Claude Minière a confié à Poezibao ce poème, ici publié au format PDF (à ouvrir d'un d'un simple clic sur ce lien), pour en respecter la mise en page.
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Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 20 novembre 2019 à 10h34 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
A l’occasion de l’anniversaire de la mort de Paul Eluard, le 18 novembre 1952, à l’âge de 56 ans, Poezibao propose à ses lecteurs un grand article de Matthieu Gosztola paru il y a quelques années dans un ouvrage collectif aux Presses Universitaires de Rennnes : « Paul Éluard : un désir éperdu de liberté trouvant sa forme précaire »
Pour en respecter la mise en page, le rendre plus facile à enregistrer ou à imprimer il est ici publié sous forme d’un fichier PDF à ouvrir d’un simple clic sur ce lien.
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 18 novembre 2019 à 11h19 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Septentrion aussi Nord *
C’est tellement différent de la Corrèze, Calais
le Monde, la France, septentrion
C’est tellement différent des mélèzes
des châtaigniers Dunkerque de la lune
et ses dunes les plages le ciel l’horizon
et l’horizon des Hommes, les maisons
les fêtes, les bals, les trapèzes
c’est tellement différent ce qui pèse
qui est léger, l’histoire, les probabilités
c’est tellement différent de Meymac les hamacs
tellement différent des Millevaches
le Portel et Malo
les racines expatriées
les sources d’autres eaux
(septembre 2019)
Claude Minière
* Mallarmé, Un Coup de Dés : « vers/ ce doit être/ le Septentrion aussi Nord/ une constellation ».
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 04 novembre 2019 à 16h43 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
La critique de poésie
Quand nous parlons de poésie, nous ne devons pas refuser de considérer que la poésie est aujourd’hui dans un état critique. C’est d’ailleurs par quoi elle existe… Ce poème, comment est-il à la hauteur de la poésie ? Comment prend-il, ou atteint-il, le langage poétique ? Nous ne sommes plus « confortablement » logés, comme au long des temps qui vont, disons, de Villon à Verlaine (voire Aragon) en passant par La Fontaine et Racine, à l’intérieur du cadre de conventions littéraires qui soutenait son statut. On ne peut mesurer la place culturelle de la poésie au 21ème siècle en occident qu’à noter quelques événements historiques.
Pour exemples a, b, c :
a) Les Sonnets de Shakespeare furent déroutants en une époque où le théâtre dominait l’actualité culturelle.
b) Le procès « moral » intenté à Baudelaire repose pour une part sur le fait que la philosophie et la religion, dans un siècle laïque (« sécularisé »), ne sont plus intimement liées à la poésie. Les juges et le public ignorent désormais Saint Augustin. Or, dans ses Confessions (autre chose que « les Confessions d’un enfant du siècle » !) Augustin avait accordé un rôle central au goût du mal, au plaisir pris à faire le mal. Baudelaire en offrira les fleurs.
c) Rimbaud abandonnera chez l’imprimeur les exemplaires d’Une saison en enfer. Les Illuminations ne connaîtront, du vivant du poète, que quelques parutions très fragmentaires dans les revues (dont il ne se soucie plus).
Ensuite, vous avez des tentatives de retour (Symbolistes et autres), bien pâles, ou des engagements nihilistes (Dada), puis de pathétiques facilités subjectives (« horriblement fadasses » selon le jugement, déjà, d’Isidore Ducasse). Mais de poésie ? Objectivement ?
Dans les années 1960, Denis Roche (« La poésie est inadmissible. D’ailleurs, elle n’existe pas »), singulièrement obsédé par le pourrissement, avait le tort de miser tout sur l’envahissement de la scène culturelle par le roman (et la photographie) mais il manifestait un symptôme. Relèverons-nous le défi ou nous contenterons-nous de livrer nos poèmes aux seuls poètes ? Ou aux « lectures publiques » de divertissement, aux « performances » spectaculaires… qui, socialement, plaisent au public ?
Claude Minière
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 14 octobre 2019 à 14h11 dans Cartes Blanches, Les Disputaisons | Lien permanent | Commentaires (0)
Dix poètes Kurdes
C’est sous ce titre, Dix poètes kurdes, que la revue Action Poétique, dirigée par Henry Deluy, en sa livraison de septembre 2009 (il y a dix ans), donnait des nouvelles --- qu’on dira « retenues » --- sur le Kurdistan et ses pratiques poétiques et culturelles. On y entendit des noms : Erbil, exil, guerre…On y saisit des rythmes, des sentiments…
Reprenons un court extrait (en manière d’invitation à y retourner voir). Il appartient au poème de Terze Caf, née en 1972, Je serai tuée avant de manger mon orange :
Un soir,
Avant de manger mon orange,
Je serai tuée ;
Il est aussi possible
Qu’avant de prendre un peigne
Pour mes cheveux légers,
Condamnée,
Je serai coupée en morceaux ;
Quand arrive la guerre,
Elle me reconnaît à l’odeur,
Et de loin, pousse un cri.
C’est la petite fille en blanc
Dans le feu, qui se moquait de mes idées.
