissent à
la mémoire, pardon pour les oublis. Mais s’expriment-ils encore en poètes en ce
cas ? Vaste débat.
Jasmine Getz – lire les questions posées à Christian Doumet
dans l’entretien Par Océan (Obsidiane, 2004) – s’est attelée à cette tâche
impossible en réunissant quelques uns de ses collègues dans une journée
d’études en décembre 2002 : poésie, esthétique, éthique (vaste programme),
que la Revue des Sciences Humaines
(2007/2, Lille III) nous donne à lire.
Le ton de son introduction, brillante, savante, est assez
comparable à celui du grand article donné à la revue Les Temps Modernes (Éducation Nationale, les faits et les mythes,
n° 637-638-639, mars-juin 2006) : « enseigner la poésie » :
grande beauté des citations, vive sensibilité, enthousiasme et entrain, mais à
le relire me revient cette réflexion de la gouvernante de Susanna (Gertrud
Kolmar, Titres, Bourgois, 2007, p. ) : « l'instinct de l'enseignante
était encore trop fort en moi pour être renié » mais Jasmine Getz est ici
une enseignante ! et on ne saurait que souscrire à ce propos :
Sans doute est-ce cela que je désire finalement faire
entendre en poèmes à mes étudiants : des paroles qui disent la fragilité des
êtres, les épreuves de l'existence, et montrent comment certains les ont
surmontées en n'abdiquant pas, malgré toutes les menaces, leur souveraineté
d'être humain libre. « Les meilleurs, a écrit Ponge, ne sont pas ceux qui ont
choisi de se taire. » Ceux-là se sont faits sujet d'une parole et non pas d'une
chose, ils n'ont pas acquiescé à l'injustice, ne fût-ce qu'en se taisant. Ils
ont parlé, écrit, créé, et le sens de leurs œuvres, quand elles sont vraies, s'est
réfléchi et se réfléchira encore dans la condition de ces « frères humains, qui
après nous vivez ». Notamment dans la condition de ces jeunes gens à qui l'on
n'a pas encore, pas tout à fait, « volé leur ciel ».
Oui, oui, oui et oui. Mais gare aux flonflons. Il est bien
des manières de parler et de créer, et le dernier Ponge aurait mieux fait de se
taire.
Le public étudiant fera donc son miel des contributions
réunies dans la R.S.H. Les collègues apprécieront en professionnels la solidité
des copies de leurs confrères. Je souhaite dire que la réflexion sur les sujets
proposés est toujours bien vivante. Deux exemples, proches :
-Christian Prigent, lire les entretiens avec Hervé Castanet
(Cadex) et les livres d’essais (POL) en répons de l’œuvre poétique et
fictionnelle.
-Philippe Beck : la poésie même inclut cette réflexion,
voir le finale de Chants populaires,
ou les Poésies didactiques, et
dernièrement L’Impersonnage (Argol)
avec les judicieuses questions de Gérard Tessier .
Mais tout comme la vraie morale se moque de la morale, la
poésie peut débouter l’étude tout en en ne rejetant pas celle-ci dans les
limbes professorales.
Ainsi, la contribution de Laurent Cassagnau, à partir du Méridien (Paul Celan exprime sa vision
de la dialectique Art/Poésie en s’appuyant –exercice obligé, il s’agit du
discours de réception du prix Büchner – sur les œuvres de l’auteur de Lenz). Le
conte Gockel et Hinkel de Clemens
Brentano, convoqué à cette occasion permet de mettre en valeur cette
dialectique qui peut être exprimée en deux phrases simples :
De l’art, il fait beau dire.
Mais le poème, il parle !
Plus encore, le parcours de quelques sorts (qui plongent dans
l’effroi) jetés par Antonin Artaud à des femmes aimées puis rejetées, mis en
valeur par Jacob Rogozinski, inscrit la dimension poétologique non pas dans un
éther lointain, mais au plus proche du proche : le corps de l’auteur même.
S'il y a chez lui une éthique
de la poésie, elle s'inscrit dans cette expérience singulière, ce
découvrement d'une vérité qui sous-tend son retour à l'écriture, et elle
implique une modification de son rapport à son corps et à l'Autre. « Ne plus
viser d'ennemis, / viser les blocs du corps » (XIV/2-197) : dans cette formule
lapidaire s'énonce la vérité majeure qu'il a découverte - que l'Autre malfaisant
qui était la cible de sa haine n'est rien d'autre que lui-même, « quelque chose
de moi (qui) s'est révolté contre moi » (XVII-33), un fragment corporel, un
résidu de sa chair qui s'est arraché à lui, projeté au-dehors et revient le
hanter comme une Chose étrangère. Lorsqu'il reconnaîtra que cet Autre, cet Être
qui le persécute et lui soutire sa jouissance n'est qu'un fantasme, une «
vieille cinématographie de catastrophe », un simple « repli » de son propre
corps, les prête-noms de l'Autre cesseront d'être des objets de haine.
Dimension que Jean-Louis Chrétien a su dire en poète et
philosophe, dans un essai au titre « parlant » : L'Effroi du beau (éditions du Cerf ,1987 [1997)].
©Ronald Klapka
Revue des Sciences Humaines
Université Charles-de-Gaulle – Lille 3
BP 601149 – 59653 Villeneuve d’Ascq Cedex
e-mail : chantal.legrandarrobaseuniv-lille3.fr
Le numéro : 23 euros + frais de port (non précisé)