Muzibao propose à celles et ceux qui le désirent de commenter à leur manière, dans la forme qui sera la leur, le propos de Ludwig Wittgenstein qui suit et qui a déjà fait l’objet d’une publication sur le site, ne serait-ce qu’en en corrigeant la traduction. Toutes les propositions de qualités sont les bienvenues, y compris celles émanant de vos connaissances ou personnes amies dont je ne possède pas l’adresse.
Réfléchis à ceci, que plutôt qu’en une pierre tu sois métamorphosé en un gramophone.
(Denk Dir, statt in einen Steinen würdest Du in ein Gramophon verwandelt.)
Ludwig Wittgenstein,Betrachtungen zur Musik, [considérations sur la musique], Frankfurt-am-Main, Suhrkamp, 2022, s. 38.
Muzibao a commencé la série des publications par un extrait d’un texte que je viens de consacrer à cette phrase de Wittgenstein.
André Hirt
Aujourd’hui, quatrième contribution, celle de Sara Intili
Acheminement de l’écoute
"Réfléchis à ceci, que plutôt qu’en une pierre tu sois métamorphosé en un gramophone"(Wittgenstein)
Cette phrase peut résonner comme une injonction solennelle qui, plus que soi-même, concerne l'humanité toute entière. Cela suppose une responsabilité, la responsabilité de notre écoute. Et pour cause, quel pourrait être le dénominateur commun à ces formes si différentes que sont la pierre et le gramophone sinon l'emprise possible d'une écoute ? Le gramophone creuse, les interférences peuplent sa matière même, elles rejouent l'écoute. C'est une création continuée, un acheminement. La pierre, elle, est une forme de l'épuisement de toute forme, une virginité mythique, une fixité hallucinée, une existence sidérée, une pétrification. Elle ne semble pas pouvoir être assiégée par une écoute.
L'écoute s'emporte d'une histoire, et la pierre est un terme, un silence fossilisé qui ne porte aucune trace. On peut utiliser la pierre comme tracé d'un cheminement, mais elle empêche alors de prendre attention à ce qui entoure, la mémoire n'est pas convoquée. Toute emprise sur le monde, fondée sur une relation dynamique entre les éléments et l'être est déniée. Comment envisager, dans ces circonstances, la possibilité d'une métamorphose si aucune mémoire ne la supporte ? Car, la métamorphose n'est telle que si elle vit dans l'entre-deux du passage, de la passation de pouvoir entre deux formes. Il demeure des formes de l'état antérieur dans l'état actuel. Tout autre donc que le définitif, il y a là la concaténation d'appels qui hantent afin d'habiter un lieu.
Ce qui réside essentiellement dans cette idée d'emprise de l'écoute, c'est la possibilité d'une réponse. La musique de Beethoven offre des expériences d'écoutes incomparables de ce point de vue là. L'orchestre dialogue, entre détours et retours, surgissements qui sont appels, voire échos mutilés, déjà entendus mais si ahurissants, d'une origine que l'on rejoint. Des vertiges de lignes sonores qui, lorsqu'elles ouvrent à un silence, se réaniment d'une présence inouïe.
Le gramophone travaille la matière de l'écoute, son imperfection même est une forge de potentialités qui questionnent les frontières et hallucinent l'écoute. Ainsi ce jour-là, lorsqu'à partir de la radio grésillant surgit la voix de ma mère d'enfance, comme écartant un ouvert, tandis que les chansons des années de son adolescence se frayaient un chemin face à cette présence insoupçonnée. Leurs paroles semblaient infléchies par le heurt de cette rencontre et tout un monde, une relation, s'ébranlaient. Est-ce mon écoute qui s'est rendue disponible à cette rencontre, la voix de ma mère aurait-elle surgit malgré tout sans cela ? L'aurais-je reconnue alors ? Non, certainement, elle n'aurait pas été une forme d'appel, elle ne m'aurait pas répondu, et la transmission n'aurait pu être actée par l'écoute.
C'est dans l'ouvert de la reconnaissance que l'écoute puise à sa formation. Elle rend cette expérience à la fois radicalement familière et radicalement étrangère. Elle est ce parcours tourmenté qui tend à devenir un itinéraire d'existence possible. Les histoires semblent alors possibles à être racontées, même à partir d'archives trouées. Me revient l'image du gramophone de ma grande-tante, entouré des vestiges d'un monde ancestral qui disparaissait, et enveloppé d'une peau transparente, presque humaine. Je crevais de libérer les sons que la surface polie du disque vinyle retenait. Une pression, une fente qui court en rond, comme l'incise d'une langue qu'il faut suivre, ressasser. J'étais prête à compromettre tous mes gestes simplement pour être habitée de ces écoutes enserrées, suspendues. Sans nul compromis, la disponibilité à l'émerveillement, ce risque d'être tout autrement, métamorphosé vers une écoute. La métamorphose, l'écoute.
Sara Intili
Lire les contributions précédentes :
Anne Malaprade
Alexis Bernaut
Alexis Pelletier
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