Rédigé par Florence Trocmé le jeudi 10 octobre 2019 à 10h13 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
UN LIVRE
Donc, un choix
venu sans autre choix
mais ce qui échoit
un dû
sans rituel
par bonté divine
une devinette
une nécessité
verticale
à l’horizon
plantée
en chemin
dépouillement
contre tout ce qui se fait
de déballages
d’imaginations
de réalismes
un chemin facile
léger
une face
un livre dur et fragile
les pensées viennent pures :
les cueillir avant qu’elles ne sombrent
ne s’altèrent et alternent
pure illusion
pure vérité
sans contradiction
la pureté est mal vue
elle paraît un effort
c’est faux
ils disent c’est trop simple
ce ne l’est pas encore assez
il faut tout simplement un livre
ils brouillent
ils tuent ils consomment ils empoisonnent
ô, frère ours sœur baleine
ô, enfant
mon livre est un chant
un diamant
un fil entre les deux montagnes
un livre dans la poche
sur la table je laisse Pascal
Ducasse et l’Ancien Testament
je suis par-delà
un livre comme un baptême et aucun thème
un désaffublement
tout livre en son essence est aphorisme
certains ont besoin de trois cents pages
je veux que mon livre soit pur
tout autre choix me conduirait à une impasse
un livre qui ne soit pas un essai
ni tout un roman
un livre qui soit accompli
qui ne fasse pas d’histoires
un poème plié déplié
un chant un cri
pour le matin le midi et le soir
ô, enfant
ô, Amazonie
tête brûlée
cœur brûlant
un livre qui ne soit point une tache intellectuelle
non plus la mer
un livre de chair joyeuse
qui a lu tous les livres
et les a trouvés bien
Claude Minière
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 30 septembre 2019 à 12h02 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Chaque poète invente son écriture
par Didier Cahen
La poésie a plutôt bonne presse dans notre monde qui se cherche. Pensez, les entreprises elles-mêmes lui trouvent quelques vertus ! D’où ce paradoxe : on a parfois le sentiment que seuls les poètes se méfient de la poésie ?
Soit ! Mais si vous le voulez bien, commençons par un point rapide. Bien sûr, on doit se féliciter du large succès du 37e Marché de la poésie qui a pu accueillir, comme chaque année, près de cinq cents éditeurs et revues, plusieurs milliers de lecteurs, sans oublier la Périphérie et les Etats-Généraux de la poésie sur tout le territoire. Par ailleurs, le Printemps des poètes a fêté cette année son vingtième anniversaire.
Et Poezibao poursuit son inlassable travail d’information au quotidien sur l’actualité de la poésie : parutions, agenda, rencontres, critiques, notes de lectures... Comme Sitaudis ou Diacritik à leur façon, d’ailleurs. Mais au-delà de ce constat, on doit aussi prendre acte d’une situation très fragile : vous le savez mieux que moi, la bonne quinzaine de livres de poésie qui sort chaque semaine doit se contenter d’une grosse poignée de lecteurs, à de très rares exceptions près. La poésie souffre clairement de son image triviale et/ou angélique : une gamme d’idées reçues qui va du verbe flamboyant aux éternels clichés sur les poètes maudits, même si le mythe d’un Rimbaud mi-voyou mi-prophète a de quoi fasciner de jeunes adolescents qui se cherchent. Et que dire de l’adjectif qu’on met à toutes les sauces dès qu’on ne sait plus quoi dire : « c’est poétique », vous connaissez le cliché. En vérité, la poésie reste trop souvent normée par son usage scolaire : mémoire, récitation, dictée, un moyen d’éduquer d’abord et un objet d’étude ensuite, avec ses classifications et son histoire figées ; d’où cette idée un peu confuse qu’en gardent beaucoup de lecteurs : un foisonnement d’images, l’usage d’une rhétorique qui fait souvent de la poésie un exercice de style. Vous en avez l’illustration parfaite avec la poésie datée et stéréotypée qui s’affiche dans le métro au gré des circonstances : miettes de soleil, jardin secret et joie immaculée ; lyrisme sur commande... Et si le jugement peut sembler bien sévère, il suffit d’ouvrir les yeux pour découvrir une réalité bien plus diversifiée au-delà de la répétition de ce « modèle unique ». Oui, dit sans précaution aucune, gardons-nous de réinscrire la poésie dans un schéma urbanisé, soumis aux normes discrétionnaires de la « littérature universelle » : l’alignement sens, récit, histoire qui impose sa loi planétaire et qui imprime le règne du roman. Avec en arrière-plan, cette inquiétude sourde : la poésie contemporaine émarge-t-elle encore à l’ordre de la littérature (actuelle) ? Appartenance, complémentarité ou divorce consommé ? Et doit-on le déplorer ou plutôt s’en réjouir ?
