Réponses à l’enquête de Poezibao sur la place des femmes en poésie : je continue à
publier, sur un rythme un peu distendu, je m’en excuse, les réponses les plus
significatives.
Aujourd’hui, je verse au dossier un texte qui ne m’
a pas été adressé dans le cadre de l’enquête car je ne connaissais pas alors
son auteur. Mais Virginie Lalucq m’a envoyé récemment le programme d’une
journée organisée par l’ENS à Lyon sur le thème « Neutralisation et
inscription de la différence ». Et ce texte qui ouvre davantage
encore le débat et qu’il me semble donc important de donner à lire à tous ceux,
et ils sont nombreux, qui suivent ce débat.
« La séparation des sexes aboutit presque
inévitablement
à un raccourcissement généralisé de
l’intellect. »
Marquise vos beaux
yeux, L. Giraudon, M. Grangaud, J. Lapeyrère, A. Portugal, éditions
Le Bleu du ciel
La question du
genre de l'écriture, la constitution de cette notion même sont sans doute l'un
des symptômes ou l'une des implications de votre interrogation (cf. le texte de présentation de la journée
"Neutralisation et inscription de la différence dan les modernités
poétiques" à l'ENS). Les deux sont liées en tout cas
: lorsqu'on se pose la question du genre ou de "la différence",
on ne se pose généralement que celle du féminin (confusion genre/sexe), ce qui
ne va pas de soi et aurait le mérite d'être interrogé peut-être avant d'être
posé comme un implicite. Or comme me le disait Patrick Beurard-Valdoye "le
sexe n'est pas le genre". Le sexe de l'auteur(e) /scripteur (e) ne
coïncident pas forcément avec le genre de leur écriture. Le fait qu'on relie la
question du genre au féminin est un symptôme social et peut-être lié à une
conception romantique de l'écriture (confusion auteur/narrateur) :
l'écriture générale est d'abord masculine historiquement (faite par des hommes
qui parlent au masculin) parce que comme pour d'autres activités les femmes ont
accédé tardivement en masse à l'écriture, en conséquence le féminin peut être
perçu comme une marge, un écart qui fait "différence" mais seulement
si l'on confond ici deux choses : le fait qu'une femme écrive et ce qu'elle
écrit. Or nous savons bien que la poésie qui peut être un genre égotiste,
lyrique peut être aussi formaliste, objectiviste, fictive, philosophique (et là
je parle sans considération de goût)... Écrire au féminin ne devrait pas être
plus déterminé/déterminant que d'écrire au masculin (au général), de fait. D'où
ces interrogations : Écrire au féminin (dans les deux sens : être une femme qui
écrit ou écrire cette fois au genre grammatical féminin) est-il marqué ?
Et à ce moment-là en quel sens ? Et là je me pose non seulement les
questions de l'écriture féminine et de l'écriture-femme (concepts qui me semblent
pour le moins problématiques et pour ne pas dire fantômes) mais aussi ce que
peuvent impliquer des expressions comme "la poésie est féminine",
"nous les poètes, tout du moins, les meilleurs d'entre nous, sommes des
femmes" (Fourcade), la poésie consiste à faire "passer du
féminin" (Cixous), d'interroger ces essentialismes-là dans un milieu
historiquement masculin. Par ailleurs, dans cette optique, écrire au neutre au
féminin serait-il possible ? (en tant que femme qui écrit et/ou en tant
qu'on écrive au genre grammatical féminin) puisque l'écriture dite blanche est
en fait bien souvent une écriture générale donc masculine. L'écriture dite
neutre (générale) n'est-elle pas un fantasme, du coup ?N'y aurait-il pas
comme une légère confusion ? Rigoureusement, une écriture neutre devrait
être une écriture désactualisée, sans aucun marquage subjectif y compris du
général (du masculin) ? Peut-on écrire au féminin et être reçu
universellement est toute la question, à mon sens ? (Cf. Pireyre). Mais
cette question est avant tout un problème de réception et je dirais, peut-être
un problème de réception masculine (d'une réception masculine misogyne qui se
retrouve peu dans les œuvres produites par des femmes et ne peut pas les citer
comme exemples) d'une part et d'une prise de position féministe (d'un certain
féminisme), d'autre part. Mais femme ou pas, il y avant tout des individus et
chaque pratique d'écriture est singulière (y compris dans "le désir de
neutre"). En gros, il me semble qu'on surdétermine ici le sexe de l'auteur
compte tenu de ces implicites sociaux et idéologiques. En même temps, je
comprends bien que la création de ce concept de poésie féminine dans les années
70 ait été nécessaire (sur le plan féministe) mais j'ai du mal à concevoir
qu'une femme écrive "à l'encre blanche" (avec le le lait maternel) et
du mal à lier écriture et fait de pouvoir être ou d'être mère, comme l'établit
Cixous. Est-ce que l'on se demande si le fait d'être ou de pouvoir
être père distingue l'écriture des hommes de celle des femmes ?! Il ne me
semble pas non plus qu'il y ait une poésie féminine et que celle-ci soit une
contre-culture, comme j'ai pu le lire dans une présentation de lecture
consacrée à une poète...
Je vois plutôt des
femmes qui écrivent (et très différemment), des femmes qui sont publiées,
participent aux débats mais sont moins représentées dans les rares lieux de
pouvoir de ce milieu et surtout moins citées si ce n'est post-mortem : le
problème est là, il me semble. D'ailleurs, parmi les rares noms de poètes qui
parviennent au grand public, on trouve très peu de femmes et surtout toujours
les mêmes. Marie Etienne donne ainsi quelques éléments de réponse dans son
petit opuscule provocateur intitulé "Sommes-nous moins bonnes ?"
que je vous recommande. Et les exemples récents de reconnaissance post-mortem
de certaines vont dans ce sens : Collobert, Bessette...Comme si l'identité
féminine de ces auteurs avaient été un obstacle à la réception de leurs œuvres
pourtant déjà majeures de leur vivant.
lire la suite en cliquant sur le lien ci-dessous
Lire la suite "Enquête de Poezibao sur les femmes poètes : une contribution de Virginie Lalucq" »