Vous dénoncez « le poétiquement correct », en somme
Exactement. De nos jours, chaque poète invente son écriture. Pour preuve, l’anthologie réunie l’an dernier par Yves di Manno et Isabelle Garron, « Un nouveau monde » (Flammarion) : près de 1000 poètes de langue française publiés à compte d’éditeur entre 1950 et 2000. Sans oublier les quelques recalés ! Mais c’est un autre débat... Alors, me direz-vous, à ce compte-là, qu’est-ce que la poésie ? Quid de LA poésie ? Je vous le concède, ça reste une vraie question, mais, en même temps, doit-on la caractériser, courir le risque de la stéréotyper, de mettre à mal cette belle diversité hyper-contemporaine ; une multiplicité hybride, chercheuse, aventureuse, qui colle à nos désirs et parle à nos oreilles. Gardons-nous de confondre la poésie avec son expression, le poème avec ses formes culturelles, le poète avec les figures académiques qu’en donnent l’institution et ses réseaux ferrés.
Quel rapport avec la poésie telle qu’on l’entend en règle générale ? N’y a-t-il pas une sorte d’abus de langage ?
La poésie ultracontemporaine (selon son A.O.C.) ne vient pas de nulle part. C’est l’extension de la poésie au sens traditionnel. Bien entendu, elle reste l’art de bien dire ce qui doit être dit, la manière de rien dire quand rien ne peut se dire. Mais elle trouve son ressort dans un élargissement de la forme et du sujet... Qu’on imagine seulement toutes les combinaisons possibles, avec un espace d’expression qui se virtualise, s’étend et se démocratise : vocal ou textuel, hypermédiatisé, scénique, livresque ou délivrée des supports affichés... Alors, de quoi la poésie est-elle encore le nom ? Et qui sont les poètes actuels ? Tous ceux, poètes estampillés ou non (slameurs, chanteurs, clameurs) qui acceptent ces quelques mots d’ordres principiels : ouvrir le sens aux sens..., ne plus réduire le corps au cœur, l’affect au sentiment, le trouble à l’émotion, apprendre, en somme, à jouer sur tous les registres de la « corde sensible » ...
Tout au feeling ?
Si vous voulez ; l’inspiration, en prime, comme on disait jadis ...
On en revient alors à ce « modèle unique » que vous semblez rejeter !
Qui sait ? Mais n’allons pas trop vite. Permettez-moi de décrire sommairement les deux extrémités du spectre poétique ; d’une part, une poésie qui porte le poids de l’histoire, qui loin d’être un art du langage, tente de fonder, dans des formes très variables, une autre façon de parler ; qu’on pense à Paul Celan ou à Edmond Jabès, pour s’en tenir à deux incontournables témoins de l’indicible et à leurs héritiers : Antoine Emaz ou Esther Tellermann. Une expérience de la poésie, qui, à partir de la faillite de notre culture dans les fours crématoires d’Auschwitz, s’essaye à moins parler pour mieux se faire entendre, à moins communiquer pour transmettre davantage. « Écrire, c’est le contraire d’imaginer, c’est écouter le silence » disait Edmond Jabès ; contre la Poésie (grand P) qui parle trop fort et se trahit d’elle-même, contre l’emprise du verbe, la force du silence et la vertu des mots ! A ce niveau de rectitude et d’exigence, la poésie parvient à trouver dans la langue - avec la langue/sa prose/contre la langue - la parole contenue qui permettra de dire ce que la langue dans son usage convenu ne peut pas retenir. Elle trace peut-être l’irremplaçable voie d’accès à la réalité quand tous les chemins sont bouchés ; le seul moyen de l’exprimer quand tous les moyens d’expression sont impuissants ou épuisés.
C’est la voix des sans-voix...
... de ceux qui n’ont pas le choix. Et en même temps, à l’autre bout du spectre, cette hantise de coller à l’époque, au XXIe siècle - sexactualité, fakeniouses et trumperie généralisée. Une nouvelle partition de l’existence… Si l’on suit les poètes de la jeune génération, ils vivent comme vous et moi, un pied dans le réel une main dans le virtuel et ils écrivent comme ça en fondant le moi dans le nous, dans un nous informel, plastique et perméable à tout ce qui leur arrive, livrés aux sensations tactiles, instinctives, reptiliennes ; bref, ils sont acteurs du monde, auteurs de l’hypermonde. Seule singularité : ils mêlent la langue courante avec une autre langue - l’alangue, épidermique, active et réactive ! Croyez-moi, rien de gratuit quand je désigne ainsi une langue aspirée, inspirée qui semble ne pas s’entendre, privée de parole, de verbe - pas le temps - mais pas de sonorité et surtout pas d’intensité ! Mêler la langue/l’alangue, en ébruiter le sens, en faire une langue vivante toute perméable à ses aspérités, aux chocs frontaux, aux accidents de l’histoire, aux bousculades des lettres, aux catastrophes de nos écologies mentales …, c’est ça le défi actuel. La boulimie, en somme, après l’anorexie. Dans de telles conditions, vous me l’accorderez, il n’est plus temps d’être poète, et moins encore de l’être en C.D.I.
Si on vous suit, il n’y a donc plus de poète
Bien entendu. De vous à moi, être poète ça ne veut plus dire grand-chose. On ne nait pas poète, on ne le devient pas. Être poète, c’est être à tout le moins plusieurs et plusieurs fois soi-même ; qui suis-je si je suis celui-ci plutôt que celui-là ? Poète on l’est en un éclair, quand on prend le risque de s’accepter tels quels, intermittents de notre quotidien ; poète on le reste pour une fraction de seconde quand on parvient à conjuguer un état de précarité essentiel ou de déséquilibre balancé par la lettre ; avec cette obsession : capter pour l’amplifier ce qui circule au-delà des réseaux codifiés... Respirer l’air du temps pour bien s’en imprégner, mettre les mots qu’il faut pour mieux s’en délivrer, c’est ça le souffle du poète. D’abord décoller de l’ordinaire. Prenez les livres de Séverine Daucourt ou de Marie de Quatrebarbes... Poème, récit, hors-genre, transgenre ? Qu’importe ! Elles cherchent ce qu’elles cherchent... Elles savent prendre des risques, paraître et transparaître, réapparaître ailleurs ; leurs livres nous parlent de façon stupéfiante, avec un timing impeccable, un « nez » décomplexé, des sens déshabillés... Je vous l’assure, admiration non feinte.
Oui, mais comment éviter l’improvisation permanente ? La poésie ce n’est pas non plus la première phrase venue, les mots jetés à la figure...
Par pure commodité, on dira poétique toute forme de parole qui vit de ce qu’elle dit... Trouvera-ton des repères ou des marqueurs quasi-intemporels pour éviter de confondre le geste poétique avec les pires désordres de la langue, avec sa maltraitance ? Ce simple garde-fou : le poète se doit de prendre langue avec sa propre langue. Évidement il n’y a pas de recettes mais, malgré tout, quelques règles de base : phraser le chant, l’intraitable ressource ; entendre l’appel du mot sans forcément le soumettre à la tutelle du verbe ; le lier à la voix intérieure, au corps des lettres, au souffle de la langue etc. etc. Surtout ne pas tricher, ne pas truquer ! Pas de langue transgénique, dopée ou transfusée, mais une langue cultivée, finalement retrouvée comme si, à chaque instant on se devait d’apprendre, réapprendre à parler. Comme le dit du Bouchet, ce poète magnifique, orfèvre en la matière : « inventer du français dans le français ». Autrement dit : creuser la langue parlée, la travailler au corps pour faire entendre « l’alangue » toute musicale parlée en langue française. Croyez-moi, la démarche reste toujours la même. « Savoir laisser la langue » disait Jacques Derrida. Et en même temps savoir saisir sa chance, continuer à parler ou, si vous préférez, s’enrichir de sa langue ! La poésie, n’est-elle pas liée à ce défi, cette aporie, ce tremblement d’abord où c’est la langue, rien d’autre, qui doit pallier le défaut de langue (1) ; c’est elle cette langue inconcevable, insoumise à la lettre, rebelle à son autorité, qui doit draguer le tout-venant. Belle partition, en somme ... Ça marche à tous les coups, si on parcourt la gamme des émotions et des situations : accrocher le silence, tout aussi bien désaccorder le verbe et s’accorder aux vibrations de l’époque. D’ailleurs, comme le rappelle si bien Marcel Cohen, « écrire ce n’est pas parler de soi mais faire entendre sa voix ». Pour vous faire une idée, allez donc voir du côté de Laure Gauthier ou d’Anne-James Chaton, ces étonnants performers et plasticiens sonores. Ce sont eux les poètes post-prophètes, avec leurs corps-antennes branchés sur une surface où fusent des pulsations rythmées, un tempo afférent, des sens électrisés ; eux les poètes/trans/poètes contemporains des temps décomposés.
Implicitement, vous confirmez « l’adage » : la poésie ne sert à rien ; c’est même son principal titre de noblesse...
Ah oui, l’affirmation bravache et un brin masochiste de tant et tant de poètes ! Va pour la gratuité... Mais en même temps, qu’on mesure la responsabilité du poète d’aujourd’hui quand le poème consiste à témoigner de la réalité sans dire un mot de trop, en parlant juste pour ce qui échappe aux codes habituels. Clairement, c’est tout autant une forme de résistance aux discours convenus, aux bruits artificiels qu’une force d’insistance et de proposition : désaligner (désaliéner ?) le sens, nourrir l’imaginaire, fixer l’intensité, rien de tel pour commencer à élargir notre horizon de pensée. Alors si elle ne change pas le monde, la poésie transforme notre rapport au monde. Sans oublier le plaisir spécifique qu’on doit à la parole ou à son exercice. Pensons à Luchini ou, plus près de nous, à un Jacques Bonnaffé. Au-delà de ce constat, c’est un poète, Friedrich Hölderlin, qui a posé la bonne question : Wozu ? En vue de quoi ? Oui, à quoi bon ? Que peut la poésie en cette époque de mondialisation des têtes et des oreilles, de surinformation, de vérités hâtives, de surdité et d’affirmations infinies ? Pas de visée… De fait, la poésie contemporaine ne dicte rien ! Elle touche..., sans plus, dans tous les sens du terme. Voici peut-être le point d’attache avec la poésie universelle et soit dit en passant la confirmation de son in(o)utilité. Sait-elle, alors, créer ou rassembler quelque chose comme une communauté de lecteurs, des cercles de passionnés, d’amateurs éclairés ? Prudence… Rappelons-nous cette belle sagesse d’un philosophe que du Bouchet citait avec un infini plaisir : « pour réunir les hommes, il ne faut pas les rapprocher » !
En somme, plus de poètes, mais en même temps la poésie pas morte, elle aide un peu à vivre, elle participe à la culture, au bien commun ; d’où ce besoin assez courant de se réclamer de la poésie. C’est là le paradoxe
Rêvons ! Eh oui, être poète n’est pas une sinécure. Peut-être d’ailleurs est-il plus sage d’être poète sans l’être ...
Comme un défi ?
Je ne sais ; gardons les pieds sur terre. Être un poète, au sens classique du terme, c’est parler dans le désert, parler pour ne rien dire – dénégation, j’assume - tout en trouvant ses mots et leur destinataire. Voyez les combinaisons rituelles : le dit et le non-dit, le dit et l’ineffable, le dit et l’indicible, et toute la litanie. Mais prenons garde de na pas oublier le reste. En clair, la force psychique, quasi-spirituelle, cette force libératrice qu’Antoine Emaz appelait de ses vœux quand il lançait un stimulant « bonne énergie ! » à la fin de ses mails. Comment le nier ? En vérité, de Ronsard à Baudelaire, de Rimbaud à Bonnefoy et largement au-delà, l’histoire reste toujours la même. Seul le poète sait composer avec la folle envie de libérer la langue. Lui seul sait d’expérience jongler avec le sens, lui seul a l’intuition de ce que parler veut dire. Rimbaud encore, en figure tutélaire, en poète inspiré, viscéralement ouvert à ce qu’il sait ignorer : « J'ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens ! » Bien sûr la phrase sonne un peu creux à force d’être reprise. Mais elle souligne encore cette soif de l’inconnu (2) qui anime le poète, l’intime besoin de courir après son ombre, la certitude inquiète de dire plus qu’il ne dit. D’ailleurs, tous les lecteurs de poésie le savent, l’émotion vraie, due à la poésie, naît de ce rapport de l’inconnu (qui parle) à l’inconnu. Bref, si l’on préfère, cette autre formulation que je vous livre en guise de conclusion : être un poète c’est exercer ce métier d’ignorance revendiqué naguère par cet immense poète qu’est Claude Royet-Journoud ; c’est s’accrocher au non-savoir, l’aimer, savoir l’écrire, le dire..., en un mot comme en cent savoir ou non-savoir toucher à l’inconnu.
Didier Cahen
1. D’où la nécessité de distinguer langue du poème/langue du poète, (Celan en est l’exemple même : avant de parler en allemand, le poète parle sa langue) ; d’où le besoin, l’envie d’en faire une langue vivante qui, pour une part, traduise le souffle de toute une vie, et d’autre part, compose avec la langue et ses usages conventionnels et communicatifs. Inventer de la langue, certes, mais dans le mouvement de la langue.
2. D’ailleurs tout laisse penser qu’à travers la réponse à sa mère, Rimbaud visait d’abord un introuvable destinataire...
Rédigé par Florence Trocmé le vendredi 13 septembre 2019 à 10h06 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
Poésie et mathématiques – Réflexions sur des lectures de Cédric Villani
Peut-être le lieu commun opposant la fraîche spontanéité de la création poétique et la rigueur, froide et méthodique, de la recherche scientifique n’est-il qu’une conséquence perverse de nos académismes scolaires qui séparent et cloisonnent, dans des filières séparées par le no man’s land des sciences humaines, les études littéraires et les études mathématiques ? Cette dichotomie, de plus en plus contestée voire même dénoncée comme une impasse intellectuelle par Michel Serres (« Le passage du nord-ouest », métaphore maritime pour illustrer la nécessité d’explorer les voies de communication entre ces domaines réputés disjoints) ou Ilya Prigogine (« La nouvelle alliance »), apparaît comme le reflet d’une conception surannée du savoir mais peut-on, sans toutefois aller jusqu’à les confondre, discerner, dans l’intuition mathématique, la même essence que l’inspiration poétique ?
C’est clairement la position de Cédric Villani, mathématicien émérite et ardent vulgarisateur d’une discipline souvent mal-aimée parce qu’incomprise, qui tente dans un petit essai intitulé « Les mathématiques sont la poésie des sciences » reprenant le texte d’une conférence donnée en Belgique, de dépasser les images d’Epinal et de défaire les préjugés usuels à l’encontre des mathématiques, souvent hérités des traumatismes de l’école. Ce faisant, il s’inscrit dans la lignée de nombreux poètes qui, depuis la fin du 19ème siècle, ont affirmé l’importance fondamentale des mathématiques et leur influence décisive sur l’écriture poétique, où le langage se présente comme un moyen d’exploration du réel mettant à jour les correspondances et les relations d’analogie entre les phénomènes sensibles. En Edgar Allan Poe, dont on ne soulignera jamais assez le rôle décisif dans l’histoire de la poésie française, cohabitent le poète et l’auteur d’Eurêka, dont les inspirations puisent à la même source. C’est le même émerveillement face à la nuit et à tout ce qui se cache dans les limbes qui se dévoile dans ses poèmes, ses contes et ses essais… Mais le cri le plus explicite est sans aucun doute celui de Lautréamont dans « Les chants de Maldoror » : O mathématiques sévères, je ne vous ai pas oubliées, depuis que vos savantes leçons, plus douces que le miel, filtrèrent dans mon cœur ! (…) Arithmétique ! Algèbre ! Géométrie ! Trinité grandiose ! Triangle lumineux ! Celui qui ne vous a pas connues est un insensé (…) la terre ne lui montre que des illusions. Ce cri s’est répercuté dans les œuvres de poètes aux sensibilités très différentes, de Paul Valéry aux oulipiens. Chez Yves Bonnefoy, également, dont le poème « Dévotion » commence par : Aux orties et aux pierres / Aux « mathématiques sévères ». Aux trains mal éclairés de chaque soir. Yves Bonnefoy avait fait une année de maths sup avant de quitter Tours pour Paris dans le désordre des années de guerre, un peu dans le même contexte trouble que Rimbaud connut au temps de la Commune et quand, encore étudiant, j’avais osé lui écrire (après avoir lu « les lettres à un jeune poète » inscrites au programme des classes prépa dans les années 90), ce fut, je pense, l’influence des mathématiques perceptible dans mon questionnement poétique qui me valut le plaisir d’une réponse de sa part.
Néanmoins, la démarche de Cédric Villani se démarque nettement d’une simple célébration des correspondances entre poésie et mathématiques. L’approche est même assez originale car, en fait, il y a eu bien plus de poètes à témoigner de leur intérêt pour les mathématiques (à ceux cités précédemment, il me faut ajouter Jean-Max Tixier qui consacra une thèse universitaire aux rapports entre poésie et mathématiques), allant parfois jusqu’à ériger les catégories et concepts mathématiques en objets poétiques (comme dans les « Euclidiennes » de Guillevic, où les figures géométriques, évoquées en vers lapidaires, deviennent les symboles d’une inquiétude existentielle), que de mathématiciens à oser s’exprimer sur la poésie. L’exploration des convergences entre poésie et mathématiques en partant des concepts mathématiques demeure un chemin peu frayé où Villani a, il me semble, peu de prédécesseurs. On peut citer Jacques Roubaud (figure majeure de l’oulipo, dont l’œuvre poétique est indissociable – parfois au risque de la lisibilité – de sa pratique des mathématiques) et, surtout, André Ampère, qui élabora la mathématisation des phénomènes électriques, et Ion Barbu, mathématicien roumain qui étudia la théorie des nombres à l’université de Göttingen puis enseigna la géométrie à l’université de Bucarest, mais qui est aujourd’hui plus connu dans son pays pour ses poèmes (partiellement traduits en français à ce jour) que pour ses travaux en géométrie analytique. Pour Ampère, qui vécut au début du 19ème et écrivit de nombreux poèmes romantiques dont les brouillons sont souvent annotés de formules mathématiques, la poésie vise à rapprocher le monde physique et la spiritualité humaine, dans un double processus d’observation active des phénomènes naturels (où l’imagination joue un rôle moteur) et d’acceptation des épreuves douloureuses de la vie (notamment le décès de son épouse, Julie, dédicataire de nombreux poèmes), qui contribue à l’élévation morale. Pour Ion Barbu, écriture poétique et recherche mathématique sont deux facettes d’une même recherche des formes possibles de l’Etre : Il y a quelque part, dans le haut domaine de la géométrie, un endroit où elle rencontre la poésie. Néanmoins, le plus célèbre hommage rendu par un scientifique à l’inspiration poétique est sans doute celui d’Albert Einstein qui, avec des mots faisant un lointain écho aussi bien à Ampère qu’à Baudelaire et Rimbaud, vanta la force de l’imagination comme la plus importante des facultés scientifiques parce qu’elle est celle qui permet de saisir le réel au-delà des apparences. Einstein insista souvent sur l’importance des expériences de pensées et des visions en rêve, en soulignant qu’aucun raisonnement logique ne permettait de déduire la théorie de la Relativité générale de l’expérience quotidienne.Le livre « Les mathématiques sont la poésie des sciences » est précédé d’une très longue préface d’Elisa Brune, qui présente des arguments « pour » et « contre » l’assertion qui donne son titre à l’essai, avec un avantage certain pour la position « pour », bien plus étoffée et argumentée. Elle a le mérite de mettre en évidence les parentés (historiques et méthodologiques) entre les arts et les sciences mais, même si cette préface est intéressante dans son effort louable de balayer les idées reçues et de surmonter l’aversion du grand public pour les mathématiques, elle omet malheureusement d’évoquer des points essentiels sur l’essence des mathématiques et de la poésie. D’ailleurs, le titre lui-même suscite une méfiance immédiate car la vraie poésie est à elle-même sa propre finalité. La poésie peut-elle être « poésie de » ? L’article « des » qui unit poésie et sciences renvoie à une forme d’éloquence, à une virtuosité dans le recours au langage pour produire des formulations élégantes à l’opposé ce que s’efforce d’être la poésie en tant qu’expression d’un rapport au monde au plus près de la présence et de l’immédiateté de parole.
Dans son essai, Cédric Villani se focalise sur l’inspiration, qui est le moteur de la création aussi bien dans les arts que dans les sciences. Mais les mathématiques sont-elles une science, comme l’affirme Cédric Villani qui énonce, dans deux paragraphes distincts, la double ontologie des mathématiques, à la fois science et langage des sciences ? Peut-être par souci de ne pas complexifier son propos dans une conférence destinée au grand public, il s’abstient d’approfondir toutes les conséquences et contradictions inhérentes à cette double nature, voire à cette triple nature car les mathématiques sont également un métalangage. Prenant l’exemple d’Henri Poincaré (l’un des plus grands génies du XXème siècle), Villani montre que l’intuition mathématique est très proche de l’inspiration artistique. Elle se nourrit du raisonnement mais n’en est pas l’aboutissement ; comme chez les artistes, il y a toujours un éclair d’illumination qui jaillit à l’improviste au cœur du quotidien le plus trivial et éclaire d’un coup ce qui trainait, depuis des mois ou des années, dans les limbes de la pensée et peinait à prendre corps… Néanmoins, la fulgurance de l’inspiration ne suffit pas à justifier un rapprochement entre poésie et mathématiques. Villani fait alors le constat que les mathématiques sont un langage, régi par des contraintes formelles qui libèrent et décuplent ses potentialités au lieu de les entraver. Pour cette raison, Villani souligne la parenté de l’écriture mathématique avec la prosodie classique et les règles de la poésie oulipienne, qui fut souvent pratiquée par des poètes ayant un goût prononcé pour les mathématiques : Raymond Queneau, Jacques Roubaud, Boris Vian, etc. Villani cite d’ailleurs une phrase de Boris Vian se moquant de « l’imbécilité » (je cite) des gens se vantant de ne rien comprendre aux mathématiques ! Néanmoins, la poésie oulipienne n’est pas toute la poésie et la sensibilité poétique de Cédric Villani me semble fortement biaisée par une approche qui confond la poésie avec un formalisme d’usage du langage. Le respect des règles prosodiques n’est pas une condition, ni nécessaire ni suffisante, de la poésie, ce qui n’est pas le cas des mathématiques où le respect des règles formelles s’impose pour franchir les étapes d’une démonstration. La poésie est intrinsèquement équivoque parce que le sens final du poème est donné par le lecteur, qui est libre d’interpréter le poème dans tous ses sens possibles, tandis que les formulations mathématiques sont des énoncés qui ne permettent aucune interprétation : elles sont vraies ou fausses. A tel point que Cédric Villani, dans son livre « Théorème vivant » décrivant les travaux qui lui ont valu la médaille Fields, évoque l’existence de langages de programmation permettant la validation d’un théorème ! Cela dit, il est vrai que le théorème d’incomplétude de Gödel permet la possibilité de propositions ni vraies ni fausses dans une théorie donnée (comme, par exemple, la célèbre conjecture de Cantor sur la puissance du continu) et que Raymond Queneau a construit, avec son livre « 100 mille milliards de poèmes », une machine produisant mécaniquement des sonnets parfaits…
Cédric Villani souligne avec insistance le haut niveau d’abstraction des mathématiques, qui permet de créer des concepts et des univers autonomes idéalisant le réel trivial (par exemple la modélisation par les lois de la gravitation d’orbites planétaires « parfaites »), ce que Villani assimile à la faculté de la poésie de transformer le réel (en rapprochant par l’image métaphorique des réalités différentes jusqu’à les confondre) voire même d’inventer des mondes merveilleux où la fantaisie du poète fait loi… Or cette faculté n’est pas l’essence de la poésie ; c’est même l’un des plus terribles pièges du langage car il peut éloigner le poète de l’exigence de vérité de parole. L’instant vécu et notre condition d’être mortel constituent la source de la parole poétique, qui fonctionne autant par célébration, comme une sorte d’épiphanie de la présence réelle, que par négation, dans l’aveu de son impuissance à dépasser les limites de l’aire du langage... Le recours au « je » est consubstantiel à la poésie, qui n’est rien si elle n’est pas l’expression d’un rapport au monde intime et personnel dont les mathématiques ne semblent pas pouvoir être le support. Mais il me faut ici nuancer car, à la lecture de « Théorème vivant » (récit de Cédric Villani sur la genèse du théorème qui lui valut la médaille Fields), les mathématiques semblent bien être l’expression d’un authentique rapport au monde, mais d’un monde invisible. En fait, pour de nombreux mathématiciens, le monde des mathématiques n’est pas une production de l’intelligence humaine mais une autre dimension du monde réel, une sorte de dimension cachée inaccessible à l’expérience des sens et qui présente un caractère d’autonomie par rapport à l’intelligence humaine. Dans « Les démons de Gödel », Cassou-Noguès fait le portrait d’un mathématicien de génie mais convaincu de l’altérité fondamentale des mathématiques, univers parallèle peuplé d’anges et de démons avec lesquels le mathématicien entre en contact, pour le meilleur et pour le pire, au risque de la folie ! De même, ce que sous-entend « Théorème vivant », dans l’énoncé même de son titre, c’est que les théorèmes ne sont pas des créations mais des créatures, qui peuplent cette autre réalité dont les mathématiciens sont les arpenteurs. Dans « Théorème vivant », Cédric Villani, spécialiste de l’équation de Boltzmann qui constitue l’acte de naissance de la physique statistique, n’élabore pas son théorème sur l’amortissement Landau (issu d’une conjecture prévoyant l’évolution spontanée d’un plasma vers un état d’équilibre contraire au principe fondamental de la thermodynamique sur l’accroissement de l’entropie), il fait l’hypothèse de son existence puis il le traque ! Et son théorème se débat, se dérobe, refuse de se laisser capturer : tout le travail de Villani et de son équipe (comme les autres mathématiciens qu’il présente tout au long de l’ouvrage) est de tisser des liens conceptuels qui vont peu à peu se resserrer sur le théorème jusqu’à surmonter sa résistance et – finalement – le vaincre… Ce faisant, il pose, sans d’ailleurs vraiment y répondre, des questions essentielles sur l’essence et le développement des mathématiques.
Si les mathématiques sont une dimension cachée de la réalité, ce que semble attester l’extraordinaire cohérence entre les implications des lois mathématiques et les résultats de la recherche expérimentale dans tous les domaines de la physique (modèle standard, physique quantique, relativité), le mathématicien apparaît comme un être à cheval sur plusieurs pans de notre réalité, tout comme le poète qui, par sa proximité charnelle avec le monde élémentaire, joue un rôle de médiateur entre notre monde trivial quotidien et le « vrai lieu », comme un devin qui sait lire les signes ou un passeur qui invite à franchir le seuil invisible où s’enracine la beauté du monde, à la fois évidente comme une présence ressentie et ténue comme un songe.
Que suis-je venu faire en ce monde ?
- Donner des yeux à la nuit profonde
Et rendre les étoiles visibles
Cette définition de la vocation poétique, que j’emprunte à Claude-Henri Rocquet dans « Le village transparent », s’applique aussi au mathématicien et au physicien. En ce sens, poésie et mathématiques ni ne s’opposent ni se superposent : elles se complètent pour, par le recours à un langage véhiculant ses concepts spécifiques, entrer en contact avec la réalité cachée derrière les apparences sensibles.
Eric Eliès
Poezibao propose ici une édition revue et corrigée (janvier 2022) de cette note, au format PDF à ouvrir d'un simple clic sur ce lien.
* Cédric Villani, Les mathématiques sont la poésie des sciences, L’arbre de Diane, 2015, 67 p., 12€
* Cédric Villani, Théorème vivant, Grasset, 2012, 288 p., 18,99€ (existe aussi en Livre de poche).
Rédigé par Florence Trocmé le samedi 10 août 2019 à 11h01 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
L’Ami
Elle a cinq ou six ans et c’est l’été
elle a passé le fleuve
elle porte tout son corps sur la jambe droite
elle rêve avec sa jambe gauche
elle trace au sol un cercle
de la pointe de sa basket blanche
un arc de cercle
un cercle ouvert
comme font les enfants en attendant
dans sa rêverie elle devient le compas
qui mesure cette terre étrangère
elle mesure ses chances d’avenir
elle se demande si ce pays
que les Indiens Caddo nommèrent Texas
l’ami, l’allié
lui montrera de l’amitié
Claude Minière, poème inédit
Rédigé par Florence Trocmé le lundi 22 juillet 2019 à 11h03 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)
La ligne finie
« la ligne infinie
est le principe de la ligne finie. »
NICOLAS DE CUES
J’ai écrit plusieurs poèmes toujours le même
montagne et rivière
poème à plusieurs voix
les poèmes autorisent
ils autorisent les sorties
d’un trait accompli
d’une ligne finie
de longue portée
la portée au départ
du commencement jusqu’au titre
jusqu’à la fin de la ligne
dans et sur la ligne
danse des sons
des sensations
les sensations apportent la pensée
on ne le dirait pas autrement
autrement on ne ferait pas de ces sorties
au fond je dessine
je dessine ce qui se destine
montagne et rivière
au déploiement et au pli
à l’enveloppement qui laisse
complète incomplète
fermée ouverte
une ligne finie
comme une vie et une éternité
sans fin une irruption
les pulsations dans le bras
le haut et le bas
le jour accentué
en avoir le cœur net
un poète décide seul de la longueur de la ligne
il en répond
il mesure le juste et l’injuste
il est dans sa ligne
il se renverse
et reversant le fini à l’infini
Claude Minière
Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 03 juillet 2019 à 10h52 dans Cartes Blanches | Lien permanent | Commentaires (0)